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Full text of "Le folk-lore de France"

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LE  FOLKLORE 
IDE:     f^r-a^istge: 


TOME  DEUXIÈME 
LA  MER  ET  LES  EAUX  DOUCES 


PRINCIPAUX  OUVRAGES  DU  MEME  AUTEUR 


TRADITIONS  POPULAIRES 

Contes  populaires  de    la    Haute-Bretagne;  Contes  des  paysans 
et  des  pécheurs;  Contes  des  marins.  (Bibliothèque  Charpentier). 

3  in-18.  Chaque   volume 3  50 

Contes  des  Landes  et  des  Grèves.  Rennes,  H.    Caillière,  petit 

in -8° 5 

Contes   de  terre  et  de  mer.  Charpentier,  in-8"  illustré  (épuisé). 
Littérature  orale  de  la  Haute-Bretagne.    Maisonneuve,    in-12 

elzthir 5 

Traditions  et  superstitions  de  la   Haute-Bretagne.    Maison- 
neuve,  2  in-i2  elzHvir 10 

Coutumes   populaires    de    la  Haute-Bretagne.   Maisonneuve, 

in-12   e]z<''vir 5 

Petite  légende  dorée  de  la  Haute-Bretagne.     [Collection   des 

Bibliophiles  bretons),  inl8,  illustré 5 

Légendes  locales  de  la  Haute-Bretagne,  t.  I.  Le  Monde  physi- 
que ;  t.  II.  Le  peuple  et  Thistoire.   (Collection  des    Bibliophiles 

bretons),  2  in-18 • 7 

Gargantua  dans  les  traditions  populaires.  Maisonneuve,  in-12 

elzévir 5 

Le  Blason  populaire  de  la  France  (en  collaboration  avec  Henri 

Gaidoz).  L.  Cerf,   in-18 3  50 

Contes  des  provinces  de  France.  L.  Cerf,  in-18 3  80 

Littérature  orale  de  l'Auvergne.   Maisonneuve,  in-12  elzévir..       5 
Légendes,  croyances  et  superstitions  de  la  Mer.    (Bibliothè- 

tjUf  Cliarpentier) .  2  in-18 7 

Le  Folk-Lore  des  pêcheurs.  Maisonneuve,  in-12  elzévir 5 

Les  Coquillages  de  mer.  Maisonneuve,  in-12  elzévir..  • 3  50 

Les  Travaux  publics  et  les  Mines.  Rothschild,  in-8°,  illustré..     40 
Légendes  et  curiosités  des  métiers. Flammarion, in-8",  illustré.     12 
Le  Folk-Lore  de  France,  t.  I.  Le  Ciel  et  la  Terre.  E.  Guilmoto, 
in-8 16 

POÉSIE  ET  THÉÂTRE 

La  Bretagne  enchantée,  poésies   sur    des  thèmes    populaires. 

Maisi inneuve,  in-12  elzévir 4 

Les  Paganismes  champêtres  (épuisé). 

La  Mer  fleurie.  Lemerre,  in-18 3  50 

La  Veillée  de  Noël,  pièce  en  un  acte  représentée  à   l'Odéon  en 

1899  et  lUUU.  Maisonneuve  et  Stock,  in-18 1 

Tous  droits  réservés. 


LE  FOLK-LORE 


DE  FRANGE 


PAR 


PAUL    SEBILLOT 

SECRÉTAIBE      GÉNÉRAL     DE      LA      SOCIÉTÉ      DES      TRADITIONS      POPULAIRES 
PRÉSIDENT    DE   LA   SOCIÉTÉ  DANTHROPOLOGIE 


TOME    DEUXIÈME 


LA    MER    ET    LES    EAUX   DOUCES 


LIBRAIRIE    ORIENTALE  &  AMÉRICAINE 

E.   GUILMOTO,   Éditeur 
6,  Rue  de  Mézières.  —  PARIS 


1905 


LIVRE   PREMIER 


LA  MER 


LA  MER  ET  LES  EAUX  DOUCES 


LIVRE    PREMIER 
LA  MER 

Quoique,  sans  parler  de  la  mer  elle-même,  le  litloral  de  la  France 
présente  une  mullilude  de  particularités  physiques  dont  l'aspect 
grandiose  ou  bizarre,  gracieux  ou  terrible,  semble  si  bien  fait  pour 
exciter  l'étonnement  et  donner  lieu  à  des  récits  merveilleux,  les 
légendes  explicatives  ou  fantastiques  y  sont  beaucoup  plus  rares  que 
dans  rintérieur  des  terres.  Parfois  même  de  longs  espaces  de  côtes 
en  sont  à  peu  près  dépourvus  :  s'il  est  aisé  de  comprendre  que  l'on  n'en 
trouve  guère  sur  les  rivages  bas  et  sablonneux  du  Languedoc  et  de  la 
Gascogne,  où  la  population  maritime  est  clairsemée,  on  est  surpris  de 
n'en  pas  rencontrer  davantage  sur  ceux,  beaucoup  plus  pittoresques 
et  plus  peuplés,  des  Basses-Pyrénées,  patrie  des  marins  basques,  et, 
au  nord,  sur  ceux  de  la  Picardie  et  de  la  Flandre,  où  la  navigation  et  la 
pêche  sont  très  actives.  Quoique  les  autres  provinces  baignées  par  la 
mer  soient  un  peu  mieux  partagées,  la  Bretagne  les  dépasse  de 
beaucoup,  puisque  les  deux  tiers  environ  des  faits  légendaires  ou 
folk-loriques  ont  été  recueillis  sur  les  côtes  de  cette  ancienne  province, 
qui  pourtant  ne  forment  pas  tout  à  fait  le  cinquième  de  celles  de  la 
France  continentale.  Il  est  vrai  que  le  chiffre  des  marins  et  des  pêcheurs 
bretons  égale  presque  celui  des  inscrits  maritimes  du  reste  de  la 
France,  et  que  nul  autre  pays  ne  réunit  avec  autant  de  puissance,  de 
variété  et  de  sauvagerie  toutes  les  circonstances  que  l'on  peut  rencon- 
trer au  bord  de  la  mer. 

Pourtant  la  prépondérance  de  la  Bretagne  en  matière  de  folk-lore 
maritime  ne  tient  pas  seulement  à  ces  causes  physiques,  et  l'esprit 
légendaire  de  ses  habitants  ne  l'explique  qu'en  partie  :  celte  abondance 
exceptionnelle  de  traditions  surprendra  moins  lorsqu'on  saura  que  la 
péninsule  armoricaine  seule  a  été  enquêtée  sérieusement.  Ailleurs  on 


4  LA  MER 

ne  s'est  guère  occupé,  si  ce  n'est  en  passant,  deslégendes  et  des  croyances 
du  littoral  :  le  Glossaire  des  matelots  boulonnais  de  E.  Deseille  est  une 
exception,  et  encore  l'auteur  n'y  parle  que  du  langage  et  des  coutumes 
des  pêcheurs,  rarement  de  leurs  superstitions;  dans  aucun  des 
ouvrages  publiés  sur  la  Normandie,  le  Poitou,  la  Provence  et  les  autres 
pays  maritimes,  on  ne  rencontre  un  seul  chapitre  spécial  au  folk-lore 
de  la  mer,  et  il  figure  rarement  dans  les  mémoires  des  sociétés  scientifi- 
ques locales. 

Au  cours  des  recherches  que  je  faisais  pour  préparer  les  Légendes  de 
la  Mer  (1886-1887),  cette  pénurie  de  renseignements  m'avait  frappé,  et 
j'avais  tenté  d'y  suppléer  en  dressant  un  questionnaire  *  et  en  essayant 
de  provoquer  des  enquêtes.  En  dehors  de  la  Bretagne,  mes  appels 
furent  rarement  entendus;  plus  tard  j'ai  eu  un  peu  plus  de  succès,  en 
ouvrant' dans  la  Revue  des  Traditions  populaires  la  série  de  la  Mer  et 
des  Eaux,  et  en  y  donnant,  pour  rendre  les  recherches  plus  faciles,  un 
grand  nombre  de  faits  provenant  de  différents  pays. 

En  dehors  de  la  mer  réelle,  les  traditions  connaissent  des  mers 
légendaires  placées,  tantôt  dans  le  ciel,  tantôt  dans  le  monde  souter- 
rain. On  pourra  lire  dans  le  premier  volume  les  idées  populaires  qui 
s'attachent  à  la  mer  aérienne  (p.  5),  à  celle  qui  occupe  linlérieur  du 
globe  (p.  418-419),  aux  prolongements  de  l'Océan  sous  le  sol  (p.  417- 
418)  et  à  la  position  de   la  terre  relativement  à  la  mer  (p.  182). 

1.  Questionnaire  des  traditions  et  superstitions  de  la  Mer.  Saint-Malo,  1883,  in-12, 
refondu  et  publié  sous  ce  titre  :  Questionnaire  des  Croyances  Légendes  et  supers- 
titions de  la  Mer.   Pari?,  1885,  in-8  (Ext.  des  Bull,  de  la  -  oc.  d'Anthropologie). 

Dans  les  autres  pays  d'Europe,  les  contributions  notables  au  folk-lore  maritime 
proviennent  aussi  de  contrées  assez  comparables  à  la  Bretagne  au  point  de  vue  de 
l'isolemput  et  de  la  conservation  des  vieilles  coutumes  :  Giuseppe  Pitre.  Usi  e  Costumi. 
Palerme,  1889,  in-18  ;  Fiabe  navette  e  racconti.  Palerme,  1875  {passim)  ;  Castelli. 
Credenze  ed  usi  Siciliani.  Palernu,  1878  et  1880,  in-8.  Pays  celtiques  de  la  Grande- 
Bretagne:  W.Gregor.  Folt,--Lore  of  Nord-East  of  Scotland.  Londres,  1881,  in-8  ;  articles 
in  Folk-lore  Journal,  Folk-lore  Record,  Folk-lore  et  Revue  des  Traditions  populaires  ; 
Bottrell.  Traditions  of  West  Cornwall.  Penzance  1873,  in-18;  W.  Hunt.  l'oputar 
Romances  of  \V.  of  England.  Londres,  s.  d.,  in-18.  W.  Jones.  Credulilies,  pnsl  and 
présent.  Londres,  1880,  in-18;  F. -S.  Bassett.  Legends  of  tfie  Sea.  Londres,  1885,  in-18. 
J'ai  traduit  un  grand  nombre  de  passages  de  ces  auteurs  dans  les  Légendes  de  la 
Mer  :  dans  cet  ouvrage,  que  je  m'excuse  d'avoir  à  citer  souvent,  l'on  trouverales  pa- 
rallèles étrangers  des  légendes  du  présent  livre,  où,  presque  toujours  je  me  suis 
systématiquement  abstenu  de  comparaisons. 


CHAPITRE  PREMIER 


LA  SURFACE  ET  LE  FOND  DE  LA  MER 


§  I.  l'origine  de  la  mer 

Lorsqu'on  demande  aux  habitants  du  littoral  à  quelle  époque  remonte 
la  mer,  ils  semblent  d'abord  un  peu  surpris,  puis  ils  répondent, 
d'ordinaire,  qu'elle  existait  dès  le  commencement  du  monde,  et  que 
pendant  longtemps  elle  recouvrit  la  terre.  C'est  au  reste  une  conception 
que  l'on  retrouve  dans  la  plupart  des  cosmogonies,  aussi  bien  dans 
celles  des  indigènes  du  nouveau  Monde  et  de  la  Polynésie,  que  dans 
celles  de  l'antiquité  classique,  de  l'Inde,  de  la  Perse,  cl  que  dans  la 
version  biblique.  Les  pêcheurs  de  la  baie  de  Saint-Malo  ajoutent  parfois 
que  Dieu  créa  la  mer  avec  une  écuellée  d'eau  et  trois  grains  de  sel, 
qui  ont  suffi  à  la  rendre  salée  pour  toujours  '.  Mais  des  légendes,  sans 
doute  plus  anciennes  que  cette  explication  simpliste,  racontent  l'ori- 
gine de  l'Océan,  et  elles  supposent  que  sa  formation  est  postérieure 
à  celle  de  la  terre.  En  Bretagne,  suivant  des  idées  dualistes  assez 
répandues,  même  dans  la  partie  française  de  langue,  Dieu  et  le  Diable 
concourent  à  la  création  :  toutes  les  fois  qu'une  œuvre  belle  ou  utile  a 
été  façonnée  par  l'Éternel,  Satan,  que  l'on  nomme  à  cause  de  cela  le 
singe  de  Dieu,  essaie  de  l'imiter;  mais  il  ne  réussit  qu'à  créer  des 
choses  imparfaites  ou  nuisibles  :  c'est  ainsi  que,  lorsque  Dieu  eut 
modelé  le  globe  terrestre,  Satan  fit  naître  les  eaux  pour  le  noyer-. 

Quelques  récits,  très  courts,  associent  les  oiseaux  à  la  formation  de 
la  mer;  les  paysans  de  la  Gironde  disent  que  Dieu  les  chargea  de 
creuser  son  lit  avec  leur  bec^  ;  d'après  ceux  des  environs  de  Dinan, 
il  demanda  leur  concours,  non  pas  aux  premiers  jours  du  monde, 
mais   après   le  déluge  :  lorsqu'il  fut  terminé,  la  terre  devint  si  sèche 

1.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  3  ;  dans  les  pages  suivantes  les  idées 
cosmogoniques  des  divers  peuples  sont  rapportées  en  détail. 

2.  G    Le  Calvez,  in  Revue  des  Traditions  populaires^  t.  1,  p.  203. 

3.  E.  Rolland.  Faune  populaire  de  la  France^  t.  Il,  p.  63,  d'après  H.  Scla'"er.  Le 
paysan  riche. 


6  LA   SURFACE   ET   LE   FOND   DE   LA   MER 

qu'il  n'y  avait  plus  à  sa  surface  la  moindre  petite  source  ;  Dieu  ordonna  à 
tous  les  oiseaux  de  voler  au  Paradis,  pour  y  prendre  chacun  une 
goutte  de  rosée  sur  les  arbres  qui  y  croissent,  et  de  venir  la  déposer 
dans  un  endroit  qu'il  leur  indiqua.  Ils  s'empressèrent  de  lui  obéir, 
sauf  le  pivert  ;  et  en  quelques  minutes  la  mer  fut  créée  et  remplie'. 
D'autres  traditions,  plus  détaillées,  fout  intervenir,  avec  des  circons- 
tances dont  on  retrouve  parfois  les  parallèles  chez  les  non-civilisés.  Dieu 
lui-même  ou  les  saints,  qui  ont  peut-être  remplacé  des  personnages 
antérieurs  au  christianisme.  On  raconte  à  Binic  (Côtes-du-Nord),  qu'au 
temps  jadis,  les  sources  étaient  si  rares  que  ceux  qui  en  possédaient 
une  ne  laissaient  pas  leurs  voisins  y  puiser.  Un  jour  le  bon  Dieu,  qui 
visitait  la  terre  en  compagnie  de  saint  Jean  et  de  saint  Pierre,  ne  put 
obtenir  un  verre  d'eau  dans  les  deux  premières  maisons  oîi  il  se 
présenta.  Les  divins  voyageurs  reçurent  un  meilleur  accueil  chez  une 
bonne  femme  qui  les  traita  de  son  mieux,  et  même  refusa  l'argent 
qu'ils  lui  offraient.  Pour  la  remercier,  le  bon  Dieu  lui  fit  présent  d'un 
petit  tonneau  que  saint  Pierre  portait  sous  le  bras^,  en  lui  disant  que  le 
premier  souhait  qu'elle  formerait  en  tournant  le  robinet  serait  exaucé. 
En  rentrant  chez  elle,  le  mercredi  soir,  elle  ne  trouva  pas  une  seule 
goutte  d'eau,  et  elle  était  bien  embarrassée  :  il  fallait,  pour  en  avoir, 
attendre  la  fin  do  la  semaine^  parce  que  le  seigneur  du  pays  défendait, 
sous  peine  de  mort,  de  puiser  aux  fontaines  depuis  le  jeudi  jusqu'au 
samedi.  Elle  se  souvint  du  tonneau  et  tourna  le  robinet  en  formulant 
son  souhait:  il  en  jaillit  aussitôt  une  belle  eau  claire;  mais  comme  elle 
ne  pouvait  fermer  le  robinet,  le  liquide  en  sortait  toujours,  et  avec 
une  telle  abondance  que  tout  le  voisinage  ne  tarda  pas  à  être  submergé  ; 
les  habitants  inhospitaliers  furent  noyés  et  changés  en  poissons;  seule, 
la  femme  charitable  qui  s'était  réfugiée  sur  une  montagne,  échappa 
au  désastre.  Le  tonneau  coule  toujours:  de  ses  flancs  sont  sortis  la 
mer  et  les  fleuves,  et  tant  qu'il  ne  sera  pas  épuisé,  ils  ne  diminueront 
point  ^. 

1.  Lucie  de  V.  IL  in  Bévue  des  Trad.  populaires,  t.  XVI,  p.  420.  Ces  légendes  et 
leurs  similaires  ont  pour  but  d'expliquer  l'opinion  vulgaire  suivant  laquelle  le  pivert 
ne  peut  se  désaltérer  qu'en  happant  au  passage  l'eau  de  pluie  :  seul  il  relusa  de 
contribuer  à  amener  les  eaux  sur  la  terre  ;  c'est  pour  cela  que  Dieu  l'a  condamné  à 
ne  pas  boire  celles  qui  coulent  à  sa  surface.  On  verra  d'autres  récits  sur  ce  thème 
au  livre  des  eaux  douces. 

2.  Paul  Sébillot.  Lé*7e«rfes  delà  Mer,  t.  II,  p.  331-333. 

On  peut  rapprocher  de  ce  tonnelet  merveilleux  le  panier  qui,  d'après  les 
indigènes  de  Vancouver,  contenait  toute  l'eau,  et  qui,  vole  par  un  esclave  au  géant 
qui  le  possédait,  laissa  sortir  l'eau,  dont  la  plus  grande  partie,  échauffée  par  sa 
sueur,  forma  la  mer  {Journal  of  Anlkropolofjical  Ivstilule,  t.  VIII,  p.  207),  et  la 
courge  indienne,  qui  en  se  brisant  sur  le  sol,  inonda  la  terre  et  donna  naissance  à 
l'Océan.  (Mello  Moraes.  Poèmes  de  l'esclavage  et  légendes  des  Indiens.  Rio-Janeiro, 
1884,  in-18,  p.  87). 


POURQUOI    LA    MER    EST    SALÉE  7 

Les  marins  de  la  baie  de  Saint-Brieuc  associent  épjalemont  à  l'origine 
de  la  mer  et  à  celle  de  sa  salaison,  des  personnages  divins  dont  linler- 
vention  est  motivée  par  une  circonstance  qui  fait  songer  à  la  fable 
antique  de  Phaéton  :  au  temps  jadis,  le  soleil,  qui  était  vraisemblable- 
ment un  géantcomme  dans  les  contes  bretons,  où  il  est  personnifié,  des- 
cendit sur  la  terre,  et  beaucoup  de  gens  périrent,  étouffés  par  sa  chaleur. 
Ceux  qui  survécurent  supplièrent  Dieu  d'avoir  pilié  d'eux.  Il  envoya  à 
leur  secours  tous  les  saints  du  Paradis,  qui  descendirent  sur  notre  globe, 
et  ordonnèrent  au  soleil  de  s'en  aller  Comme  il  s'obstinait  à  rester, 
ils  se  mirent  à  pisser  :  au  bout  de  huit  jours,  la  terre  fut  couverte  d'eau, 
et  le  Soleil  eut  tant  de  peur  d'être  submergé,  qu'il  retourna  aussitôt 
au  ciel,  et  il  n'en  a  jamais  bougé.  C'est  depuis  ce  moment  qu'il  y  a 
une  mer,  et  que  son  eau  est  salée  '.  Ainsi  qu'on  le  verra  dans  d'autres 
chapitres,  Gargantua  et  Mélusine  donnent  naissance  à  des  fontaines,  à 
des  rivières  et  à  des  étangs  par  le  même  procédé  naturaliste  ^. 

On  a  recueilli  sur  les  côtes  de  France  bien  d'autres  explications  légen- 
daires de  l'amertume  des  eaux  de  l'Océan.  Dans  le  récit  qui  suit,  la  Mer 
est  une  sorte  de  personnage  auquel  on  parle,  qui  peut  se  déplacer  et 
qui  a  tous  les  sentiments  d'un  être  humain.  Cette  conception  animiste 
se  retrouve  en  plusieurs  circonstances,  et  elle  est  aussi  apparente 
dans  les  expressions  par  lesquelles  on  désigne  ses  différents  états. 
Pendant  l'absence  d'un  capitaini;  au  long  cours  un  puissant  sei- 
gneur avait  enlevé  sa  femme;  la  Mer  indignée  de  ce  rapt,  submergea 
le  château  où  il  la  retenait  prisonnière,  mais  eut  soin  d'épargner 
la  dame.  A  son  retour,  le  capitaine  vint  remercier  la  Mer,  et  lui  dit 
que,  si  elle  voulait  le  suivre,  chacun  admirerait  désormais  le  goût  de 
ses  eaux.  Elle  accepta,  et  il  la  conduisit  dans  un  pays  rempli  de  car- 
rières de  sel  :  c'est  en  les  baignant  qu'elle  a  acquis  la  salure  qui 
lui  est  particulière.  On  croit  au  reste  en  Haute-Bretagne,  où  cette 
légende  a  été  racontée,  que  la  mer  recou\re  des  montagnes  de  sel,  et 
dans  la  baie  de  Saint-Brieuc  on  assure  que  sous  ses  flots  gisent  des 
volcans,  toujours  en  éruption,  qui  vomissent  des   flammes  et  du  sel '. 

Le  moulin  merveilleux  auquel  les  traditions  Scandinaves  et  finnoises 
attribuent  la  salaison  de  la  mer,  est  aussi  connu  sur  les  bords  de  la 
Manche:  un  capitaine  terre-neuvat  dérobe  à  un  sorcier  un  moulin  qui 
moulait  tout  ce  qu'on  lui  demandait.  Arrivé  au  large,  il  lui  ordonna  de 
moudre  du  sel,  et  la  cale  du  navire  en  fut  bientôt  remplie;  mais  comme 

1.  Paul  Sébillot,  in  Archivio  per  lo  studio  délie  tradizioni  popolari,  t.  V,  p.  511. 

2.  On  rencontre  chez  les  peuple  sauvages  des  similaires  de  cet  acte  ;  c'est  ainsi 
qu'à  Nouka-Hiva  une  divinité  femelle  donne  ainsi  naissance  à  un  lac  dont  l'eau  est 
salée  (P.  Lesson,  Les  Polynésiens,  t.  II,  p.  232). 

3.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  75-77  ;  in  Archivio  per  lo  studio  délie 
tradizioni  popolari,  t.  V,  p.  512. 


8  LA   SURFACE   ET    LE   FOND  DE   LA   MER 

il  ne  savait  pas  les  paroles  nécessaires  pour  arrêter  l'instrument 
magique,  le  bâtiment  coula  avec  le  moulin,  qui  continue  à  moudre 
du  sel*.  Ce  récit  rappelle  à  peu  près  exactement  l'épisode  tinal  d"un 
conte  norvégien  beaucoup  plus  détaillé"-,  et  il  est  possible,  mais  non 
certain,  que  les  marins  de  la  Manche  bretonne,  qui  ont  de  fréquentes 
relations  avec  ceux  de  la  Norvège,  aient  arrangé  à  leur  fnron  un  récit 
qu'ils  avaient  pu  leur  entendre  raconter. 

Ce  prodigieux  talisman  semble  inconnu  dans  le  pays  de  Tréguier,  où 
Ton  dit  que  la  mer  doit  son  amertume  aux  bateaux  chargés  de  sel 
qui  y  ont  été  engloutis  depuis  le  commencement  du  monde  :  elle 
deviendra  de  plus  en  plus  salée,  à  mesure  que  de  nouveaux  navires 
ayant  la  même  cargaison,  y  feront  naufrage  ^ 

Parfois  il  a  suffi,  pour  changer  à  jamais  le  goût  de  son  eau,  d'y  jeter 
un  vase  rempli  d'un  breuvage  magique  ou  exceptionnellement  amer. 
Suivant  un  récit  basque,  qui  semble  arrangé,  mais  dont  on  peut  retenir 
qiielques  traits,  Amigna,  la  plus  vieille  des  fées  euskariennes,  irritée 
de  ce  que  son  mari  trouvait  son  bouillon  trop  salé,  saisit  le  pot-au-feu, 
et  le  lança  dans  l'Océan,  où  il  se  brisa  contre  un  énorme  rocher  :  c'est 
depuis  ce  temps  que  la  mer  est  salée^  ;  s'il  en  faut  croire  un  conte 
littéraire,  que  l'auteur  dit  avoir  entendu  en  Gascogne,  on  y  attribuerait 
la  salure  de  la  mer  à  un  acte  analogue  :  un  jour  de  Pâques,  les  anges 
avaient  préparé  pour  les  habitants  du  Paradis  un  potage  exquis,  mais 
le  diable  réussit  à  y  jeter  le  contenu  d'une  immense  salière.  Lorsque  le 
Seigneur  goûta  la  soupe,  elle  était  si  acre,  qu'il  saisit  la  marmite  qui  la 
contenait,  et  la  lança  à  travers  les  airs  :  elle  tomba  dans  l'Océan,  et  le 
rendit  salé  pour  toujours '.  L'épisode  du  liquide  assez  puissant  pour 
modifier  le  goût  des  eaux  se  trouve  aussi  en  Haute-Bretagne  :  une  fée, 
amoureuse  d'un  pécheur,  le  force,  par  ses  enchantements,  à  venir  sur 
un  rocher  du  rivage.  Elle  se  montre  à  lui,  belle  comme  une  bonne 
Vierge,  lui  murmure  les  plus  douces  paroles,  et  lui  présente,  en  l'invi- 
tant à  y  goûter,  une  coupe  remplie  d'un  breuvage  qui,  s'il  l'avait  bu, 
l'aurait  contraint  à  l'aimer  et  à  la  suivre.  Au  moment  où  le  jeune  homme 
allait  y  tremper  ses  lèvres,  il  se  souvint  de  sa  tiancée,  et  lança  la  coupe 
dans  la  mer.  La  liqueur  magique,  en  s'y  répandant,  l'a  rendue  amère 
comme  elle  l'est  aujourd'hui,  car  auparavant  elle  n'était  point  salée  ^ 


i.  II.  Harvut,  in  Mélusine.  t.  11.  col.  198. 

2.  Dasent.  l'opular  (aies  from  t/ie  Noi'se,  p.  13. 

3.  Paul  Séhillot.  Léf/endes  de  la  Mer,  t.  I.  p.  80. 

4.  Henrj'  Léon,  io  Bulletin  metisuel  de  Biarritz-Association,  janvier  1897,   d'à.    A. 
Chaho.  Biarritz  entre  les  Pyrénées  et  l'Océan. 

0.  Fulbert  Dumonleil,  in  La  France  du  Sud-Ouest,  7  avril  1901. 
6.  Lucie  de  Y. -H.  in  Rev.  des  Trad.  pop.  t.  XIV,  p.  617. 


NOMS    ET   SURNOMS   DE    L\   MER 


§  2.  LliS    NOMS    DE    LA   MER    ET   LES    VAGUES 

Beaucoup  de  surnoms  et  d'épitliètes  de  la  mer  sont  expressifs  cl 
pittoresques.  Plusieurs  constatent  l'admiration  qu'elle  inspire  à  ceux 
(|ui  vivent  sur  ses  bords.  Les  marins  français  l'appellent  la  (îrande 
Kau,  et,  comme  elle  est  pour  eux  l'eau  par  excellence,  quand  ils  parlent 
de  l'eau,  sans  y  ajouter  une  épithète,  il  s'agit  toujours  de  la  mer.  En 
Basse-Bretagne,  on  la  nomme  Mor  braz,  la  mer  grande,  dans  la 
Gironde,  la  gran  ma^  en  Haute-Bretagne,  la  grand'  nv'  salée.  Cette 
idée  de  grandeur  se  retrouve  dans  la  plupart  des  termes  par  lesquels  on 
la  désigne,  et  qui  souvent  font  image.  Sur  le  littoral  de  la  Manche,  elle 
Q'àiXG  grand  étang,  la  grande  fontaine.,  la  source  inépuisable.  Les  marins 
l'appellent  la  grande  rue.,  parce  qu'elle  est  la  grande  artère  commer- 
ciale, et  pour  eux,  naviguer  sur  la  grande  rue,  c'est  tomber  à  la  mer. 
A  ridée  d'immensité  se  rattachent  aussi  les  désignations  de  :  la  grande 
lasse,  le  grand  bassin,  la  grande  marmite  '. 

D'autres  appellations  viennent  de  comparaisons  entre  certains  de  ses 
aspects  et  ceux  de  la  campagne  :  sa  couleur  verte  lui  a  fait  donner  le  nom 
de  grandpré,  qui  est  aussi  usité  dans  le  langage  argotique,  où:  faucher 
le  pré  désigne  la  condamnation  aux  travaux  forcés  ;  c'est  une  survivance 
de  l'époque  où  les  galériens  coupaient  de  leurs  avirons  les  ondes  ver- 
dâtres,  comme  des  faucheurs  rangés  dans  une  prairie  -.  En  Basque  on 
surnomme  la  mer /,a?i(/a /e'/ioa,  le  champ  de  lin,  et  l'on  raconte  à  Saint- 
Jean  de  Luz,  que  deux  paysannes,  venues  pour  la  première  fois  sur  ses 
bords,  s'écrièrent:  Oh  !  le  beau  champ  de  lin^.  Les  ondulations  du  lin 
en  fleur  éveillent  en  elTet  assez  aisément  cette  comparaison,  qui  n'est 
pas  particulière  au  pays  basque  :  dans  plusieurs  contes  populaires,  des 
gens  voyant  un  champ  de  lin  fleuri,  bleu  comme  la  mer  et  qui  t)ndule 
sous  la  brise  comme  les  vagues,  s'écrient  que  c'est  la  mer,  et  se  désha- 
billent pour  y  prendre  un  bain.  Cet  acte  est  attribué  à  des  habitants  de 
pays  auxquels  leurs  voisins  accoident  une  forte  dose  de  naïveté  :  en 
Haute-Bretagne,  il  est  accompli  par  des  Normands  en  voyage,  ou  par 
des  Jaguens,  qui  pourtant  habitent  Saint-Jacut  de  la  Mer  et  sont  presque 
tous  marins^.  Dans  un  conte  picard,  six  compagnons  peu  avisés  pren- 


1.  Paul  Sébillot.  Léf/endes  de  la  Mer,  t.  1,  p,  22-26. 

2.  Lorédan  Larchey.  Dictionnaire  d'argot. 

3.  Paul  Sébillot,  1.  c,  p.  25. 

4.  Paul  Sébillot,  in  Mélusine,  l.  H,  col.  441  et  466  ;  Contes  de  la  Haule-Brelagne, 
t.  1,  p.  243,  2iS  ;  Littérature  orale  de  la  Haule-Bretagne,  p.  233-6  ;  Charles  Roussey. 
Contes  de  Doiirnois  (Franche-Comté),    p.  160. 


10  LA  SURFACE  ET  LE  FOND  DE  LA  MER 

nent  aussi  pour  la  mer  les  ondulations  d'un  champ  de  blé  et  se  mettent 
à  nager  à  travers  les  épis  '. 

La  mer  est  l'objet  d'assimilations  gracieuses  qui  so  rattachent 
aussi  au  règne  végétal.  Quand  elle  n'est  point  ridée,  c'est  une  «  merde 
roses  »  ;  sur  plusieurs  points  du  littoral,  on  dit  que  le  tlot  fleurit  quand 
l'écume  en  empanache  le  sommet^;  en  Haute-Bretagne  on  désigne 
sous  le  nom  de  «  mer  fleurie  »  celle  où  les  vagues  blanchissent  sans 
être  bien  fortes  : 

Et  lorsque  le  vent  frais  sème  les  flots  mutins 

De  bouquets  blancs  qui  font  songer  aux  auhépins, 

On  dit  à  Saint  Malo  que  la  mer  <<  est  fleurie  '  ». 

Toute  une  série  de  surnoms  de  la  mer  est  basée  sur  la  comparaison 
de  ses  mouvements  ou  de  ses  aspects  avec  ceux  d'animaux  domestiques. 

11  est  probable  que  beaucoup  sont  anciens,  puisqu'on  en  rencontre  des 
similaires  en  dehors  de  France  ;  mais  on  ne  les  a  guère  relevés  autre- 
fois, parce  que  l'on  s'occupait  rarement  des  choses  maritimes.  On  sait 
pourtant  par  un  passage  de  Noël  du  Fail,  qu'au  xvi^  siècle,  la  mer  était 
désignée  par  un  terme  qui  est  encore  en  usage  aujourd'hui  ;  il  parle 
des«gabeloux  et  sauniers  duCroisil  qui,  après  estre  exenlerez,estrippez, 
emplis  de  sel,  et  le  ventre  cousu,  furent  par  la  truandaille  du  pays, 
envoyez  au  fin  fond  de  la  grand  Jument  Margot,  qui  se  bride  par  la 
queue  »  \  En  Poitou  on  nomme  la  mer,  la  grand  Jument  blanche  '  ;  dans 
le  pays  de  Tréguier,  a?*  gazek  given,  la  jument  blanche,  désigne  l'état  de 
la  mer  houleuse,  comme  le  terme  :  ar  gazek  klanv,  la  jument  enragée, 
usité  sur  cette  côte  et  à  l'île  de  Batz.  Dans  le  Trécorrois,  la  mer  calme 
est:  ar  mardi  glas,  le  cheval  bleu,  à  l'île  de  Batz  :  ar  gazek  c^hlaz,  la 
jument  bleuet 

Elle  a  été  aussi  été  comparée  aune  vache  :  en  Haute-Bretagne,  c'est 
la  vache  gare,  [varia,  de  diverses  couleurs)  en  raison  du  bleu  et  du 
blanc  des  vagues.  Sur  le  littoral  du  Finistère,  son  nom  de  ar  vioc'h 
lezek,  la  vache  à  lait,  se  rattache  à  un  autre  ordre  d'idées  ;  il  indique 
les  ressources,  licites  ou  illicites,  que  les  gens  de  ce  pays  en  tirent,  et 
qui  l'ont  fait  appeler  aussi  la  nourrice  des  gens  d'Arvor. 

l^a  mer  calme  est  l'objet  d'épithètes  gracieuses  ;  presque  partout  on 
dit  qu'elle  est  belle  ;  et,  comme  les  matelots,  les  héros  des  chansons 
populaires  parlent  de  la  mer  «  jolie  ».  Sa  tranquillité  l'a  fait  comparer 

1.  Henry  Carnoy.  Contes  français,  p.  307. 

2.  Magasin  piLloresque,  1874,  p.  30. 

3.  Paul  Sébillot.  La  Mer  fleurie.  Paris,  1903,  p.  3. 

4.  Noël  du  Fail.  Œuvres,  éd.  Assézat,  t.  II,  p.  176. 

5.  Léo  Desaivre.  Croyances  du  Poitou,  p.  22. 

6.  Paul  Sébillot.,  Légendes  de  la  Mer,  t.  l,  p.  27-28. 


LES    VAGUES  11 

à  des  animaux  paisibles  :  en  Haute  Bretagne,  elle  est  douce  comme 
un  mouton,  dans  le  Finistère,  comme  un  agneau.  Quand  elle  est  dans 
cet  état,  on  lui  donne  l'épilhète  de  blanche  :  Mor  gircn  en  Basse-Bre- 
tagne, Mar  hlanco  en  Provence'.  Dans  le  Finistère,  on  dit  alors  qu'elle 
est  d'un  calme  blanc,  expression  aussi  usitée  dans  le  Pas-de-Calais, 
où  elle  est:  b langue  comme  ein  drap;  elle  est  hlanquettée  quand  elle 
commence  à  se  calmer-.  La  mer  sans  mouvement  a  aussi  été  compa- 
rée à  du  lait  :  Mor  sioul  e-chiz  al  leaz,  tranquille  comme  du  lait^  Plus 
ordinairement,  lorsqu'elle  est  très  calme,  elle  a  été  assimilée  à  l'huile, 
image  qui  rend  assez  bien  certains  de  ses  aspects,  et  qui  est  usitée  en 
Basse-Bretagne,  dans  la  Gironde,  sur  le  littoral  boulonnais  et  sur  les 
bords  de  la  Méditerranée  '*. 

Lorsqu'elle  reflète  les  objets  sans  les  déformer,  on  dit  en  Provence 
qu'elle  fait  miroir,  Fai  mirau  ;  ailleurs  qu'elle  est  claire  comme  un 
miroir,  unie  comme  une  glace,  droite  comme  un  miroir  ou  comme  un 
papier,  unie  comme  un  lac,  ou  calme  comme  étang '.  Dans  quelques 
pays,  les  pêcheurs  disent  qu'alors  «  elle  se  regarde*"'  »  ;  en  Basse-Bretagne 
qu'elle  attend  fortune,  ou  qu'elle  ne  bouge  pas  plus  qu'un  enfant  qui 
dorf.  Victor  Hugo  a  employé  une  image  analogue  :  l'apaisement  de  la 
mer  était  inexprimable  ;  elle  avait  un  murmure  de  nourrice  près  de 
son  enfant  ;  les  vagues  paraissaient  bercer  l'écueil  ^  De  la  mer  par- 
faitement calme  et  unie,  on  dit  en  Basse-Bretagne  qu'elle  est  bonne  à 
servir  de  promenoir  aux  mouches,  et  les  matelots  boulonnais  disent 
alors  :  Les  mouqu  i  pleument  l'iauve'^. 

La  tendance  à  prêter  à  la  mer  les  passions  d'un  être  animé  se 
reflète  dans  un  assez  grand  nombre  d'expressions.  Lorsqu'elle  est 
agitée,  on  dit  couramment  qu'elle  est  en  démence  ou  en  folie,  qu'elle 
est  mauvaise.  Dans  le  pays  boulonnais,  elle  se  courrouce,  s'arpifîc,  se 
met  en  colère  '".  Quand  souffle  la  tempête,  elle  est  enragée  ou  déchaînée^ 
par  une  comparaison  avec  un  animal,  qui  est  souvent  employée  en 
parlant  des  vagues. 

Son  bruit  est  aussi  l'objet  d'expressions  animistes  et  imagées. 
Parfois  les  pêcheurs  disent  que  la  mer  chante  ;  dans  un  conte  gascon, 
où   elle  est  personniflée,  elle  chante  pour  dire  à  deux  petits  jumeaux 

1.  Paul  Sébillot.  Légetides  de  la  Mer,  t.  1,  p.  o0-.31  ;  Mistral.  Trésor  dou  Fclibrir/e 

2.  Deseille.  Glossaire  des  malelols  boulonnais . 

3.  Paul  Sébillot,  1.  c,  p.  31. 

4.  Deseille,  1.  c.  ;  Mistral,  1.  c. 

5.  Mistral.  Trésor;  Paul  Sébillot,  1.  c,  p.  31. 

6.  E.  Reclus.  La  Terre,  t.  Il,  p.   161. 

7.  Paul  Sébillot,  1.  c,  p.  32. 

8.  Les  Travailleurs  de  la  Mer. 

9.  Deseille.  Glossaire  des  malelols  boulonnais. 

10.  E.  Deseille.  1.  c. 


12  LA  SURFACE  ET  LE  FOND  DE  LA  MER 

de  prendre  courage,  et  de  marcher  devant  eux,  parce  que  le  Icmps 
est  proche  où  ils  retrouveront  leur  père  et  leur  mère^  Elle  gronde 
aussi,  ou  crie  comme  une  personne.  Daus  le  gros  temps,  lorsqu'elle 
fait  entendre  des  sons  qui  ressemblent  à  une  plainte,  on  dit  en 
Haute-Bretagne  qu'elle  brait  (crie  en  pleurant).  Dans  le  même  pays,  elle 
u  chante  »  sur  les  grèves  ;  mais  au  pied  des  falaises  elle  «  brait  comme 
un  âne-.  »  D'autres  fois,  par  assimilation  à  un  taureau,  elle  mugit  ou 
elle  beugle  ;  en  Provence,  la  Mar  bramo  ^ 

On  a  comparé  son  bruit  à  celui  d'une  cloche  ;  on  dit  couramment 
que  la  mer  «  sonne  ».  Je  ne  l'ai  pas  entendue  appeler  :  le  grand  hou- 
hou  !  expression  qui  se  trouve  dans  un  recueil  littéraire  '*  ;  mais  les 
pèchenrs  de  la  Manche  la  surnomment  Ronflot^  la  ronfleuse,  par  allusion 
à  la  monotonie  bruyante  qu'elle  a  parfois  ^ 

Le  fracas  de  la  mer  est  aussi  attribué  à  des  êtres  surnaturels  ou  à 
des  âmes  en  peine.  Selon  les  habitants  de  l'île  d'Arz  (Morbihan),,  les 
voix  lamentables  que  semblent  jeter  la  nuit  les  vagues  ne  sont  autre 
chose  que  les  plaintes  des  bolbiguéandcls^  génies  malfaisants  qui  se 
réjouissent  d'annoncer  les  tempêtes  et  les  naufrages*^.  Sur  la  côte  du 
Finistère,  ce  qu'on  prend  pour  le  bruit  tumultueux  de  la  mer  n'est 
bien  souvent  que  le  cri  de  douleur  et  d'épouvante  de  ses  innombrables 
victimes.  Comme  les  cames  des  noyés  ne  peuvent  trouver  de  repos  tant 
qu'une  terre  chrétienne  ne  recouvre  pas  leur  enveloppe  mortelle,  les 
naufragés  pleurent  de  rage  et  hurlent  de  désespoir,  chaque  fois  que 
la  lame  en  fureur  roule  leurs  ossements  dans  ses  plis  et  les  éloigne  du 
rivage.  Ces  âmes  désolées  sont  connues  dans  presque  toute  la  Bre- 
tagne, sous  le  nom  de  Krierienn,  crieurs  \ 

La  rapidité  de  l'évolution  des  vagues,  leur  écume,  dont  les  volutes 
ressemblent  à  des  crinières,  les  a  fait  assimiler  à  des  coursiers.  On  a  vu 
que  la  mer  elle-même  est  aussi  désignée  par  des  noms  qui  supposent 
des  idées  analogues.  Dans  le  pays  de  Tréguier,  certaines  vagues  qui 
se  succèdent  les  unes  aux  autres  comme  des  chevaux  à  la  course, 
s'appellent:  ar  marc  h  hep  kavalier,  le  cheval  sans  cavalier,  ou:  ar 
marc  h  hep  he  veslr,  le  cheval  sans  son  maître.  Lorsque  la  mer  est 
déchaînée,  c'est  le  cheval  qui  saute  hors  de  son  champ  ;  sur  la  côte  du 
Finistère,  quand  elle  moutonne,  elle  fait  danser  les  chevaux  blancs; 

1.  J.-F.  Bladé.  Contes  de  Gascogne,  t.  I,  p.  73. 

2.  Paul  Sébillot.  Légendes  delà  Mei\  l.  I,  p.  34. 

3.  F.  Mistral.  Trésor  dou  Felibrige. 

4.  Le  Figaro,  31  décembre  1884.  11  est  possible  que  cette  expression  ne  soit  pas 
plus  réellement  populaire  que  la  «  grande  bleue  »  ;  ce  terme  a  vraisemblablement 
été  mis  en  circulation  par  quelque  chroniqueur  ou  par  un  romancier. 

5.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  28. 

6.  Musée  des  Familles,  t.  IV,  p.  534. 

7.  L.-F.  Sauvé,  in  Mélusine,  t.  Il,  col.  254. 


LES    VAGUES  13 

en  Haute-Bretagne,  la  mer  furieuse  est  une  jument  enragée.  Lorsque  le 
vent  fraîchit  et  qu'il  va  y  avoir  de  la  houle,  les  marins  de  la  Manche 
disent  :  «  Via  la  grande  vache  gare  qui  va  ruer  '  »  ;  en  (îui(Mine  le 
mot  rouarl  désigne  un  taureau  et  une  vague  furieuse  -. 

Quanil  la  mer  est  agitée,  on  dit  qu'elle  moutonne  et  parfois  qu'il  y  a 
des  moutons  sur  le  pré  ^  :  c'est  une  image  naturelle  fondée  sur  la  môme 
analogie  qui  a  fait  assimiler  certains  nuages  du  ciel  à  des  moutons  ou 
à  une  bergerie.  Elle  est  pour  ainsi  dire  matérialisée  dans  une  version 
basque  du  Fin  voleur;  celui  ci,  rencontrant  un  curé,  qui  croit  l'avoir 
jeté  dans  les  Ilots,  et  s'étonne  de  le  voir  conduire  un  troupeau  d'ouailles, 
lui  répond  :  «  Je  les  ai  tirés  du  fond  de  la  mer  ;  il  y  en  a  beaucoup 
comme  cela  ;  ne  voyez-vous  pas  ces  moutons  blancs  comme  ils 
paraissent  sur  la  mer  ^  ? 

Le  bruit  des  vagues  et  de  la  houle  a  pu  éveiller  l'idée  d'un  chien  qui 
aboie  ;  cependant  ce  n'est  pas  elle  qui  a  fait  appeler  en  Basse-Brelagne 
«  le  chien  qui  suit  son  maître  »,  la  petite  vague  qui  succède  à  la  vague 
la  plus  forte  ■'. 

Dans  beaucoup  de  pays,  les  marins  attribuent  à  certaines  successions 
de  vagues,  trois,  neuf,  dix,  des  qualités  ou  des  forces  particulières, 
parfois  même  une  puissance  surnaturelle.  Cette  croyance  qui  est  fon- 
dée, soit  sur  une  idée  de  régularité  dans  les  mouvements  de  la  mer, 
soit  sur  l'antique  donnée  des  nombres  fatidiques  ou  sacrés,  est,  en 
France,  moins  bien  conservée  qu'en  plusieurs  contrées  étrangères. 
Cependant  on  dit  en  Haute-Bretagne  que  de  trois  en  trois  vagues,  il  y  en 
a  une  plus  forte  que  les  autres  ;  quand  la  mer  monte,  c'est  la  troisième 
qui  recouvre  enfin  le  sable,  mouillé  seulement  par  les  deux  premières, 
et  c'est  aussi  elle  qui  fait  le  plus  de  bruit  sur  la  grève.  On  croit  généra- 
lement sur  le  littoral  du  Finistère  que  la  troisième  vague  est  la  plus 
forte  ;  il  est  certain  que  c'est  la  plus  redoutée  :  on  doit  toujours  l'at- 
tendre pour  essayer  de  franchir  une  barre,  et  des  proverbes  bretons 
disent  :  «  Avec  la  troisième  lame  on  sort  de  peine  ou  l'on  marche  à  sa 
perte  «,  ou  :  «  quand  la  vague  fait  son  troisième  saut,  elle  jette  son 
morceau  sur  la  grève  ».  Sur  les  côtes  de  la  Charente  quelques  marins 
croient  encore  que  la  dixième  lame  est  celle  qui  monte  le  plus". 

Les  pêcheurs  de  France  disent  d'ordinaire  que  l'agitation  de  la  mer 
est  causée  par  le  vent;    mais  on  rencontre  des  explications    moins 


1.  Paul  Sébillot,  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  153-155. 

2.  Mistral,  1.  c. 

3.  Paul  Sébillot,  1.  c,  p.  155. 

4.  Julien  Vinson.  Le  Folk-lore  du  pays  basque,  p.  105-106. 

5.  Paul  Sébillot,  1.  c,  p.  156. 

6.  Paul  Sébillot,  t.  I,  p.  171,  178. 


14  LA   SURFACE   ET   LE    FOND  DE    LA    MER 

naturelles  ;  d'après  une  légende  des  environs  de  Saint-Malo,  le  sorcier 
qui  a  perdu  son  moulin  magique  plonge  de  temps  en  temps  pour  le 
retrouver,  et  c'est  quand  il  nage  que  la  mer  est  violemment  agitée  '. 
Sur  la  côte  de  Paimpol,  les  gens  noyés  sans  être  en  état  de  grâce  sont 
condamnés  à  travailler  au  fond  de  la  mer  ;  ce  sont  leurs  mouvements 
qui  produisent  les  vagues  et  l'on  dit  quand  la  mer  est  houleuse,  bien 
qu'il  ne  fasse  pas  de  vent  :  «  Les  noyés  se  remuent  ;  ils  travaillent  à 
faire  trembler  la  mer^  ». 

Les  perturbations  de  la  mer  sont  parfois  causées  par  des  actes  en 
rapport  avec  l'amour.  Au  w"  siècle,  on  disait  :  Qui  prend  sa  commère 
par  mariage,  toustefoiz  qu'ils  se  conjoindent  charnellement,  il  fait 
orage  en  terre  ou  en  mer  ^  Dans  son  livre  Jean  Bart  et  Louis  .Y/F, 
Eugène  Sue  fait  dire  à  un  vieux  pilote  breton  qu'il  y  aura  une  tempête 
parce  qu'un  homme  de  son  village  se  marie  avec  sa  commère.  Une 
légende  de  l'île  de  Sein  raconte  qu'un  seigneur  de  la  terre  ferme 
emmena  à  son  château  de  Kerglas,  une  ilienne  femme  de  File  de  Sein), 
avec  laquelle  il  s'était  fiancé  ;  on  se  moqua  d'elle,  et  le  seigneur  voulut 
la  reconduire  à  son  île  ;  mais  aucun  pêcheur  ne  consentit  à  les  prendre 
dans  son  bateau,  prétendant  que  la  mer  était  en  colère  à  cause  de  ces 
fiancés  si  mal  assortis  \  En  face  de  Saint-Jean  du  Doigt,  la  mer  deve- 
nait aussi  furieuse  dès  qu'elle  apercevait  femme  ou  fille  ^  La  note,  très 
brève,  ne  dit  pas  pourquoi  la  présence  de  personnes  de  ce  sexe  lui 
était  ainsi  odieuse  ;  peut-être  fallait-il  qu'elles  fussent  en  état  de  nudité. 
On  croyait  en  Basse-Bretagne  vers  le  milieu  du  xix*  siècle,  qu'un 
ouragan  s'élevait  si  un  marin  avait  le  malheur  de  voir  une  sirène  nue  ^. 

Les  actes  de  violence  à  l'égard  de  ces  génies  maritimes  étaient 
promplement  suivis  dune  punition  :  un  homme  de  Douarnenez  s'élant 
avancé  pour  saisir  une  sirène  qu'il  voyait  sur  les  rochers  du  Raz,  elle 
se  précipita  dans  la  mer,  et  un  effroyable  coup  de  vent  jeta  vingt  bateaux 
à  la  côte  '.  D'après  une  croyance  bretonne  que  je  ne  trouve  que  dans 
un  livre  assez  suspect,  si  la  rame  d'un  pêcheur  frappait,  même  invo- 
lontairement, une  sirène,  il  s'élevait  aussitôt  un  ouragan  terrible  ^ 
Suivant  une  idée  encore  assez  répandue  dans  le  sud  du  Finistère,  le 
chant  de  «  Marguerite  Mauvais  temps  »  (la  sirène),  fait  enfier  la  mer. 
Sur  la  côte  de  Tréguier,  c'étaient  les  Dud-vor,  hommes  de  mer,  ou 

1.  II.  Harvut,  in  Mélusine,  t.  Il,  col.  198. 

2.  Comm.  de  M.  Galabert. 

3.  Les  Evangiles  des  Quenouilles,  IV,,  3. 

4.  H.  Le  Carguet,  in  Sûc.  arch.  du  Finistère,  t.  X,  liv.  4-5. 

5.  G.  Le  Goal,  in  Mélusine,  t.  II,  col.   188. 

6.  La  France  maritime,  t.  I,  p.  384. 

7.  Cambry.  Voyage  dans  le  Finistère,  p.  313. 

8.  Jouy.  L'Hermile  en  Bretagne,  p.  161. 


CAUSES  DE  LA    TEMPÊTE  45 

les  Cornandoiiet,  petits  démons  noirs  qui  excitaient  les  tempêtes'  et 
Boucher  de  Perthes  rapporte  qu'avant  les  ouragans,  les  matelots  aperce- 
vaient sur  les  rochers  un  nain  blanc  qui  dansait'-. 

On  est  persuadé  dans  plusieurs  communes  du  littoral  de  la  Manche, 
qu'après  un  jubilé  les  pécheurs  sont  certains  d'essuyer  du  gros  temps 
la  première  fois  qu'ils  embarqueront.  Cette  idée  se  lie  peut-être  à  celle 
qui,  à  bord,  fait  considérer  comme  funeste  la  présence  d'un  prêtre  '. 
Une  légende  du  Finistère  parle  d'un  saint  qui,  pour  sa  commodité, 
excitait  des  perturbations  sur  la  mer.  Les  vieilles  gens  de  Clohars 
racontent  que  saint  Maudé  se  rendait  régulièrement  chaque  année,  le 
jour  de  sa  fête  (26  novembre]  à  la  chapelle  qu'il  possède  dans  leur 
paroisse,  sur  le  bord  de  la  mer  ;  une  tempête  de  vent  du  sud  l'amenait 
en  quelques  heures  de  l'Irlande  sur  les  côtes  de  Bretagne  ;  arrivé  à  sa 
chapelle  de  Loc-Maudé,  il  attachait  son  cheval  à  une  pierre  de  taille 
que  l'on  montre  encore,  s'inquiétait  des  besoins  des  pèlerins,  et  leur 
donnait  sa  bénédiction.  Puis  il  se  dirigeait  en  grande  hâte  vers  Le 
Pouldu  et  allait  rendre  visite  à  son  ami  saint  Julien.  A  peine  élait-il 
de  retour  que  les  vents,  tournant  bout  pour  bout,  passaient  du  nord 
au  sud,  et  soulevaient  une  nouvelle  tempête  qui  lui  permettait  de  ren- 
trer chez  lui  avant  la  nuit*. 

En  Bretagne,  à  la  tin  du  xviii*  siècle,  comme  aussi  de  nos  jours,  la 
mer  entrait  en  furie  à  la  mort  d'un  grand  homme,  ou  lorsque  des 
criminels  quittaient  ce  monde  ;  en  ce  cas,  c'est  le  diable  qui  vient 
chercher  son  âme  au  milieu  d'une  bourrasque  ^ 

Certains  actes  accomplis  à  terre  peuvent  provoquer  la  tempête  :  une 
femme  qui  a  son  mari  ou  ses  parents  en  mer  ne  doit  pas  se  peigner 
après  la  nuit  tombée  ;  il  faut  aussi  qu'elle  se  garde  bien  de  noyer  un 
chat  ;  le  meurtre  de  ce  félin,  à  bord  ou  à  terre,  expose  à  du  mauvais 
temps  ^ 

Les  marins  de  la  Saintonge  assurent  que  toute  tempête  dure  trois, 
six  ou  neuf  jours  ^  croyance  qui  se  rattache  à  la  superstition  des 
nombres  que  l'on  a  pu  voir  p.  13  appliquée  aux  vagues.  Sur  la  côte  du 
Finistère,  on  croyait  qu'une  tempête  ne  cessait  que  quand  les  corps 
impurs  et  les  cadavres  avaient  été  vomis  sur  la  côte  ^ 

1.  Paul  Sébiliot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  H,  p.  280-281. 

2.  Chants  armoricains,  p.  139. 

3.  Paul  Sébiliot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  II,  p.  303. 

4.  L.-F.  Sauvé,  la  Mélusine,  t.  II,  col.  208. 

5.  Gambry.  Voyage  dans  le  Pinislère,  p.  3i6  ;  Paul  Sébiliot.  Légendes  de  la  Mer,  t. 
II,  p.  301  ;  A.  Le  Braz.   La  Légende  de  la  Mort  en  Basse-Bretagne,  t.  II,  p.  335. 

6.  Paul  Sébiliot.  Le  Folk-lore  des  pêcheurs,  p.  59;  Paul  Sébiliot.  Légendes  de  la 
Mer,  t.  II,  p.  304. 

1.  Paul  Sébiliot,  1.  c,  t.  II,  p.  267. 
8.  Gambry,  1.  c,  p.  346. 


16  LA  SURFACE  ET  LE  FOND  DE  LA  MER 

Quelquefois,  les  vagues  signalent  aux  gens  les  dangers  qui  les 
menacent;  un  jour  que  des  pécheurs  dePléYenon(Côtes-du-Nordi  étaient 
à  la  pêche  lors  de  la  fête  de  la  mi-Août,  ils  virent  s'élever  tout  à  coup 
devant  eux  une  lame  haute  comme  une  montagne,  qui  toutefois  ne  leur 
fit  pas  de  mal  ;  ils  crurent  que  c'était  un  avertissement  que  leur  donnait 
la  Vierge  et  ils  se  hâtèrent  de  regagner  le  port  ^ 

Dans  une  légende  bretonne  qui  raconte  un  voyage  au  Paradis, 
celui  qui  l'entreprend  voit,  entre  autres  merveilles,  une  mer  en  fureur 
qui  se  dévorait  elle-même.  Les  vagues  se  soulevaient  en  énormes 
paquets  d'eau,  puis  couraient  les  unes  contre  les  autres  avec  des  abois 
désespérés  et  des  bonds  effrayants  de  bêtes.  A  son  retour,  il  apprend 
que  ces  vagues  sont  les  gens  mal  mariés  ou  unis  contre  leur  gré,  qui 
se  mordent  sans  cesse  jusqu'à  ce  qu'ils  se  soient  entre-tués  "-. 

Quelques-uns  des  aspects  de  la  mer,  et  principalement  celui  de 
l'écume  dont  elle  se  couvre  dans  la  partie  qui  louche  la  rive,  ont  suggéré 
des  assimilations  à  des  opérations  culinaires.  On  en  rencontre  plusieurs 
dans  le  pays  basque. 

Je  reproduis  textuellement  le  passage  de  Chaho,  qui  a  peut-être  un 
peu  arrangé  les  dires  populaires.  Après  les  tempêtes,  l'Océan  remué 
jusque  dans  ses  profondeurs,  fait  l'effet  d'un  bouillon  gras  onctueux 
au  loucher.  La  fée  Amigna  vient,  dit-on,  de  faire  bouillir  son  pot- 
au-feu.  Lorsque  la  mer  monte,  et  tant  que  la  mer  bat  son  plein, 
l'Océan  rejette  sur  la  plage  des  débris  de  matières  végétales  et 
animales,  il  charrie  comme  une  espèce  de  limon,  une  écume  jau- 
nâtre qui  trouble  l'eau  et  la  salit.  La  fée  Amigna  n'a  pas  encore 
écume  son  pot-au-feu.  Quand  la  mer  commence  à  descendre,  les 
matières  qu'elle  chassait  avec  elle  tendent  à  retomber  au  large,  on  les 
voit  bientôt  descendre,  s'éloigner  et  disparaître  au  loin.  L'eau  du  rivage 
se  trouve  ainsi  purifiée  à  une  grande  distance,  phénomène  sensible  à 
la  vue.  La  fée  Amigna  a  trempé  sa  soupe,  et  quand  le  bouillon  est 
servi,  il  faut  le  boire  pour  que  la  fée  ne  se  mette  pas  en  colère  ^  Les 
pêcheurs  des  environs  de  Saint-Malo  ont  aussi  une  explication  semi- 
facétieuse  de  l'écume  qui  rentre  dans  cet  ordre  d'idées  ;  lorsque,  sur- 
tout pendant  l'été,  la  mer  en  est  couverte,  ils  disent  que  les  poissons 
mangent  gras  et  qu'ils  écument  leur  soupe*. 


1.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  164. 

2.  A.  Le  Braz.  La  Légende  de  la  Mort,  t.  II,  p.  387  et  394. 

3.  Henrj-  Léon,  in  Bulletin  de  Biarritz-Association,  janvier  1897,  d'ap.  A.  Chaho. 
Biarritz  entre  les  Pyrénées  et  l'Océan. 

4.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  110. 


LES  CAUSES  DE  LA  MARÉE  17 


§  3.  LA  MARÉE  ET  LES  MIRACLES 

Les  croyances  relatives  aux  causes  de  la  marée  n'ont  guère  été 
relevées  en  France  que  sur  les  côtes  de  Bretagne  :  la  mer  ne  peut 
monter  dans  un  endroit  sans  baisser  immédiatement  sur  le  côté  opposé, 
et  réciproquement,  comme  l'eau  contenue  dans  un  vase  :  dans  l'inté- 
rieur on  dit  même  qu'au  moment  du  reflux,  l'eau  se  retire  dans  les  airs, 
et  qu'elle  est  six  heures  dans  le  ciel  et  six  heures  sur  la  terre  ;  certaines 
personnes  du  littoral  prétendent,  que  pendant  six  heures  le  soleil  absorbe 
une  partie  de  la  mer  ;  il  en  tire  le  sel,  puis  il  renvoie  l'eau  pure  qui 
met  six  heures  à  revenir  à  son  niveau '.  C'est  aussi  la  Lune  qui  force  la 
mer  à  aller  et  à  venir  à  son  gré,  pour  la  punir  d'avoir  envahi  le  pays 
où  se  trouvent  les  carrières  de  sel  qui,  ainsi  qu'on  l'a  vu,  p.  7  l'ont 
fait  devenir  salée. 

Un  écrivain  du  moyen  âge,  le  pseudo-Bède  disait  que  la  marée  était 
causée  par  un  grand  serpent  qui  avalait  l'eau  et  la  rendait  ensuite-; 
cette  conception  était  peut-être  fondée  sur  une  idée  populaire  analogue 
à  celle  qui  subsiste  encore  sur  quelques  points  du  littoral  de  la  Manche, 
et  qui  n'est  pas  exprimée  avec  une  grande  netteté  :  au  fond  de  l'Océan 
est  un  puits  très  profond,  habité  par  une  immense  Trombe,  qui  semble, 
en  dépit  du  nom,  une  sorte  de  bête  ;  elle  y  attire  une  partie  des  eaux 
de  la  mer,  c'est  ce  qui  produit  le  reflux,  et  elle  voudrait  bien  la  garder  ; 
mais  le  dieu  du  Veut,  ami  de  la  mer  et  ennemi  de  la  Trombe,  le  force 
à  la  rendre  toutes  les  six  heures^  et  c'est  ce  qui  produit  le  flux  K 

Plusieurs  légendes  racontent  que  lors  de  certaines  cérémonies,  ou 
pour  favoriser  des  personnages  agréables  au  ciel,  la  marée  interrompt 
son  cours  naturel.  A  Ploumanac'h  (Côtes-du-Nord),  le  jour  du  pardon 
de  saint  Kirek,  la  mer  recule  devant  la  statue  du  saint  et  son  oratoire  ; 
à  Loaven,  elle  retarde  de  monter  pendant  une  heure,  afin  de  donner 
plus  de  commodité  aux  pèlerins  qui  viennent  fêter  sainte  Liboubane  ^. 
Suivant  d'anciennes  traditions,  s'il  arrivait  qu'elle  fût  pleine  à  Concar- 
neau  lorsque  le  Saint  Sacrement  passait  le  jour  de  la  Fête-Dieu,  elle 
se  retirait  pour  que  la  procession  pût  faire  le  tour  de  la  ville  \  Au 
moyen  âge  on  prétendait  que  saint  Michel  commandait  à  la  mer  de 
laisser  passer  ceux  qui  se  rendaient  à  son  sanctuaire,  ou  de  s'ouvrir 
pour  épargner  les  pèlerins  que  le  retour  subit  de  la  marée  avait  surpris. 

1.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Me>\  t.  I,  p.  120,  121,  t.  11,  p.  333,  t.  I,  p.  121  ; 
t.  II,  p.  51. 

2.  De  consUtutione  mundi,  in  Th. -H.  Martin.  Notions  des  anciens  sur  la  marée^  1866. 

3.  Raoul  Bayon,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  IV,  p.  292. 

4.  G.  Le  Calvez,  ibid.,  t.  VllI,  p.  387. 

5.  Cambry.   Voyage  dans  le  Finistère,  p.  358. 

TOME   II  2 


18  LA  SURFACE  ET  LE  FOND  DE  LA  MER 

Le  Mont^  dit  Jacques  de  Voragine,  est  entouré  de  l'eau  de  FOcéan,  mais 
deux  fois,  le  jour  de  la  fête,  les  eaux  se  séparent  et  livrent  un  chemin 
au  peuple.  Comme  les  flots  revenaient  un  jour  avec  un  grand  bruit, 
les  fidèles  se  sauvèrent,  hormis  une  femme  grosse,  mais  Tarchange  la 
protégea.  Elle  enfanta  au  milieu  des  ondes,  et  elle  s'en  revint  pleine 
de  joie,  la  mer  s'écartant  pour  lui  livrer  passage  ^  Le  grand  saint 
vint  aussi  au  secours  d'un  pèlerin  qui,  se  montra  peu  reconnais- 
sant ;  c'est  même  comme  exemple  d'ingratitude  que  ce  récit  nous  a  été 
conservé  par  un  vieux  sermonnaire  ;  un  jour  que  la  mer  approchait, 
l'homme  se  mit  à  crier  :  «  Saint  Michel,  délivre-moi  du  danger  et  je  te 
donnerai  ma  vache  !  ».  La  marée  le  pressant  de  plus  en  plus,  il  s'écria  : 
«  Saint  Michel,  sauve-moi,  et  je  te  donnerai  la  vache  et  le  veau  !  ».  La 
marée  l'ayant  épargné,  il  prit  pied  sur  le  rivage,  et  se  mit  à  dire  :  «  Ne 
la  vache  ne  le  veel  ».  Etienne  de  Bourbon,  qui  raconte  la  même  anec- 
dote, attribue  ce  manque  de  parole  à  des  Bretons  qui  conduisaient 
une  vache  et  un  veau  pour  les  vendre  à  la  foire  ^. 

Lorsque  Charles  de  Blois  assiégeait  Quimper,  le  flux  s'arrêta  depuis 
six  heures  du  matin,  moment  oîi  commença  l'assaut  jusqu'à  midi, 
heure  à  laquelle  les  soldats  du  prince  s'emparèrent  de  la  ville  ^  Quand 
Louis  XI  eut  une  entrevue  amicale  avec  son  frère,  le  duc  de  Guienne, 
prés  de  l'embouchure  de  la  Sèvre,  la  marée  qui,  ce  jour-là,  devait 
être  la  plus  forte  de  l'année,  fut  de  quatre  pieds  moins  haute  que  l'on 
ne  s'y  attendait,  et  le  roi  fît,  tout  le  premier,  observer  que  Dieu  favorisait 
sans  doute  cette  réconciliation  *. 

D'après  une  croyance  qui  semble  peu  répandue,  et  dont  quelques 
exemples  seulement  ont  été  relevés,  des  magiciens  faisaient  par  leur  art 
avancer  ou  reculer  la  marée  ^  On  attribuait  ce  pouvoir  à  Michel  Scott, 
et  d'après  une  légende  de  (iuernesey,  au  prieur  de  Lihou,  qui  s'occupait 
de  magie  ;  un  jour  qu'il  avait  confié  à  son  domestique  son  Grand  Mêle, 
en  lui  recommandant  de  ne  pas  ouvrir  ce  livre  dangereux,  celui-ci  ne 
put  s'en  empêcher,  et  le  prieur  qui  était  à  moitié  route  entre  Guernesey 
et  son  ilôt,  fut  très  surpris  de  voir  la  marée  monter,  alors  qu'il  croyait 
encore  avoir  deux  ou  trois  heures  devant  lui.  Il  pensa  qu'il  y  avait  là 
quelque  chose  de  surnaturel,  et  en  regardant  vers  le  rivage,  il  vit  son 
infidèle  serviteur  assis  sur  un  tas  de  goémons  secs,  et  lisant  dans  le 
livre  ;  il  comprit  pourquoi  la  marée  s'élevait  d'une  manière  insolite,  et 
il  cria  à  son  domestique  de  lire  à  rebours  ;  celui-ci  obéit,  mais,  avant 

1.  Légende  dorée,  t.  II,  p.  153. 

2.  Jacques  de  Vitry.  Exetnpla,  éd.  Craae,  p.  47,  177. 

3.  Lobioeau.  Vie  des  saints  de  Bretagne,  éd.  Tresvaux,  t.  111,  p.  92-93, 

4.  De  Baraate.  Histoire  des  ducs  de  Bourgogne,  t.  IX,  p.  239. 

5.  F. -S.  Bassett.  Legends  of  Ihe  Sea,  p.  18. 


INFLUENCE    DE    LA    MARÉE  49 

qu'il  fût  arrivé  à  la  fin  de  l'incantation,  la  mer  avait  noyé  le  prêtre 
sacrilège  *. 

Les  habitants  du  littoral  croient  que  la  marée  exerce  sur  les  êtres 
une  influence  analogue  à  celle  que,  sur  le  continent^  on  attribue  aux 
astres.  Suivant  une  opinion  courante  dans  le  Finistère,  la  conception 
des  enfants  mâles  a  lieu  quand  la  mer  monte,  celle  des  filles  quand 
elle  baisse 2.  Sur  la  côte  de  Boulogne,  et  presque  partout  sur  celles  de 
Bretagne,  les  enfants  naissent  à  la  mer  montante  ;  aux  environs  de 
Saint-Malo  un  homme,  pour  être  remarquable,  doit  venir  au  monde  à  ce 
moment,  comme  celui  qui  sera  plus  tard  un  vrai  marin  '\  Près  de  Saint- 
Brieuc  l'enfant  né  à  mer  montante  de  Noël  devient  capitaine  ;  mais 
celui  qui,  cette  même  nuit,  vient  au  monde  à  mer  baissante  est  destiné 
à  périr  dans  un  naufrage  *.  Aux  environs  de  Saint-Malo  l'enfant  qui  voit 
le  jour  à  mer  baissante  et  surtout  à  mi-marée,  aura  des  attaques  d'épi- 
lepsie  à  certaines  époques  de  la  lune,  et  toujours  à  mi-marée.  Dans 
le  pays  de  Tréguier,  et  généralement  sur  la  côte  bretonne,  les  malades 
souffrent  davantage  quand  la  mer  monte  ;  ils  sont  plus  calmes  quand 
elle  est  étale,  lorsqu'elle  baisse  ils  vont  mieux;  une  croyance  opposée 
existe  sur  d'autres  points  de  cette  côte  :  dans  la  baie  de  Saint-Malo,  les 
forces  leur  reviennent  à  mer  montante,  à  la  pleine  mer  ils  se  débattent, 
à  la  marée  baissante  ils  s'affaiblissent  ^ 

Pline,  rapportant  une  opinion  de  l'antiquité  qui  était  partagée  par  les 
savants  eux-mêmes,  disait  que  les  hommes  ne  mouraient  qu'au  reflux 
et  que  ce  fait  avait  été  l'objet  de  beaucoup  d'observations  sur  l'Océan 
des  Gaules,  où  il  s'était  trouvé  justifié  ^.  Celte  croyance  subsiste  encore 
sur  nombre  de  points  du  littoral  ;  à  Boulogne  et  à  Guernesey,  s'en 
aller  avec  la  marée  est  même  synonyme  de  mourir  ^  ;  mais,  en  quelques 
endroits  de  Basse-Bretagne,  c'est  à  la  marée  montante  que  la  mort  fait 
le  plus  de  ravages  ^ 

11  est  des  actes  dont  il  faut  se  garder  au  moment  du  flux  :  celui  qui 
ferait  des  grimaces  ou  des  contorsions  risquerait  de  rester  défiguré,  et 
l'on  dit  en  Haute-Bretagne  qu'en  se  coupant  les  cheveux  on  est  certain 
d'çittraper  un  gros  rhume.   Par  contre,  c'est  à  la  mer  baissante  qu'il 


1.  Edgar  Mac  Culloch.  Guermey  Folk-Lore,  p.  344-345. 

2.  L.-F.  Sauvé,  in  Mélusine,  t.  II,  col.  138. 

3.  E.  Deseille.  Glossaire  des  matelots  boulonnais  ;  Paul  Sébillot.    Légendes  de  la 
Mer,  t.  1,  p.  129. 

4.  Paul  Sébillot,  in  Archivio  per  lo  studio  délie  tradizioni  popolari,  t.  V,  p.   573; 
A.  Le  Braz.  La  Légende  de  la  Mort,  t.  I,  p.  76-19. 

5.  Paul  Sébillot.  Légendes,  p.  129-130. 

6.  Histoire  naturelle,  1.  II,  ch.  101. 

■  7.  E.  Deseille.  Glossaire  boulonnais  ;  Edgar  Mac  Giilloch.  Guernsey  Folk-Lore,  p.  105. 
8.  L.-F.  Sauvé,  in  Mélusine,  t.  II,  col.  138. 


20  La  surface  et  le  fond  de  la  mër 

est  bon  de  prendre  des  bains,  de  laver  ses  plaies  et  de  puiser  l'eau 
destinée  aux  purgations  '. 

L'influence  de  la  marée  s'exerce  aussi  sur  les  animaux  ;  on  assure  en 
Basse-Bretagne  qu'un  chien  qui  boit  l'écume  dont  se  couvre  la  mer  à 
la  fin  du  flux  devient  sûrement  enragé.  Les  chiens  hydrophobes  sentent 
la  mer  montante,  et  c'est  à  ce  moment  qu'ils  ont  leur  accès;  quand  elle 
baisse,  ils  n'ont  plus  la  force  de  mordre.  Dans  le  Finistère  on  dit  que  la 
prunelle  des  chats  change  de  couleur  et  grandit  au  commencement  du 
flux  ;  en  Haute-Bretagne  on  croit  pouvoir,  d'après  l'œil  du  chat,  savoir 
si  la  mer  monte  ou  descend.  Sur  tout  le  littoral  breton,  on  doit  attendre 
la  mer  baissante  pour  mettre  les  œufs  à  couver.  En  Haute-Bretagne, 
le  lait  qui  a  été  trait^  l'eau  puisée  à  la  fontaine  quand  la  mer  monte, 
entrent  rapidement  en  ébuUition  dans  la  casserole,  et  lorsque,  en 
été,  le  lait  se  met  à  écumer  dans  la  baratte,  le  beurre  ne  se  fera  qu'au 
moment  où  la  mer  baissera  ;  les  édredons  ou  les  matelas  composés  de 
plumes  d'oiseaux  de  mer  se  gonflent  quand  le  flot  monte  ^.  En  Haute- 
Bretagne  et  dans  le  pays  boulonnais  on  tue  les  cochons  à  mer  bais- 
sante ^  ;  dans  le  Finistère  c'est  alors  qu'on  égorge  les  truies,  les  co- 
chons mâles  devant  être,  comme  en  quelques  endroits  de  la  Manche, 
saignés  au  moment  du  flux  :  les  gens  sont  persuadés  qu'après  cette 
opération  le  lard,  comme  la  mer,  monte  dans  le  charnier;  en  Haute- 
Bretagne  et  à  Boulogne,  pour  la  même  raison  analogique,  on  le  sale 
à  la  mer  montante  ^  En  certains  endroits,  on  a  aussi  égard  à  la  ma- 
rée en  matière  agricole  :  au  pays  de  Tréguier  on  ne  sème  pas  le  trèfle 
à  mer  baissante,  parce  que  les  vaches  qui  le  mangeraient  seraient 
exposées  à  crever,  en  HauteBretagne,  parce  qu'il  perdrait  sa  graine 
avant  maturité  ". 

§   4.   LES  personnages  QUI  MARCHENT  SUR  l'eAU 

Suivant  des  traditions  que  l'on  constate  dans  un  grand  nombre  de 
pays,  et  à  des  époques  variées,  quelques-unes  fort  anciennes,  des  per- 
sonnages possèdent  le  don  de  cheminer  sur  les  eaux  aussi  facilement 
que  sur  un  terrain  solide.  Plusieurs  légendes,  localisées  sur  les  côtes 
de  France,  racontent  que  des  bienheureux,  ou  des  entités  de  diverses 
natures,  ont  traversé  la  mer  sans  y  enfoncer,  et  quelquefois  sans 
même  se  mouiller  les  pieds.  Et  certains  ont  laissé,  comme  témoignage 

1.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Me?;  t.  I,  p.   130,  131,  95,  132,  133. 

2.  Paul  Sébillot,  1.  c.  p.  132-135. 

3.  E.  Deseille,  Glossaire. 

4.  PaulSébiUot,  1.  c,  p.  133. 

5.  Paul  Sébillot,  1.  c,  p.  136. 


LES    SENTIERS    DE    LA    VIERGE  2i 

de  ce  parcours  miraculeux,  des  traces  encore  visibles,  que  les  pécheurs 
montrent  et  qui  leur  servent  à  expliquer  des  particularités  dont  ils 
ignorent  la  cause. 

Lorsqu'il  fait  calme,  et  que  la  marée  est  à  peu  près  haute,  on 
remarque,  surtout  dans  les  baies,  des  rubans  dont  l'azur  plus  clair  se 
détache,  avec  une  sorte  de  ton  argenté,  sur  le  bleu  d'alentour.  C'est 
comme  la  voie  lactée  de  la  mer,  et,  de  même  que  celle  de  la  voûte 
céleste,  elle  a  tout  naturellement  éveillé  l'idée  d'un  chemin  merveil- 
leux, tracé  par  les  pas  des  divinités  ou  des  saints  qui,  en  personne 
ou  en  effigie,  avaient  le  privilège  de  marcher  sur  les  eaux. 

Aux  environs  de  Saint-Malo,  lorsque  ces  taches  apparaissent  après  du 
gros  temps,  on  les  appelle  «  Sentes  (sentiers)  de  la  Vierge  »  ;  c'est  la 
marque  laissée  par  la  mère  de  Dieu,  qui  est  descendue  sur  les  flots  en 
furie,  et  est  passée  un  peu  partout  pour  les  calmer*. 

Une  autre  origine  des  sentiers  de  la  Vierge  figure,  sous  une  forme 
littéraire,  dans  un  livre  écrit  sans  grande  préoccupation  scientifique, 
bien  qu'on  y  rencontre  des  traits  dont  on  peut  faire  usage.  L'auteur 
avait  entendu  conter  à  un  prêtre  le  récit  que  voici  en  substance  :  Lors 
de  la  bataille  de  1758,  une  dame  blanche  s'éleva  dans  l'air,  sortant  du 
vieux  puits  du  village  de  l'Isle,  patrie  de  sainte  Blanche  ;  c'était  la 
sainte  Vierge  qui  jusque  là  était  restée  immobile  dans  une  petite  niche 
creusée  dans  la  paroi.  Elle  descendit  sur  le  rivage  et  glissa  sur  les 
eaux  ;  son  voile  de  mousseline,  se  déroulant  sans  fin,  semblait  la  crête 
des  dunes.  Voilà  pourquoi,  pendant  tout  le  combat,  les  Anglais  tirèrent 
trop  haut  et  ne  firent  que  peu  de  mal  aux  troupes  françaises.  L'inef- 
façable sillage  de  sa  robe  est  resté  sur  les  eaux,  et  c'est  depuis  qu'il  y  a 
dans  ces  parages  de  longues  traînées  blanches  ^.  Ce  gracieux  épisode 
n'appartient  pas  au  folk-lore  ;  il  a  été  vraisemblablement  fabriqué  à 
l'aide  de  traits  véritablement  populaires,  comme  la  marche  sur  les 
eaux  des  statues,  et  d'un  récit  que  les  vieillards  faisaient  autrefois  sans 
y  mêler  aucune  intervention  surnaturelle  :  Le  jour  de  la  bataille  de 
1758,  un  brouillard  très  bas  se  leva  entre  les  vaisseaux  et  la  terre, 
produisant  une  espèce  de  mirage  que  les  Anglais  prirent  pour  la  crête 
des  dunes,  et  c'est  pour  cela  que  les  canonniers  visèrent  trop  haut*.  A 
Audierne,  on  donne  le  nom  de  chenal  de  la  Vierge  à  un  ruban  plus  clair 
qui  se  détache  parfois  très  nettement  sur  l'azur  ;  mais  on  ne  dit  rien  de 
son  origine  *. 

Les  pêcheurs  de  la  baie  de  Saint-Cast  rattachent,  le  plus  souvent,  ces 

1.  Paul  Sébiltot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  184. 

2.  E.  Herpin.  La  Côte  d'Emeraude,  p.  211-213. 

.S.  François  Marquer,  in  Rev.   des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  337. 
4.  Jos  Le  Carguet,  ibid.,  t.  XVII,  p.  S74. 


22  LA  SURFACE  ET  LE  FOND  DE  LA  MER 

raies  claires  à  des  épisodes  de  la  légende  de  sainte  Blanche,  née  dans 
leur  principal  village,  où  elle  est  l'objet  d'un  culte.  Les  Anglais  l'y  ayant 
surprise  et  emmenée  sur  un  vaisseau  jusqu'à  Londres,  elle  leur  échappa, 
et,  cheminant  sur  l'eau,  elle  revint  en  quelques  heures  à  son  pays  natal. 
Son  parcours,  qui  est  parfois  encore  visible,  est  le  «  Chemin  de  sainte 
Blanche  »  '  ;  suivant  une  autre  version,  c'est  la  trace  du  sillage  du 
bateau  sur  lequel  ceux  qui  l'avaient  enlevée  furent  obligés  de  la 
ramener^.  Plus  tard,  elle  épousa  un  capitaine  de  vaisseau  qu'elle  suivait 
à  la  guerre  ;  il  fut  tué  dans  un  combat,  et  le  découragement  se  mettait 
dans  l'équipage,  lorsque  l'héroïne  sauta  à  la  mer,  et  se  dirigea  à  pied 
sec  vers  les  Anglais  qui,  effrayés  de  ce  prodige,  s'enfuirent  [en  toute 
hâte.  Sa  statue  semble  avoir  eu  le  même  privilège  :  prise  dans  sa 
chapelle  par  les  ennemis,  elle  s'anima  tout  à  coup  lorsqu'ils  l'eurent 
insultée,  s'élança  du  vaisseau,  et,  traversant  la  mer  où  elle  laissa  un 
chemin,  elle  vint  se  replacer  dans  sa  niche  ^  Comme  le  nom  et  les 
gestes  de  cette  sainte,  à  peu  près  ignorée  en  dehors  de  la  région,  sont 
le  plus  fréquemment  en  rapport  avec  ces  taches,  on  peut  supposer  que, 
suivant  un  processus  dont  on  a  d'autres  exemples,  l'association  d'idées 
entre  son  nom  de  Blanche  et  la  couleur,  relativement  blanche,  de  ces 
raies,  n'a  pas  été  étrangère  à  l'appellation  par  laquelle  on  les  désigne, 
et  à  la  formation  des  légendes  qui  les  expliquent. 

Le  «  Sillon  de  saint  Germain  »,  dans  la  baie  de  la  Fresnaye,  séparée 
de  l'anse  de  Saint-Cast  par  une  simple  presqu'île,  commémore  le  passage 
de  la  statue  de  ce  bienheureux.  Elle  se  trouvait  à  Plévenon,  sur  la  côte 
en  face  de  celle  où  est  située  l'antique  église  où  on  la  voit  encore, 
lorsqu'arriva  le  jour  du  pèlerinage  annuel  ;  mais  le  temps  était  si  mau- 
vais qu'aucun  bateau  n'osa  sortir  pour  Ty  reporter.  Afin  de  ne  pas 
contrarier  les  fidèles  qui  allaient  venir  à  son  sanctuaire,  la  statue  se 
mit  en  mouvement  et  traversa  toute  seule  la  mer.  Au  «  Chemin  de 
saint  Jean  »  que  l'on  montre  dans  la  même  baie,  s'attachait  proba- 
blement quelque  légende  analogue*.  Mais  elle  est  oubliée,  comme 
celle  que  suppose  «  1'  Quémin  de  Saint-Martin-ye  »  par  lequel  les 
pêcheurs  de  Boulogne  désignent  les  graissins  à  fleur  d'eau  que  laisse 
le  frai  du  hareng  ^  A  Diélette,  le  «  Chemin  de  saint  Germain  »  per- 
pétue le  souvenir  du  trajet  que  fît  un  saint  Germain,  différent  de  celui 
de  la  Fresnaye,  lorsqu'il  vint  délivrer  ce  pays  du  tribut  que  l'on  payait 
au   Serpent   du  Trou  Baligan.   Un  jour  qu'on  amenait  un  enfant  au 

1.  Paul  Sébillot.  Petite  Légende  dorée  de  la  Haute- Bretagne,  p.  2-3. 

2.  Paul  Sébillot.  Traditions  de  la  Haute-Bretagne,  t.  I,  p.  323. 

3.  Paul  Sébillot.  Petite  Légende  dorée,  p.  4,  5,  7. 

4.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  1,  p.  184. 

5.  E,  Deseille.  Glossaire  des  matelots  boulonnais,  supp',  v.  frequn. 


LES    CHEMINS    SUR    LA    MER  23 

monstre,  on  vit  sur  la  mer,  alors  calme  et  unie  ,im  homme  qui  se 
tenait  debout,  une  crosse  d'évôque  à  la  main, une  mitre  sur  la  tète  et 
une  grande  chape  sur  le  dos.  Il  semblait  glisser,  et,  quand  il  s'approcha 
on  s'aperçut  qu'il  était  porté  sur  une  rouelle  de  charrue.  C'est  en 
raison  de  cette  circonstance  qu'on  l'appela  saint  Germain  de  la 
Rouelle*. 

En  Basse-Bretagne,  les  personnages  sacrés  n'ont  pas  marqué  leur 
passage  sur  la  surface  de  la  mer,  quoique  plusieurs  l'aient  parcourue 
à  pied  sec,  soit  après  l'avoir  rendue  solide,  comme  saint  Guénolé,  qui, 
la  frappant  de  son  bourdon,  s'avança  sur  les  ondes  avec  ses  compagnons, 
aussi  aisément  que  sur  une  route  ordinaire,  soit  en  se  servant  de  mon- 
tures merveilleuses  ou  de  talismans-.  Le  nom  de  Hent  ar  Santez^ 
chemin  des  saintes,  par  lequel  on  désigne  parfois  ces  taches  dans  le 
nord  du  Finistère,  indique  le  trajet  d'esprits  de  l'autre  monde.  Après 
le  naufrage  où  périrent  sainte  Ursule  et  ses  compagnes,  les  cadavres 
de  celles-ci  furent  portés  sur  le  rivage  et  on  en  enterra  7.777  dans  le 
cimetière  de  Lanrivoaré.  Mais  le  corps  de  leur  reine  est  resté  sous  les 
eaux  ;  parfois  les  saintes  sortent  de  leur  tombe,  et,  pour  essayer  de  le 
retrouver,  se  promènent  sur  la  mer  où  leurs  pieds  laissent  leur 
empreinte.  Dans  les  mêmes  parages,  on  appelle  aussi  Hent  ar  Devet^ 
chemin  des  moutons,  les  raies  blanches  qui  s'entrecroisent  à  la 
surface  des  eaux  ^  S'il  y  a  eu  une  légende,  elle  semble  oubliée,  et 
peut-être  ce  nom  vient-il  d'une  assimilation  entre  ces  parties  écheve- 
lées,  et  les  flocons  de  laine  que  les  troupeaux  laissent  en  passant  aux 
ronces  des  sentiers.  Sur  le  littoral  de  la  Camargue,  une  ligne  sinueuse 
qui  apparaît  parfois  sur  la  mer,  s'appelle  Lou  Camin  di  Santi  Mario^ 
le  chemin  des  saintes  Maries  ;  il  marque  la  route  que  les  saintes  ont 
suivie  pour  arriver  en  Provence  ^.  «  Le  «  Chemin  de  Saint-Jacques  » 
dans  la  Vilaine  maritime  n'est  plus  une  sorte  de  sentier  caractérisé  par 
une  teinte  claire,  mais  un  large  ruban  d'écume,  que  l'on  voit  surtout 


1.  Société  archéologique  d' Avranches ,  t.  V,  p.  153  ;  Jean  Fleury.  Lillérature  orale 
de  la  Basse-Normandie,  p.  18. 

2.  Albert  Le  Grand.  Vies  des  saints  de  Bretagne  ;  saint  Guénolé,  §  7  ;  IL  Le  Carguet. 
Légendes  de  la  ville  dis,  p.  34. 

3.  Elvire  de  Cerny,  in  Bev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIV,  p.  133.  Ce  nom  de  chemin 
des  saints  est  ancien,  et  on  le  retrouve  dans  la  légende  de  saint  Paul  Aurélien. 
Avant  de  quitter  l'Angleterre  pour  venir  en  Armorique,  il  planta  devant  le  monas- 
tère de  sa  sœur  des  cailloux  qui  devinrent  des  rochers  ;  il  y  demeura  seulement 
une  petite  voie,  au  lieu  oil  le  saint  et  sa  compagne  avaient  passé,  et  il  s'appelait 
Hent  sant  Paul,  c'est-à-dire  le  chemin  de  saint  Paul  (Albert  Le  Grand.  Saint  Paul, 
§  5). 

4.  Mistral.  Trésor  dou  Felibrige  ;  Gaston  Jourdanne,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t. 
XVI,  p.  630. 


24  LA  SURFACE  ET  LE  FOND  DE  LA  MEB 

après  les  tempêtes.  Il  occupe  tout  le  milieu  du  lit,  et  se  dirige,  avec  le 
flot,  vers  l'amont.  Les  gens  du  voisinage  disent  qu'il  se  produit  aux 
endroits  où  ce  saint  remonta  le  fleuve  en  marchant  sur  les  eaux  *. 

A  celte  exception  près,  celle  du  Chemin  de  Saint-Martin,  dans  le 
Pas-de-Calais,  et  du  Camin  di  santi  Mario,  toutes  les  légendes  de  traces 
sur  la  mer  attribuées  aux  gestes  de  personnages  surnaturels  ont  été 
relevées  sur  les  côtes  de  la  Manche,  et  surtout  dans  les  parages  de 
Saint-Malo.  Ailleurs  elles  paraissent  inconnues.  Depuis  la  publication 
du  premier  volume  de  mes  Légendes  de  la  Mer  (1886  où  j'en  avais 
rapporté  quelques-unes,  j'ai  attiré  à  maintes  reprises  l'attention  toute 
particulière  de  mes  correspondants  sur  ces  taches  blanches,  leurs  noms 
et  les  idées  populaires  qu'elles  éveillent.  Tous,  après  une  enquête 
faite  autour  d'eux,  après  avoir  essayé  de  réveiller  les  souvenirs  de 
leurs  compatriotes  en  citant  les  croyances  des  pêcheurs  de  la  baie  de 
Saint-Malo,  m'ont  assuré  que,  si  des  traditions  analogues  avaient 
existé,  les  plus  vieux  marins  ne  les  connaissaient  plus.  On  peut 
ajouter  qu'en  dehors  de  la  France,  elles  sont  à  ce  point  rares,  que  deux 
similaires  étrangers  seulement  sont  venus  à  ma  connaissance  :  en  Fin- 
lande, le  peuple  nomme  les  raies  claires  et  luisantes  que  l'on  voit  sur 
la  mer  après  un  orage,  la  «  Voie  de  Vainamoinen  »,  ou  plus  exactement 
le  «  sillage  du  bateau  de  Vainamoinen  »  -  qui  rappelle  la  trace  laissée 
parcelui  qui  rapportait  sainte  Blanche  à  son  village  natal.  Sur  le  littoral 
de  la  Belgique,  ce  sont  les  chemins  qui  conduisent  soit  à  Gibraltar, 
soit  en  Amérique  ^ 

La  faculté  attribuée  aux  saints  de  marcher  sur  les  eaux,  qui  figure 
déjà  dans  plusieurs  légendes  du  moyen  âge  ^,  dérive  peut-être  du  trait 
célèbre  de  la  vie  du  Sauveur  qui  s'avança,  sans  y  enfoncer,  sur  les  flots 
du  lac  de  Génésarelh  =  ;  toutefois  cette  donnée  n'appartient  pas  en 
propre  au  cycle  chrétien  et  il  lui  est  antérieur  :  Neptune  avait  accordé  ce 
privilège  à  Orion,  et  le  dieu  finnois  Vainaimoinen  l'avait  également. 
Dans  les  légendes  contemporaines,  des  entités  qui  n'ont  aucun  rapport 
avec  le  christianisme  le  possèdent  aussi.  Les  pêcheurs  de  la  Manche 
assurent  qu'ils  ont  vu  se  promener  sur  les  vagues  des  êtres  à  apparence 
humaine,  revêtus  d'herbes  marines,  dont  la  résidence  est  au-dessous 
des  flots,  et  qui  semblent  apparentés  à  l'homme  de  mer  des  grottes,  et 
aux  Tud-gommon.  nains  habillés  de  goémon,  dont  on  parle  aux  environs 


1.  Ogée.  Dict.  de  Bretagne,  art.  Fégréac  ;  Cayot-Delandre.  Le  Morbihan,  p.  276. 

2.  Eliel  Espelin.  in  Mélusine,  t.  11,  col.  209. 

3.  Alfred  Harou,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVll,  p.  412. 

4.  Cf.  .\lfred  Maury.  Croyances  et  légendes  du  moyen  âge,  p.  102-103. 

5.  Evangile  de  Saint  Jean  ;  ch.  VI,  Saint  Matthieu,  ch.  XIV  :  Saint  Marc,  ch.  XV 


PERSONNAGES    QUI    51ARCHENT   SUR    LES    EAUX  25 

de  Tréguier  '  ;  sur  le  littoral  du  Morbihan,  on  disait  que  des  sorciers, 
isolés  ou  par  légions,  se  rendaient  à  l'île  d'Ârz  en  cheminant  sur  les 
eaux^. 

Parfois  ces  apparitions  se  montrent  seulement  pendant  la  tempête 
ou  lorsque  les  navires  courent  des  dangers  :  quand  les  marins  du  pays 
de  Tréguier  sont  entourés,  en  pleine  mer,  de  brumes  si  épaisses  qu'ils 
ne  peuvent  reconnaître  leur  route,  de  petits  démons  noirs,  Diauwlo 
bihan  dû,  ou  des  lutins  noirs,  Cornandonet  dû,  dansent  autour  d'eux 
pour  les  amuser  et  ils  poussent  tout  doucement  les  barques  vers  les 
écueils  ^  Victor  Hugo  a  décrit  avec  détails  un  génie,  moitié  homme  et 
moitié  poisson,  qui  est  surtout  visible  dans  la  mer  violente^  se  dresse 
debout  au  milieu  des  vagues  roulées,  se  tient  tout  entier  hors  de  l'écume 
et  se  met  à  danser  s'il  y  a  à  l'horizon  des  navires  en  détresse  *.  D'après 
sir  Edgar  Mac  Culloch,  bailli  de  Gueruesey,  personne  n'a  jamais,  dans 
les  îles,  entendu  parler  de  ce  monstre,  et  il  suppose  que,  si  le  poète 
ne  l'a  pas  créé  de  toutes  pièces,  il  a  fortement  arrangé  ce  qui  avait  pu 
lui  être  conté  ^. 

Suivant  une  tradition  évidemment  poétisée,  mais  dont  on  peut  retenir 
quelques  traits,  on  voyait  autrefois  dans  la  Rance  maritime,  des  créa- 
tures gracieuses,  vêtues  des  couleurs  de  l'arc-en-ciel,  qui  formaient 
des  rondes  sur  les  vagues.  Le  courant  les  portait  vers  les  criques,  d'où 
bientôt  elles  sortaient  plus  nombreuses  en  marchant  à  la  suite  d'une 
femme  plus  belle  encore.  Celle-ci,  montée  sur  une  barque  faite  de  la 
coque  d'un  nautile  des  mers  du  sud,  traînée  par  deux  écrevisses,  était 
leur  reine,  et  ses  compagnes  les  fées  qui  ont  l'empire  de  la  mer  :  elle 
commandait  aux  vents  de  souffler  moins  fort,  et  à  la  Rance  de  rejeter 
sur  le  rivage  les  corps  des  hommes  que  la  tourmente  avait  engloutis 
dans  la  mer  ^. 

Les  héros  des  contes  populaires,  qui  passent  assez  souvent  la  mer 
au  moyens  de  talismans,  ou  portés  par  des  oiseaux  merveilleux,  ont 
rarement  le  privilège  de  marcher  sur  ses  eaux  ;  voici  les  seuls  exemples 
que  j'aie  relevés  :  une  fée  prend  par  la  main  un  capitaine  de  la  baie 
de  Saint-Casl,  et  tous  deux  s'avancent  sur  les  flots,  sans  même  mouiller 
leurs  semelles  ;  un  drac,  qui  a  sa  résidence  au  fond  de  l'Océan,  attache 
avec  une  chaîne  d'or,  longue  et  légère,  une  jeune  fille  qu'il  a  enlevée,  et 


1.  Paul  Sébillot,  in  VRomme,  t.  III,  p.  185  ;   Contes  populaires,  t.  II,  p.  59  ;  G.  Le 
Calvez,  in  Rev.  des  Irad.,  t.  I,  p.  145. 

2.  Vérusmor.  Voyage  en  Basse-Bretagiie,  p.  62. 

3.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  II,  p.  72. 

4.  Victor  Hugo.  Les  Travailleurs  de  la  mer. 

5.  Edgar  Mac  Culloch,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t. III,  p.  160. 

6.  Elvire  de  Cerny.  Sainl-SuUac  et  ses  traditions,  p.  58. 


26  LA  SURFACE  ET  LE  FOND  DE  LA  MER 

lui  donne  le  pouvoir  de  marcher  à  pied  sec  sur  la  mer  ;  le  héros  d'un 
conte  lorrain  la  traverse  quand  il  a  entendu  le  chant  d'un  oiseau 
magique;  suivant  un  récit  du  Finistère,  un  jeune  homme^  protégé  du 
roi  des  poissons,  accomplit,  sans  y  enfoncer,  un  assez  long  trajet  sur 
les  flots  '. 

Des  personnages  qui  ne  sont  plus  de  ce  monde,  bienheureux  sortis 
du  Paradis,  ou  revenants  condamnés  à  des  pénitences  posthumes,  se 
promènent  aussi  sur  les  flots.  Leur  marchera  le  même  caractère  mer- 
veilleux que  celle  des  saints  en  chair  et  en  os  ou  des  génies.  D'après 
la  conception  populaire  actuelle,  très  nettement  indiquée,  surtout 
dans  les  récits  bretons,  les  morts  ne  sont  point,  comme  ceux  de  l'anti- 
quité classique,  des  ombres  impalpables  et  légères,  mais  des  êtres 
aussi  matériels  et  aussi  lourds  que  les  vivants,  et  qui  peuvent  accomplir 
les  mêmes  actes  ;  un  cantique,  composé  au  xvii°  siècle  par  le  P.  Mau- 
noir  sur  le  thème  populaire  de  Jean  de  Calais,  en  présente  un  exemple 
typique  :  un  mort  qu'un  jeune  homme  avait  fait  enterrer  par  charité 
vient  le  trouver  dans  i'ile  ou  il  était  abandonné,  en  marchant  sur  la 
mer  comme  sur  la  terre  ferme,  et  c'est  de  la  même  manière  qu'il  le 
transporte  au  rivage  en  le  portant  sur  son  dos  -.  Cet  épisode  figure 
aussi  dans  une  version  romantique  de  Jean  de  Calais  :  le  revenant  est 
précédé  d'une  colonne  d'écume  blanche  qui  lui  montre  sa  route  \  un 
revenant  dune  légende  bretonne  prend  sur  son  dos  un  homme  qui 
l'avait  fait  enterrer,  et  lui  fait  traverser  un  bras  de  mer  ^. 

Plusieurs  récits  parlent  de  ces  promenades  de  personnages  d'outre- 
tombe.  Une  ancienne  légende  poitevine  raconte  qu'un  pécheur,  ayant 
été  tendre  ses  filets  la  nuit,  vit  se  dérouler  une  immense  procession 
de  vieillards  et  de  jeunes  gens,  vêtus  de  blanc,  qui  semblait  se  diriger, 
en  cheminant  sur  les  flots,  du  côté  de  Saint-Michel  de  l'Herm  ;  la  troupe 
grossissait  sans  cesse,  et  un  vieillard  vénérable,  qui  n'était  autre  que 
saint  Giraud,  se  détachant  du  cortège,  s'approcha  du  rivage  pour 
parler  au  pêcheurs  Les  noyés  font  aussi  à  la  surface  de  la  mer  la 
procession  de  la  nuit  de  Noël  ®. 

Les  marins  du  Morbihan  disent  que  l'on  aperçoit  de  temps  en  temps, 
entre  Locmariaker  et  l'Ile  aux  Moines,  un  berger  en  soutane  noire  qui 

1.  Paul  Sébillot.  Contes  des  provinces  de  France,  p.  106  ;  J.-F.  Bladé.  Contes  de 
Gascogne,  t.  I,  p.  2.'^o  :  E.  Cosquin.  Contes  de  Lorraine,  t.  I,  p.  34  ;  Henri  de 
Kerbeuzec.  Cojou-Breiz,  p.  120. 

2.  F.  M.  Luzel.  Légendes  chrétiennes  de  Basse-Bretagne,  t.  II,  p.  50. 

3.  A.  Le  Braz.  La  Légende  de  la  Mort,  t.  II,  p.  222-226. 

4.  F.-M.  Luzel,  1.  c,  t.  I,  p.  77. 

0.  Louis  Duval.  Cartulaire  de  l'abbaye  des  Châteliers.  Introduction,    p.    XL-XLII, 
in  Mém.  de  la  Société  de  statistique  des  Deu.r-Sevres,  1867. 
6.  A.  Le  Braz.  Vieilles  histoires  du  pays  breton,  p.  196-201. 


PERSONNAGES    QUI    MARCHENT    SUR    LES    EAUX  27 

s'avance  sur  les  lames  sans  y  enfoncer  ;  le  fouet  ti  la  main,  il  conduit  un 
nombreux  troupeau.  C'est  un  vieux  recteur  de  Baden,  dont  l'âme  est  en 
peine,  faute  de  messes  et  de  prières  *.  Trois  ou  quatre  fois  l'an,  quand  la 
lune  est  haute  sur  le  ciel,  un  moine  sort  de  l'ancienne  abbaye  du  Guildo 
(Côtes- du-Nord)  descend  vers  l'Arguenon,  et  après  avoir  traversé,  en 
cheminant  sur  les  eaux,  le  bras  de  mer  que  forme  l'embouchure  du 
petit  fleuve,  il  disparaît  derrière  les  blocs  de  rochers  qu'on  appelle  les 
Pierres  sonnantes,  et  qui  passent  pour  fermer  l'entrée  du  trésor  du 
diable  "^ 

D'après  un  récit  du  pays  de  Tréguier,  lorsque  les  noyés  que  la 
princesse  rouge  retenait  dans  son  étang  magique,  eurent  été  délivrés 
par  une  mendiante  qui  en  ouvrit  les  écluses,  celle-ci  les  vit  se  lever, 
et,  comme  ressuscites,  marcher  sur  les  flots  \  Les  femmes  qui,  la 
nuit,  partaient  d'une  île  voisine  d'Arz  et  traversaient  la  mer  à  pied  sec, 
appartenaient  aussi  au  monde  des  morts,  comme  les  deux  fantômes 
enlacés  que  les  pécheurs  de  Piriac  voient  parfois,  le  soir,  courir  sur  la 
cime  des  vagues.  Ce  sont  ceux  d'une  dame  et  de  son  époux  ;  celui-ci 
s'étant  noyé  sous  les  yeux  de  sa  femme,  elle  devint  folle  de  douleur  et 
se  laissa  surprendre  par  la  mer  dans  une  grotte  de  la  falaise  ^  On  peut 
rattacher  à  ces  promenades  d'habitants  de  l'autre  monde,  bien  que  la 
manière  dont  ils  se  tiennent  au-dessus  des  eaux  soit  assez  peu  claire- 
ment indiquée,  l'assemblée  annuelle  des  noyés  dans  la  baie  des  Tré- 
passés dont  un  écrivain  romantique  nous  a  laissé  une  description, 
évidemment  très  poétisée,  que  voici  en  substance.  Le  jour  des  Morts 
les  âmes  des  noyés  s'élèvent  sur  le  sommet  de  chaque  vague  et  on  les 
voit  courir  à  la  lame  comme  une  écume  blanchâtre  et  fugitive.  Toutes 
celles  qui  habitèrent  le  doux  pays  et  eurent  les  flots  pour  linceul  se 
rencontrent  en  cet  endroit.  Chaque  vague  qui  passe  porte  une  âme, 
cherchant  partout  l'âme  d'un  frère,  d'un  ami  ou  d'une  bien  aimée  ; 
quand  elles  se  rencontrent  face  à  face,  elles  jettent  ensemble  un  triste 
murmure,  et  passent,  forcément  entraînées  par  le  Ilot  qu'elles  doivent 
suivre.  Quelquefois  aussi  un  bruit  confus  et  prodigieux  frémit  sur  la 
baie,  mélange  inexplicable  de  doux  soupirs,  de  rauques  gémissements, 
de  cris  plaintifs  qui  sifflent  sur  la  houle.  Ce  sont  les  âmes  qui  conversent 
et  racontent  leur  histoire  '. 

Ceux  qui  traversaient  la  mer  sans  y  enfoncer  ne  la  touchaient  pas 
toujours  directement  :  leurs  pieds  posaient  sur  des  objets,  parfois  peu 

1.  Du  Laurens  de  la  Barre.  Les  Veillées  de  VAt^mor. 

2.  Lucie  de  V.  H.  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  9.3. 

3.  A.  Le  Braz.  La  Légende  de  la  Mort,  t.   II,  p.  303. 

4.  Abbé  Mahé,  Antiquités  du  Morbihan,  p.  164;  Blanlœil.  Récits  bretons,  p.   181. 

5.  E.  Souvestre.  Les  Derniers  Bretons,  t.  1,  p.  37-38, 


28  LA  SURFACE  ET  LE  FOND  DE  LA  MEH 

consistants  il  est  vrai,  mais  sans  Taide  desquels  il  semble  qu'ils  n'au- 
raient pu  accomplir  leur  voyage.  Cet  épisode  est  assez  fréquent  dans 
les  vies  légendaires  des  saints  de  France.  Sainte  Marguerite,  sœur  de 
saint  Honorât^  franchissait  l'espace  entre  l'île  qui  porte  ce  nom  el  l'île 
sainte  Marguerite,  en  étendant  son  voile  sur  l'eau  ;  la  légende  proven- 
çale de  sainte  RossoUine  raconte  qu'au  moment  où  elle  mourut, 
elle  apparut  à  son  frère  Hélion,  prisonnier  des  Sarrassins,  le  délivra 
de  ses  chaînes,  et  l'ayant  fait  placer  à  côté  d'elle  sur  son  voile  déroulé 
sur  la  mer,  le  ramena  miraculeusement  dans  son  pays  '.  Saint  Gildas, 
voyant  disparaître  le  navire  sur  lequel.il  était  monté,  se  met  sur  son 
manteau,  et  l'attache   à  son  bourdon  pour  «  cueillir  le  vent  ^  ». 

Quelques  personnages,  qui  n'appartiennent  pas  à  la  légende  dorée, 
ont  le  même  privilège  que  les  saints.  Des  femmes,  probablement  de 
l'autre  monde,  traversent  le  golfe  du  Morbihan,  n'ayant  sous  leurs 
pieds  qu'un  tablier^.  Dans  un  récit  breton,  Jean  Rouge-Gorge,  l'oiseau 
de  la  Passion,  fait  chausser  à  la  bergère  Blanche  Epine  des  sabots  de 
hêtre  qui  lui  permettent  de  marcher  sur  les  flots  et  d'aborder  à  une 
île  où  elle  trouvera  la  vache  dont  le  lait  est  inépuisable*.  Une  fée 
donne  à  un  capitaine  de  la  baie  de  Saint-Malo  des  bottes  magiques 
grâce  auxquelles  il  peut  passer  la  mer  sans  se  mouiller  ^ 

Parfois,  les  objets  sur  lesquels  sont  portés  les  bienheureux  ou  les 
héros  sont  plus  matériels  el  plus  lourds  :  saint  Gravé,  comme  saint 
Germain  de  la  Rouelle,  traverse  la  Manche  sur  une  roue  qui  allait 
aussi  vite  que  l'éclair;  sainte  Nennok,  saint  Budoc,  sainte  Evelte 
montent  sur  une  auge  de  pierre  qui  se  met  à  flotter  comme  une 
barque  ;  lorsque  cette  sainte  eut  touché  la  terre,  son  auge  s'éloigna  de 
la  côte  et  s'enfonça  dans  la  mer  où  on  la  voit  encore  au  moment  des 
grandes  marées  ;  le  jour  du  pardon  annuel,  elle  quitte  son  lit  humide 
et  remonte  sur  l'eau  ;  sainte  Evette  vient  s'y  replacer,  et  pendant  la 
procession,  elle  fait  le  tour  de  la  baie  d'Audierne.  Saint  Youga  s'as- 
sied sur  un  gros  rocher  qui  se  met  incontinent  à  flotter,  et  la  table  de 
marbre  destinée  à  lui  servir  d'autel  permet  à  saint  Martin  de  Yertou 
et  à  son  compagnon  d'arriver  au  but  de  leur  voyage*^.  Lorsque  le  maître 
de  saint  Gerbold,  après  lui  avoir  attaché  au  cou  une  meule  de  moulin, 
l'eut  jeté  à  la  mer,  aussitôt  la  pierre  devint  légère  comme  du  liège, 

1.  Bérenger-Féraud.  Superstitions  et  survivances^  t.  IV,  p.  2D5-204. 

2.  Albert  Le  Grand.  Saint  Gildas,  §  5,  6. 

3.  Abbé  Mahé.  Antiquités  du  Morbihan,  p.  164. 

4.  E.  Souvestre.  Le  Foyer  Breton,  t.  1,  p.  108. 

5.  Paul  Sébillot.  Contes  des  provinces  de  France,  p.  108. 

6.  Albert  Le  Grand.  Sainte  Nennok,  §  7  ;  saint  Budoc,  §  20  ;  H.  Le  Garguet,  in 
Soc.  archéologique  du  Finistère,  1899,  p.  195,  199;  Albert  Le  Grand.  Saint 
Vouga  ;  Saint  Martin  de  Vertou,  §  7. 


LES    EAUX    QUI    S'ÉCARTENT  29 

la  corde  se  détacha,  et  le  saint,  assis  sur  sa  meule,  vogua  paisiblement 
vers  les  côtes  du  Bessin  *.  Dans  un  conte  flamand  qui  fait  partie  d'un 
recueil  très  arrangé,  le  carrosse  qui  emporte  une  princesse  au  grand 
galop  de  ses  chevaux,  arrivé  au  bord  de  la  mer,  entre  dans  les  flots 
et  glisse  sur  la  plaine  liquide  comme  il  avait  roulé  sur  la  terre  ferme'-. 
Il  est  aussi  des  personnages,  sacrés  ou  diaboliques,  qui  enfourchent 
des  coursiers,  auxquels  ils  ont  donné  le  pouvoir  de  marcher  sur  les 
flots.  Les  gens  de  Carnoët  racontaient  que  jadis  saint  Maudé  se 
rendait  régulièrement  le  jour  de  sa  fête,  à  la  chapelle  qu'il  possède 
dans  cette  commune,  monté  sur  un  cheval  blanc,  et  traversant  la 
mer,  depuis  l'Irlande  jusqu'en  Bretagne  ^  Un  célèbre  sorcier  de  La 
Tranche  (Vendée),  après  avoir  cueilli  un  peu  de  mousse  à  la  porte  du 
cimetière  à  minuit,  était  emporté  comme  un  éclair,  à  l'île  de  Ré,  sur 
un  cheval  blanc  ;  il  revenait  sur  le  même  coursier,  avec  une  telle 
rapidité  qu'il  ne  faisait  qu'effleurer  les  eaux  ^.  Les  sorciers  d'outre- 
mer, appelés  par  rA.nkou,  qui  est,  comme  on  sait,  la  personnification 
de  la  Mort,  arrivent  sur  les  côtes  de  Bretagne  et  poursuivent  les  saintes 
blanches,  en  roulant  devant  eux  un  char  flamboyant  attelé  de  quatre 
chevaux  noirs  qui  lancent  le  feu  par  les  naseaux  ;  ils  projettent  une 
épouvantable  lumière,  qui  va  s'éteindre  dans  la  route  suivie  par  les 
saintes"'.  Certain  soir,  un  pêcheur  des  environs  de  Morlaix,  seul  dans  sa 
barque,  songeait  à  son  malheureux  sort,  lorsqu'il  entendit  un  grand 
bruit  :  il  vit  venir  du  côté  du  couchant  un  cavalier  tout  habillé  de 
rouge,  monté  sur  un  beau  cheval  noir  qui,  faisant  jaillir  le  feu  de  ses 
quatre  pieds  et  de  ses  narines,  marchait  sur  la  mer  comme  sur  une 
route  bien  solide.  Ce  cavalier  était  le  diable  qui,  ayant  entendu  les 
plaintes  du  pécheur,  venait  lui  proposer  de  lui  acheter  son  âme  ". 

Plusieurs  légendes,  dont  quelques-unes  rappellent  le  souvenir  du 
passage  de  la  mer  Rouge  par  les  Hébreux,  et  qui  parfois  en  semblent 
dérivées,  racontent  que  les  eaux  s'écartèrent  devant  des  personnages 
ou  des  objets  sacrés,  ou  qu'elles  obéirent  à  l'ordre  des  saints.  Un  sei- 
gneur provençal  ayant,  sur  les  sollicitations  d'une  marâtre,  fait  jeter 
son  fils  dans  les  flots,  ne  tarda  pas  à  être  pris  de  remords,  et  il  se  ren- 


1.  Frédéric  Pluquet.  Contes  populaires  de  Bayeux,  p.  18. 

2.  Charles  Deulin.  Contes  d'un  buveur  de  bière,  p.  25. 

3.  L.-F.  Sauvé,  in  Mélusine,  t.  11,  col.  208. 

4.  Abbé  F.  Baudry.  3™e  Mémoire  sur  les  antiquités  celtiques  de  la  Vendée.  La 
Roche-sur- Yod,  1864,  p.  12. 

5.  Elvire  de  Cerny.  Contes  et  légendes  de  Bretagne,  p.  88.  A  la  fia  du  XYIll^  siècle, 
lorsque  le  Teus  ou  Buguel  Nos  mettait  eu  fuite  le  chariot  du  diable,  celui-ci  allait 
parfois  s'abîmer  dans  la  mer  ;  (Gambry.  Voyage  dans  le  Finistère,  p.  248). 

6.  F. -M.  Luzel.   Veillées  bretonnes,  p.  106. 


30  LA  SURFACE  ET  LE  FOND  DE  LA  MER 

dit  sur  le  rivage  pour  rechercher  son  cadavre;  il  y  rencontra  un  moine 
qui,  après  lui  avoir  dit  qu'il  le  lui  ferait  retrouver,  frappa  la  mer  avec 
une  branche  d'olivier:  elle  s'entr'ouvrit,  et  tous  deux,  marchant  à  pied 
sec^  arrivèrent,  bien  loin  sous  les  eaux,  à  une  grotte  où  le  seigneur 
vit  son  fils,  paisiblement  endormi  V  Dans  un  conte  de  la  Gascogne,  qui 
ne  se  rattache  pas  à  la  légende  dorée,  un  petit  garçon  frappe  par  trois 
fois  la  mer  avec  une  gaule,  et  elle  se  sépare  par  le  milieu  pour  qu'il 
puisse  la  traversera  Une  filleule  de  la  Vierge,  par  la  seule  vertu  de  la 
baguette  qui  lui  a  été  donnée  par  un  ermite,  force  la  mer  à  entourer 
un  château,  et  la  contraint  ensuite  à  se  retirera  Kerdanet  cite  une  tra- 
dition d'après  laquelle  la  mer  s'ouvrit  d'elle-même  pour  laisser  passer 
saint  Guénolé.  Dans  une  version  bretonne  de  voyage  vers  le  Paradis, 
la  mer  en  fureur  se  sépare  devant  la  baguette  de  Jannik*. 

11  arrive  parfois  que  la  mer  devient  extrêmement  lumineuse  ou  que 
les  vagues  semblent  tout  en  feu,  bien  que  cependant  elles  ne  brûlent 
pas.  C'est  ce  qu'on  appelle  la  phosphorescence  de  la  mer.  Elle  est 
populairement  désignée  par  des  termes,  qui,  pour  la  plupart,  se  rat- 
tachent à  l'aspect  de  ce  phénomène.  Lorqu'il  se  produit,  on  dit  en  Pro- 
vence, La  mar  cremo,  la  mer  brûle  ;  on  l'y  appelle  aussi  l'Ardent  de  la 
mer,  le  brasillement  ;  en  Haute-Bretagne,  c'est  le  Brâsi,  le  charbon 
ardent  ;  en  français  vulgaire  les  Flammes  marines,  le  Cordon  de  feu  ; 
en  français  du  Finistère,  le  Mordant  dans  l'eau.  Les  termes  :  la  mer 
lumineuse,  la  mer  qui  lampe,  usités  en  français  vulgaire,  le  breton 
Lampr,  font  allusion  à  sa  brillante  clarté  ^. 

Ce  météore  est  l'objet  de  plusieurs  légendes  explicatives:  s'il  en 
faut  croire  un  romancier  breton  qui  avait  été  officier  de  marine,  c'est 
la  longue  traînée  de  feu  rouge  laissée  par  le  navire  du  diable  fuyant 
devant  l'auge  de  saint  Houardon  ^  ;  d'après  un  autre  romancier,  saint 
Elme  a  coulé  le  trois-mâts  que  le  diable  avait  construit  avec  le  bois  des 
forêts  infernales  ;  mais  parfois  quand  la  nuit  est  noire  et  l'atmosphère 
chaude,  le  navire  se  reprend  à  brûler,  et  ses  flammes  soufrées  montent 
jusqu'à  la  surface  de  l'eau  ^  On  dit  en  Haute-Bretagne  que  lorsque  le 
diable  des  eaux,  énorme  poisson  qui  habite  le  fond  de  l'Océan,  fait 
la  guerre  aux  autres  poissons,  il  lance  par  la  bouche  un  feu  qui,  en 

1.  BéreDger-Féraud.  Légendes  des  Provençaux  de  l'antiquité,  p.  251-252. 

2.  J.-F.  Bla>dé.  Contes  de  la  Gascogne,  t.  II,  p.  171. 

3.  F. -M.  Luzel.  Légendes  chrétiennes  de  la  Basse-Bretagne,  t.  II,  p.  288. 

4.  Albert  Le  Grand,  éd.  Kerdanet.  Vie  de  saint  Guénolé;  A.  Le  Braz.  La  Lé- 
gende de  la  Mort,  t.  II,  p.  387. 

5.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  II,  p.  110. 

6.  G.  de  la  Landelle.  Derniers  quarts  de  nuit,  p.  191. 

7.  Armand  Dubarry.  Le  roman  dhm  baleinier,  p.  246-248. 


LA   MER    PHOSPHORESCENTE  31 

un  instant,  semble  couvrir  de  flammes  la  surface  de  la  mer  *  ;  aux 
environs  de  Sainl-Malo,  cette  lueur  est  produite  par  la  lanterne  du 
sorcier  qui  cherche  le  moulin  magique  qu'on  lui  a  dérobé^;  quelques 
marins  de  la  Manche  disent  que  les  diamants  et  les  pierres  précieuses 
qui  ornent  le  jardin  du  dieu  des  eaux  reluisent  dans  l'obscurité,  et 
font  paraître  la  mer  toute  en  feu,  ou  bien  que  le  brasier  de  l'enfer  des 
noyés  est  en  pleine  activité,  et  que  les  sourds  gémissements  que  Ton 
entend  alors  sont  les  plaintes  de  leurs  âmes  ^ 

Quelquefois  les  pêcheurs  de  la  Manche  content  que  le  brâsi  est 
produit  par  de  petits  poissons  bleuis  par  les  étoiles  *;  d'autres,  lorsque 
ces  lueurs  ondulent  ou  dansent  sur  les  flots,  prétendent  que  ce  sont  les 
éclairs  du  hareng'^  ;  en  Haute-Bretagne,  si  le  poisson  se  met  alors  à 
sauter,  les  pêcheurs  disent  que  le  feu  est  dans  la  mer  et  qu'il  veut 
s'en  aller  de  peur  d'être  brûlé.  Les  pêcheurs  de  Normandie  et  ceux  de 
la  Haute  et  de  la  Basse-Bretagne  prétendent  que  quand  lamer  brasille, 
on  ne  prend  pas  de  poissons.  Ils  tirent  aussi  des  présages  de  beau 
et  de  mauvais  temps  de  ce  phénomène  ^. 

Dans  le  pays  de  Tréguier  les  lueurs  de  la  mer  sont,  comme  les 
aurores  boréales,  l'annonce  de  guerres  qui  doivent  arriver  dans  un 
temps  plus  ou  moins  rapproché,  et  qui  est  indiqué  par  leur  degré 
d'intensité  \ 

§  5.     LE  MONDE    SOUS-MARIN    ET   LES  GÉNIES 

La  croyance  à  l'existence,  même  contemporaine,  des  sirènes,  n'est 
pas  complètement  éteinte  ;  des  gens  prétendent  les  avoir  vues  ou  plus 
souvent  les  avoir  entendues.  A  Guernesey,  où  elles  ne  sont  l'objet 
d'aucune  légende,  un  vieillard  de  La  Forest  assurait  qu'étant  sur  les 
falaises,  il  avait  vu  une  compagnie  de  six  Seirènes,  qui  se  reposaient 
en  bas  sur  la  grève,  et  qui  étaient  moitié  femmes  et  moitié  poissons. 
Il  se  hâta  de  descendre  pour  les  voir  de  plus  près,  mais  à  son  approche, 
elles  se  jetèrent  dans  la  mer  et  disparurent  ^  On  disait  naguère  en 
Bretagne  que  plusieurs  de  ces  sirènes  avaient  une  demeure  sous- 
marine  non  loin  du  rivage  et  qu'elles  se  montraient  parfois  à  peu  de 
distance  de  la  côte  ;  quelques-unes  semblaient  affectionner  un  endroit 

1.  Paul  Sébillot,  Légendes  de  la  Mer,  t.  II,  p.  113. 

2.  H.  Harvut,  in  Mélusine,  t.  II,  col.  198. 

3.  Paul  Sébillot,  1.  c,  p.  111  ;  Paul  Sébillot,  ia  Arckivio,  t.  V,  p.  522. 

4.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  II,  p.  111, 

5.  J.  Michelet.  La  Mer,  p.  101. 

6.  Paul  Sébillot,  1.  c,  t.  II,  p.  113-114, 

7.  Paul  Sébillot,  1.  c,  p,  115. 

8.  Edgar  Mac  Culloch,  Guemsey  folk-lore,  p,  224-225. 


32  LA  SURFACE  ET  LE  FOND  DE  LA  MER 

déterminé.  Il  y  a  une  quarantaine  d'années,  une  de  leurs  familles, 
dont  les  pécheurs  trécorrois  entendaient  souvent  le  chant,  se  tenait 
entre  Riouzie  et  Melban,  deux  des  Sept-Iles  '.  La  sirène  de  la  Fresnaye 
se  plaisait  tout  particulièrement  dans  la  baie  dont  on  lui  avait  donné  le 
nom,  et  surtout  à  l'embouchure  d'une  petite  rivière  qui  se  jette  dans 
une  de  ses  anses.  C'est  là  qu'on  écoutait  sa  voix  mélodieuse,  lorsque, 
à  mer  montante,  elle  glissait  sur  les  flots  :  partout  où  elle  avait  passé, 
elle  laissait  une  traînée  lumineuse.  Prise  par  un  sabotier  un  jour  que, 
bercée  sur  les  vagues,  elle  s'était  endormie,  elle  le  comble  de  ses  dons, 
pour  le  remercier  d'avoir  consenti  à  la  reporter  dans  son  élément 
naturel,  et  quand  elle  quitte  la  Bretagne  pour  aller  dans  l'Inde,  elle 
fait  présent  à  ses  enfants  d'une  bourse  inépuisable  ;  une  autre  sirène 
donne  une  flûte  à  un  petit  pêcheur  qui  l'avait  remise  à  l'eau,  et  elle 
vient  à  son  secours  toutes  les  fois  qu'il  en  joue  ^.  Les  sirènes  de  l'île 
de  Noirmoutier  et  du  littoral  vendéen  s'approchent  en  chantant,  et 
offrent  à  ceux  qui  les  rencontrent  ou  les  reportent  à  l'eau  quand  elles 
sont  échouées^  de  l'argent  ou  un  trésor  caché  sous  une  pierre  ^  Une 
sirène,  restée  à  sec  sur  la  plage,  donne  à  la  mère  du  héros  breton 
Rannou,  qui  l'avait  aidée  à  regagner  le  flot,  une  conque  pleine  d'une 
liqueur  magique,  en  lui  disant  de  la  faire  boire  à  son  fils,  qui^  grâce  à 
elle,  deviendra  le  plus  fort  et  le  plus  puissant  des  hommes^  La  ville  de 
Châtellaillon  fut  florissante  tant  que  l'on  respecta  la  sirène  qui  habi- 
tait un  rocher  du  voisinage,  qu'on  appelle  encore  son  hôte  ;  mais  un 
pêcheur  l'ayant  blessée,  elle  annonça  avant  de  mourir,  que  la  capi- 
tale de  l'Aunis  s'en  irait  tous  les  jours  à  la  mer  d'un  sillon  et  d'un 
denier  ^. 

Toutes  ces  sirènes  récompensent  les  gens  qui  les  ont  épargnées  ou 
leur  ont  rendu  service,  et  d'ordinaire  celles  dont  parlent  les  pêcheurs 
de  la  Manche  ne  noient  pas  les  hommes  et  viennent  parfois  à  leur 
secours.  En  Basse-Bretagne  les  gwerziou  et  les  contes  non  localisés 
leur  attribuent  un  rôle  analogue  :  une  demoiselle  du  fond  de  la  mer 
vient  chaque  jour  démêler  les  cheveux  blonds  du  roi  de  Romanie  qui 
était  tombé  à  l'eau  ;  une  sirène  emmène  dans  son  palais  une  jeune 
fille  jetée  à  la  mer  par  une  méchante  nourrice,  et  elle  lui  donne  un 
onguent  magique  pour  ressusciter  son  frère  ;    une  autre  sauve  aussi 


1.  G.  Le  Calvez,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  XII,  p.  392. 

2.  Paul  Sébillot.    Contes  de  la  Haute-Bretagne,   t.  II,   n»  293  ;    Contes  de  Marins, 
p.  13. 

3.  Piet.  Mémoires  laissés  à   mon  fils,   p.   433  ;   G.    Boisson.    Veillées   vendéennes, 
p.  166. 

4.  Kerambrun,  in  Le  Collectionneur  breton,  t.  I,  p.  94. 

5.  G.  Musset.  La  Charente-Inférieure  avant  l'histoire,  p.  124. 


LES    SlUÈNES  33 

une  jeune  fille  et  la  recueille  clans  sa  grotte,  où  toutefois  elle  l'attache 
à  un  rocher  avec  quatre  chaînes  d'or  ', 

Mais  dans  ce  pays,  comme  sur  la  plupart  des  côtes  de  France,  les 
dames  de  mer  qui  se  montrent  bienveillantes  forment  une  exception  ; 
des  témoignages  plus  nombreux  les  représentent  comme  des  créatures 
perfides,  malfaisantes  ou  cruelles;  c'est  sous  cet  aspect  qu'elles 
figurent  dans  les  proverbes  et  dans  les  légendes.  Sur  le  littoral  du 
Finistère  le  nom  de  la  sirène  est  Macharil  an  givall  amzei\  Marguerite 
mauvais  temps  ;  lorsqu'on  entend  sa  voix,  il  faut  se  hâter  de  rentrer  au 
port  ;  quand  elle  est  en  train  de  chanter,  le  pauvre  matelot  peut 
pleurer  *.  Un  dicton  que  l'on  trouve  dans  beaucoup  de  recueils  de 
proverbes  du  midi,  prie  Dieu  de  garder  les  matelots  du  bruit  de  la 
baleine  et  des  chants  de  la  sirène  ;  en  Gascogne,  c'est  par  ce  souhait  que 
se  termine  l'oraison  des  marins  prêts  à  s'embarquera  Dans  une  chan- 
son du  Poitou,  l'une  des  seules  de  France  où  il  soit  parlé  de  la  sirène, 
on  l'accuse  de  méchanceté  et  même  d'anthropophagie  ;  quand  le  plon- 
geur s'est  noyé  eu  cherchant  les  clés  d'or  de  la  princesse  : 

N'y  a  ni  poissons  ni  carpes 
Qui  n'en  aient  pas  pleuré. 
N'y  a  que  la  sirène 
Qui  a  toujours  chanté. 
,  Chante,  chante,  sirène, 

T'as  moyen  de  chanter, 
Tu  as  la  mer  à  boire 
Mou  amant  à  manger*. 

Les  quatre  derniers  vers  se  retrouvent  b.  peu  près  exactement  dans 
un  fragment  patois  de  l'Albret". 

Les  dames  de  mer  employaient  parfois  des  procédés  plus  matériels 
pour  attirer  dans  leur  séjour  mystérieux  les  gens  qui  leur  plaisaient. 
Une  vie  de  saint  Tudual,  composée  au  XP  siècle,  raconte  que  des 
écoliers  se  promenaient  sur  les  bords  de  la  rivière  de  Tréguier,  quand 
le  dernier  de  la  troupe,  qui  était  d'une  beauté  remarquable,  s'inter- 
rompit au  milieu  d'une  phrase,  et  lorsque  ses  compagnons  se 
retournèrent,  ils  ne  le  virent  plus.  Après  l'avoir  appelé  et  cherché 
vainement,  ils  invoquèrent  saint  Tudual,  et  un  instant  après,  le  jeune 
homme  sortit  de  l'eau,  le  pied  droit  embarrassé  dans  une  ceinture  de 

1.  F. -M.  Luzel.  Gwerziou  Dreiz-Izel,  t.  I,  p.  187;  Contes  de  liasse-Brelagtie,  t.  II,  p. 
374-380  ;  Mary  et  }von  et  la  sirène,  ext.  du  Bull,  de  la  Soc.  arch.  du  Finiilère, 
mars  1888,  p.  9. 

2.  Gomm.  de  feo   l^.-F.  Sauvé;  L.-l'\  Sauvé.   Lavarou  Koz,  p.  145. 

3.  Mistral.  Trésor  dou  felibrù/e  ;  J.-F.  Bladé.  Poésies  pop.  de  la  Gascogne,  t.  1, 
p.  38. 

4.  J.  Bujeaud.  Chansons  populaires  de  l'Ouest,  t.  II,  p.  161-162. 

5.  Abbé  L.  Dardy.  Anthologie  de  lAlbrel,  t.  I,  p.  114-115. 

3 


34  LA  SURFACE  ET  LE  FOND  DE  LA  MER 

soie.  On  lui  demanda  ce  qui  lui  était  arrivé  et  il  répondit  :  «  Des 
femmes  de  mer  m'ont  saisi,  entraîné  sous  les  roches  de  l'Océan.  Enlevé 
par  elles  et  bien  loin,  j'entendais  pourtant  vos  voix.  Alors  s'est  dressé 
devant  moi  un  personnage  de  figure  vénérable,  revêtu  d'ornements 
sacerdotaux.  D'un  bras  puissant,  il  m'a  arraché  aux  femmes  de  mer, 
et,  à  travers  les  ondes  refoulées,  il  m"a  ramené  au  rivage.  A  sa  vue, 
les  nymphes  ont  fui,  mais  l'une  d'elles  a  oublié  de  détacher  la  ceinture 
dont  elle  m'avait  enlacé  ;  en  preuve  de  mon  enlèvement,  la  voici  *.  » 
Le  simple  attouchement  d'une  sirène,  le  frôlement  d'une  partie  de  son 
corps  sulTisait  pour  forcer  un  homme  à  se  précipiter  irrésistiblement 
dans  la  mer.  C'est  ainsi  que  la  «  Seraine  «  du  Fort  La  Latte  avait  enlevé 
un  grand  nombre  de  jeunes  gens  :  dès  qu'elle  avait  réussi  à  toucher 
l'un  d'eux  seulement  du  bout  du  doigt,  il  ne  pouvait  éviter  de  la 
suivre  dans  son  palais  sous-marin-.  Bien  que  le  trait  qui  suit  figure 
dans  un  recueil  de  vers,  il  semble  emprunté  à  la  tradition.  Un 
pêcheur  vendéen  s'apprête  à  remettre  à  l'eau  une  sirène,  lorsque  celle-ci 
lui  dit  : 

Porte-moi  dans  tes  bra?.  Pourvu  que  mes  cheveux 
Ne  touchent  pas  ta  main,  sois  sans  inquiétude. 
Mais  tes  doigts  ne  pourraient  jamais  s'en  détacher 
S'ils  effleuraient,  hélas  !  ma  chevelure  blonde  ; 
Je  devrais,  malgré  moi,  dans  ma  grotte  profonde 
T'entrainer  sans  que  rien  puisse  m'en  empêcher  ^ 

La  croyance  à  un  monde  sous-marin,  d'une  nature  particulière,  où 
résident  des  génies,  et  dans  lequel  les  hommes  peuvent  parfois  pénétrer 
sans  se  noyer,  est  très  répandue,  et  on  l'a  constatée  à  peu  près  sous 
toutes  les  latitudes  ".  Sur  nos  côtes  elle  était  connue,  ainsi  qu'on  l'a 
vu,  au  moyen  âge  ;  au  XVII*  siècle,  on  la  rencontre  dans  un  conte 
littéraire  où  figurent  des  éléments  traditionnels:  un  certain  eudroit 
de  la  mer  est  de  l'empire  des  Syrènes  ;  leur  reine  voyant  un  prince 
à  bord  d'un  navire,  l'assoupit  par  ses  chants,  puis  elle  l'enlève  et  le 
conduit  dans  son  palais  bâti  sous  les  flots  sur  le  sable  de  la  mer^ 

Les  récits  qui  parlent  de  la  sirène  comme  d'un  être  existant  encore, 
et  que  l'on  peut  rencontrer  en  mer.  lui  assignent  aussi  un  rôle  malfai- 
sant. Les  marins  trécorrois  assurent  qu'ils  l'ont  vue  quelquefois,  et 
plus  souvent  entendue  :  elle  a  la  tête  et  la  poitrine  d'une  femme,  le 
reste  du  corps  est  en  poisson.  C'est  Dahut,  la  lille  du  roi  Grallon,  que 
saint  Guénolé,  pour  la  punir  d'avoir  vendu  la  ville  d'Is  au  diable, 

1.  k.  de  la  Borderie,  in  Méhishie,  t.  II,  col.  378-319. 

2.  Paul  Sébillot,  in  Annuaire  de  Bretagne,  1897,  p.  342. 

3.  G.  Boisson.   Veillées  vendéennes,  p.   165. 

4.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  193-207. 

5.  Les  Illustres  fées,  in  Cabinet  des  Fées,  t.  V,  p.  64,  66. 


LES    SIRÈNES  3o 

obligea  de  se  jeter  dans  la  mer  à  Poul-Daluid  en  Trestel.  Toutes  les 
sirènes  sont  nées  de  celle-là.  Leur  chant  est  mélodieux,  mais  il  ne  faut 
pas  rester  à  l'écouter,  parce  qu'elles  attirent  les  marins  pour  les 
perdre  '.  Au  cap  Sizun,  une  sirène,  qui  est  aussi  une  incarnation  de 
Daliut,  paraît  assez  fréquemment  auprès  des  bateaux  ;  elle  annonce 
toujours  la  tempête,  et  on  lui  donne  le  nom  de  Marie  du  Cap  -.  Maint 
pêcheur  du  Finistère  prétend  avoir  vu  au  moins  une  de  ces  divinités 
de  la  mer:  elles  sont  belles  comme  le  jour;  leur  occupation  favorite 
semble  être  de  démêler  avec  un  peigne  d'or  leurs  longs  et  épais 
cheveux  blonds.  On  vante  aussi  la  douceur  pénétrante  de  leur  voix, 
la  puissance  de  séduction  de  leurs  chants  :  elles  connaissent  de  mer- 
veilleux soniou  qui  feraient  oublier  père,  mère,  femmes  et  enfants 
si  on  s'attardait  à  les  écouter  ^  Dans  les  environs  des  îles  d'Hyères, 
s'il  y  a  tant  de  naufrages,  c'est  que  les  marins  ne  songent  plus  à 
s'orienter  quand  ils  sont  fascinés  par  le  chant  si  doux  et  si  mélodieux 
de  ces  charmeuses  ^.  Les  pêcheurs  de  la  baie  de  Sainl-Malo  aimaient  à 
entendre  pendant  le  jour  la  chanson  de  la  «  seraine  »,  mais  ils  la 
redoutaient  la  nuit,  car  c'était  un  présage  de  tempête  et  de. mort '^. 

Les  Mari  Morgan  ont  de  nombreux  points  de  ressemblance  avec  les 
sirènes,  et  vers  la  fin  du  XIX^  siècle  on  les  confondait  généralement 
avec  elles,  bien  qu'elles  n'eussent  pas  le  corps  terminé  en  poisson. 
Suivantropinionlaplus  commune,  elles  ont  disparu  depuis  longtemps''. 
Une  légende,  qu'on  lira  au  chapitre  des  grottes,  assure  pourtant  qu'il 
y  en  a  encore  dans  une  caverne  près  de  Crozon  ''.  Il  était  rare  de  les 
rencontrer  en  pleine  mer  ;  elles  se  tenaient  de  préférence  dans  le 
voisinage  des  côtes,  à  l'entrée  des  cavernes,  à  l'embouchure  des  rivières. 
Très  effrontées  et  versées  dans  la  science  des  maléfices,  elles  poursui- 
vaient les  jeunes  pécheurs  de  leurs  sollicitations  amoureuses  :  ceux 
qu'elles  parvenaient  à  séduire  étaient  entraînés  sous  les  eaux  et  on  ne 
les  revoyait  jamais  ^ 

Cette  conception  se  retrouve  dans  plusieurs  récits  contemporains, 
dont  quelques-uns  décrivent  même,  avec  une  certaine  précision,  le 
séjour  des  divinités  marines  :  en  Haute-Bretagne,  c'est  parfois  toute 
une  contrée  que  la  mer,  rendue  solide  par  une  puissance  magique, 
enveloppée  d'une  voùle  transparente,  à  travers  laquelle  on  voit  presque 

1.  G.  Le  Galvez,  in  Hev.  des  Trnd.  pop.,  t.  Il,  p.  293. 

2.  H.  Le  Carguet,  ibid,  t.  VII,  p.  388. 

3.  Comm.  de  feu  L.-F.  Sauvé. 

4.  A.  de  Larrive,  in  Revue  des  Trad.  pop.,    t.  XVI,  p.  203. 

5.  Paul  Sébillot,  in  Annuaire  de  Brelagiie,  1891,  p.  342. 

6.  Comm.  de  feu  L.-.F  Sauvé. 

7.  Lucie  de  V.-H.  inRev.  des  Trad.  pop.  t.  XVI,  p.  203. 

8.  Comm.  de  feu  L.-F.  Sauvé. 


36  LA  SLRFACE  ET  LE  FOND  DE  LA  MER 

aussi  bien  que  sous  notre  ciel.  Elle  contient  des  campagnes  étendues 
où  croissent  des  arbres  et  des  plantes  étranges,  qui  tiennent  de  la  flore 
terrestre  et  de  la  flore  maritime  :  de  longues  avenues  conduisent  à  de 
beaux  châteaux,  ornés  de  toutes  les  richesses  de  l'Océan.  C'est  là  que 
les  dames  de  la  mer,  auxquelles  on  attribuait  des  passions  amoureuses, 
attiraient  ceux  qui  leur  avaient  plu,  ou  même  recueillaient  des  nau- 
fragés. A  part  la  liberté  de  revenir  à  terre,  ils  y  avaient  tout  à  souhait; 
parfois  même  elles  laissaient  retourner  à  leur  village  les  pêcheurs  qui 
regrettaient  trop  leurs  femmespauvremont  vêtues  etleurs  petits  enfants*. 
Lorsque  les  marins  de  Basse-Bretagne  avaient  cédé  à  la  séduction  des 
Mari  Morgan,  ils  arrivaient  aussi  dans  un  palais  de  nacre  et  de  cristal 
où  les  attendaient  des  plaisirs  de  toutes  sortes.  Ils  épousaient  la  Mari 
Morgan  qui  les  avaient  enlevés,  et  si  l'espoir  de  reprendre  leur  place 
parmi  les  hommes  leur  était  interdit,  ils  finissaient  par  ne  pas  trop  s'en 
plaindre.  Riches,  choyés,  servis  à  souhait,  ils  vivaient  heureux,  gras- 
sement, longtemps,  et  avaient  beaucoup  d'enfants  •. 

Ordinairement  c'étaient  des  hommes  qui  étaienlattirés  dans  ce  monde 
enchanté,  parcf  qu'il  est  le  plus  souvent  habité  par  des  personnages 
féminins.  Parfois  aussi  des  génies  mâles  y  emmenaient  des  femme*  : 
en  Gascogne,  un  drac  saisit  une  jeune  tîUe  qui  se  baigne  et  l'emporte 
dans  son  beau  château,  construit  sous  la  mer,  au  milieu  d'un  jardin 
planté  d'arbres  et  de  tleurs  marines  ^  Les  Morgans  y  entraînaient 
aussi  les  tilles  de  la  terre  ;  Il  va  une  trentaine  d'années,  les  habitants 
d'Ouessant  plaçaient  encore  sous  les  eaux,  à  peu  de  distance  de  leur 
île,  la  résidence  de  tout  un  groupe  de  ces  génies,  dont  le  nom  se  rap- 
proche de  celui  de  Mari  Morgan,  mais  qui  formaient  une  tribu  distincte, 
plus  bienveillante  à  l'égard  des  humains.  Elle  se  composait  de  mâles 
et  de  femelles,  alors  que,  presque  toujours,  les  Mari  Morgan  sont  des 
femmes.  Sans  être  à  proprement  parler  des  nains,  ils  étaient  de  petite 
taille,  mais  gracieux.  On  disait  qu'ils  avaient  les  joues  roses,  les  che- 
veux blonds  et  bouclés,  de  grands  yeux  bleus  et  brillants  ;  bien  que 
gentils  comme  des  anges,  ils  ne  pouvaient  aller  au  ciel,  parce  qu'ils 
n'avaient  pas  reçu  le  baptême.  Les  hommes  s'appelaient  Morgans  [Mor- 
ganed),  les  femmes  Morganes  [Morganezed,  pluriel  de  Morganès).  Les 
traditions  qui  les  concernaient,  bien  que  déjà  en  voie  d'effacement, 
étaient  encore  connues  des  vieilles  femmes,  lorsque  F. -M.  Luzel  visita 
l'ile  en  1873  ^  Voici  le  résumé  de  l'une  de  celles  qu'il  y  recueilUt,  et 
qui  indique  nettement  leur  vie  sous-marine.  On  en  lira  une  autre  au 

1.  Paul  Sébillot,  in  niomme.  )88o,  p,  583-4. 

2.  L.-F.  Sauvé,  iu  Mélusine,  t.  11,  col.  281. 

3.  J.-F.   Bladé.   Contes  de  Gascogne,  t.  1,  p.  234. 

•».  F. -M.  Luzel.  in  Soc.  arch.  du  Finistère,  t.  IX,  p.   "2-73. 


LES  MORGANES  37 

chapitre  du  rivage.  Une  jeune  fille  élait  sur  la  grève  avec  ses  compa- 
gnes, et  comme  elles  parlaient  de  leurs  amoureux,  Mona  déclara  qu'elle 
était  aussi  belle  qu'une  Morganès,  et  qu'elle  n'épouserait  qu'un  seigneur 
ou  un  Morgan.  Un  vieux  Morgan,  qui  était  caché  dans  les  rochers, 
l'entendit,  et,  se  jetant  sur  elle,  l'emporta  au  fond  de  l'eau  ;  c'était  le 
roi  des  Morgans,  et  son  palais  était  plus  heau  que  toutes  les  habitations 
royales  qu'il  y  a  sur  la  terre.  Son  fils  devint  amoureux  de  Mona,  et 
pria  son  père  de  la  lui  donner  en  mariage  ;  mais  il  refusa,  et  le  força 
à  se  marier  avec  une  Morganès.  Les  fiancés  se  mirent  en  route  pour 
l'église,  car  ces  hommes  de  mer  ont  aussi  leur  religion  et  leurs  églises 
sous  l'eau,  bien  qu'ils  ne  soient  pas  chrétiens  ;  ils  ont  même  des 
évèques  à  ce  qu'on  dit.  Mona  reçut  l'ordre  de  rester  à  la  maison,  pour 
préparer  le  festin  ;  mais  on  ne  lui  donna  que  des  marmites  vides,  qui 
étaient  de  grandes  coquilles  marines,  et  on  lui  dit  que  si  tout  n'était 
pas  prêt  pour  un  excellent  repas,  on  la  mettrait  à  mort.  Le  fiancé, 
feignant  d'avoir  oublié  son  anneau,  s'enfuit  et  courut  tout  droit  à  la 
cuisine,  où, en  prononçantquelquesmots, eten  touchantsuccessivement 
les  objets,  il  produisit  un  repas,  tout  ce  qu'il  y  avait  de  plus  beau.  Le 
vieuxMorgan  dità  la  jeune  fille  qu'elle  avait  été  aidée,  mais  qu'il  ne  la 
tenait  pas  quitte.  Lorsque  les  mariés  se  retirèrent  dans  la  chambre 
nuptiale,  il  ordonna  à  Mona  d'y  entrer,  de  prendre  un  cierge  allumé,  et 
de  l'avertir,  quand  il  serait  consumé  jusqu'à  sa  main.  Lorsqu'il  fut  près 
de  s'éteindre,  le  jeune  Morgan  dit  à  sa  femme  de  tenir  un  moment  le 
cierge  de  Mona  et  quand  on  eut  appris  au  vieux  Morgan  qu'il  était 
consumé,  il  entra,  et  sans  regarder,  abattit  d'un  coup  de  sabre  celle 
qui  tenait  le  cierge.  .\u  point  du  jour,  le  Morgan  vint  dire  à  son  père 
qu'il  était  veuf,  et  lui  demanda  la  permission  dépouser  la  fille  de  la 
terre.  Le  mariage  eut  lieu,  et  le  jeune  Morgan  était  rempli  de  préve- 
nances pour  sa  femme.  Malgré  cela,  Mona  avait  envie  de  retourner 
chez  ses  parents  ;  mais  son  mari  ne  voulait  pas  la  laisser  partir,  car  il 
craignait  qu'elle  ne  revînt  pas.  Comme  il  la  voyait  triste,  il  lui  dit  un 
jour:  «Suis-moi,  et  je  te  conduirai  à  la  maison  de  ton  père».  Il 
prononça  un  mot  magique,  et  aussitôt  parut  un  beau  pont  de  cristal, 
pour  aller  du  fond  de  la  mer  à  la  terre.  Le  vieux  Morgan  voulut  suivre 
les  deux  époux  ;  lorsqu'ils  eurent  mis  pied  à  terre,  le  jeune  Morgan 
prononça  un  mol^  et  le  pont  s'enfonça,  entraînant  avec  lui  le  vieux 
Morgan  au  fond  de  la  mer.  Le  mari  de  Mona  lui  recommanda  de 
revenir  au  coucher  du  soleil,  et  d'avoir  soin  de  ne  se  laisser  embrasser 
ni  même  toucher  la  main  par  aucun  homme.  Elle  oublia  sa  recom- 
mandation, et  perdit  la  mémoire  de  tout  ce  qui  s'était  passé  depuis  son 
départ  pour  le  pays  des  Morgans.  Cependant,  elle  entendait  souvent 
des   gémissements,  et  une  nuit,  elle  reconnut  distinctement  la  voix  de 


38  LA  SURFACE  ET  LE  FOND  DE  LA  MER 

SOI)  époux  qui  lui  reprochait  de  l'avoir  quittée.  Elle  se  rappela  tout  et 
trouva  son  mari  qui  se  lamentait  derrière  la  porte.  Elle  se  jeta  dans 
ses  bras,  et  depuis,  on  ne  l'a  plus  revue  '. 

Les  récits  du  littoral,  qui  mentionnent  assez  souvent  des  endroits 
dangereux  hantés  par  le  diable,  lui  attribuent  rarement  une  résidence 
sous-marine  analogue  à  celle  des  fées  ou  des  sirènes  ;  je  ne  trouve  ce 
trait  que  dans  les  récits  qui  s'attachent  à  des  bancs  dangereux  de  la 
Bretagne,  et  dans  un  conte  mentonuais  assez  obscur,  où  l'ange  déchu 
paraît  avoir  été  substitué  à  une  divinité  :  un  pêcheur  de  Roquebrune 
essaie  de  détourner  son  fils  d'aller  tendre  ses  filets  dans  un  endroit 
poissonneux,  en  lui  disant  que  le  diable  y  habite.  Un  matin  qu'il  n'y 
avait  plus  de  pain  à  la  maison,  l'enfant  va  y  pêcher,  et  le  diable  l'em- 
porte dans  son  palais-. 

Le  roi  des  Poissons,  qui,  dans  les  contes  populaires,  parle  comme 
une  personne,  semble  un  homme  métamorphosé  ou  un  génie  ;  les 
poissons  ont  un  pays  où  se  voit  même  une  capitale  bâtie  sous  les 
flots,  dans  le  monde  indéterminé  de  la  féerie  :  un  pêcheur  de  la 
Manche,  qui  avait  rendu  service  au  roi  des  Poissons,  reçoit  de  lui  une 
liqueur  magique,  grâce  à  laquelle,  lors  d'un  naufrage,  il  descend 
sous  les  eaux  sans  se  noyer,  et  arrive  dans  la  capitale  du  roi,  si  somp- 
teuse  que  les  rues  sont  pavées  d'or,  de  pierreries  et  de  diamants  ; 
lorsqu'il  s'y  ennuie,  un  llion  le  rapporte  sur  son  dos  jusqu'auprès 
de  son  village  ^ 

Le  fond  de  la  mer  porte  dans  le  Pas-de-Calais  le  nom  de  Tirfond 
de  Vmer  ^,  en  Haute-Bretagne  de  Terfond,  qui  éveillent;,  comme  tréfond 
dont  ils  sont  des  formes  dialectales,  l'idée  de  profondeur  extraor- 
dinaire. On  l'appelle  aussi  absolument,  l'abîme,  et  d'une  manière 
plaisante  :  le  fond  de  la  grande  marmite  ou  de  la  grande  tasse.  Les 
noms  de  Caveau  de  Dieu  et  de  cimetière  des  marins,  qui  figurent 
parmi  les  surnoms  de  la  mer,  s'appliquent  plus  particulièrement  encore 
au  fond  de  l'Océan.  Dans  l'opinion  de  plusieurs  groupes,  il  est  béni, 
et  sur  le  littoral  de  Tréguier  on  assure  que  le  corps  des  matelots  noyés 
y  repose  dans  un  endroit  aussi  sacré  qu'un  cimetière.  Suivant  une 
opinion  familière  aux  marins,  il  contient  autant  d-^  morts  que  la  terre, 
et  certains  prétendent  même  qu'à  la  fin  du  monde,  la  mer  devra 
fournir  au  bon  Dieu  une  âme  de  plus  que  la  terre'. 

Suivant  une  croyance  assez  répandue  chez  les  marins,  le  fond  de  la 


1.  F. -M.  LuzeL  Contes  de  Basse- Brelufjne,  t.   II,  p.  237-268. 

2.  J.-B.  Andrews.  Contes  lir/ures,  p.  l.o5. 

3.  Paul  Sébillot.  Contes  des  Landes  et  des  Grèves,  p.  76. 

4.  E.  Deseille.   Glossaire  boulonnais. 

5.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Me>\  t.  I,  p.   189,  198,  199. 


LES  NAVIRES  SOUS  LES  EAUX  39 

mer  n'est  pas  salé  ;  ceux  du  pays  de  Tréguier  prétendent  qu'au  large, 
mais  bien  loin  des  côtes,  on  peut  se  procurer  de  l'eau  douce  en  plon- 
geant au  fond  de  la  mer  un  seau  chargé  d'une  pierre  pesante.  Lorsque 
les  poissons  ne  mordent  pas,  les  pécheurs  du  Finistère  disent  que  la 
mer  n'est  pas  salée  à  l'endroit  oîi  se  trouve  leur  bateau,  et  que  leurs 
lignes  sont  descendues  dans  un  puits  '. 

Les  marins  parlent  assez  rarement  des  navires  ou  des  objets  qu'une 
puissance  surnaturelle  retient  au  fond  de  la  mer.  Pourtant  on  raconte, 
aux  environs  du  Cap  Fréhel  (Côtes-du-Nord),  qu'un  vaisseau  enchanté 
se  conserve  intact  sous  les  eaux  de  la  baie  de  la  Fresnaye  ;  plusieurs 
récits,  dont  voici  le  plus  complet,  racontent  à  la  suite  de  quelles  cir- 
constances il  se  trouve  sous  les  eaux.  Un  capitaine  avait  enlevé  une 
jeune  fille  anglaise  et  l'avait  cachée  dans  son  bateau.  Une  fée,  qui  était 
sa  marraine,  voulut  la  délivrer,  mais  elle  n'y  réussit  pas,  car  le  capi- 
taine était  protégé  par  le  diable,  et  le  diable  est  plus  puissant  que  les 
fées.  Voyant  que  tous  ses  efforts  étaient  inutiles,  la  fée  changea  le 
ravisseur  en  chien  et  l'attacha  au  fond  du  navire  avec  une  énorme 
chaîne,  puis  elle  endormit  sa  filleule,  la  para  de  beaux  vêtements,  de 
bijoux  précieux,  et  elle  fit  descendre  le  vaisseau  au  fond  de  la  mer.  Le 
diable,  qui  était  présent  à  tout  cela  et  ne  pouvait  l'empêcher,  assura 
l'immortalité  au  capitaine,  et  lui  promit  que  jamais  celle  qu'il  aimait 
n'appartiendrait  à  un  autre.  Les  gens  disent  que  si  un  prêtre,  portant 
l'hostie,  consentait  à  descendre  sur  la  grève,  un  jour  de  grande  marée, 
il  pourrait  délivrer  la  jeune  fille.  De  temps  en  temps,  quand  la  mer  est 
très  basse,  on  aperçoit  quelque  chose  du  navire  ;  mais  on  entend 
souvent  les  hurlements  du  chien  ;  ils  font  rage  lorsqu'un  bateau  s'ar- 
rête à  pècherau-dessus  du  vaisseau  où  il  est  enchaîné  ;  il  croit  que  l'on 
veut  lui  ravir  celle  qu'il  aime,  et  il  est  prêt  à  dévorer  les  imprudents-. 

D'après  une  croyance  de  la  côte  morlaisicnne,  rapportée  il  est  vrai 
dans  un  recueil  de  nouvelles,  les  navires  sombres  grandissent  d'année 
en  année  au  fond  de  la  mer  ^  ;  dans  le  pays  de  Tréguier  on  croit  qu'à 
l'endroit  où  ont  coulé  des  vaisseaux  richement  chargés  vivent  des 
dragons  qui  les  gardent*. 

Les  habitants  du  littoral,  voisins  des  endroits  oîi  se  sont  livrés  des 
combats,  connaissent  des  navires  qui  se  découvrent  aux  très  grandes 
marées  seulement  ;  à  Erquy  (Côtes-du-Nord),  vers  1850,  c'était  la 
corvette  la  Salamandre^  qui  s'était  jetée  à  la  côte  pour  échapper  aune 
croisière   anglaise,  et   dont  la  carcasse  était   hantée  ;    au  milieu  des 

1.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  82. 

2   Lucie  de  V.  H.,  in  Revue  des  Trad.  pop.  t.  XV,  p.  139. 

3.  Félix  Frank.  Lu  Danse  des  fous.  Paris,  1885,  in-iS,  p.  216. 

4.  Paul  Sébillot.  Léq.  de  la  Mer,  t.  I,  p.  197. 


40  LA  SURFACE  ET  LE  FOND  DE  LA  MER 

récifs  de  la  poinle  du  Raz,  les  pêcheurs  croient  voir  la  coque  du 
Vengeur,  bien  que  la  bataille  du  13  prairial  ait  eu  lieu  assez  loin  de  là  ^ 
Les  matelots  boulonnais  disent  que  l'ancienne  statue  miraculeuse  de 
Boulogne  est  retenue  par  le  diable  dans  un  port  sous-marin  qui  se 
trouve  à  quelque  distance  de  leur  rivage  ;  elle  ne  sera  rendue  aux 
hommages  de  ses  fidèles  que  lorsqu'une  jeune  fille,  absolument  pure, 
et  aimant  un  marin  qui  ne  l'aimera  pas,  aura  le  courage  de  se 
dévouer  pour  l'enlever  au  démon.  Elle  y  laissera  la  vie,  mais  la  statue 
reprendra  sa  place,  et  Boulogne  deviendra  une  ville  plus  importante 
que  Marseille^.  On  retrouve  ici,  sous  une  forme  un  peu  diflérente, 
l'idée  daprès  laquelle  un  événement  heureux  pour  une  ville  a,  comme 
contre-partie,  la  décadence  d'une  cité  rivale. 

1.  Ernest  Daré.  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  309. 

2.  Albert  de  Larrive,  ibid..  t.   XVI,  p.  202. 


CHAPITRE  DEUXIÈME 


LES  ENVAHISSEMENTS  DE  LA  MER 


Les  légendes  qui  racontent  la  submersion  de  vastes  étendues  de 
terrain  ou  de  villes  florissantes  sont  nombreuses  sur  les  côtes  de  France; 
mais  la  répartition,  en  quelque  sorte  géographique,  de  celles  qui  ont 
été  notées,  montre  qu'on  est  loin  de  les  avoir  recueillies  toutes,  ou  que 
sur  beaucoup  de  points,  elles  sont  maintenant  oubliées.  Ni  la  lecture 
des  monographies  locales,  ni  les  appels  réitérés  que  j'ai  adressés  aux 
savants  et  aux  revues  provinciales,  ne  m'ont  révélé  une  seule  tradition 
de  ville  engloutie,  de  Dunkerque  k  l'extrémité  ouest  de  la  presqu'île 
du  Cotentin  ',  quoique  sur  cette  longue  bande  de  littoral  de  grands 
changements  se  soient  produits  depuis  les  époques  historiques. 

C'est  seulement  versGranvilie  que  commencent  les  légendes  des  enva- 
hissements delà  mer:  on  les  rencontre,  souvent  assez  détaillées  et 
presque  sans  interruption,  de  l'embouchure  du  Couesnon  au  Raz  de 
Seiu  ;  de  cette  pointe  à  la  Gironde,  on  constate  encore  des  souvenirs, 
presque  toujours  assez  frustes;  au  sud  de  ce  fleuve,  on  n'en  a  relevé 
aucun,  et  sur  la  Méditerrannée,  on  ne  les  retrouve  que  dans  le 
voisinage  de  Toulon. 

§  1  .    LA    VILLE    d'iS 

De  toutes  les  légendes  maritimes,  celle  d'Is  est  la  plus  universellement 
connue  ;  elle  était  contée  dans  les  villages  de  la  Basse-Rretagne,  et 
vraisemblablement  chantée,  avant  de  pénétrer  dans  les  autres  pays  de 
France  sous  la  forme  littéraire  que  lui  ont  donnée  Souvestre  et  Brizeux. 
Depuis  elle  a  inspiré  de  belles  pages  à  Renan,  les  peintres  y  ont  puisé 
des  sujets  de  tableaux,  les  musiciens  des  thèmes  mélodiques,  et 
d'innombrables  poètes,  qui  tous  n'étaientpasbretons,  l'ont  célébrée  dans 

1.  Sur  la  cftte  du  Calvados  on  parle  de  la  forêt  de  Hautefeuille  qui  s'étendait 
depuis  ABuelies  jiisquà  Luc-sur-Mer,  et  qui  a  été  engloutie  ;  s'il  y  a  eu  une  légende, 
elle  semble  oubliée.  Les  gens  du  pays  disent  seulement  que  la  charpente  de  l'église 
de  Berniéres  et  celle  d'un  château  voisin  ont  été  construites  avec  des  bois  qui 
en  provenaient.  (Com.  de  M.    Quesneville). 


42  LES   ENVAHISSEMENTS  DE  LA   MER 

leurs  vers.  C'est  ce  rayonnement  exceptionnel  qui  m'a  conduit  à  la 
traiter  à  part,  à  reproduire,  ou  à  résumer,  d"assez  nombreux  textes  : 
quelques-uns  sont  au  reste  relativement  anciens  et  ils  aident  à  suivre 
les  étapes  de  la  tradition  avant  les  embellissements  du  siècle  dernier  ; 
quant  aux  témoignages  recueillis  depuis,  ils  sont  dispersés  dans  des 
ouvrages  variés  et  parfois  assez  rares,  et  jusqu'ici  personne  ne  les  a 
réunis  et  comparés. 

Les  villes  dont  les  récils  traditionnels  racontent  l'engloutissement 
ne  sont  pas  purementimaginaires  :  enobservant  avec  un  peu  d'attention 
les  endroits  où  ils  les  localisent,  ou  en  consultant  l'histoire  du  pays,  on 
rencontre  une  circonstance  physique  ou  un  événement  qui  a  pu 
contribuer  à  la  formation,  au  développement  ou  à  la  conservation  de 
la  légende.  11  est  certain^  par  exemple,  que  la  baie  de  Douarnenez  n'a 
pas  toujours  eu  sa  configuration  actuelle,  et  qu'elle  s'est  agrandie  aux 
dépens  du  littoral  voisin  :  on  voit  sur  l'emplacement  de  l'isthme  qui 
réunissait  l'île  Tristan  à  la  terre  ferme,  un  dolmen  qui  ne  découvre 
qu'aux  grandes  marées'  ;  une  voie  l'omaine,  dont  naguère  encore  on 
reconnaissait  les  traces  jusqu'au  bord  de  l'eau,  conduisait  sans  doute 
aune  agglomération,  il  est  fort  probable  en  efTet  qu'une  ville  bâtie 
dans  ces  parages  a  disparu  sous  la  mer.  S'appelait-elle  Is  ou  Keris? 
c'est  ce  que  nous  ne  savons  pas  au  juste.  Ker-Is  n'est  pas  nécessai- 
rement un  nom  propre  :  tout  Breton  qui  l'entend  prononcer  sans  être 
prévenu,  le  traduit  mentalement  par:  ville  basse,  et  c'est  en  effet  sa 
signification  littérale.  Elle  indique  la  situation  d'une  ville  bâtie  sur  les 
bords  de  la  mer,  presque  à  son  niveau,  ou  même  au-dessous,  qui  aurait 
été  appelée  ainsi  à  cause  de  cette  circonstance,  ou  dont  le  vrai  nom  a 
pu  être  oublié,  alors  que  l'on  continuait  à  la  désigner  par  sa  particu- 
larité topographique-. 

L'existence  d'une  ville  engloutie  dans  cette  baie,  où  les  témoignages 
les  plus  anciens  et  les  plus  nombreux  placent  Keris,  semble  donc  très 
probable.  Quant  aux  autres  cités  homonymes  dont  les  traditions 
contemporaines  connaissent  au  moins  une  douzaine,  de  Tréguier  à 
Quiberon,  si  quelques-unes  correspondent  à  des  villes  détruites,  comme 
à  Coz  Guéodet,  où  des  ruines  sont  encore  apparentes^,  il  en  est  d'autres 
dont  on  ne  retrouve  plus  aussi  facilement  les  débris  ;  mais  près  de 
l'endroit  où  les  récits  populaires  les  localisent,  se  dressent  des  rochers, 

i.  FrémiQville.  Guide  du  voyaç/eur  dans  le  Finistère,  p.  109-110. 

2.  L'amiral  Thevenard  dans  ses  Mémoires  relatifs  à  la  marine,  publiés  en  1804, 
disait  avec  raison  que  le  mot  Is  signifie  bas,  et  que  Ker-Is,  ville  basse,  fut  vraisem- 
blablemnnt  détruite  par  la  mer  poussée  par  un  furieux  ouragan,  qui,  ayant  délayé 
et  dégradé  le  terrain  bas  sur  lequel  elle  était  assise,  renversa  et  flt  disparaître 
cette  habitation  qui  n'était  peut-être  qu'une  bourgade. 

3.  B.  Jollivet.  Les  Côtes-du-Nord,  t.  IV,  p.  53. 


LA    VILLE    d'iS  43 

loujour»  visibles,  ou  découverts  seule  menUlans  les  basses  marées,  dont 
les  formes  ont  pu  suggérer  l'idée  de  murailles  ruinées.  Les  Sept  Iles 
et  les  îlots  de  Cliausey,  pour  ne  parler  que  des  plus  connus,  présentent 
cet  aspect,  qui  a  dû  contribuer  à  les  faire  considérer  comme  des  vestiges 
de  cités  submergées. 

La  silhouette  de  la  pointe  du  Raz,  qui  rappelle  grossièrement  des 
constructions  en  ruines,  n'a  probablement  pas  été  étrangère  à  la 
tradition  qui,  au  XVI"  siècle,  y  plaçait  la  ville  d'Is,  alors  qu'une  aulre^ 
plus  répandue,  assui'ait  qu'elle  était  ensevelie  sous  les  eaux  de  la  baie 
deDouarnenez'.  Deux  cents  ans  après,  les  habitants  d'Audierne  préten- 
daient qu'un  grand  écueil,  appelé  leCammer  ou  la  Gamelle,  à  une  lieue 
de  la  côte,  était  un  des  débris  d'une  cité  fameuse  qui  s'étendait  de 
Penmarc'h  à  la  pointe  du  Raz,  sur  un  espace  de  plus  de  cinq  lieues  ;  il 
est  vraisemblable  qu'il  s'y  attachait  une  légende  analogue  à  celle  d'Is, 
puisqu'on  voyait,  sur  un  rocher  éloigné  du  rivage,  les  âmes  du  roi 
Grallon  et  de  Dahul  sous  la  forme  de  deux  corbeaux  -, 

Tous  les  écrivains  antérieurs  au  XIX''  siècle  placent  la  ville  d'Is  au 
sud  du  Finistère,  dans  la  baie  d'Audierne,  et  plus  habituellement  dans 
celle  de  Douarnenez.  Boucher  de  Perthes  qui,  de  1816  à  1825,  habita  le 
pays  de  Morlaix,  constate,  le  premier,  qu'à  cette  époque,  suivant  les 
dires  populaires,  cette  ville  avait  été  entre  Saint-Pol  et  Brest,  sur  la 
côte  de  Pontusval.  D'autres  voulaient  qu'elle  eût  été  entre  Perros  et 
Morlaix,  car  chacun  réclamait  l'honneur  de  l'avoir  eue  dans  son 
voisinage^. 

A  part  cette  brève  mention,  on  ne  trouve,  jusque  vers  1880,  aucune 
trace  écrite  des  diverses  Keris  légendaires  du  Nord  de  la  Bretagne.  On 
peut  supposer  qu'elles  n'ont  pas  toujours  été  désignées  comme  aujour- 
d'hui, et  que  la  renommée  de  la  fabuleuse  capitale  de  Grallon  a  fait 
substituer  à  leur  nom  primitif  un  nom  plus  célèbre;  c'est  ainsi  que  Gar- 
gantua, devenu  le  géant  par  excellence,  a  fini  par  faire  oublier  d'anciens 
héros  dont  on  lui  a  attribué  les  gestes.  Les  légendes  elles-mêmes  qui 
racontaient  diverses  catastrophes,  ont  dû  subir,  tout  en  conservant 
quelques  traits  particuliers  et  anciens,  une  certaine  déformation  sous 
l'influence  de  celle  qui  avait  acquis  la  plus  grande  popularité. 

En  ce  qui  concerne  l'Is  de  Douarnenez,  on  a  supposé  qu'une  ville, 
bâtie  sur  un  terrain  peu  élevé  au  dessus  de  la  mer,  i^Ker-is,  ville  basse) 
avait  été  détruite  par  un  ras-de-marée  soudain.  Mais  Thistoire  est  muette 
sur  la  date  et  les  circonstances  de  cette  submersion,  et  l'on  ne  peut 
expliquer,  sinon  d'une  façon  hypothétique,  comment  un  simple  port, 

1.  Moreau.  Histoire  de  la  Ligue  en  BreLagne,  p.  11-12. 

2.  Cambry.   Voyage  dans  le  Finistère,  p.  295-296. 

3.  Boucher  de  Perthes.  Chants  armoricains,  p.  94,  note. 


44  ,  LES    ENVAHISSEMENTS    DE    LA    MER 

inconnu  des  géographes,  a  pris  dans  l'imagination  populaire,  Timpor- 
tance  de  Paris  ou  de  Rome,  et  comment  sa  ruine  a  fini  par  être 
regardée  comme  une  espèce  de  catastrophe  nationale.  Ce  grossissement 
a  eu  sans  doute  des  étapes  successives  :  an  début,  la  légende  d'Is, 
comme  celle  de  la  plupart  des  villes  englouties  par  punition  divine, 
se  rapprochait  de  la  version  biblique;  elle  commença  peut-être  à  se 
former  le  jour  où,  pour  exciter  les  fidèles  à  la  pénitence,  quelque 
moine  de  Landevennec  compara  le  cataclysme  de  la  cité  bretonne, 
sourde  aux  prédications  de  saint  Guénolé,  à  celui  de  Sodome  et  de 
Gomorrhe,  qui  n'avaient  point  non  plus  écouté  les  avertissements  du 
ciel.  C'est  la  forme  qu'elle  a  dans  tous  les  écrivains  antérieurs  à 
Albert  Le  Grand,  et  c'est  celle  que  présente,  à  l'autre  extrémité  de  la 
Bretagne,  la  submersion  d'Herbauges  :  saint  Martin  de  Vertou  y  joue 
un  rôle  parallèle  à  celui  de  saint  Guénolé,  dans  une  légende,  proba- 
blement presque  aussi  ancienne,  mais  qui  a  beaucoup  moins  évolué. 

Pendant  longtemps  on  ne  constate  aucune  trace  écrite  de  la  cité 
légendaire.  M.  de  la  Villemarqué  s'est  trompé  en  affirmant,  dans  l'ar- 
gument de  la  Submersion  de  la  ville  d'Is,  qu'il  existait  en  Ârmorique, 
aux  premiers  siècles  de  l'ère  chrétienne,  une  ville,  aujourd'hui  détruite, 
à  laquelle  l'Anonyme  de  Ravenne  donne  le  nom  de  Chris  ou  de  Keris  '. 
Le  géographe  qu'il  cite  ne  dit  rien  de  semblable  :  il  parle  seulement 
d'une  île  appelée  Chrisi,  qu'il  traduit  par  Anrosa  ;  mais  il  la 
place  dans  le  voisinage  de  Taprobane,  aujourd'hui  Ceylan -.  M.  de 
Kerdanet  faisait  aussi  erreur  quand  il  disait  que  la  première  mention 
de  la  légende  d'Is  se  lit  dans  les  Vies  des  saints  de  Bretagne  ^  et,  lorsque 
M.  A.  de  la  Borderie  répondait  à  la  question  que  je  lui  avais  posée 
relativement  à  cette  assertion  de  Kerdanet,  par  la  curieuse  note  qui 
suit,  il  ne  songeait  sans  doute  qu'aux  hagiographes,  et  non  aux  histo- 
riens, car  il  était  trop  bien  informé  pour  ignorer  les  passages,  très 
succints  il  est  vrai,  de  Le  Baud  (f  1505)  de  l'Argentré  [f  1590)  et  du 
chanoine  Moreau  (-f-  vers  1620).  Il  n'est  parlé,  m'écrivait-il,  de  la  ville 
d'Is  dans  aucune  des  vies  ou  légendes  anciennes  de  saint  Guénolé,  pas 
plus  dans  la  plus  ancienne  que  l'on  peut  appeler  la  vie  originale,  rédigée 
au  IX'  siècle  dans  l'abbaye  de  Landevennec,  sur  des  documents  primitifs 
conservés  en  ce  monastère,  que  dans  les  rifazimeyiti  fabriqués  au  xii^ 
siècle.  Non-seulement  la  ville  d'Is  n'y  est  point  nommée,  mais  il  ne  s'y 
trouve  aucun  épisode  analogue  à  la  submersion  de  la  fameuse  cité. 
Albert  Le  Grand  n'a  pas  connu  la  vie  du  ix'  siècle,  ni  même  celle  du 
XII'.  Il  a  probablement  tiré  son  récit  de  bréviaires  légendaires  de  date 

1.  Barzaz-Breiz,  p.  .39. 

2.  Ravennnlia  anonymi  Cosmographiu,  éd.  Pinder.  Berlin,  1860,  p.  420. 

3.  Vieft  des/saints  de  Bretagne,  1837,  p.  53. 


LA    VILLE    d'iS  45 

plus  récente  '.  Albert  Le  Grand  s'était  en  réalité,  servi  aussi,  puisqu'il 
les  énumère  dans  l'indication  de  ses  sources,  de  Y  Histoire  de  Bretagne 
de  d'Argentré  et  des  Chroniques  d'Alain  Bouchart  '. 

Voici  les  passages  de  ces  vieux  historiens,  que  je  reproduis  in  extenso, 
bien  que  les  deux  premiers  surtout  ne  diffèrent  que  par  des  détails. 
Cirallon  eut  familier  le  benoist  Corentin  et  luy  donna  son  palais.  Peu 
après  Corentin  fut  consacré  evèque  des  Corisopitenses...  et  leur  grande 
cité  d'Ys,  située  près  la  grandmer,si  comme  on  dit,  fut  en  celuy  temps 
pour  les  péchez  des  habitans  submergée  par  les  eauës  issants  de  celle 
mer  qui  trespasserent  leurs  termes,  laquelle  submersion  le  roy  Grallon 
qui  lors  estoit  en  celle  cité  eschappa  miraculeusement  :  c'est  à 
sçauoir  par  le  mérite  de  saint  Guingalois.  Et  dit  l'on  que  cncor  en 
appièrent  des  vestiges  sur  la  rive  de  celle  mer  qui  de  l'ancien  nom  de 
la  cité  est  iusques  à  maintenant  appelé  Ys  ^  Aucuns  ont  écrit,  dit 
d'Argentré,  que  durant  la  vie  du  roy  Gralon,  la  ville  d'Ys,  près  Quemper, 
fut  abysmée  et  submergée  par  la  mer  ;  encor  aujourd'huy  les  habilans 
monstrent  les  ruines  et  le  reste  des  murailles  si  bien  cimentées  que  la 
mer  n'a  peu  les  emporter,  disans  que  le  roy  Gralon  estoit  lors  dedans 
quand  elle  ruina  et  que  miraculeusement  il  fut  préservé  parles  prières 
de  saint  Guingaloy  ;  ce  sont  les  accidents,  lesquels  par  semblables 
submersions  de  mer  sont  souvent  advenus  ailleurs,  et  Dieu  conserva 
Loth  de  semblable  fortune,  mais  de  cela,  il  n'y  a  pas  de  seurs  témoi- 
gnages ny  aultre  qu'un  ancien  bruit  baillé  de  main  en  main*. 

Le  récit  du  chanoine  Moreau,  un  peu  plus  développé,  contient 
quelques  traits  qu'on  ne  lit  pas  chez  ses  devanciers.  Il  y  a  là  un  pavé 
conduisant  de  la  ville  de  Carhaix  jusqu'à  ladite  baie  (Douarnenez). 
Néanmoins  ne  s'en  trouve  rien  par  écrit  ni  aucun  mémoire  qui  en 
fasse  foi,  mais  seulement  une  tradition  ou  peut-être  une  erreur  popu- 
laire ;  ce  sont  les  pavés  qui  aboutissoienl  de  tous  côtés  à  cette  très 
célèbre  et  prétendue  ville  appelée  [s  en  la  bouche  du  vulgaire  du  pays, 
qu'ils  disent  avoir  été  située  où  est  présentement  la  baie  de  Douarnenez 
ou  à  la  pointe  du  Raz,  et  qui  depuis  a  été  par  succession  de  temps 
conquise  par  la  mer  il  y  a  environ  douze  ou  treize  cents  ans.  Savoir 
est  du  temps  des  saints  personnages  Corentin,  Guénolé,  Tadec,  régnant 
en  ces  temps  là  en  Bretagne  le  grand  roi  Gralon...  et  le  tout  arrivé  par 
une  juste  punition  de  Dieu  pour  les  péchés  du  peuple  et  de  ladite  ville, 
se  servant  de  ce  furieux  élément  pour  punir  les  iniquités  des  injustes. 

1.  Revue  de  Bretagne  et  de  Vendée,  octobre  1900. 

2.  Vies  des  saints  de  Bretagne,  édition  Salaiin,  p.  69. 

3.  Le  Baud.  Histoire  de  Bretagne,  1638,  p.  45-46.  Cette  édition  ne  fut  publiée  que 
133  ans  après  la  mort  de  son  auteur. 

4.  Histoire  de  Bretagne,  I.  II,  c.  9. 


46  LES    ENVAHISSEMENTS    DE   LA    MER 

Il  se  trouve  encore  aujourd'hui  des  personnes  anciennes  qui  osent 
bien  assurer  qu'aux  basses  marées,  étant  à  la  pèche,  y  avoir  souvent 
vu  des  vieilles  masures  de  murailles.  Une  certaine  personne  m'a  assuré 
avoir  vu  et  lu  quelques  pièces  en  vers  bretons  qui  faisaient  mention  de 
cette  ville  en  écritures  de  main,  ce  que  je  n'ai  su  recouvrir  quelque 
diligence  et  recherche  que  j'aie  su  faire  *. 

Moreau  est  le  premier  qui  ait  mentionné  des  poésies  bretonnes  sur 
la  submersion  d'Is  :  elles  ne  devaient  pas  être  fort  répandues,  car  il  ne 
put,  malgré  le  désir  qu'il  avait,  s'en  procurer  aucun  manuscrit  ;  si  elles 
avaient  été  chantées  habituellement,  il  aurait  certainement  noté  cette 
circonstance.  Il  ressort  également  de  son  récit  que  Dahut  ne  figurait 
pas  encore  dans  la  légende  à  la  fin  du  XVI*  siècle,  puisqu'il  n'en  parle 
nulle  part,  pas  même  à  l'endroit  où  il  constate  l'existence  du  pavé  con- 
duisant à  Carhaix.  Cette  voie  s'appelait  vraisemblablement,  bien  avant 
cette  époque,  Heni  Ahès,  chemin  d'Ahès,  comme  plusieurs  autres  de 
Bretagne,  car  on  trouve  ce  nom  sous  la  forme  francisée,  dans  le  Roman 
d'Aquin^  dont  la  rédaction  primitive  est  antérieure  au  XIV"  siècle  : 

Vers  Car  (a)  hès  se  sont  acheminé 
Tretouz  ensemble,  le  grand  chemin  ferré 
Que  fit  la  femme  Ohès  le  veil  barbé  ^. 

On  peut  remarquer  ici  que  la  bâtisseuse  de  routes  n'est  pas  désignée 
par  son  nom,  mais  par  celui  de  son  mari,  qu'on  oublia,  et  qui  devint 
plus  tard  le  sien.  Environ  un  siècle  après  Moreau,  elle  est  expressé- 
ment appelée  Dahut,  nom  qui  était  peut-être  celui  de  la  femme  «  d'O- 
hès,  le  veil  barbé  »,  dans  la  version  de  la  catastrophe  qui  est  ainsi 
racontée  dans  les  Fies,  des  saints  de  Bretagne  :  Saint  Guennolé  alloit 
souvent  voir  le  roy  Grallon  en  la  superbe  cité  d'Is  et  preschoit  fort 
hautement  contre  les  abominations  qui  se  commettoient  en  cette  gran- 
de ville,  toute  absorbée  en  luxe,  débauches  et  vanitez,  mais  demeurans 
obstinez  en  leurs  pcschez.  Dieu  révéla  à  Saint  Guennolé  la  juste  pé- 
nitence qu'il  vouloit  faire.  Saint  Guennolé  estant  allé  voir  le  roy, 
comme  il  avoit  de  coustume,  discourant  ensemble,  Dieu  luy  révéla 
l'heure  du  chasHmeiit  exemplaire  des  habitants  de  cette  ville  estre  ve- 
nue. Le  saint  retournant  comme  d'un  ravissemant  et  extase  dit  au  roi: 
«  Ha  !  sire,  sortons  au  plustost  de  ce  lieu,  car  Tire  de  Dieu  le  va  présen- 
tement accabler.  Vostre  Majesté  sçait  les  dissolutions  de  ce  peuple  :  on 
a  eu  beau  le  prescher,  la  mesure  est  comble,  faut  qu'il  soit  puny  ; 
hâtons-nous  de  sortir,  autrement  nous  serons  accueillis  et  envelopez  en 
ce  mesme  malheur  ».  Le  roy  fil  incontinent  trousser  bagages  et  ayant 

1.  Moreau.  Histoire  de  ta  Ligue  en  Bretagne,  p.  8-12. 

2.  Le  Homan  iVAquin,  vers  2824  et  suiv. 


LA    VILLE   d'iS  47 

fait  mettre  hors  ce  qu'il  avoit  de  plus  cher,  monte  à  cheval  avec  ses 
officiers  et  domestiques,  et  à  pointe  d'éperon  se  sauve  hors  la  ville.  A 
peine  eust-il  sorti  les  portes,  qu'un  orage  violent  s'élève  avec  des  vents 
si  impétueux  que  la  mer,  se  jetant  hors  de  ses  limites  ordinaires  et  se 
précipitant  de  furie  sur  cette  misérable  cité,  la  couvrit  en  moins  de 
rien,  noyans  plusieurs  milliers  de  personnes.  Maison  attribua  la  cause 
principale  à  la  princesse  Dahut,  fille  impudique  du  bon  roy,  laquelle 
périt  en  cet  abysme,  et  cuida  causer  la  perte  du  roy  en  un  endroit 
qui  retient  le  nom  de  Toul-Dahut  ou  Toul-Al-c'Huez,  c'est-à-dire  le 
Pertuis-Dahut  ou  le  Pertuis  de  la  Clef,  pour  ce  que  l'histoire  assure 
qu'elle  avoit  pris  à  son  père  la  clef  qu'il  portoit  pendante  au  col, 
comme  symboUe  de  la  royauté  *. 

Nous  rencontrons  ici,  pour  la  première  fois,  la  princesse  légendaire, 
ignorée  des  auteurs  précédents.  La  voie  conduisant  de  Douarnenez  à 
Carhaix,  s'appelait  chemin  d'Ahès,  nom  qui  désigne  aussi  Dahut,  et 
l'on  peut  supposer  que  cette  circonstance  a  contribué  à  l'associer  à  la 
ruine  de  la  cité  ;  sa  qualité  de  bàtisseuse  ayant  été  oubliée,  le  peuple 
aura  pensé  que  la  voie  portait  son  nom,  parce  qu'elle  la  prenait  pour 
se  rendre  à  Keris  ;  de  là  à  en  faire  sa  résidence,  il  n'y  a  qu'un  pas,  et 
les  légendes  en  ont  franchi  de  plus  difficile.  Toutefois  son  rôle,  devenu 
si  considérable  dans  les  versions  postérieures,  n'est  ici  qu'épisodique, 
et  il  est  même  indiqué  d'une  manière  assez  confuse  :  le  seul  trait  un 
peu  précis  est  celui  des  clés  qu'elle  dérobe  à  son  père  ;  mais  il  n'est 
point  question  des  écluses  qu'elles  ouvrent.  C'est  vraisemblablement 
plus  tard,  et  lorsque  leur  signification  symbolique  fut  oubliée,  qu'on 
chercha  à  leur  trouver  une  destination  pratique  ;  peut-être  aussi  une 
tradition  d'écluse  fermée  par  des  clés,  analogue  à  celle  recueillie  à  une 
époque  moderne  dans  la  baie  de  Saint-Malo_,  est-elle  venue  se  souder  à 
l'ancienne  légende. 

L'édition  des  Vies  des  saints  de  Bretagne  de  1837  contient  une  note 
de  Kerdanet,  qui,  indépendamment  de  sa  date,  antérieure  aux  embel- 
lissements littéraires,  est  intéressante.  Cambry  ne  parlant  pas  des  clés, 
je  la  donne  ici  avant  son  ordre  chronologique.  Des  traditions  expli- 
quent ce  passage  d'Albert  Le  Grand  :  elles  disent  que  la  ville  d'Ys  n'é- 
tait défendue  des  invasions  de  l'Océan  que  par  une  digue,  au  milieu  de 
laquelle  des  écluses,  ingénieusement  ménagées,  livraient  passage  au 
volume  d'eau  nécessaire  pour  alimenter  les  nombreux  canaux.  Le  roi 
Grallon  faisait  garder  avec  soin  les  clefs  de  ces  écluses,  et  présidait 
lui-même,  chaque  mois,  à  l'entrée  des  eaux  dans  la  ville.  Les  intrigues 
elles  crimes  d'Ahez  ayant  enfin  arraché  au  roi  les  restes  du  pouvoir, 

1.   Vie  de  samt  Guenolé,  §  12. 


4ô  LES    ENVAHISSEMENTS    DE    LA    MER 

elle  s'empara  des  clefs  ;  mais  dans  le  tumulte  affreux  qui  s'éleva,  au 
milieu  de  cette  licence  effrénée  qu'elle  même  avait  excitée,  elle  ne  put 
conserver  ce  précieux  talisman  :  il  tomba  dans  des  mains  ignorantes  et 
barbares  et  les  écluses  furent  ouvertes.  Aussitôt,  l'Océan  se  précipita 
sur  la  ville  coupable,  et  en  peu  d'instants  elle  fut  submergée... 

Lorsque  Cambry  visita  le  Finistère  en  1794,  il  aurait,  pu   si  la  ques- 
tion lui  avait  semblé  importante,  connaître  ce  qui  se  racontait  alors  sur 
la  ville  d'Is  en  nombre  de  points  du  littoral,  et  nous  saurions  assez  exac- 
tement l'état  de  la  légende  à  la  fin  du  XVIIP  siècle  ;  mais,  ainsi  qu'on 
va  le  voir,  il  semble  éprouver  le  besoin  de  s'excuser  d'avoir  pris  la  li- 
berté grande  de  rapporter  cette  fable  :  La  superbe  ville  d'Is,  c'est  ain- 
si qu'en  parlent  les  légendes,  les  cantiques  et  les  bardes  de  la  Bretagne, 
était  sous  la  puissance  du  roi  Grallon  ;  toute  espèce  de  débauches  et 
de  luxe  régnaient  dans  cette  opulente   cité.   En  vain  les   plus  saints 
personnages   y  prêchaient  les  mœurs  et  la  réforme  ;  saint  Guénolé  lui- 
même  y  perdait  son  latin.  La  princesse  Dahut,  fille  du  roi,  y  donnait 
l'exemple  de  tout  genre  de  dépravation.  Le  roi  Grtdlon  seul  n'était  pas 
insensible  à  la  voix  du  Ciel  ;  il  assistait  aux  saints   offices  et  fréquen- 
tait les  serviteurs  de  Dieu.  Un  jour  Saint  Guénolé  prononça  d'une  voix 
sombre  ces  mots  devant  le  roi  Grallou  :  «  Prince,  le   désordre  est  au 
comble,  le  bras  de  l'Eternel  se  lève,  la  mer  se  gonfle,  la  cité  d'Is  va  dis- 
paraître, partons  ».  Gralon,  docile  à  la  voix  du  saint  homme,  esta  che- 
val, s'éloigne  à  toute  bride,  sa  fille  Dahut  le  suit  en  croupe.  La  main  de 
l'Eternel  s'abaisse  ;  les  plus  hautes  tours  de  la  ville  sont  englouties,  les 
flots  pressent  en  grondant  le  coursier  du  saint  roi  qui  ne  peut  s'en  dé- 
gager, une  voix  terrible  se  fait  entendre  :  «  Prince,  si  tu   veux  te  sau- 
ver, secoue  le  diable  qui  te  suit  en  croupe  ».   Le  prince  obéit,  et  s'il 
noya  sa  fille,  si  la  princesse,  se  précipitant,  se  sacrifia  pour  son  père, 
^i  Lucifer  saisit  Dahut  pour  épargner  au  prince  le  désagrément  de  la 
aoyer,  je  n'en  sais  rien  :  les  historiens  du  temps  n'ont  pas  bien  racon- 
té le  fait  et  les  commentateurs  ont  oublié  de  l'éclaicir.  La  belle  Dahut 
perdit  la  vie,  se  noya  près  du  lieu  qu'on  appelle  Poul-Dahut.   La  tem- 
pête cesse,  l'air  devint  calme,  le  ciel  serein  ;  mais  depuis  ce  moment, 
le  vaste  bassin  sur  lequel  s'étendait  une  partie  de  la  ville  d'Is  fut  cou- 
vert d'eau  ;  c'est  la  baie  de  Douarnenez  '. 

Cambry  parle,  comme  le  chanoine  Moreau,  de  ce  que  l'on  peut 
appeler  la  partie  poétique  de  la  légende,  mais  sans  beaucoup  de 
précision.  Si  elle  subsistait  encore  au  moment  de  la  Révolution,  elle 
semble  avoir  disparu  depuis;  car  on  ne  saurait  considérer  comme 
réellement  populaire  la  version  du  Barzaz-Breiz,   que  l'on  n'a  point 

1 .  Cambry.  Voyage  dans  le  Finistère,  éd.  Fréminville,  p.  307. 


LA   VILLE  d"iS  49 

rencontrée,  même  à  l'rlal  fragmentaire,  ni  avant  ni  après  ce  livre  ; 
F.  M.  Luzel  la  rangeait  parmi  les  pièces  supposées  ou  entièrement 
fabriquées,  dont  on  ne  trouve  rien  dans  la  tradition,  comme  vestiges 
de  chants  ayant  existé'.  Il  résulte  aussi  de  ce  passage  du  Voyage  dans 
le  Finistère  que  l'épisode  de  la  princesse  qui  se  met  en  ci'oupe  derrière 
son  père,  ignoré  des  auteurs  précédents,  figurait  dans  la  légende  à  la 
fin  du  XVIIP  siècle  '. 

Voici  maintenant  l'abrégé  du  long  récit  de  Souvestre,  rédigé  plusieurs 
années  après  la  note  de  Kerdauet  1837)  et  le  Barzaz-lireiz  (1S39).  Ou 
remarquera  que  saint  Corentiu  y  est  substitué  à  saint  Guénolé. 
Toutefois  une  note  assure  que  ce  changement  est  dTi  aux  conteurs.  La 
ville  d"ls  était  bâtie  plus  bas  que  la  mer  et  défendue  par  des  digues 
dont  on  ouvrait  les  portes  à  certains  moments  pour  faire  entrer  et 
sortir  les  Ilots.  La  princesse  Dahut,  fille  de  Grallon,  portait  sans  cesse 
suspendues  à  son  cou  les  clés  d'argent  de  ces  portes.  Comme  c'était 
une  grande  magicienne,  elle  avait  embelli  la  ville  d'ouvrages  que  l'on 
ne  peut  demander  à  la  main  des  hommes.  Les  bourgeois  étaient  si 
opultMils  ([u'ils  mesuraient  le  grain  avec  des  hanaps  d'argent.  Mais  la 
richesse  les  avait  rendus  vicieux  et  durs  ;  les  mendiants  étaient  chassés 
de  la  vilh;  comme  des  bêtes  fauves  :  la  seule  église  qu'il  y  eût  dans  la 
cité  était  si  délaissée  que  le  bedeau  en  avait  perdu  la  clé  ;  les  habitants 
passaient  les  journées  et  les  nuits  dans  les  auberges,  les  salles  de 
spectacle,  uniquement  occupés  à  perdre  leur  âme.  Dahut  donnait 
l'exemple  ;  c'était  jour  et  nuit  des  fêtes  qui  attiraient  beaucoup  de 
monde.  Si  quelque  jeune  homme  lui  plaisait,  elle  lui  donnait  un 
masque  magique  avec  lequel  il  pouvait  la  rejoindre  secrètement 
dans  une  tour  bâtie  près  des  écluses  ;  le  lendemain  quand  il  prenait 
congé  d'elle,  le  masque  se  resserrait  de  lui-même  et  l'étranglait. 
Un  homme  noir  prenait  alors  le  cadavre,  le  plaçait  sur  son  cheval  et 
allait  le  j'Her  au  fond  d'un  précipice  entre  Iluelgoat  et  Poullaouën.  Un 
soir  qu'il  y  avait  fêle  chez  Dahut,  un  étranger  se  présenta,  accompagné 
d'un  petit  sonneur  qui  joua  un  passe-pied  infernal  si  puissant  que 
Dahut  et  ses  gens  se  mirent  à  danser  comme  les  tourbillons  de  la  mer; 
l'inconnu  en  profita  pour  enlever  les  clefs  d'argent  des  écluses  et  pour 
s'échapper.  C'est  alors  que  saint  Corentin  vint  trouver  Grallon  dans  le 
palais  où  il  était  isolé,  et  lui  dit  que  la  ville  allait  être  livrée  au  démon. 

1.  De  Vanthenlkilédes  chants  du  Karzfiz  Iheiz,  Saint  Brieuc,  1872,  in-8".  p.38-:i9  Le 
gwerz  du  Fioi  Grallon  et  de  Keris,  devenu  trt's  populaire  en  Ba^se-lîretHgiie,  qui  y  a 
été  ctianté,  qui  y  a  circulé  à  l'état  de  plaquette,  est  un  pastictie  très  bien  fait,  dont 
l'auteur  est,  dit-ou,  Olivier  Souvestre,  neveu  d'Emile  ;  s'il  n'a  aucune  importance 
comme  document,  il  a  certainement  contribué  à  la  ditlusion  de  la  légende  (V. 
Annuaire  de  Brelafjne,  1897,  p.  350). 

2.  Cambrj'.   Vo>/<ir/e  dans  le  Finistère,  éd.  Fréminville,  p.  307. 

4 


50  LES  ENVAHISSEMENTS    DE  LA    MER 

Le  roi  appela  ses  serviteurs,  prit  son  trésor,  monta  sur  son  cheval  noir 
et  marcha  à  la  suite  du  saint.  Au  moment  où  ils  passaient  devant  la 
digue,  on  entendit  un  sourd  mugissement  :  l'étranger,  qui  a\ait  repris 
sa  forme  de  démon,  était  occupé  à  ouvrir  toutes  les  écluses,  et  la  mer 
descendait  déjà  en  cascade  sur  la  ville.  Saint  Corentin  dit  à  Grallon  de 
fuir,  et  il  s'élança  vers  le  rivage  :  son  cheval  traversa  ainsi  les  rues, 
poursuivi  par  les  flots  et  toujours  les  pieds  de  derrière  dans  la  vague. 
Quand  il  passa  devant  le  palais  de  Dahut,  celle-ci  s'élança  derrière  son 
père;  le  cheval  s'arrêta  subitement  et  l'eau  monta  jusqu'aux  genoux 
du  roi  ;  il  appela  à  son  secours  Corentin,  qui  lui  dit  :  «  Secouez  le  péché 
que  vous  portez  derrière  vous,  et  par  le  secours  de  Dieu  vous  serez 
sauvé.  »  Comme  Grallon  hésitait,  le  saint  toucha  de  sa  crosse  d  evêque 
l'épaule  de  la  princesse,  qui  glissa  dans  la  mer  et  disparut  au  fond  du 
goutTre,  appelé  depuis  le  gouffre  d'Ahès.  Le  cheval  délivré  s'élança  en 
avant  et  atteignit  le  rocher  de  Garrec  où  l'on  voit  encore  la  marque 
d'un  de  ses  fers.  Le  roi  tomba  à  genoux  pour  remercier  Dieu  ;  mais 
quand  il  se  retourna,  à  la  place  de  l'opulente  cité^  on  ne  voyait  plus 
qu'une  baie  profonde  qui  retlétait  les  étoiles  '. 

De  tous  les  récits  qui  racontent  la  submersion  de  la  ville  d'Is,  celui 
de  Souvestre  (1844)  est  le  plus  complet  et  le  plus  connu.  Il  est  même 
si  bien  agencé,  il  contient  tant  de  circonstances  merveilleuses  que  si, 
après  en  avoir  goûté  le  charme  littéraire,  on  l'examine  d'un  peu  près, 
on  ne  peut  guère  s'empêcher  de  le  considérer  comme  une  adaptation 
d'un  thème  traditionnel,  très  travaillée,  très  ciselée,  très  bien  venue,  et 
il  semble  légitime  d'émettre  des  doutes  sur  la  popularité  de  tous  les 
épisodes,  et  ils  sont  assez  nombreux,  que  l'on  ne  rencontre  ni  dans 
Albert  Le  Grand,  ni  dans  Cambry,  ni  dans  les  écrivains  qui,  postérieu- 
rement au  Foijer  breton,  ont  recueili,  de  bonne  foi,  sur  le  littoral  de  la 
Bretagne,  les  traditions  des  villes  disparues.  On  peut  supposer  que 

\.  Le  Foyer  Breton,  éd.  in-18,  t.  I,  p.  235-243,  l'«  édit.,    p.  119-127. 

Dana  une  version  que  l'auteur  dit  avoir  recueillie  oralement,  on  rencontra 
dépouillés  de  leurs  embellissements,  plusieurs  traits  du  récit  de  Souvestre;  mais  il 
n'est  pas  certain  que  le  livre  de  l'écrivain  romantique,  qui  a  été  très  répandu  eu 
Bretagne,  n'ait  pas  influé  quelque  peu  sur  la  tradition.  Le  diable  sous  la  forme  d'un 
beau  jeune  homme,  persuada  à  Dahut  de  soustraire  à  son  père  les  clés  d'or  qui 
fermaient  les  écluses,  également  en  or,  pratiquées  dans  une  immense  jetée  qui 
défendait  la  ville,  en  prétendant  qu'il  voulait  faire  une  expérience  sur  la  sécurité 
que  ces  écluses  pouvaient  présenter  pour  la  cité.  D'après  cet  auteur,  un  vieux 
gwers;  disait  que  saint  Guénolé  avait  assommé  Dahut  avec  un  bâton.  (G. -P.  de 
Pitalongi.  Les  Bigoudens,  p.  497-498.) 

Suivant  un  passage  de  Guionvac'li,  qui  semble  rapporter  une  tradition  du  Morbi- 
han, il  existait  un  puits  merveilleux  dans  la  ville  d'Is,  et  ce  fut  lui  qui  lança  des 
montagnes  d'eau,  comme  un  volcan  vomit  des  llammes,  sur  la  ville  coupable.  (L. 
Kerardven.  Guionvacli,  p.  298.)  Une  légende  recueillie  par  M.  Le  Carguet  dit  qu'il  y 
avait  douze  écluses  qui  la  défendaient  contre  la  mer,  et  que  la  plus  grande  s'appe- 
lait le  Puits.  [Légendes  de  la  ville  d'Is,  p.  33). 


LA   VILLE  d'iS  51 

même  en  réunissant,  avec  un  enchaînement  logique,  les  versions  dont 
il  avait  puavoir  connaissance,  Souveslre  ne  serait  pas  arrivé  à  ren- 
contrer une  si  grande  abondance  d'incidents  merveilleux.  11  en  est  que 
lui  seul  a  rapportés,  et  dont  l'origine  bretonne  est  au  moins  probléma- 
tique ;  à  d'autres  il  a  fait  subir,  pour  embellir  son  récit,  une  certaine 
déformation.  Tel  semble  être  le  cas  d'un  épisode  que  Boucher  de  Perthes 
nous  a  conservé  sans  le  rattacher  à  Keris  :  Ahès,  et  selon  d'autres 
Dahut,  eut  plusieurs  maris  :  après  la  première  nuit  des  noces,  elle  les 
faisait  jeter  dans  un  goutTre  qu'on  voit  encore  à  Pontaven,  près 
d'Huelgoat'.  11  n'est  pas  impossible  que  Souvestre,  qui  se  préoc- 
cupait avant  tout  de  plaire  au  public,  ait  cru  l'intéresser  davantage 
en  transformant  la  princesse  bretonne  en  une  sorte  de  Marguerite 
de  Bourgogne  ;  le  succès  retentissant  de  la  Tour  de  Nesle  (1832)  venait 
justement  de  rappeler  l'attention  sur  cette  ancienne  légende  parisienne. 
Le  masque  magique,  qui  après  avoir  servi  de  déguisement  aux  amou- 
reux de  Dahut,  se  resserre  automatiquement  pour  les  étrangler,  ne  figure 
pas  dans  les  traditions  armoricaines,  et  je  ne  sais  où  Souvestre  a  pu 
le  prendre.  Le  déguisement  du  démon  en  beau  prince  était  courant 
dans  la  littérature  romantique  ;  il  figure  dans  l'opéra  de  Meyerbeer 
(1831)  et  l'un  des  couplets  de  la  ballade  de  Robert  le  Diable  ressemble 
assez  à  l'arrivée  de  l'étranger  au  palais  de  Dahut  : 

Quand  viot  à  la  rour  de  son  père 
Un  prince,  un  héros  inconnu, 
Et  Berthe  jusqu'alors  si  fière, 
Daniour  sentit  sou  cœur  ému  ; 
Funeste  erreur,  fatal  délire, 
Car  ce  guerrier,  c'était,  dit-on. 
Un  tiabitant  du  sombre  empire. 

L'épisode  des  clés  est  moins  suspect,  quant  au  fond,  puisqu'elles 
figurent  dans  la  version  d'Albert  Le  Grand,  expliquée  par  la  note  de 
Kerdanet,  et  dans  le  récit  de  la  submersion  d'une  contrée  de  la  Manche 
que  l'on  verra  plus  loin  ;  mais,  dans  le  Barzaz-Breiz  lui-même,  elles 
ne  sont  pas  en  la  possession  de  la  princesse  qui,  avant  d'ouvrir  les 
écluses,  est  obligée  de  les  dérober  à  son  père. 

Postérieurement  au  Foyer  Breton,  la  légende  dis  n'a  été  retrouvée 
qu'à  l'état  fragmentaire,  et  F. -M.  Luzel  dans  sa  longue  enquête,  n'en  a 
rencontré  que  des  débris,  qu'il  n'a  pas  jugés  dignes  de  figurer  dans  ses 
recueils.  Gomme  ces  divers  récits  ont  une  grande  parenté,  que  les 
narrateurs  placent  la  ville  d'Is  sur  la  côte  de  Tréguier  ou  dans  la  baie 
de  Douarnenez,  je  réunis  les  épisodes  des  deux  groupes,  en  ayant  soin 
toutefois  de  dire  celui  auquel  il  se  rattache. 

1.  Boucher  de  Perthes.  Chants  armoricains,  p.  248. 


52  LES  ENVAHISSEMENTS   DE    LA  MER 

A  Audierne  on  raconte  que  la  merveilleuse  cité  occupait  tout  l'espace 
compris  entre  Penmarc'h  et  le  Raz,  et  qu'elle  avait  neuf  lieues  de  tour  '  ; 
une  femme  de  Penvenan  (C6tes-da->'ord  lui  attribuait  une  étendue 
encore  plus  considérable  :  elle  allait  de  Douarnenez  au  Port-Blanc  ;  les 
Sept  Iles  en  sont  les  ruines  ;  elle  avait  cent  cathédrales  et  dans  chacune 
d'elles  c'était  un  évêque  qui  officiait"-.  Les  marins  de  Tréguier  croient 
qu'elle  était  située  dans  leur  voisinage  :  quelques-uns  la  placent  aux 
Triagoz  ;  d'après  les  hajbitants  de  Penvenan,  elle  était  à  l'endroit  où  se 
trouve  maintenant  la  grève  désolée  de  Trestel,  et  les  empreintes  qu'on 
y  voit  sur  les  rochers  sont,  pour  les  uns  les  fers  du  cheval  du  diable, 
pour  les  autf€s  ceux  du  roi  Grallon  %  ce  qui  suppose  une  légende  ana- 
logue à  celle  rapportée  par  Cambry. 

Si  les  récits  populaires  parlent  avec  peu  de  détails  des  débordements 
d'Ahès,  que  le  P.  Albert  Le  Grand  appelle  pourtant,  sans  rapporter 
aucun  fait,  la  fille  impudique  de  Grallon,  elle  aurait  été,  d'après  un 
livre  récent,  impie  et  magicienne,  comme  l'Héloïse  du  Barzaz-Breiz  : 
quarante  seigneurs  aux  manteaux  de  pourpre  se  rendaient  chaque 
matin  à  la  messe  de  Lanval  et  communiaient  tout  exprès  pour  lui 
rapporter  des  hosties  *. 

Suivant  une  opinion  qu'on  retrouve  au  sud  du  Finistère  et  sur  le 
littoral  de  la  Manche  bretonne,  la  ville  d'Is  n'a  pas  été  bouleversée 
par  la  mer,  mais  seulement  recouverte  par  ses  eaux  ;  elle  subsiste 
enchantée  au-dessous  des  flots,  qui  semblent  même  former  au-dessus 
d'elle  une  sorte  de  voûte.  Bien  que  cette  conception  soit  vraisembla- 
blement plus  ancienne,  la  première  trace  écrite  ne  remonte  guère  qu'à 
1830:  ses  habitants  passaient  alors  pour  y  jouir  depuis  plusieurs  siècles 
d'une  jeunesse  éternelle  ■.  D'après  les  traditions  postérieures,  ils  n'ont 
pas  changé  depuis  le  moment  de  la  catastrophe  ;  dans  le  Trécorrois  on 
dit  que  lorsqu'elle  fut  engloutie,  chacun  garda  l'attitude  qu'il  avait  et 
continua  de  faire  ce  qu'il  faisait  à  ce  moment,  et  cela  durera  ainsi 
jusqu'à  ce  que  la  ville  ressuscite  et  que  ses  habitants  soient  délivrés  ^ . 

On  pourrait,  au  moyen  de  certains  actes,  difficiles,  il  est  vrai,  la 
faire  redevenir  ce  qu'elle  était  à  l'époque  lointaine  de  sa  punition. 
D'après  une  légende  qui  fut  racontée  vers  1830,  par  un  vieillard,  à 
un  homme  aujourd'hui  sexagénaire,  cette  résurrection  aurait  été  prédite 
le  jour  même  du  désastre.  Lorsque  Grallon  eut  pris  pied  sur  un  rocher 
avec  saint  Guénolé,  le  saint  dit  la  messe  sur  Técueil.  et  le  roi  la  lui 

1.  H.  Le  Carguet,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  VI,  p.  65i. 

2.  A.  Le  Braz.  Im  Léginde  de  la  Mort,  t.  II.  p.  38. 

3.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  299-300. 

4.  Ch.  Le  Goffic.  Sur  la  côte,  p.  131. 

5.  Boucher  de  Perlhes.  Chants  armoricains,  p.  94. 

6.  A.  Le  Braz,  t.  II,  p.  39. 


LA    VILLE  D  IS  53 

répondit.  A  la  communion,  le  saint,  inspiré,  dit  à  Grallon  :  «  Le 
sang  du  Christ  a  sauvé  le  monde,  une  goutte  de  sang  divin  pourra 
aussi  racheter  la  ville  d'Is  ».  Et  il  lança  le  calice  à  la  mer.  Le  saint  eut 
alors  une  révélation  ;  La  ville  d'Is  resterait  vivante  sous  les  flots,  dans 
Tétat  où  elle  se  trouvait  lorsque  Grallon  l'avait  quittée.  Elle  reparaîtrait 
pour  faire  pénitence,  après  que  le  sang  du  Christ,  répandu  par  Guénolé 
dans  la  mer,  aurait  été  recueilli  et  sa  messe  achevée.  Après  la  mort 
du  saint,  le  jour  anniversaire  de  la  catastrophe,  on  la  recommençait 
dans  la  cathédrale,  et  à  la  communion,  l'officiant  se  rendait  sur  la 
plate-forme,  puis,  après  avoir  achevé  la  communion,  il  lançait  dans 
l'espace  le  calice  portant  les  traces  du  précieux  sang.  La  foule  se 
précipitait  pour  le  recevoir.  Si  l'on  avait  pu  atteindre  le  vase  avant 
qu'il  eût  tombé  à  terre  et  le  porter  intact  jusqu'à  la  baie  de  Douarnenez, 
pour  le  précipiter  dans  la  mer,  le  prêtre  eût  achevé  la  messe  de 
saint  Guénolé,  et  Is  serait  revenue  à  la  vie,  aussi  belle  qu'elle  était 
autrefois  '.  La  dernière  partie  de  ce  récit  est  la  déformation  populaire 
d'une  cérémonie  qui  avait  lieu  avant  la  Révolution,  le  jour  de  la  Sainte 
Cécile.  A  deux  heures  de  l'après-midi,  le  clergé  se  rendait  sur  la  plaie- 
forme  où  se  trouvait  la  statue  équestre  de  Grallon,  et  y  chantait  un 
hymme,  pendant  que  le  valet  de  ville,  monté  en  croupe,  versait  une 
rasade,  la  présentait  au  roi,  l'avalait,  puis  lançait  le  verre  dans  la 
place.  On  se  précipitait  pour  le  recevoir.  Celui-  qui  le  rapportait  sans 
qu'il  fût  rompu  devait  avoir  une  gratification  de  cent  écus-. 

Le  plus  ordinairement,  la  résurrection  d'Is  est  subordonnée  à  l'achè- 
vement d'une  messe  sous-marine.  On  raconte  à  Audierne  qu'un  prêtre 
lisait  la  messe  au  moment  de  la  catastrophe;  il  la  continue 
encore;  mais  il  ne  peut  la  terminer,  car  il  n'y  a  personne  pour  la  lui 
répondre.  Si  un  vivant  faisait  le  répons  au  verset  où  il  s'est  arrêté,  la 
cité  d'Is  reviendrait  sur  l'eau  dans  l'état  où  elle  se  trouvait  au  moment 
du  désastre  •'. 

Quelques  vivants  ont  pu,  en  pénétrant  sous  les  eaux  d'une  façon 
miraculeuse,  assister  à  la  messe  qui  se  célèbre  encore  dans  la  ville 
enchantée.  Suivant  une  légende  recueillie  en  1885,  un  bateau  pêcheur 
de  Douarnenez  avait  mouillé  l'ancre  au  milieu  delà  baie  des  Trépassés, 
et  n'avait  trouvé  de  fond  qu'en  mettant  bout  à  bout  toutes  les  cordes 
du  bord  ;  après  de  vains  efforts  pour  la  retirer,  comme  le  patron  était 
bon  nageur,  il  se  laissa  glisser  le  long  du  câble,  et  après  une  longue 
descente,  il  vit  son  ancre  accrochée  à  la  queue  du  coq  doré  d'un  clocher. 
L'idée  lui  vint  d'entrer  à  l'église  pour  y  dire  ses   prières  ;    elle   était 


1.  H.  Le  Carguet.  Légendes  de  la  ville  d'Is,  p.  31-33. 

2.  Cambry.  Voyage  dans  le  Finistère,  p.  329. 

3.  H.  Le  Carguet,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  Vi,  p.  654. 


54  LES    ENVAHISSEMENTS    DE    LA    MER 

pleine  de  monde  et  un  prêtre  y  célébrait  la  messe.  Il  le  vit  se  détourner 
en  disant  à  diverses  reprises  :  Dominus  vobiscum  ;  personne  ne  lui 
répondant,  le  marin  se  pencha  vers  son  voisin  de  stalle  pour  lui 
demander  pourquoi  lenfant  de  chœur  ne  faisait  pas  le  répons  :  il  était 
en  face  d'un  mort,  et  tout  autour  de  lui  étaient  des  morts,  habillés 
comme  des  gens  d'autrefois.  Le  prêtre  lui-même,  un  mort,  s'était 
avancé  au  coin  des  marches  de  l'autel,  répétant  toujours,  mais  cette 
fois  sur  un  ton  de  menace,  et  en  semblant  s'adresser  au  patron:  Domi- 
nus vobiscum.  Celui-ci  se  sauva  épouvanté,  et  comme  il  arrivait  sous  le 
porche,  une  vieille  lui  saisit  le  bras  en  lui  disant  avec  un  air  irrité  que 
s'il  avait  répondu  au  prêtre  lorsqu'il  était  dans  l'église,  il  aurait  sauvé 
tous  les  assistants.  Ceux-ci  étaient  à  la  messe  quand  la  ville  d'Is  avait 
été  engloutie  pour  ses  péchés.  Quand  cette  messe  sera  achevée,  Is 
reparaîtra  pour  faire  pénitence  '.  D'après  une  variante  de  Douarnenez, 
c'est  un  plongeur  qui  trouve  l'ancre  engagée  dans  les  barreaux  de  la 
fenêtre  d'une  église,  et  qui  voit  par  le  vitrail  la  foule  agenouillée,  et  le 
prêtre  à  l'autel  qui  demandait  un  enfant  de  chœur  pour  répondre  la 
messe.  Les  marins  ayant  été  raconter  la  chose  au  recteur,  celui-ci 
répondit:  «  Vous  avez  vu  la  ville  d'Is;  si  vous  vous  étiez  proposé  au 
prêtre  pour  répondre  la  messe,  la  ville  d'Is  toute  entière  serait  ressus- 
citée  des  flots  et  la  France  aurait  changé  de  capitale^  ». 

D'autres  actes  peuvent  amener  la  résurrection  de  la  cité  enchantée  ; 
on  raconte  dans  la  baie  d'Audierne  qu'elle  se  produirait  si  un 
vivant,  descendu  sous  les  flots,  mettait  une  pièce  de  monnaie  réelle 
dans  la  lasse  que  lui  présente  le  bedeau  vers  la  fin  de  la  messe. 
Un  navire  chargé  de  vin  était  en  panne,  faute  de  vent,  dans  la  baie 
des  Trépassés,  lorsqu'on  vit  sortir  de  l'eau  un  homme  vêtu  d'un  cos- 
tume que  personne  ne  connaissait.  Il  monta  à  bord,  et,  s'adressant  au 
capitaine,  demanda  à  acheter  une  barrique  devin;  le  marché  conclu,  il 
lui  dit  de  jeter  la  barrique  à  l'eau,  pour  qu'elle  aille  chez  lui  au  fond  de 
la  mer,  et  que  c'est  là  qu'il  recevra  son  paiement.  Il  se  précipite  alors 
dans  les  flots,  et  le  capitaine  s'y  lance  à  sa  suite  :  après  une  longue 
descente  dans  les  ténèbres,  il  finit  par  voir  au-dessous  de  lui  une 
petite  lumière  qui  grandit  peu  à  peu  ;  ils  continuent  à  plonger,  et 
bientôt,  comme  dans  un  brouillard,  apparaissent  des  clochers  et  des 
maisons  ;  ils  descendent  toujours,  le  brouillard  se  dissipe,  età  leurs  yeux 
se  montre  une  ville  éclairée,  plus  grande  même  que  Paris.  Us  entrent 
dans  une  cathédrale  dont  le  portail  était  ouvert  ;  elle  était  pleine  de 
monde  et  à  l'autel  un  prêtre  disait  l'office  des  morts.  Il  était  rendu  à  la 
Préface,  mais  personne  ne  répondait  à  VOrate  fraires.  Le  bedeau  com- 

1.  H.  Le  Carguet.  Légendes  de  la  ville  dis,  p.  1-5. 

2.  A.  Le  Braz.  La  Légende  de  la  Mort,  t.  II,  p.  37. 


LA    VILLE    d'iS  55 

mença  la  quête  pour  les  lr('passés,  et  chacun  des  assislanls  mit  dans  la 
tasse  des  sous,  de  l'argent  et  de  for,  mais  ces  pièces  ne  faisaient  aucun 
bruit  en  tombant.  Quand  le  bedeau  passa  devant  le  marin,   colui-ci  ne 
donna  rien,  n'ayant  pas  d'argent  dans  ses  poclies,  et  alors  il  entendit 
des  cris  lamentables  et  vit  pleurer   tous  les    assistanis.   Lorsque  le 
prêtre  eut  chanté  Vite  missa  est,  auquel   personne  ne  répondit,   il  vit 
tout  le  monde  sortir  de  l'église,  et  il  interrogea  son  compagnon,  qui 
lui  dit  :  «  C'est  ici  la  ville  d'Is  ;   quand  elle  fut   engloutie,  nous   étions 
en  prières,  et  elles  furent  exaucées.  Is  ne  doit  pas  périr.  Elle  restera 
sous  les  flots  jusqu'à  ce  qu'un  vivant  vienne  la  délivrer.  J'étais   allé  te 
chercher  pour  cela.  Si  tu  avais  mis  à  la  quête  seulement  un  liard,  ton 
oCfrande  eût  sufli  pour  finir  de  racheter  les  crimes  d'Is,  et  elle   serait 
revenue  sur  l'eau  avec  toute  sa  splendeur,  dans  l'état  où  elle  se  trouvait 
quand  elle  fut  engloutie  '  ».  La  possibilité  de  racheter  la  ville  submergée 
au  moyen  dune  pièce  de  monnaie  réelle   est  aussi  connue  au   nord  de 
Bretagne.   Une  femme  de  Pleumeur-Bodou,  qui    était  allée   puiser  de 
l'eau  de  mer  dans  la  grève,  vit  tout  à  coup  surgir  devant  elle  un  por- 
tique immense.  Elle  le  franchit  et  se  trouva  dans  une  cité  splendide, 
où  les  marchands  se  tenaient  sur  leurs  portes  en    lui  ofîrant  des  mar- 
chandises. Elle    finit  par    répondre  à   l'un  d'eux  qu'elle  n'avait  pas  un 
liard  en  poche  ;  le  marchand  lui  dit  que  si  elle  avait  acheté  seulement 
pour  un  sou  de  quelque  chose,  tous  auraient  été- délivrés.  Dès  qu'il  eut 
parlé  la  ville  disparut.   Suivant  deux  légendes,  il  semble  que  l'enchan- 
tement peut  être  détruit  par  une  simple  parole   prononcée  en  certaine 
circonstance     par     un    vivant.    Deux   jeunes    gens    qui  coupaient  du 
goémon    sur   la   grève    ayant  refusé  à  une  très  vieille  femme  de  porter 
à  sa  demeure  un  faix  de  bois  mort,  elle  s'écria  :  «  Maudits  soyez-vous! 
si  vous  m'aviez  répondu  :  oui,  vous  auriez  ressuscité  la  ville  d'Is  -  ».  Une 
femme  de  Lannion  racontait  que  Keris  était  à  Jeaudit.  Un  jour   que  le 
Juif- Errant  faisait  sa  tournée  en  Bretagne,  il    rencontra    sur   la    route 
de  Koz-Guéodet    un  paysan  qui  se  rendait  au    marché  ;  ils    lièrent 
conversation  et  arrivèrent  au  milieu  d'une  grande  foire,    où  le  paysan 
vit  des  merveilles.  L'heure  vint   à   sonner,    et    le    Boudedeo   disparut 
soudain,  pendant  que  son  compagnon  considérait  les  marchandises  et 
le  marché.  Sept  ans  après  repassa  le  Juif-Errant,  et  revoyant  le  paysan 
à  l'endroit  où  il  l'avait  quitté,  il  lui   dit:  «  Sais-tu  qu'il  y  a  sept  ans 
que  je  t'ai  laissé  là  ?  — Alors,  repartit  l'autre,  on  doit  être  chez  moi 
bien  inquiet.  »  Le  charme  cessa  tout-à-coup,  et  ils  se  retrouvèrent  sur 
le  chemin  de  Koz-Guéodet,   revenant  de    la  ville  dis.  Elle   est  restée 
depuis  sous  les  flots,  parce  que  le  visiteur,  muet  d'étonnement,  n'avait 

1.  H.  Le  Carguet.  Légendes  de  la  ville  dis,  p.  6-12. 

2.  A.  Le  Braz.  La  Légende  de  la  Mort,  t.  II,  p.  42,  44. 


56  LES    ENVAHISSEMENTS    DE    LA    MER 

pas  eu  la  pensée  d'en  interroger  les  liabilanls  et  de  rompre  le  charme 
en  faisant  retentir  dans  ce  lieu  une  voix  humaine,  pendant  rabséncê 
fatidique  du  Juif-Errant*. 

Ailleurs  on  assure  que  s'il  se  trouvait  un  plongeur  assez  audacieux 
pour  aller  mettre  en  branle  le  bourdon  de  Ker-Is,  la  ville  renaîtrait 
dans  toute  sa  splendeur  à  la  surface  des  flots  qui  l'ont  engloutie  "^ 

A  l'époque  des  grandes  marées,  il  peut  être  donné  de  voir  émerger 
tout  à  coup,  mais  pour  un  instant  seulement,  des  cheminées,  des 
pignons  de  maisons  et  jusque  des  escaliers  tournants  dont  chaque 
marche  est  pour  le  moins  haute  d'une  coudée  '.  D'autres  ont  vu  s'élever 
la  cité  au-dessus  des  eaux  ;  la  mère  d'une  femme  du  Port-Blanc  qui 
jouit  de  ce  spectacle,  entendait  distinctement  le  son  des  cloches  et  le 
murmure  de  la  foule  dans  les  rues.  Un  marin  qui  naviguait  avec  un 
mousse  dans  une  bar([ue,  jeta  l'ancre  à  mi-chemin  de  la  côte  aux  Sepl- 
Iles  ;  le  patron  s'endormit,  et  le  bateau  se  trouva  à  sec.  Le  mousse  fut 
bien  surpris  en  voyant  tout  autour,  non  pas  des  goémons,  mais  un 
champ  de  petits  pois.  Il  cueillit  un  grand  nombre  de  cosses  vertes,  et 
quand  le  patron  se  réveilla,  il  comprit  qu'il  avait  mouillé  dans  la  ban- 
lieue de  Ker-Is,  là  où  les  maraîchers  de  la  grande  ville  avaient  autrefois 
leurs  cultures  ^. 

Il  semble,  d'après  la  plupart  des  légendes  que  la  cité  d'Is  soit  en 
quelque  sorte  prisonnière  sous  les  eaux,  et  que  si  certaines  conditions 
s'accomplissaient,  elle  reviendrait  à  son  état  primitif,  telle  qu'elle  se 
trouvait  lorsqu'elle  fut  engloutie.  Elle  subit  un  enchantement  analogue 
à  celui  que  la  Belle  au  bois  dornianl  a  rendu  célèbre.  Dans  son  intro- 
duction à  la  Légende  de  la  Mort  en  Basse-Bretagne,  Léon  Marillier 
avait  émis  sous  une  forme  hypothétique  l'idée  que  la  ville  d'Is  pouvait 
bien  être  une  demeure  sous-marine  des  morts  *.  Une  légende,  isolée  il 
est  vrai,  publiée  postérieurement,  se  rattache  à  cette  opinion  :  d'après 
elle,  les  morts  habitent  sous  les  eaux  une  grande  ville  engloutie,  dont 
les  palais  et  les  clochers  reparaissent  une  fois  tons  les  sept  ans,  le 
matin  de  Pâques,  au  moment  de  l'élévation  ;  c'est  la  ville  d'Is,  si  vaste 
et  si  peuplée,  qu'elle  allait  de  l'île  de  Batz  aux  Epées  de  Tréguier. 


1.  N.  Quellieo,  Chansons  et  danses  des  Bretons,  p.  27. 

2.  A.  Le  Braz.  Au  pays  des  pardons,  p.  152.  Bien  des  geos  prétendent  entendre 
les  cloches  dis  ;  elles  ne  figurent  que  dans  des  légendes  modernes,  qui  se  sont 
formées  peut-être  depuis  qu'on  a  placé  des  .signaux  sonores  dans  la  baie  de  D.juar- 
nenez  et  aux  autres  endroits  où  la  légende  place  Ker-ls. 

3.  L.-F.  Sauvé,  in  Mélusine,  t.   11,  col.  331. 

4.  A.  Le  Braz,  l.a  Légende  de  la  Mort,  t.  Il,  p.  40-41. 

5.  Les  bateaux  dans  le  Haz-de-Sein  naviguent  au-dessus  d'Is  et  de  ses  habitants 
noyés  comme  au-dessus  d'un  cimetière.  (H,  Le  Carguet,  in  Reo.  des  Trad.  pop,,  t 
VI,  p.  655). 


LA    VILLE    d'iS  57 

Trente  évêques  la  desservent,  et  quand  ils  disent  la  messe,  on    entend 
distinctement  le  son  des  cloches  sous  la  mer  '. 

Dans  ce  récit,  comme  dans  deux  versions  rapportées  ci-dessus,  les 
évêques  ou  les  prêtres  d'Is  célèbrent  sous  les  flots  une  messe  qui 
présenté  des  analogies  avec  celle  que,  sur  terre,  des  prêtres  fantômes 
sont  condamnés  à  revenir  dire  dans  des  églises,  parfois  en  présence 
d'une  nombreuse  assemblée  de  trépassés.  Or  aucun  d'eux  ne  peut 
répondre  cette  messe,  et  le  prêtre  n'est  relevé  de  sa  pénitence  que 
orsqu'un  vivant,  qui  seul  a  qualité  pour  lui  donner  la  réplique,  a  eu 
ïe  courage  de  lui  rendre  ce  charitable  service.  Dans  cette  conception, 
qui  n'est  pas  indiquée  avec  une  grande  netteté,  la  ville  engloutie  est 
une  cité  où  les  morts  restent  jusqu'à  la  fin  des  temps,  dans  un  état 
qui  n'est  pas  tout  à  fait  la  mort  réelle,  mais  une  période  de  transition 
entre  une  vie  en  quelque  sorte  suspendue  et  la  mort  définitive.  Une 
autre  idée,  chère  au  patriotisme  des  Bretons,  et  qui  est  plus  répandue, 
leur  fait  espérer  une  résurrection  totale  de  la  superbe  cité  d'Is,  égale 
au  moins  à  Paris,  qui  gît  sous  les  flots,  dans  une  sorte  de  catalepsie 
enchantée.  On  disait  même  au  commencement  du  xix*  siècle  que  celui 
qui  aurait  le  bonheur  d'apercevoir  le  premier  sa-  tour  deviendrait 
souverain  de  la  ville  et  de  tout  son  territoire-.  D'après  une  note,  sans 
indication  de  provenance  locale,  cette  royauté  est  promise  à  celui  qui 
verra  alors  la  flèche  ou  qui  entendra  le  son  des  cloches  de  la  Ker-Is 
ressuscitée  *. 

D'autres  légendes,  assez  frustes,  apparentées  à  celle  d'Is,  ont  été 
recueillies  sur  la  côte  bretonne,  entre  Douarnenez  et  l'embouchure  de 
la  Loire.  On  raconte  à  Quiberon  que  la  ville  dAise,  nom  qui  est  une 
déformation  d'Is,  se  trouvait  sur  le  plateau  des  Bervideau.x,  à  l'Ouest 
et  à  dix  kilomètres  de  Port-Blanc,  aujourd'hui  couvert  de  trois  mètres 
d'eau  par  les  plus  basses  marées.  Les  habitants  venaient  à  la  messe,  k 
Kermorvan,  dans  la  presqu'île,  montés  sur  des  ânes,  en  passant  sur  une 
chaussée  de  galets.  Dans  quelques  villages  du  Morbihan,  on  dit  encore 
en  proverbe,  pour  désigner  un  homme  robuste  :  Fort  comme  un  gars 
de  Berbido  ^. 

Suivant  une  tradition  des  environs  de  Lorient,  les  rochers  «  les 
Errants  »  situés  à  l'entrée  de  la  rade,  étaient  autrefois  réunis  à  la 
pointe  de  Gàvre  par  une  langue  de  terre  sur  laquelle  s'élevaient 
quelques  maisons  et  une  église.  Le  village  fut  englouti  sous  les  tlots, 

1.  Gh.  Le  Goffic.  Su)-  la  côte,  p.  61. 

2.  Boucher  de  Perthes.   Chants  armoricains,  p.  94.  note. 

3.  A  Le  Braz.  La  Léç/ende  de  la  Mort,  t.  II,  p.  41. 

4.  Z.  Le  Rouzic,  ia  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  142  ;  L.-F.  Sauvé,  in  Mélu- 
sine,  t.  H,  col.  332. 


58  l'KS  ENVAHISSEMENTS    DE   LA   MEIl 

ol  Ions  les  ans  à  la  Cliaiuh'lciir,  los  rcinnics  (|ui  y  liahilaioiil  an  iiioincnl 
de  la  calaslrophe  rovonaicnl  à  l*oii-Louis  vemlre  (h^s  ciiaiulellcs  de 
résine  '. 

Knlre  la  pointe  de  Caslelii,  reinhoiiclinre  de  la  Vilaine  et  l'île  Dumet, 
une  ville  lut  jadis  snhinergée  dans  des  eireonslancos  analogues  à  celh^s 
qui  anienèrenl  la  dcslrnctiondis-.  Les  pèclienrs  de  la  Turhalle  racontent 
qu'une  ville,  plus  grande  (pie  l'ai'is,  existait  à  Ur'anda,  à  peu  de  dislance 
de  leur  i)orl,  el  ils  nionlrent,  à  des  endroits  (|ne  l'eau  recouvre,  des 
éeueils  (jui  sont  le  clocher  de  l'église  el  les  murs  de  la  cité  ;  l'ancien 
Piriac  est  sous  les  eaux,  mais  ruiné  ;  seul  le  tombeau  du  i-oi  Salomon 
a  été  épargné,  et  il  est  gardé  par  une  armée  de  Korrigans''. 

l)es  légemles,  jthis  rares  sur  le  littoral  hiclon  (ju*'  sur  ccdui  de  la 
Manche  française,  iiarlent  d'auli'es  envahissements  où  la  mer  l'ait 
disparaître,  non  plus  seulement  une  cité,  mais  tout  un  pays:  une 
contrée  fertile  et  peuplée  fut  submergée  à  cause  de  la  corruption  de  ses 
habitants,  el  on  voit  encore  les  débris  de  leurs  maisons  entre  la  terre 
ferme  el  l'archipel  des  (.llt'nans  \  Le  château  de  Trémazan,  bàli  à  sept 
lieues  du  rivage,  n'en  est  plus  aujourd'hui  qu'à,  sept  cents  pas  ".  La  mer 
n'a  pas  an  reste  achevé  son  oMivre  de  deslrnclion,  et  plusieui-s  cités 
sont  menacées  d'une  catastrophe  analogue  ti  celle  de  Keris.  C'était  pour 
la  conjurer  qu'une  bougie  brûlait  jour  el  nuit  ù  Notre-Dame  de  (înéodel 
de  Quiniper,  et  l'on  croyait  au  xviir  siècle,  qu(>  si  elle  venait  ;\ 
s'éteindre,  la  ville  disparaîtrait  sous  les  ean.v''.  Llle  a  cessé  d'être 
allumée  en  17*>3,  sans  amener  l'événement  redouté  ;  mais  Qnimper  est 
toujours  en  danger  :  la  ville  repose  sur  trois  piliers  de  sureau  ;  (juand 
ils  viendront  i\  manquer,  elle  sera  submergée''.  Celle  croyance  semble 
se  rattacher  ii  celle  d'après  hupielle  la  l<r(>tagne  est  sur  une  mer 
intérieure  (cf.,  T.  l,  p.  417). 

Les  vieux  marins  de  Locmaria(iuer  prédisent  que  leur  pays  sei-a  un 
jour  sous  les  eaux  *,  et  un  dicton  assure  que  "  (Ji'i  vivrait  assez  vieux, 
verrait  faire  de  IMogoir  une  île  >^  Un  autre  annonce  la  ruine  de  trois 
villes  bretonnes  : 


1.  Paul  Diverrt's,  in  Hev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p.  20. 
•2.  Paul  Sébillot.  Léi/einles  de  la  Mer,  t.   I,  p.  301. 

3.  Henri  (Juilgars,  in  Heviie  des  Trad.  pop.,  t.  XIV,  p.  614. 

4.  Comin.  lU'  feu  1..-K.   Sauvé. 

5.  Paul  Sébiliot.  Lé(/endes  de  la  Mer,  t.  1,  p.  305. 

6.  Caniliry.   Voyage  dans  le  Finistère,  p.  331. 

7.  Paul  Si'>billot.  i.  c,  p.  305. 

8.  Société  polyinathi(it/e  du  Morbihan,  1867,  p.  29  ;  cf.  aussi  la  légende  de  l'enfant 
que  l'on  doit  sacrifier  à  la  mer  pour  empêcher  le  pays  de  Vannes  détre  submergé 
(H.  Le  Norcy,  in  Hev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVlll,  p.  20). 


LES  nNVAHissrajhs  de  la  manche  i)9 

|{re«t  périra  submer^çé, 
iVlorlaix  incenrlié, 
Saint- l'ol  ormahlé  '. 

On  u  vu,  p.  54,  que   si  la  ville   d'Is   reparaissait  au  jour,  la  France 

changerait  de  capit.'ile  ;  suivant  un  dire  populaire  : 

(jiiiiiii]  rie»  flots  1»  érrierfçcra, 
l'aris  submerge;  sera^ 

A  Ouessant,  on  croit  que  cette  île  pîirtaf^'ira  le  sort  de  la  capitale  de 
la  France,  et  dans  le  même  moment;  la  traditifjn  ajoute  que  lirest  et 
Quimper,  lors  du  même  événement,  disparaîtront  sous  les  flots  ;  elle 
est  constatée  par  ce  proverbe  : 

Quand  la  ville  d'Is  des  Ilots  sortira, 
Brest  airifi  quOiiessant  H'aijiinera, 
Kt  Quimper  submergé  sera'. 


§   2.    LKS   ENVAHISSEMENTS    DE    LA    MANCFIE 

Sur  le  littoral  de  la  Manche,  aujourd'hui  de  langue  française,  mais 
où  un  dialecte  cfdtique  a  ét<i  parh'  jusque  vers  h;  dixième  siècle,  les 
légendes  des  envahissements  de  la  mer  sont  aussi  nombreuses  qu'en 
pays  bretonnant  :  elles  ne  parlent  pas  seulement  de  villes  englouties 
dans  des  circonstances  qui  raf)pellent  la  submersion  d'Is  ;  mais  aussi 
de  vastes  étendues  de  terrain  que  les  (lots  sont  venus  recouvrir.  ]Ji 
aussi  les  récits  populaires  ont  comme  point  de  départ  des  faits  réels. 
De  la  presqu'île  du  Cotentin  à  la  baie  de  Saint-Hrieuc,  le  rivage  a  subi, 
à  diverses  époques,  lointaintîs  déjà,  mais  pourtant  historiques,  de 
profondes  modifications.  Le  souvenir  en  est  resté  vivant  sur  nombre 
de  points  de  cette  longue  étendue  de  côtes.  Au  cap  Fréhel,  on  conserve 
la  tradition  du  temps  où  l'Amas  du  Cap,  îlot  maintenant  en  pleine  mer, 
et  le  rocher  du  Jars  se  touchaient  :  alors  toute  cette  falaise  abrupte  et 
dénudée  était  habitée  et  cultivée  :  on  montre  sur  un  rocher  l'empreinte 
d'une  charrue  qui  y  a  passé  autrefois.  Four  se  rendre  à  leur  demeure 
les  habitants  prenaient  un  sentier  qu'on  appelle  Sous  la  Rue.  Ailleurs 
on  prétend  qu'une  grande  route  allait  du  cap  Fréhel  à  Avranches,  en 
suivant  un  tracé  au-dessus  duquel  peuvent  aujourd'hui  naviguer  les 
plus  gros  vai.sseaux  K 

Des  récits  en  assez  grand  nombre  parlent  de  forêts  qui   occupaient 

1.  Paul  Sébiliot,  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  303,  304. 

2.  L.-K.  Sauvé.  Lavarou  Koz,  p.  165. 

3.  Paul  Sébiliot,  1.  c,  p.  304. 

4.  Paul  Sébiliot,  1.  c,  t.  1,  p.  234,  301,  306. 


60  LES  ENVAHISSEMENTS  DE   LA    MER 

autrefois  le  pays  que  recouvre  maintenant  la  mer  ;  parfois,  surtout 
aux  grandes  marées  d'équinoxe,  on  en  voit  des  vestiges  au  milieu  des 
sables  qu'elles  mettent  au  jour.  A  Saint-Briac  (lUe-et-Vilaine),  le  Juif 
Errant,  qui  y  passa  naguère,  dit  à  plusieurs  personnes  que,  lors  de  sa 
précédente  visite,  plus  de  mille  ans  auparavant,  on  y  voyait  une 
immense  forêt.  A  Châteauneuf,  sur  l'autre  rive  de  la  Rance,  le  même 
personnage  parla  de  celle  qui  s'étendait  aussi  dans  ces  parages  et  qui 
fut  engloutie,  parce  que  le  gouvernement  d'alors,  pour  délivrer  le  pays 
des  animaux  féroces  et  des  brigands  qui  l'habitaient,  fit  couper  la  digue 
qui  la  bordait  du  côté  de  la  mer.  On  raconte  à  Lancieux  qu'il  y  a  bien 
longtemps,  tout  l'espace  compris  entre  les  Ebihens  et  l'île  Agot  vers 
le  nord,  et  les  miellés  de  Lancieux  vers  le  sud,  était  occupé  par  une 
forêt  qui  s'appelait  le  Bois-Talard.  Le  sol  en  était  plus  bas  que  le 
niveau  de  la  mer  ;  mais  il  y  avait  des  Ebihens  à  l'île  Agot^  une  bande 
de  terrain  plus  élevée,  qui  formait  comme  une  digue  naturelle.  La  forêt 
était  remplie  de  bêtes  féroces  qui  ravageaient  tout,  et  l'on  ne  savait 
comment  s'en  débarrasser.  On  fit  une  coupure  dans  la  digue,  à  l'en- 
droit où  est  maintenant  la  Passe  Charlemagne.  La  mer  s'y  précipita, 
inonda  le  pays,  et  noya  presque  tous  les  fauves.  Mais  on  essaya  en 
vain  de  fermer  le  passage  qu'on  avait  ouvert.  L'eau  continua  d'aller 
et  de  venir,  agrandissant  l'ouverture  et  rongeant  la  terre  et  les  rochers. 
C'est  alors  qu'elle  forma  les  Ebihens,  les  rochers  des  Portes,  l'islet 
de  Saint-Briac  et  celui  de  Lancieux'. 

Une  autre  rupture  de  digue  causa  la  ruine  d'une  ville  appelée  Is,  qui 
se  trouvait  entre  Cézambre  et  Saint-Malo.  Une  digue  la  protégeait 
contre  la'mer,  qui  bordait  le  pays  où  est  maintenant  le  bourg  de  Cor- 
seul  ;  elle  longeait  la Jorêt  de  Siscey  dans  presque  toute  sa  longueur, 
puis  tournait  un  peu  à  gauche  pour  aboutir  au  rivage  de  Corseul.  11  y 
avait  entre  elle  et  la  forêt  un  bras  de  mer  qui  formait  comme  un  canal 
assez  large,  et  ceux  qui  allaient  d'une  ville  à  l'autre  en  passant  sur 
cette  digue,  bordée  de  chaque  côté  par  l'eau,  n'avaient  rien  à  craindre 
des  bêtes  féroces,  fort  nombreuses  dans  la  forêt.  Les  habitants  de 
Corseul,  qui  étaient  soumis  au  roi  d'Is,  se  révoltèrent  contre  lui.  Ils 
massacrèrent  même  ses  officiers  venus  pour  les  faire  rentrer  dans  le 
devoir,  puis,  lorsqu'ils  surent  que  le  roi  s'apprêtait  à  venger  leur  mort, 
ils  firent  une  trouée  dans  la  digue  ;  la  mer  s'y  engouCFra,  emporta  la 
levée,  submergea  la  ville  en  faisant  périr  presque  tous  ses  habitants  et 
détruisit  la  forêt.  On  voit  encore,  dit-on,  au  large  des  Ebihens  et  de 
l'Ile  .\got,  lorsque  l'eau  est  claire,  les  ruines  de  la  digue.  Mais  la  mer 


i.  Paul  Sébillot.  Traditions  de  la  Haute-Bretagne,  t.  I,  p.  364  ;  Légendes  de  la  Mer, 
t.  1,  p.  306. 


J 


LES  ENVAHISSEMENTS  DE  LA  MANCHE  61 

ayant  gagné  d'un  côté  par  cet  envaliisscment,  fut  obligée  do  perdre  do 
l'autre  ;  c'est  depuis  cette  époque  que  Corseul  n'est  plus  baigné  par  la 
mer  qui  ne  va  plus  aujourd'hui  que  jusqu'au  Guildo  '. 

De  nombreux  débris,  bien  connus  des  archéologues,  attestent  qu'une 
ville  importante  s'élevait  non  loin  de  l'emplacement  actuel  de  Corseul  ; 
le  bourg  est  à  80  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer,  et  les  cotes  les 
plus  basses  de  cette  commune  sont  supérieures  à  30  mètres  :  Corseul 
port  de  mer  ne  peut  appartenir  qu'à  la  légende  ;  pour  la  cité  entre 
Saint-Malo  et  Cézambre,  son  existence  est  moins  problématique,  sur- 
tout si  l'on  admet,  avec  quelques  auteurs,  qu'à  l'île  Harbour  se  trouvait 
le  havre  d'Aleth.  Il  est  vraisemblable  que  le  nom  d'Is  donné  à  cette 
ville  est  tout  moderne,  et  qu'il  lui  a  été  arbitrairement  attribué  par  des 
marins  qui  avaient  entendu  parler  de  la  capitale  fabuleuse  du  roi 
Grallon. 

Dans  presque  toutes  ces  légendes,  les  irruptions  de  la  mer  sont  cau- 
sées par  des  ruptures  de  digues,  pratiquées  volontairement  ;  mais  dont 
les  auteurs  ne  semblaient  pas  avoir  prévu  les  conséquences.  Je  ne 
connais  aucun  fait  historique  dont  la  tradition  ait  pu  s'inspirer,  même 
en  le  déformant.  Mais  il  existe,  du  Couesnon  à  la  baie  de  Cancale,  sur 
une  étendue  de  30  kilomètres,  des  digues  élevées  pour  reprendre  à  la 
mer  des  terrains  envahis  par  elle.  Peut-être,  antérieurement  à  l'époque 
où  elles  out  été  entreprises,  s'est-il  produit  des  ruptures  dans  d'autres 
levées  destinées  à  protéger  contre  les  flots  des  terrains  peu  élevés  au- 
dessus  d'eux.  Quant  à  la  digue  bordée  sur  ses  deux  côtés  par  les  eaux, 
elle  a  pu  être  suggérée  aux  conteurs  par  le  Sillon  de  Saint-iMalo,  qui 
jadis  présentait  cette  particularité. 

Bien  que  l'épisode  final  du  récit  qui  suit  rappelle  l'acte  coupable  de 
Dahut,  je  ne  pense  pas  qu'il  ait  été  emprunté  à  la  fable  d'Is,  mais  qu'il 
fait  partie  d'une  légende  parallèle.  Les  pêcheurs  de  Cancale  disent  que 
lorsque  la  mer  est  belle  et  claire,  on  voit  entre  le  Mont  Saint-Michel  et 
les  îles  Chausey,  des  débris  de  murailles,  qui  sont  les  restes  d'une 
ville  disparue.  D'après  les  vieux  marins  de  Saint-Malo,  elle  s'appelait 
Chausey  et  elle  était  bâtie  sur  trois  cents  collines,  devenues  trois  cents 
récifs.  Aux  marées  d'équinoxe  on  peut  apercevoir  les  toits  de  ses 
maisons,  et  les  clochers  de  ses  églises  ^  Voici,  suivant  les  Cancalais, 
comment  elle  fut  submergée  :  autrefois  la  Manche  n'était  pas  aussi 
grande  que  maintenant;  l'on  pouvait  aller  à  Jersey  sans  rencontrer 
d'autre  obstacle  qu'un  ruisseau  d'une  faible  largeur.  Pourtant  il  y  avait 
une  anse  qui  s'avançait  dans  les  terres  du  côté  de  Granville.  Le  roi  de 

1.  F.  Marquer,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  Vfl,  p.  213.  D'après  la  croyance  popu- 
laire, quand  la  mer  avance  d'un  côté,  elle  recule  nécessairement  sur  un  autre. 

2.  Eugène  Uerpin.  La  cathédrale  de  Saint-Malo,  p.  59. 


62  LES  ENVAHISSEMENTS  DE  LA    MER 

ce  pays  avait  fait  construire  une  digue  qui  en  barrait  le  fond,  et  son 
château  s'abritait  derrière  elle.  Cette  digue  était  fermée  par  une  porte 
qui  donnait  dans  le  château  même  et  le  roi  en  gardait  soigneusement 
la  clé.  Il  avait  une  fille,  mariée  à  un  seigneur  du  voisinage,  et  celui- 
ci  voulait  détrôner  son  beau-père.  Il  engagea  sa  femme  à  prendre  les 
clés,  afin  que  la  mer  noyât  le  château  et  le  roi,  et  ils  avaient  préparé 
une  barque  pour  s'échapper  au  moment  de  l'irruption  des  eaux.  La 
princesse  fit  boire  à  son  père  une  infusion  d'herbes  narcotiques,  et,  à 
minuit,  elle  et  sou  mari  ouvrirent  les  portes.  Alors  les  flots  entrèrent  ; 
mais  leur  fureur  était  si  grande  qu'ils  noyèrent  le  seigneur  et  sa 
femme  et  submergèrent  le  pays  environnant  *. 

Des  villes  perverses  ou  des  forêts  disparaissent  aussi  sous  la  mer  à 
la  suite  d'une  malédiction  :  ce  thème  était  connu  dès  le  moyen  âge  sur 
les  côtes  de  la  Manche.  Un  passage  du  Roman  d'Aquin,  dont  la  coni- 
position  primitive  parait  remonter  au  XIV'  siècle,  parle  d'une  ville, 
ignorée  de  la  légende  contemporaine,  qui,  maudite  par  son  roi,  fut  aus- 
sitôt submergée.  Elle  se  trouvait  précisément  aux  environs  de  Saint- 
Malo,  à  peu  de  distance  de  la  mare  de  Saint-Coulman,  dont  il  sera 
question  plus  loin. 

Gardayne  la  mirable  cité 

Qui  est  assise  sur  un  fleuve  desrivé. 

Bidan  a  nom  celle  (esve)  en  ceul  régué  ; 

Jouste  la  ville  avoit  ung  grant  foussé, 

Jusqu'à  la  mer  est  fait  et  compassé, 

Plus  de  XX  piez  et  la  dousve  de  lé 

Et  bien  LX  de  hautour  et  d'esté, 

Ly  roys  a  moult  Damme  Dieu  réclamé, 

Par  moult  grand  ire  a  maudit  la  cité. 

Tantost  fist  (il)  un  si  (très)  grant  oré 

De  vent,  de  pluye,  et  de  (granl)  tempesté  ; 

Ly  air  espart,  moult  forment  a  trouvé, 

A  mesnuit,  quand  le  coq  a  chanté, 

De  maintenant  tribucha  la  cité, 

Les  fortelessez,  la  mer  et  le  fousé  ; 

La  mer  salée  essaut  par  le  régné, 

Et  est  issue  de  son  mestre  chané 

Jusqu'au  Terren,  bien  fix  leuez  de  lé, 

Et  deux  de  long,  ce  dit  (l'en)  de  verte  -. 

A  Erquy,  dont  la  rade  occupe  l'emplacement  d'une  grande  forêt  en- 
vahie par  la  mer,  plusieurs  traditions  racontent  qu'il  s'y  trouvait  aussi 
une  cité  qui  fut  noyée  à  cause  de  la  corruption  de  ses  habitants  ;  la 
plus  ancienne  dit  simplement  que  le  ciel  la  fit  disparaître  en  ordon- 
nant à  la  mer  de  monter  plus  haut  que  d'habitude  ^  Suivant  d'autres, 

1.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  300. 

2.  Le  Roman  d'Aqtiin,  v.  7"31  et  suiv. 

3.  Habasque.  Notions  hist.  sur  les  Cùies-du-Nord,,  t.  III,  p.  110. 


LES   ENVAHISSEMENTS  DE  LA   MANCHE  63 

elle  s'appelait  Nasado,  et  au  lieu  qui  porte  en  effet  ce  nom  on  a  trouvé 
des  ruines  gallo-romaines  ;  les  femmes  de  cette  ville  élaienl  C(51èbrcs 
par  leur  beauté  et  par  la  finesse  de  leur  peau  ;  on  disait  même  que, 
quand  elles  buvaient  du  vin,  on  le  voyait  couler  à  travers  leur  épi- 
derme.  Les  officiers  et  les  soldats  de  la  garnison,  trop  empressés 
autour  d'elles,  n'obéissaient  plus  à  leurs  chefs,  et  ceux-ci,  irrités  de 
cette  indiscipline,  maudirent  la  cité  perverse,  qui  fut  engloutie  par  les 
eaux'.  D'après  un  troisième  récit,  Gargantua  y  vint  avec  son  armée, 
et  ses  soldats  se  laissèrent  tellement  séduire  par  les  femmes  de  Nasado, 
qu'ils  ne  voulaient  plus  en  partir.  Le  géant  sortit  de  la  ville,  et  ayant 
vainement  appelé  ses  troupes,  il  maudit  la  cité,  que  la  mer  ensevelit 
sous  ses  ondes  '-. 

Dans  les  deux  légendes  qui  suivent,  l'impatience  d'un  prêtre  qui, 
troublé  pendant  sa  messe,  prononce  une  malédiction,  suffit  pour  pro- 
voquer un  cataclysme,  dans  lequel  il  est  lui-même  enveloppé.  Il  y  avait 
autrefois  sur  les  côtes  une  immense  forêt  remplie  d'oiseaux,  et  au 
milieu,  à  l'endroit  même  où  s'élève  le  village  de  la  Chapelle  en  Saint- 
Bi-iac,  une  église  où  un  vieil  ermite  célébrait  chaque  jour  l'office.  Un 
matin,  au  printemps,  les  oiseaux  chantaient  tous  à  la  fois,  et  faisaient 
un  tel  vacarme,  que  le  prêtre  assourdi,  s'impatienta,  et  s'oublia  jusqu'à 
interrompre  ses  oraisons  pour  maudire  les  oiseaux  et  la  forêt  où  ils 
abritaient  leurs  nids.  Aussitôt  il  s'éleva  un  furieux  vent  du  large  ;  la 
mer  montait  et  c'était  un  jour  de  grande  marée  :  les  vagues  s'élancèrent 
à  travers  la  forêt,  renversant  les  arbres,  la  chapelle  et  jusqu'au  vieil 
ermite.  Quand  la  mer  se  relira,  il  n'y  avait  plus  que  la  baie  et  les 
miellés  que  l'on  voit  aujourd'hui  *.  Une  variante  de  cet  épisode  figure 
dans  une  très  longue  légende,  localisée  sur  l'autre  rive  de  la  Rance,  et 
que  l'on  peut  résumer  ainsi.  Les  habitants  d'un  grand  village,  bâti  près 
du  tombeau  de  Saint-Coulman,  vivaient  en  paix,  lorsque  Satan  obtint 
de  Dieu  la  permission  de  les  tracasser,  il  leur  envoya  des  milliers  de 
corbeaux  qui  prirent  possession  des  arbres  dont  la  chapelle  était 
entourée,  et  assourdirent  les  habitants  de  leurs  croassements.  Ils  les 
redoublaient  les  jours  de  fête,  si  bien  que  l'on  n'entendait  plus  la  parole 
de  Dieu.  Le  prêtre  chargea  des  hommes  de  les  éloigner  ;  mais  un  jour, 
étourdis  et  fatigués,  ils  s'endormirent,  et  les  corbeaux  vinrent  se  percher 
sur  la  chapelle  et  les  arbres  du  voisinage.  Le  prêtre,  ennuyé  de  leur 
vacarme,  et,  emporté  par  la  mauvaise  humeur  s'écria  à  haute  voix  : 
«  Que  maudits  soient  à  jamais  les  corbeaux  !  »   .\  l'instant   même,  il 


1.  Elise  Binard,  iu  lîevite  des  Trad.  pop.,  t.  XII,  p.  219. 

2.  Paul  Sébillot.  Garf/antua,  p.  78. 

3.  Paul  Sébillot.  Traditions  de  la  Haule-Brel.ar/iie,  t.  1,  p.  353. 


64  LES   ENVAIIISSEMEMS   DE    LA    MER 

s'éleva  une  grande  tempête,  et  Téglise,  le  village  et  la  forêt  disparurent 
sous  les  flots:  à  leur  place  est  la  lugubre  mare  de  Saint-Coulman  '. 
Suivant  des  traditions  locales,  qui  rappellent  celles  de  la  résurrection 
de  la  ville  d'Is,  le  village^  la  chapelle  et  la  forêt  pourraient  aussi 
revenir  à  leur  étal  primitif.  Un  mugissement  lugultre  auquel  on  attribue 
plusieurs  causes  et  qui  s'entend  à  plusieurs  lieues  à  la  ronde,  est  le  cri 
de  détresse  du  prêtre  qui  remonte  chaque  nuit  à  la  surface  du  lac, 
cherchant  à  dire  les  paroles  sacrées  que  les  corbeaux  lui  tirent  oublier; 
s'il  parvenait  à  prononcer  distinctement  :  Dom'nnis  coOiscum,  sa  puni- 
lion  prendrait  fin  et  l'enchantement  serait  détruit"-.  D'après  une  version 
lecueillie  en  1904,  postérieure  de  plus  d'un  demi-siècle  à  celle  de  M'"* 
de  Cerny,  ces  cris  sont  ceux  d'une  ville  engloutie  dans  la  mare.  Si 
quelqu'un  avait  le  courage  d'aller  sur  la  rive  au  moment  où  ils  se  font 
entendre,  les  habitants  sortiraient  les  bras  hors  de  l'eau,  en  tendant, 
l'espace  d'une  minute,  une  pierre  à  celui  qui  vient  les  secourir. 
l/hoiiimc  qui  pourrait  la  prendre  ferait  revivre  cette  cité  qui  est  la 
plus  belle  du  monde  et  en  deviendrait  roi  "'. 

Aux  environs  de  Saint-Brieuc,  où  l'on  parle  aussi,  mais  sans  donner 
de  détails,  des  envahissements  de  la  mer,  on  dit  que  les  herbiers  qui 
découvrent  à  marée  basse  sont  d'anciennes  prairies  submergées  \ 

Le  thème,  si  fréquent  ailleurs,  des  villes  punies  par  la  divinité  à 
cause  de  la  corruption  de  leurs  habitants,  est  fort  rare  sur  les  côtes  de 
la  .Manche,  où  il  n'a  été  relevé  que  deux  fois;  il  figure  dans  une  des 
versions  de  la  submersion  d'Erquy  (p,  62)  et  dans  un  récit  des  environs 
de  Dol.  On  raconte  à  Saint-Brolade  qu'il  y  avait  des  villes  tlorissantes  sur 
les  rivages  voisins.  On  y  dansait  tous  les  soirs,  et  il  s'y  commettait  des 
crimes  sans  nom.  Un  jour  les  flots  les  détruisirent,  en  n'épargnant 
qu'une  statuette  de  sainte  Anne,  pour  laquelle  on  construisit  une 
chapelle  ;  à  la  Révolution,  les  vagues,  irritées  des  événements  d'alors, 
brisèrent  leurs  digues,  mais  laissèrent  la  chapelle  debout,  en  prati- 
quant toutefois  au-dessous  une  cave  énorme  où  l'on  entend  parfois  des 
bruits  souterrains  de  tempête^. 

1.  Elvire  de  Cerny.  Sainl-Suliac,  p.  63-68. 

2.  Elvire  de  Cerny,  1.  c,  p.  68. 

3.  Comm.  de  .V'""  Lucie  de  V.-H. 

4.  Paul  Séblllot,  in  lUornuie,  t.  111,  p.  584. 

5.  F.  Duine,  in  Annales  de  Bretagne,  t.  XV  (1899).  p.  192.  Au  XVIlIe  siècle,  il  y 
eut  des  irruptions  de  la  mer  en  1708,  171o,  1733,  1785,  1791,  1792,  1791.  1794. 
(Comm.  de  M.  F.  Dulne.) 


AUTRES  ENVAHISSEMENTS  SUR  l'oCÉAN  ET  SUR  LA  .MÉI)ITERRANÉE  Gî) 


^    3.    AUTRES    GROUPES   DE   l'OCÉAN   ET   DE    LA    MÉDITERRANÉE 

Kn  dehors  de  la  péninsule  armoricaine,  les  légendes  de  villes  englou- 
ties sonl  assez  clairsemées,  et  encore  celles  qui  suhsislent  conslalent 
parfois  simplement  la  catastrophe,  sans  dire  les  circonstances  merveil- 
leuses qui  l'ont  précédée  ou  accompagnée. 

I/une  des  moins  frustes  est  celle  qui  raconte  la  ruine  de  la  cité  de 
Beleshat  en  Vendée  ;  mais  comme  elle  est  ensevelie  sous  les  sables  et 
non  sous  les  eaux,  c'est  au  chapitre  des  dunes  que  je  reproduirai  le 
récit  qui  la  concerne.  Il  présente  cependant  un  épisode  en  relation 
directe  avec  la  mer,  et  qui  rappelle  un  incident  assez  fré([uent  dans  les 
traditions  de  la  Bretagne  française:  c'est  à  la  suite  de  la  malédiction 
prononcée  par  les  prêtres  que  l'Océan  se  gonfla  et  détruisit  lu  ville, 
qu'il  abandonna  après  l'avoir  couverte  de  monceaux  de  sable'.  Au  xviii* 
siècle,  on  conservait  sur  le  littoral  de  la  Vendée  le  souvenir  d'une 
rangée  d'îlots  placés  entre  l'île  de  Noirmoutier  et  l'embouchure  de  la 
Loire,  et  qui  avaient  disparu.  La  tradition  raconte  mesme,  dit  Jousse- 
met,  qu'une  de  ces  isles  avoit  assez  d'étendue  pour  contenir  une  foiét 
de  chesnes  où  des  sorciers  avoient  leur  résidence  '-. 

Sur  les  côtes  de  la  Saintonge,  qui  ont  en  effet  subi  de  profondes 
modifications,  plusieurs  légendes  parlent  des  envahissements  de  la 
mer;  mais  quelques-unes  seulement  rapportent  l'origine  de  la  catas- 
trophe. Un  riche  habitant,  qui  avait  une  belle  propriété,  et  était  père 
de  plusieurs  enfants,  était  un  jour  à  la  pêche  avec  sa  femme,  lorsqu'il 
prit  une  sirène  dans  ses  filets  :  elle  le  supplia  de  la  rendre  à  la  liberté, 
et  il  y  était  disposé;  mais  sa  femme  insista  pour  garder  la  curieuse 
capture  qu'ils  venaient  de  faire.  La  sirène  la  menaça  de  l'en  faire 
«  repentir  »,  mais,  malgré  ses  pleurs  et  ses  menaces,  elle  fut  conduite 
à  la  maison.  Quelque  temps  après,  la  mer  envahit  le  rivage  et  détruisit 
la  propriété,  en  enlevant  le  mari  et  les  enfants  avec  la  sirène,  qui 
laissa  ainsi  veuve,  ruinée  et  repentie,  la  femme  qui  n'avait  ])as  voulu 
la  remettre  à  l'eau  ^  Ici  encore  on  peut  supposer  qui'  le  nom  de  La 
Repentie,  que  portait  le  château  détruit,  a  eu  quelque  influence  sur  la 
formation  de  la  légende.  La  ruine  de  la  forteresse  et  de  la  ville  de 
Châlelaillon  eut  lieu  aussi  à  la  suite  de  la  mort  d'une  sirène,  tuée  par  un 
pêcheur  ;  suivant  une  autre  version,  elle  est  due  à  la  vengeance  d'une 
fee  qui,   déguisée   en   mendiante,   supplia  vainement  le  seigneur  du 

1.  Abbé  F.   Baudry.  in  Annuaire  de  la  Vendée,  1862,  p.  173. 

2.  Jou?semct.  Mémoire  sur  la  co/ifir/uratiou  du  Ulloral  poilevin,  175o,  p.  3. 

3.  G.  Musset.  La  CliareiUe-Inférieure  avant  l'hisloiie,  p.  124. 

5 


66  LES  ENVAHISSEMENTS  DE  LA  MER 

château  de  lui  donner  asile.  Ce  n'élait  autre  que  la  puissante  Mékisine  : 
elle  lui  jeta  sa  malédiction,  puis,  arrachant  quelques  pierres  de  la 
falaise,  elle  adjura  la  mer  de  continuer  son  œuvre,  et  de  détruire  cet 
arrogant  donjon.  Depuis  ce  temps,  Mélusine  revint  souvent  joindre 
son  eCfort  à  ceux  de  TOcéan  *.  C'est  avec  l'engloutissement  de  Belesbat, 
le  seul  exemple  que  j'aie  relevé  en  France  d'une  cité  maritime  détruite 
pour  punir  ses  habitants  de  leur  manque  de  charité,  alors  que,  dans 
les  légendes  des  lacs,  le  cataclysme  à  la  suite  duquel  ils  se  forment  est 
dû,  la  plupart  du  temps,  au  refus  d'hospitalité. 

Suivant  une  tradition  charentaise  qui  place  une  cité  d'Antioche  près 
des  écueils  redoutés  de  Chancardon,  dans  les  parages  de  l'île  de  Ré, 
elle  aurait  été  engloutie  pendant  une  tempête-.  D'après  une  version 
moderne,  fort  suspecte  d'embellissements  romantiques,  Barbovir,  le 
chef  de  cette  ville,  allait  mettre  à  mort  l'apôtre  Cœlestius,  lorsque  la 
terre  trembla,  et  une  crevasse  s'ouvrit  sous  la  cité,  qui  est  à  jamais 
ensevelie  au  fond  de  l'Océan^.  La  ville  des  Olives,  à  l'embouchure  de  la 
Gironde,  a  été  abîmée  sous  les  flots,  et  l'on  assure  que,  par  un  temps 
calme,  on  aperçoit  ses  maisons  à  travers  les  eaux  *. 

ÎS'i  mes  lectures,  ni  les  enquêtes  que  plusieurs  folkloristes  de  la 
Gascogne  et  du  pays  basque  ont  bien  voulu  entreprendre,  ne  m'ont 
révélé  la  moindre  légende  de  ville  submergée,  de  l'embouchure  de  la 
Gironde  à  celle  de  la  Bidassoa.  Sur  la  Méditerranée,  la  même  lacune 
paraît  exister  enti'e  la  frontière  espagnole  et  les  environs  de  Marseille. 
C'est  seulement  à  l'est  de  ce  poi't  que  l'on  rencontre  quelques  souvenirs 
de  cités  englouties.  Ils  sont  assez  peu  précis,  et  le  nom  même  de  celles 
qui  ont  disparu,  et  que  l'on  place  d'ordinaire  dans  le  voisinage  de  villes 
réellement  ruinées  jadis,  semble  aujourd'hui  oublié. 

Non  loin  de  La  Ciotat,  près  du  lieu  oii  s'éleva  Tauroentum,  on  raconte 
qu'une  irruption  de  la  mer  ht  disparaître  une  ville.  Lorsque  l'eau  est 
bien  tranquille,  on  voit  au  fond  des  traces  de  murs,  de  maisons  et  de 
jardins  ;  seule  l'église  n'a  pas  subi  de  dégradation,  et  on  l'aperçoit 
toute  entière  avec  son  clocher.  Dans  son  roman  de  la  Chèvre  d'or,  Paul 
Arène  a  rapporté  une  légende  semblable  qui  est  populaire  chez  les 
pêcheurs  des  environs  de  Fréjus'.  Près  de  Saint-Raphaël  on  parle  aussi 
d'une  cité  ensevelie  sous  la  mer,  et  la  croyance  est  assez  enracinée 
pour  que  des  marins  aient  plongé  pour  s'assurer  de  sa  réalité  ;  ils 
n'ont  point  vu  la  ville,   mais    ils  ont  rapporté  des  briques.  Il  semble 

1.  Léo  Desaivre.  Le  Mythe  de  la  Mère  Lusine,  p.  90. 

2.  Elisée  Reclus.  Géof/raphie,  t.  II,  p.  ."iOS. 

3.  L'hiiermédialre,  1  lévrier  1900. 

4.  Paul  Sébillot.  Lé;/endes  de  la  Mer,  t.  1,  p.  301. 

ô.  lîérengerFéraud.  SitpersLition.s  el  sui'vivances.  t.  111,  p.  7. 


LES  CLOCHES  SOUS  l'eAU  67 

qu'elle  est  vivante  au-dessous  des  flots  ;  car  il  en  sort  quelquefois  des 
bruits  de  cloches,  et  on  y  entend  même  tirer  le  canon,  circonstance  qui 
est  due  à  un  phénomène  d'acoustique  dont  l'explication,  assez  simple 
pourtant,  échappe  aux  gens  du  voisinage  ;  elle  est  peu  distante  des 
endroits  où  la  flotte  de  la  Méditerranée  vient  faire  ses  exercices  à  feu  '. 

Le  trait  des  cloches  dont  le  carillon  semble  partir  du  fond  des  eaux 
est  commun  à  plusieurs  villes  légendaires;,  mais  les  marins  en  entendent 
d'autres  qui  sont  tombées  à  la  mer  dans  des  circonstances  difTérentes. 
Celles  du  Port-Blanc,  enlevées  jadis  par  les  Anglais,  et  qui,  malgré 
eux,  se  précipitèrent  dans  les  flots  au  large  des  Sept-Iles,  sonnent 
au  fort  de  la  tempête  :  c'est  le  signe  qu'elle  sera  de  longue  durée  ;  il  en 
est  de  même'  de  celle  de  Saint-Gildas,  volée  par  les  Anglais  avant  la 
Révolution,  qui  gît  sous  la  mer  avec  le  navire  que  le  saint  fit  couler, 
et  de  celles  de  la  ville  d'Is  -. 

A  Jersey,  le  son  de  cloches  englouties  autrefois  présage  aussi  du  gros 
temps  ;  elles  faisaient  partie  du  beau  carillon  que  possédaient  chacune 
des  douze  paroisses  de  l'île  :  au  cours  d'une  longue  guerre  civile,  les 
Etats  les  vendirent  pour  être  expédiées  en  France,  mais  le  navire  qui 
les  portait  coula.  Depuis,  quand  souille  la  tempête,  elles  ont  toujours 
sonné  dans  les  profondeurs  de  l'abîme.  Naguère  encore,  les  pêcheurs 
de  Sainl-Ouen  avant  de  s'embarquer,  allaient  au  fil  de  l'eau  écouter  si 
le  vent  ne  leur  apportait  pas  le  son  des  cloches,  et  s'ils  l'entendaient, 
ils  se  gardaient  bien  de  sortir '.  Sur  les  côtes  de  Chiratz  (Charente-Infé- 
rieure), surtout  pendant  les  nuits  d'orage,  les  tintements  d'une  cloche 
appelaient  à  un  olfice  nocturne  dos  moines  et  des  fidèles  qui  se  glis- 
saient sous  la  mer  pour  y  assister  '\  Dans  les  mêmes  parages,  on  voyait 
autrefois,  lors  des  grandes  marées,  la  grosse  cloche  de  la  ville  de 
Chatellaillon  :  un  jour  on  y  attela  tons  tes  bœufs  du  prieuré  de  Saint 
Romuald,  et  il  fut  convenu  que  sur  un  signe,  «  les  bistrauds  »  feraient 
partir  leurs  bêtes  :  tout  allait  bien,  lorsqu'un  bo'uf  ayant  fait  un  écart, 
un  conducteur  jura  le  nom  de  Dieu,  et  la  cloche  disparut". 


\.  Albert  de  Larrive,  in  Bev.  det  Tiad.  pop.,  t.  XVI,  p.  183. 

2.  Paul  Sébiilot.  Légendes  de.  la  Mer,  t.  1,  p.  206  ;  t.  Il,  p.  213. 

3.  W.  Jnnes.  Credulilies,  p.   405. 

4.  G.  .Musset.   La  Charente-Inférieure  auanl  Vhiaioire,  p.  140. 

5.  Paul  Sébiilot,  1.  c,  t.  I,  p.  206. 


68  LES  ENVAHISSEMENTS  DE  LA  MER 


Les  eaux  de  la  mer  recouvrent  non  seulement  les  villes  et  les  pays 
engloutis,  dont  les  légendes  sont  si  nombreuses  et  parfois  si  détaillées, 
mais  des  châteaux  qui  s'y  trouvent  à  la  suite  d'une  sorte  d'enchante- 
ment; les  idées  populaires  qui  s'y  rattachent  sont  assez  ditlerentes  pour 
permettre  de  les  considérer  comme  un  groupe  apparenté,  mais  non 
semblable  à  celui  des  envahissements  de  l'Océan.  A  Saint-Michel-en- 
Grève,  un  château  hal)ité  par  une  belle  princesse  était  retenu  au  fond 
de  la  mer  par  les  esprits  malins.  La  nuit  de  la  Saint-Jean,  pendant  que 
l'horloge  sonnait  les  douze  coups  de  minuit,  les  eaux  s'écartaient  et 
laissaient  voir  le  château;  celui  qui,  pendant  ce  court  espace,  aurait 
pu  y  pénétrer  et  s'emparer  de  la  baguette  magique  qui  y  était  cachée, 
serait  devenu  maître  de  la  princesse  et  de  ses  richesses  Un  garçon  du 
pays,  rebuté  à  cause  de  sa  pauvreté  par  les  parents  d'une  jeune  lille 
qu'il  aimait,  se  rendit  sur  la  grève,  la  nuit  de  la  Saint  Jean.  Au  pre- 
mier coup  de  minuit,  la  mer  s'ouvrit  et  laissa  voir  un  superbe  château 
éclairé  de  mille  lumières,  et  sur  le  balcon  une  belle  princesse  qui  lui 
tendait  les  bras  et  im[)lorait  son  secours  II  courut  vers  le  château  et 
en  franchit  le  seuil  au  moment  où  sonnait  le  sixième  coup.  Sans  écou- 
ter la  princesse  qui  l'appelait  de  sa  plus  douce  voix,  il  continua  ses 
recherches,  et  mit  la  main  sur  la  baguette  à  l'instant  où  retentissait  le 
douzième  coup.  Par  la  puissance  île  ce  talism m,  il  commanda  à  la  mer 
de  se  retirer  et  chassa  du  château  les  mauvais  esprits.  La  princesse  fut 
heureuse  d'être  délivrée  par  un  joli  garçon,  et  elle  l'épousa.  Pour  re- 
mercier la  Providence,  il  lit  construire  à  Saint-Michel  une  chapelle  qui 
existe  encore  '.  Souvestre  place  au  même  lieu  une  ville  engloutie  sous  les 
sables  qui  se  montrait  la  nuit  de  la  Pentecôte,  pendant  que  sonnait 
minuit:  dans  le  palais  du  roi  se  trouvait  aussi  une  baguette  qui  don- 
nait tout  pouvoir  à  son  possesseur'^. 

Sur  le  littoral  de  la  Manche  française,  le  retrait  des  eaux  met  aussi 
parfois  â  découvert,  dans  des  circonstances  moins  merveilleuses,  un 
château  qui,  le  reste  de  l'année,  est  caché  sous  leurs  profondeurs.  11 
était  situé  à  l'endroit  où  se  trouve  aujourd'hui  la  baie  de  la  Fresnaye 
(Côtes-du-Nord)  Jadis,  le  grand  enchanteur  de  Bretagne,  ayant  eu  à 
se  plaindre  du  seigneur  qui  l'habitait,  résolut  de  se  venger  de  lui.  Mais 
comme  il  nétail  pas  au  fond  méchant,  il  ne  voulut  pas  le  faire  mourir; 
il  l'endurtuil.  puis  il  hiiicha^^la  mer  avec  sa  baguette,  et  elle  recouvrit  le 

1.  J.-M.  Comault,  in  Hevue  des  Trad.  jiop.,  t.   111,  p.   103. 

2.  E.  Souvestre.  Le  Foyer  lirelon,  t.  Jl,  p.  212. 


LES    ENCHANTEMENTS    SOUS   LA    MER  69 

beau  château  avec  lous  ses  habitants.  Dans  les  grandes  marées  on  voit 
très  bien,  vers  l'entrée  de  la  baie,  les  marches  d'nn  escalier  ;  ceux  qui 
sont  assez  imprudents  pour  se  risquer  aies  descendre  ne  reviennent 
jamais.  Il  y  en  a  (|ui  croient  qu'ils  ont  dispaïai  dans  la  vase  ;  mais  ils  se 
trompent  :  ils  sont  descendus  dans  le  château,  car  ces  marches  sont  cel- 
les qui  parlent  de  la  plate-forme  delà  plus  haute  tour.  Lorsqu'ils  y  ont 
pénétré,  ils  s'endorment  et  ne  se  réveillent  qu'une  l'ois  l'an.  A  la  marée 
de  mars,  tout  un  vol  de  corbeaux  vient  se  percher  sur  les  marclies  et 
aux  environs  du  château  englouti.  Un  de  ces  oiseaux  descend  Tescalier, 
puis  remonte  une  heure  après  :  on  croitqu'il  parle  aux  dormants,  éveil- 
lés à  cette  heure  seulement  :  l'on  dit  aussi  que  la  garde  du  château 
sous-marin  est  confiée  aux  corbeaux,  et  que  c'est  pour  cela  qu'on  en 
voit  une  si  grande  quantité  dans  les  bois  du  Vaurouault  au  fond  de  la 
baie,  d'où  ils  sortent  en  foule  pour  aller  le  surveiller  '. 

1.  Lucie  de  Y.-H,  in  Hevue  des  Trad.  pop.,  t.  XV,  p.  173. 


CHAPITRE  III 

LES  ILES  ET  LES  ROCHERS  EN  MER 

§  1.    ORIGINE 

Les  traditions  sur  Torigine  des  îles  sont  moins  nombreuses  et  moins 
détaillées  que  celles  des  engloutissements  des  villes  et  des  pays; 
quelquefois  au  l'este  elles  n'en  forment  qu'un  épisode,  et  certaines  îles 
sont  les  débris  de  cités  ou  de  contrées  que  la  mer  a  submergées.  Ainsi 
qu'on  a  pu  le  voir  au  chapitre  précédent,  lile  de  Sein,  les  Triagoz,  les 
Sept-Iles  tirent  partie  des  diverses  Keris,  les  récifs  de  Chausey  étaient 
les  points  culminants  d'une  énorme  ville,  plusieurs  îlots  de  la  baie  de 
Saint-Malo,  les  Glénans  dans  le  Finistère,  sont  les  fragments  de  pays 
disparus.  Le  souvenir  du  temps  où  cet  archipel  tenait  au  continent 
n'est  pas  encore  effacé  :  sur  la  côte  de  Fouesnant  on  dit  qu'on  allait 
autrefois  à  pied  de  Becmeil  à  l'île  aux  Moutons,  aujourd'hui  à  une 
grande  lieue  en  mer;  la  pointe  de  Trévignon  touchait  à  l'île  de  la 
Cigogne,  et  à  chaque  printemps  une  procession  sortie  de  l'église  de 
Loctudy  se  rendait  à  l'une  des  îles,  en  suivant  une  allée  de  grands 
arbres  '.  On  raconte  à  Carnac  que  jadis  il  n'y  avait  qu'un  saut  de  cheval 
entre  l'île  de  Houat  et  la  pointe  de  Quiberon,  séparées  maintenant  par 
huit  kilomètres  d'eau  salée  -. 

En  plusieurs  endroits  on  peut  se  rendre  compte  de  ces  ravages  de 
la  mer;  car  l'espace  qui  s'étend  entre  quelques-unes  de  ces  îles  et  le 
continent  auquel  elles  tenaient  jadis  est  pour  ainsi  dire  jalonné  par 
des  hauts-fonds  et  par  des  écueils  :  parfois  ils  conservent  même  les 
noms  significatifs  de  chaussée  ou  de  pont  ;  mais,  tout  au  moins  en 
Vendée,  la  tradition  explique  leur  présence  par  des  causes  diamétra- 
lement opposées  à  la  réalité.  Le  Pont  d'Yen,  appelé  également  Pont 
Saint-Martin,  est  une  longue  chaîne  de  rochers,  entre  l'île  d'Yeu  et 
Saint-Jean  des    Monts,   qui    ne   découvre  qu'aux  basses  marées  ;  il  est 

1.  Canibvy.  Voyage  danft  le  Finistère,  p.  3fi6,  Vérusmor.  Voyar/e  en  Basse- Brelaf/ney 
p.  298:   Vallin.    Voywje  en  Bretayne,  Finistère,  Pa.Tis,  1859,  p.  260. 

2.  Z.  Le  Rouzic,  in  Bévue  des  Trad.pop.  t.  XVI.  p.  142. 


I 


ORIGINE  71 

dû  au  saint  dont  il  porte  le  nom.  Un  jour  que,  n'ayant  pas  de  bateau, 
il  était  embarrassé  pour  se  rendre  à  l'île,  il  accepta  l'olTre  de  Satan, 
(|ui  promit  de  lui  bâtir  un  pont  en  une  seule  nuit  ;  il  allait  être  achevé, 
lorsque  le  coq  chanta:  les  rochers  transportés  en  l'air  par  les  démons 
leur  échappèrent  et  vinrent  tomber  à  la  place  qu'ils  occupent  encore 
aujourd'hui  '.  Dans  l'île,  on  raconte  que  le  pont  fut  construit  par  le 
diable,  à  la  demande  des  habitants  qui,  pour  son  salaire,  devaient  lui 
abandonner  corps  et  âme,  le  premier  être  qui  y  passerait.  Saint  Martin, 
sitôt  l'œuvre  terminée,  y  fit  lancer  un  gros  chat  :  le  diable  dut  s'en 
contenter  ;  mais  la  nuit  suivante,  il  donna  un  violent  coup  de  pied  au 
pont  et  il  s'écroula  -. 

D'après  une  troisième  version,  recueillie  il  y  a  une  trentaine  d'années 
dans  l'île  de  Mont,  saint  Martin  de  Vertou  qui  y  était  débarqué  voulut 
poursuivre  le  diable.  Celui-ci,  pour  lui  échapper,  ramassa  toutes  les 
grosses  pierres  de  la  région,  et  se  mit  à  construire,  afin  de  gagner 
l'île  d'Yeu,  une  sorte  de  pont  ou  de  jetée.  Mais  Dieu  intervint,  fit 
tomber  la  jetée  et  le  diable  fut  englouti  dans  les  tlots  ^ 

Les  habitants  de  l'île  de  Sein  connaissent  aussi  la  tradition  d'un 
pont  miraculeux  qui  la  réunit  pendant  peu  de  temps  à  la  terre  ferme, 
mais  qui  s'écroula  sans  laisser  de  traces  :  Le  diable  n'aimait  pas  à 
s'embarquer  pour  aller  tenter  les  gens  de  Sein,  car  tous  les  bateaux 
étaient  sous  la  protection  de  saint  Pierre.  Il  faisait  des  projets  pour 
établir  une  autre  communication  entre  l'île  et  le  continent  lorsqu'il 
rencontra  saint  Guénolé,  et  lui  demanda  s'il  ne  pourrait  pas  construire 
un  pont  sur  la  mer.  «  Rien  de  plus  facile  »,  répondit  le  saint,  et  il 
prend  dans  sa  main  gauche  un  peu  d'eau  salée  et  souffle  dessus  en 
faisant  le  signe  de  la  croix  :  aussitôt  elle  se  répand  en  l'air,  se  solidifie 
et  forme  une  arche  de  glace,  de  la  pointe  du  Raz  à  l'île.  Le  diable 
émerveillé  s'avance  dessus,  suivi  de  saint  Guénolé.  Mais  lorsque  Satan 
arriva  au  milieu,  le  pont  s'effondra  sous  lui,  parce  que  la  corne  brû- 
lante de  ses  pieds  avait  fait  fondre  la  glace,  et  il  tomba  à  la  mer.  Le 
saint  y  descend  aussi,  et  marche  tranquillement  sur  les  eaux.  Le 
diable,  ayant  peur  d'être  noyé,  implore  Guénolé,  qui  le  dépose  sur  la 
pointe  du  Raz,  à  la  condition  qu'il  jure  de  ne  plus  jamais  remettre  les 
pieds  dans  l'île  de  Sein  *. 

Des  légendes  assez  nombreuses  font  remonter  l'origine  des  îles  à  des 
circonstances  étranges  ou  surnaturelles,  ou  aux  gestes  des  personnages, 
presque  toujours  gigantesques,  parmi  lesquels  (iargantua  tient,  comme 

\.  Le  Pays  Poilevin,  mars  1900. 

2.  Paul  Bourgeois.  La  Vendée  d'au  Ire  fois,  les  îles  p.  52. 

3.  Marcel  Baudouin,  in  Revue  des  Trad.  pop.  t.  XVI.  p.  553  et  suiv. 

4.  H.  Le  Carguet.  Les  léf/endes  de  la  ville  d'Js,  p.  22-25. 


72  LES  ILES  ET  LES  ROCHERS  EN  MER 

toujours,  le  premier  rang.  Parfois  ils  posent  des  rochers  si  grands  que 
la  mer  ne  peut  les  recouvrir  entièrement,  et  qu'ils  deviennent  des  îles 
habitées  par  les  hommes.  Cette  donnée  est  ancienne,  et  on  la  trouve 
au  XVI®  siècle  dans  les  Grandes  chroniques  de  Gargantua,  que  plusieurs 
critiques  attribuent  à  Rabelais  :  Grant-Oosier  et  Galemelle,  se  disposant 
à  passer  la  Manciie  sur  les  confins  de  la  Normandie  et  de  la  Bretagne, 
placèrent  chacun  sur  leur  tête  le  rocher  qu'ils  avaient  apporté  d'Orient, 
et  cheminèrent  dans  la  mer.  «  Et  quant  Grant-Gosier  fut  assez  avant, 
il  mist  le  sien  sur  la  rive  de  la  mer,  lequel  rochier  est  à  présent  appelé 
le  Mont  Sainct  Michiel.  Galemelle  vouloil  mettre  le  sien  contre,  mais 
Grant-Gosier  dist  qu'elle  n'en  feroit  riens  et  qu'il  falloit  porter  plus 
avant  et  est  le  dict  de  présent  appelé  Tombelaine  ».  D'après  la  tradition 
contemporaine  de  la  Basse-Normandie,  c'est  Gargantua  qui  a  posé  en 
passant  ces  deux  célèbres  îlots  '.  Un  vieux  capitaine  de  Saint-Malo 
racontait  en  1839,  que  plusieurs  îles  de  la  baie  avaient  été  aussi  formées 
par  l'accumulation  des  pierres  déposées,  non  par  des  géants,  mais  par 
les  moines  de  Saint-Jacut.  Lors  d'une  réforme  introduite  dans  cette 
abbaye,  où  les  mœurs  étaient  fort  relâchées,  chaque  moine  fut  con- 
damné àtransporter  par  pénitence,  à  des  endroits  désignés,  autant  de 
pierres  qu'il  avail  commis  de  péchés^. 

Au  cours  de  leurs  voyages,  les  gt-anls  ôlent  de  leurs  chaussures  des 
graviers  qui  les  blessent,  et  qui  ne  sont  autre  chose  que  des  mégalithes 
ou  d'énormes  rocs.  Lorsque  Gargantua  se  promenait  sur  les  côtes  de 
la  Manche,  ou  dans  la  mer  qui  les  baigne,  il  se  sentait  ainsi  incommodé; 
et  il  retirait  de  ses  souliers  des  rochers  ou  même  de  véritables  îlots  ^ 
D'autres,  et  parmi  eux  le  Grand  Bé,  où  se  trouve  le  tombeau  de  Chateau- 
briand, ont  été  vomis  par  lui  ;  quand  il  avait  envie  de  tuer  des  bernaches, 
il  lançait  des  rochers  que  l'on  voit  en  pleine  mer,  ou  des  îlots  ^,  comme 
Minerve  jeta  l'ile  de  Sicile  sur  Encelade,  et  Neptune  Nisyre  sur  le 
géant  Polybotes  '. 

Des  îles  s'élèvent  aussi  du  fond  de  la  mer  pour  donner  asile  à  des 
personnages  en  péril.  Une  tradition  normande,  qui  explique  par  un 
jeu  de  mots  le  nom  d'une  île,  raconte  en  quelles  circonstances  elle  se 
montra.  Le  bon  Dieu  était  en  mer  avec  saint  Pierre  le  pêcheur,  portés 
sur  un  manteau  qui  leur  servait  de  barque  ;  un  jour  que  le  saint  était 
efï'rayé  à  la  vue  de  grandes  lames  qui  tourbillonnaient  près  d'eux,  son 
maître  lui  dit:   u  Homme  de  peu  de  foi,  lève  le  manteau  et  repose-toi 


t.  Paul  Sébillot.  Gargantua,  p.  15,  lui. 

2.  François  du  Breil  de  Marzan,  in  La  Vigie  de  iOiiest,  2  avril  1839. 

3.  Paul'Sébillot.  Gargantua,  p.  25,  31,  32,  40,63,  14. 

4.  Paul  Sébillot,  1.  c.  p.  31,  40,  72,  73. 

5.  Bibliothèque  d'Apollodore,  trad.  Clavier,  t.  I,  p.  3t. 


I 


ORIGINE  "3 

sur  le  roc.  —  Mais,  mon  Dieu,  gémit  saint  Pierre,  il  n'y  a  que  la  mer 
autour  de  nous.  —  Homme  incrédule,  répliqua  le  Seigneur,  tâle-y  où^ 
et  dis-moi  si  tu  ne  trouves  pas  le  roc  !  »  Suint  Pierre  souleva  le 
manteau,  et  constata  que  l'eau  liquide  s'était  transformée  en  rochers 
solides  ;  c'est  l'ile  qui  s'appelle  Tatihou,  en  souvenir  de  l'interpellation 
du  bon  Dieu  à  saint  Pierre  \  La  petite  ile  de  Verdelet,  près  de  Daliouet 
fCôtes-du-Nord)  est  l'une  de  celles  que  Gargantua  relira  de  son  soulier  ; 
mais  une  seconde  légende  plus  gracieuse  explique  autrement  son 
origine  :  une  fée  qui  traversait  la  mer,  pour  se  rendre  de  Jersey  au  Val 
André,  avait  trop  présumé  de  ses  forces,  et  un  peu  avant  d'arriver  au 
but  de  son  voyage,  elle  n'en  pouvait  presque  plus.  Elle  sentit  alors 
dans  son  soulier  une  pierre  qui  la  blessait  ;  elle  se  déchaussa  pour 
t'ôter,  et  la  laissa  tomber  à  l'eau  :  la  pierre  grossit  aussitôt  et  forma  un 
îlot  où  la  fée  put  se  reposer  avant  de  continuer  sa  route.  Un  rocher  de 
la  côte  de  Tréguier  qui  disparaissait  jadis  à  la  mi-marée,  émerge 
toujours,  même  par  les  plus  grandes  eaux,  depuis  que  saint  Gildas, 
surpris  par  la  marée,  y  trouva  un  refuge  -. 

Les,  Setle  riavi,  les  sept  navires,  rochers  à  l'entrée  de  la  baie  de 
Chiavari,  sont  dîis  à  une  métamorphose  analogue  à  celle  du  vaisseau 
qui  avait  reconduit  Ulysse  dans  sa  patrie,  et  que  Neptune,  irrité  contre 
les  Phéaciens,  transforma  en  pierre.  Un  matin,  des  pécheurs  d'Ajaccio 
virent  une  flotille  de  sept  coi'saires  qui  attendaient  h  l'ancre  le  lever  de 
la  brise  de  mer  pour  s'emparer  de  la  ville.  Les  femmes  vinrent  implorer 
Notre  Dame  de  Miséricorde,  et  la  prièrent  de  se  laisser  porter  à  un 
endroit  d'où  elle  pût,  par  sa  présence,  paralyser  les  intidèles  qui 
menaçaient  son  sanctuaire.  Elle  fut  amenée  processionnellement  sur  la 
place  voisine  de  la  citadelle,  qui  est  tournée  vers  la  baie  de  Chiavari. 
Lorsque  la  brise  se  leva,  les  navires  restèrent  immobiles.  Il  en  fut  de 
même  le  lendemain.  Quelques  jours  après,  des  pêcheurs  s'étant  risqués 
de  l'autre  côté  du  golfe,  accompagnés  d'un  exorciste,  constatèrent  que 
les  sept  navires  avaient  été  changés  en  rochers  '. 

Ce  n'est  plus  l'assimilation  d'aspect  à  des  objets  connus,  mais  des 
particularités  de  couleur  ou  de  stratification  qui  ont  suggéré  les  expli- 
cations légendaires  qui  suivent  :  Dans  le  pays  de  Tréguier,  les  grands 
écaeils  des  Triagoz  sont,  comme  la  flèche  de  sable  du  Talbert,  formés 
par  les  squelettes  do  noyés  *  ;  en  Corse,  l'île  des  Pêcheurs,  dans  un  étang 
qui  fut  le  port  de  l'ancienne  ville  d'Aléria,  et  qui  semble  composée 


1.  Victor  Brunet.  Contes  pop.  de  la  Basse-Normandie,  p.  13. 

2.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  321-322. 

3.  Edouard  Ghanal.  Voyages  en  Corse,  p.  15-17. 

4.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  mer,  t.  I,  p.  323. 


74  LES   ILES   ET  LES    ROCHERS  EN   MER 

d'écailles  d'huilres,  a  élé,  dit-on  dans  le  voisinage,  constituée  par  les 
débris  des  huitres  marinées  que  Ton  expédiait  jadis  à  Rome  '. 

Des  îles  qui,  originairement,  n'en  formaient  qu'une,  ont  été  séparées 
par  un  cataclysme,  comme  le  furent  celle  de  Ré  et  celle  d'Oléron,  lors 
de  l'engloutissement  de  la  cité  qui  occupait  l'espace  appelé  aujourd'hui 
Pertuis  d'Antioche-.  L'île  Sainte-Marguerite  et  l'île  Saint-Honorat étaient 
réunies  autrefois,  et  les  vieillards  disent  encore  l'île  Lérins  en  parlant 
des  deux.  Elle  appartenait  au  diable  qui  y  enfermait  les  lutins  dont  il 
n'était  pas  content.  Un  saint,  dont  on  a  oublié  le  nom,  reçut  de  Dieu  la 
mission  de  détruire  le  temple  que  Satan  avait  bâti  dans  l'île,  et  de  la 
submerger.  Plus  tard,  par  une  nouvelle  permission  du  ciel,  elle  revint 
au-dessus  de  la  mer^  coupée  en  deux,  et  l'île  Saint-Honorat  était  même 
couverte  d'une  belle  forêt,  où  l'on  voit  les  débris  du  temple  du 
diable  \ 

§    2.    PARTICULARITÉS    ET    UANTISES 

La  violence  des  courants,  parfois  terribles  aux  abords  de  certains 
rochers  ou  de  quelques  îlots,  est  attribuée  par  les  marins  à  la  présence 
de  génies  malfaisants  ou  à  diverses  circonstances  surnaturelles.  Le 
diable  fait  sa  demeure  sur  le  Rocher-Maudit,  au  ras  de  Rréhat,  et  les 
bateaux  qui  s'en  approchent,  aspirés  en  quelque  sorte  par  lui,  sont 
perdus  sans  ressource  ;  les  mauvais  génies  qui  habitent  un  îlot  très 
sauvage,  appelé  le  Rruck,  l'inculte,  près  du  Port-Blanc,  tout  entouré  de 
récifs,  se  plaisent  aussi  à  entraîner  les  navires  sur  leurs  pointes,  et  la 
mer  y  est  toujours  en  furie.  D'autres  écueils  au  nord  de  la  petite  île 
Ar  Cliastel^  le  Château,  dans  les  mêmes  parages,  exercent  jusqu'à  une 
assez  grande  distance  une  attraction  irrésistible^.  Même  par  beau  temps, 
la  mer  est  grosse  aux  abords  du  rocher  de  Félouère,  non  loin  d'Erquy 
(Côtes-du-Nord),  un  navire  chargé  d'aimant  a  coulé  auprès,  et  les 
bateaux  qui  n'ont  pas  soin  de  s'en  tenir  éloignés,  viennent  s'y  perdre, 
invinciblement  attirés  par  cette  cargaison  ^  Le  tourbillon  du  rocher  de 
la  Fauconniére  à  Plévenon  (Côtes-du-Nord)  ;  dont  les  marins  s'écartent 
avec  terreur,  s'est  formé  à  l'endroit  où  disparut  une  fée  qui  se  précipita 
dans  les  flots,  lorsqu'un  pécheur  y  eut  jeté  le  breuvage  d'amour  qu'elle 
lui  présentait •"'. 

1.  Léonard  de  Saint-Germain.  Itinéraire  de  la  Corse,  p.  327. 

2.  L'Intermédiaire,  7  février  1900. 

3.  Albert  de  Larrive,  in  fiev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  185.  Lépisode  des  lutins 
enfermés  a  sans  doute  été  suggéré  par  la  destination  du  fort  de  l'île  Sainte-Mar- 
guerite, qui,  à  diverses  reprises,  a  été  prison  d'étal. 

4.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  3.33. 
r>.  Paul  Sébillot.  Légendes  locales  t.  1,  p.  13. 

6.   Lucie  de  V.  11.,  in  Hev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIV,  p.  617. 


I 


PARTICULARITÉS    ET   HANTISRS  75 

Des  rochers^  ordinairement  au  fond  de  la  mer,  remontent  parfois 
tout  exprès  et  se  placent  entre  deux  eaux,  pour  que  les  bateaux 
viennent  sans  défiance  se  déchirer  sur  leurs  pointes.  Dans  les  parages 
des  Héaux  et  des  Triagoz,  au  pays  de  Tréguier,  des  bancs  de  sable  et 
des  écueils  surgissent  sur  la  route  des  navigateurs.  Sables,  pierres  ou 
marchandises,  quand  ils  sont  sacrifiés  à  temps,  apaisent  ces  bancs  qui 
disparaissent  ayant  eu  une  proie.  On  racontait  au  Port-Blanc  qu'en 
1868,  un  navire  long-courrier,  chargé  d'huile  de  palmes,  se  perdit  sur 
l'un  d'eux,  parce  que  l'équipage  ne  voulut  pas  jeter  un  baril  à  la  mer, 
comme  offrande  au  mauvais  génie  qui  hante  cet  endroits 

La  présence  de  bancs  sablonneux,  aussi  redoutables  que  les  rochers, 
est  expliquée  par  des  légendes.  Un  écueil  de  sable  se  forma  miracu- 
leusement, à  la  prière  de  saint  Gildas.  pour  faire  échouer,  à  l'entrée 
d'un  port  du  pays  de  Vannes,  les  bateaux  des  pirates -.  La  Basse  à 
Chiambrée,  au  large  de  Saint-Cast  (Côtes-du-Nord)  doit  son  nom  et  son 
origine  à  Gargantua  qui  s'accroupit  un  jour  dans  le  voisinage  et  s'y 
soulagea  copieusement  '.  Dans  les  mêmes  parages,  des  hauts-fonds  sont 
devenus  dangereux  à  la  suite  de  circonstances  surnaturelles.  Le  Banc 
maudit  est  la  résidence  du  diable,  depuis  que  des  pécheurs  ont  injurié 
la  Vierge  qui  leur  reprochait  de  violer  le  repos  dominical  ;  celui  des 
Collets  du  Château  après  qu'un  marin  y  eut  pris  une  sirène  qui  avait 
un  anneau  d'or  à  la  queue.  Lorsqu'il  l'eut  enlevé,  la  métamorphose 
cessa;  mais  le  dragon  qui  la  gardait,  furieux  de  l'avoir  perdue,  se 
promène  en  tous  sens  à  sa  recherche,  et  fait  trembler  la  mer,  surtout 
quand  il  aperçoit  des  bateaux  '" . 

Certains  hauts-fonds  sont  le  théâtre  des  ébats  de  Nicole,  lutin 
protéiforme  qui  s'amuse  à  enlever  les  ancres  des  bateaux,  à  les 
entraîner  à  la  dérive,  à  couper  leurs  amarres,  à  embrouiller  si  bien  les 
lignes,  qu'on  ne  peut  les  démêler.  Il  se  montre  le  plus  habituellement 
sous  la  forme  d'un  gros  poisson  ;  parfois,  il  s'élève  au-dessus  des  flots 
pour  se  mettre  à  rire  de  ses  tours,  et  il  parle  comme  une  personne  ; 
les  pêcheurs  sceptiques  disent  que  c'est  un  marsouin  qui,  en 
poursuivant  les  petits  poissons,  enlève  les  grapins  ou  brouille  les 
lignes  ;  pour  beaucoup  c'est  une  âme  en  peine,  un  ancien  garde-pêche 
trop  dur  aux  pauvres  gens,  et  qui  les  tourmente  encore  après  sa  mort; 
d'autres  le  regardent  comme  le  diable  lui-même  ;  c'est  en  cette  qualité 
qu'il  fut  exorcisé  par  le  recteur  de  Saint-Jacut,  d'autres  disent  par 
celui  de  Saint-Cast,    qui   monta  sur  son   dos,    et  ne  le   laissa  partir 

1 .  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  1,  p.  324,  333. 

2.  Albert  Le  Grand.   Vies  des  saints  de  Bretagne,  saint  Gildas,  p.  12. 

3.  Paul  Sébillot.  (iargantua,  p.  32. 

4.  Paul  Sébillot.  Légendes  locales,  t.  Il,  p.  8,  il. 


76  LES  ILES  ET  LES    ROCHERS    EN  MER 

qu'après  lui  avoir  fait  signer  un  parchemin,  par  lequel  il  s'engageait  à 
ne  plus  tourmenter  ses  paroissiens'. 

Sur  la  côte  de  Tréguier  des  bancs  de  sable  et  de  coquillages  se 
montrent  tout  à  coup,  se  forment  en  rond,  sélè vent  hors  d(i  l'eau  et 
gardent  les  bateaux  au  milieu  de  celle  espèce  d'entonnoir.  De  grandes 
pieuvres  attendent  au  passage  les  navires  qui  s'approchent  de  l'archipel 
rocheux  des  Triagoz,  pour  les  entourer  de  leurs  longs  tentacules. 
Autrefois  tout  bateau  ou  navire  qui  s'aventurait  trop  près  d'eux  était 
fatalement  perdu,  s'il  ne  jetait  ;\  la  mer  un  sabot  ayant  appartenu  à 
l'équipage,  une  coquille  de  noix  ou  une  mèche  de  cheveux  du  plus 
jeune  matelot  eu  disant  : 

Botez,  cogeu,  cocjeu  vifian. 
Et  da  (javout  an  erouan, 
El  da  gavant  ar  pot  ru, 
Kesset  dezan  ma  blew  dû. 

Sabot,  coquille,  petite  coquille,  —  allez  trouver  le  diable  (le  génie  du 
mal),  —  allez  trouver  l'homme  rouge,  portez-lui  mes  cheveux  noirs-. 

Les  traditions  localisées  dans  les  lies  d'une  certaine  étendue  diffèrent 
en  général  assez  peu  de  celles  des  rivages  de  la  terre  ferme  de  la 
région  voisine,  et  il  est  inutile  de  les  traiter  à  part.  Il  n'en  est  pas  de 
même  de  celles  qui  s'attachent  à  des  îlots  isolés,  peu  ou  point  habités, 
ou  à  de  gros  rochers  en  pleine  mer.  Les  pêcheurs  en  font  la  résidence 
de  personnages  surnaturels,  presque  toujours  redoutés,  dont  ils  rap- 
portent les  gestes  avec  détail. 

Si  les  îles  un  peu  grandes  sont,  comme  le  littoral,  peuplées  de  fées 
et  de  sirènes,  ces  dames  de  la  mer  résident  assez  rarement  sur  les 
îlots.  Pourtant  les  fées  de  Dinard  se  rendaient  quelquefois  à  celui  de 
l'Ebihen  (Côtes  du  Nord)  ;  l'une  s'est  endormie  dans  un  souterrain  qui 
s'y  trouve.  Celui  qui  pourrait  arriver  jusqu'à  elle,  serait  à  même  de 
l'épouser  et  vivrait  heureux  à  jamais  ;  mais  il  faut,  pour  la  réveiller, 
traverser  l'eau,  la  terre  et  le  feu  ^  Une  Groach  vor  ou  femme  de  mer, 
habitait  une  caverne  à  l'île  de  Groagez,  l'île  aux  femmes,  près  du  Port 
Blanc  ^.  La  reine  de  fées  de  la  Rance  venait  parfois  dans  sa  nacelle  à 
l'île  Notre-Dame,  dans  la  partie  maritime  du  fleuve  ;  un  jeune  can- 
didat au  long  cours  qui,  un  jour  d'orage,  y  avait  amarré  son  bateau 
en  attendant  que  la  mer  fût  calmée,  la  vit  aborder  et  s'étendre  sur  le 
gazon  ;  quand  elle  fut  endormie,  il  s'approcha  pour  mieux  la  regarder. 

1.  François  Marquer,  in  Rev.  des  Trud.  pop.,  t.  XII,  p.  268;  F.  Duine,  ibid,  t.  XVI, 
p.  479. 

2.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  fa  Mer,  t.  I,  p.  325. 

3.  Lucie  de  V.  H.  iu  lievue  des  Trad.  pop.,  t.  XIII,  p.  546. 

4.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  1,  p.  239. 


PARTICULARITÉS   ET    HANTISES  77 

Mais  les  compagnes  de  la  fée  survinrent,  se  saisirent  de  l'indiscret  et 
allaient  le  jeter  à  l'eau,  quand  leur  reine  s'éveilla,  et  leur  ordonna  de  le 
laisser  ;  puis,  après  lui  avoir  adressé  quelques  paroles  gracieuses,  elle 
s'envola  dans  un  char  traîné  par  des  papillons  '.  Lorsque  les  Chaises  de 
Primel,  rochers  en  pleine  mer  au  large  de  Plougasnou  (Finistère)  ont 
une  teinte  blanche  qui  miroite  sous  le  soleil,  on  dit  que  Mary  Morgan 
y  sèche  sa  lessive  -. 

S'il  en  fallait  croire  Victor  Hugo,  les  rochers  des  environs  de  Guer- 
nesey  auraient  été  le  séjour  d'êtres  singuliers,  qui  tenaient  de  la 
féerie  et  de  la  légende  dorée  ;  d'après  sir  lîldgar  Mac  Culloch,  bailli  de 
cette  île,  où  il  était  né,  et  dont  il  avait  bien  étudié  le  folk-lore,  on  ne 
les  y  connaissait  guère,  et  la  parfaite  symétrie  du  quadrille  des  dames 
de  mer  suffit  d'ailleurs  pour  faire  penser  que  l'imagination  du  poète 
a  considérablement  transformé  les  fragments  traditionnels  dont  il 
avait  pu  avoir  connaissance  ^  Voici  le  passage  du  roman,  qui,  en  effet, 
est  suspect  d'embellissements.  La  Dame  Blanche  habite  le  Tau  de  Pez 
d'Amont,  la  Dame  Grise  habite  le  Tau  de  Pez  d'Aval,  la  Dame  Rouge 
habite  la  Silleuse,  et  la  Dame  noire  habite  le  Grand  Etacré.  La  nuit,  au 
clair  de  lune,  ces  dames  sortent  et  quelquefois  se  rencontrent.  On  a  cru 
longtemps  que  saint  Maclou  haltitait  le  gros  rocher  carré  Ortach,  entre 
Guernesey  et  les  Casquets,  et  beaucoup  de  vieux  marins  d'autrefois 
afTirmaient  l'y  avoir  vu  très  souvent  de  loin,  assis  et  lisant  dans  un 
livre.  Aussi  les  marins  de  passage  faisaient-ils  force  génuflexions  devant 
le  rocher  Ortach,  jusqu'au  jour  où  l'on  découvrit  que  ce  qui  habite 
Ortach  ce  n'est  pas  un  saint,  c'est  le  diable.  Ce  diable,  un  nommé 
Jochmus,  avait  eu  la  malice  de  se  faire  passer  pendant  des  siècles  pour 
saint  Maclou*.  Le  diable  qui  fut  maître  autrefois  de  l'île  Saint-Honorat 
(Var)  essaie  parfois  de  la  reprendre  ;  c'est  pour  cela  qu'on  y  entend  à 
certains  jours  des  bruits  terrifiants,  produits  par  la  lutte  entre  le 
démon  et  le  saint  qui  défend  son  île  '. 

Le  souterrain  de  la  petite  île  de  l'Ebihen  (Côtes-du-Nord),  dans  lequel, 
comme  on  l'a  vu,  dormait  une  fée,  était  aussi,  d'après  une  autre 
légende,  le  lieu  où  était  condamné  à  vivre  au  milieu  des  tourments, 
un  moine  de  l'abbaye  de  ïSaint-Jacut.  Ayant  refusé  d'accomplir  la 
pénitence  qui  lui  avait  été  infligée  en  punition  d'un  homicide,  il  y  fut 
englouti  tout  vif;  les  hiboux  lui  arrachent  la  barbe  et  les  cheveux  pour 
en  tapisser  leurs  nids,  et  il  restera  là,   vivant,  jusqu'au  jour  où  une 


\.  Elvire  de  Cerny.  Saint- Suliac,  p.  59-61. 

2.  Henri  de  Kerbeuzec,  in  Hevue  des  Trad.  pop.,  t.  XllI,  p.  432. 

3.  Edgar  Mac  Gullorh,  in  Hevue  des  Trad.  pop.,  t.  lit,  p.  160. 

4.  Victor  llogo.  Les  Travailleurs  de  la  mer,  I.  I.  ch.  2. 

5.  Albert  de  Larrive,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  185. 


78  LES    ILES    ET    LES    ROCHERS    EN    MER 

colombe  blanche,  arrivant  jusqu'à  lui,  déposera  sur  satêledes  reliques 
de  sainte  Anne'.  On  dit  à  Saint-xMalo  que  sur  le  grand  Bé,  oîi  se  trouve 
le  tombeau  de  Chateaubriand,  commence  un  souterrain  qui  va  jusqu'en 
Angleterre  ^. 

Le  plus  ordinairement,  les  petites  îles,  peu  ou  point  habitées,  les 
rochers  isolés  et  battus  par  la  mer,  sont  hantés  par  des  personnages  de 
l'autre  monde  ;  ceux  qui  passent  auprès  y  entendent  des  cris  épouvan- 
tables ou  voient  passer  les  fantômes  des  âmes  en  peine.  Sur  les  écueils 
de  Tévennec  et  de  Creven  Deiled,  les  morts  conjurés  sont  si  nombreux 
que  l'on  ne  pourrait  y  mettre  le  pied  sans  qu'une  voix  réclame  :  «  A  ma, 
ma,  ma  [lac!  C'est  ici  ma  place  !  »  Les  oiseaux  même  ne  peuvent  s'y 
poser.  Pendant  que  l'on  construisait  un  phare  à  Tévennec,  le  jour,  au- 
dessus  des  travailleurs,  tournoyaient  des  oiseaux  de  mer,  surpris  de 
voir  des  êtres  vivants  à  un  endroit  où  ils  ne  pouvaient  se  reposer  à 
cause  des  morts.  Par  leurs  cris  :  «  A'erskuit  :  va-t-en  !  »  ils  semblaient 
prévenir  les  ouvriers  des  dangers  qui  les  menaçaient.  La  nuit,  c'étaient 
des  bruits  de  gens  qui  se  querellaient  ;  on  aurait  dit  que  tout  aurait  été 
bouleversé.  Des  vieillards  parcouraient  la  roche  et  le  bâtiment,  des 
croix  se  dressaient,  s'abattaient,  des  gens  se  suspendaient  ;  pour  faire 
cesser  les  apparitions  et  les  bruits,  on  fut  obligé  d'ériger  sur  le  roc 
une  croix  en  pierre  ' .  Lorsqu'enfin  on  put  allumer  le  phare,  on  y  mit  un 
seul  gardien  ;  au  bout  de  quelques  jours,  il  déclara  qu'il  ne  pouvait 
rester,  parce  qu'il  entendait  des  bruits  terribles  et  surnaturels.  Un  gar- 
dien marié  qui  vint  y  demeurer  avec  sa  femme,  dit  que,  toutes  les  nuits, 
des  voix  lui  répétaient  :  ((Kerscail  !  Kcrscuit  !  va-t'en,  va  t'en  !  »  C'était 
le  cri  des  mouettes  qu'il  interprétait  ainsi.  On  lit  bénir  le  phare  qui, 
jusque  là,  n'avait  été  l'objet  d'aucune  cérémonie  religieuse,  et  depuis 
les  gardiens  ne  furent  plus  troublés  '*.  Les  «  conjurés  »  n'ont  pas  aban- 
donné cet  îlot,  où  les  conduisait  autrefois  une  barque  spéciale  ;  un 
gardien  du  phare  étant  descendu  pécher  à  la  ligne  sur  les  rochers  fut 
rudoyé  par  une  main  invisible,  et  une  voix  en  colère  lui  dit  :  «  Retire- 
toi  de  ma  place**  ». 

Quand  on  aborde  à  un  rocher  au  large  de  l'Ebihcn,  qui  ne  découvre 
que  dans  les  très  grandes  marées,  on  entend  les  gémissements  de  trois 
femmes  de  Saint-Jacut,  noyées  là  il  y  a  environ  quatre  vingts  ans.  Un 
douanier  les  y  avait  conduites  dans  son  bateau,  pour  pêcher  des  ormées 
haliotis),  puis  il  regagna  l'île.  Lorsque  la  mer  monta,  le  vent  se  mit  à 

1.  François  du  Breil  de  Marzan,  in  la  Viqie  de  l'Ouesl,  2  avril  1839. 

2.  F.  Duine,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  508. 

3.  11.  Le  Garguet,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  V,  p.  659. 

4.  i'aul  Sébillot.  Les  Travau.r  publics  et  les  mines,  p.  381.  -^ 

5.  A.  le  Braz.  La  Lér/ende  de  la  Mort.  t.  Il,  p.  319-320, 


PARTICULARITÉS    ET    HANTISES  79 

soufïïer  avec  tant  de  violence  qu'il  n'osa  aller  les  chercher.  Elles  se 
noyèrent,  et,  depuis,  quand  il  fait  gros  temps,  la  patache  de  la  douane 
est  secouée  d'une  façon  extraordinaire  :  ce  sont  les  trois  mortes  qui 
agitent  la  mer  et  reprochent  aux  douaniei'sla  lâcheté  dont  l'un  deux  s'est 
jadis  rendu  coupahle  '.  Aux  îlots  de  Bruck  et  du  Château  près  du  Port- 
Blanc,  des  fantômes  armés  passent  entre  les  rochers,  et  des  trépassés 
viennent  s'y  plaindre  -.  Les  soirs  de  grand  vent  on  entend  à  l'île  Lern  les 
clairons  et  les  tambours  d'un  corsaire  hollandais  qni  se  perdit  autre- 
fois sur  les  écueils  du  voisinage  ^  A  l'île  Saint-Gildas,  près  du  Port- 
Blanc,  les  noyés  débarquent  souvent,  assure-t-on,  pour  faire  provision 
d'eau  douce.  Ils  cheminent  silencieux,  en  une  longue  procession  qu'une 
femme  conduit.  Quelquefois  ils  chuchottent  entre  eux  à  voix  basse;  mais 
on  ne  distingue  de  leur  conversation  qu'un  seul  mot  la  !  ia  !  (oui,  oui]  ! 
La  silhouette  de  leur  navire  s'aperçoit  au  loin,  comme  perdue  dans  les 
nuages  ^. 

Les  îlots  et  les  rochers  sont  aussi  fréquentés  par  des  trépassés  qui 
s'y  montrent  sous  forme  animale  :  un  âne  rouge  qui  apparaissait  à 
l'île  de  l'Ebihen,  dans  le  chemin  d'Enfer,  ainsi  nommé  à  cause  de  son 
escarpement,  se  voyait  plus  souvent  encore,  perché  entre  le  ciel  et  la 
mer,  sur  la  crête  dentelée  des  «  Haches  »,  redoutable  suite  d'écueils 
au  nord  do  l'île.  Cet  âne  est  un  marquis,  ancien  propriétaire  de 
lEbihen,  qui  expie  sa  conduite  scandaleuse  dans  Saint-Jacut.  Sa 
pénitence  ne  finira  que  le  jour  où  une  pêcheuse  jaguine  l'aura  piqué 
jusqu'au  sang  avec  sa  faucille  à  lançons*^.  Le  plus  habituellement  ces 
âmes  de  l'autre  monde  ont  l'apparence  d'oiseaux  :  à  la  lin  du  XVIII'' 
siècle,  on  croyait  aux  environs  de  Brest  que  les  goélands  qui  volaient 
autour  des  écueils  étaient  des  trépassés  qui  y  avaient  fait  naufrage. 
Ils  indiquaient  par  leurs  cris  le  voisinage  des  brisants  et  l'approche 
de  la  tempête,  et  leurs  présages  étaient  plus  sûrs  que  ceux  des 
meilleurs  marins  ;  aussi  étaient  ils  placés  sous  la  sauvegarde  de  la 
vénération  publique  ;  ceux  qui  les  tuaient  étaient  maudits  par  les 
oiseaux  expirants  et  les  eflfets  de  la  malédiction  ne  se  faisaient  pas 
attendre.  Il  était  avéré,  disait-on,  que  le  matin  de  la  terrible  catas- 
trophe du  Républicain,  le  capitaine  de  ce  vaisseau  avait  tiré  des 
goélands  du  haut  de  sa  dunette  ^.  Les  pêcheurs  de  la  baie  d'Audierne 
assuraient  que  l'on  voyait  toujours  sur  un  rocher  éloigné  du  rivage  les 
âmes  du  roi  (irallou  et  de  sa  fille  Dahut,   sous  la  forme  de  deux  cor- 

1.  Lucie  de  V.-H.,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  l.  XIV,  p.  546. 

2.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  :{o4. 

3.  Ch.  Le  Goflic.  Sur  la  côle.  p.  64. 

i.  A.  le  Braz.  La  Léf/ende  de  la  Mort,  t.  II,  p.  8. 

•^.  Eugène  Ilerpin.  La  Cote  d'Emeraude,  p.  458. 

(j.  .Moreau  de  Jounés.  Aventures  de  guerre  de  la  liépuhUque,  t.  il,  p.  87. 


80  LES   ILES  ET   LES  ROCHERS  EN   MER 

beaux  qui  se  hâtaient  de  disparaître  quand  on  s'en  approchait  '.  Bien 
que  Marchangy,  l'auteur  de  la  Gaule  poétique ,  soit  assez  sujet  à  caution, 
il  est  possible  qu'il  ait  recueilli  sur  la  côte  de  Genêts,  en  face  de  Tom- 
belaine,  où  suivant  E.  Le  Héricher,  il  séjourna  quelque  temps,  la 
substance  de  la  légende  qui  suit  :  Les  paysans  racontent  qu'une  jeune 
lllle  du  nom  d'Hélène,  n'ayant  pu  suivre  Montgommeri,  son  amant, 
qui  allait  avec  le  duc  Guillaume  conquérir  l'Angleterre,  mourut  de 
chagrin  sur  ce  rivage,  où  elle  fut  ensevelie.  Les  pécheurs  ont  observé 
que  chaque  année,  le  jour  et  l'heure  où  l'on  dit  qu'elle  trépassa,  quand 
elle  eut  perdu  de  vue,  dans  la  vapeur  de  l'Océan,  le  vaisseau  qui 
emportait  sa  vie,  une  colombe  vient  le  soir  sur  les  genêts  de  Tombe- 
leine  el  ne  s'envole  que  le  malin,  à  l'aurore  -.  Les  oiseaux  fatidiques  du 
Phare  du  Jardin,  dans  la  baie  de  Saint-Malo,  semblent  aussi  représenter 
des  âmes,  et  la  croyance  qui  s'y  rattache  est  probablement  plus  ancienne 
que  cet  édifice,  construit  seulement  vers  le  milieu  du  XIX^  siècle.  Lors- 
qu'on voit  des  mouettes  se  percher  sur  sa  tour,  on  est  sûr  d'apprendre 
(ju'im  bateau  malouin  s'est  perdu,  et  le  nombre  de  celles  qui  viennent 
s'y  reposer  indique  le  chifTre  des  victimes  du  naufrage  ^ 

C'est  surtout  dans  le  voisinage  des  rochers  que  les  pécheurs  sont 
exposés  à  i-encontrer  des  êtres  qui,  sous  l'apparence  de  poissons  de 
forte  taille,  sont  en  réalité  des  incarnations  du  diable,  ou  des  moits. 
Avant  qu'on  eût  exorcisé  celui  que  les  gens  de  la  baie  de  St-Malo 
appellent  Nicole,  qui  est  pour  eux,  tantôt  le  démon  lui-même,  tantôt 
un  garde-péche  sévère,  tantôt  un  méchant  pécheur  qui  a  obtenu  du 
diahie,  à  son  lit  de  mort,  le  pouvoir  de  se  transformer  ainsi  pour  tour- 
menter ses  anciens  compagnons,  il  se  montrait  aussi  bien  près  des 
rochers  que  sur  les  hauts-fonds*.  Les  niarsouins  que  l'on  voit  vers 
l'embouchure  de  la  Rance,  loin  d'être  désagréables  aux  hommes, 
semblent,  au  contraire,  avoir  pour  eux  quelque  ôlTection  ;  on  dit  que  ce 
sont  d'anciens  marins  qui  ont  péri  dans  des  naufrages,  et  qui,  sous 
cette  forme,  reviennent  aux  lieux  qui  leur  sont  familiers.  11  en  est 
même  que  leurs  parents  ou  leurs  amis  ont  expressément  reconnus.  Ils 
ne  quittent  guère  d'ailleurs  les  parages  où  ils  exercèrent  jadis  leur 
profession  ;  chaque  bande  a  son  chef,  que  Ton  désigne  sous  le  nom  du 
rocher  qu'il  pré  l'ère  ;  il  y  a  la  Bête  à  Bizeux,  dans  la  Rance,  la  Bête  au 
Décollé,  la  Béte  aux  Ebihens.  S'ils  jouent  parfois  des  tours  aux 
pêcheurs,  ils  ne  deviennent  méchants  que  quand  on  leur  fait  du  mal. 

1.  Canibrj'.    Voyage  dans  le  Fhiistère,  p.  295. 

2.  E.  Le  Héricher.  Hinéraire  du  Mont  Saint-Michel,  p.  108. 
.'L  Lurie  de  V.-H.,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,   t.  XV,  p.  98. 

4.  Paul  SiMiillot.  Légendes  locales,  t.  1,  p.  12  ;  F.  Duine,  in  liev.  des  Trad   pop. 
t.  XVI,  p.  419. 


I 


LES  ÎLES   PRÉSERVÉES    DES    SERPENTS  81 

On  raconte  la  punition  exemplaire  d'un  pêcheur  de  Saint-Enogat,  qui 
d'un  coup  d'aviron  avait  crevé  l'œil  à  un  chef  marsouin  ;  le  lendemain, 
il  ne  vit  plus  son  bateau  à  la  place  où  il  l'avait  amarré  la  veille  :  il  ne 
le  retrouva  que  huit  jours  après,  complètement  brisé,  dans  une  crique 
de  la  Rance  ;  une  autre  barque  qu'il  avait  achetée  fut,  un  jour  d'orage, 
entourée  de  milliers  de  marsouins  qui  la  poussèrent  sur  un  rocher  de 
Sainl-Enogat,  près  de  la  Goule-aux-Fées,  où  elle  fut  mise  en  miettes, 
et  le  marin  se  sauva  à  grand'peine  '. 

Suivant  des  croyances  populaires  assez  répandues,  des  îles  sont  à 
l'abri  de  certaines  bêtes  dangereuses.  Quelques-unes  ont  été  débarras- 
sées, en  des  circonstances  merveilleuses,  des  reptiles  qui  les  infestaient, 
et  il  en  est  plusieurs  où  ils  ne  peuvent  vivre.  Saint  Hilaire  de  Poitiers 
étant  débarqué  dans  l'île  de  Gallinarie  qui  était  pleine  de  serpents,  ils 
s'enfuirent  à  son  approche  et  il  planta  un  poteau  au  milieu  de  l'île,  en 
leur  ordonnant  de  se  contenter  de  la  partde  terrain  qu'il  leur  laissait^. 
Saint  Honorât  employa  un  moyen  plus  radical  :  lorsqu'il  arriva  à  l'île 
qui  porte  maintenant  son  nom,  elleétait  rem|)lie  de  reptiles  venimeux 
qui  en  défendaient  l'approche.  Le  saint,  montant  sur  un  palmier  dont 
il  existe  encore  un  rejeton,  invoqua  la  loute  puissance  do  Dieu.  A  sa 
voix,  la  mer  envahit  l'île  et  submergea  la  l'ace  immonde  qui  la  peu- 
plait ;  quand  elle  se  relira,  saint  Honorât  se  mit  à  bâtir  son  monastère  ; 
et  depuis,  dit  un  vieil  historien,  en  ceste  Isle,  il  n'y  a  jamais  eu  ni 
serpent  ni  lézard,  ni  autres  bestes  rampantes  venimeuses^.  Il  en  fut  de 
même  à  l'île  d'Yen,  après  (]iie  suint  Arnaud  eut  forcé  à  se  précipiter  à 
la  mer  un  énorme  serpent  qui  l'habitait'*.  Saint  Maudès  ayant  été  dévoré 
par  des  reptiles  de  toute  sorte,  demanda  à  Dieu,  comme  grâce  spéciale, 
que  la  terre  qui  renfermerait  ses  restes  mortels  possédât  le  privilège 
d'en  être  à  jamais  débarrassée;  c'est  pour  cela  qu'on  ne  trouve  à  l'île 
Maudès,  ni  couleuvre,  ni  salamandre,  ni  crapaud,  et  qu'un  peu  de  terre 
de  ce  lieu  jetée  sur  l'un  de  ces  animaux  suflil  pour  le  taire  mourir  ^ 
Saint  Budoc  fît  disparaître  pour  toujours  de  l'île  Verte,  voisine  de 
Bréhat,  las  bêtes  venimeuses,  et  lorsque  les  fr-ères  quêteurs  du  couvent 
qui  y  existait  autrefois  allaient  sur  le  continent,  ils  distribuaient  des 
pincées  de  la  terre  de  cette  île,  qui  passait  et  qui  passe  encore  pour  guérir 
de  la  morsure  des  serpents''.  En   quittant  Guernesey,    saint  Patrick 

1.  A.  Oraiu.  Curiosités  de  Ville  el-V daine,  I880,  p.  14. 

2.  Jacques  de  Voragine.  Légende  dorée,  t.  I,  p.   78. 

3.  A.-L.  Sanlou.  tlisloire  de  Cannes,  189i,  p.  100  ;  Arrioux.  Recueil  et  invenlion 
des  corps  saints  qui  sont  au  pays  de  Provence.  Aix,  1636. 

4.  Henri  Bourgeois.  La  Vendée  d'autrefois,  les  iles.  p.  73. 

5.  F. -M.    Luzel.   L'Ile  de  Bréfiat  en  1878,  p.  18. 

6.  Habasque.  Notions  historiques  sur  les  Côtes-du-Nord,  t.  I,  p.  123  ;  B.  Jollivet. 
Les  Côtes  du  Nord,  t.   1. 


82  LES  ILES    ET   LES  ROCHERS   EN   MER 

donna  sa  bénédiction  à  l'île  et  dit  qu'on  n'y  verrait  jamais  de  reptiles 
dangereux  '.  On  prétendait  au  XIV  siècle  qu'aucun  animal  rampant  ne 
pouvait  pénétrer  dans  l'ile  Liyennensis  au  diocèse  d'Arles,  où  habitaient 
autrefois  de  saints  moines  * . 

Tous  les  chiens  enra^^és  qui  mettent  le  pied  dans  l'ile  de  Saint  Gildas. 
près  de  Penvenan.  y  crèvent  imm kliatement  par  le  pouvoir  du  saint 
qui  y  a  une  chapelle  '.  C'est  peut  être  parce  que.  en  réalité,  le  Fort  la 
Latte  (Côtes-du-Nord)  est  sur  un  îlot  que  les  chiens  enragés  du  pays  se 
rendent  à  une  peli le  statue  de  saint  Hubert  placée  dans  l'une  de  ses  tours. 

Les  tlos  et  les  rochers  ne  paraissent  pas  être  l'objet  d'observances 
se  rapportant  à  un  ancien  culte,  et  l'on  ignore  pourquoi,  le  jour  saint 
Jean,  les  pêcheurs  de  la  paroisse  qui  porte  ce  nom.  ont  coutume  de 
naviguer  autour  d'un  certain  rocher,  appelé  le  Cheval  Guillaume,  qui  est 
à  quel(}ue  distance  de  la  côte  '\ 

Bien  que  je  n'en  aie  trouvé  qu'un  seul  exemple,  il  est  probable  que 
les  gens  du  voisinage  avaient  conservé  l'habitude  de  se  rendre,  après 
que  l'eau  les  avait  entourés,  à  des  endroits  où  s'accomplissaient  aupa- 
ravant d'antiques  cérémonies.  Sur  l'îlot  du  Pilier,  séparé  de  NoirmoLi- 
tier  par  un  petit  bras  de  mer.  s'est  longtemps  tenue  une  assemblée 
où  les  jeunes  gens  et  les  jeunes  filles  accouraient  des  villages  danser 
et  festoyer  les  jours  de  l'Ascension  et  de  la  Pentecôte;  quand  on  leur 
demandait  d'où  venait  celte  coutume,  ils  répondaient  qu'ils  n'eu 
savaient  rien,  mais  que  cela  s'était  passé  de  tout  temps  % 

L'aspect  de  certains  rochers  leur  a  fait  donner  des  noms  en  rapport 
avec  l'objet  qu'ils  rappellent.  Un  rocher  près  de  Bréhat  s'appelle  Pen- 
Aznn,  tète  d'âne '^.  D'autres  ont  des  noms  d'animaux,  tels  que 
chèvres,  chevreaux,  chevaux,  juments,  qui  tiennent  peut-être  à  leur 
forme,  mais  qui  peuvent  leur  avoir  été  imposés  en  raison  de  l'état 
bondissant  de  la  mer  qui  les  entoure  :  c'est  ainsi  que  le  cheval  est 
souvent  en  rapport  avec  la  mer  agitée  :  par  une  tîgure  assez  naturelle, 
on  aura  tran-;porté  le  nom  de  la  vague  aux  rochers.  Des  écueils  au 
Décollé  près  de  Saint-.Malo  et  sur  la  Chaussée  des  Pierres  noises  (Finis- 
tère) s'appellent  Cheminées,  parce  que  la  mer  en  s'y  brisant  fait  une 
espèce  de  fumée.  D'autres  noms  signalent  le  danger:  la  langue  de 
c'tien  ou  langue  de  chien,  est  un  banc  de  roches  près  d'Ambleteuse, 
fort  redouté  :  on  trouve  aussi  les  épées  de  Tréguier,  les  buissons,  les 
liaches.  etc.,  le  Trou  de  la   Mnct  près  de  Boulogne,  le  Trou  du  Diable, 

1.  -Muie  .Murray  Ayiisley,  in  Reu.  des  Trad.  pop  ,  t.   111,  p.  483. 

2.  (iervasiiis  de  Tilbury.  Otia  imperialia,  éd.  Li'ibuiLz,  t.  1,  p.    983. 
.î.  G.  L'i  Calvez.  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  VII,  p.  93. 

4.  Edgar  Mac  Cul'och.  Guernesey  Folk-lore,  p.   34. 

■"j.  D""  Viaud-GraQd-MHr.iis.  Guide  à  Soirmoutier.  p.    131. 

(i.  Ilabasque.   Notions  historiques,  t.  1,  p.  214. 


NOMS  SINGULIERS   DE    ROCHERS  83 

la  Roque  du  Diable,  etc.  '  Une  roche  à  la  pointe  de  la  Varde,  dans  la 
haie  de  Saint-Malo,  est  si  fortement  secouée  les  jours  de  tempête  que 
les  marins  prétendent  qu'on  la  voit  remuer  ;  c'est  pour  cela  qu'elle 
s'appelle  la  Trembiouse.  Le  nom  de  la  Teignouse,  la  Teigneuse,  est 
assez  souvent  appliqué  à  des  rochers  sur  lesquels  la  mer  se  brise  avec 
tant  de  violence  que  nulle  végétation  marine  ne  peut  y  pousser.  A 
Granville,  le  Fainéant  est  un  rocher  qui  a  reçu  ce  nom  parce  qu'on 
n'y  voit  pas  un  brin  de  varech-,  A  Basta  près  de  Biarritz,  un  rocher, 
tellen)ent  battu  par  les  vagues  que  les  poissons  s'en  éloignent  et 
qu'aucun  des  crustacés  ordinaires  aux  parages  environnants  n'ont  pu 
s'y  accrocher,  s'appelle  le  Misérable '. 

D'autres  noms  semblent  supposer  des  légendes  ;  il  est  probable  que 
celle  (jui  suit  et  qui  explique  pourquoi  un  rocher  de  la  baie  de  Paimpol 
s'appelle  Plac'fi  a  deiou,  les  Fillettes,  n'est  pas  la  seule  que  l'on  raconte 
sur  nos  côtes.  11  y  avait  sur  l'îlot  de  Saint-Rion,  où  l'on  se  rendait  alors^ 
à  ce  (|u"on  assure,  à  pied  sec  au  moment  des  grandes  marées,  une 
chapelle  dédiée  à  ce  saint.  Un  jour  des  jeunes  filles  de  Plouézec 
allèrent  à  l'île  en  partie  de  plaisir,  pour  y  prendre  le  lait  de  mai.  Après 
en  avoir  bu,  il  leur  prit  fantaisie  de  barbouiller  irrévérencieusement 
la  liguie  du  saint.  Elles  reprirent  le  chemin  de  la  côte  ;  mais  elles  ne 
tardèrent  pas  à  être  cernées  par  la  mer  qui,  ce  jour- là,  montait  plus 
rapidement  que  de  coutume.  Elles  allèrent  se  réfugier  sur  la  roche  la 
plus  voisine.  Mais  la  mer  continuant  démonter,  elles  périrent  victimes 
de  la  vengeance  du  saint  qu'elles  avaient  outragé.  Le  rocher  sur  lequel 
elles  moururent  et  qui  couvre  à  mi-marée  a  pris  depuis  ce  temps  le 
nom  des  Fillettes  ^. 

1.  Paul    Sébillot.    Légendes  de  la  Mer,  p.  309  et    suiv.  ;  E.    Deseille.    Glossaire 
boulonnais. 

2.  Le  Vieur  Corsaire  de  Saiut-Malo,  février  1885. 

i.  H^nry  Léun.  Biarritz,  (irèves  et  Rochers.   Biarritz,  1903,  in-8,  p.  7. 
4.  Paul  Sébillot.   Légendes  de  la  Mer,  t.  1,  p.  315. 


CHAPITRE  lY 

LA  CEINTURE  DU  RIVAGE 

§    1.    LES   CAPS    ET    LES    FALAISES 

Aucun  récit  IradiUonuel  ne  parle  de  la  formation  des  grands  caps  ; 
mais  l'origine  de  deux  pi'omontoires  secondaires  de  la  baie  de  Sainl- 
I\Jaio  se  lie,  comme  celle  de  plusieurs  îles  des  environs,  aux  voyages 
de  Gargantua.  Il  vomit  la  pointe  de  la  Garde  en  Saint-Cast,  un  jour 
qu'au  sortir  d'un  repas  copieux  il  était  écœuré  par  l'odeur  des  raies 
pourries  que  le  vent  lui  apportait  de  Saint-Jacut,  village  où  naguère 
on  les  mettait  à  sécher  devant  les  maisons.  Il  éprouva  encore,  une 
autrefois,  un  haut-le-cœur  lorsque  des  bateaux  Jaguens,  empuantis 
par  les  débris  de  poisson,  passèrent  entre  ses  jambes,  pendant  qu'il 
traversait  la  mer,  ayant  de  1  eau  jusqu'au  genou  :  la  pointe  du  Décollé 
est  le  résultat  de  cette  indigestion  \ 

La  ceinture  de  la  côte  est  constituée  en  plusieurs  endroits  par  des 
masses  de  pierres  presque  droites,  et  leurs  formes  sont  assez  régu- 
lières pour  éveiller,  sans  grand  effort  d'imagination,  l'idée  de  murailles 
bâties  par  des  géants  ;  des  assises  qui  rappellent  des  maçonneries,  des 
brèches  qui  trouent  les  massifs,  complètent  parfois  la  ressemblance,  et 
font  penser  à  des  ruines.  Pourtant,  cet  aspect  ne  paraît  pas,  en  France 
du  moins,  avoir  suggéré  des  légend  s  explicatives  ;  une  seule  mention, 
assez  vague,  rentre  dans  cet  ordre  d'idées  :  on  disait  à  Penmarc'h  vers 
IcSoO,  que  certains  rochers  étaient  des  débris  de  monuments  élevés 
par  des  hommes-  . 

Quelques  particularités  des  falaises  se  rattachent  à  des  épisodes  de 
la  légende  dorée  ;  une  traînée  rouge  sur  le  flanc  de  celle  de  Lancieux 
est  la  marque  du  sang  de  saint  Cieux  qui  y  fut  martyrisé  \  Sur  une 
côte  peu  distante,  entre  la  pointe  de  La  Latte  en  Plévenon  et  la  rade 
d'Erquy,  la  falaise  est  formée  de  grès,   dont  la   teinte  rose   ou  brun 

1.  Paul  Sébillot.  Gargantua,  p.  32,  72. 

2.  Vérusmor.   Voyat/e  en  Basse-Brelagne,  p.  2S3. 

3.  Paul  Sébillot.  Petile  Légende  dorée,  p.  28. 


LA    TEINTE    DES    FALAISES  85 

rouge  contraste  avec  celle,  généralement  grise,  des  roches  granito- 
schisteuses  de  tout  le  voisinage.  Ces  pierres  étaient  aussi  grisâtres 
autrefois,  et  c'est  à  la  suite  de  circonstances  merveilleuses  qu'elles 
prirent  la  couleur  qui  les  distingue  aujourd'hui.  Lorsque  les 
saints  arrivèrent  d'Irlande  pour  prêcher  la  religion  chrétienne  en 
Bretagne,  les  hahilants  d'une  partie  du  littoral  étaient  encore  païens, 
el  il  fallait  des  miracles  pour  les  convertir  Un  de  ces  apôtres,  qui  était 
débarqué  dans  la  baie  de  la  Fresnaye,  y  commença  ses  prédications  et 
beaucoup  de  personnes  le  suivirent.  Un  jour  qu'il  avait  rassemblé  un 
grand  nombre  de  gens  sur  la  lande  de  Fréhel,  il  leur  montra  du 
doigt  lîlot  Saint-Michel,  et  leur  parla  longuement  de  l'archange  et 
des  miracles  qu'il  avait  faits.  Alors  un  de  leurs  chefs  lui  dit:  «  Saint 
Michel  était  un  envoyé  de  Dieu,  et  l'on  m'a  raconté  que  lorsqu'il  mit 
le  pied  sur  son  île,  les  rochers  qui  étaient  gris  comme  ceux-ci,  devinrent 
rouges.  Si  tu  viens  de  la  part  de  Dieu,  fais  comme  lui,  rougis  ceux  de 
cette  presqu'île  ».  Le  saint  se  mit  en  prières,  puis  il  se  rendit  au  bord 
de  l'escarpement  et  jeta  sur  la  pierre  grise  une  goutte  de  son  sang: 
aussitôt  toute  la  falaise  prit  une  teinte  rougeâtre  semblable  à  celle  de 
la  pointe  du  Folet  et  du  Rocher  Saint-Michel  '.  Cet  îlot  n'étant  séparé 
du  rivage  que  par  un  intervalle  de  quelques  mètres,  sa  légende,  de 
même  que  celle  des  tranchées  étroites  et  escarpées  qui  forment  un 
couloir  entre  la  côte  et  les  rochers,  m'a  paru  être  ici  plus  à  sa  place 
qu'au  chapitre  des  îles:  au  temps  où  le  diable  voyageait  en  Bretagne, 
saint  Michel  voulut  l'en  empêcher  ;  mais  Satan,  pour  se  débarrasser  de 
lui,  se  mit  à  sa  poursuite  à  la  tête  de  tous  ses  démons.  L'archange 
s'enfuit  vers  la  mer,  et  arrivé  sur  le  bord  de  la  pointe  que  termine 
aujourd'hui  le  Rocher  Saint-Michel,  il  vit  ses  ennemis  qui  accouraient  ; 
il  frappa  la  terre  du  pied,  et  au  même  instant  s'ouvrit  entre  eux  et  lui 
une  tranchée  par  laquelle  la  mer  entra.  Les  diables  qui  se  trouvaient  à 
l'endroit  où  le  sol  s'effondra,  furent  engloutis  par  les  eaux  ;  l'ilot  et  la 
pointe  du  Folet  qui  lui  fait  face  devinrent  rouges  quand  l'archange  eut 
posé  le  pied  dessus  ;  d'autres  disent  que  ce  miracle  se  produisii 
lorsqu'on  eut  érigé  là  une  chapelle^. 

Le  rocher  sur  lequel  est  bâtie  la  vieille  forteresse  de  La  Latte  en 
Plévenon,  est  sépar('î  de  la  terre  ferme  par  une  coupure  à  parois 
presque  verticales,  dans  la([uelle  la  mer  s'engouffre  avec  fracas.  C'est 
(iargantua  dont  on  voit,  à  une  petite  distance,  le  bâton  fiché  en  terre, 
qui  la  lit  en  donnant  un  coup  de  pied  ''.  Suivant  une  autre  tradition, 
un  jeune   homme  de  Plévenon  ayant  enfonc('  sou  couteau  dans  la    poi- 

1.  François  Marquer,  in  Rev.  des  l'iad.  pop.,  t.  Xil,  p.  351 . 

2.  François  Marquer,  1.  c. 

3.  Paul  Sébiilot.   Gargantua,  p.  63. 


86  LA    CEINTURE   DU    RIVAGE 

Irine  d'une  «  Seraine  »  qui  voulait  le  loucher  de  sa  main  el  l'entraî- 
ner dans  son  palais  enchanté,  celle-ci,  qui  était  une  princesse  méta- 
morpliosée,  reprit  sa  forme  naturelle  dès  que  son  sang  eut  coulé,  el 
tous  ceux  qu'elle  retenait  captifs  sous  les  tlots  furent  délivrés.  Elle 
i^ravil  la  falaise  avec  eux  el  son  libérateur;  quand  ils  arrivèrent  à 
l'endroit  où  se  trouve  maintenant  le  second  pont-levis,  la  langue 
de  terre  qui  réunissait  le  rocher  au  rivage  se  rompit  comme  si  elle 
avait  été  coupée  avec  un  couteau,  et  la  mer  se  précipita  dans  la  Iran 
chée'.  Une  autre  coupure,  située  non  loin  de  là,  a  aussi  sa  légende.  I.e 
rocher  de  la  Teigneuse,  à  côté  du  Trou  d'enfer,  résidence  du  diable, 
est  maintenant  détaché  de  la  falaise  à  laquelle  il  tenait  autrefois  :  un  di- 
manche qu'un  pécheur  Jaguen  fort  impie  naviguait  auprès,  une  grosse 
lame  fit  chavirer  son  bateau  ;  il  se  sauva  à  la  nage,  el  aborda,  en  jurant, 
sur  l'étroite  chaussée  de  terre  qui  reliait  la  Teigneuse  à  la  côte  ;  mais 
elle  s'effondra  presque  aussitôt  sous  lui,  el  un  petit  homme,  vilain 
comme  le  diable,  l'emporta"^. 

Le  trou  que  l'on  remarque  dans  le  Yoh,  rocher  en  forme  de  pain  de 
sucre,  à  une  centaine  de  mètres  de  l'île  de  Houat  (Morbihan  rappelle 
une  mésaventure  du  diable.  Lorsqu'il  s'élança  à  la  suite  de  saint  Gildas 
qui,  d'un  saut,  était  arrivé  à  Houat,  il  prit  mal  son  élan  ;  au  lieu 
d'atteindre  le  rivage,  il  se  heurta  contre  le  Yoh,  et  le  perçant  de  part 
en  part  avec  sa  tète,  il  alla  tomber  dans  la  mer.  En  passant  aupiès  les 
pêcheurs  prennent  des  précautions  contre  la  rafale  du  trou  du  diable ^ 

Certains  endroits,  surtout  ceux  par  lesquels  on  descend  à  la  grève, 
ont  un  mauvais  renom  ;  il  est  parfois  justifié  par  la  nature  du  lieu  et 
les  dangers  qui  s'y  présentent.  Bien  des  gens  ne  prennent  pas  volon- 
tiers le  sentier  de  Sous  la  Rue,  près  du  cap  Fréhel  Côtes-du-Nord:,  dont 
le  nom  rappelle  le  souvenir  des  gens  qui  habitaient  auprès,  avant  que 
la  mer  eût  rongé  cette  partie  du  pays.  Il  semble  qu'il  soit  hanté,  comme 
l'est,  non  loin  de  là,  celui  qui  conduit  dans  la  baie  des  Cévenniers  ;  le 
diable  s'y  lient,  el  l'on  assure  que  pei'sonne  n'y  est  descendu  sans 
éprouver  queh]ue  accident^.  D'après  une  notice  manuscrite  qui  accom- 
pagne un  dessin  du  Musée  de  Dieppe,  exécuté  à  l'époque  romantique, 
un  sentier  qui  serpentait  sur  le  plateau  opposé  à  celui  de  la  cité  de 
Limes,  était  au  contraire  fréquenté  par  une  fée  aimable.  Elle  se  montrait 
à  un   pécheur,  toujours  au   même   tournant,   el  quand   elle  lui  avait 


1     Paul  Sébillot,  in  Annuaire  de  Bretagne,   1897,  p.  343. 

2.  François  .Marquer,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.   XII,  p.  356. 

3.  P. -m'.  Laveuot,  ibid.,  t.  VI,  p.  414. 

4.  Paul  Sébillût.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  234. 


LES    SENTIERS    DANGEREIX  87 

souhaité  le  bonsoir,  il  était  sûr  de  trouver  ses  filets  remplis  de  poisson  '. 

De  Bruck  à  Trestel,  au  pays  de  Tréi^uier,  sur  une  étendue  d'une 
demi-lieue,  la  côte  est  maudite.  Naguère  personne  ne  s'y  hasardait  la 
nuit,  et  un  quatrain  populaire  y  plaçait  le  domaine  du  mauvais  ange  ; 
avant  de  passer,  même  de  jour,  par  ce  lieu,  les  gens  se  signaient,  crai- 
gnant quelque  effrayante  apparition  ^  A  l'ile  dArzon  voyait  aussi  le 
diable  assis  sur  un  rocher  du  rivage;  par  les  nuits  de  tempête,  il 
confondait  sa  voix  avec  le  bruissement  des  vagues,  et  poussait  de 
terribles  hurlements^ 

Il  est  rare  que  les  fées  qui  venaient  souvent  vers  les  falaises  étendre 
leur  lessive  ou  former  des  rondes,  soient  accusées  de  malveillance  à 
l'égard  des  passants.  A  Saint-Cast,  les  femmes  menaçaient  les  enfants 
indociles  de  les  conduire  à  la  pointe  de  l'isle  pour  y  être  fouettés  par 
les  fées  avec  les  longues  lanières  de  fucus  dont  les  bonnes  dames  se 
servaient  pour  se  battre  lorsqu'elles  étaient  en  colère  ;  mais  c'était 
sans  grande  conviction  qu'on  leur  prêtait  ce  rôle  de  Croquemitaine\  Il 
semble  qu'à  l'heure  actuelle  les  idées  soient  en  train  de  se  niodilier  à 
leur  égard,  en  même  temps  que  l'on  oublie  leur  rôle  si  gracieux  dans 
les  légendes  d'autrefois;  je  n'en  connais  cependant  qu'un  exemple 
typique.  La  Goule-ès-Fées  près  de  Dinard  était  habitée  jadis,  ainsi 
qu'on  le  verra  au  chapitre  suivant,  par  des  fées  bienveillantes  :  on 
raconte  maintenant  que  celui  qui  oserait  s'aventurer,  un  soii-  de  clair 
de  lune,  au-dessus  de  leur  demeure,  serait  exposé  à  être  saisi  par  un 
tourbillon  qui  l'entraînerait  dans  la  grotte,  où  il  serait  dévoré  par  les 
méchantes  fées  qui  y  sont  enchaînées^  Certaines  fées  normandes,  d'une 
nature  indécise  et  quelque  peu  sataniquo,  étaient  aussi  dangereuses 
et  malfaisantes.  Lorsqu'elles  tenaient  leur  foire  dans  la  cité  de  Limes, 
près  de  Dieppe,  elles  attiraient  jusqu'au  bord  de  la  falaise  ceux  qui  se 
laissaient  prendre  à  leurs  agaceries,  leur  donnaient  une  poussée  et  les 
précipitaient  en  riant  dans  la  mer*'.  Celles  de  Guernesey  étaient  au 
contraire  en  bons  termes  avec  les  habitants  dont  elles  empruntaient 
les  charrettes,  et  l'on  entendait  parfois,  au  milieu  de  la  nuit,  le  bruit 
d'une  voiture  sur  les  falaises  et  sur  les  bords  des  précipices  du  pro- 
montoire de  Pleinnont,  dans  des  endroits  où  jamais  un  cheval  n'aurait 
pu  mettre  le  pied  '. 


1.  G.  Fouju,  in  lîev.  des  Trad.  pop.,  t.  VI,  p.  416. 

2.  Paul  Sébillot,  1.  c,  t.  I,  233. 

3.  Vérusmor.    Voyage  en  Basse-Brelagne,  p.  72. 

4.  Paul  Sébillot.  Le  Folk-Lore  des  pécheurs,  p.  13. 

5.  Lucie  de  V.-H.,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  XV,  p.  116. 

6.  L.  Vitet.   Histoire  de  Dieppe,  p.  381. 

7.  Edgar  Mac  Culloch,  in  liev.  des  Trad.  pop.,  t.  IV,  p.  107. 


88 


LA    CEINTURE    DU    RIVAGE 


A  l'île  d"Ouessanl_,  les  Tréo-fall,  méchants  esprits  que  l'on  appelle 
aussi  Danserienn  noz  ou  danseurs  de  nuit,  sont  des  personnages  assez 
vaguement  décrits,  mais  vraisemblablement  de  petite  taille  comme  leurs 
congénères  de  la  terre  ferme.  Ils  mènent  leur  ronde,  au  clair  de  la  lune 
sur  les  falaises,  et  invitent  les  passants  à  y  prendre  part,  en  leur  pro- 
mettant des  trésors.  L'homme  qui  accepte  doit  planter  son  couteau 
dans  le  sol,  puis,  en  suivant  la  danse,  il  faut  qu'il  le  rase  à  chaque 
tour,  sans  jamais  le  dépasser.  Sil  oublie  cette  précaution,  les  Danse- 
rienn lui  brisent  les  reins  ;  s'il  remplit  les  conditions  voulues,  ils  lui 
accordent  sa  demande,  quelle  qu'elle  soit'. 

Les  nains  des  falaises  étaient  presque  toujours  d'une   humeur  som- 
bre :  le  Korandon  que  l'on  vit  se  promener,   même    en   plein  jour,  sur 
celles  de  Bilfot,  près  de  Paimpol,  ne  parlait  à  personne  et  ne  répondait 
pas  à  ceux  qui  le  lièlaient-  ;  mais  on  ne  l'accusait  pas  d'une  foule  d'ac- 
tes méchants,  comme  le  IN'ain  Rouge  du  pays  de  Caux.  Il  a,    disait-on 
vers  1H40,  une  physionomie  sévère  en  rapport  avec  la  contrée  abrupte 
où  il  se  montre.  Il  n'est  pas  difficile  d'entrer  eu   communication  avec 
lui.  Mais  il  punit  cruellement  ceux  qui  le  dérangent  par  un  simple  mo- 
tif de  curiosité.  Les  habitants  de  la  vallée  de  Veulettes  disent  que  plu- 
sieurs de  leurs  compatriotes  sont  borgnes,  boiteux,  contrefaits,  et  qu'ils 
doivent  ces  infirmités  aux  mauvais  traitemeuts  du  Nain   rouge.   D'au- 
tres, plus  heureux,  ont  su  l'apprivoiser,  et  n'ont  eu  qu'à  se  louer  de  ses 
bons  procédés.  Les  pêcheurs  de  la  vallée  de  Palluel  passent  la  nuit  à  la 
garde  des  fdets  qu'ils  ont  tendus.  Cependant  cette  précaution  ne   serait 
pas  suffisante  peut-être  pour  les  mettre  à  l'abri  d'une  attaque,   si  l'on 
ne  savait  que  la  plupart  d'entre  eux  sont   en    communication    avec  le 
Nain  rouge.  A  Dieppe  et  aux  environs,  le  Nain  Rouge  est  aussi    parfai- 
tement connu.  Un  jour  deux  pêcheurs  qui  allaient  au   fond   du   Pollet, 
aperçurent,  en   approchant  du  sommet  de  la  côte,  un  petit   garçon, 
assis  sur  le  bord  de  la  route,  et  lui  demandèrent  ce  qu'il  faisait  là  :  a  Je 
me  repose,  dit-il,  car  je  voudrais  reprendre  ma  course  jusqu'à   Berne- 
ville.  —  Bien  !  répliqua  un  des  pêcheurs,  vous  pouvez  venir  avec  nous  ; 
c'est  le  chemin  que  nous  suivons  aussi  ».  Là-dessus,   il   se  mirent  tous 
trois  en  marche.  Cliemin  faisant,  le  petit  garçon  inventait  mille  espiè- 
gleries, pour  amuser  les  pêcheurs.    Cependant  ils   étaient  arrivés  à  un 
étang  proche  de  Berneville.  Là  le  malicieux  garçon   se   saisit  d'un  des 
pêcheurs  et  le  lança  en  l'air  comme  il  aurait  pu  faire  d'un  volant,   et  de 
manière  à  ce  qu'il  dût  retomber  dans  l'eau    Mais  ce  fut  une  grande  sur- 
prise pour  le  méchant  lutin  de  voir  que  le  pêcheur  était  arrivé   sain    et 


1.  F.-M.  Luzel,  in  Revue  de  France,  1874,   p.  726  ;  Contes    de  Dasse-Drelagne    t.    II, 
p.  103,  115. 

2.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  240. 


NAINS    ET    ESPRITS    DU    RIVAGE  89 

sauf  do  Tautre  côté  do  l'étang.  «  llomercicz  votre  patron,  s'écria-t-il  de 
sa  petite  voix  cassée,  qui  vous  a  inspiré  ce  matin  de  prendre  de  l'eau 
bénite  à  votre  lever;  sans  quoi  il  vous  fallait  essayer  d'un  bain  de  sur- 
prise '  ». 

Les  feux-follets  sont  assez  rares  au  bord  de  la  mer  et  ordinairement 
avant  d'y  arriver,  ils  ont  commencé  à  se  montrer  à  quelque  distance  du 
rivage.  A  File  de  Batz,  le  Feu  follet  quis'y  fait  voir  de  temps  en  temps,  est 
une  sorte  d'esprit  qui  a  une  redoutable  puissancede  fascination.  Ceux 
sur  lesquels  il  l'exerce,  attirés  par  lui  comme  l'oiseau  par  le  serpent,  le 
suivent  partout  sanspouvoir  s'en  défendre.  Il  les  conduit  sur  les  falai- 
ses, d'où  il  les  précipite  de  roche  en  roche  dans  quelque  trou  noir. 
Pour  se  soustraire  à  son  influence,  il  faut  faire  le  signe  de  la  croix  dès 
qu'on  l'aperçoit,  mais  il  est  prudent  de  se  hâter,  car  on  n'est  pas  sûr 
d'avoir  à  temps  les  mains  libres'^ 

Je  n'ai  pas  retrouve^    dans     la     tradilion     contemporaine  les  lutins 

naufrageurs  et  porte-feux  dont  un    poète    du    XVI''    siècle  raconte  les 

méfaits  à  la  suite    de    son     énuméiatiou    des  superstitions  rurales.  Ce 

sont  : 

...Les  raailins  qui  faignans  de  conduire 
Au  haure  désiré  la  nuit  quelque  nauire 
L'ont  fait  courir  fortune  et  brisé  rudemout 
A  1  encontre  un  rocher  sur  lequel  lui'samment. 
Très  meschaiis,  ils  nionstroient  une  clarté  flambante 
Paroislre  sou^  couleur  de  quelque  lampe  ardente 
Pendue  en  vne  tour  qui  en^^eigne  le  port 
La  nuit  à  celuy  qui  en  cherche  l'abort  ^. 

Comme  le  seigneur  de  la  Motte  Messemé  à  habité  l'Anjou,  et 
guerroyé  dans  le  voisinage,  il  est  vraisemblable  qu'il  rapporte  une 
croyance  poitevine  ;  sur  cette  côte  on  a  fait  «  tanguer  Tàne  »  jusqu'àune 
époque  assez  moderne,  et  il  est  possible  que,  pour  ne  pas  être 
dérangés,  les  pilleurs  de  mer  aient  propagé  la  croyance  à  ces  esprits 
porte-feux.  On  peut  noter  cependant  que,  ainsi  qu'on  le  verra  plus 
loin,  des  feux  follets  qu'agitent  des  lutins  apparaissant  sur  les  dunes, 
et  qu'une  légende  provençale  rapportée,  par  un  écrivain  romantique, 
mais  dont  l'origine  populaire  semble  probable,  attribue  à  un  revenant 
mal  intentionné  un  rôle  analogue  à  celui  des  lutins  du  XVP  siècle  : 
à  Sainl-Mandry  où  apparaissaient  les  ombres  d'un  mari  et  d'une 
femme  dont  un  méchant  ermite  avait  causé  la  mort,  celui-ci,  sous 
la  forme  d'une  flamme  bleuâtre,  attirait  au  milieu  des  écueils  les 
marins  assez  imprudents  pour  se  fier  à  ce  fanal  im[)osteur  *. 

1.  Amélie  Bosquet.  La  Normandie  romanesque,  p.  135-137. 

2.  L.-F.    Sauvé,  iu  MéLuaine,  t.  111,  col.  39. 

3.  Les  Honnestes  Loinirs    de  Messire    François  Le  Poulc/ire,  sei(/neiir  de  la  Motte 
Messe7né.  Paris,  1587,  in-i2  p.  84. 

4.  Eugène  Sue.  Le  Coucaratcha,  1846,  iD-12,  t.  II,  p.  238. 


90  LA    CEINTURE    DU    RIVAGE 

Les  pêcheurs  de  la  côte  Ouest  de  Guernesey  disaient  qu'ils  étaient 
avertis  de  l'approche  de  la  tempête  par  une  lumière  brillante  qui 
se  montrait  dans  le  Sud-Ouest,  et  aussi  par  un  sourd  rugissement, 
comme  celui  d'une  grande  hèle  en  détresse,  qui  semblait  partir  d'un 
rocher  connu  sous  le  nom  de  la  Pendue,  et  ils  parlaient  de  ce  bruit 
comme  de  celui  de  la  Bête  delà  Pendue  '. 

Les  spectres  de  ceux  qui  ont  péri  de  mort  violente  se  montrent  sur 
les  falaises  où  a  eu  lieu  la  catastrophe.  Un  chevalier  de  Fréfossé, 
ayant  aperçu  à  l'église  d'Etretat  trois  jeunes  sœurs,  modestes  autant  que 
belles,  les  fit  arrêter  au  sortir  de  la  messe  et  conduire  dans  son  châ- 
teau. Mais  n'ayant  pu  triompher  de  leur  vertu,  il  ordonna  de  les  trans- 
porter au  haut  de  la  falaise,  et  de  les  lancer,  dans  un  tonneau  garni  de 
clous,  à  travers  les  rochers  et  les  précipices.  A  partir  de  ce  jour,  les 
pêcheurs  d'Etretat  crurent  voir  souvent  les  trois  sœurs  se  promener 
sur  la  plate  forme,  voilées  de  la  robe  blanche  des  fantômes  et  chantant 
une  hymme  pieuse,  comme  au  moment  de  leur  martyre.  Lorsque  le 
soir  Fréfossé  quittait  son  château,  elles  aussi  quittaient  leur  chambre 
de  pierre,  et  accompagnaient  tous  ses  pas.  Ces  apparitions  répétées 
finirent  par  amener  la  mort  du  coupable  seigneur.  Depuis  lors,  les 
blancs  fantômes  des  trois  sœurs  ne  se  montrèrent  plus.  La  femme 
grosse  du  Pollet  qui,  s'étant  précipitée  du  haut  de  la  falaise,  se  brisa 
sur  un  rocher  qui  s'élève  au-dessous,  presque  au  sein  des  flots,  n'a  point 
abandonné  ce  lieu  :  attirée  par  la  tourmente  des  nuits  orageuses,  elle 
vient  encore,  vêtue  d'habits  blancs  flottants,  et  poussant  des  cris  de 
détresse^  errer  sur  le  rocher  auquel  elle  a  donné  son  nom.  Ce  fantôme, 
disent  les  femmes  du  Pollet,  est  pour  celle  qui  l'aperçoit  le  signe 
certain  de  la  mort  d'un  de  ses  proches  K 

De  nombreux  récits  de  l'intérieur  des  terres  racontent  que  des  qua- 
drupèdes diaboliques  présentent  leur  dos  aux  passants,  et  vont  ensuite 
plonger  dans  l'eau,  ou  même  noyer,  ceux  qui  ont  l'imprudence  de  se 
laisser  tenter.  Cet  épisode  est  assez  rare  sur  les  côtes  ;  on  le  retrouve 
pourtant  à  La  Ciotat  :  un  soir  six  garçons  de  ce  pays  prirent  place  sur 
le  dos  d'un  âne  qui  s'allongeait  complaisamment  à  mesure  que  l'un 
d'eux  y  montait.  Quand  il  y  furent  tous,  il  se  mita  trotter,  puis,  mar- 
chant comme  le  vent,  arriva  au  bord  de  la  falaise  du  Bec  de  l'Aigle  ;  ils 
eurent  l'idée  de  faire  tous  ensemble  le  signe  de  la  croix,  et  l'âne  les 
jeta  par  terre,  puis  il  disparut  en  disant.  «  Vous  avez  eu  raison  de 
vous  signer  ;  car  sans  cela  je  vous  aurais  précipités  du  haut  du  Bec  de 
l'Aigle  dans  la  mer\  » 

l.EdgarMic  Gulloch.  Guermey  Folklore,  p.  249. 

2.  Amélie  Bosquet.  La  Noriniiidie  romanesque,  p.    473,  27S. 

3.  Bérenger-FérauJ.  Superslitions  et  survivances,  t.  I,  p.  329. 


LES    PIERRES    DU    RIVAGE  91 

Bien  que  certains  promontoires  battus  parle  vent  soient,  de  même 
que  les  abords  de  plusieurs  falaises,  des  solitudes  aussi  propres  aux 
sabbats  que  les  grandes  landes,  on  ne  voit  pas  qu'ils  aient  souvent 
servi  aux  réunions  du  diable  et  de  ses  suppôts.  Cependant,  la  pointe 
du  Devin  à  Noirmoutier  passe  pour  être  le  rendez-vous  des  sorciers 
dans  la  nuit  du  samedi  au  dimanche  ;  ils  y  allument  des  feux  autour 
desquels  ils  dansent  et  festoient,  en  s'oceupant  des  affaires  de  leur 
communauté  ;  l'assemblée  se  disperse  dès  l'apparition  de  l'aube.  Mais 
aucun  homme  du  pays  n'a  été  témoin  de  ces  choses,  car  dès  que  l'un 
d'eux  rencontre,  le  samedi  soir,  un  sorcier  ou  un  individu  prétendu  tel, 
il  se  signe  et  se  met  sur  la  tête  une  motte  de  terre,  parce  que,  suivant 
la  croyance  populaire,  les  sorciers  ne  voient  pas  entre  deux  terres  '. 


§  2   LES   PIERRES   DU    RIVAGE 

On  voit  au  bas  des  falaises  des  roches  qui  en  ont  fait  autrefois  partie 
et  qui  sont  remarquables  par  leurs  dimensions,  leurs  formes  régulières 
ou  bizarres  et  par  diverses  autres  particularités.  Les  riverains  assignent 
à  quelques-unes  une  origine  merveilleuse.  Les  «  pierres  dérublées  » 
qui  s'entassent  bizarrement  sous  le  Cap  Fréhel  sont,  ainsi  que  leur  nom 
rindique  [dérubler,  glisser,  dégringoler),  tombées  de  la  falaise.  A  l'en- 
droit où  elles  gisent  s'élevait  jadis  une  maison,  dont  les  habitants 
avaient,  à  plusieurs  reprises,  tracassé  les  fées  des  grottes  voisines. 
Pour  se  venger,  elles  tirent  écrouler  ces  pierres  et  écrasèrent  la  mai- 
son, le  jour  même  où  l'on  célébrait  les  noces  du  fils  aîné  de  leurs 
ennemis '^  On  désigne  sous  le  nom  de  «  Pierres  sonnantes  »  les  gros 
blocs  qui  parsèment  une  des  criques  du  Guildo  (Côtes-du-Nord),  au 
dessous  du  bois  du  Val.  Ce  sont  des  roches  amphiboliques,  gént-ralement 
arrondies,  qui  ont  toutes  une  certaine  sonorité  ;  elles  sont  semées  sur 
la  grève,  assez  voisines  les  unes  des  autres,  et  à  distance,  elles  éveillent 
facilement  l'idée  d'un  troupeau  de  moutons  noirs  qui  se  serait  couché 
pendant  la  chaleur  du  jour.  La  plus  curieuse  est  celle  qui  repose, 
presque  en  équilibre,  sur  deux  énormes  blocs,  comme  elle  de  forme 
oblougue  ;  de  temps  immémorial  on  a,  pour  la  faire  résonner,  frappé 
sur  l'une  de  ses  extrémités  avec  un  caillou  rond,  et  le  frottement  a  fini 
par  y  creuser  une  sorte  de  cuvette  \  C'est  Gargantua  qui  les  a  dépo- 
sées. Un  jour  qu'il  était  à  Dinan,  on  lui  dit  que  dans  une  carrière,  on 
avait  trouvé  des  pierres  sonnantes.  Il  demanda  aux   Dinannais   de  les 

1.  D'  Viaud-Grand-Marais.  Guide  à  Noirmoutier.  Nantes,  1892,  p.  146. 

2.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.   221. 

3.  Paul  Sébillot.  Gargantua,  p.  25. 


92  LA    CEINTURF    DU    RIVA(iE 

lui  donner,  pour  les  emporter  à  Plévenon,  où  il  voulait  les  faire  sonner 
pour  s'amuser.  Afin  de  les  transporter  plus  commodément,  il  les  avala, 
et  se  mit  en  i-oute,  en  passant  par  la  mer,  car  son  intention  était  de 
les  placer  sur  le  rivage,  pour  ne  gêner  personne.  Malheureusement,  à 
l'embouchure  de  l'Arguenon,  le  vent  lui  porta  l'odeur  des  raies  de 
Saint-Jacut,  et  il  eut  si  mal  au  cœur  qu'il  vomit  toutes  ces  pierres.  11 
y  eu  a  qui  assurent  qu'elles  ne  viennent  pas  de  si  loin  ;  mais  que  les 
plus  grosses  se  trouvaient  dans  la  houle  des  fées  du  Val  de  l'Arguenon  ; 
quand  elle  s'écroula,  à  la  suite  d'un  coup  d'eau  qui  écrasa  ou  noya  ses 
habitants,  elles  restèrent  au  milieu  des  ruines,  dans  la  position  qu'elles 
ont  aujourd'hui  Lorsque  les  fées  de  la  grotte  de  la  Chanouette,  qui  est 
voisine,  avaient  dansé  au  clair  de  lune,  et  qu'elles  avaient  envie  de  se 
rafraîchir,  elles  cognaient  sur  la  pierre  sonnante  en  criant:  «  Au  bon 
lait!  à  la  bonne  galette  !  »  et  aussitôt,  à  son  extrémité  elles  trouvaient 
les  mets  qu'elles  avaient  demandés  '.  A  Noirmoulier,  une  pierre  en  équi- 
libre sur  des  blocs  entassés,  non  loin  de  la  grotte  de  saint  Filberl,  se 
nomme  la  Roche  qui  sonne  :  fra{)pée  par  un  caillou,  elle  l'endaitun  son 
argentin;  il  est  vraisemblable  qu'elle  était  autrefois  l'objet  de  quelque 
tradition  oubliée  aujourd'hui  '-. 

La  légende,  si  fréquente  dans  l'intérieur  des  terres,  des  rochers  qui 
cachent  des  richesses,  ne  s'applique  pas  souvent  à  ceux  du  bord  de 
la  mer.  Cependant  la  résonnance  métallique  des  pierres  sonnantes  du 
Guildo  est  due  à  cette  circonstance  qu'elles  ferment  l'entrée  du  trésor 
du  diable  :  ce  lieu  s'apelle  la  Goule  (gueule)  d'enfer  %  à  Noirmoutier,  les 
rochers  du  Lutin,  à  l'extrémité  de  l'anse  de  Luzeronde,  recouvrent  un 
trésor  gardé  par  un  follet  \ 

Bien  qu'un  grand  nombre  de  rochers  qui  se  voient  sur  les  falaises 
ou  au  bas  de  leurs  escarpements  aient  un  aspect  anthropomorphe,  il 
est  assez  rare  qu'ils  passent,  comme  on  le  constate  si  souvent  dans  les 
pays  de  montagne,  pour  être  des  personnages  pétrifiés  en  punition  de 
leurs  méfaits.  On  raconte  pourtant  au   Port-Hlanc  qu'un   rocher  qui 


1.  Paul  Sébillot.  Contes  populaires,  t.  11,  p.  38  et  88.  La  formule  était  plus  com- 
plète; <(  Au  bon  lait  !  à  la  bonne  galette  !  mon  cul  brûle  !  »  Ne  voyant  dans  cette 
dernière  phrase  qu'uue  grossièreté,  je  ne  l'ai  pas  donnée  dans  mon  récit.  Elle  est 
cependant  curieuse,  comme  exemple  d'intercalalion  dans  un  conte  po|)ulaire,  d'un 
cri  des  rues  contemporain,  car  elle  reproduit  e.xactement  le  cri  dont  se  servaient,  il 
y  a  soixaute  ans,  les  femmes  qui  vendaient  de  la  gaUtte  dans  les  rues  de  Saint- 
Malo  et  dans  celles  de  Dinan.  Je  tiens  d'uue  daine  aujourd'hui  presque  octogénaire, 
et  qui  appartient  à  une  des  plus  vieilles  familles  de  Saint-Malo,  que  dans  son 
enfance,  lorsqu'il  s'agissait  de  pénitences  de  jeux,  garçons  ou  filles  devaient  aller, 
en  frappant  sur  une  porte  du  salon,  répéter  cette  fornmle  naturaliste. 

2.  ly  Viaud-Grand-.Marais.  Guide  à  Noirmoutier,  p.  94. 
.3.  Lucie  de  V.-H.,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  91. 
4.  D""  Viaud-Grand-Marais,  1.  c.  p.  124. 


LES    PIERRES    DU    RIVAGK  93 

représente,  dil-on,  un  évèqne  avec  sa  mitre  et  sa  ci'osse,  fui  un  prélat, 
et  qu'il  a  été  changé  en  pierre  pour  avoir  mené  une  vie  fort  peu 
canonique.  D'autres  croient  qu'il  est  enfoui  dessous,  et  qu'il  en  sorties 
jours  de  grande  marée,  pour  s'agenouiller  auprès,  suppliant  Dieu 
d'abréger  son  supplice  ;  alors,  quand  la  vague  s'approche  de  lui,  elle 
adoucit  toujours  sa  fureur;  suivant  une  autre  version,  ce  roc  est  une 
fée  qui,  devenue  folle,  voulut  anacher  la  mitre  de  saint  Gildas  pour 
s'en  coiffer  :  le  saint  étendit  la  main  et  elle  fui  sur  le  champ  métamor- 
ptiosée  '.  Les  marins  qui  fréquentent  l'embouchure  de  l'Aulne  donnent 
le  nom  de  Moine  de  Landevennec  k  un  bloc  de  granit  qui  se  dresse  au 
bord  de  l'eau,  et  qui  a  en  effet  cette  forme  ;  c'est  un  religieux  de 
l'abbaye  qui,  relégué  dans  une  grotte  voisine  en  expiation  de  ses 
désordres,  fut  aussi  péti-ifîé,  et  gardera  cette  attitude  jusqu'au  jugement 
dernier-.  A  Penmarc'h  un  rocher  fendu  en  deux  a  une  légende  qui 
rappelle  celles  des  Sauts  de  la  Pucelle  (cf.  t.  I,  p.  371)  ;  le  diable  s'étant 
retiré  sous  forme  d'ermite  sur  cette  côte,  poursuivit  un  jour  une  jeune 
fille  et  il  arriva  en  même  temps  qu'elle  sur  ce  roc  ;  il  était  sur  le  point 
de  la  saisir  lorsqu'elle  fit  un  signe  de  croix  et  sauta  sur  l'autre  bord.  Le 
rocher  se  fendit  en  deux  et  le  faux  moine  fut  englouti  dans  les  lames  : 
son  corps  fut  rejeté  sur  le  rivage  où  il  se  pétrifia.  On  voit  à  quehiue 
dislance  de  là  un  i-ocher  qui  présente  la  silhouette  d'un  moine,  le 
capuchon  rabattu  sur  la  face  et  les  mains  jointes  ^ 

.\  Guernesey  on  raconte  plusieurs  légeniles  sur  l'origine  d'un  rocher 
anthropomorphe  qui  se  dresse  au  bord  de  la  mer,  non  loin  du  Cap  de 
Jobourg,etqueron  appelle  le  Petit  fîonhomme  Andriou,rBouannomme 
Andriou  ou  simplement  Andrillot.  Suivant  l'une  il  cherchait  un  trésor 
caché  parmi  les  rochers  des  Tas  de  Pois,  lorsque  le  génie  qui  en  avait  la 
garde  le  changea  en  pierre.  D'autres  disent  que  c'était  le  dernier  Druide 
qui  ait  lutté  contre  le  christianisme  ;  mécontent  de  laposlasie  de  ses 
frères,  il  vint  vivre  dans  une  caverne  de  la  pointe  de  Jobourg,  cl  son 
occupation  favorite  était  de  regarder  la  mer.  Un  jour,  voyant  un  navire 
en  danger  au  milieu  d'une  violente  tempête,  il  pria  ses  dieux  d'arrêter 
l'ouragan  et  de  sauver  le  vaisseau.  Ils  ne  tinrent  pas  compte  de  ses 
prières  et  le  navire  s'approchait  de  plus  en  plus  des  récifs.  Désespéré, 
il  promit  au  dieu  des  Chrétiens  de  se  convertir  et  d'élever  une  chapelle 
à  la  Vierge  si  le  navire  était  sauvé.  La  tempête  s'apaisa  aussitôt  et  le 
vaisseau  put  entrer  dans  le   port.   Andrillot  accomplit  sa    promesse. 


1.  Lucie  de  V.-H.,  in   Reuue  des  Trad.  pop.,  t.  XIV,  p.  280  ;  G.  Le  Calvez,  ibid., 
t.   H,  0.  367. 

2.  .Max  Haiiguet.  A   travers  la  Bretagne,    p.  30  ;    Levot.  E.rcurs'.ons  dans    la  rade 
de  Brest. 

3.  G. -P.  de  Pitalongi.  Les  Bigoudens.  Nantes,  l(Sy4,  p.  490. 


94 


LA    CEINTURE    DU    RIVAGE 


Quoi  qu'il  en  soit,  celte  petite  figure  debout  qui  regarde  la  mer  a  été 
pétrifiée  en  cet  endroit  pour  porter  chance  à  ses  marins  chéris,  il  est 
encore  regardé  par  eux  avec  respect,  et,  en  passant  auprès  ils  lui 
ofTrent  des  spiritueux,  et  le  saluent  avec  leurs  pavillons  '. 

Voici  le  résumé  d'une  légende  publiée  récemment,  fort  arrangée, 
mais  dont  le  fond  est  probablement  populaire  ;  elle  a  pu  être  imaginée 
pour  expliquer  l'origine  de  la  configuration  d'une  partie  de  la  falaise 
en  granit  rose  de  l'île  de  Bréhat,  qu'on  a  surnommée  l'Enclume  et  le 
Marteau  :  les  deux  méchants  fils  d'un  comte  de  Goello,  ayant  tué  leur 
père  au  moment  où,  porteur  des  trésors  de  l'abbaye  de  Beauporl  qu'ils 
avaient  comploté  de  piller,  il  avait  atteint  l'île  par  un  passage  secret, 
le  chargèrent  sur  leurs  épaules  pour  le  précipiter  dans  les  fiots.  Mais 
ils  furent  pétrifiés,  et  une  voix  leur  cria  du  fond  de  la  mer  :  «  Durant 
une  éternité,  voi:s  porterez  votre  victime  au  bord  de  l'Océan,  et  ce 
rocher,  simulant  votre  père,  retombera  sur  vous  à  chaque  fiux  de  la 
mer,  comme  le  rocher  vient  frapper  l'enclume'-.  » 

Sur  la  cote  de  Piriac  (Loire-Inférieure),  des  rochers  qui  découvrent  à 
marée  basse  sont  des  géants  métamorphosés  dans  des  circonstances 
aujourd'hui  oubliées  ^. 

On  voyait  autrefois  en  bas  de  la  falaise  d'Arromanches  (Calvados), 
trois  rochers  peu  distants  les  uns  des  autres  et  qui  éveillaient  assez 
facilement  l'idée  de  figures  humaines.  On  les  appelait  les  Demoiselles 
de  Kontenailles,  du  nom  d'un  village  voisin,  et  aussi  le  Tombeau  des 
demoiselles  de  Fon tenailles  ;  la  mer  a  rongé  et  renversé  ces  blocs  l'un 
après  l'autre,  et  le  dernier  s'est  couché  en  19U2.  Un  écrivain  local  a 
longuement  raconté  la  légende,  que  voici  en  substance.  Au  temps  de 
la  contrebande  du  sel,  un  pécheur  qui  venait  puiser  de  l'eau  de  mer 
fut  dénoncé  au  monopolier  par  la  fille  de  celui-ci,  qui  vint  pour  arrêter 
le  fraudeur;  mais  celui-ci  s'élança,  l'entraîna  sous  l'eau,  et  tous  deux 
se  noyèrent.  La  tille  du  monopolier,  la  sœur  et  la  fiancée  du  pêcheur 
devinrent  folles  et  passèrent  toute  leur  vie  au  bord  de  la  mer.  Un  jour 
la  falaise  s'écroula  sur  elles  ;  mais  trois  rochers  restèrent  isolés  au  mi- 
lieu des  débris,  et  c'est  sous  leur  masse  que  les  jeunes  filles  sont 
ensevelies  *^.  Je  n'ai  pris  dans  ce  récit  que  les  traits  auxquels  on  peut  attri- 
buer, avec  quelque  vraisemblance,  une  origine  populaire.  On  m'a  assuré 
qu'à  l'heure  actuelle,  il  était  inconnu  dans  le  pays.  Suivant  une  autre 
tradition,  les  demoiselles  de  Fonlenailles  avaient  été  noyées  dans  leur 
château  sans  qu'on  ait  pu  leur  porter  secours.  Une  d'elles  cria  un  jour 


1.  Edgar  Mac  Culloch.  Guernesey  Folk-lore,  p.  146-147.  Note  de  M»'  Edith  Carey. 

2.  Briik,  in  Le  Chercheur  de  rOuesl,  avril  1901. 

3.  Joanne.  llrelagne. 

4.  Lavailey.  Arromanckes  et  ses  environs,  p.  192-211, 


LES    PIERRES    DL    RIVAGE  95 

et  demi  avant  de  mourir  ;  depuis,  lorsque  soufïluit  la  tempête,  on 
entendait  des  cris  que  les  pêcheurs  des  environs  assuraient  être 
poussés  parles  infortunées  châtelaines'.  Une  troisième  légende  s'attache 
à  ces  pierres  :  autrefois  trois  jeunes  filles  qui  attendaient  sur  le  rivage 
le  retour  de  leurs  fiancés,  les  virent  à  bord  d'un  bateau,  qui  était  aune 
si  petite  distance,  qu'ils  pouvaient  échanger  des  signaux  avec  elles  ; 
mais  le  navire  se  jeta  sur  les  récifs  et  les  marins  se  noyèrent;  c'est 
alors  que  leurs  fiancées  furent  changées  en  ces  trois  Demoiselles  de 
pierre-.  On  parle  à  Guernesey  d'une  métamorphose  analogue;  un 
vieillard  et  sa  femme  qui,  pendant  des  années,  vinrent  dans  hi  baie  du 
Moulin  Huel^  regardant  toujours  vers  le  large  s'ils  ne  voyaient  pas 
revenir  leur  fils,  furent  à  la  lin,  transformés  en  deux  rochers  anthro- 
pomorphes'. 

On  disait  autrefois  qu'une  pierre  grosse  comme  sept  chevaux,  qui  se 
trouve  dans  la  grève  de  Saint-Malo,  était  une  dent  de  Gargantua  ;  une 
autre  molaire  du  géani,  sous  la  pointe  de  Garot  en  Saint-Suliac  (llle  et- 
Vilaine)  était,  non  une  simple  roche,  mais  un  menhir  ''.  A  Préfailles 
(Loire-Inférieure)  un  rocher  s'ap[)elle  la  toupie  du  géant  Périférigeliré- 
mini  ;  ce  nom  bizarre,  qui  est  celui  du  héros  d'un  conte  de  Ducray- 
Duminil,  est  évidemment  moderne,  et  en  admettant  que  la  légende  qui 
s'y  rattache  soit  ancienne,  il  aura  été  substitué  à  un  autre  géant.  On 
raconte  que  lorsqu'il  était  jeune,  il  se  promenait  le  long  de  la  côte  en 
jouant  à  la  toupie  ;  son  jouet  rebondit  dans  la  mer  qui  était  haute  ;  en 
se  retirant,  elle  laissa  à  découvert  la  toupie  dont  la  pointe  était  prise 
dans  une  fente  de  rocher  '. 

Certains  rochers  sont  venus,  à  la  suite  de  circonstances  surnatu- 
relles, se  placer  à  l'endroit  oîi  on  les  voit  aujourd'hui  ;  les  vies  des 
saints  de  Bretagne  en  mentionnent  plusieurs;  mais  ordinairement  ils 
ne  sont  pas  restés  sur  le  rivage  comme  le  gros  bloc  de  granit  brut  qui 
supporte  la  chapelle  de  Saint  Kirec  en  Trédarzec,  sur  lequel  le  saint 
était  assis  quand  il  traversa  la  mer  pour  aborder  en  .Vrmorique  ^ 

Une  émergence  rocheuse  qui  ressemblait  à  une  sorte  de  haute  borne, 
au  fond  du  petit  port  de  Saint-Jacut  (Cùtes-du-Nordj,  était  amincie  vers 
le  milieu,  et  comme  usée  tout  autour.  On  disait  que  le  patron  du  lieu  y 
avait  attaché  son  bateau,  et  que  la  dépression  était  due  au  frottement 
de  la  corde.  A  Sainl-Lunaii'e,  dans  l'Ille-et-Vilaine,  deux  pierres  voisines 
du  rivage,   et  qui   n'avaient  point  cette  circonstance,   passaient  pour 

1.  Louis  Quesueville,  in  Rev.  de.f  Trad.  pop.,  t.  XVlil,  p.  523. 

2.  Paimblant  du  Kouil,  ihid.,  t.  XVI,  p.  555. 

3.  Louisa  Lane  Clarke.   Folk-Lore  of  Guernsey,  p.   VI. 

4.  Paul  Sébillot.  Gan/anliia,  p.  91  ;  Elvire  de  Cerny.  Sainl-Suliac,  p.  76. 
o.  À.  Gerteux,  ia  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  IX,  p.  56. 

6.  B.  Jollivet.  Les  Côles-du-Nord,  t.  IV,  p.  89. 


96  LA    CELNTLRE    DU    RIVAGE 

avoir  servi   à  amarrer  le  baleau   du  saint  quand  il  débarqua  sur  celle 
côte^ 

Les  empreintes  légendaires  semblent  rares  sur  les  falaises  et  sur  les 
rochers  qui  y  tiennent,  alors  que  dans  l'intérieur  des  terres  on  les  a 
relevées  par  centaines.  En  raison  de  leur  petit  nombre  et  des  ressem- 
blances que  leurs  traditions  présentent  avec  celles  de  l'intérieur,  je  les 
ai  données  au  chapitre  du  t.  I"  qui  traite  des  empreintes. 

On  racontait  au  moyen  âge  une  légende  qui  rentre  dans  la  catégorie, 
fréquente  surterre,  dessauts  accomplis  parbravade,  etqui  étailpeut-ôtre 
attestée  par  une  dépression.  Dans  un  certain  endroit  de  Normandie  est 
un  lieu  appelé  le  Saut  Gautier,  parce  qu'un  insensé  appelé  Gautier  s'y 
précipita  du  haut  d'un  rocher  dans  la  mer,  pour  montrer  à  celle  qu'il 
aimait,  que  son  affection  était  si  grande  pour  elle  qu'il  ne  reculait 
devant  aucun  danger.  De  son  côté  elle  avait  promis  de  le  suivre  partout; 
mais  lorsqu'elle  le  vit  se  noyer,  elle  ne  tint  pas  sa  parole,  et  peu  après 
se  maria  à  un  autre  ^. 

Il  ne  semble  pas  que  l'on  donne  en  France  à  des  cavités,  généra- 
lement d'assez  grandes  dimensions,  de  forme  ronde,  ou  oblongue, 
que  l'on  voit  sur  les  rochers,  le  nom  de  Marmites  des  géants  par  lequel 
elles  sont  désignées  en  Scandinavie,  ou  quelque  nom  similaire  ; 
cependant  à  Pontaven  on  appelait  le  bain  de  pied  de  Gargantua  un  trou 
arrondi^  profond  d'un  mètre  et  large  d'autant,  que  l'on  remarquait  sur 
un  gros  bloc  avant  la  construction  du  nouveau  quai  '.  Deux  baignoires 
naturelles  dans  les  rochers  de  la  petite  ile  de  Lihou,  produites  par  le 
frottement  des  cailloux  ronds  roulés  par  la  marée,  avaient  autrefois 
servi  aux  ablutions  des  nonnes  du  prieuré  de  Lihou  *^  ;  près  de  Plaçamen, 
sur  la  côte  de  Clohars  (Finistère),  une  sorte  de  bassin  avait  été  creusé 
par  les  fées  que  l'on  voyait  s'y  baigner  à  l'aurore.  Les  sirènes  venaient 
aussi  de  bien  loin  s'y  ébattre  au  soleil  ■'. 

Je  ne  connais  pas  de  rocher  au({uel  on  attribue,  comme  sur  la  terre 
ferme,  un  rôle  fatidique  qui  se  lie  à  un  cataclysme  futur;  on  peut 
toutefois  citer,  dans  un  ordr-e  d'idées  voisin,  une  croix  de  granit  sur  la 
lieue  de  Grève,  entre  Saint-Michel  en  Grève  et  Plestin,  dont  le  socle  est 
enfoncé  dans  le  sable  :  elle  avance  vers  la  côte  d'un  pied  tous  les  cent 
ans,  et  elle  a  déjà  fait  un  grand  trajet.  Quand  elle  aura  franchi  le  petit 
quart  de  lieue  qui  la  sépare  encore  du  rivage,  la  On  du  monde  arrivera'''. 


1.  P.  Bf'zier.  Inventaire  des  Mégalithes  de  Ville- et-Vilaine,  p.  70-71. 

2.  Jacques  de  Vitry.  E.rempla,  éd.  Crâne,  p.  89. 

3.  Flagelle.  Notes  arcliéoiogiques  sur  le  Finistère,  p.  66. 

4.  Louisa  Lane  Clarke.  Folk-lore  of  (iuernesey,  p.  21. 

5.  La  France  Maritime,  t.  1,  p.  384. 

0.  G.  Le  Galvez,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XII,  p.  448. 


LES    PORTS    ET    LES    BAIES  97 

Suivant  d'autres,  elle  s'enfonce,  tous  les  cent  ans,  de  la  longueur  d'un 
grain  de  froment  '. 


§  3.  LES    PORTS   ET   LES    BAIES 

L'origine  des  baies  et  des  ports  tient  peu  de  place  dans  les  légendes 
françaises.  Du  Laurens  de  la  Barre,  qui  embellissait  volontiers  ses 
récits,  raconte  que  le  géant  Hok-Bras,  plus  grand  encore  que  Gar- 
gantua, ayant  eu  envie  de  posséder  un  petit  étang  pour  s'y  baigner,  se 
mit  à  l'ouvrage  en  se  servant  de  clialands  en  guise  d'écuelles  ;  il  creusa  le 
premier  jour  un  bassin  de  Daoulas  àLanvéoc,  le  second  jour  de  Lanvéoc 
à  Roscanvel,  le  troisième  jour  il  donna  un  grand  coup  de  pied  dans  la 
butte  qui  fermait  le  goulet  de  Brest,  et  la  mer  entra  par  cette  ouverture  ^ 
Ainsi  qu'on  le  verra  au  chapitre  des  Eaux  dormantes,  Gargantua  créa 
de  la  même  façon  le  lac  de  Genève,  et  c'est  aussi  en  frappant  du  pied 
qu'il  enfonça  la  plaine  de  Mordrenc,  qui  forme  une  baie  dans  la  Rance 
maritime.  Une  autre  fois  il  produisit,  on  urinant  copieusement,  la  rade 
de  Paimbœuf  (Loire-Inférieure)  qu'on  appelle  la  Goule  de  Mer  •\ 

Quelquefois  des  rochers  s'ouvrent  pour  permettre  à  des  bateaux  de 
passer  ou  d'entrer  dans  un  petit  port.  Une  brèche  se  forma  tout  à  coup 
dans  la  chaussée  de  Beg  ar  Gador,  la  pointe  de  la  Chaise,  dans  l'anse 
de  Morgate,  devant  une  barque  dont  l'équipage  en  détresse  avait 
invoqué  sainte  Marine.  Un  rocher,  heurté  par  le  navire  qui  portait 
saint  Mathieu,  se  sépara  en  deux  '-. 

En  Provence,  le  Port-Miou  est  une  anse  cachée  dans  la  terre  ;  on 
n'aperçoit  qu'une  ouverture  étroite  et  peu  profonde  ;  quand  on  s'ap- 
proche du  fond,  elle  forme  un  coude,  et  l'on  pénètre  dans  une  baie 
assez  longue,  bordée  de  chaque  côté  de  rochers  à  pic.  La  difficulté 
apparente  de  son  entrée  adonné  lieu  à  une  légende  qui  fut  racontée, 
au  commencement  du  siècle  dernier,  à  un  célèbre  archéologue  par  les 
matelots  de  la  barque  qui  le  conduisait  dans  ces  parages.  Un  capitaine 
génois  surpris  par  la  tempête  ne  savait  où  trouver  un  abri  lorsque  son 
fils  lui  montra  l'ouverture  de  Port-Miou,  et  lui  conseilla  d'y  entrer.  Le 
père  suit  d'abord  ce  conseil,  et  se  dirige  vers  cette  ouverture  ;  mais  il 
croit  que  son  vaisseau  va  se  briser  sur  le  rocher  qui  est  en  face  de 
lui  ;  saisi  d'effroi  et  de  colère,  il  frappe  son  iilsavec  sa  hache,  etl'étend 

i.  A.  Le  Braz.  La  Légende  de  la  Mart,  t.  lî,  p.  82-83. 

2.  Du  Laurens  de  la  Barre.  Nouveaux  fantômes  bretons,  p.  133. 

3.  Elvire  de  Cerny.  Saint-Suliac,  p.  75  ;  Paul  Sébillot.  Gargantua,  p.  16. 

4.  A.  Joanne.  Bretagne;  Albert  Le  Grand.  Vies  des  saints  de  Bretagne,  Saint  Tanguy, 
S  12.  ' 

7 


{J8  LA    CEINTURE    DU    RIVAGE 

mort  à  ses  pieds.  A  peine  le  coup  est-il  porté  que  le  navire,  sans 
toucher  le  rocher  qui  le  menace,  tourne  de  lui-même  vers  la  droite  et 
entre  dans  la  calenque.  Le  père  reconnut  trop  tard  son  erreur  et  se 
jeta  dans  la  mer.  Des  versions  modernes  racontent  la  même  chose,  à 
ce  détail  prés  que  le  fils  fut  tué  d'un  coup  de  barre  et  que  son  meur- 
trier ne  se  jeta  pas  dans  les  flots  '. 

Une  légende  qui  figure  dans  un  roman  dont  la  scène  se  passe  dans 
le  même  pays  raconte  que  des  rochers  vinrent  au  contraire  obstruer 
l'entrée  d'un  port.  Un  méchant  ermite  ayant  vainement  tenté  de 
séduire  la  femme  d'un  pêcheur  dont  le  mari  était  absent,  prit  une 
poignée  de  sable  et  la  jeta  dans  la  mer  en  proférant  tout  bas  des 
paroles  mystérieuses.  Aussitôt  l'onde  s'agita,  les  vagues  s'enflèrent  en 
bouillonnant,  et  soudain  l'entrée  de  la  baie  se  trouva  fermée  par  une 
chaîne  de  rochers  qui  s'éleva  du  fond  de  la  mer.  Le  soir  lorsque  le 
pêcheur  revint,  plein  de  confiance,  sa  barque  fut  brisée  contre  les 
pierres,  et  il  fut  englouti  par  les  vagues'-. 

L'origine  du  nom  du  petit  havre  de  Porz-Spern  en  Trelevern  (Côtes- 
du-Nord)  est  expliquée  par  une  tradition  :  un  jour  des  pêcheurs, 
surpris  par  les  forbans  anglais,  se  hâtèrent  de  lever  l'ancre  et  de  se 
réfugier  dans  une  anse.  Les  forbans  les  y  poursuivirent;  mais  ils  se 
trouvèrent  bientôt  au  milieu  d'une  forêt  d'épines  d'oii  ils  ne  purent  se 
sauver,  et  ils  périrent  tous  ^ 

On  n'a  relevé  jusqu'ici  qu'un  petit  nombre  de  faits  traditionnels  sur  les 
hantises  des  ports  et  des  rades.  A  Saint-Cast  et  dans  les  baies  voi- 
sines, le  poisson  Nicole,  dont  la  première  mention  écrite  remonte  à 
1835,  avait  conduit  l'un  après  l'autre,  du  port  dans  la  rade,  quatre  à 
cinq  bateaux  dont  les  maîtres  étaient  absents.  Quand  les  embarcations 
étaient  tri)p  foites  pour  qu'il  pûl  les  entraîner,  il  saisissait  le  câble  de 
la  bouée  et  l'entortillait  dans  le  câble  de  l'ancre  ;  parfois  il  s'amusait  à 
changer  les  ancres  des  bateaux,  mettant  à  un  navire  le  grappin  d'un 
canot  de  pêche  et  réciproquement.  On  prétend  d'ailleurs  qu'il  avait 
des  mains,  et  d'autres  assurent  qu'il  riait  et  même  parlait  comme 
une  personne''.  Les  gens  do  l'île  d'Arz  appellent  Hegul  an  od,  le  gardien 
de  la  côle,  un  esprit  de  la  mer  d'un  caractère  désagréable.  La  nuit,  on 
l'entend  calfater  des  navires  arrivés  on  ne  sait  d'où,  et  qui  disparaissent 
aux  premiers  rayons  de  la  lune.  Parfois  il  profite  du  sommeil  ou  de 
l'absence  des  marins   pour  couper  les  amarres  de  leurs  esquifs,  lever 

1.  A.-L,  Milin.  Voyaf/e  dans  le  Midi,  t.  Il,  p.  380;  Ch.  Lenthéric.  La  Provence 
maritime,  p.  67;  Bérenger-Kcraud.  Contes  des  Provençaux  de  l'antiquité,  p.  178. 

2.  Eugène  Sue.  La  Coucaralcha,  1816,  in-12,  t.  Il,  p.  233-237. 

3.  Paul  Sébillol.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  293. 

4.  Magasin  pittoresque,  1835,  p.  350;  Paul  Sébillot.  Traditions,  t.  I,  p.  155;  F. 
Marquer,  in  liev.  des  Trad.  pop.,  t.  XII,  p.  268. 


LES   SABLES    ET    LKS    DUNES  91) 

l'ancre  des  bateaux  mouillés  sur  rade  et  pousser  les  uns  et  les  autres 
sur  les  brisants.  A  d'autres  moments,  il  s'en  prend  au  matelot  attardé  : 
«  Embarque,  embarque  '  »  lui  crie-l-il,  en  étendant  le  bras  vers  lui. 
Quiconque  se  rend  à  cette  invitation  périt  infailliblement  noyé  '. 

Suivant  une  singulière  légende,  des  poissons  faisaient  une  garde  très 
efficace  aux  approches  du  port  de  la  Meiillc  dans  l'île  d'Veu,  près  d'un 
rocher  où  se  trouvait  une  chapelle.  Voici  comment  elle  est  rapportée 
dans  le  Grand  Routlier  :  cette  entrée  est  renfermée  toujours  de  mer  et 
il  y  a  grosse  garde  tant  de  jour  que  de  nuyt,  et  les  gardes  dudit  lieu 
sont  gros  raniers,  palliers,  ahjans,  byraynnes,  roy  langoust,  langoustes 
et  grandes  macres  et  grosses  jambles  et  sont  par  dessus  tout  des  gros 
burgaulx  avecques  leurs  cors  couvrans  jusqu'à  la  symme  dudit  rochier, 
et  illec  font  le  guet,  et  nul  sans  le  congié  dudit  seigneur  n'auseroit 
entrer  dedans,  car  il  seroit  dévoré  de  ces  cruelles  beslcs  inhumaines 
et  d'aultres  monstres  marins'-. 


§  4.  LES  SABLES  ET  LES  DUNES 

Les  pointes  de  sable  qui  forment  des  espèces  de  promontoires  très 
bas  el  portent  le  nom  de  flèches  ou  de  sillons,  et  celles  qui  constituent 
un  isthme  étroit  entre  le  continent  et  un  plateau  rocheux  qui,  sans 
cette  circonstance,  serait  une  île  véritable,  ont  parfois  une  origine 
légendaire.  Le  sillon  du  Talbert,  (jui,  partant  de  la  côte  de  Pleubihan, 
s'avance  dans  la  mer  à  plus  d'un  kilomètre,  est  très  redouté  des 
marins.  Il  se  compose  en  entier,  disent-ils,  des  os  des  naufragés,  et 
c'est  pour  cela  qu'il  est  blanc  ;  sa  pointe  est  un  aimant  qui  attire  les 
bateaux  ;  aussi  les  marins  trécorrois  récitent  une  prière  (jui  rappelle 
celle  usitée  au  passage  du  Raz,  lorsqu'ils  naviguent  en  vue  de  ce  dan- 
gereux écueil.  Un  dicton  constate  la  crainte  qu'il  inspire: 

Aroh-  Iremen  Kraou  Albei'z 
Grel  Ito  lîiniad  (joude  hovez. 

Avant  de  passer  le  sillon  du  Talbert,  faites  vos  prières  après  vous  être 
confessé  \ 

La  partie  maritime  de  Sainl-.lacut  de  la  Mer  fut  entièrement  cernée 
par  les  eaux  jusqu'au  jour  où  le  patron  du  lieu  y  fit  un  miracle  ;  pour- 
suivi par  les  soldats  d'un  seigneur  hostile  aux  chrétiens,  le  saint  se 
voyait  sur  le  point  d'être  atteint  sur  le  rivage,  lorsqu'il  fit  une  prière, 

1.  L.-K.  Sauvé,  in  Mélusine,  t.  II,  coi.  282. 

2.  Richard.  Guide  de  Vile  d'Veu,  p.  84-5. 

3.  Paul  Sébillot.  Léç/endes  de  la  Mer,  t.  1,  p.  331. 


100  LA    CEINTURE    DU    RIVAGE 

et,  posant  la  main  sur  leau,  il  dit  :  (^  Je  désire  qu'une  terre  relie  cette 
île  au  continent.  »  Aussitôt  une  langue  de  sable  sortit  de  la  mer,  et 
forma  une  sorte  de  route  sur  laquelle  il  put  marcher  à  pied  sec  '. 

Les  monticules  des  dunes  sont  souvent  eu  forme  de  cônes  et 
ressemblent  assez  à  de  gigantesques  tas  de  blé  vanné.  Il  est  v:-aisem- 
blable  qu'ils  ont  des  noms  en  rapport  avec  cet  aspect,  et  que  i  .  légende 
qui  suit,  inspirée  par  cette  assimilation,  se  retrouve  ailleurs  que  sur  le 
littoral  du  Finistère.  On  dit  à  Portzall  que  des  fées,  ayant  commis  un 
meurtre,  furent  condamnées,  pour  l'e.xpier,  à  aller  chercher  du  sablô 
dans  la  mer  et  à  en  compter  les  grains,  jusqu'à  ce  qu'elles  fussent 
ai'rivées  à  un  chiffre  que  l'imagination  peut  à  peine  concevoir.  Les 
monticules  entre  Portzall  et  Lampaul  représentent  le  las  que  chaque 
fée  eut  à  compter-,  La  légende  d'après  laquelle  le  cône  le  plus  consi- 
dérable des  «  miellés  de  Paramé  »  ne  serait  autre  chose  que  la  bosse 
enlevée,  dans  des  circonstances  qu'on  lira  plus  loin,  à  une  couturière 
contrefaite,  par  des  fées  dont  elle  avait  complété  la  chanson,  ne  doit, 
malgré  son  apparence  populaire,  être  considérée  que  comme  un  épisode 
imaginé  par  l'auteur  et  ajouté  à  cette  légende  des  fées  danseuses  qui 
était  autrefois  racontée  à  Saint-Malo  ^  Ainsi  qu'on  l'a  vu.  p.  60,  la  mer 
en  se  retirant  après  avoir  englouti  une  forêt,  laissa  sur  le  rivage 
l'épaisse  couche  de  sable  qui  forme  les  dunes  de  Saint-Briac. 

En  raison  de  leur  isolement,  ces  petits  déserts  de  sable  passent  pour 
être,  surtout  à  certaines  heures,  le  domaine  d'êtres  surnaturels.  A 
Guernesey  les  dunes  et  les  hougues,  petits  monticules  de  sable  qu'on 
appelle  hoguettes  en  Haute-Bretagne,  étaient  le  rendez-vous  favori  de 
toutes  les  fées  de  l'île  ;  celles  du  Creux  des  fées  sortaient,  la  nuit  de  la 
pleine  lune,  de  leur  grotte  pour  danser  sur  les  dunes  qui  avoisinent  la 
baie  du  Vazon  ^  Les  miellés  de  laHoguette,  près  de  Paramé,  étaient  la 
salle  de  bal  des  fées  du  voisinage  qui,  jadis,  y  venaient  tous  les  soirs 
former  des  rondes.  Elles  avaient  un  refrain  très  court,  et  peu  varie 
puisqu'elles  répétaient  toujours  en  dansant  : 

Vendredi, 

Samedi, 

Et  dimanche  î 

Une  couturière  bossue  qui  avait  entendu  dire  qu'elles  danseraient 
jusqu'à  la  fin  du  monde^si  elles  n'arrivaient  pas  à  trouver  une  finale  à 
leur  couplet,  entra  un  soir  dans  leur  ronde  et  eut  l'idée  de  le  compléter 
en  disant  *  : 

1.  Paul  Sébillot.  Petite  Légende  dorée,  p.  26. 

2.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  \,  p._243. 

3.  E.  Herpin.  La  côte  d'Emeraude,  p.  186. 

4.  Edgar  Mac  CuUoch,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  IV,  p.  103.  t.  III,  p.  482, 


LES    HANTISES    DES    DUNES  101 

Et  dimanche, 
Et  lundi  ! 

Les  fées  en  furent  si  ravies  que,  pour  la  remercier,  elles  lui  enlevèrent 
sa  bosse  ', 

Tout  près  du  bourg  d'Ars-en-Ré  s'élèvent  des  dunes,  hautes  parfois 
d'une  quinzaine  de  mètres  ;  c'est  sur  leurs  sommets,  appelés  les  Peux 
ou  Puys  (monticules)  de  la  Combe  à  l'eau,  que  résidaient  jadis  les  Fois, 
petits  hommes  minuscules  comme  les  Fions  des  grottes  de  la  Haute- 
Bretagne  ;  on  croyait  encore,  il  y  a  une  trentaine  d'années,  à  leur  exis- 
tence, et  les  restes  d'habitations,  les  pierres  calcinées  que  l'on  rencon- 
trait en  remuant  les  sables  passaient  pour  les  débris  de  leurs  demeures^. 
A  Audierne  les  Corriks,  auxquels  on  attribue  la  construction  des 
dolmens,  habitaient  les  dunes,  aussi  bien  que  les  landes  ^ 

Des  lutins  s'amusaient  à  étaler  sur  les  «  miellés  »  de  la  baie  de 
Saint-Malo  des  objets  qui  brillaient  comme  de  l'or  et  ressemblaient  à 
des  pièces  frappées  ;  si  on  s'approchait  pour  les  ramasser,  on  ne  voyait 
plus  que  de  simples  coquilles''.  Aux  environs  du  Cap  Sizun  des  lutins, 
ditférents  des  Corriks,  se  promenaient  le  soir  sur  les  landes  et  sur  les 
dunes  en  prenant  l'apparence  de  feux  errants.  Si  quelqu'un  avait 
l'imprudence  de  les  appeler,  ils  accouraient  aussitôt  pour  se  battre  avec 
lui.  A  Kelaourou,  en  face  de  l'île  de  Sein,  les  Begou-Noz  sont  des  feux 
qui  voltigent  et  parlent  ;  mais  ils  répètent  toujours  les  paroles  qu'ils 
entendent  ^ 

Les  dunes  de  Normandie  sont  aussi  hantées  par  des  êtres  surnaturels. 
Les  muletiers  qui  traversaient  celles  de  la  Manche  rencontraient  le 
Moine  trompeur,  qui  assis  sur  une  pierre,  montrait  des  piles  d'or  et 
proposait  au  passant  de  lui  jouer  son  âme  ;  il  avait  des  cartes  qui 
gagnaient  toujours".  A  Carteret  était  un  esprit  qu'on  appelait  le  Criard. 
La  veille  de  quelque  tempête,  un  homme  dont  personne  n'a  jamais  vu 
le  visage,  enveloppé  d'un  manteau  brun,  et  monté  sur  le  dos  nu  d'un 
cheval  noir,  à  tous  crins,  parcourait  les  miellés  et  les  rochers,  en  les 
emplissant  de  cris  sinistres.  Ni  sable  mouvant  ni  varech  glissant,  ni 
fosse  d'eau,  ni  pic  de  rochers  n'arrêtaient  le  vagabondage  rapide  de  cet 
homme  et  de  son  cheval  noir,  dont  les  fers,  rouges  comme  s'ils  sortaient 
d'une  forge  infernale,  ne  s'éteignaient  pas  dans  l'eau  qui  grésillait  et 
qui  fumait  noircie,  longtemps  après  qu'ils  l'avaient  traversée  ^ 

1.  E.  Herpin.  La  côte  d'Emeraude,  p.  183-186. 

2.  Daniel  Bellet,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  V,  p.  109. 

3.  H.  Le  Carguet.  L'occupation  néolithique  du  Cap  Sizun,  p.  16. 

4.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  278. 

5.  H.  Le  Carguet,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  VI,  p.  656. 

6.  E.  Souvestre.  Les  Derniers  paysans,  p.  79. 

7.  Barbey  d'Aurevilly.  U7^e  vieille  maîtresse,  Paris,  1838,  in-12,  p.  233-234, 


j  02  LA   CEINTURE   DU    RIVAGE 

Près  de  Saint-Jaciit,  (Côtes-du-Nord)  un  âne  rouge,  qui  n'était  autre 
qu'un  ancien  seigneur  métamorphosé  pour  ses  méfaits,  se  promenait  sur 
les  miellés.  Les  muletiers  rencontraient  sur  les  dunes  de  Normandie,  la 
mule  d'égarement  qui  se  laisse  monter  par  le  premier  venu,  puis  dispa- 
raît pour  toujours  avec  lui,  et  ils  entendaient  le  grelot  maudit  tinter  au- 
dessus  des  vagues  et  entraînant  le  voyageur  aux  abîmes  '. 

Les  habitants  de  l'île  d'Arz  voient  quelquefois  de  grandes  femmes 
blanches,  venues  du  continent  ou  des  îles  voisines  en  marchant  sortes 
eaux,  s'asseoir  sur  le  rivage  ;  tristes  et  penchées,  elles  creusent  le 
sable  avec  leurs  pieds  nus,  ou  effeuillent  les  branches  de  romarin 
qu'elles  ont  cueillies  sur  la  dune.  Ce  sont  les  filles  de  l'île  qui,  mariées 
ailleurs  et  mortes  dans  le  pèche,  loin  du  sol  natal,  y  reviennent  pour 
demander  des  prières  à  leurs  parents^.  Les  «  miellés  »  de  Saint-Cast,  oîi 
se  livra  la  bataille  de  1758,  sont  le  théâtre  de  diverses  apparitions: 
des  feux,  des  lances  brillantes  se  montrent  près  de  la  Cassière  des 
damnés  où  des  Anglais  ont  été  enterrés,  et  un  prêtre,  ancien  recteur 
du  village,  s'y  promenait  autrefois  en  chantante  A  rsoirmoulier  une 
procession  des  morts,  si  longue  qu'elle  s'étend  parfois  d'un  village  à 
l'autre,  a  lieu  dans  les  dunes,  la  nuit  de  la  Toussaint,  et  l'on  assure 
que  la  mère  qui  a  trop  pleuré  son  enfant  le  voit  en  arrière  de  la  foule, 
portant  une  lourde  cruche  remplie  des  larmes  qu'elle  a  versées  ;  quel- 
quefois le  retardataire  est  un  enfant  mort  sans  baptême  '\ 

Les  étangs  que  l'on  voit  au  bord  de  la  mer,  au  milieu  des  sables,  si 
nombreux  sur  le  littoral  de  la  Gascogne  et  sur  celui  du  Languedoc,  ne 
paraissent  pas  être  l'objet  de  traditions  :  la  seule  qui  ait  été  recueillie 
jusqu'ici  se  rapporte  à  l'origine  de  l'étang  de  Moyzan,  dans  les  Landes. 
Lorsque  en  1578,  on  eut  creusé  une  nouvelle  passe  pour  y  faire  couler 
l'Adour,  et  mettre  Bayonne  en  communication  plus  directe  avec  la 
mer,  on  prévint  les  capitaines  des  navires  que  la  passe  du  Boucau 
allait  être  bouchée  ;  ils  se  hâtèrent  de  la  quitter,  sauf  le  capitaine  du 
Moyzan,  dont  l'entêtement  était  proverbial  ;  il  resta,  mais  les  sables  en 
s'amoncelant  devant  et  derrière  son  navire,  formèrent  un  étang.  Le 
capitaine  resta  seul  à  bord,  attendant  que  la  passe  se  rouvre  ;  peu  à 
peu  les  tarets  rongèrent  la  coque  de  son  l)ateau,  qui  un  jour  s'abîma; 
mais  les  vieux  pêcheurs  prétendirent  que  le  capitaine,  ayant  fait  un 
pacte  avec  le  diable,  s'était  sauvé  par  dessus  les  sables  '. 

Les  mares  des  parties  basses  des  dunes  de  Noirmoutier,  oii  flottent 

1.  E.  Souvestre,  Les  Derniers  paysans,  p.  79. 

2.  E.  Souvestre.  Les  Derniers  Bretons,  t.  1,  p.  122. 

3.  Paul  Sébillot.  Trad.  el  superslitions,  t.  I,  p.  222. 

4.  D""  Vidud  Grandiuarais,  in  Le  Chercheur  de  l'Ouest,  mai  1901. 

5.  Gaston  Constant,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  361. 


VILLES    ENSEVELIES    SOUS    LES    DUNES  |()l) 

des  fleurs  blanches  au  cœur  d'or  appelées  herbes  de  crapauds,  sont 
fréquenlées  par  des  lavandières  de  nuil,  qui,  de  môme  que  celles  de  la 
terre  ferme,  brisent  les  bras  des  passants  qui  acceptent  de  leur  aidera 
tordre  le  linge,  et  les  emportent  on  ne  sait  oîi  '. 

Un  esprit  d'une  nature  assez  vague  hantait  l'étang  de  Poul  er  Guib 
(étang  du  revenant)  à  Plouharnel,  à  peu  do  distance  de  la  mer.  Il  se 
plaisait  à  provoquer  à  la  lutte  ceux,  qui  passaient  la  nuit  dans  le  voisi- 
nage ;  celui  qui  acceptait  le  pari  était  sûr  de  s'égarer  ou  d'être  jeté  par 
dessus  les  haies  et  les  fossés,  ou  même  d'être  noyé  au  fond  de  l'étang. 
Quand  la  tempête  souillait  avec  violence,  on  entendait  le  Guib  pousser 
des  cris  plaintifs  comme  ceux  d'un  être  qui  implore  du  secours  ;  quel- 
quefois, par  beau  temps,  il  criait  aux  paysans  de  venir  chercher  du 
goémon  à  la  côte.  S'ils  y  venaient,  ils  n'en  trouvaient  pas,  et  le  lutin 
les  raillait  et  se  mettait  à  rire  à  gorge  déployée-. 

Les  sables  amoncelés  sur  le  rivage  recouvrent,  comme  les  flots,  des 
cités  maudites,  dont  les  légendes  rappellent  celles,  beaucoup  plus 
nombreuses  et  plus  détaillées,  qui  s'attachent  aux  villes  que  la  mer  a 
englouties.  La  vengeance  céleste  a  aussi  été  motivée  par  les  mêmes 
actes  coupables,  manquement  aux  devoirs  de  l'hospitalité,  corruption 
ou  impiété,  et  elle  se  produit  dans  ces  circonstances  assez  semblables. 
Les  paysans  de  la  Vendée  appellent  Belesbat  le  territoire  qui  relie 
Jard  à  Saint- Vincent.  Belesbat,  ou  la  ville  du  plaisir,  attirait  par  ses  fêtes 
une  multitude  d'étrangers  ;  mais  un  grand  nombre  y  trouvaient  la  mort. 
Un  jour  un  pauvre  pécheur  affamé  va  frapper  à  l'une  des  portes  de  la 
ville.  Il  est  reçu  à  bras  ouverts  par  les  gardiens  et  conduit,  à  travers 
des  salles  resplendissantes,  jusqu'au  lieu  où  un  banquet  l'attendait. 
Mais  lui,  il  suit  d'un  œil  attentif  les  pas  et  les  démarches  de  ceux  qui 
lui  offrent  en  apparence  une  si  généreuse  hospitalité.  Resté  seul  un 
instant,  il  entr'ouvre  une  porte  dérobée  qui  le  conduit  dans  de  vastes 
cours  environnées  de  hautes  murailles.  Il  y  voit  des  bras  et  des  jambes 
coupés  par  morceaux,  des  cadavres  mutilés  et  des  crânes  sanglants.  Il 
recule  d'horreur,  et,  pour  échapper  au  danger  qui  le  menace,  il  va 
trouver  ses  hôtes  et  leur  dit  qu'il  a  oublié  ses  filets,  qui  sont  toute  sa 
fortune,  qu'il  court  les  ramasser  pour  les  mettre  en  lieu  sûr  à  Belesbat. 
On  le  laissé  partir,  et  lui  s'enfonce  aussitôt  dans  la  forêt,  où  il  pousse 
des  cris  d'alarme  et  fait  appel  à  toutes  les  autorités  divines  et 
humaines.  On  accourt  :  la  ville  est  cernée,  envahie,  et  mise  à  feu  et  à 
sang,  tandis  que  les  pontifes  profèrent  l'anathème  contre  ses  habitants. 
A.  la  voix  des  ministres  de  la  religion,  la  mer  entre  en  fureur,  et  vomit 

\.  D""  Viaud-Grandmarais,  in  Le  Chercheur  de  l'Ouest,  mai  1901. 
2.  Abbé  Collet,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  396. 


104  LA    CEINTURE   DU   RIVAGE 

sur  BelesbaL  une  pluie  de  sable  qui  achève  sa  destrucliou.  Depuis  lors, 
le  génie  de  la  mort  n'a  cessé  de  planer  sur  ses  ruines,  et  les  chardons 
et  les  ronces  croissent  sur  ses  remparts  renversés.  Les  fradets  sont 
maintenant  les  seuls  êtres  qui  l'habitent  et  ces  lutins  veillent  à  la 
conservation  des  immenses  richesses  qui  y  sont  enfermées'. 

Il  y  a  une  quarantaine  d'années,  on  voyait  encore  émerger  au  milieu 
des  dunes  le  coq  du  clocher  d'Escoublac  Loire-Inférieure).  Les  habi- 
tants de  ce  village,  autrefois  grand  et  florissant,  s'étaient  enrichis  en 
faisant  le  commerce  du  sel  :  mais  ils  étaient  devenus  corrompus.  Une 
nuit,  on  entendit  une  voix  qui  les  avertissait  de  se  convertir  prompte- 
ment.  Ils  ne  Fécoutèrent  pas  ;  TOcéan  couvrit  tout  le  village,  et  en  se 
retirant,  il  le  laissa  enseveli  sous  une  montagne  de  sable.  On  raconte 
aux  environs  que,  longtemps  après  la  catastrophe^  on  entendait  encore 
sonner  les  cloches  de  son  église-.  En  Vendée  le  terrain  occupé  par  les 
dunes  de  Longeville  formait  jadis  une  cité  :  un  déluge  de  sable  l'en- 
gloutit, et  depuis,  surtout  à  la  veille  des  grandes  fêtes,  on  a  toujours 
entendu  dans  un  lieu  désert  appelé  Casse  à  la  perdrix,  trois  coups  qui 
sortent  de  dessous  terre  et  se  succèdent  dans  l'intervalle  de  quelques 
secondes,  comme  trois  coups  de  canon  '\ 

Des  traditions  localisées  dans  le  nord  du  Finistère,  parlent  de  cités 
perverses  que  les  sables  sont  venus  recouvrir,  et  qui  ne  semblent  pas 
bouleversées  de  fond  en  comble,  ou  englouties  à  jamais.  Lors  de  quel- 
ques nuits  privilégiées,  la  lourde  chape  sablonneuse  qui  recouvre  leurs 
édifices  s'écarte,  et  les  trésors  et  les  talismans  cachés  pendant  le  reste 
de  Tannée  peuvent  être  pris  par  les  aventuriers  audacieux  et  habiles. 
Voici  les  deux  versions  que  Souvestre  donne  de  celte  légende  :  Près 
des  rives  de  la  Lew  Dréz,  ou  lieue  de  grève,  avait  autrefois  existé 
une  cité  opulente,  maintenant  ensevelie  sous  les  dunes.  Tous  les  ans,  à 
la  Toussaint,  s'ouvrait  dès  le  premier  coup  de  minuit,  une  porte  qui 
conduisait  à  une  salle  éclairée  où  se  trouvaient  les  trésors  de  la  ville 
morte  ;  mais  au  dernier  tintement  de  l'horloge,  les  lumières 
s'éteignaient,  la  porte  se  refermait  avec  un  grand  bruit  et  tout  restait 
clos  et  obscur  jusqu'à  l'année  suivante.  A  l'endroit  où  s'étend  aujour- 
d'hui la  dune  de  Saint-Efïlam,  voisine  de  la  lieue  de  grève,  était  jadis 
une  ville  puissante  ;  ses  flottes  couvraient  la  mer  et  elle  était  gouvernée 
par  un  roi  ayant  pour  sceptre  une  baguette  de  noisetier,  avec  laquelle 
il  changeait  toute  chose  selon  son  désir.  Mais  la  ville  et  le  roi  furent 
damnés  pour  leurs  crimes,  si  bien  qu'un  jour,  par  l'ordre  de  Dieu,  les 

1.  Abbé  F.  Baudry,  in  Annuaire  de  la  Vendée,  1862,  p.  17T. 

2.  G.  d'Amezeuil.  Récils  bretons-,  p.  126-127  ;  Henry  Quilgars,  in  Rev.  des  Trad. 
pop.,  t.  XVI,  p.  391. 

3.  Abbé  F.  Baudry,  iu  Annuaire  de  Vendée,  1862,  p.  172-3.. 


VILLES    ENSEVELIES    SOUS    LES    DUNES  105 

grèves  s'élevèrent  comme  les  flots  d'une  eau  bouillonnante  et  englou- 
tirent la  cité  :  chaque  année,  la  nuit  de  la  Pentecôte,  au  premier  coup 
de  minuit,  un  passage  s'ouvre  sous  la  montagne  de  sable  et  permet 
d'arriver  jusqu'au  palais  du  roi.  Dans  la  dernière  salle  se  trouve 
suspendue  la  baguette  de  noisetier  qui  donne  tout  pouvoir  ;  mais  il 
faut  se  hâter  ;  car  aussitôt  que  le  dernier  son  de  minuit  s'est  éteint,  le 
passage  se  referme  et  ne  doit  se  rouvrir  qu'un  an  après  •. 

C'est  probablement  à  la  même  ville  que  se  rapporte  la  tradition 
suivant  laquelle  la  montagne  du  Roch  Karlès,  entre  Saint-Elllam  ot 
Saint-Michel  en  Grève,  sert  de  tombe  à  une  ville  magnifique  ;  le  récit, 
qui  n'est  pas  très  précis,  ne  dit  pas  en  quelles  circonstances  elle  fut 
engloutie  :  la  montagne  s'ent'rouvre  tous  les  sept  ans  pendant  la  nuit 
de  Noël^  et  par  la  fente  on  entrevoit  les  rues  splendidement  illuminées 
de  la  ville  morte.  Elle  ressusciterait  si  quelqu'un  s'aventurait  dans  les 
profondeurs  de  la  montagne  au  premier  coup  de  minuit  et  était  assez 
agile  pour  en  être  sorti  au  moment  où  retentirait  le  dernier  coup-.  C'est 
aussi  dans  les  mêmes  parages  qu'un  château  enchanté  sous  la  mer  (cf. 
la  p.  68  du  présent  volume)  se  découvre  dans  deg  circonstances  qui 
ne  diffèrent  que  par  les  détails  de  la  seconde  version  de  Souvestre. 


1.  E.  Souvestre.  Le  Foyer  breton,  t.  1,  p.  33  ;  t.  II,  p.  215. 

2.  A.  Le  Braz.  La  légende  de  la  Mort,  t.  Il,  p.  45-46. 


CHAPITRE  V 

LES   GROTTES  MARINES 


Les  cavernes  que  l'action  des  tlols  a  creusées  dans  les  falaises  se 
présentent  sous  des  aspects  assez  variés  :  parfois  elle  ressemblent  à  de 
grandes  niches  d'une  profondeurmédiocre,  et  les  personnes  étrangères 
au  pays  passent  devant  sans  se  douter  que  des  légendes  y  placent  la 
demeure  des  fées  ;  mais  il  arrive  aussi  que  ces  excavations  atteignent 
des  proportions  assez  monumentales  pour  exciter  l'étonnement,  mêlé 
de  crainte,  des  primitifs  et  l'admiration  des  civilisés.  L'antiquité  clas- 
sique avait  fait  des  grottes  marines  la  résidence  de  gracieuses  nymphes, 
ou  le  mystérieux  couloir  qui  conduit  à  l'Hadès  ;  des  conceptions,  sinon 
pareilles,  du  moins  assez  apparentées  à  la  première,  se  retrouvent  chez 
les  non-civilisés  et  les  sauvages  contemporains,  et  on  les  rencontre 
aussi  dans  les  rares  pays  d'Europe  où  l'on  s'est  occupé  de  cette  partie 
du  folk-lore*.  A  vrai  dire,  on  n'y  a  guère  songé  qu'en  France,  et  encore 
l'exploration  ne  s'est  pas  étendue  à  toutes  les  côtes  oîi  s'ouvrent  des 
grottes.  La  curiosité,  en  ce  qui  les  regarde,  s'est  au  reste  éveillée  tar- 
divementj  puisque  la  première  mention  légendaire  écrite  remonte  au 
commencement  du  XIX^  siècle-. 

§    1.    LES  HOULES  DE  LA  BAIE  DE  SAINT-MALO 

Sur  le  liUoral  de  la  Manche,  depuis  Cancale  jusqu'à  la  limiLe  du 
français  et  du  breton,  à  Tréveneuc  (Côtes-du-Xord).  on  racontait 
encore,  il  y  a  une  trentaine  d'années,  nombre  de  légendes  qui  se 
rattachaient  très  nettement  aux  cavernes  des  falaises,  auxquelles  on 
donne  le  nom  de  «  houles  »,  ou,  plus  rarement,  de  «  goules  ».  Quoi 
qu'elles  fussent  déjà  à  la  période   d'effacement^  bien  des  gens    les 

1.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  ta  Mer,  t.  I,  p.  235-242. 

2.  Ainsi  qu'on  le  verra  plus  loin,  Albert  Le  Grand  parle,  mais  sans  rapporter 
aucune  circonstance  merveilleuse,  d'une  grotte  de  la  mer  où  se  retirait  saint  Maudez. 


ilHoTTKS    DE    LA    l!AIE    DE   SAINT-MAUl  K^T 

connaissaient  ;  les  mieux  conservées  de  beaucoup  élaient  celles  que 
m'ont  dites  des  femmes  très-ùgées,  qui  sont  mortes  aujourd'hui.  Plu- 
sieurs, nées  au  XVIIP  siècle,  pensaient  que  les  fées  des  houles  avaient 
réellement  existé  :  lune  d'elles  afTirmait  les  avoir  vues  étant  enfant  \ 
Elles  croyaient  que  ces  cavernes  n'avaient  cessé,  qu'à  une  époque 
toute  récente,  d'être  habitées  par  une  race  de  personnages  surnaturels, 
qui  jadis  se  montraient  assez  souvent  aux  habitants  du  rivage,  et 
avaient  même  parfois  une  réelle  influence  sur  leur  vie. 

Les  traditions  localisées  dans  les  «  houles  »  étaient  surtout  popu- 
laires dans  les  villages  maritimes  de  Saint-Cast,  à  l'extrémité  ouest  de 
la  baie  de  Saint-Malo,à  peu  près  exclusivement  habités  pardes  pêcheurs. 
Ceux-ci,  groupés  depuis  des  siècles  aux  environs  des  havres  où 
s'abritent  leurs  bateaux,  ne  se  mêlaient  guère  aux  laboureurs  des 
environs,  et  l'on  peut  considérer  que  jusqu'au  moment  où,  il  y  a  moins 
de  vingt  ans,  une  station  balnéaire  a  été  créée  sur  la  plage  voisine,  ils 
n'avaient  pas  subi  d'influence  étrangère.  D'autres  petits  ports,  entre 
Saint-Jacut  et  Erquy,  étaient  dans  des  conditions  analogues,  et  les 
dames  des  grottes  y  élaient  également  bien  connues.  C'est  dans  cet 
espace  restreint  que  furent  recueillies,  de  1879  à  1885,  les  cinquante 
légendes  ou  fragments  légendaires  que  j'ai  publiés-. 

Bien  que,  même  dans  ce  pays,  elles  ne  fussent  plus  aussi  entières 
qu'elles  l'étaient  vraisemblablement  autrefois,  elles  présentent  un 
ensemble  de  traits,  isolés  ou  communs  à  plusieurs  versions,  assez  nette- 
ment déterminés  pour  permettre  de  reconstituer  ce  groupe,  et  de 
donner  un  corps  aux  idées  un  peu  flottantes,  mais  sans  doute  plus  pré- 
cises jadis,  que  les  gens  du  littoral  se  faisaient  de  ces  demi-divinités. 

Sur  toute  cette  côte  pittoresque,  les  grottes  à  peines  ébauchées  de  la 
baie  de  la  Fresnaye  et  de  l'embouchure  de  l'Arguenon  étaient  la 
demeure  des  fées,  aussi  bien  que  les  cavernes  incomparables  qui 
s'ouvrent,  parfois  grandioses  comme  des  cathédrales,  dans  les  hautes 
falaises  du  cap  Fréhel  ;  si  on  s'étonnait  de  la  petitesse  de  certaines,  les 
vieilles  gens  disaient  qu'elles  n'avaient  pas  toujours  été  ainsi  :  quelque 
cataclysme  les  avait  ruinées,  ou  elles  s'étaient  effondrées  quand  elles 
avaient  cessé  d'être  habitées  ;  c'est  ainsi  que  l'entrée  de  la  houle  de  la 


1.  Paul  Sébillot.  Traditions  de  la  Haute-Brelaqne,  t.  I,  p.  76. 

2.  Sur  les  légendes  des  houles  recueillies  en  Haute-Bretagne;  cf.  Paul  Sébillot. 
Contes  poputaives,  t.  I,  n"*  4,  10,  17,  22,  t.  II,  n^^  I,  3  à  20  ;  t.  III,  n"^  1,  10,  11  ; 
Littérature  orale  de  la  Haute-Bretagne,  p.  1-28;  Société  arcfiéologique  du  Finistère, 
t.  XIII,  p.  206-228:  331-338  (12  légendes);  Traditions  et  superstitions,  t.  I,  p.  77  et 
suiv.  ;  Contes  des  Landes  et  des  Grèves,  n-s  1  et  23;  in  Almanacli  du  Pliare  de  la 
Loire,  Nautes,  1892,  p.  96;  in  Actacomparationis  litterarum  universarum,Yi\9MSQ'ca- 
bourg,  no  CXC;  Dix  Contes  de  la  Ilaute-Dretar/ne.  Paris,  1894,  in-8-,  p.  3. 


108  LES    GROTTES    MARINES 

Teigneuse  fut  presque  bouchée  par  uu  écroulemeul,  la  nuit  où  les  fées 
et  les  féetauds  la  quittèrent  pour  s'en  aller  en  Angleterre^ 

Quand  on  pénétrait  dans  ces  houles,  on  y  voyait  des  bancs,  des 
tables,  des  berceaux,  tout  un  ménage  de  pierre  qui  avait  servi  ou 
servait  encore  à  leurs  mystérieux  habitants.  Les  plus  considérables  ne 
se  composaient  pas  seulement  de  la  partie  que  l'on  peut  visiter  à  mer 
basse  ;  ce  n'était  pour  ainsi  dire  que  l'antichambre  :  elles  se  prolon- 
geaient bien  avant  dans  les  terres,  jusque  sous  les  bourgs,  d'où  l'on 
entendait  chanter  les  coqs  des  fées  :  l'une  d'elles  aboutissait  à  Notre- 
Dame  de  Lamballe^  à  quarante  kilomètres  de  son  entrée  -.  Suivant 
quelques  récits,  quand  on  avait  franchi  une  sorte  de  tunnel,  on  voyait 
un  monde  pareil  au  nôtre,  qui  avait  son  ciel,  son  soleil,  sa  terre  et  ses 
arbres,  et  même  de  beaux  châteaux  au  bout  de  longues  avenues  ^  Mais 
le  plus  habituellement  ces  demeures  ne  comprenaient  que  la  caverne 
elle-même.  Quand  on  en  avait  dépassé  l'entrée,  que  fermait  parfois  une 
porte  de  pierre  gardée  par  une  vieille  portière  couverte  de  varechs  et 
fort  laide  ^,  on  se  trouvait  en  face  des  fées  :  c'étaient  de  belles  personnes, 
vêtues  comme  des  dames  ouBonnes  Vierges".  Lq?,  féetauds  ou  fées  mâles, 
leurs  maris  ou  leurs  frères,  vivaient  à  côté  d'elles,  moins  nombreux, 
semble-t-il,  et  inférieurs  en  puissance*^.  Quelquefois  on  y  voyait  aussi 
les  fions,  qui  n'appartiennent  pas  à  la  même  race  ;  ils  étaient  de  si 
petite  taille  que  leurs  épées  n'étaient  guère  plus  longues  que  des 
épingles  de  corsage;  ils  remplissaient  les  fonctions  de  pages  ou  de 
domestiques;  il  n'y  avait  pas  de  fions  femelles,  du  moins  dans  les 
houles  ^ 

A  part  leur  pouvoir  surnaturel, les  fées  et  les  féetauds  vivaient  à  peu 
près  comme  des  seigneurs,  ou  tout  au  moins  comme  des  propriétaires 
aisés  :  les  femmes  boulangeaient  et  cuisaient  leur  pain,  elles  filaient, 
faisaient  la  lessive,  et  on  les  voyait  étendre  sur  l'herbe  des  falaises  ou 
sur  les  rochers  du  rivage,  du  linge  d'une  blancheur  si  remarquable  que 
l'on  dit  encore  en  proverbe  :  Blanc  comme  le  linge  des  fées.  Seulement 
il  disparaissait  dès  qu'en  s'approchant  on  avait  remué  les  paupières*. 

1.  Contes  de  la  Haute-Bretagne,  t.  II,  p.  20. 

2.  Paul  Sébillot.  Contes,  t.  I,  p.  24  ;  t.  11,  p.  63.  Littérature  orale  de  la  Haute- 
Bretagne,  p.  15. 

3.  Paul  Sébillot,  Contes,  t.  II,  p.  34,  82,  Contes  des  provinces  de  France,  p.  107. 

4.  Contes,  t.   II,  p.  5. 
o.  Contes,  t.  11,  p.  31. 

6.  Contes,  t.  11,  p.  65;  t.  111,  p.  3  ;  in  Soc.  arch.  du  Finistère,  l.  XIII,  p.  210, 
513,  215  ;  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  I,  p.  41  ;  in  Archivio  per  le  tradizioni  popolari, 
t.  V,  p.  260. 

7.  Littérature  orale,  p.  22  ;  in  Soc.  arch.  du  Finistère,  t.  XIII,  p.  211  ;  Contes  des 
Landes  et  des  Grèves,  p.  214  ;  Contes  des  provinces  de  France,  p.  107. 

8.  Contes,  t.  11,  p.  3,  41,  47;  Traditions  et  sup.,  t.  I,  p.  94;  Contes,  t.  11,  p.  87; 
Littérature  orale,  p.  13. 


LA    PUISSANCE    DES    FÉES  109 

Les  bonnes  dames  possédaient  aussi  des  animaux  domestiques  qui 
allaient  pâturer,  invisibles,  dans  les  champs  des  hommes  ;  quelquefois 
elles  prenaient,  pour  les  garder,  des  pdtours  et  des  bergères  '.  La  nuit 
lout  le  monde  pouvait  voir  les  fées,  mais  en  jour  ce  privilège  n'était 
donné  qu'à  un  petit  nombre  de  personnes  ;  celles  qui  avaient  eu  les 
ycHix  frottés  avec  des  pommades  magiques  les  reconnaissaient  sous 
tous  les  déguisements^.  Grâce  à  ce  mystérieux  onguent,  les  fées  pou- 
vaient se  rendre  invisibles  ou  se  transformer  ;  quelques-unes  en  proli- 
taient  pour  voler  •".  Elles  semblaient  considérer  que  certains  larcins  leur 
étaient  permis  :  si  elles  prenaient  des  huîtres  dans  les  parcs,  si  elles 
enlevaienldupoisson  ou  du  bétail, ellesindemnisaient  largement, pardes 
dons  variés,  ceux  qui  se  plaignaient,  ou  elles  favorisaient  les  gens  assez 
avisés  pour  les  laisser  faire  sans  trop  murmurer.  En  général  elles  se  mon- 
traient secourables  :  les  mauvaises  fées,  et  on  les  nommait  ainsi,  étaient 
une  exception  ;  les  autres  s'appelaient  les  «  bonnes  dames  «  ou  «  nos 
bonnes  dames  les  fées  »;  c'était  la  reconnaissance  et  non  la  crainte  qui 
leur  faisait  donner  ces  noms  affeclueux.  Les  récits  du  littoral  racon- 
tent longuement  leurs  bienfaits  :  elles  possédaient,  comme  les  châle- 
laines,  des  secrets  pour  guérir  les  enfants,  même  du  croup,  ou  pour 
cicatriser  les  blessureîs'' ;  ordinairement  charitables,  elles  donnaient  aux 
pauvres  gens  qui  venaient  les  implorer  ou  qui  leur  avaient  rendu  ser- 
vice, du  pain  qui  ne  diminuait  point  —  c'était  leur  présent  le  plus  habi- 
tuel —  des  objets  inépuisables  ou  inusables  ;  mais  ces  dons  si  précieux 
perdaient  leur  vertu  si  on  n'observait  pas  la  condition  imposée  par  elles 
et  qui  consistait  à  n'en  parler  à  personne  et  k  ne  pas  les  partager  avec 
des  étrangers  '.  Parfois  elles  accordaient  une  partie  de  leur  puis- 
sance à  ceux  qu'elles  avaient  pris  en  afFeclion,  et  surtout  aux  enfants 
dont  elles  avaient  voulu  être  marraines'^  ;  elles  les  emmenaient  aussi 
dans  leurs  grottes,  où  la  vie  était  si  plaisante  que  vingt  ans  y  parais- 
saient un  jour  \ 

Comme  les  fées  des  autres  groupes,  celles  des  houles  s'emparaient 
parfois  des  enfants  des  hommes  pour  y  substituer  les  leurs  ;  c'est  ainsi 
que  l'une  d'elles  prend  une  petite  fille  jolie  comme  les  amours,  et  meta 
sa  place  une  petite  créature  laide  comme  les  péchés  capitaux  et  qui 


1.  Coules,  t.  11,1).  ■?• 

2.  Coules  delà  Haule-tiielagne,  t.    Il,    p.   54,  68;    Lilléralufe  orale,    p.     25,    19 
Contes  de  la  Haute- Bretagne,  t.  1,  p.  122. 

3.  Contes  de  la  Ilaiite-liretaf/ne,  t.  II,  p.  S3,  81,  27,  65,  48,  '61. 

4.  Contes  de  la  Haute-Bretagne,  t.  Il,  p.   29,  32,  64  ;  t.  I,  p.  67,  68. 

o.  Contes,  t.   I,  p.  70,  121,  t.    II,  p.   7,  2i,  41,  66,  70,  88  ;  t.   III,  p.  121. 

6.  Contes,  t.  H,  p.  96-97,  Contes  des  Landes  et  des  Grèves,  p.  42-43. 

7.  Contes,  t.  Il,  p.  9,  10,  36,  t.  III,  p.  4. 


110  LES   GROTTES    MAKLNES 

avait  l'air  vieux  ;  une  autre  enlève  un  petit  garçon,  et  lui  substitue  un 
poupon  qui  avait  la  mine  d'un  vieillard  '. 

I. es  gestes  de  ces  fées,  dont  la  demeure  est  si  voisine  de  la  mer, 
que  les  vagues  en  lèchent  souvent  lenlrée,  sont  rarement  en  relation 
avec  les  eaux.  Nulle  légende  ne  fait  même  allusion  à  leurs  bains,  alors 
que  les  fées  terrestres  prennent  fréquemment  leurs  ébats  dans  les 
fontaines  ou  les  rivières.  Elle  no  s'occupent  guère  non  plus  à  capturer 
le  poisson,  par  des  procédés  naturels  ou  magiques  ;  mais  elles  volent 
celui  que  les  pécheurs  ont  pris  ou  mis  en  réserve  ;  un  seul  conte  parle 
d'un  «  féetaud  »  i)ôcheur  :  il  possède  un  bateau  qui  a  le  privilège  de 
s'agrandir  assez  pour  que  plusieurs  fées  puissent  y  prendre  place  ou  bien 
de  se  rapetisser  suiïisamment  pour  qu'il  le  porte  sous  son  bras  aussi 
aisément  qu'un  panier.  C'est  l'un  des  trois  exemples  de  bateaux  des 
fées  :  celui  des  fée.-i  de  la  houle  du  Grouin  n'était  visible  que  la  nuit; 
dans  le  jour  elles  le  cachaient  dans  leur  grotte;  des  fées  et  des  féetauds 
avaient  une  grande  barque  qui  n'était  pas  merveilleuse,  puisqu'elle 
coulait  bas,  et  que  ceux  qui  la  montaient  furent  heureux  d'être  secou- 
rus par  des  pêcheurs  -.  Les  fées  et  les  féetauds  n'avaient  pas  sans  doute 
le  privilège  de  marcher  sur  les  eaux  sans  y  enfoncer,  qui  ne  leur  est  attri- 
bué expressémentquedans  un  seulrécil^;  toutefois  c'estpeul-êtredecette 
manière  que  les  dames  de  la  Houle  de  Poulifée  se  rendirent  de  la 
côte  de  Bretagne  en  Angleterre''.  En  réalité,  les  habitants  des  grottes  du 
rivage  ne  sont  guère  maritimes  que  par  leur  résidence  et  quelques 
circonstances  accessoires  ;  la  grande  majorité  des  actes  qu'on  leur 
attribue  a  pour  théâtre  la  terre  ferme,  dans  un  rayon  il  est  vrai  peu 
éloigné  de  la  mer. 

Les  fées  des  houles  étaient  de  belles  personnes,  aussi  belles  que  des 
Bonnes  Vierges,  disaient  certains  conteurs,  sans  donner  de  plus  amples 
détails  de  physionomie  ou  de  costume.  Elles  ne  vieillissaient  point  et 
n'étaient  pas  exposées  aux  maladies:  toutefois,  quand  elles  étaient  en 
mal  d'enfant,  elles  avaient  recours  aux  bons  oUices  des  njatrones  du 
voisinage.  Elles  devenaient  sujettes  aux  infirmités  et  à  la  mort  dès 
qu'on  leur  avait  mis  du  sel  dans  la  bouche  ;  c'est  parce  que  le  sel  touche 
les  lèvres  dans  la  cérémonie  du  baptême  que  celles  qui  devenaient 
chrétiennes  cessaient  d'être  immortelles  '.  Une  plus  grande  quantité  de 

1.  Paul  Sébillot.  Contes  de  la  Uaule-Brelaqne,  t.  11,  p.  16  ;  t.  Il,  p.  28.  Traditions 
et  superstitions,  t.  I,  p.  90. 

2.  Pa,ul  Sébillot.  Contes,  t,  111,  p.  .'t  ;  t.  11,  p.  53  ;  Contes  des  Landes  et  des  Grèves, 
p.  26-27. 

3.  Contes  des  provinces  de  France,  p.  106. 

4.  Contes,  t.  II,  p.  62. 

5.  Paul  Sébillot.  Littérature  orale,  p.  21  et  suiv.  ;  elles  avaient  des  vers  dans  la 
bouche  tant  qu'elles  n'avaient  pas  été  baptisées.  Contes,  t.  1,  p.  155,  t.  H.  p.  20,  23. 


LE    DÉPAUT    Di;S    FÉES  l  1  1 

cette  substance  odieuse  aux  esprits  pouvait  les  faire  périr  aussitôt  : 
toutes  les  fées  du  pays  de  Plévenon  moururent  mênne  à  la  fois,  parce  que, 
pour  se  venger  de  l'une  d'elles,  un  garçon,  la  voyant  dormir  la  bouche 
ouverte,  lui  lança  dedans  une  poignée  de  sel  '. 

D'après  une  opinion  courante  chez  les  vieilles  gens,  il  y  a  une  trentaine 
d'années,  les  dames  des  houles  vivaient  encore;  mais  elles  avaient 
émigré  et  cessé  d'habiter  leurs  demeures  dn  littoral  quand  avait 
commencé  le  «  siècle  invisible  »  c'est-à-dire  le  dix-neuvième  siècle  ; 
mais  elles  devaient  y  revenir  au  «  siècle  visible  »  qui  commencerait 
en  1900.  Cette  croyance  est  encore  assez  bien  conservée  pour  que,  il 
y  a  quatre  ans,  des  paysans  voyant  passer  des  dames  en  automobile, 
les  aient  prises  pour  des  fées  qui  voyageaient  pour  voir  si  le  pays 
leur  plaisait  autant  qu'autrefois 

Ces  légendes  s'attachent  à  des  grottes  qui  n'existaient  pas  avant  que 
la  mer  eût  profondément  modifié,  aux  premiers  siècles  de  notre  ère, 
d'autres  disent  bien  auparavant,  toute  cette  partie  du  littoral  ;  elles  sont 
probablement  très  anciennes,  et  on  les  racontait  sans  doute  à  des 
époques  lointaines,  en  leur  donnant  pour  théâtre  des  houles  que  la  mer 
a  emportées,  en  môme  temps  que  les  falaises  où  elles  étaient  creusées. 
Quant  à  leur  conservation  sur  les  divers  points  de  nos  côtes  où  naguère 
elles  étaient  bien  connues,  elle  pourrait  tenir  à  une  cause  qui  n'a  rien 
de  poétique  :  en  raison  du  voisinage  des  îles  anglo-normandes  où,  ainsi 
qu'on  le  verra,  existaient  des  traditions  apparentées,  la  contrebande  a 
été  autrefois  très  active  dans  ces  parages  ;  il  est  possible  que  les  inté- 
ressés aient,  de  leur  mieux,  entretenu  ces  vieilles  croyances,  et  racont*' 
les  gestes  des  fées,  pour  ne  pas  être  dérangés  par  les  douaniers  quand 
ils  cachaient  les  marchandises  prohibées  dans  les  houles,  souvent  d'un 
accès  assez  difficile,  où  leurs  compères  venaient  les  chercher  la  nuit, 
pour  aller  les  vendre  dans  l'intérieur  des  terres.  En  ce  qui  concerne 
la  France,  les  traités  de  commerce  qui,  sur  les  côtes  de  la  Manche, 
ont  à  peu  près  complètement  fait  cesser  la  fraude,  auraient  aussi,  par 
une  conséquence  assez  inattendue,  amené  l'effacement  graduel  de  ce 
groupe  légendaire. 

Cette  explication,  que  j'ai  donnée  en  1899  2,  se  rapproche  de  celle  qui 
se  trouve  dans  un  livre  paru  en  1903,  mais  dont  les  matériaux  avaient 
été  réunis  trente  ans  auparavant.  Sir  Edgar  Mac  Culloch,  bailli  de 
Guernesey,  mort  nonagénaire  en  1896,  ignorait  mon  hypothèse,  et  la 
sienne  m'était  aussi  inconnue.  Il  n'en  est  que  plus  curieux  de  constater 


1.  Paul    Sébiliot.   Contes    de    la   Haule-Bi'elarjiie,     t.  Il,  p.   97  ;  in  Almunach  du 
Phare,  1897,  p.  07. 

2.  Lér/endes  locales  de  la  Haute-Brelaifiie,  t.  I,  p.  4i. 


112  LES    GROTTES    MARINES 

qu'elles  sont,  au  fond,  concordantes.  D'après  lui  ces  cavernes,  où  il 
n'était  pas  commode  de  pénétrer,  aussi  bien  par  terre  qua  par  mer, 
avaient  en  quelque  sorte  servi  d'entrepôt  aux  contrebandiers  qui 
faisaient  la  fraude  du  tabac  et  des  spiritueux,  pendant  la  période  qui 
suivit  celle  où  il  y  avait  des  ports  francs  dans  l'île  '. 

Les  pêcheurs  de  la  baie  de  Saint-Malo  et  de  celle  de  Saint-Brieuc, 
qui  connaissaient  tant  de  récits  sur  les  gestes  des  habitants  des  grottes, 
ne  paraissaient  pas  se  préoccuper  de  l'origine  de  leurs  demeures  ; 
cependant  on  disait  à  Plévenon  que  la  houle  de  Crémus,  au-dessous  du 
cap  Fréhel,  avait  été  creusée  par  une  fée,  pour  mettre  son  filleul  à 
l'abri  des  mauvais  desseins  de  son  ennemie  -.  Une  légende,  insérée  dans 
un  livre  qui  n'est  point  écrit  par  un  traditionniste,  raconte  comment 
fut  formée  la  Goule-ès-Fées,  caverne  familière  aux  baigneurs  de  Dinard, 
Par  une  nuit  de  tempête  épouvantable,  un  pêcheur  dont  la  barque  à 
moitié  brisée  était  jetée  de  rochers  en  rochers,  vit  tout  à  coup,  à  la 
lueur  d'un  éclair,  une  sorte  de  forme  humaine,  blanche  et  vaporeuse, 
se  dresser  au  seuil  d'une  ouverture  que  la  foudre  venait  de  pratiquer 
dans  la  falaise,  et  presque  aussitôt  sa  barque,  entraînée  par  une  force 
surnaturelle,  se  précipita  dans  ce  gouffre  qui  semblait  une  «  gueule  » 
immense.  La  lame,  venant  s'y  engouffrer  à  son  tour,  la  fit  disparaître  ; 
mais  le  lendemain  le  pêcheur  fut  trouvé  endormi  au  fond  d'une  jolie 
barque  neuve,  et  remplie  de  poissons,  à  quelques  brasses  de  cette 
grotte,  que  l'on  crut  depuis  habitée  par  les  fées  ^ 

Il  n'est  pas  certain  que  le  directeur  du  Casino  de  Dinard,  auquel  ce 
récit  est  emprunté,  ait  rapporté  sans  surcharge  ce  qu'il  avait  pu 
entendre  dire,  et  l'intervention  de  la  foudre,  qui  opère  une  sorte  de 
changement  à  vue,  lui  a  peut-être  été  suggérée  par  ses  occupations 
professionnelles.  Outre  qu'on  n'en  retrouve  pas  le  parallèle,  cette 
circonstance  était  ignorée  des  personnes  du  pays  que  j'ai  interrogées, 
et  elle  ne  figure  pas  non  plus  dans  un  autre  récit  qui  présente  une 
variante  de  la  dernière  partie.  Un  soir  d'automne,  alors  qu'une  brume 
épaisse  recouvrait  les  rochers  de  la  côte,  un  pêcheur  vit  une  femme 
habillée  de  blanc  qui^  de  la  main,  lui  faisait  signe  d'approcher.  Il 
voulut  s'éloigner  du  rivage,  mais  une  force  invincible  l'y  ramena 
malgré  lui.  Sa  barque  alla  s'engouffrer  et  se  briser  dans  la  Goule-ès- 
Fées,  et,  lancé  contre  les  parois  de  la  grotte,  il  perdit  connaissance.  Le 
lendemain,    il   s'éveilla,  frais   et   dispos,   dans    un    charmant   bateau 


1.  Edgar  Mac  Culioch.  Guernsey  Folk-Lore,  p.  141. 

2.  Paul  Sobillot.  Contes  pop.,  i  II,  p.  96. 

3.  Lagaeau.  Guide  du  Casino  de  Dinard,  St-Malo,  1880,  in-32,  p.  77. 


LA    POMMADE    DES    FÉES  113 

rempli  do  poissons  et  d'on^ins  do  pôclio,  amarré  à  un  gros  rocher  à 
Tenlrée  de  la  Goule-ès-Fées  '. 

A.insi  qu'on  la  vu  ci-dessus,  ces  fôes  de  Diuard  soraieiil  maintenant 
môchantes;  elles  ne  l'étaionl  pas  il  y  a  tronle  ans.  Voici  le  résumé 
d'un  épisode  de  leur  vie  qui  était  alors  populaire  à  Saint-Briac  et  ù, 
Sainl-Cast,  où  Ton  ne  parlait  point  dt;  l'origine  merveilleuse  de  la  Goule- 
ès-Féos.  Son  début  présente  une  grande  ressemblance  avec  la  b'gende 
guernosiaiso  qu'on  lira  pins  loin.  IJno  sage-femme  est  appelée  auprès 
d'une  femme  en  mal  d'enfant  qui  résidait  dans  cette  grotte  ;  on  lui 
remet,  pour  frictionner  le  nouveau-né,  une  boite  pleine  d'onguent, 
en  lui  recommandant  d'éviter  de  s'en  frotter  le  tour  des  yeux.  Elle 
dés  obéit;  alors  tout  change  autour  d'elle;  elle  voit  la  houle  belle 
comme  un  château,  et  les  fées  lui  semblent  habillées  comme  des  prin- 
cesses. Elle  ne  manifeste  aucun  étonnement  et  retourne  chez  elle,  bien 
payée.  Quelque  temps  après,  comme  elle  pouvait,  grâce  à  la  pommade 
magique,  voir  les  fées,  invisibles  pour  d'autres,  elle  en  aperçoit  une  en 
train  do  voler;  elle  ne  peut  s'empêcher  do  le  dire  tout  haut,  et  la  fée  lui 
arrache  l'œil  qui  avait  été  frotté  avec  l'onguent  merveilleux  -.  Cet  épi- 
sode se  rencontre  dans  les  légendes  de  fées  terrestres  (cf.  t.  I,  p.  438)  et 
il  ligure  aussi  dans  un  autre  conte  de  houles  de  la  Manche,  et  dans  un 
parallèle  guernesiais. 

Le  plus  ordinairement,  il  s'agit  d'une  femme  qui,  ayant  été  opérer 
la  délivrance  d'une  fée,  porte  involontairement  à  ses  yeux  un  onguent 
ou  un  objet  qu'on  lui  a  remis  pour  oindre  ou  frotter  le  nouveau -né^. 
Un  conte  de  la  Haute-Bretagne  ne  présente  pas  cette  circonstance  :  un 
pêcheur  voit  deux  fées,  au  sortir  d'une  houle,  se  frotter  les  yeux  avec  une 
espèce  dégraisse  qui  les  fait  i  m  médiatomont  changer  d'aspect  et  paraître 
semblables  à  dos  femmes  du  pays.  Il  outre  dans  la  grotte  et  ayant  vu 
sur  la  paroi  un  peu  de  la  pommade  qui  avait  servi  à  la  transforma- 
tion des  fées,  il  s'en  met  tout  autour  de  l'œil  gaucho  [)our  savoii'  si 
par  ce  moyen  il  pourrait  acquérir  lour  science.  Il  les  reconnaît  en  olVet 
sous  leurs  divers  déguisements  ;  mais,  comme  dans  les  légendes  simi- 
laires, lune  d'elles  se  sachant  devinée,  lui  crève  avec  sa  baguette  l'o'il 
devenu  clairvoyant. 

1.  A.  Orain.  Géograpliie  de  Vllle-el-Viluine,  p.  467-468.  L'auteur  ajoute  que  bien 
des  marins  ont  aperçu,  au  milieu  des  rérif^,  une  procession  de  jeunes  tilles  vêtues 
de  blanc,  se  dirigeant  vers  l'ouverture  de  la  houle. 

2.  Paul  Sébillot.  Lillératwe  orale  de  la  IJatde-Bretagne,  p.  19-23.  On  connaissait 
au  moyen  âge,  en  Provence,  une  légende  dans  laquelle  figure  l'épisode  de  l'œil 
rendu  clairvoyant  par  un  procédé  analogue  :  Gervasius  de  Tilbury.  Otia  imperinlia, 
p.  38-39,  éd.  Liebrecht  ;  cf.  aussi  Paul  Sébillot.  Coules  de  la  Uaule-Brelagne, 
t.  I,  p.  122. 

3.  Paul  Sébillot.  Lillérature  ovale  de  la  llaule-Bretagne,  p.  24-27. 


114  LES    GROTTES    MARINES 

Les  nombreuses  légendes  des  fées  des  houles  les  représentent  comme 
vivant  en  famille,  et  formant  parfois  une  sorte  de  clan.  Il  y  avait  tout 
au  moins  une  exception,  ainsi  que  le  montre  cette  tradition  de  la 
Rance  maritime,  racontée  sous  une  forme  romantique,  et  dont  je  ne 
reproduis  que  les  parties  les  moins  suspectes  :  Souvent  au  coucher  ou 
au  lever  du  soleil,  on  voit  sortir  de  la  Grotte  de  la  Fée  du  Bec  Dupuy 
une  vapeur  blanche^  bleue,  rose,  verte,  qui  s'élève,  s'abaisse,  grandit, 
s'évapore  et  laisse  enfin  voir  une  femme  divinement  belle.  On  l'appelle 
dans  le  pays  la  Fée  ou  la  Dame  du  Puy  :  elle  se  promène  sur  les  grèves, 
et  ses  vêtements  brillent  de  toutes  les  couleurs  de  l'arc-en-ciel.  Elle 
s'assied  parfois  sur  le  gazon  des  falaises,  ou  passe,  légère  comme 
l'oiseau,  sur  les  hautes  tiges  des  landes  ;  elle  ne  parle  à  personne,  et 
fuit  à  la  vue  de  l'homme.  Autrefois  elle  était  souveraine  en  ces  lieux  ; 
aujourd'hui  elle  pleure  sur  les  rochers  déserts  sa  puissance  détruite. 
A  sa  voix  jadis,  les  vents  soufflaient  moins  fort  et  les  vents  se  calmaient. 
Aussi  voyait-on  chaque  marin,  en  partant  pour  la  pêche,  venir  sur  la 
grève  offrir  ses  hommages  à  la  fée  qui  lui  rendait  le  vent  favorable  et 
la  pèche  abondante.  Les  femmes,  les  sœurs,  les  filles,  les  amantes  des 
absents,  déposaient  des  guirlandes  de  fleurs  à  l'entrée  de  sa  grotte, 
gardée  par  une  meute  de  chiens  invisibles,  toujours  aboyants  et  prêts 
à  dévorer  l'imprudent  qui  se  hasardait  à  en  forcer  l'entrée.  Depuis  que 
le  cuite  des  idoles  a  disparu,  la  fée  ne  se  montre  plus  souvent  ;  sa  vue 
n'annonce  rien  de  bon,  et  elle  laisse  souvent  sur  les  grèves  de  sanglants 
souvenirs  de  son  passage.  La  dernière  fois  qu'elle  apparut,  c'était  pour 
annoncer  à  une  bergère  que  son  amant  qui,  pour  la  voir,  traversait  à 
la  nage  l'embouchure  de  la  Rance,  s'était  noyé,  et  qu'elle-même  allait 
mourir.  Le  clergé  de  Saint-Suliac  alla  l'exorciser  dans  sa  grotte  ;  depuis, 
on  la  voit  encore  parfois  se  promener  au  clair  de  lune  ;  mais  elle  s'en- 
fuit aussitôt  qu'on  approche  d'elle,  et  elle  n'a  plus  aucun  pouvoir'. 

Dans  certaines  houles,  des  nains  habitaient  avec  les  fées,  dans  un 
état  voisin  de  la  domesticité  ;  parfois,  et  cette  circonstance  se  rencontre 
aussi  à  Guernesey,  des  cavernes  étaient  tantôt  le  séjour  de  fées,  tantôt 
celui  de  lutins.  Celte  conception  se  retrouve  à  Saint-Suliac,  et,  d'après 
une  légende  recueillie  quarante  ans  après  celle  rapportée  ci-dessus,  on 
donnait  aussi  le  nom  de  Trou  aux  Jetins  à  la  Grotte  du  Bec  Dupuy. 
Une  vieille  femme  qui  la  raconta  à  M.  Harvut,  tenait  de  son  grand'père 
que  les  Jetins  étaient  des  petits  hommes  hauts  d'un  pied  et  demi,  qui 
sortaient  tous  les  soirs  de  leur  trou  pour  s'amuser  dans  la  campagne  ; 
car  ils  étaient  très  «  jouasses  ».  Ce  sont  eux  qui,  la  nuit,  viennent  em- 
brouiller la  queue  des  chevaux,  mettre  les  cochons  à  courir,  et  ouvrir 
les   poulaillers.   S'ils   ne  sont  pas  grands,    ils   sont   très  forts,   et  ils 

1.  Elrire  de  Cerny.  Saint-Suliac  et  ses  traditions,  p.  18-22. 


Les  grottes  des  îles  .\ormandes  115 

peuvent,  sans  se  gêner,  lancer  ù  près  d'une  lieue  des  roches  grosses 
comme  une  maison  ;  c'est  ainsi  qu'ils  ont  jeté  les  pierres  qu'on  dit 
tombées  du  ciel  el  les  gros  cailloux  qu'on  voit  dans  le  milieu  des  prés 
sans  savoir  qui  les  y  a  mis.  Ils  se  plaisaient  aussi  à  enlever  des  enfants 
et  mettre  à  leur  place  de  vilains  petits  êtres  qui  ne  grandissaient  pas, 
tétaient  toujours  et  avaient  une  figure  vieillote.  Les  Jetins  prirent  un 
petit  garçon  que  sa  mère  avait  apporté  aux  champs  et  posé  à  l'écart, 
et  ils  lui  substituèrent  un  de  leurs  rejetons.  Comme  il  ne  grandissait 
pas,  la  femme  alla  consulter  un  de  ses  voisins,  qui  lui  recommanda  de 
mettre  à  bouillir  devant  le  feu  une  douzaine  de  coquilles  d'oeufs  remplis 
d'eau.  En  s'éveillant,  le  petit  s'écria:  «  J'ai  quatre-vingt-dix  ans,  et  je 
n'ai  jamais  vu  tant  de  petits  pots  bouillants.  »  La  bonne  femme  lui 
demanda  où  était  son  gars  et  il  répondit  que  les  Jetins  l'avaient 
emporté  chez  eux,  pour  en  avoir  de  la  race.  LUe  alla  encore  consul- 
ter le  bonhomme,  et,  d'après  son  conseil,  elle  porta  l'enfant  au  bord 
du  trou,  et  cria  qu'elle  allait  le  tuer  si  on  ne  lui  rendait  pas  son 
gars.  Le  petit  Jetin  se  mit  à  jeter  les  hauts  cris.  Elle  commença  à 
frapper  tout  autour  de  lui  :  au  bout  d'un  quart  d'heure,  on  vit  venir 
un  petit  homme  qui  tenait  par  la  main  un  beau  petit  gars,  el  qui, 
ayant  pris  le  petit  Jetin  dans  ses  bras,  l'emporta  bien  vite  dans  la 
grotte  '. 

§  2.  GROTTES  DES  ILES  NORMA.NDES  ET  DU  COTENTIN 

Dans  le  commencement  de  ce  chapitre,  j'ai  résumé  les  épisodes  de  la 
vie  des  fées  des  houles,  dispersés  dans  les  cinquante  récits,  quelques- 
uns  assez  fragmentaires,  dont  elles  étaient  l'objet,  il  y  a  moins  de 
trente  ans  ;  l'indication  des  sources  permettra  de  les  lire  dans  le  texte 
même.  Je  donnerai  avec  plus  de  détail  les  traditions  qui  s'attachent 
aux  grottes  de  Guernesey,  le  groupe  le  plus  important  après  celui  delà 
Manche  bretonne,  parce  qu'elles  sont  en  plus  petit  nombre  et  qu'elles 
figurent  dans  des  ouvrages  peu  connus  en  France.  Elles  ontété  recueil- 
lies vers  le  milieu  du  xix^  siècle,  par  Madame  Louisa  Lane  Clarke  qui 
les  a  insérées  dans  son  Guide  to  Guernsey  et  dans  Folk-Lore  of  Guern- 
sey.  Quarante  ans  plus  tard,  sir  Edgar  Mac  Culloch,  bailli  de 
Guernesey,  alors  octogénaire,  écrivait  pour  la  Revue,  des  Traditions 
populaires  plusieurs  articles,  d'après  ses  souvenirs  de  jeunesse,  et  une 
enquête  plus  récente,  faite  avec  beaucoup  de  soin.  Il  est  regrettable 
que  l'on  n'ait  pas  entrepris  dans  les  autres  îles  de  la  Manche  une  explo- 

1.  Paul  Sébillot.  Légendes  locales,  t.  1,  p.  49-51,  d'après  la  Vague,  écho  des  pla- 
ges bretonnes,  19,  26  juillet,  2  août  1891. 


IK;  les  (.bottes  marines 

ralion  analogue  ;  il  s'y  trouve  aussi  des  houles,  et  les  noms  qu'elles 
portent  supposent  des  traditions  :  à  Jersey  on  relève  les  grottes  des 
Creux  Fantômes,  nombreuses  dans  la  baie  de  Saint-Brelade,  celles  du 
Trou  du  Diable;  à  Serk,  la  Grotte  des  Boutiques  et  la  Cheminée  du 
Creux  Terrible  qui  communique  avec  une  excavation  dans  la  falaise'. 

De  même  que  leurs  voisins  de  la  Manche  bretonne,  les  Guernesiais 
ne  faisaient  pas  remonter  le  départ  des  fées  à  une  époque  éloignée  : 
un  pécheur  dit  à  Madame  Clarke  qu'il  ne  les  avait  pas  vues,  mais 
qu'elles  s'étaient  montrées  plusieurs  fois  à  son  grand-père  "-.  Elles  étaient 
mâles  et  femelles  et  on  les  appelait  faïp.s  et  failiaux^  ;  ce  dernier  nom, 
à  part  sa  forme  plus  patoise,  est  identique  à  celui  de  féetauds  que  l'on 
donne,  aux  environs  de  Saint-Malo,  aux  fées  mâles,  qui  n'ont  point  de 
nom  spécial  dans  le  français  classique,  parc*  que  les  contes  littéraires 
ne  les  connaissent  pas. 

Les  pêcheurs  deGuernesey  n'étaient  pas  certains  que  les  habitants  des 
grottes  les  eussent  quittées, et, la  nuit,  ils  ne  s'aventuraient  pas  volontiers 
dans  leur  voisinage.  LeCreux  des  Fées,  sur  la  péninsule  du  Houmet,  était 
une  de  leurs  principales  résidences.  C'est  une  caverne  de  peu  de  dimen- 
sion, creusée  par  les  flots  dans  un  rocher  granitique  très  friable,  et  abon- 
danten  particules  de  mica, qui  reluisentausoleilcomniedespailletlesd'or, 
circonstance  qui  a  peut-être  donné  lieu  aux  croyances  qui  s'y  rallachent. 
On  ne  peut  y  pénétrer  qu'à  mer  basse,  et  en  grimpant  sur  de  grosses 
masses  de  rochers  entassés  à  l'entrée.  Un  passage  souterrain,  ditficile 
à  trouver,  conduit,  à  deux  milles  de  distance  en  ligne  droite,  à  une 
voûte  sous  l'église  de  Saint-Sauveur,  où  aboutit  aussi  un  long  couloir 
qui  part  du  Creux  Mahié,  dans  la  paroisse  de  Torteval,  particularité 
qui  se  retrf)nve  dans  les  légendes  des  houles  en  Bretagne,  et  en  Basse- 
Normandie.  Dans  cette  grotte,  un  trou,  pas  plus  grand  que  la  bouche 
d'un  four,  donne  accès  à  une  salle  spacieuse  taillée  dans  le  roc  :  au 
milieu  est  une  table  de  pierre  sur  laquelle  sont  étalés  des  plats,  des 
assiettes  et  des  gobelets,  ustensiles  destinés  aux  fées  et  analogues  à 
ceux  qui  se  voient  dans  les  houles  du  cap  Fréhel.  Mais  à  Guernesey, 
personne  n'avait  osé  aller  s'assurer  de  la  réalité  de  la  chose.  Ce  Creux 
des  Fées  était  l'objet  de  plusieurs  récits  merveilleux  :  une  ménagère 
d'Albecq,  qui  était  garde-malade  et  sage-femme,  fut  réveillée  une  nuit 
par  un  inconnu,  (jui  lui  dit  qu'on  avait  besoin  de  ses  services  pour  un 
enfant  en  danger.  Elle  le  suivit,  et  arriva  à  l'entrée  du  Creux  des  Fées  ; 
à  mesure  qu'elle  avançait,  tout  changeait  d'aspect  ;  les  rudes  parois  de 


1.  Joaiino.   Guide  de  Drelar/ne.  p.  599,  605,  620. 

2.  Louisa  Lane  Clarke.  Guide  lo  Giiernsey,  p.  74. 

3.  E'Jgar  .Mac  Culloch,  io  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  111,  p.  422. 


LES    FEES    ET    LEURS   ENFANTS  I  |  / 

la  caverne  devinrent  polies,  el  une  lumière  brillante  éclairait  l'entrée 
d'une  demeure  magnilique.  On  la  conduisit  dans  une  belle  cluimbre 
où  un  enfant  était  couché  dans  un  berceau.  Elle  lui  donna  tous  ses 
soins,  et  il  ne  fai'da  pas  à  se  rétablir,  .\vant  de  le  quitter,  elle  voulut 
l'embrasseï',  mais  un  peu  de  sa  salive  lui  ('-tant  tombée  sur  les  yeu.x, 
elle  vit  tout  aussitôt  une  Iranslormation,  mais  opposée  à  celle  qui 
s'opère  en  pareil  cas  en  Ilaute-I>rctat:;ne  :  le  palais  somi>tueux  où  elle 
avait  demeuré  près  d'un  mois  i-edevint  une  caverne  sombre  et  humide, 
et  ses  habitants  de  pauvres  hères  misérablement  vêtus.  Elle  eut  la 
prudence  de  ne  pas  laisser  voir  qu'elle  s'était  aperçue  du  changement, 
el  quand  elle  retourna  cliez  (die,  après  avoir  reçu  une  bonne  gratiti- 
cation,  elle  ne  parla  à  personne  de  son  aventure.  Le  samedi  suivant, 
en  entrant  dans  une  boutique  de  la  ville,  elle  aperçut  son  hôte  mysté- 
rieux du  Creux  des  Fées,  qui,  évidemment  sans  être  vu  que  d'elle, 
remplissait  son  panier  des  meilleures  provisions.  Elle  comprit  d'où 
venait  l'abondance  qui  régnait  dans  la  caverne,  et  elle  s'écria  sans 
réfléchir:  «  Ah  !  méchant  voleur,  je  te  vois.  —  Tu  me  vois,  .dit-il,  et 
comment?  —  De  mes  yeux  !  »  Aussitôt  il  lui  cracha  au  visage  et  elle 
devint  aveugle  sur  le  champ  '. 

Cette  grotte  avait  une  autre  légende  ;  Au  temps  où  les  fées  se  mon- 
traient souvent  sur  terre,  une  bonne  femme  fut  réveillée  au  milieu  de 
la  nuit  par  un  homme  de  très  petite  taille,  qu'elle  n'avait  jamais  vu 
jusque-là,  el  qui  était  enveloppé  d'un  grand  manteau.  Quand  elle 
avança  une  lumière^  il  se  retourna  de  côté  en  disant  qu'on  avait  besoin 
d'elle  pour  un  enfant  malade.  La  femme  le  suivit,  et  vit  qu'elle  allait 
du  ci'dé  de  la  baie  Vazon,  ce  qui  la  surprit,  parce  que  ce  rivage  n'est 
habité  que  par  des  pécheurs,  et  que  le  petit  lionmie  était  habillé  comme 
un  monsieur.  Elle  lui  fit  observer,  par  deux  fois,  que  sans  doute  il  se 
trompait  de  chemin  ;  mais  il  lui  répondit  qu'au  contraire,  il  était  dans 
la  bonm>.  route.  Ils  arrivèi'ent,  après  avoir  ti-aversé  les  sables,  aux 
rochers  qui  sont  auprès  de  la  Tour  du  lloumet,  et  comme  il  faisait 
noir,  le  petit  homme  la  prit  par  la  main  et  la  guida  sur  les  rochers.  Ils 
entrèrent  dans  une  caverne  où  elle  ne  voyait  pas  à  un  pied  devant  elle  ; 
ils  marchèrent  assez  longtem|)s  dans  une  obscurité  profonde,  jusqu'au 
moment  oii  le  petit  homme  lui  demanda  si  elle  ne  voyait  pas  (pichjue 
chose.  Elle  m;  révéla  jamais  ce  qu'elle  avait  vu,  mais  le  lendemain  elle 
portait  sur  les  bras  un  petit  garçon  très  délicat  C'était  un  enfant  des 
fées,  qui  resta  avec  elle,  comme  s'il  eût  été  son  propre  lils,  jusqu'à 
l'âge  de  quinze  ans  ;  à  cette  époque  il  prit  des  leçons  avec  le  pasteur  ; 


1.  Edgar  Mac  GuUoch,   in  Rev.    des   Trad.  pop.,   t.    iV,  p.    ]0o-106;   t,    111,    p. 
426-428. 


118  LES    GROTTES    MARINES 

une  nuit  que  celui-ci  s'en  revenait  chez  lui,  il  entendit  une  voix  qui 
l'appelait  par  son  nom  :  «  Jean  du  Marescq  !  dites  donc  au  petit  Colin 
que  le  grand  Colin  est  mort.  »  Lorsque  l'enfant  eut  appris  ce  que  le 
pasteur  avait  entendu,  il  lui  dit  :  «  Adieu,  maître,  il  faut  que  je  parte  ». 
Il  alla  voir  sa  mère  adoptive  et  lui  dit  en  pleurant:  «  Il  faut  que  je 
m'en  aille  bien  loin,  et  jamais  je  ne  reverrai  plus  ma  mère  terrestre; 
mère  chérie,  donne-moi  ta  bénédiction.  »  Alors,  si  promptement  qu'elle 
n'eut  pas  le  temps  de  lui  répondre,  il  s'évanouit  et  elle  ne  le  revit  plus  K 

D'après  la  tradition,  c'est  d'une  caverne  de  la  côte  Ouest  de  Guerne- 
sey,  appelée  le  Creux  des  Fées,  que  sont  sortis  les  Arragousets  (Sarra- 
gousets  de  Victor  Hugo)  qui  ont  dévasté  l'île.  Un  homme  nommé  Jean 
Letocq  s'étant  levé  plus  matin  qu'à  laccoutumée,  pour  se  rendre  à  sa 
bergerie,  vit  des  troupes  innombrables  de  petites  gens,  armés  de  toutes 
pièces,  qui  sortaient  du  Creux  des  Fées;  ils  se  répandirent  bientôt,  mal- 
gré la  résistance  qu'on  leur  fit,  par  toute  l'Ile,  tuant  tous  les  hommes, 
et  prenant  possession  de  leurs  femmes  et  de  leurs  demeures.  Deux  per- 
sonnes du  sexe  masculin  échappèrent  à  ce  carnage,  un  homme  et  un 
jeune  garçon  de  la  paroisse  de  Saint-André,  qui  réussirent  à  se  cacher 
dans  un  four.  Pendant  bien  des  années,  les  envahisseurs,  qui  apparte- 
tenaient  évidemment  à  la  race  des  fées,  vécurent  tranquillement  avec 
les  femmes  qu'ils  s'étaient  appropriées,  se  conduisant  en  bons  pères  de 
famille  et  engendrant  fils  et  filles.  C'est  à  ce  mélange  de  races  que 
l'on  attribue  la  petite  taille  et  l'intelligence  supérieure  de  quelques 
familles.  Le  jour  vint  cependant  que,  pour  quelque  raison  qu'on  n'a 
jamais  pu  deviner,  mais  que  l'on  croit  avoir  été  un  ordre  émanant  du 
Roi  des  fées,  il  leur  fallut  quitter  les  femmes  et  les  demeures  auxquelles 
ils  s'étaient  attachés.  Une  nuit  donc,  tous  s'en  allèrent  ou  devinrent, 
devrait-on  plutôt  dire,  invisibles  ;  car  ils  ne  cessèrent  pas,  la  nuit  quand 
tous  les  habitants  de  la  maison  dormaient,  de  visiter  leurs  anciennes 
demeures  pour  compléter  l'ouvrage  qu'on  avait  laissé  inachevé  la  veille, 
et  rendre  mille  autres  petits  services  qui,  au  dire  des  anciens,  n'avaient 
cessé  que  du  temps  de  leurs  grands  pères  -. 

Comme  les  fées  des  houles  de  la  côte  bretonne,  celles  des  cavernes 
de  Guernesey  faisaient  aussi  des  substitutions  d'enfants.  Un  pêcheur  de 
l'Lrée  avait  placé  près  d'un  bon  feu  des  patelles  qu'il  venait  de  ramasser 
sur  la  grève, et  il  s'était  éloigné  un  moment  en  attendant  qu'elles  fussent 
cuites;  sa  femme  qui  s'occupait  dans  la  maison,  entendit  sortir  une 
étrange  voix  du  berceau  où  était  son  enfant  nouveau-né.  Elle  se 
retourna  et  le  vit  debout,  regardant  le  foyer  avec  attention  et  disant 
d'un  ton  de  surprise  : 

1.  Louisa  Lane  Glarke.   Guide  to  Guernsey,  p.  1\-Ti. 

2.  Edgar  Mac  Culloch,  io  Hevue  des  Trad.  pop.,  t.  III,  p.  162. 


LES    FÉES    ET    LEURS   VOISINS  119 

Je  n'sis  de  chut  (cet)  an,  Jii  d'antan, 
Ni  du  temps  du  Rouey  Jehan, 
Mais  de  tous  mes  jours  et  de  tous  mes  ans. 
Je  n'ai  vu  autant  de  pots  bouaillants. 

Elle  avait  entendu  raconter  aux  vieilles  femmes  que  les  fées  proli- 
taient  parfois  de  l'absence  des  mères  pour  voler  leurs  enfants  endormis 
et  leur  substituer  leurs  propres  poupons,  et  que  le  moyen  de  les  forcer 
à  la  restitution  était  de  jeter  l'enfant  par  terre.  Dès  qu'elle  l'eut  fait, 
l'enfant  se  mit  à  crier,  et  aussitôt  la  fée,  sautant  par  dessus  le  «  hec  » 
ou  demi-porte,  lui  restitua  son  nourrisson,  et  emporta  le  sien  '. 

Les  Guernesiais  rapportaient  aussi  un  épisode  de  la  vie  des  fées^  dont 
nous  verrons  le  parallèle  en  Basse-Normandie  ;  lorsqu'elles  avaient 
quelque  ouvrage  à  faire  qui  nécessitait  l'emploi  d'une  charrette,  ceux 
qu'elles  favorisaient  entendaient  une  voix  qui  la  leur  demandait,  en 
promettant  de  la  rendre  en  bon  état,  et  même  de  la  réparer  si  elle  avait 
quelque  chose  à  refaire-.  Elles  avaient  même  une  formule  pour  solliciter 
ce  service  ;  après  avoir  prononcé  le  nom  de  celui  à  qui  elles  s'adres- 
saient, elles  disaient  : 

Prête  mé  ten  quériot. 

Pour  que  j'allons  à  Saint-Malo, 

Queurre  des  roques  et  des  galets, 

Rindelles,  roulettes,  ou  roulons, 

S'il  en  manque,  j'en  mettrons. 

La  permission  n'était  jamais  refusée,  car  elles  rendaient  toutenparfait 
état,  et  si  durant  le  voyage  nocturne,  les  parties  en  métal  éprouvaient 
quelque  avarie,  on  les  retrouvait  réparés  le  malin  avec  de  l'argent  pur'. 

Ces  fées  se  plaisaient  à  rendre  services  aux  hommes.  Les  vieilles 
gens  du  voisinage  de  l'Krée  assurent  que,  jadis,  si  l'on  portait  le  soir  une 
écuellée  de  soupe  au  lait  au  Creux  des  Fàies,  si  l'on  y  déposait  un  tri- 
cot que  l'on  voulait  voir  promptement  achevé,  en  mettant  de  la  laine 
et  des  aiguilles  à  tricoter,  on  reti'ouvait  le  lendemain  l'écuelle  vide,  et 
le  tricot  achevé  en  perfection^. 

On  connaisçail  autrefois  dans  le  pays  de  la  Hague  des  légendes  sur 
les  grottes  de  la  mer  ;  mais  il  y  a  vingt-cinq  ans  elles  étaient  oubliées 
à  ce  point  que  Jean  Fleury,  auquel  les  légendes  que  j'avais  publiées 
rappelaient  celles  qu'il  se  souvenait  assez  confusément  d'avoir  entendu 
raconter  à  sa  mère,  née  au  XVIII''  siècle,  eu  grand'peine  à  en  retrouver 
quelques  fragments.  Jadis  on  appelait  «  houles  »  comme  en  Bretagne 

1.  Edgar  Mac  Culloch.  Guernsey  Folk-Lore,  p.  219  220. 

2.  Edgar  Mac  Culloch,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  IV,  p.  107. 

3.  Edgar  Mac  Culloch.  Guernsey  Folk-Lore,  p.  212-213. 

4.  Edgar  Mac  Culloch.  Guernsey  Folk-Lore,  p.  203-204. 


j  20  LES    GROTTES    MARINES 

les  trous  des  fées,  et  certains  endroits  des  falaises  étaient  leurs  jardins; 
les  trous  n'étaient  pas  considérables,  et  on  y  aurait  malaisément  logé 
une  famille.  Mais  les  fées  du  Cotentin  étaient  toutes  petites,  presque 
aussi  minuscules  que  les  fions  de  la  Haute-Bretagne  ;  il  y  avait  parmi 
elles  des  hommes  et  des  femmes.  On  ne  voyait  pas  leur  travail,  mais 
elles  travaillaient  pourtant.  Elles  venaient  la  nuit  frapper  aux  portes, 
et  parlant  français  comme  à  la  ville,  au  lieu  de  s'exprimer  en  patois, 
elles  demandaient  qu'on  leur  prèle  des  charrues  et  des  chevaux.  11 
fallait  leur  répondre  oui,  ou  l'on  s'exposait  à  leurs  malices.  Elles 
prenaient  la  charrue  et  les  chevaux  et  labouraient  leur  champ  avec. 
Quelquefois  elles  empruntaient  les  chevaux  pour  leurs  courses,  et 
comme  les  fées  sont  des  êtres  1res  petits,  elle  montaient  sur  leur  cou 
et  non  sur  la  selle,  et  se  faisaient  des  élriers  de  leurs  crins,  qu'on 
trouvait  singulièrement  emmêlés.  Ces  fées  ('taient  ti'ès  soigneuses,  et 
si  quelque  objet  qu'on  leur  prêtait  était  un  peu  gâté,  on  le  retrouvait 
en  bon  état.  Quelques-unes  avaient,  comme  les  Martes  du  Ben-y,  les 
seins  tellement  allongés,  quelles  les  rejetaient  par  dessus  leur  épaule 
pour  donner  à  téter  à  leurs  petits  qu'elles  portaient  sur  le  dos.  On  les 
entendait  aussi  parler  sous  terre,  cl  crier  que  le  four  était  chaud,  et 
quanti  un  leur  demandait  poliment  de  la  galette^  on  en  trouvait  de  très 
bonne  dans  une  serviette,  avec  du  beurre  sans  sel  et  un  couteau.  Mais 
il  fallait  avoir  bien  soin  de  remettre  tout  ces  objets  sans  rien  disliaire  ' 


§  'S.   GROTTES    DES    FÉES    ET    DES    LUTINS 

Jusqu'ici  ou  n'a  trouvé  que  rarement,  et  à  un  état  assez  fruste,  des 
traditions  apparentées  à  celles  du  groupe  des  houles  de  la  Manche, 
entre  Cancale  et  Sainl-Brieuc,  ou  de  celles  de  Guernesey  et  du  Cotentin. 
Les  enquêtes  que  de  très  bons  folk-loristes,  comme  MM.  L.-F.  Sauvé 
et  H.  Le  Carguet,  ont  bien  voulu  faire  dans  le  pays  bretonnant,  où  pour- 
tant les  cavernes  sont  communes,  n'ont  révélé  qu'un  petit  nombre  de 
traits,  dont  la  plupart  ne  se  rapportent  pas  aux  fées.  Cependant  les 
légendes  qui  suivent,  bien  qu'isolées,  semblent  montrer  que  des 
croyances,  assez  voisines  de  celles  du  pays  de  langue  française,  oui  du 
exister  sur  la  côte  de  la  Manche  bretonnante,  et  sur  TOcéan. 

A  l'ile  de  Groagez,  File  aux  Femmes  ou  l'île  aux  Fées,  à  un  kihunèti-e 
de  Port-Blanc,  une  sorte  de  caverne  est  hal)itée  par  une  Groac'h  vor. 
Une  nuit  une  femme  qui  passait  par  là  aperçut  une  lumière  dans  le 
creux.  Elle  y  entra,  et  vit,  tout  au  fond,  une  vieille  qui  tllait.  Celle-ci 

1.  Jean  Fleury.  Littérature  onde  delà  Basse-Normandie,  p.   1,  56. 


LES    FÉKS    DES    (iHOTTTES    E>J    lîASSK-BKETACJME  121 

lui  fit  signe  dapprocher,  et  lui  remit  sa  quenouille,  en  lui  disant  qu'elle 
en  tirerait  des  avantages,  à  condition  de  ne  dire  à  personne  comment 
elle  se  l'étail  procun-e.  La  honne  femme  le  promit,  et,  de  retour  à  la 
maison,  elle  lila  pendant  des  mois;  la  quenouille  ne  diminuait  point, 
et  à  mesure  que  sou  lii  elail  lilé,  elle  le  vendait.  Elle  aurait  bientôt  fait 
fortune,  mais  la  laugue  lui  démangeait  de  raconter  son  aventure.  Un 
jour  qu'une  voisine  lui  demandait  comment  elle  s'y  prenait  pour  avoir 
de  si  beau  til,  elle  lui  dit  (|u"elle  le  tenait  d(>  la  fée  de  la  Mer.  A  l'instant 
même  la  quenouille  s'épuisa,  et  tout  l'argent  qu'elle  avait  gagné  dis- 
parut. Vwe  autre  caverne,  appelée  7'oul  <i.r  Groac'h,  le  Trou  de  la  fée, 
à  Loguivy-Plonljazlanec,  pays  peu  éloigné  du  Port-Blanc,  était  aussi 
la  résidence  de  fées,  qui  n'avaient  pas  la  réputation  d'être  bienveil- 
lantes; on  m'a  raconté  en  1<S75,  lors  d'un  séjour  dans  cettf;  région,  que 
moins  de  trente  ans  auparavant,  les  pêcheurs,  plulôL  que  de  passer 
devantàpied,  en  revenant  au  village,  retournaient  leur  bateau  sur  la 
grève,  et  se  couchaient  dessous  en  attendant  la  mai'ée;  mais  le  pouvoir 
de  ces  dames  ne  s'étendait  pas,  semble-t-il,  sur  les  femmes;  si  celles 
de  Loguivy  venaient  ù  la  rencontre  de  leurs  hommes,  ils  n'avaient  rien 
à  craindre  en  passant  devant  Toul  ar  Groac'h'.  Des  «  Mary  Morgan  » 
vivent  encore  dans  une  grotte  près  de  Crozon,  souvent  inaccessible  à 
cause  de  la  mer.  Un  seigneur  du  voisinage,  désolé  de  ne  pas  avoir  d'en- 
fant, vit  un  soir  sur  le  chemin  de  son  château  une  mignonne  fillette 
abandonnée  dans  un  panier  de  jonc.  Il  l'emporta  à  son  logis,  et  sa 
femme  et  lui  relevèrent  comme  si  elle  eût  été  leur  fille.  Mais  c'était 
une  Mary  Morgan  :  bien  souvent,  la  nuit,  l'enfant  disparaissait  du  ber- 
ceau où  ou  l'avait  couchée,  sans  que  l'on  pût  savoir  ce  qu'elle  était 
devenue.  Lorsqu'elle  fut  grande,  on  entendit  souvent,  le  soir,  dans  la 
cour  du  château  le  pas  d'un  cheval;  c'était  un  «  folgoat  »  qui  appelait 
la  Mary  Mm-gan.  On  voyait  une  lumière  éblouissante;  c'était  la  jeune 
fille  qui  répondait  à  cet  appel;  elle  s'en  allait  et  était  quelquefois  absente 
pendant  des  semaines.  Ceux  (|ui  l'avaient  élevée  essayèrent  en  vain  de 
la  retenir,  elle  les  quittait,  el  un  jour  elle  ne  revint  plus.  Ues  gens  du  pays 
assurent  qu'elle  est  encore  dans  cette  grotte,  la  dernière  qui  soit  la 
demeure  des  Mary  Morgan'^. 

Dans  la  baie  de  '\'audet  en  Phtulec'h,  sur  les  bords  de  la  Manche  bre- 
lonnanle,  tout  le  monde  parlait  auti'cfois  d'une  grotte  peu  profonde  où 
se  trouvait,  non  une  fée,  mais  nue  princesse  qui  y  avait  été  encliantée^ 
avec  d'immenses  trésors.  Elle  doit  rester  endormie  jusqu'au  jour  où 
un  célibataire,   inaccessible  à  la  peur,   sera  venu  la  délivrer.    Il  faut 

1.  Paul  Sébillot,  Légemles  de  la  Mei;l.  I,  p.  239-240.  Grortc'/t  vor  =z  îée  ou  vieille 
de  la  Qier. 

2.  Lucie  de  V.-H.,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  203. 


122  LES    GROTTES    MARINES 

qu'il  se  présente  à  la  caverne,  étant  à  jeun,  le  jour  de  la  Pentecôte,  à 
l'heure  de  minuit,  et  qu'il  échappe  à  un  enchanteur  qui  doit  se  mon- 
trer â  lui  sous  la  forme  d'un  dragon  qui  vomit  des  flammes'. 

En  dehors  de  la  Bretagne,  des  îles  de  la  Manche  et  du  Colentin.  on 
n'a  relevé,  à  ma  connaissance,  qu'une  seule  légende  qui  associe  les  fées 
ou  leurs  congénères  aux  cavernes  du  littoral.  La  Grotte  aux  Fées  est 
une  sorte  de  grande  excavation  dans  les  rochers  au  bas  de  la  montagne 
d'Hyères;  des  fées  de  la  mer,  d'autres  disent  des  sirènes,  l'habitent,  et 
un  génie  bienfaisant  les  y  tient  enfermées  pour  les  empêcher  de  nuire 
aux  marin<î.  Elles  n'en  sortent  pas,  mais  parfois  elles  chantent,  et  leur 
chant  est  si  doux  et  si  mélodieux  que,  pour  mieux  les  entendre,  les  ma- 
telots oublient  de  s'orienter;  c'est  pour  cela  qu'il  y  a  tant  de  naufrages 
aux  abords  des  îles  d'Hyères^. 

On  rencontre  sur  l'Océan,  entre  la  Loire  et  la  Vilaine,  un 
groupe  de  cavernes,  moins  bien  enquétées  que  celles  de  la  Manche, 
mais  dont  les  noms  supposent  des  légendes;  quelques-unes  ont  d'ail- 
leurs été  recueillies.  Certaines  de  ces  excavations  se  prolongent  aussi 
fort  loin  sous  les  terres  :  La  grotte  du  Chat  à  Piriac  s'appelle  ainsi  parce 
qu'un  chat  qui  y  avait  été  jeté  et  ne  pouvait  en  sortir  à  cause  de  la  mer 
qui  en  fermait  l'entrée,  reparut  près  d'un  village,  a  près  d'une  lieue  de 
là^  Un  souterrain  qui  partait  d'une  grotte  de  Batz  allait  jusqu'à  Gué- 
rande.  Ces  cavernes  n'étaient  pas  la  résidence  des  fées,  mais  celle  de 
petits  êtres  apparentés  aux  Fions  et  aux  Jetins  de  la  Manche.  Une  grotte 
près  du  Croisic,  dont  la  mer  ne  cesse  de  baigner  l'entrée,  se  nomme, 
disait  Richer  en  1823,  le  Trou  du  Kourican  :  elle  était,  assure-t-on, 
habitée  autrefois  par  des  pygmées;  la  plus  grande  partie  des  grottes  de 
Painchàteau  a  servi  d'habitation  à  ces  petits  hommes,  et  c'est  une  opi- 
nion vulgaire  reçue  dans  le  pays  qu'il  a  existé  jadis  sur  la  côte  une 
tribu  de  nains  appelés  Kouricans,  qui  faisaient  leur  demeure  dans  des 
rochers^.  Ce  nom  de  Kourican  n'est  qu'une  forme  dialectale  de  Korri- 
gan, terme  qui  désigne,  outre  des  nains  terrestres,  de  mystérieux  petits 
personnages  qui  habitaient  aussi  des  cavernes  à  l'extrémité  du  Finis- 
tère et  sur  le  littoral  de  la  partie  brelonnante  des  Côtes-du-?sord.  Des 
Kourigans  qui  résidaient  dans  une  des  grotte  de  Balz,  passaient  pour  fort 
riches  :  un  homme  qui  voulait  prendre  une  partie  de  leurs  trésors  s'y 
rendit  à  minuit,  mais  ébloui  par  l'or,  il  s'attarda  trllement  que  les  nains 

1.  B.  Jollivet,  Les  Côles-du-Nord,  t.  IV,  p.  58. 

2.  Albert  de  Larrive,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.   202-203. 

3.  E.  Richer.  Voyar/e  dans  la  Loire-Inférieure.  Lettre  VII.  Le  Bourg -de  Batz,  his- 
toires et  légendes,  s.  d.  (1899?)  p.  109. 

4.  Richer,  l.  ç. 


LES    NAINS    DES    GROTTES  123 

le  surprirent,  et  il  n'a  pas  reparu  depuis.  Les  Korrigans  de  la  grotte  de 
la  Govelle  y  gardaient  un  trésor  qui  s'enrichissait  des  débris  des  nau- 
frages', comme  celui  des  nains  qui  figurent  dans  un  récit  de  la  pres- 
qu'île guérandaise,  fort  long,  très  arrangé,  et  d'une  forme  prolixe  et 
romantique;  il  ne  semble  pas  toutefois  inventé  de  toutes  pièces,  et  la 
tradition  a  vraisemblablement  fourni  à  l'auteur  un  certain  nombre  de 
traits  que  l'on  peut  considérer  comme  populaires,  puisqu'on  les 
retrouve  dans  d'autres  légendes  qui  lui  étaient  probablement  inconnues. 
Une  mendiante,  repoussée  de  partout  et  traitée  de  sorcière,  finit  par 
trouver  l'hospitalité  chez  un  palutlier  ;  pour  le  remercier,  elle  lui  remit 
une  petite  clé  toute  rouillée  en  lui  disant  d'aller,  la  nuit  suivante,  à  la 
grotte  des  Korrigans  de  la  falaise  près  de  Trégaté,  de  frapper  avec  la 
clé  le  rocher  qui  est  au  fond,  et  qui  s'ouvrirait  aussitôt,  laissant  voir 
un  trésor  immense;  mais  elle  lui  recommanda  d'en  sortir  avant  l'aurore, 
et  elle  lui  donna  aussi  un  anneau  qui  devait  le  rendre  invisible.  Le  pa- 
ludier arriva  à  la  grotte,  la  nuit  suivante,  et  il  entendit  le  bruit  de  l'or 
et  de  l'argent  que  l'on  remuait.  Il  présenta  sa  clé  au  rocher,  qui  tourna 
sur  lui-même,  et  il  pénétra  dans  une  salle  immense  où  brillaient  partout 
l'or  et  les  pierreries.  Une  multitude  de  petits  hommes  noirs,  aux  pieds 
de  boucs,  à  la  télé  cornue,  s'agitait  dans  le  palais,  où  le  roi  assis  sur 
son  trône,  faisait  l'inventaire  de  ses  trésors:  dans  un  énorme  coffre 
étaient  tonles  les  richesses  des  navires  que  les  Korrigans  avaient  fait 
s'échouer  à  la  côte  depuis  un  an.  Le  paludier  remplit  son  sac  d'or  et  de 
diamants,  et  sortit  en  regrettant  de  ne  pouvoir  en  emporter  davantage. 
Il  alla  cach  ;r  son  butin  dans  un  menhir  qui  s'ouvrit  au  contact  de  sa 
clé,  puis  il  retourna  à  la  grotte  dont  la  porte  lui  livra  encore  passage. 
Il  puisa  de  nouveau  dans  le  grand  coffre,  mais  quand  il  présenta  sa  clé 
au  rocher,  il  ne  tourna  plus  sur  lui-même;  il  faisait  jour,  et  comme  son 
anneau  avait  perdu  sa  vertu,  il  cessa  d'être  invisible,  et  il  fut  aperçu 
par  les  Korrigans  qui  l'amenèrent  à  leur  roi.  Celui-ci  ordonna  de  l'en- 
sevelir dans  l'or  qu'il  avait  si  fort  convoité,  et  sa  sentence  allait  être 
exécutée,  lorsque  parut  la  vieille  mendiante,  qui  se  changea  en  une 
belle  princesse,  devant  laquelle  s'inclinèrent  les  Korrigans.  Elle  dit  au 
paludier  qu'elle  avait  voulu  réprouver_,  et  que,  pn-ir  avoir  été  trop 
cupide,  les  richesses  qu'il  avait  emportées  la  première  fois  resteraient 
éternellement  cachées  dans  le  menhir.  Mais  elle  lui  fit  présent  d'un 
petit  plat  d'étain  qui,  trois  fois  par  jour,  se  remplirait  des  mets  qu'il 
souhaiterait  ^ 
Les  nains  des  cavernes  de  la  Basse-Bretagne  ne  sont  pas,  comme  ceux 

1.  Heniy  Quilgars,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIV,  p.  613. 

2.  A.  Blanlœil.  Récits  bretons,  p.  165-181. 


124  LES    GROTTES    MARINES 

du  pays  de  Guérande,  des  gardiens  de  trésors.  La  grotte  des  Korandons, 
à  lanse  de  Porlzmoguer,  en  Plouha  (Côles-du-Nord)  est  hantée  par  des 
Korrigans  ou  Korandons;  ils  ont  pour  jambes  des  pattes  de  chèvres 
dont  les  sabots  sont  en  fer.  Ils  exécutent,  la  nuit,  des  danses  bruyantes, 
le  fracas  des  galets  remués  par  les  vagues  est  attribué  au  piétinement 
de  leurs  pieds  de  fer'.  Des  trous  dans  les  falaises  de  Bilfot,  près  de  Paim- 
pol,  sont  habités  par  des  familles  de  Korandons,  et  on  retrouve  ces 
nains  sur  plusieurs  parties  de  la  côte  :  entre  l'embouchure  du  Trieux  et 
Lannion,  il  y  en  a  dans  presque  tous  les  trous,  mais  surtout  dans  ceux 
de  Karrek  nr  seiUinel,  le  Rocher  de  la  sentinelle,  au  Port-Blanc:  au- 
dessous  est  un  creux  très  profond  appelé  Joui  ar  Garandonef,  le  trou 
des  nains  de  la  mer  ;  ils  en  sortaient  la  nuit  pour  danser  au  bord  de 
l'eau,  et  l'on  disait  que  parfois  ils  enlevaient  des  enfants'. 

D'autres  personnages  de  petite  taille  habitaient  les  grottes  marines 
du  Finistère  ,  mais  leur  souvenir  est  beaucoup  plus  efTacé,  et  l'on  n'a 
pu  recueillir  rien  de  précis  sur  leur  gestes.  L.-F'.  Sauvé  qui,  en  1882  et 
1883,  après  la  publication  des  légendes  des  luiules  de  la  Manche,  fit 
une  enquête  sur  les  grottes  du  sud  de  la  Bretagne,  et  en  particulier 
sur  celles  de  Morgate,  pourtant  assez  belles  pour  être  la  résidence  de 
personnages  surnaturels,  ne  rencontra  aucun  fait  traditionnel:  une 
seule  personne  lui  dit,  et  encore  avec  queUiue  hésitation,  (jue  les  Corri- 
quets,  qui  sont  aussi  des  nains,  y  avaient  autrefois  demeuré. 

Suivant  un  récit  qui  figure  dans  une  relation  de  voyage  écrite  par 
deux  poètes,  et  qui  se  ressent  de  l'influence  romantique  mise  à  la  mode 
par  Souvestre,  les  nains  qui  habitaient  la  grotte  des  Korrigans,  dans 
l'anse  de  Dinant,  auraient  été  des  génies  bienveillants,  luttant  pour 
protéger  les  hommes,,  avec  d'affreux  géants  du  voisinage,  qui  repré- 
sentent en  quelque  sorte  l'esprit  du  mal.  Voici,  avec  de  légères  sup- 
pressions, le  récit  du  TvoBreh.  Ces  Korrigans  formaient  une  peuplade 
de  nains  velus,  et  à  la  même  époque  d'énormes  géants  résidaient  au 
Château  de  Dinant.  Ceux-ci,  méchants  et  féroces,  faisaient  de  grands 
ravages  sur  la  côte.  Ils  s'emparaient  pour  leur  repas  des  bœufs  et  des 
moutons  d'alentour,  ils  ravissaient  les  vaisseaux  qui  s'aventuraient 
près  de  leur  repaire,  les  écrasaient  entre  le  pouce  et  l'index,  comme 
on  casse  une  noisette,  et  ne  faisaient  qu'une  bouchée  des  matelots.  Les 
nains,  au  contraire,  étaient  aussi  bons  que  leurs  voisins  étaient  mau- 
vais, et  ils  rendaient  service  aux  hommes  en  toute  occasion.  Ils  jouèrent 
plus  dun  tour  aux  géants  pour  soustraire  les  paysans  à  leur  férocité  ; 
aussi  les  hôtes  du  château  conçurent-ils  contre  eux  une  haine  profonde. 


1.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Méi\  t.  I,  p.  240. 

2.  G.  Le  Calvez,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XII,  p.  390-391. 


LES    LUTINS   ET    LES    (.ÉANTS  125 

Les  Korrigans  étant  toujours  sur  leurs  gardes,  les  géants  creusèrent 
secrètement  une  sorte  de  tunnel  pour  pénétrer  dans  la  grotte  et  sur- 
prendre leurs  ennemis  pendant  leur  sommeil.  Ils  donnèrent  les  derniers 
coups  de  pioche  comme  deux  heures  sonnaient  à  l'église  du  bourg,  et 
ils  se  ruèrent  dans  la  caverne  ;  mais  ils  là  trouvèrent  déserte  et  virent 
seulement  un  grand  feu  allumé  à  l'entrée.  Ils  voulurent  rehriuisser  che- 
min ;  mais  les  lutins  avaient  bouché  l'unique  issue  en  provoquant  un 
éboulement  de  pierres.  Les  géants  moururent  asphyxiés,  et  les  larges 
roches  aujourd'hui  couchées  sur  les  sables  sont  les  géants  pétrifiés  dans 
leur  dernier  sommeil.  Plus  tard  les  Korrigans,  voyant  ({ue  les  hommes 
payaient  par  de  lingi-atitude  les  services  qu'ils  leur  rendaient,  quittèrent 
le  pays  '. 

D'après  une  autre  tradition  assez  romanesque,  la  grotte  de  Philopen, 
voisine  de  Penmarch,  aurait  servi  de  retraite  à  un  géant,  qui  serait 
venu  dans  ce  pays  à  la  suite  du  naufrage  d'un  navire  sur  l'île  Fougère  ; 
ceux  des  gens  du  voisinage  qui  y  étaient  allés  pour  recueillir  des  épaves, 
n'avaient  plus  reparu,  et  pourtant  on  avait  trouvé  leurs  barques  intactes 
et  ramenées  au  port  on  ne  savait  comment  ;  un  petit  garçon  qui  s'était 
aventuré  dans  un  bateau  aurait  péri,  si  un  géant  qui  n'avait,  dit-on, 
qu'un  œil,  ne  fût  venu  à  son  secours,  et  n'eût  ramené  son  embarcation 
au  port.  Des  nains  l'ayant  aperçu  endormi  dans  l'île  voulurent  s'empa- 
rer de  lui,  mais  il  se  réveilla,  et  les  serrant  dans  ses  bras,  leur  brisa  les 
reins.  Quand  il  avait  épuisé  ses  provisions,  il  venait  à  terre,  et  emportait 
des  vaches  à  son  île,  où  il  se  rendait  en  nageant.  Il  proposa  aux  nains 
de  soutenir  une  lutte  avec  trois  des  plus  forts  d'entre  eux^  en  deman- 
dant, s'il  était  vainqueur,  d'avoir  le  droit  de  parcours  sur  tout  le  terri- 
toire. Il  les  terrassa,  ainsi  que  d'autres  lult(uirs.  Alors  ces  gens  le  choi- 
sirent pour  roi,  mais  il  ne  voulut  pas  accepter  les  charges  de  l'emploi, 
et  il  se  laissa  nourrir  par  eux,  en  leur  prêtant  au  besoin  le  secours  de 
sa  force-. 

§  4.  LÉGENDES    DIVERSES 

Les  cavernes  des  groupes  étudiés  jusqu'ici  étaient  habitées  par  des 
personnages  appartenant  au  monde  de  la  féerie,  et  les  faits  qui  les  con- 
cernent sont  en  assez  grand  nombre  pour  que  chaque  région  ait  pu 
être  traitée  à  part.  Mais  les  grottes  marines  sont  l'objet  d'autres  légendes 
qui,  au  lieu  de  former  une  sorte  de  bloc,  se  rencontrent  à  l'état  isolé, 

1.  G.  P.  de  Ritalongi  ;  Les  Bigoudens,  p.  491-193.  D'après  les  Derniers  Bretons,  t.  I, 
p.  41-43,  Philopen  vivait  dans  une  sorte  de  cabane  sur  la  côte  ;  le  seul  trait  de 
ce  récit  qui  ressemble  à  ceux  rapporté  par  l'auteur  des  Bigoudens,  est  celui  des  luttes 
soutenues  contre  les  plus  forts  gars  du  pays. 

2.  A.  Ciouart  et  G.  Brault.  Tro-Breiz,  p.   243-245. 


126  Les  grottes  marines 

en  divers  pays.  C'est  en  raison  de  leur  dispersion  qu'au  lieu  de  les  pla- 
cer dans  l'ordre  géographique,  je  les  réunis  par  affinités  de  sujets. 

Il  est  assez  rare  que  des  saints  aient  h.-ihité  ces  grottes  ;  pourtant  une 
tradition  ancienne  rapporte  que  saint  Maudez,  quand  tout  le  monde 
dormait  au  couvent  établi  dans  Tile  qui  porte  son  nom  au  pays  de  Tré- 
guier,  se  rendait  au  bord  de  la  mer,  dans  une  caverne  connue  de  lui 
seul,  qu'on  appelait  Guele  Sanl  Modez^  lit  de  saint  Maudez'  ;  il  s'y 
dépouillait  de  son  froc,  et  se  couchait  sur  la  pierre  humide,  couverte 
de  quelques  herbes  sèches.  Un  jour  il  ne  parut  pas  à  la  prière  du  matin , 
et  les  moines  firent  pour  le  retrouver  des  recherches  inutiles.  Cent  ans 
après  sa  disparition,  un  pêcheur  naufragé  fut  jeté  par  les  flots  en  fureur 
dans  la  grotte,  où  il  vit  le  cadavre  parfaitement  conservé  d'un  moine  ; 
quand  on  l'eut  transporté  au  monastère,  on  reconnut  à  son  anneau  le 
saint  abbé  Maudez.  Chaque  année,  à  l'époque  du  pardon,  de  nombreux 
pèlerins  vont  visiter  la  caverne  et  y  prient  pour  obtenir  la  guérison  des 
douleurs  :  Le  malade  se  couche  sur  les  pierres  qui  servaient  de  lit  au 
saint,  dans  la  persuasion  qu'il  s'en  retournera  guéri-.  Une  caverne  de 
Noirmoutier  se  nomme  la  grotte  de  Saint-Filbert,  parce  que  ce  saint 
personnage  aimait  à  y  venir  prier,  mais  on  ne  connaît  rien  de  plus  ^ 
A  Plougrescant,  lors  du  pèlerinage  à  saint  Goneri,  quelques  fidèles 
visitent  une  grotte  creusée  dans  un  rocher  qu'entoure  chaque  jour  la 
marée,  et  que,  suivant  la  tradition,  le  saint  habita  ;  on  montre  à  côté 
une  autre  cavité  qui  lui  servait  d'étable*. 

Des  grottes  de  l'Océan,  en  Bretagne  et  en  Saintonge  avaient  été  la 
demeure  d'êtres  fantastiques:  à  Carnac,  Collé  Porh  en  Dro  vivait  dans 
une  houle  profonde,  maintenant  détruite  par  les  flots  ;  il  se  plaisait  à 
jouer  des  tours  aux  gens  du  voisinage,  et  se  montrait  à  eux,  tantôt  sous 
l'aspect  d'un  géant,  tantôt  sous  celai  d'un  poiss(jn  de  belle  apparence 
qui  se  laissait  prendre  dans  les  filets;  lorsque  les  pécheurs  avaient  tiré 
leur  capture  à  terre,  il  devenait  homme,  et  s'enfuyait  à  toutes  jambes 
vers  sa  retraite,  en  riant  aux  éclats ^ 

D'après  une  légende  dont  quelques  parties  sont  arrangées,  une  sorte 
de  monstre  qu'on  appelait  Rô  résidait  parfois  dans  les  grottes  de  la  côte 
saintongeaise.  Il  avait  des  formes  animales,  mais  une  intelligence 
presque  humaine.  Il  faisait  sa  nourriture  des  êtres  de  la  région,  surtout 
des  hommes  auxquels  il  tendait  des  pièges.  Il  répandait  la  terreur  dans 
tout  le  voisinage,  et  nul  n'osait  s'attaquer  à  lui.  La  côte  était  d'ailleurs 

1.  Albert  Le  Grand.   Vies  des  saints  de  Bretagne,  Saint  Maudez,  §  6. 

2.  Eivire  de  Gerny.  Contes  et  Légendes  de  Bretagne,  p.  19-20. 

3.  D''  Viaud-Grand-Marais.   Guide  à  Noirmoutier,  p.  93. 

4.  Guillotin  de  Corson,  in  Rev.  de  Bretagne,  sept.  1902,  p.  172. 

5.  J.  Buléon,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  IV,  p.  276-281. 


LÉS    DhAGONS  127 

couverte  de  forêts  impénétrables  où  il  trouvait  de  sûres  retraites,  ainsi 
que  dans  les  cavernes  creuséesen  forme depuits  au  milieu  desrochersde 
la  côte. Les  flots  amenèrent  unjour  une  barque  montée  par  sept  guerriers 
idolâtres.  Â  leur  vue  la  bète  recula,  en  regardantsesadversaircs, jusqu'au 
moment  oîi  elle  se  trouva  acculée  au  pont  de  la  Pierre.  Les  sept  flèches 
Tatteignirentjdeux  lui  percèrent  les  yeux,  deux  autres  les  oreilles, deux  se 
logèrent  dans  les  narines  le  septième  vint  clouer  les  lèvres  de  la  bête  qui, 
furieuse  de  son  impuissance,  se  mit  à  pousser  d'effroyables  hurlemejits. 
On  voyait  encore,  il  y  a  un  certain  nombre  d'années  sur  la  pointe  du 
Chai,  sept  pierres  de  granit  disposées  en  forme  de  cercle  autour  d'une 
cavité  arrondie  dont  on  ne  connaissait  pas  la  profondeur.  Ces  pierres 
servirent  de  sièges  de  justice  aux  sept  guerriers.  L'animal  Rô,  privé  de 
tous  ses  sens,  fut  contraint  par  ses  juges  de  se  réfugier  dans  cette 
profondeur  insondable  et  fut  condamné  par  eux  à  demeurer  là  jusqu'à 
la  fin  des  temps.  Quand  Rù  hurle  versle  nord,Maumusson  estbouleversé, 
quand  il  envoie  vers  le  nord  ses  cris  de  rage,  c'est  le  gouffre  de  Cheva- 
rache  dans  le  Pertuis  breton,  qui  soulève  les  vagues  profondes*. 

Certaines  grottes  avaient  été  la  retraite  de  dragons,  disparus  depuis 
longtemps,  mais  dont  on  montrait  encore  les  traces  ;  sur  la  côte  bretonne 
quelques-unes  avaient  conservé  la  forme  de  ceux  qui  s'y  réfugiaient 
autrefois-;  en  face  du  Guéodet,  à  l'embouchure  du  Léger,  on  disait 
qu'une  excavation  avait  caché  le  dragon  dont  saint  Thuriau  débarrassa 
le  pays  en  le  noyant.  A  Saint-Suliac  (Ille-et-Vilaine)  on  appelait  Trou 
du  serpent  ou  de  la  Guivre,  une  caverne  qui  se  trouvait  près  de  l'endroit 
où  saint  Suliac  avait  précipité  un  serpent  qui  déchirait  le  sein  d'un  de 
ses  moines,  en  punition  de  sa  gourmandise.  Jusqu'en  1793,  le  clergé 
de  la  paroisse  venait,  l'un  des  jours  des  Rogations,  plonger  par  trois 
fois  dans  la  grotte  le  pied  de  la  grandcroix  d'argents 

La  teinte  sanguinolente  des  parois  d'une  houle  des  environs  de 
Granville  est  la  marque  du  sang  des  victimes  qu'un  dragon  y  a 
dévorées  autrefois^  ;  la  végétal  ion,  qui  a  l'aspect  et  la  couleur  du  sang 
desséché  dans  le  Trou  Baligan,  sous  la  falaise  du  Nez  de  Flamanville,  a 
la  même  origine. Cette  caverne  a  été  le  repaire  d'un  serpent  gigantesque, 
qui  en  sortait  de  temps  en  temps  pour  s'emparer  des  enfants  qu'il 
emportait  dans  son  antre  où  il  les  dévorait.  La  bête  faisait  tant  de 
ravages  que  les  habitants,  désespérés,  se  décidèrent,  pour  faire  sa  part 
au  monstre,  à  lui  abandonner  chaque  semaine  un  enfant  désigné  par 
le  sort.  Saint  Germain  de  La  liouelle  en  délivra  le  pays  ;  il  porta  un  coup 

1.  G.  Musset.  La  Charente-Inférieure  avant  l'histoire,  p.  136. 

2.  L.  Kerardven.  Guionvac'h,  p.  24. 

3.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  mer,  t.  I,  p.  241  ;  Elvire  de  Gernj'.  Sainl-Suliac, 
p.  n. 

4.  Paul  Sébillot,  1.  c,  p.  237. 


128  LES    GROTTES    MARINES 

de  crosse  à  Tanimal  qui  se  lord  il,  lil  quelques  mouvements  convulsifs 
et  s'incrusta  dans  un  bloc  de  granit,  oîi  on  a  pu  le  voir  jusqu'au  com- 
mencement du  XIX' siècle.  Suivant  un  autre  récit,  le  monstre  étant 
sorti  de  son  antre, saint  Germain  lui  passa  son  étole  au  cou  et  l'étrangla  '. 

Le  nom  de  plusieurs  grottes  semble  supposer  qu'elle  sont  en  relation 
avec  les  puissances  infernales.  Près  du  cap  Fréhel,  le  Trou  d'Enfer, 
qui  porte  aussi  l'ancien  nom  celtique  de  Tout  Ifern,  est  un  long  couloir, 
s'avançant  an  loin  dans  les  terres,  et,  qui  maintenanl  n'a  plus  de  voûte  : 
il  est  la  résidence  d'un  diable  qui  en  sort  pour  aller  à  la  recherche  des 
marins  noyés  en  état  de  péché  mortel-. 

A  Carteret  (Manche)  les  vieilles  racontaient  que  Satan  s'était  battu 
avec  saint  Georges  dans  une  caverne  appelée  le  Tombeau  du  diable  ;  le 
grand  saint  l'avait  terrassé  sous  son  cheval  de  guerre,  et  l'avait  atteint 
d'une  blessure  qui  le  cloua  contre  un  de  ces  rocs.  Ceux  qui  racontaient 
ces  choses  montraient  à  leurs  enfants  des  marbrures  rougeâtres  qui 
sillonnaient  la  pierre  bleue, comme  une  incrustation  du  sang  du  démon^ 
Le  diable  fréquentait  une  autre  grotte  normande  :  celui  qui  s'aventure 
dans  le  Trou  Baligan,  qui  s'étend,  dit-on,  jusque  sous  l'église  de 
Flamanville,  y  trouve  une  table  magnifiquement  servie,  mais  s'il  a  le 
malheur  de  s'y  asseoir,  le  diable  survient  et  l'enlève  \ 

Des  traditions  que  l'on  rencontre  sur  la  côte  sud  du  Finistère  et  à 
Nice,  mais  qui  paraissent  inconnues  ailleurs,  racontent  que  certaines 
cavernes  étaient  hantées  par  des  revenants  et  des  âmes  en  peine. 
Quand  il  y  a  des  naufrages  dans  la  baie  de  Douarnenez,  la  mer 
transporte  les  noyés  dans  la  grotte  de  l'Autel,  près  de  Morgate.  Leurs 
âmes  y  séjournent  pendant  huit  jours  avant  de  partir  pour  l'autre 
monde.  Celui  qui  troublerait  leur  solitude  en  s'aventuraut  dans  cette 
grotte  durant  cette  période  y  périrait  de  maie  mort^  A  Nice,  derrière 
le  Château  anglais,  se  trouve  la  batterie  des  Sabatiés,  qui  a  remplacé 
l'ancien  (xtni  Jet  Sal)ali(\  défendu  au  moyen  âge  parla  corporation  des 
cordonniers.  Au-dessous,  la  mer  a  creusé  les  grottes  des  Sabatiés,  où 
l'onde  réveille  sans  cesse  des  échos  qui  se  fondent  en  un  bruit  sourd. 
Les  marins  disent  que  ce  sont  les  revenants,  compagnons  de  saint 
Crépin,  qui  continuent  à  battre  des  semelles  revenantes*^. 

Il  est  assez  rare  que  les  grottes  maritimes  passent,  comme  la  plupart 


t.  Jean  Fleiiry.  LUI.  orale  de  la  Basse-Nonnandie,  p.  lG-18;  Soc.  arc/i.  d'Avran- 
ches,  t.  V.  (1882),  p.  155. 

2.  François  Marquer,  iu  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  XII,  p.  357. 

3.  Barbey  d'Aurevilly.  Une  vieille  maîtresse, t^.  319. 

4.  Société  arclt.  d'Avranches,  t.   V.  p.   155. 

5.  A.  Le  Braz.  La  Légende  delà  Mort,  t.  il,  p.  1. 

6.  Négrin.  Guide  de  Nice,  p.  187. 


LES    TRÉSORS  129 

de  celles  de  la  terre  ferme,  pour  receler  des  richesses.  Deux  seulement 
des  nombreuses  léf^endes  dos  houles  de  l;i  Haiile-l'relagne  parlenl,  et 
presque  incidemment,  de  trésors  :    un  château  du  monde  souterrain, 
auquel  on  accédait  en   passant  par  la  houle   de  la  Corbière^  avait  des 
colTres  d'or  dans  ses  caves  que  seule  pouvait  ouvrir  une  clé  magique  ; 
un  nain  assis  sui-  un  trépieil   enire   un  l)rasier  et  une  grosse  pierre  qui 
fermait  l'entrt'e  d'une  caverne,   gardait  les   trésors  des  fées  dans   la 
Houle  de  Poulifée  ';  une  grotte  à  Yeaudet  et  celles  des  Korrigans  de  la 
presqu'île  Guérandaise  contenaient  aussi   des  richesses.  Cette  cohcep- 
tion  de  cavernes  à   trésors,  qu'on   i-etrouve  dans  la   Loire-Inféri(!ure, 
semble  plus  commune  sur  le  littoral  de  la  Provence.  Un  pécheur  s'étant 
aventuré  sur  les  rochers  du  Cap  qui  abi'itc   La  Ciotat,   toml)a  à  la  mer 
et  ne  se  fit  aucun  mal,  ayant  invoqué  au  moment  de  sa  chute  sainte 
Madeleine  ou  Notre-Dame  de  la  Garde  ;  il  pénétra  dans  une  grotte  qui 
renfermait  les  plus  belles  branches  de  corail  que   l'on   puisse   voir  ; 
mais,  ce  jour-là,  il  ne  songea  pas  à  dérober  les  richesses  qui  l'entou- 
raient, et  voyant  un  rayon  de  soleil  qui  lui  indiquait  la  voie  ù.  suivre, 
il  se  hâta  de  sortir  de  la  caverne.  Quelques  jours  après  il   y  retourna, 
mais,  suivant  les  uns,  il  ne  put  en   retrouver  l'ouverture  ;   d'après  les 
autres,  quand  il  eut  ramassé  le  corail,  il  ne   revit  plus  le  rayon  lumi- 
neux qui  devait  lui  servir  de  guide,  et  il  mourut  de  faim  à  côté  de  sa 
richesse-.  Cette  tradition  a  été  rapportée  sous  une  forme  moins  légen- 
daire   dans   le    premier   quart    du  xix^  siècle:    un   nageur  ayant  été 
entraîné  dans  une  grotte,  y  vit  des   branches  du   plus  beau  corail,  et 
s'en   étant   chargé,    fut   assez   heureux  pour  trouver  une  ouverture. 
Toute  la  ville  de  La  Ciotat  était  alors  persuadée  de  cette  découverte,  mais 
personne  n'en  a  connu   l'auteur,  et  on  a  essayé  en  vain   do   retrouver 
cette  mine  merveilleuse ^ 

A  Guers,  non  loin  de  Toulon,  la  caverne  du  Loup  est  remplie  de 
trésors;  mais  il  n'est  pas  facile  d'y  arriver,  car  l'entrée  en  est  gardée 
par  un  loup  de  mer  gigantesque  [lahrax  lupus  ou  bar)  prêt  à  s'élancer 
sur  les  chercheurs^ 

Les  noms  de  certaines  grottes  perpétuent  le  souvenir  d'i'vénements 
qui  s'y  étaient  passés,  mais  qui  n'avaient  rien  de  surnaturel.  A  i3iarritz, 
la  Chambre  d'amour  rappelle  la  légende,  souvent  racontée,  de  deux 
amants  que  la  mer  y  s  .:'prit.  Elle  était  connue  dès  le  commencement 
du  XIX'  siècle,  avant  de  tlgurer  dans  Vlhrmite  en  province  dont  la 
vignette  du  frontispice  représente  la  catastrophe;  la  grotte  à  Madame, 

1.  Paul  Sebillot.  Contes  de  la  Haute- Bretagne,  t.  Il,  p.  38,  97. 

2.  Bérenger-Féraud.  Superstitions  et  survivances,  t.  III,  p.  36-i. 

3.  Cte  de  Villeneuve.  Statistique  des  Boiiches-du-Hhône  (1821),  t.  l,  p.  255. 

4.  Albert  de  Larrive,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.   XVI,  p.  202. 

9 


130  LES    GROTTES   MARINES 

à  Piriac,  avait  été  ainsi  appelée  après  qu'une  veuve,  devenue  folle  à  la 
suite  de  la  mort  de  son  mari,  s'y  fut  laissée  noyer'. 

La  Goule  du  Loup,  grotte  auprès  de  la  Briantais,  à  l'embouchure  de 
la  Rance, avait  peut-être  clé  le  théâtre  de  quelque  aventure  tragique,  qui 
s'est  transformée  en  une  sorte  de  facétie,  que  l'on  raconte  aux  enfants 
de  Saint-Servan  pour  les  engager  à  se  tenir  tranquilles  pendant  qu'on 
fait  leur  toilette  ;  Guichard,  qui  ne  voulait  pas  se  laisser  peigner,  fut 
attiré  dans  la  grotte  par  ses  poux  qui  avaient  soif;  c'est  là  qu'il 
s'endormit  et  qu'il  fut  avalé  par  les  vagues-. 

En  dehors  des  deux  faits  cités  plus  haut,  et  qui  sont  en  relation  avec 
des  cavernes  jadis  habitées  par  des  saints,  on  n"a  relové,  à  l'époque 
contemporaine,  aucun  acte  superstitieux  ou  cultuel  qui  se  rattache  aux 
grottes  maritimes.  Le  trait  qui  suit  est  peut-être  très  moderne,  et  il 
semble  que  la  coutume  était  surtout  pratiquée  par  des  civilisés.  Jus- 
qu'à ces  dernières  années,  quand  les  bateaux  allaient  en  excursion  à 
l'île  de  Gésambre,  on  ne  manquait  jamais  de  visiter  la  grotte  de  saint 
Brandan  qui  s'ouvre  dans  la  falaise,  et  Ion  disait  que  le  saint  faisait 
trouver  des  maris  aux  filles ^ 

On  va  ramasser  dans  les  houles  de  Saint-Cast  des  herbes,  auxquelles 
OQ  attribue  la  vertu  de  guérir  toutes  sortes  de  maladies.  Elles  y  étaient 
autrefois  cultivées  secrètement  par  les  fées  qui  les  employaient  à  fabri- 
quer la  pommade  qui  servait  à  leurs  enchantements.  C'est  pour  cela 
qu'on  les  appelle  Herbes  à  sorciers'*. 

1.  A.  Blaaloeil.  Récits  bretons,  p.  161. 

2.  F.  Duioe,  in  Bev.  des  Tnul.  pop.,  t.  XV,  p.  507. 

3.  Comm.  de  M.  Eugène  Herpin. 

4.  Paul  Sébillot,  in  Arcfiivio  per  lo  studio  dette  tradizioni  popolari,   t.  V,  p.   ot6. 


CHAPITRE  VI 

LE  BORD  DE  L'EAU 

§  1,  LES  ÊTRES  SURNATURELS  ET  LES  SORCIERS 

Le  folk-lore  de  la  partie  du  rivage  comprise  entre  la  limite  des  plus 
hautes  marées  et  celle  des  plus  basses  n'est  pas  très  ('onsidéral)le,  et 
il  n'existe  guère  que  dans  les  pays  où  la  mer  couvre  et  découvre  tour 
à  tour  de  vastes  espaces.  Les  personnages  dont  les  gestes  ont  pour 
théâtre  le  fd  de  l'eau,  les  sables,  les  herbiers  ou  les  groupes  rocheux 
que  les  flots  cachent  durant  une  période  plur.  ou  moins  longue  pour 
les  laisser  à  découvert  pendant  quelques  heures,  sont  moins  nomitreux 
que  ceux  qui  fréquentent  les  falaises.  Les  fées  des  grottes  qui  y  sont 
creusées,  et  dont  le  seuil  est  pourtant  baigné  par  les  eaux,  accomplis- 
sent dans  leurs  demeures  ou  sur  la  terre  ferme  des  actes  variés  ;  mais 
on  parle  rarement  de  leur  présence  sur  le  sable  ou  dans  le  voisinage 
immédiat  de  la  mer.  Par  contre,  quelques-unes  de  celles  qui  ont  leur 
résidence  sous  les  flots,  et  qui  appartiennent  à  un  groupe  différent,  eu 
sortent  pour  se  montrer  sur  les  plages,  et  surtout  h  une  petite  distance 
de  la  mer  elle-même. 

Les  divers  êtres  surnaturels  qui  fréquentent  les  grèves  y  viennent  par- 
fois en  plein  jour  ;  mais  on  est  plus  exposé  à  les  rencontrer  vers  le  soir, 
au  moment  où  le  crépuscule  donne  aux  choses  des  aspects  mystérieux 
et  fantastiques,  et  surtout  lorsque  les  ténèbres  enveloppent  la  terre  ; 
au  reste,  suivant  une  croyance  à  peu  près  générale  sur  les  côtes  de  la 
Manche,  les  fées  sont  d'ordinaire  invisibles  le  jour,  excepté  pour  les 
gens  dont  les  yeux  ont  été  frottés  avec  la  pommade  magiqui»  qu'elles 
possèdent  et  qui  sert  à  leurs  enchantements  ;  mais,  la  nuit,  tout  le 
monde  peut  les  voir  '. 

Bien  que  le  sable  à  la  fois  doux  et  solide  de  certaines  plages  semble 
inviter  à  la  danse,  les  dames  de  la  mer,  qui,  comme  les  fées  terrestres, 
aimaient  ce  passe-temps,  formaient  d'ordinaire  leurs   rondes  sur  le 

1.  Paul  Sébillot.  Contes  de  la  Haute-Bretagne,  t.  II,  p.  oi,  68. 


132  t^li    BORD    DE    L  EAU 

gazon  des  falaises  ou  des  prairies  plutôt  que  sur  les  grèves.  Pourtant 
les  sept  fées  de  la  houle  de  la  Chanouetle  se  plaisaient  à  danser  au 
clair  de  la  lune  sur  le  sable  moelleux  d'une  petite  crique  voisine  de 
leur  grotte'. 

A  l'île  d"Ouossant,  les  Tréo-fuU  ou  méchants  esprits,  appelés  aussi 
Damerienn  noz  ou  danseui's  do  nuit,  mènent  hnirs  rondes  sur  le  livage, 
et  y  accomplissent  les  mêmes  actes  que  sur  les  falaises  (cf.  p.  88) .  Les 
lutins  du  pays  de  Tréguier  venaient,  au  crépuscule,  prendre  leurs  ébats 
entre  le  bord  de  l'eau  et  la  rive  :  un  jeune  homme  de  Penvenan  étant 
descendu  à  la  grève,  un  peu  avant  le  coucher  du  soleil,  pour  chercher 
ses  vaches,  vit  une  bande  de  Corandons  qui  s'y  divertissaient  en 
formant  une  ronde  ;  ils  lui  firent  signe  de  venir  avec  eux,  et  il  se  mit  à 
danser  avec  les  petits  hommes.  Il  y  prenait  grand  plaisir,  lorsqu'au 
bout  de  quelque  temps,  il  se  souvint  qu'il  était  venu  pour  ramener  son 
troupeau.  Il  regarda  autour  de  lui,  mais,  ne  reconnaissant  pas  l'endroit 
où  il  se  trouvait,  et  ne  voyant  plus  ses  vaches,  il  se  mit  à  pleurer.  «  Ne 
vous  chagi'inez  pas,  lui  dirent  les  nains  de  la  mer,  vos  vaches  sont 
dans  tel  endroit,  tout  près  d'ici  ».  Le  garçon  les  y  trouva  en  effet,  mais 
il  s'aperçut  qu'en  dansant  avec  les  Corandons,  il  avait  fait  plusieurs 
lieues,  sans  s'en  douter'. 

A  Guernesey  les  sorciers  et  les  sorcières  se  réunissaient  pour  danser 
sur  les  sables  de  la  Baie  de  Rocquaine,  et  ils  chantaient  une  ronde  dont 
le  refrain  était  :  «  Qué-hou-hou  !  Marie  Lihou  ^  !  » 

Avant  d'avoir  éprouvé  la  malice  des  hommes,  les  Morganed  de  l'île 
d'Ouessant  et  les  Morganezed  leurs  femmes,  qui  avaient,  ainsi  qu'on  l'a 
vu  p. 36,  leur  résidence  sous  les  eaux,  venaient,  beaucoup  plus  fré- 
quemment qu'aujourd'hui,  jouer  et  folâtrer  sur  le  sable  fin  et  les 
goémons  du  rivage;  on  les  voyait  surtout  au  clair  de  lune,  et  ils 
démêlaient  leurs  cheveux  blonds  avec  des  peignes  d'or  et  d'ivoire.  Le 
jour,  ils  faisaient  sécher  au  soleil,  sur  de  beaux  linceuls  blancs,  des 
trésors  de  toutes  sortes.  On  jouissait  de  leur  vue  tout  le  temps  qu'on 
restait  sans  remuer  les  paupières,  mais,  comme  le  linge  des  fées 
marines  de  la  Haute- Bretagne,  ces  l'ichesses  disparaissaient  au  premier 
battement.  Cependant  ils  les  laissaient  voir  quelquefois  aux  hommes. 
Un  jour,  deux  jeunes  filles  del'ile,  occupées  à  chercher  des  coquillages, 
virent  une  Morganès  qui  étalait  ses  trésors  sur  deux  belles  nappes 
blanches.  Elles  arrivèrent,  en  se  glissant  derrière  les  rochers,  jusqu'au- 
près de  la  Morganc,  sans  être  aperçues  d'elle.  Au  lieu  de  se  jeter  à  l'eau 


1.  Paul  Sél)illr>t.  Contes,  t.  II,  p.  85. 

2.  G.  Le  Calvez,  in  Hev.  des  Tnid.  pop.,  t.  I.  p.  366-367. 

3.  Edgar  Mac  Culloch.  Guernsey  Fol/c-Lore,  p.  279. 


LES   Fi'KS    Di:    I.A    (llîKVi:  .  ^  33 

et  d'omporler  ses  trésors,  celle-ci,  voyant  que  les  jeunes  tilles  étaient 
gentilles  et  paraissaient  douces,  replia  ses  deux  nappes  sur  toutes  les 
belles  choses  qui  étaient  dessus,  et  leur  en  donna  à  chacune  une,  en 
leur  recommandant  de  ne  regarder  ce  qu'il  y  avait  dedans  que  lors- 
(|uelles  seraient  arrivées  à  la  maison,  devant  leurs  parents.  L'une 
d'elles  ne  put  résister  à  la  tentation,  et,  ayant  déplié  le  linceul,  elle  n'y 
trouva  que  du  crottin  de  cheval.  L'auti-e  alla  jusqu'au  logis,  tout 
d'une  traite,  et  elle  n'ouvrit  sa  nappe  ([ue  sous  les  yeux  de  ses  parents: 
elle  contenait  des  pierres  précieuses,  des  perles  fines,  de  l'or  et  de 
l)eHnx  tissus.  La  famille  devint  riche,  et  l'on  prétend  qu'il  existe  encore, 
bien  qu'il  y  ait  longtem[)S  de  cela,  chez  ses  descendants,  des  restes  du 
trésor  de  la  Morgane'. 

Dans  le  pays  de  Tréguier,  des  fées  malveillantes  faisaient  jadis  périr 
ceux  qui  s'aventuraient  la  nuit  sur  la  grève.  Les  paludiers  de  Crec'li 
Morvan,  jaloux  des  sauniers  de  Buguelès  dont  le  sel  était  de  meilleure 
qualité,  offrirent  de  payer  à  la  Vieille  Fée  de  Grwagez  un  boisseau  de 
sel  par  jour,  à  la  condition  qu'elle  contrarierait  leurs  rivaux  ;  l'une  de 
ses  compagnes  allait  se  poster  sur  la  route  tracée  à  travers  la  grève,  et 
remplie  de  crevasses  et  de  fondrières,  par  laquelle  les  gens  de  Buguelès 
transportaient  leur  sel  la  nuit;  elle  leur  cachait  les  endroits  dangereux 
et  les  précipices  au  fond  desquels  ils  allaient  souvent  rouler  avec  leur 
charge.  Comme  ils  disparaissaient  l'un  après  l'autre  et  que  le  sel 
n'arrivait  plus  guère  qu'en  petite  quantité  à  la  sécherie  de  saint  Nicolas, 
le  saint  leur  dit  que  sans  doute  le  diable  les  punissait  d'avoir  fraudé, 
et  il  les  menaça  de  faire  venir  son  sel  de  Crec'h  Morvan.  Une  nuit,  au 
lieu  d'envoyer  les  hommes  comme  d'ordinaire,  le  saint  les  remplaça 
par  des  femmes,  qui  se  mirent  à  marcher  à  la  lile.  A  peine  avaient-elles 
fait  (|uelques  pas,  lorsque  celle  qui  était  devant  tomba  dans  une  fondriè- 
re, mais  ses  compagnes,  au  lieu  de  l'en  retirer,  lui  jetèrent  de  grosses 
pierres,  et  continuant  leur  route,  arrivèrent  sans  encombre  dans  l'île. 
Le  lendemain  elles  furent  bien  étonnées  de  voir  à  son  travail  celle 
qu'elles  croyaient  avoir  tuée.  On  la  questionna,  et  elle  répondit  qu'elle 
n'avait  pas  bougé  de  chez  elle.  La  nuit  suivante,  on  trouva  dans  la 
fondrière,  sur  le  tas  de  pierres,  des  hahils  de  femme  que  l'on  reconnut 
ptuii-  ;q)|)arl('nir  à  Tune  des  mauvaises  fées  (h;  (irwagez;  c'était  en  eflet 
I  une  de  celles-ci  (lui  élail  tombée  dans  la  fondrière,  en  essayant  d'y 
alliier  les  paludières.  l)e[)uis,  tous  les  ans,  les  sauniers,  pour  conjurer  le 
sort,  jetaient  dans  ce  trou  des  vêlements  de  femme  avec  une  hotte  de 
sel-. 

1.  K.-M.  Luzel,  in  Revue  de  France,  1874,  p.  776;  Contes  de  Basse- IJrelaqne,  t.  II, 
p.  269-272. 

2.  G,  Le  Calvez,  ia  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XII,  p.  391. 


134-  LE    BORD    DE    L  EAU 

Ceux  qui  s'approchent  trop  des  endroits  dangereux,  ou  qui,  au 
crépuscule  ou  à  la  nuit  close,  se  trouvent  seuls  sur  les  grèves,  sont 
exposés  à  y  rencontrer  d'antres  êtres  fantastiques  et  niécliants.  Ils  sont 
particulièrement  redoutables  pour  les  enfants,  et  les  récits  où  ils 
figurent  semblent  avoir  été  imaginés,  ou  conservés,  pour  les  rendre 
prudents  et  les  empêcher  de  s'écarter  des  villages.  Vers  le  commen- 
cement du  XIX^  siècle  on  croyait  encore,  dans  la  région  de  l'Aude,  à 
ïome  pelât,  l'homme  velu,  qui  se  tenait  sur  les  bords  du  fleuve  et  sur 
les  rivages  de  la  mer. Chaque  localité  avait  le  sien,  qui  emportait  dans 
sa  barque  les  habitants,  el  surtout  les  petits  enfants,  qui  s'aventuraient 
trop  près  de  sa  demeure  ;  il  les  emmenait  au  loin  pour  les  vendre  comme 
esclaves.  Cette  dernière  circonstance  se  lie  peut-être  à  un  souvenir 
coafus  des  incursions  fréquentes  des  pirates  barbaresques  sur  les  bords 
de  la  Méditerranée  '. 

Sur  la  côte  dieppoise,  on  connaissait  une  sorte  de  lutin  (ju'on  appe- 
lait le  Petit  homme  rouge,  et  qui  était  peut-être  le  même  que  le  Nain 
rouge  des  falaises,  auquel  les  pêcheurs  s'adressaient  pour  qu'il  gardât 
leurs  filets-.  V^ers  1830,  les  vieilles  femmes  du  Pollet  racontaient  à  leurs 
petits-lils  une  de  ses  apparitions  :  comme  il  passait  un  jour  sur  le  i-ivage 
alors  que  beaucoup  d'enfants  y  jouaient,  ils  se  moquèrent  de  lui  ;  mais 
le  petit  homme  se  fàcdia,  ramassa  des  pierres  et  se  mit  à  les  leur  jeter. 
11  était  tout  seul,  et  cependant  elles  pleuvaient  comme  si  cent 
bras  les  eussent  lancées.  Les  enfants,  effrayés,  allèrent  d'abord  se 
réfugier  dans  le  bateau  d'un  pêcheur;  mais  le  nain  les  suivit  et  con- 
tinua de  les  bombarder,  si  bien  que,  pour  se  mettre  à  l'abri,  ils  descen- 
dirent à  fond  de  cale  et  y  demeurèrent  cachés.  Cependant  ils  entendirent 
les  pierres  résonner  sur  le  pont  pendant  plus  d'une  heure.  A  la  hn  tout 
parut  tranquille,  et  il  virent  que  le  petit  homme  avait  disparu  ;  quant 
aux  pierres,  il  n'en  restait  pas  une  seule  sur  le  pont^  Aux  environs  de 
Saint-Malo,  les  mères,  pour  détourner  leurs  enfants  d'aller  le  soir  au 
bord  de  l'eau,  leur  parlent  de  plusieurs  personnages  terribles  qu'ils 
sont  alors  exposés  à  renc(mtrer  :  Gros-Jean  guettait  ceux  qui  s'attar- 
daient seuls  sur  le  rivage,  pour  les  emporter  dans  un  tonneau  où  il  les 
tenait  enfermés,  ne  leur  donnant  à  manger  que  des  ribèves  [fucus)  avec 
de  l'eau  salée  pour  toute  boisson.  Nicole,  le  lutin  protéiforme,  qui 
jouait  tant  de  tours  aux  marins,  même  en  pleine  mer,  enlevait  les 
petits  pT-cheurs  qu'il  voyait  dans  le  havre  à  la  chute  du  jour.  Une  sorte 
de  bête,  assez  mal  déhnie,  appelée,  on  ne  sait  pourquoi,  Saint-Nicolas, 


1.  Gaston  .lourclanne,  in  liev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  421. 

2.  Amélie  Bosquet.  La  Normandie  romanesque,  p.   136. 

3.  Amélie  Bosquet,  l.  c,  d'après  Shoberl.  Excursions  in  Normandij,  t.  i,  p.  259. 


LES  Ksi'iurs  caiEUKS  435 

élait  armée  de  gritïcs  pointues  avec  les({iielles  elle  déchirait  la  figure 
des  petits  garçons  qu'elle  rencontrait  le  soir  sur  la  grève  '. 

I^es  sables  et  les  rochers  de  la  plage  sont  le  théâtre  de  diverses  autres 
hanlises,  parfois  assez  vagueiniMit  (h'crites,  mais  d'une  nature  g(inéra- 
lenient  déplaisante.  Lorsque  la  tempête  faisait  rage,  rAnkou,  personni- 
fication de  la  Mort  en  Basse-Bretagne,  venait  s'asseoir  sur  un  rocher  et 
riait  aux  éclats-.  Par  les  jours  de  gros  temps,  une  ombre  errait  autour 
du  récif  de  la  Uoche  Rouge  dans  la  Lieue  de  (îi'ève  (€ôtcs-du-Nord);  elle 
allait  au-devant  des  voyageurs  attardés,  et  les  attirait  peu  à  peu  vers  la 
mer  qui  les  engloutissait ^  Les  feux-follets  (jue  l'on  voit  dans  le  voisinage 
de  la  mer,  sont,  au  pays  de  Tréguier,  l'objet  des  mêmes  superstitions 
(fue  le  feu  de  Saint-Elme  ;  à  l'île  d(^  Halz,  on  semble  les  considérer 
comme  des  lutins  noyeurs  :  ils  se  plaisent  à  égarer  ceux  qui  ont  l'impru- 
dence de  les  suivre,  et  qui  vont  se  jeter  dans  la  mer  en  croyant  conti- 
nuer leur  route  sur  la  terre  ferme*^. 

D'autres  esprits  manifestent  leur  présence  par  des  cris,  et  parfois, 
comme  les  Braillards  de  l'île  de  Noirmoutier,  ils  portent  un  nom  carac- 
téristique. Ceux-ci  poussaient  des  cris  plaintifs,  la  nuit,  quand  le  vent 
soufflait  avec  violence.  Les  marins, croyant  entendre  des  naufragés  qui 
réclamaient  leur  aide,  se  jetaient  à  l'eau  et  nageaient  à  leur  rencontre; 
mais  plus  ils  avançaient, plus  le  courant  semblaitemporter  les  Braillards. 
Ils  reculaient  jusqu'à  ce  qu'ils  eussent  entraîné  leurs  bienfaiteurs  au  bord 
d'un  précipice  ;  alors  ils  se  soulevaient  au-dessus  des  vagues,  riaient 
hruyamment  et  disparaissaient^  Près  de  Carnac^  le  lutin  protéiforme 
Collé  Pohr  en  Dro  appelait  au  secours,  comme  s'il  était  sur  le  point  de 
se  noyer  ;  quand  il  voyait  qu'on  se  mettait  à  l'eaii  pour  le  secourir,  il 
marchait  au  milieu  des  flots  et  éclatait  de  rire  ■'.  Un  esprit  appeleur, 
bien  connu  en  Basse-Normandie  sous  le  nom  du  Moine  de  Saire,  se 
tient  tantôt  au  bord  de  l'eau,  tantôt  il  se  fait  entendre  sur  la  mer.  On 
le  voit  souvent  dans  la  rade  de  Cherbourg,  sous  l'apparence  d'un 
homme  qui  se  noie.  Il  crie  :  «  Sauve  la  vie!  »  Si  un  matelot  s'avance 
pour  le  secourir,  le  fantôme  saisit  la  main  qu'on  lui  tend  et  entraîne 
le  malheureux  au  fond  des  flots.  Alors  un  ricanement  infei'nal  se  fait 
entendre  à  l'endroit  d'oii  parlaient  quelques  instants  auparavant  des 
accents  de  détresse.  Quelquefois  le  moine  se  place  sur  les  rochers  et 
ne  cesse  de  crier  à  ceux  qui  passent  sur  la  grève  :  «  Allez  par  ici,  venez 

1.  Paul  Sébillot.  Le  Folk-Lore  des  pêcheurs,  p.  12. 

2.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  II,  p.   107. 

3.  Du  Laureus  de  la  Barre.   Nouveaux  fantômes  bretons,  p.  206. 

4.  L.-F.  Sauvé,  in  Mélusine,  t.  II,  col.  139. 

0.  Viaud-Grandiiiarais,  iu  Annuaire  de   la  Société  d'émulation  de  la  Vendée,  t.  X, 
p.  343. 
6.  J.  BuléoQ,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  IV,  p.  278. 


1 


loG  LE    liORlJ    DE    l'kaU 

par  là  !  »  afin  de  les  attirer  aussi  dans  la  nier.  Il  fréquente  particulière- 
ment les  rivages  de  Réville  et  de  Rideauville,  où  tous  les  sauniers  de 
ces  parages  passent  pour  être  en  commerce  avec  lui'.  Aux  environs  de 
Gréville,  quand  la  tempête  est  violente, des  cris  lamentables  sortent  par- 
fois de  la  mer.  Si  on  se  dirige  du  côté  d"où  ils  paraissent  provenir,  ils 
semblent  partir  tout  à  coup  du  côté  opposé.  On  met  un  canot  à  l'eau, 
la  voix  se  fait  entendre  de  plus  en  plus  au  large,  l'individu  que  l'on 
croit  apercevoir  soûibre  pour  reparaître  plus  loin  ;  le  mieux  c'est  de 
regagner  la  côte,  s'il  en  est  temps  encore.  Ce  personnage  est  le  Moine 
de  Saire,  un  damné  qui  veut  entraîner  à  sa  suite  les  gens  dans  l'enfer. 
Il  se  montre  aussi  sur  le  rivage,  reconuaissable  à  son  froc  blanc  :  il 
cause  avec  le  passant,  le  délie  à  la  course,  et  s'il  accepte,  il  l'attire  peu 
à  peu  vers  la  mer  -. 

La  presqu'île  sablonneuse  de  Penn-er-Lo  à  Quiberon  était  jadis  le 
domaine  d'une  d'une  sorte  d'esprit,  à  la  voix  mélodieuse,  qui  s'appelait 
P autre  Penn-er-Lo,  le  garçon  de  F*eun-er-Lo.  Il  se  présentait  aux  voya- 
geurs qui  s'étaient  laissés  surprendre  par  la  marée  ou  par  la  nuit,  au 
gué  qu'il  fallait  franchir  avant  la  construction  de  la  route  de  Plouharnel 
à  Quiberon,  et  il  leur  proposait  de  le  leur  faire  passer  sur  son  dos.  S'ils 
acceptaient,  il  les  transportait  jusqu'au  milieu  du  gué,  et  arrivé  là,  il 
les  précipitait  dans  la  mer  en  riant  à  gorge  déployée  ^ 

Suivant  les  vieux  marins  de  Luc-sur-Mer  ,Calvados),  les  personnes 
qui,  par  mauvais  temps,  la  nuit,  sortaient  sans  lanterne  sur  le  bord  de 
la  mer,  voyaient  un  fanti')me  noir  sans  tète.  C'était  l'indice  d'un  très 
mauvais  temps  et  l'annonce  d'un  naufrage.  Pour  parer  à  ces  dangers, 
les  habitants  se  munrssaient  de  lanternes  et  par  ce  moyen  indiquaient 
aux  marins  de  l'endroit  où  ils  pouvaient  heureusement  débarquer*. 

A  Yport  et  dans  les  villages  voisins,  des  espèces  d'animaux  marins, 
sous  l'apparence  de  moutons  ou  de  chevaux,  se  montraient  souvent  sur 
le  rivage.  Leurs  yeux,  d'une  douceur  enchanteresse,  fascinaient  celui 
qui  les  regardait  ;  bientôt,  malgré  lui,  il  plongeait  dans  la  mer  à  leur 
suite  et  ne  reparaissait  plus'.  .\ux  environs  de  Carnac,  le  lutin  Collé  Pohr 
en  Dro  prenait  ({uelquefois  la  foi'me  d'un  cheval;  si  quelqu'un  avait 
l'iiiipiudence  de  monter  sur  sou  dos,  il  galopait  vers  la  mer,  et  arrivé  au 
lîl  lie  l'eau,  s'évanouissait  entre  les  jambes  de  son  cavalier  ^ 

Les  sorciers  sont  assez  rarement  en  rapport  avec  le  rivage  :  pourtant 

1.  Amélie  Bosquet.  La  yormandie  romanesque,  p.  26.j. 

2.  J.  Fleary.  I.ill.  orale  de  la  Hasse-Normandle,  p.  32-33. 

3.  Abbé  Collet,  ia  Hev.  des  Tmd.  pop.,  t.  XU.  p.  364. 

4.  Corn,  de  .M.  L.  Quesneville. 

O.Amélie  Bosquet.  La  Normandie  romanesque,  p.  216. 
6.  J.  BuléoD,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  IV,  p.  279-280. 


LES    AMKS    EN    PEl.NE  j  37 

le  Sorcier  rouge  se  promenait  la  nuil  au  bord  de  l'oau  près  do  Roscoff, 
et  précipitait  dans  les  tîots  quiconrjue  avait  la  témérité  de  troubler  sa 
solitude.  Comme  les  lempestaii'es  de  l'intérieur,  il  excitait  les  orages  en 
frappant  la  mer  à  coups  de  fourche  ou  avec  une  longue  gaule'.  Une 
femme  de  (iuernesey,  dont  on  fit  le  procès  en  1017,  avoua  qu'elle  se 
rendait  parfois  sur  la  plage  pour  le  sabbat-.  l,es  sorciers  de  Noirmou- 
tier  se  réunissaient  à  l'anse  du  Coin  de  Maupas,  et  c'est  là  (ju'ils  se 
mettaient  en  communication  avec  ceux  de  l'île  de  Ré^  Dans  le  Menton- 
nais,  les  sorcières  s'assemblaient  près  de  la  mer,  sous  un  caroubier*. 

Quoique  les  pêcheurs  de  la  Manche  disent  que,  de  minuit  aux  pre- 
miers rayons  de  l'aurore,  les  grèves  ne  sont  plus  aux  vivants,  mais  au 
démon,  alors  que  dans  l'intérieur  des  terres,  l'heure  du  diable  com- 
mence à  dix  heures  pour  (inir  à  deux  heures  du  matin,  je  ne  connais 
aucune  légende  oii  le  diable  en  personne  apparaisse  sur  les  sables  \ 

Je  n'ai  pas  non  plus  retrouvé  dans  la  tradition  contemporaine  les 
«chanteuses  de  nuit  »  qui,  d'après  un  romancier  maritime,  étaient  les 
esprits  malfaisants  de  la  grève  à  la  nuit  close '^. 

v^  2.   LES   AMES    E^f    PEINE 

Le  poète  Claudien  disait,  sans  doute  d'après  des  récits  de  voyageurs^ 
que  les  Armoricains  voisins  de  la  mer  voyaient  passer  les  pâles  fantômes 
des  morts  et  entendaient  le  bruit  de  leur  vol  et  de  leurs  lamentations. 
Cette  croyance  est  encore  répandue  de  nos  jours  sur  plusieurs  points  du 
littoral  '.  En  Bretagne,  les  morts  y  viennent  en  procession  ou  isolément, 
accomplir  un  vœu  fait  en  mer,  une  pénitence  posthume,  ou  implorer 
une  sépulture  chrétienne.  Des  jeunes  filles  virent  un  soir,  près  de 
Saint-Servan,  des  enfants  de  choeur,  un  aumônier,  des  marins  en  panta- 
lons blancs  qui,  sortis  de  la  mer,  s'en  allaient  faire  à  Saint-Jouan  le 
pèlerinage  qu'ils  avaient  promis,  morts  ou  vifs^  Un  capitaine  de  Binic, 
surpris  par  un  orage  subit,  avait  aussi  formulé  un  vœu  pour  lui  et  son 
équipage;  mais  il  était  trop  tard,  et  son  navire  périt  corps  et  biens. 
Cependant  le  vœu  étant  formé,  il  fallait  l'accomplir.  La  nuit  suivante, 
on  vit  défiler  le  long  des  rochers  de  la  côte  une  pruf^ossion  composée 
d'autant  de  personnes  qu'il  y  avait  d'hommes  dans   l'c  julpage.   Tous 

1.  Vérusmor.   Voyage  en  Basse-Bretayne,  p.  217. 

2.  Louisa  Lane  Clarke.  Guide  to  Guenisey,  p.  15. 

3.  Benjamin  Fillon.  Poitou  et  Vendée,  p.  263. 

4.  J.-B.  Andrew;!,  in  Hev.  des  Trad.  pop.,  t.   iX,  p.  335. 

5.  Paul  Sébillot.  Notes  sur  les  traditions,  p.  4. 

6.  Eugène  Sue  :  Kernok  le  Corsaire,  18il,  in- 18,  p.  4. 

7.  In  Rufinum,  1.  1. 

8.  F.  Duine,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XV,  p.  505. 


138  LE    BORD    DR    L  EAU 

étaient  vêtus  de  linceuls  blancs,  dégouttants  d'eau  salée,  et  chantaient 
d'une  voix  lugubre  les  litanies  de  la  Vierge  en  se  dirigeant  vers  la  cha- 
pelle de  Notre-Dame  de  la  Ronce.  A  leur  arrivée,  celle-ci  fut  subite- 
ment illuminée,  ils  chantèrent  encore  sousles  voûtes,  puis  les  clartés 
disparurent.  Seulement  on  entendit  encore  le  long  de  la  falaise  un 
Libéra  sourdement  murmuré  à  travers  le  bruit  des  flots'.  A  l'anse  de 
Vorlen,  dans  la  baie  des  Trépassés,  les  morts  sortent  de  la  mer  et  tra- 
versent le  sable  pour  gagner  une  chapelle  du  rivage'.  Des  processions 
de  noyés  ont  lieu  sur  la  grève  et  dans  les  garennes  abandonnées  la  nuit 
de  la  Toussaint  :  un  pêcheur,  en  venant  d'amarrer  sou  bateau,  vit  sur 
la  plage  des  lumières  et  une  infinité  de  gens  qui  se  dirigeaient  vers 
l'église.  Il  ùta  son  chapeau  et  les  suivit  ;  mais,  quand  il  voulut  entrer 
dans  l'église  avec  eux,  l'ancien  recteur,  défunt  depuis  quinze  ans,  abat- 
tit la  main  sur  son  épaule,  et  lui  dit  de  retourner  chez  lui,  parce  que 
ce  n'était  pas  la  place  des  vivants  '.  Quelquefois  on  ne  voit  rien,  mais  on 
entend  des  appels  et  des  prières  qui  partent  toujours  du  même  endroit  : 
ce  sont  les  naufragés  ensevelis  dans  les  sables  de  la  baie  des  Trépas- 
sés, qui  réclament  une  poignée  de  terre  bénite*.  Certains  morts  ne  res- 
tent pas  tranquilles  tant  que  cette  satisfaction  ne  leur  a  pas  été  accor- 
dée. La  main  d'un  corsaire  hollandais  enterré  sur  le  rivage  de  l'ile  Los- 
couet,  sortit  du  sable  à  plusieurs  reprises,  jusqu'au  jour  où  l'on  jeta 
sur  sa  fosse  quelques  pelletées  de  terre  du  cimetière  Saint-Sauveur  •. 

Suivant  une  croyance  à  peu  près  générale  en  Bretagne,  les  noyés 
dont  le  corps  n'a  pas  été  retrouvé  et  enseveli  en  terre  sacrée,  errent 
éternellement  le  lungdes  cotes  II  n'est  pas  rare  qu'on  les  entende  crier 
dans  la  nuit,  lugubrement  «  lou  !  lou  !  »  On  dit  alors  dans  le  pays  de 
Cornouaille  :  «  E-mon  lannxc  ann  ôd  a  iouall  !  Voilà  petit  Jean  de  la 
Grève  qui  hurle  1  »  Ce  nom  de  lannic  ann  ôd  est  appliqué  à  tous  les 
noyés  hurleurs.  lannic  n'est  pas  méchant  pourvu  qu'on  ne  s'amuse  pas 
à  lui  renvoyer  sa  plainte  sinistre  ;  mais  il  arrive  malheur  à  celui  qui  se 
risque  à  ce  jeu.  Si  on  lui  répond  une  première  fois,  il  francliit  d'un 
bond  la  moitié  de  l'espace  qui  le  sépare  de  l'imprudetit  ;  si  celui-ci  ré- 
pond une  deuxième  fois,  il  franchit  la  moitié  de  cette  moitié  ;  il  rompt 
le  cou  de  l'homme  qui  lui  a  répondu  une  troisième  fois''.  Les  Krieren 
noz,  les  crieurs  de  nuit,  âmes  errantes  des  naufragés  qui  demandent  le 
repos  en  terre  bénite,  errent  et  se  lamentent  parmi  les  grands  rochers 


1.  Ducrest  de  Villeneuve,  iu  Revue  lilt.  de  l'Ouest,  1836-7,  p.  136  et  5uiv. 

2.  H.  Le  Carguet,  in  Revue  des    Trad.  pop.,  t.  VI,  p.  656. 

3.  Cti.  Le  Gotlic.  Sur  la  côte,  p.  62.  . 

4.  H.  Le  Carguet,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  VI.  p.  656. 

5.  Ch.  le  Gotlic.  1.  c,  p.  67. 

6.  A.  Le  Braz.  La  légende  de  la  Mort,  t.  il,  p.  13-16. 


LES    NOYÉS    CRIELRS  139 

de  la  côte  trécorroise,  surtout  la  nuit  de  la  Toussaint'.  Dans  le  Val  de 
Saire  (Manche)  on  évite  d'aller  cette  niiit-là,  sur  le  bord  de  la  mer,  parce 
que  l'on  y  verrait,  gesticulant  sur  les  rochers,  les  fantômes  des  ma- 
rins noyés  (|ui  viennent  demander  des  prières'^  A  Aurigny,  les  pêcheurs 
entendent  parfois  dans  la  baie  de  Soye  des  plaintes  qui  semblent  partir 
de  l'endroit  où  fut,  dit-on,  enterré  vivant,  il  y  a  bien  des  années,  un 
naufragé  espagnol  \ 

Bien  que  leurs  cris  soient  importuns,  plusieurs  de  ces  âmes  en  peine 
semblent  avoir  de  bonnes  intentions  à  l'égard  des  vivants,  et  tout  en 
implorant  un  peu  de  terre  sainte  ou  des  prières,  elles  les  avertissent 
de  prendre  garde  au  mauvais  temps.  A  la  fin  du  XVIII''  siècle,  les  portes 
des  maisons  de  Tile  de  Sein  ne  se  fermaient  qu'aux  approches  de  la 
tempête  ;  des  feux  ffdiets,  des  silllenu'uls  l'annonçaient.  Quand  on 
entendait  ce  murmure  éloigné  qui  précède  l'orage,  les  anciens 
s'écriaient  :  «  Fermons  les  portes,  écoutez  les  Crierien,  le  tourbillon  les 
suit  ».  Ces  Crierien  étaient  les  ombres  îles  naufragés  qui  demandaient 
la  sépulture*.  Dans  la  région  du  Cap  Siznn,  en  face  de  lîle,  on  dit  ac- 
tuellement que  les  noyés  adoptent  un  cantonnement,  où  ils  crient  le 
soir  et  le  matin,  surtout  quand  le  temps  est  menaçant.  Ce  sont  les 
Chouerien,  les  Crieurs.  Us  font  quehiuefois  si  grand  tapage  qu'on  ne 
peut  pas  habiter  près  de  ce  lieu.  Il  sont  invisibles  ;  parfois  cependant 
ils  prennent  l'apparence  de  naufragés.  Les  Choupvien-Porzen  se  trouvent 
dans  une  petite  crique  au  sud-ouest  de  LescofT,  près  du  sémaphore  de 
la  pointe  du  Raz.  On  a  compris  quelquefois  leurs  cris  :  «  Ho  !  la  !  la  ! 
tenna  av  bagou  da  séc'ha  !  Ho  !  la  !  la  !  tirez  les  bateaux  au  sec  !  »  Bon 
conseil  à  l'approche  de  la  tempête  !  On  les  a  vus  quelquefois  monter  la 
falaise  :  ils  sont  sept  marchant  toujours  à  la  file.  Ils  ne  font  pas  de  mal, 
mais  assourdissent  ".  La  nuit,  les  damnés/{ui  habitaient  le  gouffre  de 
Belangenet  près  de  Clohars  (Finistère),  creusé  parle  Diable  pour  y  noyer 
les  âmes  des  méchants,  faisaient  entendre  des  rugissements  continuels*^. 

Dans  la  Braye  du  Valle  des  espèces  de  ponts,  formés  de  blocs  gros- 
siers entassés,  sont  très  dangereux  à  cause  des  goémons  qui  s'y  sont 
attachés  et  qui  les  rendent  glissants,  et  aussi  à  cause  de  la  rapidité  de 
la  marée  qui  vient  les  recouvrir.  Les  fantômes  de  riMix  qui  y  ont  péri 
les  hantent.  Le  plus  redouté  de  ces  entassements  de  rucliers  se  nomme 
le  «  Pont  Saint-Michel»;  la  nuit  le  Feu  bellenger  semble  danser  sur  les 
sables  et  glisser  sous  lui,  et  même  en  plein  jour,  lorsque  le  soleil  est  le 

1.  G.  Le  Calvez,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  III,  p.  50. 

2.  Coium.  de  M.  Louis  Quesneville. 

3.  Louisa  Laoe  Clarke.   Folk-lore  of  Guernsey,  p.  109. 
•4.  Canibry.   Voijarje  dans  le  Finistère,  p.  290. 

5.  H.  Le  Carguet,  io  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  VI,  p.  636. 

6.  La  France  maritime,  t.  I,  p.  384, 


d40  LE    BORD    DE    I.'eAT' 

plus  brillant,  des  cris  de    détresse   qui   n'ont  rien    d'humain    se    font 
entendre*. 

§    3.    LES  VASES  ET  LA  GRÈVE 

Il  est  assez  remarquable  que  les  vases  engloutissantes  et  les  sables 
mouvants  qui  existent  sur  bien  des  points  du  littoral,  soient  l'objet  d'un 
petit  nombre  de  traditions.  Relativement  à  leur  origine,  je  connais  un 
seul  récit  que  l'un  des  auteurs  de  Tro-Breiz  dit  avoir  recueilli  à  Vannes. 
Lorsque  saint  Vincent  Ferrier  eut  converti  les  Vannetais,  il  voulut  aller 
porter  l'Evangile  en  d'autres  pays  ;  comme  il  n'y  avait  pas  de  poi't  à 
cette  époque,  il  s'avança  sur  la  plage  pour  gagner  le  bateau,  mais  sou- 
dain le  fond  de  sable  céda  sous  ses  pas;  il  venait  de  se  transformer  en 
vase  ;  le  saint  continua  sa  route,  mais  voyant  qu'il  allait  s'enliser,  et 
que  Dieu  sans  doute  s'opposait  à  son  départ,  il  regagna  le  rivage.  C'est 
depuis  ce  temps  que  la  rivière  et  toute  la  baie  de  Vannes  sont  remplies 
de  vase  limoneuse"-. 

Voici,  sur  les  grèves  engloutissantes,  quelques  légendes,  dont  les 
deux  premières  sont  fortement  teintées  de  romantisme.  Le  soir,  à 
la  marée  montante,  on  voit  la  dame  blanche  des  vases  qui  promène 
sur  les  tangues  mobiles  du  Mont  Saint-Michel  son  corps  de  fée  ;  c'est 
elle  qui  prend  dans  ses  bras  couleur  de  flot  les  voyageurs  en  péril 
de  mer,  et  se  laisse  glisser  avec  eux  dans  le  gouft're  des  sables  mou- 
vants \  .\u  musée  de  Dieppe  un  dessin,  signé  Huart,  qui  paraît 
remonter  à  une  soixantaine  d'années,  est  accompagné  d'une  pancarte 
écrite  à  la  main,  qui  en  explique  ainsi  le  sujet:  Un  cavalier  demeurait  im- 
mobile sur  son  cheval  devant  le  cercueil  de  sa  fiancée;  tout  à  coup, le  vent 
éteint  les  cierges  qui  brûlaient  auprès,  le  cheval  se  cabre,  le  chevalier 
se  sent  enveloppé  d'un  grand  froid  qui  le  glace,  et  il  entend  une  voix 
qui  lui  dit  faiblement:  «  Viens  «.  Le  cheval  détale  aussitôt  à  une  allure 
fantastique,  et  bientôt  il  arrive  sur  les  grèves.  Tout-à-coup  il  fait  un 
soubresaut:  son  pied  a  glissé  sur  une  partie  plus  molle  de  la  vase,  et 
cheval  et  cavalier  y  disparaissent.  Son  âme  avait  rejoint  celle  de  sa 
fiancée,  et  toutes  deux  se  rencontrent,  dit-on,  chaque  année,  au  rendez- 
vous  que  se  donnent  les  trépassés,  le  premier  novembre,  dans  les 
brumes  du  Mont  Saint-Michel*.  Maintenant  les  gens  de  rembouchure 
du  Couesnon  disent  que  le  "il  novembre  y\n  brouillard  Ijlanc  se  lève  à 
la  tombée  de  la  nuit.  11  est  composé  des  âmes  des  malheureux  enlisés 

1.  Edgar  Mac  Culloch.  Guenisey  FoU;-lore,  p.   160. 

2.  A.  Glouard  et  G.  Brault.  Tro-Breiz,  p.  9. 
.'3.  E.  HerpiQ.  Lu  Côle  d'Emeraude,  p.  4't9. 

4.  G'istave  Fouju,  ia  Revue  des  Trad.  pop.,  t.   VI,  p.  420. 


m:s  vases  et  la  (jrkvk  \Ai 

qui  dorment  sous  les  langues.  Et  comme  ces  âmes  sont  innombrables, 
le  brouillard  s'étend  sur  toute  la  baie.  Au  matin  ceux  qui  passent  sur 
le  rivage  entendent  murmurer:  «  Dans  un  an!  Dans  un  an  »!  Ce  sont 
les  esprits  qui  se  disent  adieu  jusqu'à  la  procbaine  commémoration  des 
morts  '. 

Il  y  a  une  trentaine  daunées  on  racontait  aux  environs  de  Pontor- 
son  qu'au  temps  jadis  trois  pèlerins,  un  homme,  sa  femme  et  son 
enfant,  se  rendaient  par  la  grève  au  Mont,  lorsque,  connaissant  mal  la 
route,  ils  s'engagèrent  dans  les  sables  mouvants  ;  le  mari  essaya  de 
soutenir  sa  femme  qui  tenait  son  enfant  dans  ses  bras  ;  mais  il  disparut 
sous  la  vase  ;  la  femme  y  enfonça  à  son  tour,  en  élevant  les  bras  aussi 
haut  qu'elle  le  pouvait  pour  que  son  fils  ne  fût  pas  englouti  ;  mais  le 
pauvre  petit  descendit  aussi  dans  les  sables  mouvants,  et  bientôt  son 
petit  doigt  resta  seul  visible.  Jj'archange  saint  Michel  aperçut  du  haut 
du  ciel  ce  petit  doigt  qui  remuait  encore  :  il  descendit  et  prenant  le 
doigt  de  l'enfant,  il  le  retira  de  la  vase,  et  avec  lui  sa  mèrt;  et  son  père 
qui  se  tenaient  enlacés  etqui_,  par  un  miracle  n'avaient  eu  aucun  mal-. 

En  plusieurs  endroits  du  rivage  on  voit  des  fontaines  que  la  mer 
recouvre,  et  dont  l'eau,  dès  que  le  flot  s'est  retiré,  est  pourtant  aussi 
douce  et  aussi  limpide  que  si  elle  était  en  plein  cliamp.  Les  riverains 
expli(}uent  par  des  légendes  cette  propriété  pourtant  facile  à  cornpren- 
di'e.  A  l'île  de  Batz  une  de  ces  fontaines  fut  produite  d'un  coup  de  bâ- 
ton par  saint  PoP.  Voici  à  quelle  circonstance  une  source  qui  existe 
dans  un  vieux  tronc  d'arbre  au  milieu  de  la  grève  de  la  baie  du  Port- 
Blanc  doit  le  privilège  de  fournir  une  eau  potable  dès  que  la  mer  a  cessé 
de  la  couvrir.  Saint  Mandez,  dont  la  chapelle  se  trouve  non  loin  de  là, 
avait  été  rendre  visite  à  son  ami  saint  Gildas  C'était  jour  de  jeûne  et 
de  vigile  et  celui-ci  servit  de  la  morue  salée.  Quand  on  eut  dîné,  saint 
Gildas  alla  reconduire  saint  Mandez  ;  le  temps  était  très  chaud,  cl  saint 
Mandez  avait  grand  soif.  On  traversait  en  ce  moment  une  forêt  que  la 
mer  a  détruite  de|)uis  ;  saint  Mandez  prop!)sa  à  saint  Gildas  d'aller  voir 
saint  Nicolas  à  Buguélès  et  de  lui  demander  quelque  chose  à  boire. 
Mais  saint  Gildas  était  fâclié  avec  saint  Nicolas  et  ne  voulait  pas  le 
voir.  «  Si  tu  ne  viens  pas,  dit  saint  Mandez,  j'irai  tout  seul,  parce  que  ta 
morue  me  fait  sécher  de  soif  ».  Saint  Gildas  se  mit  alors  (ui  colère  : 
«  Tant  pis,  dit-il,  en  frappant  la  terre  du  pied,  près  d'une  souche 
d'arbre  où  il  étaient  assis, je  n'irai  jamais  chez  saintNicolas  «.A  l'instant 
une  source  sortit  de  la  souche  et  saint  Mandez  put  étancher  sa  soif  '". 

1.  G.  W.  in  Le  Cliercheiir  de  VOuesl,  novembre  1901. 

2.  Guyot-Daiibès,  in  Hevne  des  Trad.  populaires,  t.  XIII,  p.  40. 

3.  Gainbry.   Voyage  dans  le  Pi/iistè  re,    p.  81. 

4.  G.  Le  Calvez,  in  Revue  des  Trad.  populaires,  t.  XII,  p.  449. 


442  LÉ    BORD    DE    l'eAU 

Les  petits  pécheurs  s'amusent  souvent  sur  le  sable  uni  du  rivage  ;  il 
sert  à  leurs  constructions  et  aussi  à  leurs  dessins',  mais  il  ne  semble 
pas  avoir  été  employé  à  des  actes  de  sorcellerie  ou  d'enchantement 
analogues  à  celui  qui  figuie  dans  un  conte  de  Basse-Bretagne  :  le  héros, 
pour  obtenir  un  vent  favorable,  doit  faire  un  signe  de  croix  sur  le  sable 
de  la  grève  avec  une  baguette  blanche-.  C'est  peut-être  le  souvenir 
d'une  sorte  d'ancienne  conjuration  adressée  au  vent,  qui  n'est  pas  plus 
absurde  que  les  nombreux  moyens  de  l'exciter  que  j'ai  rapportés  dans 
mon  livre  de  la  mer. 

§   4.    LES    PILLEURS   DE   MER 

Au  moyen  âge^  les  débris  du  navire  qui  faisait  naufrage  appartenaient 
au  seigneur  de  la  côte  sur  laquelle  ils  étaient  jetés  :  c'est  ce  qu'on  appe- 
lait le  droit  de  bris  ^  Un  comte  de  Léon  disait  qu'il  avait  dans  ses 
domaines  une  pierre  plus  précieuse  que  toutes  celles  de  l'univers:  il 
parlait  de  la  pointe  du  Raz.  Une  ordonnance  de  1681  abolit  ce  droit 
barbare  dans  toute  la  France  ;  mais  elle  ne  put  détruire  complètement 
les  habitudes  de  pillage  qu'une  longue  accoutumance  avait  fini  par 
faire  considérer  comme  légitimes.  La  mer,  dirait  un  proverbe  breton, 
est  une  vache  qui  met  bas  pour  nous.  Au  commencement  du  siècle 
dernier,  un  paysan  devenu  recteur  avouait  que  la  nouvelle  d'un  bris 
lui  faisait,  malgré  lui,  bondir  le  cœur  de  joie  *. 

Sur  la  côte  du  Finistère  on  faisait  des  prières  pour  avoir  des  nau- 
frages, et  les  pilleurs  remerciaient  la  Vierge  de  leur  avoir  envoyé  un 
pillage  fructueux.  Les  gens  d'Ouessant  assuraient  que  leurs  voisins  de 
l'île  Molène,  qui  s'en  défendaient  au  reste,  adressaient  à  leurs  saints 
l'oraison  suivante  : 

Ilroun  Varia-Molenez 

Digassit  pense  d'arn  enez, 

Ha  c'hoiii,  aotrou  ;ant  Renan. 

Na  zigassit  ket  evit  unan. 

Digassit  evit  daou  pe  tri, 

Evit  m'hen  devezo  lod  peb-hini. 

Madame  Marie  de  Molène  —  .\  mon  île  envoyez  naufrage,  — Et  vous, 
monsieur  saint  Renan  —  N'en  envoyez  pas  un  seulement  —  Envoyez-en 
deux,  trois,  plutôt,  —  Pour  que  chacun  en  ait  un  morceau  ^.  D'après  une 

1.  Paul  Sébillol.  Le  Folk-Lore  des  pêcheurs,  p.  21-34. 

2.  F.-M.  Luzel.  Contes  de  Basse-Bretagne,  l.  I.  p.  76. 

3.  Chéruel.  Dictionnaire  des  Institutions  de  la  France. 

4.  Cambrj'.  Voyage  dans  le  Finistère,  p.  276;  Alex.  Bouët.  Breiz-lzel.  t.  11,  p. 
40,  33,  38. 

o.  L.-F.  Sauvé.  Lavarou-Koz.  p.  138. 


LES    PILLEURS    DE    MEl{  143 

tradition  du  pays  de  la  Ilagiie  (Manclie),  on  disait  autrefois  des  messes 
à  gravcK/e  (naufrage)  dans  plusieurs  églises  de  la  région  '.  Boucher  de 
Perthes  rapporte  que  dans  le  nord  du  Finistère,  vers  1820,  des  gens 
faisaient  célébrer  une  messe  pour  que  l'année  fût  heureuse  en  nau- 
frages, et  qu'on  les  avait  vus  parcourir  processionnellement  le  rivage 
en  chantant  les  litanies  pour  ohtenir  la  même  faveur '-.  Une  légende 
des  environs  de  Penmarc'h  présente  un  curieux  amalgame  de  supersti- 
tions antiques  et  d'observances  chrétiennes.  La  grotte  de  Philopen  fut 
habitée  par  une  sorcière  qui  y  vivait  avec  un  bouc  ;  elle  était  censée 
par  ses  pratiques  mystérieuses  amener  les  tempêtes  et  attirer  les 
navires  en  vue  de  la  côte.  Les  vieillards  prétendent  que  les  pilleurs 
d'épaves  se  réunissaient  dans  sa  grotte,  et  qu'après  avoir  récité  cer- 
taines formules,  on  y  allumait  un  cierge  de  cire  jaune  qu'on  laissait 
consumer  à  moitié  et  qu'on  portait  ensuite  devant  la  statue  de  saint 
Guénolé  pour  se  rendre  favorable  ce   patron  de  lacôte^ 

Les  pilleurs  de  mer  ne  se  bornaient  pas  à  former  des  vœux  ;  ils  atti- 
raient les  navires  à  leur  perte  par  des  feux  trompeurs,  et  cette  crimi- 
nelle pratique  a  été  en  usage  non  seulement  au  moyen  âge,  mais  à  des 
époques  assez  voisines  de  la  nôtre.  La  côte  bretonne,  et  surtout  celle 
de  l'extrémité  du  Finistère,  avait  plus  mauvaise  réputation  que  les 
autres.  Un  voyageur  disait  en  I036:rislede  Sain  ou  de  Sizun  est  à 
présent  habitée  de  gens  sauvages  qui  courent  sus  aux  naufragans, 
vivans  de  leurs  débris  et  allumans  des  feux  en  leur  isle,  en  des  lieux 
de  péril  pour  faire  faire  naufrage  ans  passans  le  raz,  ainsi  que  Nauplius 
feit  jadis  aux  Grecs  passans  le  Caphanée  '\  En  Normandie  et  surtout  en 
Basse-Bretagne,  on  suspendait  une  lumière  entre  les  deux  cornes  d'une 
vache,  puis  la  bète  était  entravée  dans  son  allure  par  une  longe  nouée 
à  une  corde  et  à  sa  jambe,  ce  qui  l'obligeait,  lorsqu'on  la  promenait 
sur  les  falaises  ou  sur  la  dune,  à  baisser  obliquement  la  tête  à  chaque 
pas.  Sur  les  côtes  de  la  Saiutonge,  et  principalement  à  l'île  d'Oléron, 
celui  qui  faisait  tanguer  l'âne,  après  avoir  mis  en-dessous  de  ses  vête- 
ments, pour  s'assurer  la  chance,  une  ceinture  de  fougère  mâle  cueillie 
à  la  Saint-Jean,  attachait  au  cou  d'un  baudet,  dont  les  pieds  étaient 
légèrement  enfargés  à  l'aide  d'une  corde,  une  lanterne  allumée,  et  l'ani- 
mal, conduit  sur  le  rivage,  faisait  osciller  la  lumière  qui,  de  loin,  sem- 
blait être  à  bord  d'un  vaisseau.  Les  matelots  qui,  après  le  naufrage, 
arrivaient  à  terre,  étaient  pris,  dépouillés,  massacrés  ou  précipités  dans 

1.  Jean  Fleary.  Dict.  du  patois  de  la  Hcigiie. 

2.  Bouclier  de  Fertiles.  Chants  armoricains,  1831,  in-12.  p.  83,  n.,  une  scène  de 
pillage  y  est  décrite  avec  des  détails  qui  sont  rapportés  d'après  nature. 

3.  G.  P.  de  ttilaiougi.  Les  liif/ottdens,  p.  491. 

i.  Dubuisson-Aubenay.  Itinéraire  de  Bretagne  en  1636^  p.  112. 


444  LE    BOHD    DE    L  EAU 

Ifis  tlots,  et  les  débris  des  navires  étaient  emportés  par  les  riverains  '. 
Au  xviii"  siècle,  les  gens  d'Equihen  allumaient  des  feux  pour  attirer  les 
vaisseaux  sur  les  rochers,  et  quand  ils  s'y  étaient  brisés,  ils  s'abattaient 
dessus  comme  des  oiseaux  de  proie-. 

Sur  plusieurs  points  de  la  côte  de  Bretagne,  on  raconte  que  ces  feux 
trompeurs  furent  cause  de  la  perte  de  marins  du  pays,  et  que  des 
mères,  coupables  de  les  avoir  attirés  par  ces  lumières,  virent  les  tlots 
rejeter  sur  la  grève  le  cadavre  de  leur  enfant.  Il  y  en  a  une  que  l'on 
voit  parfois  errer  sur  les  sables,  armée  de  son  croc  à  naufrages,  et  l'on 
dit  que  c'est  la  pilleuse  de  mer  qui  cherche  dans  le  sable  le  corps  de 
son  fds^ 

A  l'Ile  de  Sein  a  longtemps  existé  la  pratique  suivante  :  Souvent,  pai 
nuit  sombre,  un  bateau,  équipage  doublé,  quittait  furtivement  le  port. 
Il  jetait  deux  hommes  à  la  pointe  sud  de  l'île.  Ceux-ci  passaient  la  nuit  à 
crier  :  «  Holà  I  Hoù  !  Hoû  !  Ah  !  »  Les  habitants,  effrayés,  prenaient  ces 
cris  pour  les  plaintes  des  noyés  ;  ils  se  renfermaient  dans  leurs  maisons 
et  n'osaient  bouger.  Pendant  ce  temps  la  barque,  se  guidant  sur  les 
bruits  différents  que  rendent  les  roches  frappées  par  la  lame,  force  des 
avirons  et  gagne  le  Raz-de-Sein.  Malheur  an  navire,  lourdement  chargé, 
qui  se  serait  trouvé  sur  sa  route!  Avant  le  jour,  la  barque,  après 
avoir  repris  ses  deux  hommes,  rentrait  au  port  aussi  mystérieusement 
qu'elle  en  était  sortie  ". 

On  disait  au  commencement  du  XIX""  siècle,  que  les  habitants  du 
littoral  des  Landes,  à  la  vue  d'un  bateau  naufragé,  se  ralliaient  au  cri 
de  :  Avarech  !  Avarech  °  1  pour  aller  le  piller,  comme  ceux  de  la  C(jte  du 
Finistère  à  celui  de  Pense  so  en  od  !  Epaves  à  la  cijte  .'  Autrefois  les 
riverains  formaient  une  sorte  de  syndicat.  Des  vigies  surveillaient  la  rive, 
à  tour  de  rùle.  Après  le  pillage,  part  égale  -.  celle  des  absents  était  scru- 
puleusement réservée  ^  Suivant  une  sorte  de  proverbe  breton,  lorsque 
le  vent  amenait  un  désastre  à  la  cote  les  riverains  faisaient  plier  leurs 
épaules  sous  le  faix,  dussent-ils  pour  cela  aller  à  la  potence,  et  le 
sobriquet  des  gens  de  Guisseny  était  Potret  ar  clnll-krok.  joueurs  de 
perche  à  crochet  ". 

Quelques  récits  des  lies  normandes  parlent  aussi  d'actes  de  cruauté  ou 
de  pillage  accomplis  sur  leurs  rives.  A  Aurigny  un  navire  espagnol  fut 

1.  Abbé  J. -M.  Noguès.  Mœurs  d'autrefois  en  Saintonge,  p.  148. 

2.  E.   Deseille.  Glossaire  des  matelots  boulonnais,  p.  24. 

3.  Du  Laurens  de  la  Barre.  Nouveau.r  fantômes  bretons,  p.  123-6.  Veillées  de 
l'Armor,  p.  52. 

4.  H.  Le  Carguet  in  Revue  des  Trad.  pop.  t.  VI,  p.  634. 

5.  Du  Cayla,  in  Mém.  de  l'Académie  celtique,  t.  IV.  p.  79. 

6.  H.  l.e  Carguet,  1.  c.p.  632. 

7.  L.  F.  Sauvé.  Lavarou-Koz.  p.  153. 


LES    PILLEUHS    DE    MEU  i4o 

jetéàlacôte  au  XVP  siècle; les  pêcheurs  recueillirent  dans  leurs  bateaux 
les  naufragés,  parmi  lesquels  se  trouvaient  des  dr  mes  couvertesde  riches 
parures  ;  mais  suivant  la  tradition,  ils  furent  tentés  par  les  joyaux 
qu'elles  portaient,  et,  après  les  avoir  volées,  ils  les  rejetèrent,  une  à 
une,  dans  les  flots'.  On  raconte  à  Guernesey,  qu'un  noyé,  dépouillé  par 
un  homme,  qui  l'avait  ensuite  abandonné  sur  le  rivage  sans  lui  donner 
la  sépulture,  courroucé  de  cette  action  inhumaine,  lui  apparut  dans 
sa  demeure  :  Un  pêcheur  qui  avait  été  à  marée  basse  visiter  ses  fdets 
vit  sur  le  sable  un  cadavre  richement  habillé  et  dont  les  vêtements 
avaient  des  galons  d"or.  Sa  cupidité  fut  excitée  et  il  fouilla  ses  poches, 
y  prit  une  bourse  contenant  une  forte  somme,  et  retourna  chez  lui, 
pensant  que  la  prochaine  marée  emporterait  le  cadavre.  Mais  h  son 
retour  à  la  maison,  il  vit  le  noyé  assis  auprès  du  feu  et  le  regardant 
d'un  air  de  reproche.  Sa  femme,  pour  qui  le  fanti^me  était  invisible, 
s'étanl  aperçue  de  son  trouble,  lui  lit  avouer  ce  qu'il  avait  fait.  Elle 
lui  reprocha  sa  conduite  inhumaino,  et  s'agenouilla,  priant  Dieu 
de  lui  pardonner  ce  péché,  puis  elle  alla  à  la  grève  avec  sou  mari,  ils 
tirèrent  le  cadavre  sur  le  rivage  et  le  mirent  en  terre.  Quand  ils 
revinrent  à  la  maison,  le  fantôme  avait  disparu  et  il  ne  le  revirent  plus 
jamais  -. 

Le  souvenir  des  époques  assez  peu  éloignées  de  nous,  où  Ion 
dépouillait  les  cadavres  des  noyés  subsiste  encore  sur  plusieurs  points 
du  littoral  breton  ;  maison  ne  raconte  pas  volontiers  les  gestes  des 
pilleurs.  Dans  la  baie  d'Audierne,  avant  de  touchf^r  à  quoi  que  ce  soit 
d'un  corps  trouvé  à  la  côte,  on  lui  faisait  sur  le  front  un  signe  mysté- 
rieux, qui  peut-être  était  un  signe  de  croix  ;  suivant  un  récit  des  Côtes- 
du-iNord,  une  femme  qui,  près  du  cap  Fréhel,  allait,  seule  du  pays, 
sur  la  grève  après  les  naufrages,  s'écriait  cpiand  elle  se  trouvait  en 
présence  d'un  cadavre  :  «  Ton  âme  à  Dieu,  cl  ,ï  mol  ta  dépouille  !  »  ce 
qui  a  l'air  d "une  formule  traditionnelle  ;  au  Cap  Sizun,  une  femme  en 
retournant  un  noyé,  disait  : 

Tomrnic  beo  : 

Nevez  maro  ! 

Chapennic  vad  da  ma  dén! 

Chaleur  de  vivant  —  nouvellement  mort  —  bon  paletot  pour  mon 
homm.e  !  C'est  ce  qu'entendit  le  mari  de  celle-ci,  qui  voulant  la  désha- 
bituer d'aller  courir  la  nuit  sur  les  sables,  s'était  couché,  ayant  à  côté 


1.  Louisa  Lane  Clarke.  Folk-l.ore  of  Guemsi'ij,  p.  108. 

2.  Edgar  Mac  Culloch.  Guernsey  Folk-Lore,  p.  283-284. 

10 


146  tES    GROTTES    MARINES 

de  lui  une  trique  dont  il  la  frappa  à  coups  redoublés  quand  elle  se 
pencha  vers  lui  ;  au  cap  Fréhel,  un  marin  s'étendit  aussi  près  d'un 
paquet  de  varechs,  et  donna  un  vigoureux  soufïlet  à  une  vieille  qui 
s'approchait  de  lui,  croyant  avoir  affaire  à  un  noyé  K 

i.  H.  Le  Garguet,  io  Remte  des  Trad.  pop.,  t.  VI,  p.  653  ;  Paul  Sébillot,  ibid., 
XV,  p.  601-602. 


CHAPITRE  VII 


LES  NAVIRES  LÉGENDAIRES 


Les  navires  surnaturels  figurent  dans  les  récits  de  bord  de  toutes  les 
marines  ;  mais  les  conteurs  les  font  évoluer  presque  toujours  loin  de 
la  terre,  en  plein  Océan,  où  Ton  ne  voit  que  le  ciel  et  l'eau.  Le  Volti- 
geur hollandais^  qui  a  des  formes  anciennes  et  présente  une  foule  de 
particularités  effrayantes  ou  bizarres,  ne  se  montre  qu'au  large,  et 
surtout  sous  les  latitudes  chaudes  ou  brumeuses,  et  le  Grand-Chasse 
Foudre,  le  Gargantua  des  vaisseaux,  que  plusieurs  veillées  ne  suffisent 
pas  à  décrire,  navigue  ordinairement  sur  des  mers  lointaines  et  indé- 
terminées. Cependant  les  matelots  du  Var  racontaient  qu'un  navire  de 
cette  espèce  géante  avait  jadis  fréquenté  leurs  côtes.  Il  s'appelait  la 
Patte- Luzerne,  et  il  était  tellement  grand  que,  lorsqu'il  partait  de  Tou- 
lon, son  arrière  débouchait  à  peine  de  la  rade,  alors  que  son  beaupré 
sortait  du  détroit  de  Gibraltar'.  Les  conteurs  font  maintenant  sans 
grande  conviction  ces  récits  du  gaillard  d'avant^,  même  lorsqu'il  s'agit 
du  vaisseau-fantôme,  si  redouté  des  marins  d'autrefois.  Cependant  il  y 
a  quelques  années,  des  pécheurs  du  littoral  de  la  Manche  croyaient 
encore  à  l'apparition,  à  peu  de  distance  de  la  côte,  d'un  bateau  fantas- 
tique et  funeste  aux  marins  ;  certains  disaient  avoir  aperçu,  la  nuit,  le 
Navire  errant,  que  l'on  reconnaissait  ù  ses  feux,  qui  étaient  rouges 
comme  du  sang  et  éclairaient  à  une  grande  distance;  mais  il  ne  faisait 
que  sortir  de  l'eau  pour  s'y  réengloutir  aussitôt;  il  a  été  cause  de  bien 
des  malheurs;  mais  depuis  qu'un  prêtre  l'a  exorcisé,  il  ne  peut  nuire 
à  personne  et  ne  reparaît  plus.  C'était  autrefois  un  brick  de  deux  cents 
tonneaux,  armé  en  guerre,  monté  par  des  pirates,  et  commandé  par 
le  capitaine  Noir,  qui  était,  disait-on,  un  mnlouin.  Grâce  à  la  protec- 
tion du  diable^  il  ne  pouvait  être  détruit  que  par  la  pierre  du  mal- 
heur, Or  un  jour  qu'il  se  battait  contre  un  navire  de  guerre  fran- 
çais, un  matelot  qui  avait  dans  sa  blague  une  pienc  étrange  ramassée 
sur  les  rochers,  eut  l'idée  de  la  jeter  à  la  mer,  comme  c'est  l'usage 

1.  Paul  Sénéquier,  in  Bev.  des  Trad.  pop.,  t.  XII,  p.  390. 


448  LES    NAVIRES    LÉGENDAIRES 

quand  un  marin  veut  affirmer  qu'il  ne  retournera  pas  de  sitôt  dans  un 
endroit  ;  elle  tomba  sur  le  pont  du  navire  forban,  qui  s'engloutit  dans 
les  flots  ;  il  reparut  quelques  instan  ts  après  et  le  capitaine,  debout  sur  le 
pont,  prit  la  parole  pour  dire  qu'il  venait  de  comparaître  devant  Dieu, 
qui  l'avait  condamné  it  errer  sur  toutes  les  mers  jusqu'au  jugement 
dernier,  mais  qu'il  ferai!  aux  marins  tout  le  mal  possible  '. 


§  1  .  LES    BATEAUX    DES    MORTS 

Des  traditions,  presque  toutes  recueillies  en  Bretagne,  parlent  de 
navires  qui  apparaissent  dans  le  voisinage  de  nos  côtes,  et  y  jouent  un 
rôle  en  rapport  avec  d'antiques  croyances,  beaucoup  moins  eiïacées 
qu'on  ne  serait  porté  à  le  penser.  La  légende  du  bateau  des  morts  est 
l'une  des  premières  qui  aient  été  constatées  sur  notre  littoral  :  elle  y 
existait  sans  doute  bien  avant  la  conquête  romaine,  et  au  VI^  siè- 
cle Procope  la  rapportait  en  ces  termes  :  Les  pécheurs  et  les  autres 
habitants  de  la  Gaule  qui  sont  en  face  de  l'île  de  Bretagne,  sont  char- 
gés d'y  passer  les  âmes,  et  pour  cela  exempts  de  tributs.  Au  milieu 
de  la  nuit,  ils  entendent  frapper  à  leur  porte;  ils  se  lèvent  et  trou- 
vent sur  le  rivage  des  barques  étrangères  où  ils  ne  voient  personne, 
et  qui  pourtant  semblent  si  chargées  qu'elles  paraissent  sur  le 
point  de  sombrer  et  s'élèvent  d'un  pouce  à  peine  au-dessus  des  eaux; 
une  heure  suffit  pour  ce  trajet,  quoique,  avec  leurs  propres  bateaux,  ils 
puissent  difficilement  le  faire  dans  l'espace  d'une  nuit^.  Ce  navire  des 
morts  n'a  pas  disparu  de  la  tradition  contemporaine,  et  de  1830  à  nos 
jours,  on  le  voit  figurer  dans  plusieurs  récits,  recueillis  sur  divers  points 
delà  Bretagne.  Celui  de  Souvestre  (1836)  est  le  plus  ancien,  mais  non 
le  plus  probant.  Il  ressemble  tellement  dans  sa  première  partie  à  la 
version  de  l'historien  grec,  que  l'on  peut  se  demander,  connaissant  les 
procédés  de  l'auteur,  s'il  n'en  est  pas  une  sorte  de  paraphrase,  plutôt 
que  la  transcription  exacte  de  ce  qui  se  racontait  alors  sur  le  littoral  du 
Morbihan  :  Près  de  Saint-Gildas,  les  pêcheurs  de  mauvaise  vie,  et  qui  se 
soucient  peu  du  salut  de  leur  âme,  sont  quelquefois  réveillés  la  nuit  par 
trois  coups  que  frappe  à  leur  porte  une  main  invisible.  Alors  ils  se 
lèvent,  poussés  par  une  volonté  surnaturelle.  Ils  se  rendent  au  rivage, 
où  ils  trouvent  de  longs  bateaux  noirs  qui  semblent  vides,  et  qui  pour- 
tant enfoncent  dans  la  mer  jusqu'au  niveau  de  la  vague.  Dès  qu'ils  y 
sont  entrés,  une  grande  voile  blanche  se  hisse  seule  au  haut  du  mât  et 

i.  F.  Marquer,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVII,  p.  475-478. 
2.  Guerre  des  Goths,  I.  IV,  c.  20. 


LES    BATEAUX    DES    MORTS  149 

la  barque  quitte  le  port,  comme  emportée  par  un  courant  rapide.  On 
ajoute  que  ces  bateaux  chargés  d'àmcs  maudites,  ne  reparaissent  plus 
au  rivage,  et  que  le  pécheur  est  condamné  à  errer  avec  elles  à  travers 
les  océans,  jusqu'au  jour  du  jugement'.  D'après  C.  d'Amezeuil,  ce  bateau 
doit,  jusqu'à  la  fin  des  siècles,  aller  de  plages  en  plages,  d'îles  en  îles, 
à  la  recherche  des  corps  des  marins  pour  les  ramener  au  hameau  qui 
les  a  vus  naître"^  La  mention  de  l'île  où  les  morts  sont  transportés,  net- 
tement indiquée  par  Procope,  a  disparu  do  ces  récits,  mais  elle  subsiste, 
à  un  état  plus  vague,  dans  une  légende  du  nord  de  la  Bretagne  où 
figure  aussi  la  navigation  errante  des  bateaux  mystérieux  :  on  croit 
dans  le  pays  de  Tréguier  qu'il  y  a  des  barques  qui  portent  lésâmes  des 
morts,  et  surtout  celles  des  noyés,  à  des  îles  qu'on  ne  connaît  pas,  et 
que  personne  n'a  jamais  vues  ;  mais  qui  n'en  existent  pas  moins  et  qui 
se  montreront  à  la  fin  du  monde.  Les  soirs  d'été,  quand  le  vent  se  tait 
et  que  la  mer  est  calme,  on  entend  gémir  les  rames  et  l'on  voit  des 
ombres  blanches  voltiger  autour  des  bateaux  noirs.  Si  quelqu'un  tente 
de  suivre  en  mer  les  barques  qui  portent  les  âmes  des  morts,  il  est 
obligé  de  les  accompagner  jusqu'à  la  consommation  des  siècles^ 

Bien  que  la  légende  qui  suit,  intercalée  dans  une  scène  de  sorcellerie, 
soit  contaminée,  elle  semble  pourtant  apparentée  au  récit  de  Procope 
et  à  ses  divers  parallèles.  A  Noirmoutier,  après  le  sabbat  des  sorciers  à 
la  pointe  de  Devin,  dès  que  le  jour  commençait  à  paraître,  on  voyait 
une  barque  mystérieuse  où  l'on  n'apercevait  personne.  Une  voix  en 
sortait  et  criait:  «  Embarque,  embarque,  allons  en  Galloway!  »  et  le 
navire  paraissait  tellement  chargé  qu'il  semblait  près  de  sombrer.  Les 
paysans  disent  que  ce  pays  de  Galloway,  ou  Gallouays  est  la  Galilée,  ou 
mieux  la  Judée  où  les  morts  seront  jugés^ 

La  croyance  au  navire  des  morts  se  retrouve  aussi,  sous  des  formes 
variées,  et  pas  toujours  précises,  dans  plusieurs  autres  récits  :  Les  Bolbi- 
guéandets  du  Morbihan,  qui  sont  des  espèces  de  lutins,  forcent  des 
voyageurs  à  entrer  dans  une  barque  noire,  où  se  pressent  des  fantômes. 
Quand  elle  est  chargée,  elle  part  avec  la  rapidité  d'une  flèche  pour  une 
île  inconnue.  Les  âmes  s'envolent,  la  barque  repart,  le  conducteur 
tombe  dans  un  sommeil  profond,  et,  le  lendemain  se  retrouve  endormi  à 
terre  ^  Sur  les  côtes  du  Finistère,  la  Barque  des  Morts,  Lestr  an  Anaon, 
vogue  la  nuit,    chargée  à  couler  bas,  et  ses  passagers,  à  qui  les  hèle, 


1.  E.  Souvestre.  Les  derniers  Bretons,  t.  I,  p.  118. 

2.  C.  d'Amezeuil.  Légendes  bretonnes,  p.  264. 

3.  Paul  Sèbillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  355. 

4.  D'  Viaud  Grand-Marais.  Guide  du  voyageur  à  Noirmoutier,  p.  146. 

5.  Musée  des  Familles,  t.  IV,  p.  335. 


150  LES    NAVIRES    LÉGENDAIRES 

ne  répondent  que  par  des  amen' .  On  ne  dit  pas  quelle  est  sa  destination, 
ni  par  qui  elle  est  conduite.  A  A.udierne  on  est  mieux  renseigné,  au 
moins  quant  au  capitaine  d'un  bateau  qui  s'y  montre  de  temps  en 
temps  ;  il  est  rempli  de  lumières  et  l'on  n'aperçoit  personne  à  bord  ; 
d'autres  fois  on  entend  seulement  des  bruits  daviron,  des  commande- 
mentsd'étarquer  les  voiles,  mais  on  ne  voit  rien.  C'est  le  Bag-noz  (bateau 
de  nuitqui  fait, sur  mer,rol{ice  que  le  Carrik  Aitkou^\e  Chariot  des  morts, 
fait  sur  terre. Il  est  commandé  par  le  premier  mort  de  l'année.  Une  dame 
d'Âudierne  qui  perdit  son  mari  du  choléra,  le  1''' janvier  1886,  n'avait 
plus  d'autre  nom  que  An  Itronn  Ankou,  la  Femme  du  Trépas.  Lorsque 
ce  bateau  est  commandé  par  un  vieillard,  il  y  aura,  dans  l'année,  mor- 
talité sur  les  enfants  ;  si  le  capitaine  est  un  enfant,  ce  sont  les  vieil- 
lards qui  mourront  ^  A  l'île  de  Sein,  l'homme  de  barre  du  Bag-Noz  est 
le  dernier  noyé  de  rannée.  Une  femme  dont  le  mari  avait  disparu 
en  mer  sans  que  son  corps  eût  été  retrouvé,  l'aperçut  (jui  tenait  la 
barre,  un  jour  que  le  Bcvj-Xoz  passait  tout  près  d'une  des  pointes  de 
l'île.  Ce  bateau  se  montre  quand  quelque  sinistre  doit  se  produire  aux 
environs  ;  il  apparaît  sous  une  furme  assez  indécise  à  la  tombée  de  la 
nuit  ;  son  équipage  pousse  des  cris  à  fendre  l'âme  ;  mais  sitôt  que  l'on 
veut  s'en  approcher,  la  vision  disparaît.  \jn  marin  parvint  cependant  à 
le  serrer,  une  nuit,  d'assez  près  pour  voir  qu'il  n'y  avait  personne  à 
bord,  que  l'homme  de  barre  ;  sitôt  qu'il  lui  eut  parlé,  le  bateau  dispa- 
rut. Si  le  pilote  avait  dit  :  Requiescant  in  pace,  il  aurait  sauvé  toute  la 
batelée  de  morts  ^ 

Une  gracieuse  légende  que  l'on  n'a  jusqu'ici  rencontrée  que  dans  le 
pays  de  Tréguier,  suppose  qu'en  certaines  circonstances,  uu  bateau  se 
présente  spécialement  pour  prendre  une  seule  âme,  et  non,  comme 
d'habitude,  tout  un  groupe  de  défunts.  Lorsqu'un  enfant  qui  n'a  point 
encore  péché  est  sur  le  point  de  mourir,  une  petite  barque  blanche 
remonte  le  Trieux,  sans  que  l'on  voie  personne  à  bord  :  elle  est 
conduite  par  des  anges  qui  viennent  chercher  l'âme  de  l'innocent".  Sur 
le  littoral  de  la  Vendée,  on  connaissait  aussi  un  bateau  qui,  bien  qu'on 
ne  le  dise  pas  expressément,  semble  en  relation  avec  les  morts.  On 
raconte  au  port  de  la  Claye  que,  jadis,  on  entendait  un  bruit  de  rames 
et  de  soupirs  sur  la  rivière  du  Lay.  Une  barque  mystérieuse  remontait 
jusqu'à  Morteville,  puis  redescendait  vers  la  mer  avec  la  marée ^ 

Les  légendes  bretonnes  connaissent  une  sorte  de  navire-enfer,  qui 
C(,)mme  le  Voltigeur  hollandais ^  navigue  sans  repos  et  est  monté  par  un 

1.  Cumiu.  de  feu  L  -F.  Sauvé. 

2.  IL  Le  Carguet,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  VL  p.  6o5. 

3.  A.  Le  Braz.  La  Légende  de  la  Mort,  t.  If,  p.  21-28. 

4.  Gomm.  de  M^ie  Lucie  de  V.-IL 

5.  B.  Fillon  et  0.  de  Rocljebrune.  Poitou  et  Vendée,  art.  St-Cyr   en    Talmondois. 


LES    NAVIKES    ENFERS    OU    PAHADIS  \^\ 

équipage  de  damnés,  composé  de  tous  les  «  faillis  »  matelots,  des  co- 
quins morts  sous  la  garcetto  |)0ur  vol  à  bord,  des  lâches  qui  se  sont 
cachés  pendant  les  combats'.  A  l'île  d'Arz,  à  l'île  aux  Moines  et  dans 
quelques  autres  localités  du  Morbihan,  il  est  assez  souvent  parlé  devais- 
seaux  de  haut-bord  montés  parties  hommes  et  par  des  chiens  de  taille 
gigantesque.  Ces  hommes  sont,  paraît-il,  des  réprouvés  dont  la  vie  a  été 
souillée  par  des  crimes;  les  chiens  sont  des  démons  préposés  à  leur 
garde  et  qui  leur  font  endurer  mille  tortures.  Sans  cesse  les  vaisseaux 
maudits  sillonnent  les  Oots,  passant  d'une  mer  dans  l'autre  sans  entrer 
dans  aucun  port,  sans  jeter  l'ancre  jamais,  et  il  en  sera  ainsi  jusqu'à  la 
fin  du  monde.  11  ne  faudrait  pas  qu'un  navire  se  laissât  aborder  par 
eux  :  l'équipage  serait  enlevé  en  un  tour  de  main  et  disparaîtrait  sans 
laisser  de  traces.  Les  commandements  â  bord  des  vaisseaux  maudits 
se  font  au  moyen  de  conques  marines  dont  le  bruit  strident  s'entend 
à  plusieurs  milles  de  distance.  Il  est  donc  facile  de  ne  pas  se  laisser 
surprendre.  On  n'a  d'ailleurs  rien  à  craindre  si,  à  la  première  alerte, 
on  se  hâte  d'enionnerVAve  maris  stella  et  de  se  recommander  aux  saints 
du  pays,  principalement  à  sainte  Anne  d'Auray^ 

D'après  un  récit  qui  figure  dans  un  recueil  de  nouvelles,  mais  que 
l'auteur  tenait  d'un  matelot  breton,  son  parent,  d'étranges  bateaux 
accueillaient  parfois  à  leur  bord  les  vieux  marins,  qui  ne  semblaient 
pas  du  reste  fâchés  de  s'y  embarquer.  On  disait  autrefois  sur  la  côte  de 
Morlaix  que  les  navires  perdus  s'en  revenaient  courir  des  bordées  avec 
leurs  équipages  de  trépassés,  et  qu'ils  prenaient  souvent  à  contre-bord 
les  bateaux  qui  étaient  à  la  cape.  Ces  bateaux  ont  grandi,  si  bien  qu'un 
petit  caboteur  est  au  bout  de  quelques  années  de  la  taille  d'une  forte 
goélette.  Un  vieux  marin  racontait  qu'il  faisait  partie  de  l'équipage 
d'un  brick  qui  s'était  défoncé  sur  la  chaussée  de  Sein,  et  que  seul  il 
avait  survécu,  ayant  été  jeté,  il  ne  savait  trop  comment,  sur  la  grève. 
11  disait  que  depuis,  il  avait  plusieurs  fois  rencontré  son  brick  dans  ses 
voyages  lointains,  mais  qu'à  chaque  fois  il  l'avait  trouvé  plus  grand. 
Quand  je  le  reverrai,  ajoutait-il,  ce  sera  un  vaisseau  à  trois  ponts,  et 
au  lieu  de  mourir  dans  mon  lit,  je  naviguerai  pendant  l'éternité*. 

Suivant  des  croyances  constatées  dans  un  assez  grand  nombre  de 
pays,  les  âmes,  une  fois  séparées  du  corps,  ne  peuvent  franchir  un 
cours  d'eau,    sans  l'aide   d'une   barque   ou  d'un   pont.    C'est  pour  le 

1.  A.  Jal.  Scènes  de  la  vie  marilime,  t.  11,  p.  95. 

2.  L.-F.  Sauvé,  in  Mélusuie,  t.  11,  coi.  137. 

3.  Félix  Frank.  La  Danse  des  fous.  Paris,  188ï,  in-18,  p.  215-220. 

Le  Grand  Chasse-Foudre  est  parfois  considéré  comme  une  espèce  de  Paradis  à 
l'usage  des  bons  matelots,  qui  y  ont  tout  à  souhait;  c'est  la  contre-partie  du  Vol- 
tigeur hol.andais  (A.  Jal.  Scènes  de  la  vie  maritime,  t.  II,  p.  97). 


J52  LES    KAVJrtES    LÉGENDAIRES 

salaire  du  l)aleli('r  que  même  en  France,  à  des  époques  récentes,  on 
plaçait  une  pièce  de  monnaie  dans  la  main  du  défunt '.  D'ordinaire, 
l'endroit  011  a  lieu  rembarquement,  individuel,  et  le  plus  souvent  collectif, 
nest  pas  désigné  ;  mais  en  Haute-Bretagne,  on  connaissait  au  milieu 
du  siècle  dernier,  dans  l'estuaire  de  l'Arguenon,  une  petite  anse  où  un 
bateau  abordait  assez  fréquemment  pour  remplir  un  rôle  analogue  à 
celui  de  la  barque  à  Caron  :  Les  vieilles  femmes  racontaient  encore,  il 
n'y  a  guère  plus  de  trente  ans,  qu'il  se  rendait  la  nuit  aux  ruines  du 
château  du  Guildo,et  (|u'il  y  prenait,  pour  les  passer  sur  la  rive  opposée, 
les  âmes  des  morts  qui  s'y  étaient  rassemblées  pour  l'attendre.  La 
conservation  de  cette  légende  tient  peut-être  à  cette  circonstance  que, 
depuis  un  tempsimmémorial,  il  y  avait,  un  peu  plus  bas  en  amont,  un 
bac  qui,  à  mer  haute,  transportait  les  voyageurs:  avant  la  Révolution, 
ce  privilège  appartenait  aux  moines  d'un  couvent  voisin,  et  jusqu'à  la 
construction  du  pont,  vers  1860,  le  service  a  toujours  fonctionné,  de 
nuit  comme  de  jour-. 

Des  traditions  analogues  existaient  probablement  ailleurs,  et  peut-être 
s'en  rattachait-il  une  à  un  petit  bras  de  mer,  sur  la  rivière  deTréguier, 
qu'on  appelait  le  Passage  d'Enfer..Dansles  premières  années  duXlX'^siè- 
cle,  on  y  embarquait  les  morts  de  la  commune  de  Plouguiel,  au  lieu  de 
les  porter  par  terreau  cimetière,  bien  que  le  trajet  fût  moins  long  par 
cette  dernière  voie  \  Tout  en  observant  un  usage  motivé  par  un  rite  tra- 
ditionnel, ou  par  l'état  des  chemins,  les  gens  de  cette  paroisse  pensaient 
peut-être  qu'en  mettant  une  étendue  d'eau  entre  eux  et  leurs  défunts, 
ceux-ci  nepourraient  plus  venir  lesimportunersousl'aspectdefantômes. 

Dans  plusieurs  récits  non  localisés,  iigure  un  batelier  qui  semble 
chargé  de  passer  les  gens  qui,  sans  être  morts,  ont  le  privilège  de  péné- 
trer dans  un  monde  merveilleux  séparé  de  celui  des  hommes  par  une 
étendue  d'eau.  11  est  assujetti  à  cette  tâche  jusqu'au  jour  où  sera  accom- 
plie une  condition  qu'il  ignore;  il  prie  le  voyageur  de  s'en  informer  et  de 
la  lui  dire  à  son  retour;  mais  comme  celui-ci  a  appris  que  le  passeur 
ne  sera  relevé  de  son  otfice  que  s'il  est  remplacé  par  quelqu'un,  il  ne 
lui  révèle  cette  particularité  qu'une  fois  débarqué  sur  l'autre  rivage, 
où  il  n'a  plus  à  craindre  d'être  forcé  de  prendre  la  place  de  ce  Caron 
malgré  lui.  Le  plus  habituelleriient  ce  bac  est  sur  une  rivière  ;  mais  dans 
un  conte  de  Basse-Bretagne,  il  Hotte  sur  un  bras  de  mer  analogue  à 
ceux  (|ui,  sur  les  rivagt'S  de  ce  pays,  s'enfoncent  assez  souvent  dans 
l'intérieur  des  terres  '. 

i.  Paul  Sébillot,  iu  Bev.  des  Trad.  pop.,  t.  XV,  P:  630  etsuiv. 

2.  Paul  Séljillot.  Lé(/endes  locales,  t.  1,  p.  38. 

3.  A.    Uaudoiii,  in  Académie  CeUique,  t.  II,  p.  141. 

4.  F.  M.  Luzel.  Coules  de  Dasie-Bretagne,  t.  1,  p.  103,  105. 


i 


LES    NAVIRES    DES    AMES    EN    PEINE  153 

La  croyance  aux  navires  qui  Iransporlenl  les  morts  n'a  guère  élé 
conslatée  jusqu'ici,  i^  deux  excf  plions  près,  et  encore  ne  siuil-elles  pas 
absolument  typicpu's,  (picsurdivcrs  |M»iiils  de  la  péninsule  armoricaine, 
où  on  la  retrouve  au  nord  coninu'  au  sud,  dans  le  pays  bi'elonnant  et 
dans  celui  de  lani^ue  française.  Mais  on  parle,  en  Normandie  comme 
en  Bretagne,  de  bateaux  (|ni  se  nionlrcnt  pour  rappeler  les  défunts  au 
souvenir  des  vivants  et  pour  réclamei-  des  prières.  Au  Pollet,  la  légende 
était  encore  assez  populaii-e  vers  18'(0  pour  être  l'acontée  de  plusieurs 
manières  :  Pi'esque  cliaque  année,  le  jour  des  Morts,  on  voit  apparaître 
au  bout  de  la  jetée  dt;  Dieppe  un  des  navires  qui  ont  péri  depuis  un 
an  ;  on  le  reconnaît  :  ce  sont  ses  voiles,  ses  cordages,  sa  mâture.  Le 
gardien  du  phare  lui  jette  la  di'onie,  l'équipage  la  saisit  et  l'altaclie  ;\ 
l'avant-pont,  suivant  l'usage".  Alors  le  gardien  de  crier  aux  gens  du 
port  «  Accourez!  veuves,  voici  vosniaris  ;  oi-[)helins,  voici  vos  pères!  » 
Et  les  femmes  accourent,  suivies  de  leurs  enfants  ;  tous  s'attellent  à 
la  drome  et  baient  le  bateau.  Bientôt  il  e.st  dans  le  bassin,  près  du 
quai  ;  chacun  reconnaît  ceux  qui  sont  à  bord  :  «  Bonjour,  mon  homme; 
bonjour,  mon  père  ;  bonjour,  Pierre,  Nicolas,  Grégoire  !  »  L'équipage 
ne  répond  pas.  «  Alors,  amenez  vos  voiles!  »  les  voiles  restent  tendues  : 
«  Venez  donc,  que  nous  vous  embrassions.  »  A  ces  mots  on  entend 
sonner  la  messe,  et  aussitôt  les  voiles,  le  bateau,  l'équipage,  tout  dispa- 
raît; les  femmes  et  les  enfants  des  naufragés  s'en  vont  à  l'église  en  pleu- 
rant. «  Payez  vos  dettes  »  murmure  autour  d'eux  la  foule  des  specta- 
teurs '.  D'après  une  autre  version  du  Polbd,  le  jour  des  Morts,  à  la  nuit 
tombante,  on  voyait  parfois  s'approcher  du  bout  de  la  jeti'-e  un  bateau 
que  l'on  prendrait  pour  un  bateau  du  port.  Le  maître  lialeur,  trompé 
par  l'apparence,  s'apprêtait  à  jeter  la  drome  ;  mais  lorscju'il  étendait  tes 
bras,  le  bateau  s'évanouissait,  et  l'on  entendait  par  les  airs  des  voix 
plaintives;  c'étaient  celles  des  hommes  du  Pollel  qui,  dans  le  cours  de 
l'année,  étaient  morts  à  la  mer,  loin  des  yeux  de  leui's  |)arents  et  sans 
sépulture  ^ 

Une  barque,  montée  aussi  par  des  âmes  en  peine  faute  de  prières, 
apparut  à  deux  marins  dont  le  bateau,  surpris  par  la  marée,  s'était 
échoué  dans  la  rivière  de  Quimper.  Ils  s'étaient  roulés  dans  leur  voile 
et  allaient  s'endormir  en  attendant  le  retour  du  tlux,  q  land  ils  furent 
hélés  à  plusieurs  reprises  par  une  voix  forte  qui  leur  demandait,  en  les 
appelant  par  leur  nom,  d'aller  chercher  des  gens  embarrassés.  A  la  fin 
ils  regardèrent  dans  la  direction  de  la  voix  et  virent  que  le  fond  de  la 

1.  L.  Vitet.  Histoire  de  Dieppe,  p,  381;  A.  Bosquet.  La  Normandie  romanesque, 
p.  277,  a  paraphrasé  le  récit  de  Vitet  en  y  ajoutant  des  détails  qu'elle  semble  avoir 
empruntés  à  Stioberl,  Excursions  in  Normandy,  t.  I,  p.  215, 

2.  L.  Vitet.  1.  c.  p.  382. 


154  LES    NAVIRES    LÉGENDAIRES 

baie  venait  de  s'éclairer  subitement  d'une  lumière  qui  semblait  sortir 
des  eaux  ;  dans  cette  lumière  se  profilait  une  barque  où  cinq  hommes, 
pareillement  yètus  de  cirés  blancs  parsemés  de  larmes  noires,  se 
tenaient  debout,  les  bras  tendus.  L'un  des  marins, pensant  que  c'étaient 
des  âmes  en  détresse,  leur  cria  qu'ils  étaient  échoués,  mais  qu'ils 
étaient  prêts  à  faire  ce  qu'ils  pourraient  pour  eux.  Alors  les  cinq  fan- 
tômes s'assirent  chacun  à  leur  banc  et  se  mirent  à  ramer  ;  mais  comme 
ils  ramaient  tous  du  même  côté,  le  bateau,  au  lieu  d'avancer^  virait 
sur  place.  Les  deux  marins,  avec  de  l'eau  à  mi-jambe,  se  dirigèrent  vers 
Id  barque  blanche  ;  mais  quand  ils  furent  tout  proche  elle  sombra 
soudain  et  la  lumière  de  la  baie  disparut.  A  la  place  où  étaient  les 
quatre  rameurs  s'allumèrent  quatre  cierges,  et  le  cinquième  fantôme, 
celui  qui  tenait  tout-à-l'heure  le  gouvernail,  avait  encore  la  tête  et  les 
épaules  au-dessus  de  l'eau.  L'un  des  matelots  lui  ayant  demandé  s'il 
était  de  Dieu  ou  du  diable,  l'homme  lui  répondit:  «  Nous  sommes  ici 
cinq  âmes  qui  attendons  le  passage  d'un  homme  de  bonne  volonté  »;  et 
comme  le  marin  lui  répondait  qu'ils  étaient  disposés  à  faire  ce  qui  était 
nécessaire  pour  les  délivrer,  il  ajouta  que  pour  cela,  il  fallait  faire  dire 
cinq  messes  mortuaires  pendant  cinq  jours,  au  maître-autel  de  Plome- 
lin,  auxquelles  devaient  assister  trente-trois  personnes.  Lorsqu'elles 
eurent  été  dites,  les  marins  retournèrent  à  la  baie  ;  la  lumière  se  mon- 
tra de  nouveau  au-dessus  des  flots,  et  les  cinq  fantômes  apparurent 
dans  la  barque,  encore  vêtus  de  leurs  cirés  blancs,  mais  les  larmes  en 
avaient  disparu,  ils  avaient  l'air  heureux  et  une  musique  délicieuse  se 
fit  entendre  pendant  qu'ils  remerciaient  par  trois  fois  les  marins*. 

Un  récit  de  l'île  de  Batz  parle  d'un  vaisseau  qui  revient  comme 
une  sorte  d'àme  en  peine,  à  un  endroit  où  il  a  séjourné.  Deux  marins, 
le  père  et  le  fils,  étant  allés  de  très  bon  matin  démarrer  leur  bateau 
pour  aller  en  mer,  virent  soudain  tout  près  d'eux  un  navire  ;  ils  enten- 


1.  A.  Le  Braz.  La  Légende  de  la  Mort,  t.  11,  p.  19-24.  J'ai  beaucoup  abrégé  ce 
récit  doût  la  forme  n'est  'pas  rigoureusement  populaire.  L'n  navire  monté  par  des 
trépassés  qui  implorent  aussi  des  messes, 'Ggure  dans  un  recueil  de  nouvelles  publié 
vers  le  milieu  du  siècle  dernier;  voici  en  substance  le  résumé  de  l'épisode  :  un  cor- 
saire voit  apparaître  un  brick,  dont  toutes  les  voiles  sont  gonflées  par  le  vent,  alors 
qu'il  n'y  a  pas  la  ajoindre  brise.  Ce  navire  a  un  pavilloQ  noir,  semé  de  larmes  d'ar- 
gent et  fanfreluche  de  tètes  de  mort,  qui  porte  comme  inscription  :  Libéra  nos:  c'est 
aussi  ce  qu'on  lit  sur  le  chapeau  en  toile  cirée  des  matelots-squelettes  qui  semblent 
faire  le  quart.  Le  corsaire  monte  à  bord,  voit  sur  le  pont  un  catafalque,  dans  l'en- 
trepont des  matelots-squelettes,  et  le  capitaine,  qui  se  nommait  Requiem,  était 
dans  sa  cabine,  dans  l'attitude  d'un  homme  qui  écrit.  Le  corsaire  lit  par-dessus  son 
épaule  une  lettre  qui  demande  une  messe  et  implore  le  repos  en  terre  chrétienne. 
A  ce  moment  le  veut  fraîchit,  et  le  capitaine  se  hâte  de  revenir  à  son  bord;  à  l'ap- 
pel, il  manquait  un  des  hommes  qui  était  monté  sur  le  Libéra  nos;  dix-huit  mois 
après,  ce  matelot  arriva  à  Concarneau  avec  un  grand  navire  et  recommanda 
350  enterrements  (A.  Balleydier.  Les  veillées  du  Presbyte}-^,  Paris,  s.  d.in-18,p.  118  et  s.). 


LES    BATEAUX    DES    ESPRITS  135 

daient  la  voix  de  l'équipage,  et  reconnaissaient  même  parmi  eux, à  leur 
accent,  des  personnes  de  l'île.  Le  navire  était  prêt  à  mouiller  et  l'un 
des  matelots  demanda  au  capitaine  où  il  (allait  jeler  l'ancre  :  «  Là, 
répondit-il,  à  Porz  an  Eokr  (au  port  de  l'Ancre).  »  Dès  (jue  cette  parole 
eut  été  prononcée,  les  deux  mai'ins  ne  virent  plus  le  navire,  qui  s'était 
évanoui  comme  une  fumée.  Ce  bâtiment  était  à  ce  moment  perdu  corps 
et  biens,  et  les  marins  avaient  eu  une  vision.  Il  avait  passé  l'hiver  qui 
précéda  son  départ  à  Porz  au  Eokr,  qui  servait  alors  d'ancrage  aux 
caboteurs  de  l'Ile  de  Batz'. 


§  2.  LES  BATEAUX  DES  ESPRITS  ET  DES  SOKCIERS 

Les  navires  qui  tigurent  dans  toutes  ces  légendes  sont  en  relation 
avec  la  mort  et  le  monde  mystérieux  des  défunts.  D'autres,  moins 
souvent  il  est  vrai,  qui  sont  conduits  par  des  personnages  de  diverses 
natures,  apparaissent  aussi  dans  le  voisinage  de  nos  côtes.  Comme  les 
vaisseaux  de  haut-bord  montés  par  les  chiens  diaboliques,  leur  ren- 
contre est  presque  toujours  funeste  aux  bateaux  des  vivants.  Si  la 
tempête  ou  quelque  fête  plus  grande  empêche  la  visite  annuelle  de 
saint  Gonéri  à  sa  mère  dans  son  île  de  Loaven  en  Plougrescant,  sainte 
Eliboubane  suivant  les  uns,  saint  Gonéri  suivant  les  autres,  font  seuls 
le  voyage  ;  mais  malheur  aux  bateaux  i-encontrés  par  la  barque  mysté- 
rieuse !  ils  sont  impitoyablement  chavirés-.  A  Audierne,  au  brun  de 
nuit,  lorsqu'un  bateau  se  trouve  vent  de  bout,  la  terre  masquée,  sou- 
vent il  aperçoit  devant  lui  un  autre  bateau  avec  la  même  voilure,  mais 
vent  arrière  ;  vite  il  arrime  ses  voiles,  fait  cap  dessus,  mais  tout  à 
coup,  le  second  bateau  disparait  et  le  premier  se  trouve  dans  les  bri- 
sants. C'était  le  Bag-I\'oz,  le  bateau  de  nuit,  qui  mène  toujours  au 
danger  ^  Sur  la  côte  guérandaise,  les  Korrigans  parcouraient  la  mer 
pendant  la  nuit,  montés  sur  de  petites  barques  et  ils  attaquaient  les 
bateaux  des  pécheurs  qui  se  risquaient  à  lever  leurs  casiers  ou  à  tendre 
leurs  fdets  ^. 

Dans  la  baie  d'Audierne  et,  surtout  aux  abords  de  l'île  de  Sein,  on 
voit  la  nuit,  des  bateaux  montés  par  une  seule  femme.  Ce  sont  les 
Bagou  sorseurez,  les  Bateaux  des  sorcières.  Ils  sont  conduits  par  cer- 
taines veuves  de  l'île  qui  ont  le  mauvais  œil.  Malheur  à  qui  aborde  un 
Z/a^  sorsewj'es .' La  sorcière  confie  au  patron  un  secret  terrible.  S'il  le 

1.  G.  MiliD,  in  Rev.  des  Trad.  pof).,  t.  XII,  p.  395. 

2.  Louis  Tiercelin.   La  li>-elagne  qui  croit.  Paris,  1894,  in-18,  p.  17. 

3.  H.  Le  Carguet,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  VI,  p.  635. 

4.  Henri  Quilgars,  ibid.,  t.  XIV,  p.   615. 


i.%  LES    ISAVIRES    LÉGENDAIRES 

dévoile,  lui  et  son  équipage  seront  engloutis,  la  première  fois  qu'ils 
prendront  la  mer.  Si  même  l'un  dos  hommes  dit  avoir  rencontré  le 
Bag-Noz,  il  périra  dans  la  "semaine.  Au  commencement  de  1890,  un 
marin  delilequi  avait  vu  le  haleau  des  sorcières  eut  l'imprudence  d'en 
parler  une  fois  arrivé  à  terre.  Le  lendemain,  en  allant  à  Brest,  il 
tomba  par-dessus  bord;  il  fut  repêché  aussitôt,  mais  il  était  mort. 
Souvent,  le  malin,  on  a  vu  Calouche,  la  plus  redoutée  de  ces  veuves, 
revenir  de  la  chaussée,  toute  trempée,  avec  son  panier  à  goémon  vide. 
Qu'avail-elle  pu  faire,  la  nuit  dehors,  sinon  courir  la  mer  ?  Elle  change 
son  panier  en  barque,  son  bâton  à  retenir  le  varech  en  mât,  et  son 
tablier  en  voile  '. 

D'autres  veuves  de  Tile  de  Sein,  qui  ont  reçu  en  naissant  le  don  de 
vouer,  auraient  une  puissance  encore  plus  redoutable.  Elles  se  rendent 
la  nuit  aux  «  sabbats  de  la  mer  »  sur  une  embarcation  de  forme  spé- 
ciale, qui  n'est  autre  aussi  que  le  panier  à  goémon  ;  elles  s'y  accrou- 
pissent sur  leurs  talons,  et  leur  bâton  à  goémon  leur  sert  d'aviron  et 
de  gouvernail.  Elles  se  chargent  de  vouer  à  la  mort  dans  un  certain 
délai  l'ennemi  qui  leur  a  été  désigné,  à  moins  qu'il  n'ait  auparavant 
réparé  le  dommage  qu'il  a  fait.  La  vieille  doit  accomplir  trois  voyages, 
assister  à  trois  sabbats,  et  remettre  chaque  fois  au  démon  du  vent  et  de 
la  mer  un  objet  ayant  appartenu  à  l'homme  qu'il  s'agit  de  faire  dispa- 
raître -. 

L'usage  de  briser  les  coques  des  œufs  après  les  avoir  mangés  est  très 
répandu  en  France,  et  plusieurs  de  ceux  qui  l'observent  croient  en 
agissant  ainsi  se  préserver  de  la  sorcellerie.  On  y  a  plus  rarement  cons- 
taté la  superstition,  bien  connue  en  Russie,  en  Hollande,  en  Angleterre, 
etc.,  d'après  laquelle  elles  pourraient,  si  elles  restaient  intactes,  servir 
de  bateau  à  des  êtres  surnaturels  ou  méchants  ^  Elle  était  courante  dans 
la  marine  française  à  la  tin  du  XVIIP  siècle  :  des  matelots  d'un  navire 
de  guerre  menacèrent  d'un  mauvais  parti  un  cuisinier  qui  avait  jeté  des 
coques  d'œufs  par  dessus  le  bord  sans  les  casser,  comme  l'exigeait  la 
prudence,  attendu  qu'à  défaut  de  ce  soin,  on  fournissait  une  embar- 
cation au  diable,  qui  saisit  toujours  cette  occasion  de  naviguer  pour 
s'en  servir  au  détriment  des  marins^.  Les  sorciers  et  les  sorcières 
peuvent,  suivant  la  croyance  de  Guernesey,  naviguer  sur  mer  dans  des 
coques  d'œufs  ou  dans  les  omoplates  des  animaux  ;  c'est  pour  cela 
qu'on  ne  manque  pas  d'y  percer  un  trou  avant  de   les  jeter.   Ceux  qui 

1.  II.  Le  Carguet,  iu  Hev.  des  Trad.  pop.,  t.  VI,  p.  655. 

2.  A.  Le  Braz.  La  Légende  de  la  Mort,  t.  I,  p.  175-177. 

3.  F. -S.  Bassett.   Ler/ends  of  the  Sea,  p.  151,  162,  374. 

4.  Moreau  de  Jonnès.  Aventures  de  c/uerre  de  la  République  et  du  Consulat,  t. 
1,  p.  426. 


Les  bateaux  des  sorciers  iSl 

se  servent  de  ce  moyen  de  navigation  semblent  avoir  le  pouvoir  de 
donner  à  leur  vaisseau  Tapparence  d'un  beau  navire.  On  raconte  qu'il 
y  a  bien  longtemps  un  homme  du  voisinage  de  la  baie  de  La  Perelle, 
venu  dès  la  pointe  du  jour,  le  lendemain  d'une  tempête,  pour  ramasser 
du  varech,  aperçut  sous  la  lumière  encore  incertaine,  un  grand  navire' 
qui  s'approchait  de  la  cote  ;  il  le  regarda  avec  attention,  s'attendant  à 
tout  moment  à  le  voir  se  briser  sur  un  des  rochers  de  ces  parages 
dangereux,  A  son  grand  étonnement,  le  navire  en  approchant  du  rivage 
diminuait  rapidement  de  volume.  A  la  fin,  il  aborda  près  de  l'endroit 
oîi  l'homme  se  trouvait,  et  alors  il  était  réduit  à  la  dimension  de  ces 
petits  bateaux  avec  lesquels  les  enfants  s'amusent  sur  les  mares.  Un 
homme,  de  la  taille  d'un  lutin,  avait  pris  pied  sur  le  rivage,  et  le  paysan 
s'aperçut  que  le  navire  avait  alors  la  forme  d'une  omoplate  de  mouton 
enveloppée  dans  une  masse  de  varech  roulé  '. 

Des  récits  populaires  sur  les  côtes  de  la  Méditerranée,  en  Corse, 
dans  le  Mentonnais,  en  Languedoc  et  en  Roussillon,  mais  que  Ton  n'a 
pas  jusqu'ici  relevés,  en  France  du  moins,  sur  celles  de  l'Océan, 
racontent  que  des  barques  sont  transportées,  par  un  pouvoir  magique, 
à  une  grande  distance  de  leur  port,  soit  à  travers  les  airs,  soit,  plus 
habituellement,  sur  les  flots  qu'elles  traversent  avec  une  rapidité  ver- 
tigineuse :  ce  sont  des  sorcières  qui  les  empruntent  pour  se  rendre  en 
Italie,  comme  dans  un  récit  mentonnais,  ou  plus  ordinairement  en 
Egypte  ou  dans  des  contrées  lointaines  ;  parfois  aussi  le  bateau  va 
aborder  à  une  île  voisine  du  rivage.  Il  part  de  lui-même  lorsqu'une  des 
femmes  lui  en  a  donné  l'ordre  par  une  formule  magique  où  elle  doit 
indiquer  exactement  le  nombre  des  passagers.  Dans  toutes  les  versions, 
il  ne  bouge  pas,  parce  qu'un  pêcheur,  dont  elle  ignore  la  présence, 
s'est  caché  à  bord.  La  sorcière,  croyant  qu'une  de  ses  compagnes  est 
enceinte,  répète  sa  phi-ase  en  ajoutant  une  unité,  et  le  bateau  traverse 
la  mer  en  quelques  instants.  Lorsque  les  sorcières  ont  accompli,  à  l'en- 
droit où  elles  dêl)ar(iuent,  des  (l'uvrcs  de  vampirisme^  dansé  ou  com- 
ploté des  métamorphoses,  la  rnème  formule  les  fait  revenir  au  port 
d'attache  de  la  barque.  Le  pêcheur  qui,  comme  preuve  de  son  voyage, 
a  cueilli  dans  la  contrée  lointaine  où  le  bateau  a  abordé  une  plante  ou 
un  rameau  d'arbre,  finit  par  découvrir  que  ces  femmes  sont  des  pê- 
cheuses du  pays  -. 

On  peut  rattacher  aux  navigations  extraordinaires,  quoi  qu'il  ne 
s'agisse  pas  à  proprement  parler  de  bateaux,  la  légende  suivante,  po- 

1.  Edgar  Mac  Culloch.   Giiernsey  Folk-Lore,  p.  298,  380-381. 

2.  J.-B.  Andrews.  Stories  froin  Menlone,  in  Folk-Lore  Record,  1.  III,  p.  42; 
Julie  Filippi,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  IX,  p.  458;  L.  Lambert.  Contes  populaires 
du  Languedoc,  1892,  p.  148  ;  Horace  Ghauvet.  Légendes  du  Roussilloyi,  p.  47  et  51  ; 
cf.  sur  ces  légendes  Paul  Sébillnt.  Le  Folk-Lore  des  Pêcheurs,  p.  361-366. 


i88  Les  Navires  légendaires 

pulaire  dans  toute  la  partie  de  la  côte  provençale,  du  cap  Garoupe  à 
Monaco.  Les  bonnes  femmes  racontent  que  la  Vierge  de  leur  voisinage 
entretient  des  relations  d'amitié  avec  la  Vierge  Noire  du  Cap  Corse. 
Tous  les  ans,  cette  Vierge  provençale  confie  à  la  mer  un  petit  baril 
d'huile  qui  va  en  Corse,  tandis  que  l'autre  sainte  envoie  de  la  même 
manière  surnaturelle  un  barillet  de  cire  à  son  amie  de  Provence. 

i.  Bérenger-Féraud.  Superstitions  et  survivances,  t.  IV,  p.  206. 


CHAPITRE  Vin 


OBSERVANCES  ET  VESTIGES   DE  CULTE 


1.  —  PRATIQUES  EN  RELATION  AVEC  L  EAU  DE  MER 

Les  populations  du  littoral  ont  un  profond  respect  pour  la  mer  et  ils 
la  considèrent  comme  supérieure,  à  tous  les  points  de  vue,  aux  eaux 
douces.  Sur  les  bords  de  la  Manche,  on  assure  que  tout  ce  qui  en  vient 
est  propre.  Aussi  il  faut  bien  se  garder  de  souiller  ses  eaux  :  c'est  un 
péché  d'y  faire,  à  moins  d'y  être  absolument  contraint,  ses  nécessités, 
et  l'on  dit  aux  environs  de  Tréguier,  en  attribuant  à  la  mer  une  sorte 
de  personnification  animiste,  dont  on  peut  voir  les  traces  dans  les 
légendes,  qu'elle  pourrait  punir  celui  qui  oserait  la  salir  '. 

Sur  cette  côte,  il  est  de  coutume,  lorsqu'on  y  puise  de  l'eau,  de 
souffler  dessus  pour  en  éloigner  toute  impureté,  et  d'en  faire  couler 
quelques  gouttes  sur  le  sol,  comme  une  espèce  de  libation.  Aujourd'hui 
encore  à  Penvenan,  quand  une  femme  a  rempli  un  pot  d'eau  salée  pour 
quelque  usage  domestique,  elle  doit,  en  sortant  de  la  grève,  en 
répandre  un  peu  sur  la  terre.  Elle  met  ensuite  dans  le  vase  une 
poignée  de  goémon  pour  empêcher  l'eau  d'éclabousser  et  de  s'en 
échapper.  Si,  en  route,  elle  vient  à  en  gâter,  si  le  pot  se  casse,  c'est  le 
présage  d'un  malheur  prochain-. 

Certains  actes  qui  ont  un  caractère  rituel  plus  apparent,  parfois, 
mais  non  toujours  christianisé,  se  rattachent  peut-être  à  un  ancien 
culte.  Lorsque  les'paysans  des  environs  de  Bécherel  venus  en  pèleri- 
nage à  Sainte-Anne  du  Rocher,  près  de  Dinan,  avaient  cogné  un  clou 
dans  le  mur  de  la  chapelle,  ils  se  rendaient  au  bord  de  la  Rance, 
où  la  marée  remonte,  et  y  faisaient  une  sorte  d'ablution.  Les  gens 
de  la  ville  se  moquaient  de  cette  pratique,  qu'ils  attribuaient  à  la 
simplicité  des  pèlerins,  et  ils  disaient  :   «  Bienheureux  ceux  qui  vont 

1.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  lu  Mer,  t.  I,  p.  81  et  suiv. 

2.  G.  Le  Galvez,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  I,  p.  368.  Ces  diverses  observances 
n'ont  pas  été  relevées  en  ce  qui  concerne  les  eaux  douces. 


460  OBSERVANCES    ET    VESTIGES    DE    CtLTE 

tremper  leurs  doigts  dans  la  gran"  mée  salée,  le  royaume  des  cieux  est 
à  eux '.»  Cependant,  vers  le  milieu  du  siècle  dernier,  dans  ce  même 
pays  de  Dinan,  comme  aussi  sur  le  littoral  de  la  Manche,  la  plupart 
des  gens  du  peuple,  avant  de  se  baigner,  mettaient  un  doigt  dans  la 
mer  comme  dans  un  bénitier,  et  faisaient  ensuite  un  signe  de  croix. 
Les  petits  pêcheurs  de  la  côte,  qui  n'y  manquent  jamais,  disent  que  si, 
après  cet  acte,  ils  se  noyaient,  ils  seraient  assurés  d'aller  tout  droit  au 
Paradis  :  ils  pensent  d'ailleurs  qu'il  les  met  à  l'abri  des  accidents.  Mais 
il  semble  que  son  efïicacité  se  lie,  comme  plusieurs  de  ceux  qui  sont 
en  rapport  avec  la  mer,  à  la  croyance  qu'elle  est  en  quelque  sorte 
sacrée  par  elle-même.  Naguère  en  Haute-Bretagne,  lorsque  la  coque 
d'un  bateau  était  terminée,  on  l'arrosait  avec  de  l'eau  de  mer  en  récitant 
une  formule  traditionnelle  qui  n'avait  rien  de  chrétien: 

Bateau,   n'aie  pas  peur  de  cette  eau, 

Plonge  dedan?  comme  un  oiseau, 

Et  le  relève  au?sitôt  : 

Mais  crains  et  fuis  les  rocher:^, 

Car  si  tu  vas  les  trouver 

Sois  sûr  d'être  brisé. 

Cette  lustratiou  précédait  souvent  de  plusieurs  jours  la  cérémonie 
du  baptême  de  la  barque^ 

On  a  constaté  jusqu'à  ces  dernières  années  des  survivances  du  temps 
où  les  bains  et  les  ablutions  avaient  lecaractère  religieux  que  leur  attri- 
buent encore  plusieurs  groupes  à  divers  états  de  civilisation.  Autrefois  à 
Banyuls  (Pyrénées-Orientales  les  hommes,  surtout  ceux  d'un  certain 
âge,  se  rendaient  de  grand  matin  au  bord  de  la  mer,  le  jour  de  la 
Saint-Jean,  et  après  s'être  plongés  dans  l'eau,  ils  se  laissaient  sécher 
par  les  ravons  du  soleil  levant.  La  coutume  de  se  baigner  à  quelques 
époques  déterminées  n'a  pris  fin,  dans  le  Roussillon,  qu'après  le  milieu 
du  XIX^  siècle  ;  en  ISISO.  des  gens  se  souvenaient  encore  d'avoir  vu  les 
hommes  et  les  femmes  retrousser  leurs  culottes  ou  leurs  jupons,  et  se 
promener  dans  la  mer  le  jour  de  la  Saint-Jean^  Cet  usage  a  existé  aussi 
en  Provence  et  dans  l'Aude,  à  La  Nouvelle,  lors  delà  même  fête*.  Sur  le 
littoral  du  golfe  de  la  Gascogne,  ces  bains  avaient  lieu  pendant  la  nuit 
qui  la  précède  ;  dans  la  partie  basque,  des  gens  venus  de  l'intérieur 
entraient  dans  la  mer,  hommes,  femmes  et  enfants,  en  se  tenant  par  la 
main  ;  sur  la  côte  landaise,  où  l'usage  est  en  voie  de  disparition,  les 
habitants  des  campagnes  se  rendaient  sur  les  dunes,  entre  minuit  et  le 

1.  Paul  Sébillut.  Rlason  populaire  de  l'Ille-et-Vilaiiie,  p.  2.     ' 

2.  Paul  Sébillot.  Le  Folk-Lore  des  pêcheurs,  p.  42,  137-238. 

3.  Paul  Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  I,  p.  87. 

4.  Gaston  Jourdanne.  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI.  p.  630:  Comte  de  Ville- 
neuve. Slalialique  des  Bouches-du-Bhône,  t.  111,  p.  224. 


LES    BAlNS    RITUELS  161 

lever  du  soleil,  pour  y  cueillir  les  iininorlellcs  dont  elles  sont  couvertes, 
et  qui,  placées  au-dessus  de  la  porte  des  maisons,  en  éloignent  les 
maléfices;  mais,  avant  de  faire  cette  cueillette,  ils  se  trempaient  dans 
la  mer,  et,  après  sï'tre  ainsi  baignés,  ils  croyaieni  être  à  l'abri  de  toutes 
les  maladies.  Cenx  qui  étaient  allligés  do  maux  blancs  ou  de  fièvres 
étaient  persuadés  qu'ils  seraient  bientôt  guéris  ^ 

Avant  la  Révolution,  une  coutume  apparentée  se  |)ratiquail  ;i  !.a  Cjotat, 
dans  des  circonstances  assez  partiiMilières  :  au  coup  d(^  canon  qui  donnait 
le  signal  d'allumer  le  feu  de  la  Saint-Jean,  les  jaunes  gens  de  la  classe 
des  mariniers  s'élançaient  à  la  mer  et  s'inondaient  réciproquement,  en 
figurant  de  diverses  manières  le  baptême  du  Jourdain'-. 

A  Menton  existe  l'usage  d'aller  se  laver  les  pieds  dans  la  mer,  le 
samedi  saint ^  ;  cet  acte  qui,  en  raison  de  l'approche  de  Pâques,  semble 
une  sorte  de  purification,  n'est  peut-être  que  la  chi'istianisation  d'une 
pratique  plus  ancienne. 

Les  animaux  ont  été  baignés  dans  la  mer  sur  plusieurs  points  du 
littoral  méditerranéen  :  aux  Saintes-Mariés  de  la  Mer,  on  y  faisait 
entrer  les  chevaux  le  jour  de  la  Saint-Jean,  pour  qu'ils  ne  fussent  pas 
atteints  par  la  gale*.  Actuellement  on  n'y  observe  plus  guère  cette 
coutume,  qui  a  aussi  été  usitée  à  La  Nouvelle  (Aude)  et  à  Banyuls 
(Pyrénées-Orientales),  et  elle  tend  de  plus  en  plus  à  disparaître".  Le 
bain  rituel  des  chevaux  était  aussi  en  usage  autrefois  sur  tout  le 
pourtour  de  la  baie  d'Audierne,  dans  le  Finistère  ;  il  avait  lieu  au 
moment  des  grandes  fêles,  et  dans  l'après-midi,  et  l'on  était  persuadé 
que  le  propriétaire  qui  n'aurait  pas  fait  entrer  ses  chevaux  dans  la  mer 
n'aurait  pas  tardé  à  éprouver  quelque  disgrâce,  pour  lui  ou  pour  ses 
bêtes^ 

En  Bretagne  et  dans  le  Pas-de-Calais,  lorsqu'on  lavait  les  yeux 
malades  avec  de  l'eau  de  mer,  l'ablution,  pour  être  etflcace,  devait 
être  renouvelée  sept  ou  huit  fois  de  suite,  le  matin  avant  le  soleil 
levant,  et  le  soir  après  le  crépuscule '. 

Nous  savons  par  des  passages  d'Horace  et  de  Martial  que  des  gens 
échappés  au  naufrage  suspendaient  aux  murailles  du  temple  leurs 
vêlements  imbibés  d'eau  de  mer. 


1.  GastoQ  Constant,  in  Rev.  des  Trad  pop.,  t.  X\'I,  p.  361. 

2.  Comte  de  Villeneuve.  Slat.  des  Bouches-du-Rhône,  t.  III,  p.  224. 

3.  J.-B.  Andrews,  in  Rev.  des  Trad,  pop.,  t.  IX,  p.  215. 

4.  Comte  de  Villeneuve,  l.  c. 

5.  Gaston  Jourdanne,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  631. 

6.  H.  Le  Carguet,  ibid.,  t.  XVII,  p.   H. 

■7.  Paul   Sébillot.  Légendes  de  la  Mer,  t.  Il,  p.  96. 


4  62  OBSERVANCES    ET    VESTI(,ES    DE    CULTE 

...  Me  tabula  sacer 

Votiva  paries  indicat  uvida 

Suspendisse  potenti 

Vestimeuta  maris  Deo^ 

S'il  en  faut  croire  Chateaubriand,  qui  n'est  pas  toujours  un  modèle 
d'exactitude,  et  qui  a  peut-être  mêlé  à  ses  souvenirs  d'enfance  des 
réminiscences  classiques,  celte  antique  offi'ande  subsistait  encore 
vers  la  fin  du  XVIIP  siècle  :  il  raconte  qu'il  fut  une  fois  spectateur 
d'un  naufrage  (à  Saint-Malo).  En  arrivant  sur  la  grève,  les  matelots 
dépouillèrent  leurs  vêtements  et  ne  conservèrent  que  leurs  pantalons 
et  leurs  chemises  mouillés.  Ils  se  rendirent  en  procession  aune  petite 
chapelle  de  Saint-Thomas.  Le  prêtre  célébra  la  messe  des  naufragés, 
et  les  matelots  suspendirent  leurs  habits  trempés  d'eau  de  mer,  en  ex- 
voto,  aux  murs  de  la  chapelle-. 

Cet  usage  n'a  pas  été  relevé  ailleurs  de  nos  jours  ;  mais  on  a  constaté 
sur  la  côte  du  Finistère  celui  d'après  lequel,  sans  doute  pour  être 
agréables  à  la  divinité  protectrice,  les  marins  se  présentent  à  sou 
sanctuaire,  parfois  longtemps,  après  l'événement,  dans  l'état  où  ils  se 
trouvaient,  lorsqu'ils  avaient  échappé  à  la  tempête.  Dans  la  baie  d'Au- 
dierne,  ils  entraient  dans  l'eau  jusqu'à  la  ceinture  avant  de  faire  neuf 
fois  le  lourde  la  chapelle  de  Sainte  Evette  de  Plozevet,  et  ceux  qui  assis- 
taient à  la  procession  de  Notre-Dame  de  Plogofï'  se  jetaient  auparavant 
dans  la  mer*. 

Des  espèces  de  baptêmes,  administrés  à  l'embouchure  des  fleuves,  ont 
subsisté  jusqu'après  la  première  moitié  du  XlX^siècle.  Les  bateliers  qui 
conduisaient  les  voyageurs  de  Dinan  à  Saint-Malo  exigeaient  ce  petit  tri- 
but, et  voici  quelques-uns  des  moyens  assez  plaisants  qu'ils  employaient 
vers  1815,  pour  reconnaître  ceux  qui,  faisant  ce  trajet  pour  la  première 
fois,  y  étaient  soumis,  suivant  l'antique  coutume  :  Sur  les  balustrades 
du  jardin  du  Mont-Marin,  il  y  avait  des  statues  sur  leur  piédestal,  qui, 
de  loin,  avaient  l'apparence  de  religieuses  à  la  promenade.  Lorsqu'on 
descendait  la  Rance,  les  bateliers  ne  manquaient  guère  de  huer  ces 
prétendues  nonnes,  sous  prétexte  qu'elles  cédaient  à  la  curiosité  de  voir 
les  passants,  plutôtquede  rester  dans  leur  cloître  à  réciter  des  oraisons. 
Ceux  qui  n'avaient  point  encore  passé  regardaient  avec  étonnement, 
et  s'informaient   s'il    y   avait   vraiment  à   cet  endroit  un  couvent.  Cela 

1.  Horace.  Odes,  I,  S. 

2.  Génie  du  Chrislianisme,  3«  partie,  liv.  V,  ch.  VI.  Au  mois  de  juillet  1904,  la 
Société  archéologique  de  Saiut-Malo  voulut  bien  s'occuper  de  rechercher  s'il  exis- 
tait quelque  document  relatif  à  cette  pratique  ;  on  n'en  trouva  aucuu,  et  de  vieux 
marins  déclaièreut  qu'ils  ne  la  connaissaient  pas. 

3.  [I.  Le  Garguet,  in  Soc.  arcli.  du  Finistère,  1899,  p.  178;  iu  Rev.  des  Trad.  pop., 
t.  VI,  p.  657. 


BÉNÉDICTION    DE  LA    MER  ^  03 

devenait  un  prétexte  pour  sonmollre  ces  passagers  au  droit  de  baptême, 
dont  la  cérémonie  était  assez  amusante,  et  le  baptisé,  son  parrain  et  sa 
marraine  payaient  une  petite  somme  aux  bateliers.  En  sortant  de  la 
plaine  de  Saint-Suliac,  la  rivière  est  hoi-di'e  h  l'est  par  de  baiiles  falaises 
à  pic  couronnées  de  moulins  à  vent.  Cela  fournissait  encore  des  sujets 
démystification  contre  les  voyageurs  novices  ;  les  bateliers  criaient  : 
«  Voyez  ce  petit  étourdi  qui  cberclic  à  retenir  son  Ane  par  la  (jucue  ! 
Tu  choiras,  Colas  !  jette  tes  sabots  à  bas,  etc.'  » 

Quinze  ans  plus  lard,  Habasque  disait  que  les  nautnnniers  delà 
Bretagne  étaient  encore  dans  l'usage  "de  baptiser  celui  (|ui  traversait 
pour  la  première  fois,  une  rivière,  un  bras  de  mer,  à  moins  qu'il  ne  se 
rachetât  pour  de  l'argent -.  Jusque  vers  1800,  ce  baptême  était  admi- 
nistré parle  passeur  à  l'embouchure  de  l'Arguenon,  et  ceux  ([ui  vou- 
laient ne  pas  être  trop  arrosés  leur  donnaient  de  quoi  boire  du  cidre. 
J'ai,  dans  mon  enfance,  payé  ce  petit  tribut. 

Sur  la  côte  sud  de  la  Bretagne  où,  (tomme  à  Quiberon,  des  aligne- 
ments sont  encore  en  partie  debout  sui-  le  rivage  alors  qu'on  n'en  voit 
la  suite  qu'à  marée  basse,  des  mégalithes  submergés  ont  été,  peiubml 
longtemps,  l'objet  d'une  sorte  de  culte.  A  la  tin  du  XVIIl»  siècle,  les 
anciens  marins  disaient  avoir  vu  au  large,  entre  Le  Guilvinec  et  la 
pointe  de  Penmarc'h,  à  quinze  ou  vingt  pieds  sous  l'eau,  des  pierres 
druidiques  tellement  vénérées  qu'on  célébrait  la  messe  au-dessus  d'elles 
une  fois  chaque  année^  Souvestre,qui  a  paraphrasé  et  amplifié  Cambry, 
en  fait,  probablement  de  sa  seule  autorité,  les  autels  de  la  ville  (Vis,''. 
Vérusmor,  qui  essaya  en  vain  de  les  découvrir,  dit  (jne  les  vieillards 
lui  assurèrent  tenir  de  leurs  aïeux  qu'on  célébrait  tous  les  ans  une 
messe  au-dessus  d'elles  dans  un  chasse-nuirée  ;  après  l'oUice,  le  prêtre 
les  bénissait  avec  un  chaudron  d'eau  lustrales  puisée  dans  la  fontaine 
d'un  saint.  Jamais  les  matelots  iw  passaient  là  sans  les  adorer  par  un 
signe  de  croix,  et  cet  usage  n'était  pas  encore  tout  à  fait  perdu  vers 
1850  \ 

Dans  la  baie  de  Saint-Malo,  le  clergé  allait  jadis,  à  l'éjjoque  des 
Rogations,  faire  une  procession  sur  le  «cimetière  des  marins  »,  c'est- 
à-dire  sur  la  mer,  et  il  récitait  des  prières  funèbres.  Si  le  temps  était 
mauvais,  on  se  rendait  seulement  sur  le  rivage,  et  au  letoui-,  un  service 
était  célébré  à  l'église  pour  les  gens  dont   la   mer  n'avait  point   rendu 

1.  Poignand.  Anliquilés  historiques  et  monumentales  de  Monifort  à  Corseul. 
Hennés  1820,  p.  70  et  74. 

2.  Notions  historiques  sur  les  Cùles-du-Nord,  t.  lit,  p.  147. 

3.  Cambry.    Voyar/e  dans  le  Finistère,  p.  ;i50. 

4.  E.  Souvestre.  Les  derniers  Bretons,  l.  I,  p.  36. 

5.  Vérusmor.    Voyage  en  Basse- Bretagne,  p.  299. 


1G4  OBSERVANCES   KT    VESTIGES   DE    CULTE 

les  corps.  Cette  pratique  a  cessé  depuis  longtemps  dans  ce  pays,  et  la 
tradition  seule  en  garde  le  souvenir'.  A  Yport,  il  est  d'usage, le  jour  des 
Rameaux,  de  jeter  du  buis  bénit  dans  les  flots,  et  il  est  destiné  aux 
marins  noyés^. 

La  coutume  de  bénir  la  mer  à  certaines  autres  époques  de  l'année  s'est 
conservée  sur  plusieurs  points  de  nos  côtes.  La  plus  connue  et  la  plus 
pittoresque  de  ces  bénédictions  est  celle  du  Coureau  de  Croix,  entre 
cette  île  et  le  continent,  les  gens  de  l'île,  clergé  et  bannière  en  tète, 
montent  en  bateau  et  rencontrent  au  milieu  du  coureau  le  clergé  de 
Plœmeur  :  les  deux  clergés  se  réunissent  sur  une  seule  barque, 
les  croix  processionnelles  s'inclinent  et  s'embrassent,  puis  le  rec- 
teur de  Plœmeur  lance  de  l'eau  bénite  aux  quatre  points  cardi- 
naux ^.  Comme  cette  cérémonie  a  lieu  le  jour  de  Saint-Jean,  on  peut 
supposer,  en  raison  de  cette  date,  que  c'est  une  survivance  d'un  rite 
préchrétien,  usité  à  l'époque  du  solstice  d'été.  A  Étretat,  la  procession 
se  rendait  sur  le  rivage,  le  jour  de  l'Assomption,  et  l'officiant  traçait 
le  signe  de  la  croix  sur  l'eau  avec  la  croix  d'argent  de  la  paroisse^.  A 
Berck,  un  dimanche  de  septembre,  le  prêtre,  monté  sur  un  bateau, 
bénissait  la  mer;  à  Boulogne,  avant  l'ouverture  de  la  pêche,  le  curé 
vient  jeter  de  l'eau  bénite  dans  la  rade,  en  étendant  par  trois  fois  la 
croix  au-dessus  des  flots".  11  y  a  une  trentaine  d'années,  le  clergé  de 
Dieppe  accomplissait  la  même  cérémonie  à  une  époque  qui  n'est  pas 
indiquée,  et  les  assistants  récitaient  des  litanies  pour  le  repos  de  l'âme 
des  noyés '^.  Sur  le  littoral  de  la  iMéditerranée,  dans  plusieurs  localités 
maritimes  de  l'Aude,  de  l'Hérault  et  des  Pyrénées-Orientales,  la  béné- 
diction de  la  mer  s'est  faite  chaque  année,  généralement  après  les 
Rogations  et  au  mois  de  mai,  jusqu'à  l'époque  où  des  arrêtés  muni- 
cipaux ont  interdit  les  processions  publiques''. 

Les  processions  pour  la  pluie  se  rendent  assez  fréquemment  sur  le 
bord  des  eaux  douces,  et  les  fidèles  y  accomplissent  parfois  des  prati- 
ques accessoires  assez  singulières.  L'une  d'elles,  qui  consiste  à  baigner 
une  statue  ou  des  reliques,  était  autrefois  usitée  en  Roussillon,  à  la 
plage  du  Canet  :  c'est  le  seul  exemple  qui  ait  été  relevé  en  France,  et 
encore  on  ne  s'adressait  à  la  mer  que  lorsque  la  rivière  était  complé- 
ment  dépourvue   d'eau.    Lors  de  sécheresses  persistantes,    on   allait 

1.  Paul  Sébillot.  Le  Fol/c-Lore  des  pécheurs,  p.  108. 

2.  Comiii.  de  M.  le  D''  Bugiel. 

3.  Ogée.  D/cl.  de  Brela;/ne,  arl.  Groix. 

4.  A.  Karr.  Le  chemin  le  plus  court,  p.  61. 

5.  Le  Monde  illustré,  17  octobre  1885. 

6.  Magasin  pilloresque,  1861,  p.  166.   Voir  sur  ces  bénédictions  et    d'autres   ana- 
logues. Paul  Sébillot.  Le  Folk-Lore  des  pêcheurs,  p.  88-115. 

1.  Gaston  Jourdanoe,  in  Rev.  des  Irud.  pop.,  t.  XVI,  p.  630. 


ACTES    EN    VUE   DES    COTES  165 

chercher  la  châsse  de  saint  Galdei'ic,  et  le  clerj^é  de  Perpif^nan,  accom- 
pagné d'une  foule  de  peui)le,  la  portait  sur  hfbord  de  la  rivière  de  Tet, 
où  le  buste  du  saint  vUait  plongt'  dans  l'eau.  Quand  il  ai-rivait,  ce  qui 
était  assez  fréquent,  (ju'il  n'y  avait  pas  une  seule  goutte  d'eau  dans  le 
lit  de  la  rivière,  la  procession  partait,  de  grand  matin,  de  Perpignan, 
et  les  paroisses  voisines^  prévenues  de  la  cérémonie,  se  rendaient 
processionnellement  sur  le  bord  de  la  mer,  où  les  reliques  étaient  bai- 
gnées. En  1470,  on  vil  sur  la  plage  vingt-huit  croix  processionnelles  ; 
la  coutume  semble  avoir  disparu  au  commencement  du  XVIF  siècle  '. 

Les  consultations  amoureuses,  si  fréquentes  au  bord  des  fontaines, 
parraissent  rares  au  bord  de  la  mer;  jusqu'ici  on  n'en  connaît  qu'un 
exemple,  qui  est  peut-être  tombé  en  désuétude.  La  veille  de  la  mi- 
août,  les  jeunes  filles  du  Croisic  se  rendaient  encore,  il  n'y  a  pas  très 
longtemps,  à  la  baie  des  lionnes  Femmes,  et  elles  jetaient  dans  la 
mer  une  épingle  qui,  suivant  la  façon  dont  elle  s'enfonçait  dans  l'eau, 
leur  indiquait  si  elles  étaient  destinées  à  se  marier  dans  l'année  ^ 


2.  —  Observances  en  vue  des  côtes. 

Les  marins,  et  surtout  les  pécheurs,  accomplissent  aussi  en  vue  des 
côtes,  certaines  cérémonies  par  lesquelles  ils  pensent  s'assurer  la  pro- 
tection de  divinités  dont  le  sanctuaire  s'élève  sur  le  rivage.  Versle  mi- 
lieu du  XIX^  siècle,  lors  d'une  fête  de  la  Vierge,  les  bateaux  pêcheurs 
de  la  côte  de  la  Vierge,  aux  environs  de  Fécamp,  quittaient  le  havre 
qui  leur  servait  d'abri,  au  moment  où  le  soleil  était  prêt  à  se  noyer 
dans  les  flots,  et  ils  glissaient  au  large  jusqu'à  l'endroit  d'où  ils  pou- 
vaient apercevoir  la  petite  chapelle  construite  sur  le  mont  qui  domine 
la  ville,  puis  après  une  courte  prière,  ils  regagnaient  le  rivage,  persua- 
dés que  la  Vierge,  en  les  bénissant,  avait  éloigné  tout  malheur  de  leurs 
bateaux  \  Dans  cet  exemple,  ainsi  que  dans  le  suivant,  la  statue  était 
réputée  voir,  comme  si  elle  eût  été  vivante,  ceux  qui  s'adressaient  à 
elle.  Il  y  avait  dans  l'église  d'Etretat,  à  gauche  de  l'autel,  une  statue  de 
Saint  Sauveur,  placée  de  telle  sorte  qu'un  homme,  dans  la  même  situa- 
tion, verrait  parfaitement  la  porte  d'amont  et  les  bâtiments  qui  la 
rasent  pour  entrer  dans  la  baie.  C'était  pour  les  marins  un  grand  sujet 
de  confiance  que  de  se  savoir  ainsi  sous  les  yeux  de  leur  saint  favori, 
et  c'était  devant  lui  que  les  femmes  faisaient  le  plus  volontiers  brûler 

1.  Henry.   Guide  en  Roussillon  Perpignan,  1842,  p.  122-124. 

2.  H.  Quilgars,  in  lieu,  des  Tmd.  pop.,  t.  XVI,  p.  361. 

3.  La  France  maritime,  t.  IV,  p.  94. 


4  66  OBSLRVAÎNCES     ET    VESTIGES     DE    CULTE 

de  petites  chandelles.  Le  curé  le  lit  enlever,  et  le  jour  de  la  bénédiction 
de  la  mer,  les  marins  annonçaient  tout  haut  qnils  n'iraient  pas  à  la 
mer,  tant  que  le  Saint  ne  serait  pas  remis  à  sa  place,  parce  que  privés 
de  son  regani  protecteur,  ils  n'étaient  pas  sûrs  de  rentrer  dans  la  haie  '. 

Les  pêcheurs  de  Boulogne  récitent  une  prière  en  face  du  calvaire  à  la 
sortie  du  port,  et  une  autre  en  passant  au  large  de  la  chapelle  de  Jésus 
tîagellé-.  Les  marins  bretons  faisaient  jadis  des  signaux  de  pavillon,  par- 
fois même  des  salves  d'artillerie,  en  Ihonneur  de  certaines  chapelles  du 
rivage,  telles  que  Notre-Dame  de  Guéodet,  Notre-Dame  de  la  Clarté 
(Côtes-du-Nord)  et  Notre-Dame  de  Bon  Voyage  en  Plogofl"  (Finistère), 
Naguère  encore  lorsqu'un  navire  était  monté  par  des  Lorientais,  l'équi- 
page n'était  pas  content  si  l'on  ne  tirait  pas  trois  coups  de  canon  en 
passant  devant  Notre-Dame  delà  Garde  en  Plémeur;sur  la  côte  du 
Morbihan,  l'usage  était  déchanter  un  .-livj  maris  siella,  quand  on  se 
trouvait  en  vue  d'une  chapelle  ou  d'une  croix  dédiée  à  Sainte-Anne  ^ 

La  pratique  qui  suit^  relevée  dans  une  des  îles  de  l'archipel  normand, 
est  purement  païenne.  A  la  pointe  de  Jerbourg  à  Guernesey,  les  gens 
appellent  Le  Petit  Bonhomme  Andrelot,  ou  Anerio,  un  grand  rocher  en 
forme  d'aiguille.  11  se  nomme  aussi  Le  Petit  Bonhomme  Andriou  ; 
certains  disent  que,  de  loin,  il  ressemble  à  un  moine  et  les  enfants  du 
voisinage  disent  en  proverbe  «  Andriou,  tape  tout  »  c'est-à-dire  «  An- 
driou veille  sur  tout  »,  ou  regarde  tout.  Les  pêcheurs  et  les  pilotes  qui 
fréquentent  ces  parages  lui  montrent  leur  respect  en  ôtant  leur  cha- 
peau, et  ils  ont  soin  de  faire  observer  cet  usage  aux  étrangers  qui  sont 
à  leur  bord.  Autrefois,  suivant  une  coutume  assez  répandue,  avant 
d'appareiller,  ils  oflraient  un  biscuit  ou  un  verre  de  vin  ou  de  cidre  au 
«  Bonhomme  »  et  s'ils  avaient  quehjue  vêlement  usé,  ils  le  jetaient  à  la 
mer.  Les  pécheurs  ont  riiabitudc  de  saluer  d'autres  rochers  de  la  côte, 
sans  qu'ils  puissent  en  donner  la  raison  ;  il  n'est  pas  impossible  que 
riiommage  rendu  par  les  petites  barques  qui  abaissent  leur  haut  mât 
en  passant  devant  la  petite  ile  de  Lihou,  ait  pour  origine  la  même 
superstition,  bien  que  l'on  suppose  généralement  qu'il  avait  pour  but 
d'honorer  la  Sainte  Vierge,  dont  on  voit  encore  la  chapelle  sur  l'ile  K 
Lorsque  les  pécheurs  de  Saiut-Jacut  passaient  en  bateau  devant  un 
rocher  du  Chevet  de  l'isle,  qui  a  un  peu  l'aspect  dune  statue,  et  qu'ils 
nomment  Ilaouaouaw,  ils  se  découvraient  en  disant  ; 

J.  A.  Ivan".  Le  chemin  le  plus  court,  p.  i33. 

2.  E.  Deseille.  Glossdire  des  matelots  boulonnais,  p.   11. 

3.  Paul  Sébillot.   Léf/endes  delà  Mer,  t.  I,  p.  221.   Le  Cargnet,  ia  Fiev.  des  Trad. 
pop.,  t.   VI.  p.   637.  P.  M.   Lavenot,  ihid.,  t.  VIII,  p.   163. 

4.  Loiiisa   Lane  Clarke.    Folk-Lore   of  Guernse/j,    p.    Vil.   Edgar   Mac   Gulloch. 
Guernsey  Folk-Lore,  p.  143-146. 


ACTES  EN   VUI-:  i)i;s  coi'Es  167 

Sailli  Haoucioiiaw, 
Donnez-nous  du  ma(|uériaw  (maquereau)'. 

Les  promonloires,  en  raison  des  dangers  auxquels  sonl  exposés  ceux 
qui  les  doublent,  sonl  l'ojjjel  d'une  socle  de  cullc  que  l'on  conslale  dès 
ranliqnilé.  Ainsi  qu'on  penl  le  voir  par  l'exenqile  <]ui  suit,  il  n'était 
pas  toujours  christianisé.  Dans  la  premièi'e  moitié  du  XIX"  siècle  il 
était  d'usage,  lorsqu'on  avait  doublé  Bréhal,  déboire  une  goutte,  qui 
était  aussi,  dit  l'auteur  qui  rapporte  ce  fait,  un  sorte  de  libation-.  Mais 
le  plus  habituellement,  on  récitait  des  prières,  d'une  l'orme  tradition- 
nelle, et  dont  le  caractère  est  nettement  chrétien  ;  la  plus  connue  est 
celle  que  l'on  dit  au  passage  du  Kaz  : 

Va  Doué,  va  sicouril  du  dremen  ar  Raz  : 
Bac  va  leslr  n    zo  Oian  ac  ar   mor  n  zo  bras  ! 

«  Mon  Dieu,  secourez-moi  au  passage  du  Ilaz  —  car  ma  barcpie  est 
petite  et  la  mer  grande  •'.  » 

Il  y  avait  aussi  d'autres  oraisons,  dont  l'une  s'adressait  à  sainte 
Anne;  devant  la  pointe  Saint-Nicolas,  à  l'entrée  du  Morbihan,  on 
chaulait  l'ylye  maris  Stella,  en  implorant  la  protection  de  saint  Nicolas. 
Lorsque  les  marins  du  pays  doublaient  le  cap  qui  se  trouve  entre  le 
Pouliguen  et  Bourg-de-Batz,  ils  se  mettaient  à  genoux  et  récitaient  un 
Paler.  En  vue  du  Décollé,  près  de  Saint-Malo,  les  pêcheurs  se  signent 
et,  après  un  Pater  et  un  Ave,  ils  disent  : 

Saint  Lunaire, 
Préservez-nous  d'un   naufrage  en  mer*. 

Les  pêcheurs  girondins,  au  moment  de  franchir  le  Bec  d'Ambez, 
promettent  à  la  Vierge  qui  y  a  sa  chapelle  de  ne  plus  manger  de 
viande  le  vendredi  ni  le  samedi,  mais  on  assure  que  lorsqu'ils  l'ont 
passé,  ils  se  hâtent  de  révoquer  leur  vœu  '. 

Des  espèces  de  baplènu;  qui,  dès  l'époque  où  l'on  en  tiouve  la 
première  mention  écrite,  avaient  perdu  le  caractère  religieux  qui  les 

\.  Eugène  Uerpin,  in  Annales  de  la  Sociélé  hislorique  de  Salnl-Malo,  1'.)03,  p.  8. 
C"e.=t  probablemeut  ce  culte  spécial  qui  avait  fait  donner  aux  Jagiiens  le  sobrif|uet 
de  Houohaou;:,  que  Ton  a  essayé  d'expliquer  par  ure  sorte  d'assimilation  de  leur 
langage  à  l'aboiement  des  cliiens. 

2.  Ducrest  de  Villeneuve,  in  lievae  lUl.  de  l'Ouest,  1835-7,  p.   I4fi. 

3.  H.  Le  Carguet,  in  Bévue  des  Trad.  pop.,  t.  VI,  p.  657.  Cette  formule  est  celle 
que  récitent  les  marins  du  Cap  et  de  l'île  de  Sein  ;  voici  la  plus  usitée  par  ceux 
des  autres  pays  : 

Va  Doué,  va  diwallil  da  dremen  ar  Baz 
Bag  va  teslr'zo  biltan  Iwf)  lio  mor  a  zo  hraz. 
(L.  F.  Sauvé.  Lavarou-Koz,  p.  164). 

4.  Paul  Sébillot.  Lér/endes  de  la  Mer,  t.  1,  p.  2GU-1  ;  Le  Folli-Lore  des  péclieurs, 
p.  202-203. 

5.  Fr.  Daleau.  Trad.  de  la  Gironde,  p.  59. 


168  OBSERVANCES    ET    VESTIGES    DE    CULTE 

motivait  autrefois,  étaient  imposés  aux  hommes  et  aux  navires  dans 
certaines  circonstances,  principalement  lorsqu'on  doublait  des  caps, 
que  l'on  passait  d'une  mer  dans  l'autre,  ou  qu'on  franchissait  des 
détroits  réputés  dangereux'.  Le  voyageur  Jeannequin  prétend  que 
personne  n'était  exempté  de  l'usage,  et  il  raconte  que  le  roi  Henri  IV, 
passant  de  La  Rochelle  à  Saint-Malo,  et  se  trouvant  en  vue  du  Raz,  vit 
pratiquer  cette  cérémonie  à  ses  matelots.  Il  demanda  sur  quel  droit 
elle  était  fondée,  et  lorsqu'il  eut  appris  qu'elle  était  si  ancienne  que 
l'on  n'en  connaissait  pas  l'origine,  il  ne  fit  pas  difficulté  de  s'y  sou- 
mettre. Au  milieu  du  XVIP  siècle,  elle  était  encore  observée  au  même 
endroit  par  les  marins  de  toutes  les  nations,  même  par  les  Hollandais 
qui  n'étaient  point  catholiques.  La  cérémonie  que  décrit  OExmelin  et 
dont  il  fut  témoin  oculaire  en  mai  1666,  ressemblait  à  celle  qui  se  fait 
au  passage  de  la  Ligne,  et  qui  s'est  continuée  jusqu'à  nos  jours  ^. 

3.  —  Coutumes  et  croy.'Vnces  diverses 

Dans  plusieurs  ports  on  accomplit  des  actes  qui,  en  raison  de  l'en- 
droit où  ils  se  font,   présentent  quelque  relation  avec  la  mer. 

Aux  Saintes-Mariés  de  la  Mer,  sur  la  côte  de  Provence,  a  lieu  une 
cérémonie,  qui  est  peut-être  une  survivance  de  l'antique  lancement, 
au  printemps,  de  la  barque  d'Isis.  Le 25  mai  de  chaque  année  une  foule 
considérable  vient  suivre  la  sortie  de  la  barque,  solennellement 
promenée  le  long  de  la  plage  sur  les  épaules  des  pèlerins.  Les 
Bohémiens,  qui  reconnaissent  leur  patronne  dans  Marie  Salomé,  y  sont 
toujours  nombreux  ;  parfois  ils  s'emparent  de  la  nacelle,  la  lancent 
dans  la  mer,  lui  font  faire  une  courte  promenade  et  la  remettent  ensuite 
au  clergé  ^ 

Un  usage  traditionnel,  dont  on  ignore  le  but  et  l'origine,  est  pratiqué 
annnuellement,  et  aussi  un  jour  qui,  tout  en  se  rapportant  à  une  date 
de  fête  chrétienne,  correspond  au  printemps,  dans  une  des  plus  petites 
îles  de  l'archipel  anglo-normand.  Le  Vendredi  Saint,  les  petits  garçons 
de  l'île  de  Serk  ont  coutume  de  lancer  sur  les  mares  au  bord  de  la  mer 
de  petits  bateaux  préparés  quelque  temps  à  l'avance  ^. 

Le  jour  de  la  fête  patronale,  les  marins  des  petits  ports  de  pêche  de 

1.  isi\.  Glossaire  nautique. 

2.  WalckeaaiT.  Vo!/agei  en  Afrique,  t.  Il,  p.  33.  CBStm^lia.  Histoire  des  Aven- 
turiers flibustiers,  1686,  t.  I,  p.  2. 

3.  Gaston  Jourdauae,  in  Reo.  des  Trad.  pop.,  t.  XYI,  p.  361.  Quelques  groupes 
de  pêcheurs  ou  de  caboteurs  appartenant  à  cette  race  existent  sur  divers  points  de 
la  Méditerranée. 

4.  Edgard  Mac  Culloch.  Guernsey  Folk-Lore,  p.  46. 


LES    FEDX    SUR    LE    RIVAGE  169 

la  Méditerranée  choisissaient  une  des  plus  vieilles  barques  hors  d'u- 
sage, et  après  l'avoir  goutironnéo  el  enduite  de  pétrole,  ils  la  bridaient 
le  soir  sur  les  galets  de  la  plage'.  A  Menton,  les  pêcheurs  allument 
cette  sorte  de  feu  de  joie  à  la  Saint-Pierre,  lesmarinsà  laSaint-Eline -. 
A  Nice,  lors  de  certaines  réjouissances  publiques,  les  pécheurs  traînent 
dans  les  rues  une  vieille  barque  appelée  laiit,  toute  pavoisée  et  portée 
sur  des  roues  ;  pendant  cette  procession,  le  peuple  pousse  des  cris 
d'allégresse  et  les  femmes  dansent  des  rondes.  Ai)rès  bien  des  courses 
et  des  stations,  la  barque  est  brûlée,  non  plus  sur  le  rivage,  mais  au 
milieu  d'une  place  \ 

A  Collioure  on  fait  flamber  sur  le  sable,  le  16  août,  un  tonneau  enduit 
de  poix,  en  mémoire  de  saint  Vincent,  patron  du  port,  brûlé  vif  sur  un 
ilôt  il  peu  de  distance  du  rivage.  Une  barque,  à  bord  de  laquelle  est  un 
prêtre,  va,  la  nuit,  chercher  ses  reliques  à  l'île,  et  quand  elle  arrive  au 
port,  elle  est  tirée  sur  la  plage,  et  des  pécheurs  la  traînent  à  toute 
vitesse  vers  l'église  *. 

Les  feux  de  la  Saint-Pierre  sont  toujours  traditionnellement  allumés 
sur  le  littoral  picard,  et  les  enfants  vont  quêter  à  domicile  les  vieux 
barils,  les  paillassons,  les  papiers,  etc.  ^.  A  Berck-sur-Mer,  le  feu  de 
ce  même  jour  est  surmonté  d'une  perche  au  bout  de  laquelle  on  a 
attaché  une  manne  de  maquereau  au  milieu  d'un  bouquet  ;  souvent  le 
poisson  est  remplacé  par  un  petit  navire  armé  pour  la  pêche  du  hareng. 
Le  brasier  doit  s'allumer  du  premier  coup,  sinon  ce  serait  un  grand 
malheur  pour  Berck.  Le  soir  de  la  Saint-Jean  el  celui  de  la  Saint- 
Pierre,  les  matelots  ne  vont  pas  à  la  mer  ;  ceux  qui  n'ont  pu  rentrer  à 
temps  pour  assister  à  la  fête,  cessent  de  pêcher  et  ne  jettent  leurs  fdets 
qu'assez  avant  dans  la  nuit,  après  avoir  chanté  les  Grandeurs,  la  Péni- 
tence et  le  Martyre  de  saint  Jean.  Au  coucher  du  soleil,  le  curé  tenant 
à  la  main  une  torche  de  paille  enflammée,  allume  le  bûcher  et  bénit 
l'assemblée.  On  chante  ensuite  le  T('  Deum  et  la  prose  de  Saint-Jean. 
Pour  le  feu  Saint-Pierre,  on  psalmodie  saint  Pierre  pleurant.  Lorsque 
le  feu  est  terminé,  les  assistants  ramassent  avec  soin  les  petits"  mor- 
ceaux qu'il  a  respectés.  Ils  servent  à  détruire  les  rats  dans  les  greniers, 
et,  jetés  sous  les  lits,  ils  font  crever  les  punaises".  A  Pempoul,  près  de 
Sl-Pol-de-Léon,  le  bûcher  de  la  St-Jean  est  construit  exclusivement 
avec  des  paniers  ayant  servi  au  transport  du  poisson''. 

1.  Le  Siècle,  3  avril  1894. 

2.  J.-B.  Andrews,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  IX,  p.  219. 

3.  L.  Roubaudi.  Nice  el  ses  environs,  p   442,  in  Mélusine,  t.  U,  col.  454. 

4.  Horace  Ghauvet.   Léi^endes  du  Ronssillon,  p.  83. 

5.  A.  Bout,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.   XVIi,  p.  89. 

6.  L.  de  Gléry,  in  La  Picardie,  août  1901. 

7.  A.  Le  Braz,  in  Annales  de  Bretagne,  t.  IX,  p.  .')94. 


170  OBSERVANCES  ET  VESTIGES  DE  CULTE 

La  coutume  de  lancer  à  l'eau  des  effigies  ou  leurs  débris  a  été  rele- 
vée au  siècle  dernier  en  deux  endroits  différents,  mais  elle  existait 
peut-être  ailleurs.  A  La  Rochelle  les  portefaix  et  les  marins  après 
avoir  promené  un  bonhomme  de  paille  qui  représentait  Mardi  Gras,  le 
brûlaient  le  mercredi  des  Cendres  et  jetaient  ses  cendres  à  la  mer  ^  A 
Pontaven  (Finistère),  vers  1873,  le  mannequin  de  Carnaval  était,  ce 
même  matin,  lancé  du  haut  du  quai  dans  la  mer. 

Un  rite  qui  rappelle  celui  qui  a  été  si  longtemps  en  usage  lors  de  la 
construction  des  édihces,  s'accomplissait  sur  le  littoral  de  la  Manche 
avant  l'époque  où  les  Ponts-et-Chaussées  ont  été  chargés  du  balisage 
des  rochers  ;  quand  on  érigeait  une  balise,  les  vieux  pécheurs  se 
tiraient  un  peu  de  sang  et  en  arrosaient  le  trou  où  elle  allait  être 
plantée.  C'était  une  offrande  au  rocher  et  à  la  mer,  alin  que  le  signal 
ne  fût  pas  renversé  par-  les  tlots  -. 

On  a  constaté,  en  un  grand  nombre  de  pays  barbares,  l'usage  de 
sacrifier  des  victimes  humaines  à  la  mer  ou  aux  dieux  auxquels  on 
attribuait  du  pouvoir  sur  elle,,  et  il  est  attesté  par  plusieurs  exemples 
rapportés  par  les  écrivains  sacrés  ou  classiques  ^  Il  est  vraisemblable 
qu'il  a  existé  aussi  sur  nos  côtes  ;  on  a  relevé  dans  le  sud  de  la  Bre- 
tagne des  traditions  d'offrandes  aux  divinités  des  eaux  douces  qui 
présentent  beaucoup  d'analogie  avec  les  légendes  qui  suivent, 
recueillies  dans  le  Morbihan '^  :  Le  pays  de  Vannes  et  une  partie  de  celui 
de  Pontivy  étaient  destinés  à  disparaître  sous  les  flots  ;  mais,  grâce  à 
des  sacrifices  qui  se  reproduisent  à  des  dates  fixes,  la  mer  ne  sort  pas 
de  son  lit.  Tous  les  sept  ans,  une  dame  inconnue,  richement  habillée, 
parcourt  le  pays,  en  quête  d'une  famille  pauvre  et  nombreuse  dont  les 
père  et  mère  consentiraient,  moyennant  une  grosse  somme  d'argent, 
à  lui  vendre  un  de  leurs  enfants.  Lorsqu'elle  est  parvenue  à  s'en  pro- 
curer un,  elle  l'enferme  dans  une  barrique  avec  un  pain  de  trois  livres 
et  une  chandelle  de  deux  sous  allumée,  puis  cette  barrique  est  livrée 
au  gré  des  flots.  L'Océan  s'empare  de  sa  proie,  l'esquif  est  ballotté 
pendant  sept  ans,  puis  il  reparaît  ;  si  l'enfant  n'a  perdu  encore  que  les 
deux  bras,  il  redevient  le  jouet  des  flots  pendant  sept  nouvelles  années; 
après  ce  laps  de  temps,  la  barrique  est  vide,  le  sacrifice  est  consommé; 


1.  Comm.  de  M.  Ch.   Davehiy. 

2.  Paul  Sébillot.  Les  Travaux  publics,  p.  383. 
'À.  F. -S.  Bassett.  Leqends  of  llie  Sea,  p.  380. 

4.  Paul  Sébillot.  Les  Travaux  publics,  p.  94-95  ;  dans  les  deux  exemples  qui  y 
sont  rapportés,  l'eufant  acheté  est  aussi  placé  dans  une  barrique,  <|ui  est  enfouie 
sous  un  pont  ;  le  pain  et  la  chandelle  ligureul  même  dans  la  version  la  plus  com- 
plète. 


ENFANTS   SACRIFIÉS    A    LA    MER  171 

mais  la  divinité  de  la  mer  exige  une  nouvelle  proie,  et  la  dame  se 
remet  en  campagne.  On  assure  que  l'une  des  dernières  victimes,  car 
l'usage  subsiste,  dit-on,  toujours,  a  été  achetée  à  Guern'. 

D'après  une  autre  version  le  sacrifice  était  otTerl,  non  à  l'Océan  lui- 
même,  mais  à  l'œil  de  mer,  situé  dans  l'intérieur  des  terres,  mais  qui 
communiquait  avec  l'Océan,  cl  aurait  pu  submerger  tout  le  pays.  Cha- 
que année  un  eiifanl  nouveau-né,  baptisé  depuis  pea,  était  préposé  à 
la  garde  des  eaux,  à  l'oriiice  même  de  l'œil  de  mer  :  un  cierge  de  cire 
béni  entre  les  mains,  une  livre  de  pain  à  côté  de  lui,  il  était  enfermé 
dans  un  tonneau  qui  s'en  allait  à  la  dérive,  flottant  à  la  surface  du 
Blavet,  et  son  innocence  servait  à  a[)aiser  la  colère  des  génies  mal- 
faisants. La  Saint-Silvestre  arrivée,  le  pain  était  consommé,  le  cierge 
était  éteint  et  le  sacrilice  devait  être  recommencé.  Il  advint  qu'une 
fois.  Dieu  ayant  eu  pitié  des  mères,  comme  on  ouvrait  le  tonneau,  on 
aperçut  au  fond  le  pain  qui  n'était  pas  consommé,  le  cierge  qui  brûlait 
encore  et  l'enfant  qui  souriait  en  tendant  ses  petits  bras.  Depuis,  l'œil 
de  mer  est  transformé  on  une  claire  fontaine'-. 

Les  habitants  de  l'île  de  Noirmoulier  avaient  une  croyance  analogue 
à  celle  que  l'on  rencontre  dans  plusieurs  pays  de  montagne  :  le  jour 
de  la  Saint-Jean  le  soleil  faisait  trois  petits  sauts  avant  de  se  lever, 
et  les  marins  se  signaient  au  moment  où  il  émergeait  au-dessus  des 
eaux  ^. 

Des  actes,  en  très  petit  nombre  il  est  vrai,  qui  se  rattachent  à  la 
magie  ou  à  la  divination  étaient  en  rapport  avec  la  mer  :  dans  la  pre- 
mière moitié  du  XIX''  siècle,  ceux  qui,  sur  la  côte  sud  de  Bretagne,  réci- 
taient la  prière  à  saint  Laurent  pour  les  brûlures,  devaient  se  tourner 
du  côté  de  la  mer,  avant  de  souffler  trois  fois  en  croix  sur  le  point  dou- 
loureux ^  Vers  1795,  aux  environs  de  Plougasnou,  des  sorciers  interpré- 
taient les  mouvements  de  la  mer,  des  flots  mourants  sur  le  rivage  et 
prédisaient  l'avenir".  Cambry  se  borne  à  cette  simple  mention,  et  les 
voyageurs  qui  sont  venus  après  lui  sont  muets  sur  cette  consultation, 
qui  est  vraisemblablement  tombée  en  désuétude. 

1.  Le  Norcy,  iu  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.   XVJII,  p.  20. 

2.  F.   Gadic,  in  L'i  Paroisse  bretonne  de  l'aris,  janvier  19.>0. 

3.  Viaud-Grand-Marais.  Quelques  contâmes  de  Noirmoutier,  p.  2U6. 

4.  L.  Kerardven.  Guionvac'h,  p.  104. 

5.  Cambry.  Voyage  dans  le  Finistère,  p.    t09. 


LIVRE    SECOND 

LES  EAUX  DOUCES 


CHAPITEIKf  PREMIER 

LES  FONTAINES 

§  1.  ORIGINE  ET  PARTICULARITÉS 

Les  oiseaux  qui,  ainsi  qu'on  l"a  vu  p.  5,  sont  associés  à  la  création  de 
la  mer,  interviennent  aussi  dans  celle  des  rivières  et  des  fontaines; 
mais  en  ce  qui  concerne  ces  dernières,  la  légende,  qui  ne  dilîère  que  par 
les  détails,  a  été  plus  souvent  recueillie  '. 

D'autres  fontaines  se  sont  montrées  depuis  dans  des  circonstances 
merveilleuses  que  l'on  raconte  dans  leur  voisinage.  Un  grand  nombre 
ont  commencé  à  couler  à  la  suite  d'actes  accomplis  par  des  enti- 
tés surnaturelles  ou  sacrées,  et  plusieurs  même  en  sont  des  émanations 
directes.  Le  langage  métaphorique  emploie  couramment  l'expression 
«  fontaine  de  larmes  o,  en  parlant  de  l'abondance  de  celles  que  versent 
des  personnes  atlligées  :  des  légendes  attribuent  l'origine  de  quelques 
sources  à  des  larmes  réelles  de  fées^  d'amoureuses  ou  de  saints.  Deux 
traditions  delà  Franche-Comté,  fort  suspectes  d'embellissements,  mais 
dont  on  peut  retenir  la  donnée  primordiale,  racontent  que  des  fées 
malheureuses  ont  donné  naissance  à  des  fontaines  :  l'une  d'elles  chassée 
de  sa  grotte,  pleura  si  abondamment,  qu'une  source  amère  se  forma  au 
pied  d'un  coteau  de  la  vallée  de  Cuzancin  ;  la  fée  Vénéla,  qui  avait 
renoncé  à  l'immorlalilé,  eut  tant  de  chagrin  d'être  abandonnée  par  un 
ingrat,  que  ses  pleurs  lirenL  couler  une  fontaine  au  fond  de  la  grotte 
qui  porte  son  nom-.  Aux  environs  de  Dinan,  une  fontaine  qui  guérit  le 
mal  de  dents,  appelé  en  ce  pays  mal  d'amour,  provient  des  larmes  d'une 
jeune  fille  délaissée^.  En  Provence  la  source  de  la  Sainte  Baume  a  été 
produite  par  les  pleurs  de  Madeleine  repentante  ^  ;  entre  Chambon  et 
Ahun,  une  source  qui  s'appelle  les  «  Larmes  de  sainte  Valérie  »  découle 

1.  Léo  Desaivre.  Etudes  de  Mytfioloi/ie  locale  en  Poitou,  1880,  p.  8  ;  B.  Souche. 
Proverbes,  p.  12;  E.  Rolland.  Faune  populaire,  t.  Il,  p.  63  (Gironde).  François 
Daleau,  iu  l\ev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  420  (Gironde). 

2.  Ch.  ïhuriet.  Trad.  pop.  du  Doubs,  p.  208,  219. 

3.  Lucie  de  V.  H.,  in  Rev.  des  Trad.  pop. ,i.  XVII,  p.  137. 

4.  Bérenger-Féraud.  Superstitions  et  survivances,  t.  III,  p.  291. 


11(3  LES    FONTAINES 

des  flancs  d'un  rocher,  depuis  que  le  clief  de  la  martyre  y  a  élé  déposé  '  ; 
à  Lancieux,  on  nomme  «  Larmes  de  saint  Cieux  »  les  gouttes  qui 
s'échappent  d'une  fontaine  voisine  du  lieu  de  son  supplice ''. 

Dans  les  légendes  qui  suivent,  leau  se  montre  à  l'endroit  oîi  tombèrent 
le  corps,  et  surtout  la  tète,  des  confesseurs  de  la  foi.  Sainte  Julie  ayant 
refusé  de  renoncer  àla  religion  chrétienne, un  soldatlui  coupa  la  mamelle 
gauche  et  la  jeta  sur  un  rocher  près  de  Nonza  (Corse),  d'où  jaillit  aussitôt 
une  fontaine;  l'autre  mamelle  ayant  été  tranchée etlancée sur  un  rocher, 
une  seconde  source  se  mit  à  coulera  A  l'endroit  oîi  toucha  la  tète  de 
saint   Germain   l'Herm,    tué    par  l'ordre    d'une    châtelaine,  se  montra 
soudainement  une  source  qui  a  la  vertu  de  guérir  de  la  fièvre  ^  ;  celle  de 
la  Cave  à  Limoges,  dédiée  à   sainte   Valérie,  apparut  au  lieu  même  de 
sa  décollations  La  fontaine  de  Sainle-Espérie  à  Sainl-Ceré  (Lot  sortit  de 
terre,   lorsque   la   martyre,   décapitée  non  loin    de  là,  voulut  laver  sa 
tête  ensanglantée*'.  Suivant  le  martyrologe  du  diocèse  du  Puy,  lorsque 
le  bourreau  eut  tranché  la  tête  de  saint  Âgrève,  elle  roula  jusqu'au  bas 
delà  montagne,    et   une   fontaine  se    mit  à  sourdre  immédiatement  à 
l'endroit  où  elle  s'arrêta  '.  Après  que  sainte  Bazille  eut  été  décollée,  sa 
tête  sursauta  neuf  fois  et  une  source  jaillit  à  chacune  des  places  où  elle 
loucha  le  sol  ;  c'est,  dit-on,  pour  cela  que  l'on  adonné  le  nom  de  NeufTons 
à  la  petite  vallée    voisine  de  la  chapelle  qui  renferme  les  sources  ^  La 
fontaine  de   Saint-Papoul   se   montra  au  lieu  même  où  le  saint,  après 
son  supplice,  posa  sa  tête   qu'il  avait  jusque  là  portée  dans  ses  mains, 
et  la  fontaine  de  Saint-Gervais,  à  Saint-Gervais  en  Vallière  se  produisit 
à    l'endroit   où    coula   le   sang  de  ce   bienheureux,  assassiné  par  des 
brigands  ". 

L'urine  de  personnages  puissants  ou  sacrés,  que  plusieurs  traditions 
associent  à  l'origine  de  la  mer,  des  rivières  ou  des  étangs,  est  bien 
plus  rarement  en  relation  avec  celle  des  fontaines  :  en  Poitou,  Mélu- 
sine,  en  s'accroupissant,  produit  une  petite  source  que  les  pluies  d'au- 
tomne font  naître  dans  une  grotte  de  la  vallée  de  TAutise  *".  La  f'oun 
d'a-Ban  près  de  Saint-Ceré  (Lot)  a  été  formée  par  une  «  compisserie  » 
de  Gargantua". 

1.  L.   Duval.   Esquisses  marcboises,  p.  35. 

2.  B.  JoUivet.  Les  Côles-dn-Nord,  t.  II.  p.  338. 

3.  Léonard  de  Saint-Germain.  Itinéraire  de  la  Corse,  p.  433. 

4.  Abbé  Grivel.  Chroniques  du  Livradois,  p.  381. 

5.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  17. 

6.  L.  Duval.   Esquisses  marctioises,  p.  35. 

I.  Velay  et  Auvergne,  p.  lil. 

8.  H.  Dorgan.  Panorama  de  la  Gironde,  p.  110. 

9.  Gaston  Jourdaiine.    Contribution  au    F.  L.  deVAude,  p.  211,  d'à.  un  mm.  du 
XVe  siècle  ;  L.  Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saône-et-Loire,  p.  36. 

10.  Léo  Desaivre.  Le  Mythe  de  la  Mère  Lusine,  p.   135. 

II.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  28. 


FONTAINES  GHÉÉES  PAR  LES  FÉES  177 

La  légende,  familière  à  ranli(juilé  classifiuc,  des  nymphes  mélamor- 
plîosées  en  fontaines  ne  s'appli(jue  pas  aux  fées  modernes  :  ce  sont  des 
animaux  ou  de  simples  mortelles  qui  éprouveuL  le  même  sort 
qu'Egérie  et  ses  congénères.  D'après  Jean  d'Oulremeuse,  les  coqs  dont 
le  chant  devait  donner  le  signal  pour  le  meurtre  de  saint  l^anihert, 
ayant  été  tués  par  un  des  conjurés  qui  avait  été  pris  do  remords, 
furent  enterrés  par  une  servante  près  de  la  source  de  la  Lcfi,ia,  et 
changés  en  deux  belles  fontaines'.  Deux  paysannes  auxquelles  l'amou- 
reux d'une  fée  contait  lleurette,  furent  touchées  par  la  baguette  de  la 
dame  irritée,  et  transformées  en  deux  claires  fontaines  que  l'on  voit  à 
Saint-Pôtan  (Côtes-du-Nord),  et  qui  sont  appelées  Froides  Fontaines,  à 
cause  de  la  fraîcheur  exceptionnelle  de  leurs  eaux'-. 

Les  fées  locales,  dont  le  nom  et  les  gestes  sont,  ainsi  qu'on  le  verra, 
si  souvent  en  relation  avec  les  fontaines,  avaient  créé,  en  frappant  le 
sol,  plusieurs  de  celles  dont  l'eau  est  particulièrement  limpide. 
Suivant  un  dire  populaire  au  XV®  siècle,  la  source  Ihermale  do  Dom- 
rémy,  qui  coulait  au  pied  de  l'Arbre  des  fées  où  Jeanne  d'Arc  avait  eu 
ses  visions,  avait  jailli  sous  la  baguette  des  bonnes  fées^  A  Cond(''-sur- 
Noireau,  une  fée  avait,  de  la  même  façon,  produit,  pour  la  commodité 
de  ses  sœurs,  une  source  qui  s'appelle  encore  la  Fontaine-aux-Fées*. 
Les  fontaines  de  N.-D.  de  Larré  en  Plessé,  de  Planté  en  Campbon,  de 
Rioven  Guenrouet  (Loire-Inférieure)  devaient  leur  origine  à  la  baguette 
de  trois  fées,  qui  étaient  soeurs'^.  Je  n'ai  retrouvé  que  dans  un  seul 
conte  français  l'épisode  de  la  source  cpii  jaillit  grâce  à  ce  procédé  : 
pour  procurer  de  l'eau  à  une  ville  qui  en  est  dépourvue,  il  sufïit  de 
frapper  trois  coups  avec  la  racine  ilun  cei'tain  arbre,  sur  un  rocher 
qui  s'élève  au  milieu  de  la  cité,  en  disant:  «  De  l'eau!  de  l'eau "^î  » 

Suivant  dt»s  légendes  assez  nombreuses  et  que  l'on  rencontre  à  peu 
près  dans  toute  la  France,  le  bâton  des  saints  joue  le  même  rôle  (jue  la 
baguette  des  fées  dans  la  création  des  sources,   mais  les   bienheureux 


1.  Alfred  Haroii,  in  Bev.  des  Trad .  pop.,  t.  XIII,  p.  680. 

2.  Lucie  de  V.-H.,  Ibid.,  t.  XII,  p.  141. 

Dans  des  contes  bretons,  les  chevaux  de  la  fille  d'un  magicien,  pour  <|u'ellc 
éctiappe  avec  son  amoureu.x  à  la  poursuite  de  «on  père,  •  sont  uiélaniorpho.'iés  on 
l'eau  d'une  fontaine  (F. -M.  Luzel.  Contes  bretons,  Quimperlé.  1870,  p.  48;  ('onles 
de  Basie-bretugne,  t.  H,  p.  i2-i3);  dans  une  variante,  c'est  par  la  vertu  d'un  petit 
livre  de  magie  qu'une  belle  fontaine  parait  pour  cacher  les  fugitifs  transformés  en 
deux  grenouilles  d'or  (voir  t.  11,  p.  64-6:i). 

'i.  Alfred  ftlaury.  Les  féei  du  Moyen  Ar/e,  p.  27. 

4.  J.   Lecœur.  Esquisses  du  Bocar/e  normand,  t.  11,  p.  425. 

5.  Bizeul.  Des  voies  romaines  de  la  Bretar/ne,  p.  66. 

6.  F. -M.  Luzel.   Veillées  bretonnes,  p.   262. 

12 


178  LES    FONTAINES 

imitent  l'acte  de  Moïse  dans  le  désert,  ou  plutôt  il  semble,  comme  Ta 
fait  remarquer  Alfred  Maury  à  propos  des  légendes  pieuses  en  géné- 
ral, que  nombre  de  celles  de  cette  série  ont  été  calquées  sur  la  Bible. 
Dans  plusieurs  récits,  le  rite  observé  est  exactement  celui  dont  se  servit 
le  prophète  hébreu,  et  parfois  les  thaumaturges  le  rappellent  expressé- 
ment dans  la  prière  qui  le  précède  :  saint  Elllam,  voulant  désaltérer  le 
roi  Arthur  qui  combattait  le  dragon,  invoque  le  Seigneur  en  disant  : 
«  Vous  qui  avez  octroyé  de  l'eau  au  désert  à  votre  serviteur  Moïse,  vous 
plaise  donner  de  l'eau  à  vos  serviteurs  ;  «  puis,  avec  son  bourdon,  il 
frappe  trois  fois  la  roche  d'où  jaillit  la  source  de  Toul  sant  Elllam'.  Saint 
Aubert  au  Mont  Saint-Michel,  saint  (luénolé  à  Landevennec,  frappent  le 
roc  avec  leur  crosse  pour  que  les  ouvriers  qui  bâtissent  leur  monastère 
aient  de  l'eauàproximité-.Cet  épisode  est  d'ailleurs  si  fréquent  dans  les 
vies  des  saints,  que  je  ne  rapporterais  pas  ceux  qui  suivent  s'ils  ne  se 
liaient  à  des  actes  charitables,  accompagnés  de  circonstances  intéres- 
santes.Sain  te  Odile,  déjàcourbée  par  l'âge,  remontait  le  sentier  du  Hoh en- 
bourg,  quand  elle  rencontra  un  vieillard  près  d'expirer  de  fatigue  et  de 
soif"  voyant  qu'elle  n'aurait  pas  le  temps  d'aller  chercher  du  secours 
au  couvent,  elle  lit  une  fervente  prière  et  frappa  de  son  bâton  le 
rocher  d'où  jaillit  une  eau  abondante  \  Saint  Loup,  évoque  de  Châ- 
lon,  plein  de  compassion  pour  des  moissonneurs  altérés,  créa  de  la 
même  manière  la  fontaine  de  Saint-Loup  de  Varennes^  Un  jour  que 
saint  Jiermeland  traversait  l'herbage  de  Habodanges,  il  vit  des  bes- 
tiaux courir  çà  et  là,  alîolés  par  la  soif;  son  cœur  s'émut  de  pitié, 
et.  ayant  invoqué  Dieu  avec  ferveur,  il  frappa  avec  son  bourdon 
le  sol  aride,  d'où  sortit  la  fontaine  qui  porte  son  nom.  Quand  saint 
Martin  parcourait  le  Bocage  pour  convertir  les  païens,  il  rencon- 
tra une  jeune  lille  qui  marchait  d'un  pas  rapide,  tenant  de  sa 
main  une  cruche  debout  sur  son  épaule  ;  lui  ayant  demandé  ce  qui  la 
faisait  se  hâter  de  la  sorte,  elle  répondit  qu'elle  était  obligée,  tous  les 
jours,  d'aller  chercher  de  l'eau  bien  loin  ;  le  saint,  pour  lui  éviter  cette 
longue  course^  frappa  de  son  bâton  un  rocher  qui  se  fendit  et  laissa 
échapper  une  source  limpide'.  Saint  Généré,  voyant  passer  près  de  son 
ermitage  deux  servantes  d'un  château  voisin  qui  allaient  puiser  de 
l'eau  à  une  fontaine  assez  éloignée,  les  pria  de  le  débarrasser  des  poux 
qui  l'incommodaient  :  l'une  lui  rit  au  nez  et  continua  sa  route  ;  l'autre 
répoïKlit  qu'elle  lui  rendrait  volontiers  ce   service  si  elle  n'avait  peur 

1.  Albert  Le  Graml.    Vies  des  saiîits  de  Breta(/ne  ;  Saint  Efflam,  §  2. 

2.  Amélie  Bosquet.  La  Normandie  romanesque,  p.  262;    Albert  Le  Grand.   Saint 
Guénolé,  .§  10  ;  cf.  aussi  S.  Jaoua  §  7,  S.   Samson  §  19,  S.  Josse,  §  o. 

3.  P.  Risteihuber,  in  Intermédiaire,  10  août  1896. 

4.  L.  Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saône-et- Loire,  p.  38. 

a.  J.   Lecœur.  Esquisses  du  Bocage  normand,  t.  II,  p.  202  et  196. 


LE   ËATON    iJES   SAINTS  l70 

d'être  en  retard.  Le  saint  la  rassura,  en  aflirmanl  qu'elle  serait  de 
retour  au  château  avant  sa  compagne.  Dès  qu'elle  eut  commencé  sa 
charitable  besogne,  l'ermite  lui  dit  de  cesser  parce  qu'il  avait  voulu 
seulement  éprouver  son  bon  cœur;  il  frappa  le  rocher  auquel  il  était 
adossé,  et  la  servante  put  remplir  sa  cruche  à  la  source  vive  (jui  en 
coula  aussitôt'.  La  fontaine  Saint-Martial  d'Espartignac  jaillit  sous  le 
bâton  du  saint  auquel  une  femme,  rencontrée  près  de  là,  avait  refusé  à 
boire.  Ce  bienheureux,  manquant  d'eau  pour  baptiser  les  habitants  du 
Souiller,  y  fit  sourdre  de  la  même  manière  la  fontaine  Saint-Martial  '-. 

Dans  les  exemples  qui  suivent,  les  thaumaturges  au  lieu  de  frapper 
simplement  la  terre,  la  percent  en  quelque  sorte.  Grégoire  de  Tours 
rapporte  un  de  ces  miracles  :  Lorsque  Tévèque  Aredius  allait  en  pèle- 
rinage au  tombeau  de  saint  Julien,  il  se  trouva  dans  un  lieu  dépourvu 
d'eau  :  ayant  fait  une  prière,  il  enfonça  son  bâton  dans  le  sol,  et, 
après  l'avoir  toui-né  trois  fois  en  rond,  il  le  retir-a,  et  une  source  jaillit. 
Ce  mouvement  de  tarière  ne  ligure  pas  dans  les  antres  récits,  où  les 
saints  se  contentent  de  faire  une  ponction  dans  la  terre  ;  c'est  ainsi 
que  procéda  saint  Loup,  suivant  le  Discours  des  Antiqnitez  de  Clidlon 
(1581),  par  le  P.  de  Saint-Julien  de  Balleure  :  estant  en  sa  baronnie  du 
Boyer,  il  fit  sortir  dune  terre  aride  la  fontaine  ditte  de  sainct  Loup, 
en  y  plantant  et  comme  perceant  la  place  du  baston  sur  lequel  ilestoit 
coustumier  de  s'appuyer'.  A  Chelun,  saint  Floch  pi(|ua  son  bourdon 
dans  le  sol  et  en  lit  sourdre  une  fontaine  intarissable,  pour  remercier 
une  vieille  femme  qui,  afin  de  lui  donner  à  boire,  avait  été  chercher 
de  l'eau  à  plusieurs  kilomètres  de  là  .  En  Bretagne,  saint  Roch,  saint 
Méen,  saint  Viaud  procurent  de  la  même  façon  aux  ouvriers  qui  cons- 
truisaient leurs  chapelles,  l'eau  potable  qu'on  ne  trouvait  pas  aux  envi- 
rons-^. Une  ancienne  vie  de  saint  Goulven  rapporte  qu'au  moment  de  la 
naissance  de  ce  bienheureux,  son  père  manquant  d'eau  pour  le  baptiser, 
adressa  à  Dieu  une  fervente  prière,  et  dès  qu'il  eut  planté  son  bâton 
en  terre,  il  jaillit  une  fontaine  limpide  que  l'on  voit  encore  en  Plouider". 
Lorsque  Jésus,  avant  de  monter  au  Calvaire,  vint  en  Bretagne 
demander  la  bénédiction  de  sa  grand'mère  sainte  Anne,   il   enfonça 

1.  Soreau  et  Langlais.   Légendes  du  Maine,  p.  197-203. 

2.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousiti,  p.  17. 

3.  L.  Lex,  I.  c,  p.  16. 

4.  P.  Bézier.  Méqalitlies  de  l'Ille  et-Vilaine,  p.  130. 

5.  Paul  Sébillot.  Petite  légende  dorée,  p.  64;  A.  Oraia.  Le  Folk-Lore  de  rille-et- 
Vilaine,  t.  I,  p.  285  ;  Albert  Le  Grand.  Vies  des  saints  de  Bretagne,  saint  Méen, 
§  6-7,  saint  Viaud,  §  2. 

6.  Vie  de  saint  Goulven,  d"apiès  un  manuscrit  latin  de  la  Bibl.  Nat.,  in  Société 
archéologique  du  Finistère,  t.  ,\VII,  p.   7a. 


480  LES    FONTAINES 

SOU  bâlon  dans  le  sol  et  la  source  de  Sainle-Ânne  La  Palud  se  montra'. 
Saint  Corentin,  saint  Armel  opérèrent  des  miracles  semblables  2. 

Un  jour  que  saint  Desle  s'était  égan'',  il  pria  un  pâtre  de  le  remettre 
dans  sa  route.  Celui-ci  ayant  répondu  qu'il  ne  pouvait  abandonner  son 
troupeau,  le  saint  prit  la  houlette  du  berger  et  la  planta  en  terre,  assu- 
rant que  le  bétail  ne  s'en  écarterait  pas.  A  son  retour,  le  pâtre  retrouva 
en  effet  son  troupeau,  et  quand  il  eut  arraché  le  bâton,  il  vit  sortir 
du  trou  la  source  abondante  appelée  aujourd'hui  fontaine  Saint-Desle^ 
Leportier  du  monastèrede  Saint-Evroult  venait  de  refuser  l'aumône  à  un 
pauvre,  parce  qu'il  ne  restait  plus  qu'un  demi-pain  à  l'abbaye,  lorsque 
saint  Evroult  survint,  lui  reprocha  son  manque  de  charité,  et  l'envoya 
porter  au  mendiant  le  reste  du  pain  ;  celui-ci  enfonça  son  bourdon  dans 
la  terre,  et  lorsqu'il  l'en  retira  il  jaillit  une  source  qui  depuis  n'a  cessé 
de  coulera  Dans  la  vallée  de  la  Valsérine  (Ain),  saint  Roland  fit  sourdre 
la  fontaine  Bénite,  en  plaçant  son  bâlon  au  milieu  des  cailloux".  Saint 
Rouin  à  Resson  (Meuse),  saint  Hodelin  à  Blanchemont,  province  de 
Namur,  enfoncent  le  leur  dans  le  sol  et  il  en  sort  aussitôt  une  source 
abondante*^. 

D'après  une  tradition,  Godelive,  née  au  château  de  Longfort  dans  le 
Boulonnais,  avant  de  partir  avec  Bertolf,  seigneur  de  Ghistelles,  pour 
le  château  de  Ghistelles,  planta  dans  un  petit  bois,  voisin  de  la  demeure 
de  son  père,  la  quenouille  dont  elle  se  servait,  et  une  source  jaillit  à 
l'instant  même  à  cet  endroits 

Le  miracle  qui  suit  diffère  des  autres  en  ce  que  l'acte  après  lequel  il 
se  produit  n'a  pas  eu  pour  but  exprès  de  procurer  de  l'eau  :  un  jour 
de  grande  chaleur,  le  saint  homme  Thomas  Hélie  s'était  assis  au  bas 
de  la  lande  de  Vi ville  pour  s'y  reposer,  et  il  avait  piqué  son  bâton  dans 
la  terre  :  «  Comme  j'ai  soif  !  »  s'écria-t-il.  Il  voulut  cependant  continuer 
son  chemin  ;  mais  en  retirant  son  bâlon,  il  vit  sortir  du  trou  une 
source    à  laquelle  il  se  désalléra\ 

Au  lieu  de  frapper  simplement  la  Ifrre  ou  le  rocher  avec  leur  bâton 
ou  de  ly  enfoncer,  les  saints  emploient  parfois,  mais  bien  plus  rare- 
ment, un  outil.  On  raconte  que  saint  Fiacre,  passant  un  jour  par  une 
prairie,  vit  dans  une  mare  du  lin  qu'on  avait  mis  à  rouir,  sans  prendre 

i.  A.  Le  Braz.  Au  pays  défi  pardons,  p.  286. 

2.  Albert  Le  Grand,  /.c,  Saint  Corentin,  §  2,  saint  Armel,  §  3. 

3.  Ch.   Thuriet.   Traditions  de  ta  Haute-Saône,  p.   72. 

4.  Chrétien  de  Joué-du-Plein.   Veillerys  argenlenois,  IMMS. 

5.  Alexandre  Bérard,  in  Revue  des  Revues,  15  mars  1901. 

6.  II.    Labourasse.    Anciens   us   de  la    Meuse,   p.    139  ;    Soc,    archéologique    de 
Nainm\  t.   III,  p.  353. 

7.  Bertrand.  Précis  de  l'histoire  de  Boulogne,  t.  11,  p.   182. 

8.  J.  Fleury.   Littérature  orale  de  la  Basse-Normandie,  p.   40. 


LES    ARMES   DHS    IIÉUOS  181 

la  précaulion  de  poser  îles  pieri'cs  dessus  potii-  le  l'aiic  Iccmpei'.  Il  eut 
pitié  de  l'ignorance  de  ces  gens,  et  ne  li'ouvaut  pas  de  pierres  aux  envi- 
rons, il  s'assit  lui-même  sur  le  lin  11  y  resta  plusieurs  jours,  cl  quand 
le  propriétaire  vint  à  sa  prairie,  il  vit  saint  P'iacre  qui  tremblait  la  liè- 
vre. Il  le  chargea  sur  son  dos  pour  le  reporter  à  son  crniilage;  mais 
comme  il  passait  à  l'endroit  où  est  aujourd'liui  la  fonlaine  miraculeuse, 
il  s'écria  qu"il  avait  grand  soif.  Le  saint  lui  lit  signe  de  [o.  d(''poser  à 
terre,  puis,  prenant  une  bêche,  il  frappa  le  sol  et  il  en  soi'tit  une  sour- 
ce abondante'.  Saint  (iialounek,  manquant  il'eau  pour  baptiser  une  fem- 
me, donna  quelques  coups  de  bêche  dans  son  courtil,  et  en  fit  jaillir 
une  fontaine^.  Saint  More,  qui  était  berger  dans  son  enfance,  prit  nn 
jour  une  coquille,  creusa  un  trou  dans  le  rocher,  et  allant  ensuite  cher- 
cher de  l'eau  à  quelque  dislance,  la  versa  dans  la  cavité,  où  elle  n'a 
cessé  de  couler  ^ 

Quelquefois  des  sources  jaillissent  du  sol  à  la  suite  d'un  attouche- 
ment assez  violent  il  est  vrai^  mais  sans  l'intervention  d'un  instru- 
ment. Saint  Quay  opéra  ce  miracle  en  enfonçant  son  doigt  dans  le  ro- 
cher^  Saint  Thibaut,  dans  la  vallée  de  la  Semoy  (Luxembourg  belge), 
saint  Honorât  à  l'île  de  Lérins.en  frappant  le  roc  avec  la  main";  un  des 
moines  qui  transportaient  le  corps  de  saint  Gulngalois  en  heurtant  le 
rocher  avec  son  pied*^  ;  c'est  probablement  parce  que  la  source  de  la 
Certenue  fut  produite  de  la  môme  façon  que  l'on  montre  auprès  le  ta- 
lon de  la  sainte  anonyme  qui  la  fit  sourdre  '' . 

Les  héros  du  cycle  carolingien,  auxquels  on  attribue  la  création  de 
plusieurs  fontaines,  se  servent  d'une  arme,  qui  a  la  même  vertu  que  le 
bâton  des  saints  ;  dans  une  légende  basque,  Fépée  de  Roland  semble 
douée  ])ar  elle-même  de  ce  privilège  ;  fatigué  d'avoir  massacré  ses  en- 
nemis, et  mourant  de  soif;,  il  se  reposait  sous  un  arbre,  lorsque  le  roi 
arriva  et  lui  dit  :  «  Ignores-tu  le  pouvoir  de  ton  épée  !  Frappe  le  rocher 
et  l'eau  sourdra  !  »  Roland  frappa  le  rocher  et  il  en  sortit  une  source 
fraîche  qui  s'appelle  encore  la  Fontaine  Roland".  A  Nassoigne,  dans 
le  Luxembourg  belge,  on  montre  une  fontaine  appelée  Pépinette,  que 
le  roi  Pépin  fit  jaillir  d'un  coup  de  lance^.  Cette  propriété  accordée  aux 

i.  A.   Oraiû.  Le  Folk-Love  de  l'Ille-el-V Haine,  t.  I,p.  .à74. 

2.  E.  Souvestre.  Foyer  Breton    t.  I,  p.  84. 

3.  J.-G.  Bulliot  et  Thiollier.  La  Mission  de  saint  Martin,  p.  42. 

4.  Du  Laurens  de  la  Barre.  Nouveaux  fantômes  bretons,  p.  38. 

5.  Bérenger-Féraud .  Superstitions  et  survivances,  t.   Ill,p.  328,  295. 

(i.  Régis  de  l'Estourbeillon.  Itinéraire  des  moines  de  Landevennec,  1889,  p.  7. 

7.  J.-G.  Bulliot  et  Thiollier,  1.  c,  p.  308. 

8.  J.-F.  Cerquand.  Légendes  du  pays  basque,  t.  IV,  p.  17  et  15. 

9.  Alfred  tlarou.  Mélanges  de  Traditionnismeen  Belgique,  p.  94. 


182  LES    FONTAINES 

armes  des  personnages  héroïques  est  au  reste  ancienne  :  on  fai- 
sait voir,  en  Laconie,  au  deuxième  siècle  de  notre  ère,  une  fontaine 
qu'Alalante,  altérée  par  la  chasse,  avait  fait  sourdre  en  frappant  le  ro- 
cher de  son  javelot  ' . 

Les  deux  légendes  ci-dessus  ne  mentionnent  aucune  prière;  mais  le 
plus  souvent  les  héros,  en  pareil  cas,  implorent  le  secours  de  la 
divinité  :  En  présence  de  l'ennemi,  les  Francs  postés  sur  les  hauteurs  de 
Passa,  étaient  brûlés  par  une  soif  si  ardente  qu'ils  laissaient  tomber  leurs 
armes.  Charlemagne,  plein  de  confiance  en  la  Vierge,  l'invoque  avec 
ferveur,  et,  plongeant  son  épée  dans  le  lit  d'un  torrent  desséché,  en 
fait  sortir  une  source  abondante^  Près  de  Fosse  dans  les  Ardennes,  l'ar- 
mée allait  mourir  de  soif,  quand  le  grand  empereur  fit  jaillir  une  fon- 
taine en  frappant  la  terre  de  son  épée.  D'après  un  récit  des  Ardennes 
belges,  les  soldats  de  Charles  souffraient  aussi  cruellement  du  manque 
d'eau^  lorsque  leur  chef,  saisissant  une  lance,  la  planta  dans  le  roc,  en 
adressant  à  Dieu  une  prière;  soudain  sortit  une  source  qui  depuis  n'a 
jamais  tari,  et  l'on  montre  en  haut  de  ces  escarpements  la  Fontaine  de 
l'Empereur,  qui  suinte  de  rocher  en  rocher  jusqu'au  bas  de  la  vallée  ^ 
Suivant  des  contes  populaires,  le  prince  ou  empereur  Charles  campait 
dans  la  plaine  de  Toulon  (Dordogne)  Comme  les  ennemis  avaient  em- 
poisonné la  source,  et  que  ses  soldats  étaient  dévorés  par  la  soif,  le 
prince,  l'àme  livrée  au  désespoir,  restait  immobile,  appuyé  sur  le  pom- 
meau de  son  épée,  lorsque  tout  à  coup  il  aperçut  des  filets  d'eau  que 
la  pointe  de  son  glaive  faisait  jaillir,  et  quelques  moments  plus  tard  le 
goutTre  de  Toulon  apparut  tout  entier^  Lors  du  siège  de  Carcassonne, 
les  Sarrasins  ayant  empoisonné  les  puits,  l'empereur  ficha  sa  lance  en 
terre,  et  l'on  vit  couler  de  l'eau  en  abondance  :  c'est  la  Fontaine 
Charlemagne'.  Au  plus  fort  du  combat  entre  les  Manceaux  et  les  Poi- 
tevins, qui  se  livra  près  de  Saint-Aignan,  l'une  des  armées  manquant 
d'eau,  son  chef  leva  son  épée  vers  le  ciel  en  disant  :  «  Grand  Dieu, 
signalez  ici  votre  puissance,  comme  vous  le  signalâtes  autrefois  en 
faisant  sortir  l'eau  d'un  rocher  ».  Il  piqua  ensuite  son  arme  en  terre,  et 
quand  il  la  retira,   on  vit   sourdre  une   fontaine  qui  existe  encore  ®. 

Ce  trait  de  l'épée  enfoncée  dans  le  sol  hgurait  peut-être  autrefois 
dans  une  légende  que  d'Argentré  a  rapportée  :  lorsque,  repoussé  par  les 

1.  Pausanias.   Voyage  de  Laconie,  ch.  23. 

2.  Pierre  Vidal.  Guide  dans  les  Pi/réne'es  Orientales.  Perpignan,  1879,  p.  142. 

.3.  A.  Meyrac.   Trad.  des  Ardennes,  p.     51  ;  Société  arc It.    de   Namiir,    t.    Vit,    p. 
316-317. 

4.  Wlagrin  de  Taillefer.  Antiquités  de  Vcsone,  1826,  t.  Il,  p.   591. 

5.  Gaston  Jourdanne.  Contribution  au    Folklore  de  l'Aude,    p.     180,  d'à.     Besse, 
1645. 

6.  Ogée.  Dict.  de  Bretagne,  art.  Saint-Aignan. 


LE    JET    Dr    MAKTEAU  183 

Normands,  Alain  Barbe-Torle  se  réfugia  sur  la  colline  de  la  Ilaulière, 
près  de  Nantes,  il  implora  la  Vierge,  el  la  Fontaine  sainte  apparut  pour 
donner  à  boire  à  ses  soldats".  L'intervention  de  la  lance,  de  l'épée  ou  du 
bâton,  manque  aussi  dans  la  petite  légende  qui  suit,  pourtant  apparen- 
tée aux  précédentes.  La  fontaine  de  Saint-Emiland  jaillit  miraculeuse- 
ment au  lieu  de  ce  nom,  près  d'Vutun,  lorsque,  en  725,  le  saint  et  ses 
Bretons  eurent  besoin  de  se  désaltérer  pendant  qu'ils  combattaient  les 
Sarrasins-. 

En  Alsace  une  fontaine  sortit  de  terre  à  la  suite  d'une  ordalie  singu- 
lière, dans  laquelle  figure  une  épée.  Un  seigneur  croyant  avoir  à  douter 
de  la  vertu  de  sa  femme,  la  conduisit  dans  la  forêt  de  Kastelwald  et  voulut 
s'assurer  de  ses  sentiments  au  moyen  d'un  signe  céleste  :  «  Si  le  glaive 
que  je  pique  dans  le  sol  est  couvert  de  terre  lorsque  je  le  retirerai,  la  foi 
me  sera  assurée  ;  s'il  est  mouillé,  tu  sei'as  coupable.  »  Et  lorsqu'il  eut 
piqué  le  glaive  dans  le  sol,  une  source  se  mit  aussitôt  à  coulera 

Dans  la  région  du  Centre,  et  principalement  en  Limousin,  pays  de 
saints  bâtisseurs,  plusieurs  sources  doivent  leur  origineau  marteau  lancé 
par  des  bienheureux.  La  Font  de  Saint-Irieis  à  Sainl-Yriex-la-Perche 
(Haute- Vienne)  a  jailli  sous  celui  du  saint,  de  même  que  celle  de  saint 
Marloudon,  dont  le  titulaire  le  jeta  apiès  avoir  construit  la  cathédrale 
de  Tulle.  La  Foun  de  Sent-Alei  à  Chapelac  (Haute-Vienne),  la  Foun 
de  Sent-Alies  à  Solignac,  la  Foun  Faure  de  Sent  Aloi  ont  été  produites 
par  le  marteau  de  saint  Eloi,  la  première  lorsque,  tout  enfant,  il  la 
lança  du  Puy-Mirat,  la  colline  ([ui  domine  le  château  de  Sousrue,  la 
deuxième  quand  il  le  jeta  après  avoir  achevé  l'église  de  Solignac,  la 
troisième  lorsqu'il  voulut  marquer  sa  halte  à  l'endroit  où  il  avait  dîné^. 
Pendant  ses  voyages  dans  la  Creuse,  saint  Martin  n'ayant  pas  trouvé 
une  goutte  d'eau  pour  étancher  sa  soif,  s'assit  sur  un  rocher  et  jeta  son 
marteau  loin  de  lui,  en  disant: 

Où  mon  marteau  s'arrêtera 
Fontaine  y  aura  ! 

Et  une  source  abondante  se  mit  aussitôt  à  sourdre  au  lieu  où  l'instru- 
ment atteignit  le  sol".  En  Limousin,  on  attribue  un  miracle  analogue  à 
un  laïque  :  Quand  Aimar,  seigneur  de  Tulle,  eut  achevé  son  château, 
il  lança  eu  l'air  la  truelle  ou  le  marteau  du  maître  maçon  qui,  en  tom- 
bant, donna  naissance  à  la  source  dont  h^  ruisseau  se  jette  dans  laCor- 

1.  E.   Rictier.    Voyar/e  pittoresque  dans  la  Loire- Inférieure,  lettre  \,  p.  9. 

2.  L.  Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saône-et-Loire,  p.  34. 

3.  P.  Ristelbuber.  Contes  alsaciens,  fasc.  III,  p.  8. 

4.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  13-16. 

5.  L.  D[iva.\.  Esquisses  marchoises,  p.  37. 


■184  LES    FONTAINES 

rèze  à  rEstarbounie'.  La  fontaine  de  Saint-Gobriea  (Morbihan;  se  montra 
à  la  place  où  le  saint,  indécis  sur  rendroil  on  il  devait  s'établir,  lança 
sa  bêche-. 

D'autres  objets  sacrés  ou  merveilleux  fout  naître  des  sources  en 
louchant  le  sol.  Un  charretier  d'Auvergne,  impatienté  par  une  pierre 
qui  ne  tenait  pas  sur  son  chariot,  la  jeta  à  terre-;  c'était  une  statue  de 
la  Vierge,  et  une  fontaine  se  montra  au  lieu  où  elle  tomba  ;  la  Foun 
Sent-Meissens  sortit  des  trous  creusés  par  les  cloches  qui  s'échappaient 
du  clocher  en  flammes  de  l'église  voisine'.  La  foudre  fit  jaillir  la  fontaine 
Sauve  à  Cernois  (Côte-d'Or)  près  de  laquelle  on  a  trouvé  de  nombreuses 
haches  en  pierre  polie'*;  la  découverte  de  ces  instruments,  qui,  dans  ce 
pays,  comme  en  beaucoup  d'autres  contrées  de  France,  portent  le 
nom  de  pierres  de  tonnerre,  n'est  peut-être  pas  étrangère  à  la  formation 
de  la  légende.  Ij'origine  d'autres  fontaines  est  en  relation  avec  le  pré- 
historique :  dans  la  Charente-Inférieure  une  source  se  montra  à  l'en- 
droit où  frappa  la  table  d'un  dolmen  que  le  diable  lançait  pour  prouver 
sa  force  ;  en  Vendée  la  chute  dune  dornée  (contenu  d'un  tablier)  de  la 
Mère  Lusine  fait  sourdre  trois  fontaines  MJn  jour  que  Roland  s'amusait 
à  jouer  au  palet,  il  troua  le  pic  Neulus  et  donna  issue  à  la  Reyna  de 
las  Fonts,  la  reine  des  fontaines,  dont  l'eau  est  délicieuse". 

Des  sources  apparaissent  à  l'endroit,  auparavant  sec  et  aride,  où  des 
reliques  ont  été  en  contact  avec  le  sol.  Ceux  qui  transportaient,  de 
Cézanne  à  Âurillac,  le  corps  du  comte  Géraud  posèrent  un  instant  le 
cercueil  pour  aller  chercher  de  l'eau  aux  environs,  car  la  chaleur  était 
étouffante.  N'en  ayant  trouvé  nulle  part,  et  pressés  par  le  temps,  ils 
reprirent  leur  fardeau.  C'est  alors  qu'ils  virent  au-dessous  du  cercueil 
une  claire  fontaine  qui  venait  à  l'instant  de  jaillira  En  Haute-Bretagne, 
une  source  se  montra  miraculeusement  au  lieu  même  où  toucha,  pendant 
une  halte,  la  châsse  de  M"^  de  Volvire,  la  sainte  de  Néant  (1694), 
reproduisant  le  miracle  qui  s'était  accompli,  plusieurs  siècles 
auparavant,  à  l'endroit  où  s'étaient  reposés  les  moines  qui  portaient  le 
corps  de  saint  Guénolé^  La  Foun  Sainte-Fortunade,  dans  la  chapelle  de 
Chabrignac,  jaillit  à  la  place  où  l'on  déposa  les  restes  de  la  sainte  ;  à 

1.  Leinouzi.  Mars  1898,  p.  38. 

2.  E.   tierpin.  La  cathédrale  de  Sainl-Malo,  p.   42. 

;i.   !)'•  Pommerol,  iu  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  XV,  p.  47;  L.  de  Nussac,  l.c.,p.  22. 

4.  H.  Marlot,  in  Revue  des  Trad.   pop.,  t.  XI,  p.  107. 

5.  Société  des  Antiquaires,  t.  IV,  p.  481  ;  Léo  Desaivre.  Le  Mythe  de  la  Mère  Lu- 
sine, p.  81. 

(i.  Horace  Ctiaiivet.  Léi/endes  du  Roussillon,  p.   116. 

7.  L.  Durif.  Le  Cantal,  p.  27. 

8.  Cayot-Delaudrc.  Le  Morl)ilian,  p.  305  ;  Réf^ii  de  l'Eslourbeillon.  Itinéraire  des 
moines  de  Landevennec,  1889,  p.  9. 


LES    ANIMAUX  IH*) 

Ecuellcs,  lors  de  la  Iranslalioii  des  reliques  de  sainl  Louis,  une  fontaine 
se  montra  au  pied  du  monastère'.  A  Fêcamp,  la  Fontaine  du  Précieux 
Sang  se  mil  à  couler  sur  le  rivage  où  la  mer  laissa  le  (roue  du  figuier 
qui  contenait  le  liquide  sacré'-. 

Plusieurs  légendes  racontent  que  des  saints  vinrent  en  aide  aux 
animaux  qui  transportaient  leurs  restes,  ou  qu'ils  leur  communiquèrent 
le  pouvoir  de  créer  les  sources,  dont  étaient  parfois  investies  leurs 
châsses  Les  bœufs  qui  portaient  le  corps  de  saint  Fursy  s'élant  tout  à 
coup  arrêtés,  pressés  par  la  soif,  une  eau  pure  se  montra  à  cet  endroit; 
c'est  la  fontaine  de  Frohan-le-Grand,  oîi  ils  se  désaltérèrent,  et  purent 
continuer  leur  voyage  jusqu'à  Péronne^La  Font  Saint  Prime  à  Mercœur 
naquit  sous  les  sabots  de  la  mule  chargée  des  reliques  du  sainte  II  est 
vraisemblable  que  dans  ces  traditions  ligurait  autrefois  le  trait  de  la 
terre  frappée  par  les  pieds  des  animaux,  ou  de  l'objet  qui,  en  touchant 
le  sol,  donne  issue  fi  une  eau  abondante.  Lorsqu'on  transférait  à  Mauriac 
les  os  de  saint  Mary,  le  mulet  sur  le  dos  duquel  était  sa  châsse  fit 
jaillir  une  source  eu  heurtant  la  terre  avec  ses  sabots\  Une  des  cornes 
de  la  génisse  attelée  au  chariot  qui  portail  les  reliques  de  saint  Berthe- 
vin  étant  tombée  à  un  demi-kilomètre  du  bourg  de  Parigné,  on  vit 
aussitôt  sortir  du  sol  une  fontaine  d'eau  limpide^ 

D'autres  animaux  figurent  parmi  les  créateurs  ou  les  découvreurs  de 
sources  :  bien  qu'en  général  ils  appartiennent  à  des  saints,  quelquefois 
ils  servent  de  monture  à  des  héros,  et  l'eau  jaillit  sous  leurs  pieds 
comme  la  fontaine  d'Hippocrène  sous  ceux  du  cheval  de  Bellérophon^ 
Lorsque  l'armée  de  saint  Martin  traversait  le  territoire  d'Ancerville,  ses 
soldats  soufï'raient  de  la  soif;  le  saint  commanda  à  son  cheval  de  frapper 
la  terre  et  sous  son  sabot  se  mit  à  sourdre  la  fontaine  abondante  qui  coule 
encore  au  Pré  Saint-Martin*  Dans  la  légende  qui  suit,  le  nom  du  plus 
illustre  des  rois  mérovingiens  a  été  substitué  arbitrairement,  et  peut-être 
à  une  époque  assez  moderne,  à  celui  d'un  personnage  moins  connu:  au 
temps  deClovis,  la  Vienne  était  pleine  de  sang;  le  roi  ne  sachant  comment 
désaltérer  ses  troupes,  implora  le  Dieu  de  Clotilde  et  promit  de  se  faire 
chrétien.  Alors  son  cheval  ayant  frappé  du  pied  sur  le  rocher,  oii  l'on 
montre  encore  son  empreinte,  il  en  jaillit  une  source.  Clovis,  plein  d'or- 


1.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en   l.i)f>onsin,  p.  21  ;  L.  Ljex.  Le  Culte  des  eaux  en 
Saône-et-Loire,  p.  23. 

2.  Joanne.  Normandie  diamant,  p.  60. 

3.  L.  Dusevel.  Lettres  sur  la  Somme,  p.  98. 

4.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  20. 

5.  Deribier  du  Chatelet.  Statistique  du  Cantal,  t.  I,  p.  17. 

6.  Ilipp.  Sauvage.  Lei/endes  normandes  p.  31. 
1.  Pausanias.   Voyage  de  Béotie,  cii.  31. 

8.  11.  Labourasse.  Anciens  us.  etc.,  de  la  Meuse,  p.  139. 


186  LES    FOISTAINES 

gueil,  dit  alors:  «  Si  je  l'avais  demandée  sur  la  croupe  de  mon  cheval,  je 
l'aurais  aussi  bien  obtenue  ».  Mais  Dieu  le  punit  de  celte  parole  témé- 
raire, et  l'eau  cessa  de  couler.  Clovis  reconnut  sa  faute,  se  mit  à  genoux, 
en  demandant  pardon  à  Dieu,  et  la  source  se  rouvrit'.  La  fontaine  de 
Sainte  Geneviève  a  aussi  jailli  sous  les  sabots  du  coursier  du  seigneur 
deCruzille-,  et  l'on  raconte  en  Savoie  que  le  sire  de  Blonay  ayant  tra- 
versé le  lac  de  Genève  à  cheval  pour  échapper  aux  Bernois,  son  cour- 
sier, en  abordant  à  la  rive  du  Chablais,  perdit  un  de  ses  fers  dans  le 
gravier  sur  lequel  il  s'abattit,  et  que  le  lendemain  on  y  vit  couler  une 
source  ferrugineuse ^ 

Plus  ordinairement  ces  montures  sont  celles  de  personnages  sacrés  : 
la  Foun  Sent-Marsal  de  Favars  naquit  sous  le  pied  du  cheval  de  saint 
Martial,  la  Foun  Saint-Jauifar  à  Liourdes  sous  celui  de  la  mule  de  saint 
Genutle^.  Saint  Julien,  serré  de  près  par  ses  ennemis,  lança  vigoureuse- 
ment son  coursier  qui,  du  haut  de  la  colline,  sauta  dans  la  vallée;  son  pied 
y  fit  naître  une  source,  et  l'on  dit  qu'en  passant  la  main  sur  la  pierre 
qui  est  au  fond,  on  sent  la  forme  d'un  fer  à  chevaP.  Pendant  que  saint 
Martin  priait  Dieu  pour  obtenir  de  l'eau,  son  cheval  frappa  le  roc  d'un 
violent  coup  de  pied  qui  y  est  resté  empreint,  et  il  en  sortit  une 
fontaine  abondante  que  l'on  voit  près  de  Druyes''.  A  Clion  (Loire-Infé- 
rieure) un  semblable  miracle  est  attribué  au  cheval  du  même  saint.  On 
raconte  en  Poitou  que  ce  bienheureux,  qui  était  pàtour  dans  son  enfance, 
ayant  été  accusé  par  son  maître  de  laisser  son  troupeau  uKnirirde  soif, 
appela  le  plus  grand  de  ses  bœufs  et  lui  ordonna  de  frapper  la  terre  du 
pied;  lorsque  l'animal  lui  eut  obéi,  il  jaillit  une  belle  source  qu'on 
appela  la  Fontaine  de  Saint-Martin''. 

Quelquefois,  sans  qu'il  y  ait  aucune  intervention  physique,  des  fon- 
taines se  montrent  à  des  endroits  auparavant  dépourvus  d'eau  :  une 
prière  suffit  pour  opérer  la  merveille.  Saint  Caprais  s'étant  caché  pen- 
dant que  l'on  persécutait  les  chrétiens,  entendit  une  jeune  fille  qui 
chantait  au  milieu  des  supplices.  Ne  pouvant  revenir  de  tant  de 
courage,  il  pensa:  «  Mon  Dieu  !  cette  fillette  chante  en  cuisant  à  petit 
feu.  Et  moi,  un  homme,  je  me  cache.  Mon  Dieu,  si  je  dois  mourir 
comme  elle,  faites  un  miracle.  Faites  qu'aussitôt  jaillisse  de  ce  rocher 
une  source  d'eau  vive  et  claire  !  »   Dès  qu'il  eut  dit  ces  mots,  jaillit  du 


1.  Léon  Pineau.  Le  Folk-Lore  du  Poitou,  p.  185-186. 

2.  L.  Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saône-el-Loire,  p.  21. 
.S.  A.  Des?aix.  Léçiendes  de  la  Haute-Savoie,  p.  28. 

4.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  18. 

5.  C.  Moiset.  Usages  de  l'Yonne,  p.  92. 

6.  J.-G.  Bulliot  et  Thiollier.  La  Mission  de  saint  Martin,  p.  437. 

7.  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  I,  p.   141  ;  t.  IX,  p.  675. 


LE    DIABLE    CRÉATEUR    DE    SOURCES  187 

rocher  de  l'Ermitage  à  Agen,  la  source  qui  y  coule  encore^  A  Plou- 
néour,  une  fontaine  surgit  miraculeusement  pour  laver  saint  Goulven 
qui  venait  de  nnître.  L'eau  manquant  pour  baptiser  saint  Divy,  sa 
mère  sainte  Nonne  adressa  sa  prière  à  Dieu,  et  peu  après,  elle  put 
baptiser  son  fils  â  la  belle  fontaine  de  Dirinon-.  On  montrait  aux  envi- 
rons d'Amiens  la  fontaine  que  sainte  Eulalie  avait  demandé  au 
Seigneur  de  faire  sourdre  au  lieu  même  de  son  martyre^  pour  la  gué- 
rison  des  yeux  malades ^  Un  jour  de  chaleur  accablante,  saint  Lezin, 
qui  visitait  son  diocèse,  tomba  en  défaillance,  après  avoir  fait  une 
prière  ;  quand  il  reprit  ses  sens,  il  vit  couler  à  ses  pieds  une  fontaine 
d'une  limpidité  extrême*;  lors(|ue  saint  Ouenlin,  conduit  d'Amiens  à 
l'endroit  où  il  devait  être  martyrisé,  fut  emprisonné  dans  un  château  à 
Marteville,  une  fontaine  sortit  de  terre,  à  la  prière  du  saint  que  la  soif 
tourmentait^.  Quand  saint  Berthevin  était  marchend  de  veaux,  il  se 
trouva  un  jour  très  embarrassé  pour  les  faire  boire  ;  il  implora  Dieu, 
et  la  fontaine  de  Saint-Berthevin  la  Tannière  jaillit  du  sol  |)our  désal- 
térer son  troupeau*'. 

Le  diable  est  rarement  en  relation  avec  les  fontaines,  et  bien  peu 
portent  son  nom,  alors  qu'un  si  grand  nombre  sont  désignées  sous 
celui  d'un  saint,  et  que  beaucoup  ont  celui  d'une  fée.  Cela  lient  peut- 
être  à  ce  que  les  apôtres  ayant  sans  trop  de  difficulté  donné  un  vernis 
chrétien  à  la  plupart  des  fontaines,  n'ont  pas  essayé  de  les  déconsi- 
dérer comme  ils  l'ont  fait  pour  d'autres  lieux  témoins  d'un  culte  païen, 
en  affirmant  que  des  esprits  infernaux  y  avaient  leur  demeure.  On 
relève  cependant  une  Foiilaine  du  Diable  à  la  Grande  Verrière 
(Saône-et-IiOire)  près  de  laquelle  est  l'empreinte  de  son  cheval,  et  des 
fontaines  du  même  nom  à  Etourvy,  dans  l'Aube,  dans  le  Doubs,  et  dans 
une  rue  de  Marseille,  probablement  disparue  aujourd'hui  '.  Il  ne  figure 
expressément,  comme  créateur  de  sources,  que  dans  une  légende  des 
C(Jtes-du-Nord  :  un  tailleur  bossu  et  boiteux,  venu  d'on  ne  sait  où,  et 
de  réputation  détestable,  fut  poursuivi  par  les  gens  qu'il  avait  dupés. 
Arri\'é  au  village  du  Saint-Esprit  en  Plédéliac,  il  était  à  bout  de  forces, 
et  il  se  retourna  vers  ceux  qui  couraient  après  lui,  en  leur  promettant 
s'ils  voulaient  le  laisser,  de  faire  naître   une  source  où   il  suffirait  de 

1.  J.-F.  Bladé.  Contes  de  Gascogne,  t.  II,  p.  181. 

2.  Albert  Le  Grand.  Saint  Goulven,  §3  ;  Abbé  J.-M.  Abgrall.  Les  pierres  à  em- 
preintes, p.  8. 

3.  H.  Carnoy.  Liltérulnre  orale  de  la  Picardie,  p.   132. 

4.  Bull,  historique  et  mon.   de  l'Anjou,  t.   V  (1858),  p.  263. 

5.  Abbé  J.  Corblet,  in  Conr/rès  arcfi.  de  France,  1867,  p.  416. 

6.  G.  Dottio.   Les  Parlers  du  Bas-Maine,  p.  628.. 

7.  L.  Lex.  Le  Culte  des  eau.r  en  Saône- et- Loire,  p.  45;  Ch .  Tliuriet.  Trad.  du 
Doubs,  p.  496;  L.  Moriû,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  Xlli,  p.  90;  Augustin  Fabre. 
Notice  sur  les  anciennes  rues  de  Marseille,  1862,  p.  83. 


188  LES    FONTAINES 

plonger  toile  ou  drap,  pour  que  Tétofle  reprenne  immédiatement  le 
métrage  qu'elle  avait  avant  d'avoir  été  fivauduleusement  diminuée  par 
lui.  C'est  alors  qu'un  homme  s'aperçut  que  le  boiteux  avait  perdu 
un  de  ses  souliers,  et  que  son  pied  était  fourchu.  Il  engagea  ses  amis 
à  accepter  cette  proposition  en  leur  disant  que  c'était  le  diable.  Celui  ci 
cracha  par  terre,  et  l'on  vit  sourdre  à  l'endroit  même  une  fontaine 
très  limpide' . 

En  plusieurs  pays^,  on  dit  que  des  pierres  placées  au-dessous  des 
sources  les  empêchent  de  déborder  ou  de  couler.  C'est  à  cette  croyance 
que  se  rattache  un  trait  merveilleux  rapporté  par  l'historien  provençal 
Bouche  :  au  XV'=  siècle,  un  jeune  homme  pressé  par  la  soif,  rencontra 
un  vieillard  du  nom  de  Joseph  qui  lui  conseilla,  s'il  voulait  trouver  de 
l'eau,  de  déplacer  une  pierre  qu'il  lui  montra.  Elle  était  si  grosse  que 
dix  hommes  n'eussent  pu  la  remuer.  Le  jeune  homme  la  souleva 
comme  une  plume  et  une  source  abondante  coula  aussitôt.  Quand  il  se 
retourna  pour  remercier  le  vieillard,  il  avait  disparu,  et  l'on  crut  que 
c'était  saint  Joseph  en  personne-.  Un  épisotio  analogue  figure  dans  un 
conte  de  la  Basse-Bretagne  :  l'eau  vient  en  abondance  dès  qu'on  a 
enlevé  le  galet  qui  couvrait  la  source  mère^ 

Les  propriétés  de  plusieurs  sources  thermales  ont  été  indiquées  par 
des  animaux  dans  des  circonstances  qui,  en  général,  ne  sont  pas  miracu- 
leuses. Le  seigneur  d'Orthez  ayant  blessé  un  sanglier,  fouilla  inutile- 
ment le  bois  pour  le  retrouver.  Quinze  jours  après,  un  pâtre  le  décou- 
vrit dans  un  endroit  très  écarté  où  l'eau  tombait  en  cascade  et 
recouvrait  complètement  son  cadavre,  qui,  au  lieu  d'être  en  putréfaction, 
paraissait  encore  frais.  On  reconnut  que  cette  eau  était  très  salée, 
et  que  c'était  à  celte  cause  que  l'on  devait  atlribuer  la  conser- 
vation d'un  animal  mort  depuis  deux  semaines.  La  source  de  Barèges 
fut  montrée  par  une  chèvre  qui  se  frayait  un  chemin  à  travers  la  neige 
pour  aller  y  boire  ;  celle  de  Bex,dans  la  Suisse  romande,  aussi  par  une 
chèvre  qui  allait  se  désaltérer  à  une  source  salée  au  milieu  des  préci- 
pices *^.  Les  eaux  de  Soulzbaçh  en  Alsace  furent  indiquées  par  une  vache 
qui  s'écartait  du  troupeau  pour  entrer  sous  bois,  et  en  revenait  ensuite 
en  gambadant  joyeusement;  le  berger  l'ayant  suivie,  la  vit  boire 
avidement  à  une  petite  source  jaillissant  d'un  rocher  et  qui  semblait 
couverte  de  rouille \  Les  gens  de  Vrigny  disent  que  leur  fontaine  fut 


1.  Lucie  de  V.-IL,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t  XIIL  p.  432-3. 

2.  Bérenger-Féraud.  Superstitions  et  survivances,  t.  111,  p.  296. 

3.  F. -M.  Luzel.  Contes  de  Basse-Bretagne,  t.  1,  p.  132. 

4.  A.  Certeux,  ia  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  II,   p.  219-220. 
p.  Aug.  Stœber.  Die  Sarjen  des  Elsasses,  n,  72. 


LKS  PIËHHRg  SOUS  Lks  EAUX  I  K9 

découverte  par  un  habitant  du  lieu,  couvert  d'une  gale  affreuse;  peu 
de  temps  après,  un  vieux  cheval  poussif  vint  s'abreuver  à  la  source 
ferrugineuse.  Tous  deux,  après  y  avoir  bu  devinrent  sains  et  robustes  '. 
C'est  aussi  un  pauvre  cheval,  abandonné  par  son  maître  qui,  en  se 
baignant  à  la  fontaine  de  Bagnols  de  l'Orne,  et  en  y  recouvrant  la 
santé,  montra  ses  vertus  curalives-. 

Une  source  thermale  célèbre  a  été  révélée  aux  hommes  dans  des 
conditions  plus  merveilleuses.  Un  vieux  pâtre  des  Pyrénées  avait  été 
averti  quil  mourrait  quand  la  terre  serait  blanche.  11  venait  d'atteindre 
sa  neuf  cent  neuvième  année  lorsque  la  neige  se  mit  à  tomber,  et  il 
comprit  que  sa  fin  était  proche.  Il  appela  ses  fils  et  leur  dit  que,  quand 
il  serait  mort,  ils  eussent  soin  de  suivre  la  plus  belle  de  ses  vaches, 
qui  avait  au  cou  une  bruyante  sonnette  :  elle  devait  d'abord  les  mener 
h  Bagnères,  dans  la  région  des  eaux  chaudes,  et  ses  fils  devaient  s'arrêter 
oîi  elle  s'arrêterait.  Lorsque  le  vieillard  eut  expiré,  ils  suivirent  la 
vache  qui,  d'elle-même,  se  mit  en  route  ;  elle  alla  aux  eaux  thermales 
de  Bigorre,  puis  elle  continua  sa  course  et  ne  s'arrêta  qu'au  lieu  où 
l'on  voit  le  beau  village  de  Montgaillard  ^  Suivant  une  autre  version, 
dont  le  début  ne  diffère  que  par  les  détails,  le  vieux  pâtre  mourut  à 
l'âge  de  mille,  ans  moins  un  jour,  et  la  vache  noire  marcha  tout  droit 
dans  la  vallée  jusqu'à  ce  que  la  terre  ne  fût  plus  blanche;  les  enfants 
la  suivirent,  et  là  où  elle  s'arrêta  ils  trouvèrent  les  eaux  chaudes  qui 
ont  fait  plus  lard  la  fortune  du  pays  de  Bagnères  ^. 

Plusieurs  pierres  que  l'on  aperçoit  sous  l'eau  des  sources  sont,  en 
raison  de  leur  forme  ou  de  leur  couleur,  l'objet  de  légendes 
explicatives.  Le  cheval  de  saint  Hou,  qui  fut  un  fameux  chasseur, 
s'emporta  dans  une  lutte  contre  des  sangliers,  et  vint  se  noyer 
ainsi  que  son  cavalier,  dans  la  fontaine  de  la  forêt  de  Rennes  qui  porte 
le  nom  de  saint  Rou.  On  y  montre^  au  fond,  sur  une  pierre  énorme, 
l'empreinte  de  ses  sabots,  et  durant  les  tempêtes,  on  entend  des  hennis- 
sements eflVoyables  Depuis  que  le  saini  s'est  noyé  dans  ces  eaux,  elles 
possèdent  une  vertu  miraculeuse  ^  Les  gens  de  Saint-Papoul  assurent 
qu'il  y  a  dans  la  fontaine  dédiée  à  leur  patron  une  pierre  rouge  qui 
doit  sa  coloration  au  sang  du  martyr^,  décollé  non  loin  de  là  ;  une  des 
pierres  de  la  fontaine  de  Vieille-Brioude  est  tachée  de;  rouge,  depuis 
que  les  gouttes  du  sang  de  saint  Julien  y  sont  tombées  ;  jamais  on   n'a 


1.  Ctirélien  de  Joué-du-Plain.    Veillerys  arr/enlenois,  Mmss. 

2.  L.  Duplais.  Bagnols  de  l'Orne,  p.  11. 

3.  E.  Coniier.  Légendes  des  Haiiles-Pyrénées,  p.   13-13. 

4.  J.-F.   Bladé.  Conles  de  la  Gascogne,  t.  H,  p.  370-372. 

î).  Henri  de  Kerbeuzec.  La  légende  de  saint  Rou.  Reunes,  1894,  in-l8, 


-jgO  LES  t'ONTAlNEâ 

pu  les  faire  disparaître,  et  l'on  dit  aussi  que  la  fontaine   se  tache  de 
sang  à  l'anniversaire  de  sa  mort  '. 

Les  abords  d'une  fontaine  de  la  Meuse  possèdent  une  particularité 
qui,  comme  plusieurs  empreintes  merveilleuses,  est  due  au  passage 
d'un  bienheureux:  Depuis  que  saint  Antoine,  ayant  été  chercher  de 
l'eau  à  la  fontaine  de  Ribeaucourt,  en  répandit  quelque  peu  dans  son 
trajet,  le  chemin  qu'il  suivit  est  toujours  humide^ 

§  2.    FONTAINES    DÉPLACÉES    OU   TARIES 

Une  légende  franc-comtoise,  dont  le  début  fait  songer  à  une  des 
aventures  de  M.  de  Crac,  explique  l'origine  d'une  fontaine  intermit- 
tente :  Un  jour  que  le  sire  de  Joux  sortait  de  son  château  sur  sa  jument 
favorite,  la  herse,  tombant  trop  tôt,  coupa  sa  monture  en  deux  ;  le  sei- 
gneur ne  s'en  aperçut  pas,  et  la  cavale,  sur  deux  pieds  seulement, 
continua  son  galop  à  travers  la  campagne.  Arrivée  à  une  gorge  sauvage 
où  se  trouve  la  fontaine  de  la  Combe,  elle  se  mit  à  boire,  à  boire  indé- 
tiniment  Le  seigneur^  après  de  vains  efTorts  pour  l'obliger  à  relever  la 
tète,  sauta  à  terre,  et  s'aperçut  alors  seulement  qu'elle  n'avait  plus 
que  deux  pieds  et  que  l'eau,  à  mesure  qu'elle  la  buvait,  ruisselait  sur 
le  sol;  il  revint  au  château  et  conta  l'aventure  à  ses  gens,  mais  quand 
ils  arrivèrent  à  la  fontaine,  la  jument  avait  disparu.  Depuis,  la  fontaine 
coule  toujours,  mais  avec  intermittence.  Elle  retient  et  donne  son  eau 
de  six  minutes  en  six  minutes  Les  habitants  de  la  contrée  ont  cru 
longtemps  que  c'était  la  jument  invisible  du  sire  de  Joux  qui  venait 
là  cent  fois  le  jour  étancher  sa  soif,  et  que  l'onde  ne  renaissait  que 
quand  l'animal  désaltéré  cessait  de  boire^ 

A  Mussy-la-Ville  (Luxembourg  belge)  un  ruisseau  qui  vient  d'une 
petite  fontaine  est  souvent  à  sec.  Les  paysans  disent  que  pour  punir 
ceux  qui  y  puisent  de  l'eau,  sans  croire  à  sa  vertu,  la  fée  gardienne 
de  la  source  la  fait  tarira  Ailleurs  des  fées,  irritées  contre  les  habitants 
d'un  pays,  les  privent  d'eaux  bienfaisantes  pour  les  donner  à  leurs  voi 
sins.  La  reine  des  Fades  ayant  eu  à  se  plaindre  des  gens  de  Chambon 
Sainte-Croix  (Creuse),  tarit  les  sources  thermales  qui  jadis  sortaient 
du  rocher  de  la  Fée,  lou  daro  de  la  Fadée^  et  les  fit  jaillir  à  trois  lieue- 
plus  loin,  près  de  la  ville  d'Evaux,  qui  leur  doit  sa  prospérité.   La   fée 

1.  Gaston  Jourdanne.  Conlribiition  au  Folk-Lore  de  l'Aude,  p.  211;  A.  Dauzat,  in 
iievue  des  Trad.  pop.,  t.  XIV,  p.  38  ;  E.  de  Roure,  ibid.,  t.  XVI,  p.  94. 

2.  H.   Labourasse.  Anciens  us  de  la  Meuse,  p.  167. 

3.  D.  Monnier  et  A.  Vingtrinier.  Tnulilions  de  la  Franche-Comlé,  p.  690  ;  Ch.  Tfiu- 
riet.  Trad.  pop.  du  Doubs,  p.  470,  Ces  deux  auteurs  ont  emprunté  cette  légende  à 
un  civrage  en  vers  d'Aug.  Detnesmay.  Trad.  pop.  de  la  Franche-Comté,  (1838. 

4.  A.  Harou.  Mélanges  de  Traditionnisme  en  Belgique,  p.  95. 


SOURCES  bÉPLACÉES  OU  TARIES  191 

n'eut  qu'à  frapper  le  granit  (le  son  pied  droit,  dont  lou  daro  a  gardé 
l'empreinte'. 

On  raconte  dans  la  vallée  d'Aoste  qu'une  fée,  maltraitée  par  son 
mari,  s'était  changée  en  serpent  et  était  venue  habiter  une  caverne  à 
peu  de  distance  d'une  fontaine  qui  était  sous  sa  protection.  Des  gens 
ayant  vu  un  serpent  en  sortir  résolurent  de  l'exterminer;  la  fée  qui 
connut  leur  dessein,  disparut  de  cet  endroit,  mais  avant  de  s'éloigner 
elle  fit  tarir  la  source^. 

Quelques  fontaines  ont  été  déplacées  ou  taries  à  la  suite  du  manque 
de  charité  des  gens  du  lieu  où  elles  étaient  situées  :  le  bon  Dieu  pas- 
sant par  Grand  Han,  demanda  un  verre  d'eau  aune  femme  qui  venait 
remplir  sa  cruche  à  la  fontaine,  mais  elle  le  lui  refusa  durement,  ne 
sachant  pas  qui  il  était.  Le  bon  Dieu  lui  dit  :  «  Femme  peu 
compatissante,  tu  ne  puiseras  plus  de  l'eau  aussi  facilement  !  »  C'est 
pourquoi  la  fontaine  de  (irand-IIan  a  été  transférée  à  Ouffet^  On  don- 
ne aux  habitants  dj  Seplfonlaines  (Doubs),  le  sobriquet  de  Les  couas 
couas,  par  imitation  du  chant  du  canard,  parce  que  ce  village  est  totale- 
ment dépourvu  d'eau.  II  avait  jadis  sept  fontaines,  et  des  plus  abon- 
dantes ;  mais  un  jour  saint  Claude,  sons  Ihabit  d'un  pèlerin,  demanda 
un  verre  d'eau  :  dans  sept  maisons  où  il  se  présenta,  il  fut  éconduit  et 
c'est  alors  que  les  sept  fontaines  tarirent  tout  d'un  coup  '. 

Une  tradition  franc-comtoise  rapporte  ainsi  la  disparition  d'une  fon- 
taine :  Du  fond  d'un  vallon  près  de  Villers-le-Lac,  s'exhale  comme  une 
plainte  éloulï'ée,  le  bruit  d'une  source  invisible  que  l'on  appelle  la 
Fontaine  du  Diable.  Un  jour  le  diable  vint  s'asseoir  auprès  et  appro- 
cha de  l'eau  ses  lèvres  brûlantes,  en  laissant  à  côté  de  lui  le  sac  où  il 
a\ait  enfei-mé  les  âmes  dont  il  s'était  emparé,  l/ange  Gabriel  le  lui  dé- 
roba et  quand  Satan  se  releva,  il  ne  retrouva  plus  son  sac.  Furieux,  il 
frappa  la  terre  de  son  pied  fourchu,  avec  tant  de  force,  que  le  sol  s'en- 
trouvrit, entraînant  la  source  et  le  diable  dans  ses  profondeurs.  Depuis, 
quand  on  est  oljlig.'  dr  traverser  ce  lieu,  il  est  prudent  de  réciter  un 
Ave  et  de  se  signer  trois  fois".  A  Cbâiillon-en-Vendelais,  une  source  qui 
coulait  au  pied  de  la  Roche  aride,  fut  à  jamais  tarie  par  les  chevaux  de  la 
légion  de  saint  Georges,  altérés  à  la  suite  d'une  longue  lulte  contre  les 
suppôts  du  diable^  Suivant  une  légende  alsacienne,  un  personnage  trans- 
porta une  source  entière,  à  l'aide  de  son  bâton  ;  avant  de  s'en  aller  com- 
battre les  infidèles,  le  chevalier  Gangolf  dit  à  sa  femme  :  «  Je  pars  avec 

1.  Laisoel  de  la  Salle.  Léf/endes  du  Centre,  t.  I,  p.  113. 

2.  J.-J.   Christillin.  Dans  la  ValUiise,  p.  69-10. 

3.  A.   Harou,  Ig  Hev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIV,  p.   158. 

4.  Cil.  Beauquier.  Blason  populaire  de  la  Franche-Comté,  p.  237. 

5.  Ch.  Thuriet.   Traditions  du  Doubs,  p.  496. 

6.  P.  Bézier.  Mégalithes  de  Ville -et- Vilaine,  p.  49. 


192  Les  fontaine^ 

Dieu  et  pour  Dieu,  sois-moi  fidèle  » .  A  son  retour  il  rencontra  un  paysan 
qui  se  reposait  au  bord  d'une  source.  «  Donne-moi  ta  source,  lui  dit-il, 
je  paierai  avec  de  bon  argent. —  La  source, répondit  l'autre,  vous  pouvez 
remporter,  j'accepte  ».  —  <<  Avec  l'aide  de  Dieu  »>  !  répondit  le  chevalier, 
qui  lira  sa  bourse  et  paya  le  paysan.  Ensuite,  il  poussa  son  bâton  dans 
l'eau,  qui  y  remonta,  et  partit  Arrivé  à  son  château,  il  pria  sa  femme 
de  l'accompagner  au  jardin.  Il  planta  alors  son  bâton  en  terre  et  il  en 
sortit  une  eau  claire  qui  écuma,  bouillonna  et  se  répandit  dans  un 
bassin.  «  Tu  me  fus  sans  doute  fidèle  ?  Plonge  ta  main  dans  cette  eau  ; 
si  tu  la  retires  pure  et  blanche,  tu  es  un  ange  de  lumière,  sinon,  un 
ange  des  ténèbres  ».  Après  de  longues  hésitations,  la  dame  plongea  la 
main  dans  la  source  ;  quand  elle  la  retira,  elle  était  couverte  d'une 
boue  noirâtre.  Gangolf  poussa  son  bâton  dans  la  source,  qui  y  remonta 
toute  entière;,  puis  il  marcha  jusqu'au  moment  où  il  arriva  dans  une 
fraîche  prairie  de  la  vallée  de  Guebviller.  Il  y  fit  de  nouveau  sourdre 
de  son  bâton  l'eau  qui  se  répandit  au  loin '.Saint  Remacle  opéra  le  même 
miracle  :  un  jour  qu'il  avait  en  vain  demandé  un  verre  d'eau  dans 
toutes  les  maisons  d'Ouffet,  il  finit  par  trouver  dans  le  voisinage  une 
belle  fontaine  à  laquelle  il  se  désaltéra  ;  mais  pour  punir  les  gens 
d'Ouffet,  il  introduisit  son  bâton  dans  la  fontaine,  la  mit  sur  son  dos, 
et  arrivé  à  Rahier,  sur  un  plateau  tout  nu,  il  replanta  la  fontaine-. 

Plusieurs  légendes  qui  se  rattachent  peut-être  à  l'antique  croyance, 
non  encore  complètement  éteinte,  qui  faisait  de  chaque  source  le 
séjour  d'une  divinité,  ou  qui  ont  pour  but  d'entretenir  le  respect  que 
l'on  doit  aux  eaux  destinées  à  être  bues  par  les  hommes  ou  par  le 
bétail,  racontent  que  des  fontaines  se  déplacent  ou  cessent  de  couler 
quand  elles  ont  été  souillées.  Au  XlIP  siècle,  il  y  avait  dans  la  province 
de  Narbonne  une- source  qui,  dès  qu'on  y  jetait  quelque  chose  de  mal- 
propre, changeait  aussitôt  de  lit,  et  fuyait  l'endroit  oîi  on  l'avait  salie  ^. 
La  fontaine  de  Saint-Philippe  était  autrefois  dans  le  village  de  Mon- 
tigny,  mais  une  femme  y  ayant  nettoyé  ses  langes,  la  fontaine,  indignée 
de  cette  inconvenance,  se  déplaça  et  alla  se  retirer  dans  le  bois  de 
Bienvenue*.  La  tradition  de  Sellières  rapporte  que,  pendant  une  guerre, 
la  Fontaine  d'Huile  tarit  sur-le-champ  parce  qu'un  soldai  avait  voulu 
y  décrotter  ses  bottes  ^  La  fontaine  Saint-Vio,  où  l'on  va  pour  la  gué- 
rison  des  fièvres,  disparut  tout  à  coup,  parce  qu'on  y  avait  plongé  une 
chemise  maculée,  au  lieu  de  la  chemise  absolument   blanche  qui  est 

1.  P.  Risleihuber.   Coules  alsaciens,  fasc.  III,  p.  7. 

2.  Jules  Leroy,  in  Wallonia,  t.  IX,  p.  265. 

3.  (iervasius  de  Tilbury.  Olia  imperialia,  éd.  Liebrecht.  p.  32. 

4.  A. -S.  Morin.  Le  prélre  et  le  sorcier,  p.  274. 
b.  Ch.  Thuriet.   Trad.  de  la  Haute-Saône,  p.  287. 


LF.S    FÉES  193 

obligatoire  en  pareil  cas'.  La  source  des  Fonls-Bouillants  à  SaiiiL- 
Parize-le-Chàl.el  (Nièvre),  coulait  autrefois  h  Cougny.  Un  meurtrier 
étant  venu  s'y  laver  les  mains,  saint  Martin  lui  ordonna  de  s'envoler. 
En  passant  au-dessus  d'une  chaumière  habitée  par  un  sorcier,  celui-ci 
la  charma  et  la  força  à  se  fixer  près  de  sa  maison.  Dans  la  traversée  en 
l'air,  il  tomba  quelques  gouttes  dans  le  bois  des  Vertus  et  dans  l'étang 
des  Civières,  où  l'on  remarqua  dès  lors  des  ébullitions.  La  fontaine 
d'Onlay  disparut  aussitôt  qu'un  boucher  y  eut  lavé  ses  mains  ensan- 
glantées ;  elle  traversa  la  terre  pour  se  purifier,  et  revint  jaillir  dans  le 
pré  où  on  la  voit  maintenant  -. 

Le  sang  des  martyrs  ou  des  innocents  ne  faisait  pas,  au  rebours  de 
ce  qui  arrive  d'ordinaire,  disparaître  les  sources  :  on  a  même  pu  voir 
qu'il  leur  donnait  parfois  naissance.  On  raconte  dans  le  Lot  qu'une 
demoiselle  de  Montai,  appelée  Hespérie,  ayant  résisté  à  un  seigneur 
qui  voulait  lui  faire  violence,  fut  décapitée  par  lui  :  elle  ramassa  sa 
tète,  et  après  l'avoir  lavée  à  la  fontaine  qui  a  pris  son  nom,  la  porta  à 
l'église^  ;  à  Sainte-Alyre,  on  montre  la  fontaine  où  sainte  Elidie,  tuée 
par  un  seigneur  qui  avait  tenté  d'abuser  d'elle,  vint  laver  sa  tête 
ensanglantée,  afin  que  son  sang  ne  criât  pas  vengeance  contre  son 
meurtrier  ^. 

Dans  le  pays  de  Dreux  et  dans  la  Beauce  orléanaise,   plusieurs  Ion 
taines  ont  tari  parce  qu'elles  ont  été  aveuglées  avec  des  balles  de  laine 
et  de  coton  ^  Des  moines,  pour  se  venger  de  Sully,  bouchèrent  avec  des 
matelas  les  sources,  situées  dans  leur  propriété,  qui  alimentaient  l'étang 
de  la  (latine  ^ 


§  3.    HANTISES    ET    PARTICULARITES 

Bien  que  l'église  se  soit  efforcée,  dès  les  premiers  temps  de  sa  puis- 
sance, de  substituer  un  nom  de  saint  à  celui  des  anciennes  divinités 
topiques,  plusieurs  sources  conservent  encore  des  désignations  qui 
rappellent  leur  souvenir  ;  les  déesses  sont  devenues  des  fées,  sans 
cesser  d'être  l'objet  du  respect  populaire. 

Quelques-unes  des  fontaines  qui  portent  leur  nom  semblent  se  rat- 


1.  G--P.  de  Ritalongi.  Les  Biç/oudens,  p.   505. 

2.  J.-G.  Bulliot  et  ThioUier.  La  Mission  de  saint  Martin,  p.  4.56,  401. 

3.  Revue  des  Trud.  pop.,  t.  V,  p.  23i. 

4.  Abbé  Grivel.  Chroniques  du  Livradois,  p.  380. 

5.  Félix  Chapiseau.  Le  Folk-Love  de  la  Beauce,  t.  I,  p.  63-64. 

6.  P.  Vallerange.   Le  Clergé,  la  Bourgeoisie,  etc.,  p.   91. 


194  LlîS    FONTAINES 

tacher  au  préhistorique  :  dans  le  Morvan,  la  Fontaine  aux  Fées  jaillit' 
d'une  dépression,  tout  près  d'une  pierre  branlante  appelée  Roche  du 
Jardon'.  Suivant  une  note  de  H.  de  la  Villemarqué,  qui  parait  avoir 
beaucoup  généralisé,  on  trouverait  assez  fréquemment,  dans  le  voisi- 
nage des  dolmens,  une  Fetinlenn  ar  Govrigan,  fontaine  de  la  fée-;  dans 
la  forêt  de  Juigné  (Loire-Inférieure),  une  Fontaine  aux  fées,  dite  plus 
communément  Fontaine  aux  Ermites,  prend  sa  source  entre  deux 
arbres,  non  loin  de  vestiges  mégalithiques  ^  A  Guernesey,  on  désignait 
sous  le  même  vocable  une  allée  couverte,  faite  de  gros  morceaux  de 
roche,  et  ouverte  aux  deux  bouts,  dans  laquelle  sourdait  une  eau 
fraîche  qui  ne  tarissait  jamais  \  Dans  l'Hérault,  tout  près  de  l'église 
Saint-Marlin-du-Prunet,  était  une  fontaine,  dite  communément  la 
Font  de  las  Donscitlas,  où  il  y  avait  deux  ou  trois  chambres  voûtées  et 
bâties  dans  la  terrC;,  environnée  de  bancs  et  sièges  de  pierre,  que  le 
peuple  croyait  avoir  été  la  résidence  de  quelques  fées,  ce  qui  lui  avait 
attiré  dans  le  langage  du  pays  le  nom  de  Fonl  de  las  Fadas'\ 

A  Ligny-le-Châtel  dans  rVonne,  Avenas  dans  le  Rhône,  Saint-Marcoul 
dans  la  Manche,  Langres  dans  la  Haute-Marne,  sont  des  fontaines  des 
Fées  ;  à  Odenas,  dans  le  Rhône,  la  fontaine  des  Fayeltes  ".  On  trouve 
plusieurs  Founs  dé  las  Fadas  dans  la  Lozère',  une  Howi  de  las  Fadas  en 
Réarn,  et  une  autre  du  même  nom,  près  de  Saint-Rerlrand  de  Commin- 
ges,  à  Melin  (Côte-d'Or),  la  fontaine  de  la  Relie-Fée  ^ 

l^arfois  ces  fontaines  vont  par  paire  :  c'est  ainsi  qu'on  rencontre  au 
bas  de  la  falaise  de  la  Hague  (Manche)  deux  fontaines  aux  Fées,  et  deux 
autres  au  pied  de  la  côte  des  Fées  à  la  Rerlière,  aussi  en  Rasse-Nor- 
mandie  . 

Quelques-unes,  comme  celle  de  la  forêt  de  Juigné,  qui  s'appelle  Fon- 
taine aux  Ermites  en  même  temps  que  Fontaine  aux  Fées,  comme  la  Fon- 
taine aux  Fées  d'Avenas,  qui  est  aussi  nommée  Fontaine  de  la  Vierge  ', 
ont  un  nom  païen  et  un  nom  chrétien,  ce  dernier  vraisemblablement 
plus  moderne,  ce  qui  montre  qu'on  a  essayé,  sans  y  réussir  complètement, 

1.  !I.  Marlot,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XI,  p.  319. 

2.  Barzaz-Breiz,  p.  29. 

3.  Robert'  Oheix.  Bretagne  et  Bretons,  p.  155;  Ogée.  Dict.de  Bretagne,  àrl.  Juigné. 

4.  Edgar  Mac  Giillocli,  in  Hev.  des  Trad.  pop.,  t.  IV,  p.  407. 

5.  t)'Aigrefeiiille.  Histoire  de  MonfpeUier,  cité  par  Montel  et  Lambert,  Contes 
populaires,  p.   80. 

6.  Pti.  Salmon.  I>ict.  arch .  de  l'Yonne,  p.  84;  Claudius  Savoye.  Le  Beaujolais 
préfiistorique,  p.  183,  174:  E,  de  Oonfevron,  Langres,  vieille  ville.  Langres,  1903; 
io-12,  p.  27-28. 

7.  Coiiim.  de  M.  Jules  liarbot. 

8.  Alfred  Maury.  Croyances  du  moyen  âge,  p.  18  ;  Clémeut-Janin.  Traditions  de 
la  Cote-d'Or,  p.   42. 

9.  Claudius  Savoye,  1.  c. 


I.i;s  j-i^KS  -190 

de  siibsliluer  le  nouveau  cullo  à  celui  qu'on  leur  rendait  aulreftu's.  Au 
XV"  siècle,  la  source  guérissante  des  environs  de  Domremy  s'appelait 
la  Bonne  Fontaine  aux  Fées  Notre-Sei^Mieur  *,  et  l'on  voit  parcelle 
superposition,  qui  n'est  probablement  pas  unique,  que  ces  fées  bien- 
faisantes avaient  été  en  quelque  sorte  rattachées  au  christianisme  par 
les  paysans  des  environs. 

D'autres  sources  sont  dites  Fontaine  à  la  Dame  ou  Fontaine  aux 
Dames,  que  d'assez  nombreux  exemples  autorisent  à  considérer  comme 
étant  parfois  synonymes  de  fées.  Un  titre  de  1169  parle  d'une  Fontaine 
à  la  Dame  près  de  Longefond  (Indre)  ;  on  trouve  le  même  nom  <\  Oulches, 
qui  en  est  voisin,  et  dans  le  Bocage  normand  -  ;  à  Prissac  (Indre)  est  la 
Fontaine  à  la  bonne  Dame  ;  dans  l'Orne  la  Fontaine  aux  Dames  est 
voisine  des  bords  de  l'Iton^;  à  Saint-Cyren  Talmondais  (Vendée)  la  Fon- 
taine à  la  Dame  s'appelait  ainsi  parce  qu'une  dame  blanche  y  revenait 
autrefois  la  nuit  '\ 

Ces  noms  supposent  des  légendes  qui  associent  les  fées  aux  fon- 
taines, soit  qu'elles  les  eussent  créées,  soit  qu'elles  les  eussent  choisies 
pour  y  résider  ou  pour  s'ébattre  auprès.  Malgré  tant  de  siècles  de 
christianisme,  le  souvenir  des  divinités  qui  présidaient  aux  sources  est 
en  effet  loin  d'être  aboli  ;  elles  se  tiennent  encore  dans  le  voisinage,  et 
même  des  récits  de  pays  assez  variés  assurent  qu'elles  demeurent  au- 
dessous  des  eaux,  dans  une  sorte  de  monde  souterrain,  où  leur  rési- 
dence est  aussi  vaste  et  aussi  belle  qu'un  château.  Cette  conception  se 
rapproche  des  légendes  du  littoral  qui  parlent  d'une  merveilleuse 
contrée  sous-marine,  habitée  par  les  fées  ;  mais,  à  la  seule  exception 
qui  suit,  on  ne  cite  aucun  homme  qui  ait  pu  visiter  le  séjour  enchanté 
des  dames  des  fontaines  et  revenir  à  la  clarté  du  jour  pour  le  décrire  : 
Un  jeune  seigneur  que  la  fée  tFune  fontaine  des  environs  de  Carouge 
avait  séduit,  allait  la  retrouver  sous  les  eaux,  et,  après  une  nuit 
d'amour,  elle  lui  permettait  de  retourner  à  son  château  '.  Les  fées  des 
Pyrénées  choisissent  pour  y  demeurer  les  sources  les  plus  limpides, 
et  ce  sont  elles  qui  entretiennent  la  bienfaisante  chaleur  des  eaux  mi- 
nérales "^  ;  en  Haute-Bretagne,  où  les  dames  des  fontaines  étaient  nom- 
breuses avant  que  la  malice  des  hommes  les  eût  forcées  à  se  cacher, 
les  meilleures  étaient  celles  qu'elles  habitaient^;  à  Gorbie,   dans  le 

1.  Journal  parisien  de  1405  à  i41.5,  cité  par  Alfred  Maury,  I.  c. 
'2.  Laisnel  de  la  Salle.  Croyances  du    Centre,  t.  I,  p.   117  ;  J.  Lecœur,  1.   c.  t.  Il, 
p.  418. 

3.  L.  Martinet. ie  Berry  préhistorique,  p.  iô;  Chrétien.  Veilten/s  aryentenois,  MMs. 

4.  Marcel  Baudouin,  in  Gazette  médicale,  19  dtc.  190.3,  d'à.  B.  Fillon. 

5.  Hipp.  Sauvage.  Léyendes  norînandes,  p.  61. 

6.  Karl  des  Monts.  Légendes  des  Pyrénées,  p.  262. 

7.  Lucie  de  V.-H..  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  141. 


196  I>ES    FONTAINES 

Mentonnais,  elles  ont  leur  principale  résidence  dans  les  fontaines,  et 
une  fée  élait  jadis  dans  une  source  qui  alimente  le  hameau  de  Mou- 
jan  dans  l'Aude  ^  Une  des  sources  de  la  Dive  (Deux-Sèvres)  appelée 
Fonlour,  qui  sort  d'une  grotte  qu'elle  a  évidée,  est  le  refuge  des  fées 
qui  sortent  la  nuit  s'ébattre  dans  la  vallée,  ou  vont  dans  les  villages 
d'alentour,  tenir  le  fuseau  de  la  fileuse  endormie  -. 

A  Esquieule,  on  voyait  de  temps  en  temps  deux  Lamignac,  qui  sont  des 
espèces  de  fées,  sortir  de  la  fontaine  d'Andretlio,  s'asseoir  sur  la  rive  et 
se  chauffer  au  soleil  ^  ;  une  bergère  de  la  région  du  Morvan,  où  les  fées 
des  fontaines  sont  toujours  populaires,  affirmait,  il  y  a  peu  d'années, 
qu'elle  avait  vu  une  grande  dame  blanche  descendre  jusqu'à  la  source 
de  la  Certenue,  où  elle  se  baissa,  ne  semblant  pas  toucher  terrée  En 
Berry,  la  Dame  de  la  Font  de  Chancela,  non  moins  belle  que  perfide, 
habitait  cette  fontaine,  dont  elle  sortait  pour  aller  se  promener  dans  le 
Pré  à  la  Dame,  et  le  Champ  de  la  Demoiselle.  La  nuit,  on  voit  s'élever 
au-dessus  de  la  source  une  gigantesque  figure  de  femme,  qui  se  perd 
dans  le  temps^  Cette  fée  était  d'une  incomparable  beauté  :  un  seigneur 
du  voisinage,  qui  en  était  tombé  éperdument  amoureux,  parvint  plu- 
sieurs fois  à  l'enlever,  mais  à  peine  l'avait-il  placée  sur  son  cheval, 
qu'elle  lui  fondait  entre  les  bras,  et  lui  laissait  une  impression  de  froid 
si  profonde  et  si  persistante,  que  toute  flamme  amoureuse  s'étei- 
gnait à  l'instant  dans  son  cœur,  et  qu'il  en  avait  pour  plus  d'une 
année  sans  songer  à  un  nouvel  enlèvement.  Celui  qui  avait  le  malheur 
de  se  récrier  sur-  la  trop  grande  fraîcheur  de  l'eau  de  cette  fontaine, 
perdait  la  parole,  et  était  condamné  à  aboyer  tout  le  restant  de  ses 
jours  ^ 

A  Saint-Pôtan  (Côtes-du-Nord)  une  fée  qui  se  montre  sous  la  forme 
d'une  anguille  a  choisi  pour  sa  retraite  une  fontaine  :  elle  s'est  cons- 
truit au-dessous  des  herbes  aquatiques  un  splendide  palais.  Saint 
Maudez,  dont  la  statuette  a  longtemps  occupé  une  niche  ménagée  dans 
le  mur,  n'a  pu  la  chasser  ni  la  faire  oublier.  Tout  au  plus  s'est-elle 
tenue  au  fond  tant  que  l'image  a  christianisé  la  source;  dès  qu'elle  a 
été  enlevée,  la  fée  a  repris  sa  puissance.  On  dit  maintenant  que,  par 
les  beaux  clairs  de  lune,  elle  élève  sa  tète  mignonne  au-dessus  des 
eaux  et  fait  entendre  un  chant  mélodieux  :   l'homme  qui  oserait  alors 


1.  J.  B.  Andrews,  ibid,  t.  IX,  p.  2.j5  :    Gaston  Jourd.inne.  Conlrihution  au  Folk- 
Lore  de  l'Aude,  p.   18. 

2.  A.  F.   Lièvre.  Solice  sur  Couhé.  Poitiers,  1869,   in-8. 

3.  J.  F.  Gerquand.  Légendes  du  pays  basque,  t.  II,  p.  .57. 

4.  J.-G.  Bulliot  et  Tiiiollier.  Ln  Mission  de  saiul  Martin,  p.   310. 

5.  L.  Martinet.  Légendes  du  Derry,  p.   10. 

6.  Laisnei  de  la  Salle.  Croyances  du  Centre,  t.   I,  p.  118. 


la  troubler,   serait  exposé  à  ne  pas  récoller  une   seule  pomme  dans 
l'année  '. 

Plusieurs  fées,  sans  avoir  leur  résidence  dans  les  sources,  semblent 
afTectionner  leur  voisinajj;e  ininiédial,  où  parfois  elles  se  inonLreuL  aux 
hommes.  On  trouve  nombre  de  traces  de  cette  croyance  dans  les  écri- 
vains du  moyen  âge.  Le  trouvère  normand  itobei't  AVace  disait  au  XIH° 
siècle  qu'on  rencontrait  fré(|uemnient  les  bonnes  dames,  auprès  de  la 
fontaine  de  Barenton  : 

Là  soit  l'en  H   fées  véir 
Se  H  Bretunz  disent  veir-. 

Ce  fut  aussi  sur  les  bords  dune  fontaine  que  Mélusine  ap|)arnt  à 
Raimondin,  et  que  la  fée  dArgouges  se  présenta  an  clievalier  llobsrt. 
Daprès  la  légende  de  saint  Armentîiire,  écrite  vers  l'an  KJOU,  la  fée 
Esterelle  vivait  près  d'une  fontaine  où  les  Provençaux  lui  apportaient 
des  offrandes,  et  elle  donnait  aux  femmes  stériles  des  breuvages 
enchantés^.  Quand  la  belle  Jacqueline,  chassée  par  son  père  le  roi 
Hugon,  se  trouve  en  mal  d'enfant  près  d'une  fontaine  où  elle  se  rendait 
souvent  pour  dissiper  sa  mélancolie,  deux  fées  qui  l'entendent  crier 
viennent  à  son  secours  '\  Dans  le  Hotuau  de  Brun  de  la  Montagne^  lorsque 
le  chevalier  Butor  a  un  tils,  il  ordonne  à  ses  chevaliers  d'aller  le  porter 
à  la  belle  fontaine  du  bois  de  Brocheliande  où  les  fées  viennent  s'ébattre  ; 
les  dames  fées,  en  arrivant  à  la  fontaine,  aperçoivent  l'enfant,  et  celle 
qui  était  la  plus  belle  dit  qu'il  fallait  le  baptiser  et  le  douer  de  grandes 
vertus ^ 

Comme  Diane  et  les  nymphes  antiques,  plusieurs  personnages  du 
monde  enchanté  aimaient  la  fraîcheur  des  sources  limpides.  Dans  li 
Romans  de  Dolopatlws,  un  chevalier  qui  chassait  un  cerf  arriva  aune 
claire  fontaine: 

Lai  trovait  baignant  une  fée 
De  ces  dras  toute  desnuée  ". 

Lorsque  Graelent  poursuivait  la  biche  envoyée  par  la  fée  qui  voulait 


1.  Paul  Scbillot.  Légendes  locales  de  la  Haute-lireluyne,  t.  1,  p.  139.  Une  fée  Anguil- 
ette  figure  dans  un  conte  de  M™<=  de  Murât  (1698),  qui  porte  le  même  titre.  Comme 
plusieurs  de  ses  congénères,  elle  est  condaumée,  à  certains  jours,  à  revêtir  une  forme 
animale.  Bien  qu'elle  semble  avoir  ?a  résidence  dans  une  rivière,  elle  est  apparentée 
à  celle-ci.  M"""^  de  .Murât,  née  à  Brest,  où  elle  passa  sa  jeunesse,  pouvait  y  avoir 
entendu  quelque  récit  populaire  où  il  était  parlé  de  cette  fée  qu'elle  a  introduite 
dans  son  conte  littéraire  (cf.  Cabinet  des  fées,  t.  I,  p.  271). 

2.  Alfred  Maury.  Croyances  du  moyen  âge,  p.   18. 

3.  Léo  Desaivre.  Le  mylfie  de  la  mère  Lusine,  p.   108,  d'à.  le  Polybiblion. 

4.  Galien  restauré,  ch.  I. 

5.  Leroux  de  Lincy.  Introduction  au  Livre  des  Légendes,  p.  180. 

6.  Li  Romans  de  Dolopalhos.  Bibl.  eizévirienne,  p.  319, 


198  LKS    FONTAINES 

lui  inspirer  de  l'amour,  elle  le  conduisil  à  une  belle  fontaine  où  la  dame 
qui  s'y  baignait  se  montra  à  lui  sans  voiles  : 

Purquant  si  la  suit-il  de  près  (la  biche) 

Tant  qu'en  une  lande  l'en  maine 

Devers  le  sors  d'une  fontaine 

Duut  l'iave  esteit  è  clère  è  bêle. 

Dedens  baigneist  une  Pucele... 

Graelens  a  celi  voue 

Qui  en  la  fontaine  estoit  nue'. 

Au  XVP  siècle  on  disait  en  manière  de  proverbe  :  Nue  comme  une 
fée  sortant  de  l'eau  -.  La  croyance  à  la  réalité  des  divertissements  aqua- 
tiques de  ces  espèces  de  divinités  n'avait  pas  au  reste  disparu.  La 
reine  Catherine  ayant  eu  la  curiosité  d'interroger  les  lavandières  de 
Lusignan  sur  les  apparitions  de  Mélusine,  «  les  unes  lui  disoient  qu'ils  la 
voyoient  quelquefois  venir  à  la  fontaine  pour  s'y  baigner,  en  la  forme 
d'une  très  belle  femme  et  en  habit  de  vefve  ;  les  autres  disoyent  qu'ils 
la  voyoient,  mais  très  rarement  et  ce  les  samedys  à  vespres  (car  en 
cest  estât  ne  se  laissoit  guère  veoir]  se  baigner  moitié  le  corps  d'une 
très  belle  dame  et  l'autre  moitié  en  serpent  »  ^ 

Actuellement  les  traditions,  et  même  les  contes  populaires,  parlent 
assez  rarement,  et  toujours  au  passé,  de  cette  occupation  des  fées  ou 
des  personnages  surnaturels.  Les  fées  de  la  Savoie  avaient  réservé  pour 
leur  usage  la  source  de  la  Caille  :  elles  se  plaisaient  à  s'y  baigner,  mais 
elles  auraient  fait  sentir  promplement  leur  courroux  à  celui  qui  se  serait 
permisde  les  regarder  quand  elles  prenaient  leurs  ébats*.  Les  incantades 
du  pays  de  Luchon,  les  fées  de  Marnex  (Alpes  vaudoises)  faisaient  leurs 
ablutions  au  bord  des  sources".  La  princîesse  enchantée  d'un  récit  breton 
venait  tous  les  jours,  à  midi,  se  baigner  dans  une  fontaine  ;  elle  y 
restait  une  heure,  et  c'était  le  seul  moment  où  elle  pût  être  délivrée:  il 
fallait  pour  cela  qu'une  jeune  liile  saisisse  une  poignée  de  ses  cheveux 
et  la  tienne  fermement  enroulée  autour  de  son  bras,  sans  se  laisser 
émouvoir  par  ses  prières  ou  par  ses  menaces*^  ;  dans  un  conte  lorrain 
trois  jeunes  filles  se  baignent  dans  une  fontaine,  et  le  héros,  s'il  veut 
que  l'une  d'elles  vienne  à  son  secours,  doit  lui  enlever  sa  robe  et  lui 
donner  un  baiser '.  En   Haute-Bretagne,  trois  pigeons  blancs  se  trans- 


1.  Marie  de  France,  éd.  Roquefort,  t.  f,  p.  501-303. 

2.  Béroalde  de  Verville.  Le  moyen  de  parvenir,  éd.,  Charpentier,  p.  17. 

3.  Uraulùme.  Hommes  illustres,  éd.  Pauthéon  litt.  t.  I,  p.  4S4. 

4.  A.  Dessaix.  Légendes  de  la  Haute-Sitvoie,  p.  61. 

5.  J.  Sacaze.  Le  culte    des    pierres    dans    le  pwjs  de    Ludion,    p.    6.  ;    Geresole. 
Léçfendes  des  Alpes  vaudoises,  p.  88. 

6.  F. -M.  Luzel.   Légendes  chrétiennes  de  lu  Basse-Bretagne,  t.  Il,  p.  283-285. 

7.  E.  Cosquin.  Contes  de  Lorraine,  t.  11,  p.  9. 


forment  en  trois  belles  demoiselles  avant  d'enlrer  dans  leau  d'une  source'. 

Les  fées,  qui  se  plaisent  à  former  des  rondes  en  des  endroils  variés, 
ne  prennent  [)lus  ce  divertissement  autoni'  des  fontaines  comme  au 
temps  où  le  bonhomme  Robin  Lcclerc  disait  à  iNoel  du  Fail  qu'il  les 
voyait  danser  au  l)ranli'  près  de  la  h'onlaine  du  (lormier,  à  quel([ues 
lieues  de  Rennes  -. 

Toutefois  les  bonnes  dames  sont,  maintenani  encore,  souvent 
associées  aux  fontaines,  non  seulement  dans  les  contes  où  (igure 
l'épisode  que  lesP'ées  de  Perrault  ont  rendu  célèbre',  mais  aussi  dans  des 
légendes  locales  qui  nomment  celles  où  elles  se  montrent,  et  pai-fois 
même  ceux,  qui  les  ont  aperçues.  Au  bord  de  la  Hounl  de  las  Hadas, 
la  Fontaine  des  fées,  à  Saint-Rertrand  de  Comminges,  de  belles  dames 
vêtues  de  blanc  se  promenaient  à  certaines  beui-es  de  la  nuit,  en 
chantant  des  romances  douces  et  plaintives^,  et  vers  1830,  les  habitants 
de  la  Fontaine  de  la  Reine,  sur  la  montagne  de  Caudeil  assuraient  que 
la  divinité  qui  y  présidait  ne  s'en  éloignait  jamais  ^  Les  fayettes,  qui 
venaient  jadis  à  une  fontaine  près  de  la  Piorrefitc  de  Dième,  avaient 
suivant  les  cas,  des  robes  de  couleurs  dillérentes,  blanches,  rouges  ou 
noires,  et  l'on  tirait  des  pronostics  du  changement  de  leur  toilette.  Le 
curé  de  la  paroisse  les  chassa  en  allant  lire  vers  la  source  l'Evangile  de 
saint  Jean  ^. 

C'est  dans  le  voisinage  des  sources  que,  suivant  la  tradition  de  la 
région  pyrénéenne,  certaines  fées  doivent  parfois  accomplir  une  sorte 
de  pénitence,  et  il  serait  malaisé  de  deviner  leur  présence,  si  l'on 
n'était  averti  par  les  récits  de  la  veillée  de  l'enveloppe  qui  les  cache 
aux  regards.  Les  hlles  du  Lavedan  croient  encore  que  si  elles  aper- 
çoivent près  de  la  fontaine  un  lil  gisant  à  terre,  elles  doivcuit  le  ramasser, 
renrouk-r  vite:  le  til  s'allonge  et  forme  sous  leurs  doigts  un  peloton 
merveilleux  d'où  sort  une  fée  qui,  ravie  qu'on  l'ait  soustraite  à  cette 
incommode  prison,  faità  salibératricequel(|ue  beau  présent  ou  lui  prête 
sa  baguette  magique.  Mais  la  personne  qui  a  négligé  de  ramasser  le 
fil  et  de  secourir  par  cet  acte  la  dame  en  péril  peut  s'attendre  à  un 
malheur  prochaine 

1.  Paul  Sébillot,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  IX,  p.  170. 

2.  Noël  du  Fail.  Propos  rustiques,  V. 

3.  Paul  Sébillot.  Traditions etsuperslilions,  t.  I,  p.  108  ■,Contes  de  luIIaute-Bretaf/ne, 
t.  II,  p.  21;  Contes  des  provinces  de  France^  p.  154  (Nivernais)  ;  in  Revue  des  Trad. 
pop.,  t.  IX,  p.  41  ;  A.  Meyrac.  Trad.  des  Ardennes,  p.  481  ;  .l.-F.  Bladé.  Contes  de 
la  Gascogne,  t.  11,  p.  14  ;  abbé  L.  Dardy.  Anthologie  de  VAlhret,  l.  II,  p.  272. 

4.  A.  de  Nore.  Coutumes,  p.  80. 

5.  A.  de  Chesnel.  Usages  de  lu  Montagne  Noire,  p.  369. 

6.  Gtaudius  Savoye.  Le  Beaujolais  préhistorique,  p.   172. 

7.  E.  Cordier.  Légendes  des  Hautes-Pyrénées,  p.  58  ;  Gesa  Darsuzy.     Les  Pyrénées 
françaises,  p.  109. 


'200  t,ES  FO^'TAl^Es 

Ainsi  que  les  sirènes  et  les  fées  des  contes,  les  dames  des  fontaines 
se  plaisent  à  venir  se  peigner  sur  leurs  bords.  Aux  environs  de  Condé, 
on  avait  soin  de  s'écarter  à  la  nuit  close  de  la  Fontaine  aux  Dames.  Un 
paysan  qui  passait  auprès  vit  une  jeune  tille  velue  de  blanc  sur  une 
pierre  mousseuse.  Elle  ne  paraissait  pas  l'apercevoir  et  démêlait  ses 
longs  cheveux  blonds.  Le  paysan  s'arrêta  d'abord,  surpris;  mais 
comme  il  était  trop  avancé  pour  reculer,  il  continua  de  cheminer,  et 
quand  il  fut  en  face  de  l'apparition,  il  dit  :  <<  Ma  belle  demoiselle,  vous 
êtes  de  bonne  heure  à  voire  toilette.  »  La  tille  leva  sur  lui  un  froid  regard 
qui  le  glaça,  en  disant:  «  Passe  ton  chemin  ;  si  le  jour  est  à  loi,  la  nuit 
est  à  moi  ;  »  et  elle  se  remit  à  peigner  son  opulente  chevelure  '.  Plusieurs 
récits  de  Basse-Bretagne  parlent  de  fées  qui  vienneni  se  coiffer  au 
bord  des  fontaines  ;  près  de  celle  de  Keranborn,  on  voyait,  la  nuit,  une 
chandelle  allumée,  et  une  belle  fée,  en  robe  blanche,  assise  près  de 
l'eau,  et  tenant  un  peigne  d'ivoire^.  Dans  le  pays  basque,  la  veille  de 
la  Saint-Jean,  à  minuit,  une  LIamigna  démêlait  ses  cheveux  avec  un 
peigne  d'or,  puis  se  lavait  à  la  Fontaine  Juliane.  Un  homme  aperçut  le 
matin  dans  le  Pré  des  Lamignac,  une  belle  dame  qui  se  peignait  ;  celle- 
ci  le  vit  aussi  et  elle  disparut  comme  une  vapeur.  L^homme,  arrivé  près 
de  la  fontaine,  trouva  un  beau  peigne  d'or  qu'il  emporta  chez  lui  '\  Une 
fée  venait  chaque  nuit  se  parer  sur  le  bord  de  la  Fontaine  d'Argent; 
surprise  par  une  jeune  tille  avant  le  lever  du  soleil,  elle  se  cacha  dans 
la  fontaine  en  oubliant  son  peigne  d'or.  La  jeune  fille  y  étant  revenue 
une  autre  fois  au  point  du  jour,  la  fée  sortit  de  leau,  et  lui  dit  que  si 
elle  consent  à  le  lui  rendre,  elle  trouvera  cinq  livres  au  bord  de  la 
fontaine  chaque  fois  qu'elle  y  viendra,  à  la  seule  condition  de  ne 
révéler  ce  secret  à  personne  ^. 

Les  lessives  faites  aux  fontaines  figurent  assez  rarement  dans  la 
légende  ;  cependant  on  disait  dans  le  pays  de  Lnchon  que,  les  incan- 
tados,  génies  moitié  anges  et  moitié  serpents,  qui  habitent  les  pierres 
sacrées,  venaient  laver  aux  sources  leur  linge,  plus  blanc  que  la  neige, 
qu'ils  faisaient  sécher  sur  les  rochers  '.  A  Limoux,  les  vieillards  racon- 
taient que  des  femmes  vêtues  de  blanc  sortaient  d'un  palais  de  cristal, 
pour  descendre  la  nuit  à  la  fontaine  de  las  Encatitados,  et  là,  avec  un 
battoir  d'or,  elles  lavaient  du  linge  jusqu'au  jour  levant.  Cette  même 
légende  se  retrouve,  avec  des  variantes,   dans  plusieurs  localités  de 


1.  J.  Lecœur.  Esquisses  du  Bocage    normand,  t.  Il,  p.  418. 

2.  F. -M.   Luzel.  Contes    de  Basse-Brelar/ue,  t.  1,  p.  77,  183-,  Légendes  chrétiennes 
t.  Il,  p.  341. 

3.  J.-F.  Gerquand.   Légendes  du  pays  basqw,  t.  H,  p.  55,  59. 

4.  Abbé  L.  Dardy.  Ant/iotogie  de  l'Àlhret,  t.  H,  p.  99,  10t. 

5.  J.  Sacaze.  Le  culte  des  pierres  dans  le  pays  de  Luchon,  p.  6. 


LES    LUTINS  201 

l'Aude,  et  notamment  h  Ginoles  et  sur  la  colline  des  Encanlados,  com- 
mune de  Couiza '.  Des  fées  lavandières  se  montraient  aussi  près  de 
quelques  fontaines  du  Beaujolais  ^ 

Ainsi  qu'on  l'a  déjà  vu,  les  fées  n'aimaient  pas  les  indiscrets  :  celles 
de  la  Fontaine  de  Gémeaux  (Côte-d'Or)  (>ussent  impitoyablement  noyé 
celui  qui  se  serait  penché  sur  ses  eaux  ;  les  mères  prudentes  disaient 
encore  à  leurs  enfants,  il  y  a  quelques  années  :  «  >Ne  va  pas  jouer  sur 
le  bord  de  la  fonlaine,  la  fée  le  tirerait  dedans.  »  On  redoutait  aussi  la 
Fontaine  de  l'Ermitage,  près  de  la  Pierre  folle,  qui  était  fréquentée  par 
les  fées  ^  Elles  détestaient  surtout  la  malpropreté.  Lorsque  des  bergers 
eurent  sali  la  Fontaine  de  Marnex,  on  les  fées  venaient  faire  leur  toi- 
lette, elles  disparurent  pour  jamais  '\ 

Parfois  ceux  qui  ne  respectaient  pas  la  pureté  de  leurs  eaux  favorites 
ne  tardaient  pas  à  être  punis.  Suivant  une  croyance  relevée  en  Basse- 
Bretagne  à  la  tin  du  XVIP  siècle,  mais  qui  semble  peu  répandue, 
l'homme  qui  aurait  souillé  les  fontaines  dont  elles  défendaient  l'ap- 
proche aux  profanes  était  exposé  à  voir  son  bras  changé  en  or  ou  en 
diamant  ^  Un  méchant  garçon  s'amusa  un  jour  à  porter  des  ordures 
dans  la  Fontaine  aux  Fées  qui  coule  au  pied  de  la  falaise  de  la  Hague, 
puis  il  se  cacha  pour  voir  ce  qu'elles  diraient.  L'une  d'elles  arriva 
bientôt,  et,  trouvant  l'eau  infectée,  elle  poussa  un  cri  de  colère. 
D'autres  accoururent  probablen)ent,  car  il  ne  vit  lien  ;  mais  il  entendit 
une  voix  fine  qui  disait  :  «  A  celui  qui  a  troublé  notre  eau,  que  souhai- 
tez-vous, ma  sœur?  —  Qu'il  devienne  bègue  et  ne  puisse  articuler  un 
mot.  —  Et  vous,  ma  sœur?  —  Qu'il  marche  toujours  la  bouche  ouverte 
et  gobe  les  mouches  au  passage.  —  Et  vous,'  ma  sœur?  —  Qu'il  ne 
puisse  faire  un  pas  sans,  respect  de  vous,  tirer  un  coup  de  canon.  » 
Les  trois  souhaits  s'accomplirent,,  et  voilà  mon  gas  qui  bégaye,  tient 
toujours  la  bouche  ouverte,  et  quand  il  court,  fait  entendre  un  feu  de 
file  \ 

Il  est  rare  que  les  lutins  fréquentent  les  sources  ;  pourtant  on  ren- 
contrait les  farfadets  de  Pyrome  (Deux-Sèvres)  près  d'une  fontaine 
située  au  pieds  des  rochers;  en  Vendée  un  lutin,  qui  se  tenait  aux 
environs  de  la  Fontaine  dans  Frères  Fadets,  devi:.!  nmoureux  d'une 
paysanne  qui  venait  y  puiser  '. 

1.  Gaston  Jourdanne.  Conlvihution  au  Folk-Lore  de  l'Aude,  p.  17. 

2.  Glaudius  Savoye.  Le  Beaujolais  préhistorique,  p.    112. 

3.  Clément-Jauiu.  Trad.  de  la  Côte-d'Or,  p.  35. 

4.  A.  Geresole.  Léf/endes  des  Alpes  vaudoises,  p.  88. 

5.  Cambry.   Voyage  dans  le  Finistère,  p.  95. 

6.  Jean  Fleury.  Lilt.  orale  de  la  Basse-Normandie,  p.  59. 

7.  H.  Geiin,    in    Le   Pays  poitevin,  1899,    p.  78  ;    Beoue  des  provinces  de  VOuest, 
juillet  1854. 


202  LES    FONTAliNES 

On  trouve  dans  la  Lozère  la  Foun  del  Drac,  ce  qui  suppose  qu'elle 
est  en  relation  avec  cet  esprit  protéiforme',  et  en  Limousin  une  fontaine 
du  même  nom,  où  le  drac  vient  faire  sa  lessive'-. 

Sur  les  rives  de  la  Semoys  des  nains  bossus  et  barbus,  appelés  les 
Satis^  après  s'être  divertis  à  danser,  se  baignaient  dans  une  fontaine 
et  s'étendaient  ensuite  sur  la  mousse  pour  se  sécher^.  Au  milieu  du 
siècle  dernier,  on  parlait  en  Berry  d'un  esprit  des  eaux  d'un  caractère 
malfaisant,  dont  les  gestes  rappellent  ceux  des  dracs  du  moyen  âge 
qui  avaient  leur  résidence  dans  les  rivières.  Les  mères  recommandent 
à  leurs  enfants  de  ne  pas  aller  jouer  au  bord  d'une  fontaine  qui  coule 
dans  les  ruines  du  château  de  Bois-Foucaud  (Cher),  parce  que  le  lutin 
pourrait  les  attirer  au  fond  des  eaux.  La  chronique  raconte  que  le  fds 
du  sire  de  Bois-Foucaud  s'amusant  à  y  puiser  avec  une  petite  tasse 
d'argent,  glissa  sur  l'herbe  et  y  fut  entraîné.  Depuis,  on  voit  quelquefois, 
dans  les  jours  d'été,  la  petite  tasse  flotter  légèrement  à  la  surface  de 
l'onde  ;  plus  d'un  paysan  a  voulu  la  saisir,  mais  alors  elle  s'agite,  et 
son  brillant  métal  qui  réfléchit  les  rayons  du  soleil  lance  des  étincelles 
dont  les  yeux  sont  éblouis.  Au  même  instant,  le  fadet  trouble  l'eau  et 
lance  au  visage  du  curieux  comnîe  une  poignée  de  perles  humides*. 

La  Saurimonde,  que  les  montagnards  du  Tarn  rangeaient  parmi  les 
Fassilières,  ou  génies  qui  exerçaient  une  influence  en  bien  ou  en  mal 
sur  leur  vie,  se  présentait  sous  la  forme  d'un  bel  enfant  aux  cheveux 
blonds  et  bouclés,  abandonné  dans  le  carrefour  d'une  forêt  ou  au  bord 
d'une  fontaine.  11  appelait  de  sa  douce  voix  et  faisait  entendre  des  san- 
glots. Souvent  un  garçon  charitable  ou  une  bergère  compatissante  élevait 
l'enfant,  qui  était  tantôt  mâle,  tantôt  femelle.  Si  le  berger  se  mariait 
avec  la  Saurimonde,  il  devenait  le  mari  d'une  sorte  de  diable,  ou  bien 
cet  esprit  malfaisant  endoctrinait  la  vierge  qui  l'avait  adopté  et  l'obli- 
geait à  vouer  son  avenir  â  l'enfer  ^, 

Le  voisinage  des  fontaines  est  parfois  hanté  par  des  êtres  macabres. 
Une  source  des  Côtes-du-Nord  se  nomme  Feunteun  an  Ankou,  fontaine 
de  la  Mort\  ce  qui  montre  qu'elle  est  en  relation  avec  ce  génie  redou- 
table, qui  en  breton  est  masculin  ;  la  nuit,  ar  Goaz  an  Ankou,  l'homme 
de  la  Mort,  aux  longs  bras  décharnés,  et  couvert  d'un  suaire,  venait 
s'asseoir  sur  le  bord  d'une  autre  fontaine  \  Un  garçon  de  Guernesey 


1.  Gomm.  de  M.  Jules  Barbot. 

2.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limovsin,  p.  28. 

3.  Georges  Delaw,  in   Wallonia^  t.  XI,  p.  176-177. 

4.  Compte-rendu  des  travaux  de  la  Société  du  Berry,  l-)«  année,  1866,  p.  399. 

5.  A.  de  Chesnel.  Usages  de  la  Montagne  Noire,  p.  337. 

6.  G.  Le  Jean,  in  Bull,  archéologique,  t.  III  (1851),  p.  60. 

7.  Du  Laurens  de  la  Barre.  Veillées  de  l'Armor,  p.  22, 


LES    AMES    EN    PEINE  203 

qui,  une  nuit  d'été,  allait  retrouver  son  amoureuse  à  la  fontaine,  vit 
ses  abords  entourés  de  squelettes  qui  regardaient  ses  eaux  troublées  '. 

Le  trait  qui  suit  figure  dans  un  livre  qui  n'est  pas  écrit  par  un  tradi- 
tionniste,  mais  son  origine  populaire  semble  problable  :  Un  matelot 
qui  revenait  après  avoir  manqué  son  embarquement,  se  pencha,  pour 
y  boire,  sur  la  fontaine  de  Coat-noz,  près  de  Perros-Guirec  (Côtes-du- 
Nord)  :  il  se  sentit  frapper  sur  l'épaule  et  entendit  une  plainte  ;  s'étant 
redressé  et  ne  voyant  personne,  il  se  pencha  de  nouveau,  entendit  son 
nom  prononcé  par  son  meilleur  ami  qui  faisait  partie  de  l'équipage 
de  la  Clotil.de,  à  bord  de  laquelle  lui-même  avait  dû  s'embarquer,  et 
celui-ci  lui  disait  :  «  Viens  donc  aussi  !  »  S'étant  penché  une  troisième 
fois,  il  vil  au  fond  une  tète  de  mort,  abîmée  par  la  mer,  les  yeux  et  les 
lèvres  rongés,  et  alors  il  reconnut  celle  de  son  ami.  Jamais  la  Clotilde 
n'est  revenue  au  pays-. 

Des  personnages  de  l'autre  monde  apparaissent  auprès  des  sources, 
et  parfois  y  accomplissent  des  actes  qui  rappellent  les  épisodes  de  leur 
vie  ou  les  circonstances  de  leur  mort.  Il  est  assez  rare  qu'ils  soient 
condamnés  à  y  subir  une  pénitence.  Cependant,  vers  le  milieu  du 
siècle  dernier,  un  auteur  breton  rapportait  une  croyance  qui  rentre 
dans  cet  ordre  d'idées  et  que  je  n'ai  pas  retrouvée  ailleurs  :  près  des 
sources  mystérieuses  sont  les  âmes  du  Purgatoire  ;  c'est  pour  cela 
qu'on  y  jette  des  épingles  et  des  morceaux  d'assiettes  afin  de  les  réjouir 
lorsqu'ils  viennent  s'asseoir  autour  ;  ces  épingles  leur  servent  en  hiver 
à  rattacher  leurs  suaires.  Lorsque,  par  piété,  on  faisait  nettoyer  les 
fontaines,,  on  avait  soin  de  recommander  de  remettre  en  place  les  terres 
et  les  épingles  ^ 

Une  coutume  funéraire  limousine  se  rapproche  quelque  peu  de  celle 
usitée  en  Bretagne.  Les  parents  des  défunts  vont  casser,  sur  une  pierre 
de  la  fontaine  de  Saint-Dulcet,  leur  écuelle  et  leur  verre  :  cet  acte  y 
fait  revenir  les  âmes  ^ . 

La  Foun  Sent-Cial,  le  long  de  la  Vézère,  est  un  endroit  redouté  la 
nuit.  Â  Noél,  des  revenants  s'y  rendent  en  procession  avec  des  cierges 
allumés.  Ce  jour-là,  après  le  coucher  du  soleil,  on  porte  des  cierges 
auprès,  ce  qui  accrédite  sans  doute  la  légende  et  remplit  de  crainte  les 
habitants  des  villages  voisins,  peu  au  courant  de  cet  usage,  suivi  surtout 
par  des  étrangers  ^ 

A  un  certain  jour,  on  aperçoit  au  fond  de  la  fontaine  de  Mandroux 

1.  Edgar  IMac  Cullocii.   Guernsey  Folk-lore,  p.  196. 

2.  Armand  Dayot.  Le  (onf/  des  routes,  in-18  (s.  d.),  p.  44. 

3.  Alex.  Bouet.  Breiz-Iiel,  t.  I,  p.  75-76. 

4.  Le  Tour  du  Monde,  1902,  t.  Il,  p.  465. 

5.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  18, 


204  LES   FONTAINES 

près  de  Virson,  la  silhouette  d'un  château,  et  une  dame  blanche  se 
montre  fréquemment  au-dessus  de  ses  eaux  ;  c'est  l'ombre  d'une  jeune 
fille  qui  habitait  le  château  de  Mandroux,  et  qui,  poursuivie  par  un 
jeune  seigneur,  s'y  précipita  pour  lui  échapper:  au  même  instant  le 
château  disparut'.  La  fontaine  Geindresse  à  Cahan  tire  son  nom  des 
plaintes  que  fait  entendre  près  d'elle  l'âme  d'une  paysanne  qu'un 
noble  y  jeta,  après  eu  avoir  abusé-.  Sur  les  bords  d'une  fontaine  dans 
le  Buis  du  Parc,  aux  Ifl's,  une  jeune  fille,  tuée  pendant  la  Révolution, 
apparaît  la  nuit  de  la  Mi-Août  et  chante  VAve  maris  Stella^,  Les  Dames 
des  Prés,  qui  fréquentent,  la  nuit,  la  Fontaine  Major,  près  de  Rouge- 
mont,  sont  des  jeunes  tilles  qui  viennent  renouveler  à  leurs  fiancés, 
tués  très  glorieusement  il  y  a  plus  de  mille  ans,  et  ensevelis  non  loin 
de  là.  la  promesse  qu'elles  leur  firent  un  jour  de  leur  rester  fidèles 
dans  la  mort  comme  dans  la  vie*.  La  grande  ombre  de  Madeleine  de 
Saint-Nectaire  revient  sur  les  bords  de  la  Font  de  Madame,  laver  ses 
mains  rougies  du  sang  du  marquis  de  Montalle,  et  c'est  en  vain  qu'elle 
essaie  de  les  faire  disparaître".  Une  légende  romanesque  raconte  que 
sur  le  bord  d'une  fontaine,  non  loin  de  Larouge,  on  voit,  par  les  lièdes 
nuits  d'été,  une  fée  revêtue  d'une  tunique  ensanglantée.  Au  temps 
jadis  elle  avait  été  rencontrée  la  nuit,  près  de  là,  pendant  quelle  faisait 
entendre  son  chant  mélodieux,  par  un  seigneur  qui  s'était  égaré  à  la 
chasse.  Après  lui  avoir  reproché  de  troubler  sa  solitude,  elle  lui  sourit 
gracieusement  et  commença  avec  lui  une  danse  fantastique.  Enfin  elle 
l'enleva  de  terre  et  se  précipita  avec  lui  sous  les  eaux.  Le  lendemain, 
le  seigneur  rentra  au  château,  et  dit  que,  s'étant  égaré,  il  avait  passé  la 
nuit  dans  la  cabane  d'un  bûcheron.  Depuis,  chaque  soir,  lorsque  tout 
le  monde  dormait,  il  s'échappait  furtivement  pour  se  rendre  au  séjour 
de  la  fée.  Mais  une  nuit  sa  femme  s'aperçut  de  sou  absence;  elle  le 
suivit,  et  le  vit,  après  une  danse  animée,  disparaître  avec  la  fée  sous 
les  eaux  de  la  fontaine.  Le  lendemain,  elle  prit  un  poignard,  marcha 
sur  les  pas  de  son  mari,  et  voyant  la  jeune  fée  qui  reposait  au  bord  de 
la  source,  elle  la  frappa  à  plusieurs  reprises  ;  la  fée,  après  s'être  con- 
vulsivement débattue  sur  le  gazon,  s'élança  dans  l'onde  en  faisant 
entendre  un  sourd  gémissement.  Le  lendemain  on  trouva  près  du 
château  le  corps  du  seigneur  étendu  sur  le  sol  ;  un  poignard  lui  tra- 
versait le  cœur  et  sur  un  billet  étaient  écrits  ces  mots:  «Je  suis 
vengée.  »  Quand^on  vint  annoncer  à  la  dame  la  mort  de  son  époux,  on 

1.  G.  M'jsset.  La  Charente-Inférieure  avant  l'histoire,  p.   120. 

2.  J.  Lecœur.  Esquisses  du  Bocage  normand,  t.  I.  p.   88. 

3.  A.  Grain.   Le  Folk-Lore  de  VlUe-et-Vilaine,  t.  Il,  p.   .316. 

4.  Ch.  Thuriet.   Trad.  du  Doubs,  p.   358. 

5.  Audigier.   Trnd.  de  la  Haute-Auvergne,  p.  47. 


LES    LOUPS    ftAROUS  205 

la  trouva  étendue  sur  le  lit,  dévorée  par  une  fièvre  ardente,  et  on 
s'aperçut  qu'une  tache  de  sang  maculait  son  front.  Elle  donna  peu 
après  le  jour  à  un  enfant  qui  portait  au  front  le  stigmate  de  sang.  Ce 
n'était  d'abord  qu'un  petit  point  rougeàtre,  qui  vers  sept  ans  s'élar- 
gissait et  ressemblait  à  du  sang.  Ce  signe  apparut  pendant  sept  géné- 
rations. Les  habitants  de  Carouge  disent  que  l'on  a  vu  souvent  la  dame, 
couverte  d'un  voile  noir,  pleurer  son  crime  au  pied  d'un  vieux  hêtre  *. 
Tous  les  ans,  à  l'anniversaire  de  la  mort  de  Termite  saint  Célerin, 
une  colombe  qui,  d'après  la  tradition  locale,  était  son  âme,  venait  aux 
premiers  rayons  du  jour,  se  plonger,  à  sept  reprises  ditîérentes,  dans 
la  fontaine  qui  porte  ce  nom  à  Roucamps,  puis  on  la  voyait  remonter 
dans  les  cieux^  Celte  donnée  de  l'ctme  qui  se  baigne  à  la  fontaine  sous 
forme  d'oiseau  se  retrouve  dans  une  chanson  de  la  Haute-Bretagne  : 

A  la  claire  fontaine 

Trois  pigeons  blancs  s'y  baignent  ; 

lis  s'y  sont  tant  baignés, 

Que  h  fontaine  est  tarie. 

ils  ont  prins  leur  volée 

Sur  la  tour  de  Paris  : 

On  dit  que  c'est  trois  anges 

Qui  vont  3  en  Paradis  ^ 

Suivant  des  croyances  qui  n'ont  été  relevées  que  dans  le  Sud-Ouest 
et  le  centre  de  la  France,  les  fontaines  sont  en  rapport  avec  la  lycan- 
thropie.  Vers  1820,  un  écrivain  du  Périgord  rapportait  en  ces  termes 
une  superstition  qui  était  commune  à  ce  pays  et  à  des  provinces  voi- 
sines :  certains  hommes,  notamment  des  fils  de  prêtres,  sont  forcés,  à 
chaque  pleine  lune,  de  se  transformer  en  loups-garous.  C'est  la  nuit 
que  le  mal  les  prend  ;  lorsqu'ils  en  sentent  les  approches,  ils  sortent 
du  lit,  sautent  par  la  fenêtre  et  vont  se  précipiter  dans  une  fontaine. 
Après  avoir  battu  l'eau  pendant  quelques  moments,  ils  sortent  du  côté 
opposé  à  celui  par  lequel  ils  sont  entrés,  et  se  trouvent  revêtus  d'une 
peau  de  chèvre  que  le  diable  leur  a  donnée.  Dans  cet  état,  ils  vont  très 
bien  à  quatre  pattes  et  passent  le  reste  de  la  nuit  à  courir  les  champs. 
Un  peu  avant  le  jour,  ils  reviennent  à  la  fontaine,  déposent  leur 
enveloppe  et  rentrent  chez  eux  '*.  Les  loups-garous  de  la  Montagne  Noire 
devaient  aussi,  au  commencement  et  à  la  fin  de  leur  course,  se  plonger 
dans  les  fontaines  ^ 

1.  Hipp.  Sauvage.  Légendes  normandes,  p.  59-64. 

2.  J.  Lecœur.  Esquisses  du  Bocage  normaJid,  t.  I,  p.  2.50. 

3.  Paul  Sébillol,  in  Annuaire  des  Trad.  pop..  1888,  p.  14. 

4.  VVIgrin  de  Taillefer.  Antiquités  de.  Vésone,  t.  I,  p.  250;  J.-M.  Noguès.  Mœurs 
d'autrefois  en  Saintnngp,  p.  2:W  ;  Gautier.  Statistique  de  la  Charente-Inférieure,  p. 
235. 

5.  A.  deChesnel.  Usages  de  la  Montagne  Noire,  p.  374. 


206  LES    FONTAINES 

A  Giiéret,  la  fontaine  Piquerelle  est  un  endroit  choisi  par  le  loup- 
garou  pour  gnetler  sa  proie  ;  il  saute  sur  le  dos  du  passant  et  s'y 
cramponne  si  bien  qu'on  ne  peut  s'en  débarrasser  qu'en  le  blessant  de 
façon  à  ce  que  son  sang  coule  '. 

Des  reptiles  d'un  caractère  mystérieux  ou  fantastique,  viennent  se 
baigner  ou  se  désaltérer  dans  les  sources  :  Le  dimanche  des  Rameaux 
un  grand  serpent  noir,  sorti  de  la  Roche  du  Jardon  fCôte-d'Or),  qui  est 
une  pierre  branlante,  va  boire  à  la  Fontaine  aux  Fées-.  On  raconte  en 
Auvergne  qu'un  matin  un  bonhomme  aperçut  auprès  de  la  Fontaine 
Saint-Georges,  trois  couleuvres,  et  à  côté  d'elles  trois  anneaux  d'or 
sur  l'herbe.  Il  savait,  comme  tous  les  montagnards  de  la  région,  que 
la  garde  des  trésors  enfouis  est  confiée  à  des  serpents  qui  portent  au 
cou,  en  marque  de  leur  mission,  un  anneau  d'or  qu'ils  ont  soin  de 
déposer  sur  le  bord  des  fontaines,  lorsqu'ils  viennent  s'y  désaltérer, 
de  peur  de  l'y  laisser  tomber.  Il  fut  assez  heureux  pour  échapper  à 
leur  vigilance,  et  lorsqu'ils  eurent  repris  leurs  anneaux,  il  les  sui- 
vit et  ne  tarda  pas  à  les  voir  disparaître  derrière  une  vieille  masure 
où  il  découvrit  un  trésor  ^ 

La  Vouivre,  qui  se  montre  aussi  sur  le  bord  des  étangs  et  des  ruis- 
seaux, est  le  plus  merveilleux  et  le  plus  connu  des  reptiles  qui  han- 
tent les  fontaines.  Xavier  Marmier  et  D.  Monnier  pensaient  que  ce 
serpent  fabuleux  était  pai-ticulier  à  la  Franche-Comté.  Depuis  on  l'a 
retrouvé,  avec  le  même  nom,  et  des  gestes  peu  différents,  en  Bourgo- 
gne, en  Suisse  et  dans  la  vallée  d'Aoste  ^  ;  mais  la  tradition  est  en  effet 
surtout  répandue  et  bien  conservée  en  Franche-Comté,  oîi  l'on  prête 
à  la  vouivre  une  figure  assez  uniforme.  C'est  un  serpent  ailé  dont  le 
corps  est  couvert  de  feu  ;  son  œil  est  une  escarboucle  admirable  dont  il 
se  sert  pour  se  guider  dans  ses  voyages  à  travers  les  airs.  Suivant 
quelques  témoignages  oculaires,  c'est  un  globe  lumineux  qui  le  précède 
d'une  coudée.  La  vouivre  passait  pour  avoir  sa  demeure  dans  des 
grottes  et  dans  divers  autres  endroits  ;  mais  elle  était  aussi  en  relation 
avec  les  sources.  L'une  d'elles  habitait  la  fontaine  de  la  Corbière  à 
Longchaumois  (Jura),  une  autre  se  voyait  à  la  Fontaine  au  Loup  près 
de  Nuits  ;  celle  du  château  d'Orgelet  traversait  les  airs,  semblable  à 
une  barre  de  fer  rouge,  pour  aller  boire  à  la  fontaine  d'Eole  ;  la 
vouivre  du  château  de  Gémeaux  (Côte-d'Or)  se  baignait  dans  lafontaine 

1.  J.  Bonnafoux.  Légendes  et  superslilinns  de  la  Creuse,  p.  28. 

2.  H.  Marlot,  in  Rev.  des    Trad.  pop.,  t.  XI,  p.  319. 

3.  Deribier  du  Chàtelet.  Dict.  stat.  du  Cantal,  t.  V,  p.   102. 

4.  Clétnent-Janin.  Trad.  de  la  Côte  d'Or,  p.   16  ;  A.  Daucourt,  in  Arcliives  suisses 
des  Trad.  pop.,  t.  VII,  p.  176. 


LES    SERPEiNTS  207 

de  Gemelos,  entre  deux  et  trois  heures  de  l'après-midi  ;  si  on  la  sur- 
prenait, elle  relevait  son  capuchon  sur  sa  tète  '.  Lorsque  ces  serpents 
ailés  avaient  soif,  ils  déposaient  leur  diamant  au  bord  de  l'eau,  dans  la 
crainte  de  le  perdre  ou  pour  éviter  qu'il  fût  terni.  Plusieurs  aventuriers 
essayèrent  de  prendre  la  pierre  merveilleuse  ;  mais  peu  y  réussirent. 
La  vouivre  qui  venait  autrefois  se  désaltérer  à  la  source  de  Coudes  fut 
cependant  dépouillée  par  un  homme  du  pays.  11  imagina  de  se  blottir 
sous  un  cuvier  et  de  le  poser  sur  le  diamant  pendant  que  la  vouivre 
était  à  boire.  A  son  retour,  ne  trouvant  plus  son  œil,  elle  se  précipita 
avec  fureur  sur  le  cuvier.  Mais  le  rusé  villageois  l'avait  hérissé  de 
grands  clous  dont  les  pointes  se  présentaient  au  dehors,  et  c'est  en 
s'y  blessant  à  plusieurs  reprises  que  l'aveugle  serpent  succomba'-.  Un 
homme  de  la  vallée  d'Aoste  fil  faire  aussi  un  grand  tonneau  tout  garni 
extérieurement  de  pointes  de  fer,  le  fixa  solidement  par  une  chaîne,  et 
se  cacha  en  attendant  le  dragon.  Celui-ci  posa  le  diamant  à  côté  et  but 
à  la  fontaine.  L'homme  sortit  le  bras  par  une  fenêtre  faite  exprès,  saisit 
le  diamant  et  l'enferma  subitement  dans  le  tonneau.  L'animal  poussa 
des  hurlements  affreux  et  roula  le  tonneau  de  côté  et  d'autres  autant 
que  l'espace  laissé  par  la  chaîne  le  permettait  ;  à  la  fin  il  périt  à  force 
de  se  larder  aux  pointes  de  fer  qui  hérissaient  le  tonneau  ^  On  s'em- 
para par  une  ruse  semblable  de  l'escarboucle,  brillante  comme  une 
petite  lune,  du  serpent-diamant  de  la  Font  de  la  Lyeune,  que  l'on 
nommait  ainsi  parce  que  ses  ailes  étaient  en  diamant*. 

Les  reptiles  sont  à  peu  près  les  seuls  animaux,  réels  ou  fantastiques, 
que  la  tradition  associe  aux  fontaines  ;  cependant  un  cheval  blanc  est  en 
relation  avec  la  source  sacrée  de  la  Senne,  autour  de  laquelle  il  paraît  ; 
des  bergers  l'ont  vu,  fi  l'heure  du  crépuscule,  s'envoler  et  aller  se  po- 
ser sur  la  cime  de  la  montagne  \  A  Celles-sur-Plaine,  dans  les  Vosges, 
la  bianchevâ  (le  cheval  blanc)  vient  boire  à  minuit  à  une  fontaine,  près 
du  cimetière,  et  il  arrive  malheur  à  qui  le  rencontre,  et  surtout  à  qui 
lui  parle  ^ . 

Le  peuple,  frappé  sans  doute  des  feux-follets  qui  se  montrent  au- 
dessus  de  quelques  sources,  s'imaginait  qu'elles  communiquaient  avec 
le  monde  infernal.  Il  y  a  deux  siècles,  les  bonnes  femmes  croyaient  que 
la  Fontaine  ardente  à  Saint-Barthélémy  près  de  Grenoble,  sur  laquelle 


1.  M.  Monnier,  ia  Antiquaires  de  France,  t.     IV,  p.    40i-405  :  D.  Monnier  et   A. 
Vingtrinier.  Traditions,  p.  99,  113  ;  Clément-Janin,  1.  c,  p.  12. 

2.  D.  Monnier  et  A.  Vingtrinier,  p.  108. 

3.  J.-J.  Christillin.  Dans  la  Vallaise,  p.  283. 

4.  Claudin  Savoye.  Le  Beaujolais  préhistorique,  p.   189. 

5.  Ch.  Thuriet.   Trad.  du  Jura,  p.  514. 

6.  Charles  Sadoul,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p.   88. 


208  LES    FONTAINES 

on  voit  parfois  voltiger  de  petites  flammes  bleuâtres,  surgissait  du 
sein  même  du  Purgatoire,  voire  de  l'Enfer,  et  que  par  les  ouvertures 
que  les  feux  s'étaient  frayés  à  la  surface  du  sol,  les  âmes  des  défunts 
s'acheminaient  vers  le  séjour  des  châtiments'.  Le  nom  de  Fontaine  d'En- 
fer, donné  à  la  source  du  Guiel  (Orne)  semble  faire  allusion  à  une 
croyance  de  ce  genre'.  En  Corse  si  certaines  sources  sont  chaudes, 
c'est  qu'elles  avoisinent  les  fournaises  de  l'enfer  ^ 

En  Basse-Bretagne,  les  diables  venaient  en  personne  aux  sources 
mystérieuses  ;  mais  les  saints  protecteurs  les  empêchaient  de  tourmen- 
ter les  humains,  et,  pendant  les  nuits  d'orage,  les  bienheureux  qui 
présidaient  à  ces  fontaines  s'y  montraient  parfois  *. 

Le  voisinage  de  fontaines,  ordinairement  situées  dans  des  endroits 
écartés,  et  couverts  de  bois  qui  les  enveloppent  d'une  sorte  de  mystère, 
est  encore  très  redouté,  et  l'on  est  exposé  à  y  voir  des  choses  terri- 
fiantes. On  n'approche  qu'en  tremblant,  même  pendant  le  jour,  d'une 
fontaine  presque  inaccessible  au  fond  d'une  vallée  étroite,  solitaire  et 
marécageuse,  près  de  la  chapelle  Saint-Armel  en  Caden.  Un  habitant, 
appelé  la  nuit  pour  affaires  pressantes,  ayant  été  contraint  de  traverser 
ce  lieu  maudit,  en  revint  aussitôt,  pâle  de  frayeur,  et  mourut,  au  bout 
de  peu  d'heures,  en  proie  au  plus  afîreux  délire'.  La  fontaine  deSaint- 
Gérand,  aussi  dans  le  Morbihan,  où  l'on  se  rend  en  procession,  est 
hantée  la  nuit  par  un  esprit  malfaisant.  Ceux  qui  passent  par  là  aper- 
çoivent un  gros  chien  ;  s'ils  viennent  du  côté  de  Saint-Gérand,  il  les 
suit  jusqu'à  l'endroit  où,  le  jour  de  la  fête,  on  brûle  la  fouée  ;  s'ils 
vont  vers  Guettas  ou  Saint-Gonnery,  il  leur  fait  la  conduite  jusqu'à 
ce  qu'ils  aient  franchi  cet  endroit  :  le  mauvais  génie  n'a  plus  de 
pouvoir  sur  eux  ;  alors  le  chien  les  quitte  et  retourne  à  la  fontaine  ; 
il  est,  à  ce  qu'on  assure,  envoyé  par  saint  Gérand  pour  protéger  les 
voyageurs  ^ 

Le  jour  comme  la  nuit  les  approches  de  la  Font  Chancela  en  Berry 
sont  semées  de  tant  de  pièges  diaboliques,  qu'un  chemin  public  qui 
autrefois  l'avoisinait  a  été  depuis  longtemps  abandonné".  .\  Guernesey 
la  superstition  entoure  les  abords  de  la  fontaine  Saint-Georges  d'appa- 
ritions et  de  hantises,  et  maintenant  encore,  après  la  nuit  close,  les 
gens  de  la  campagne  ne  s'aventurent  qu'avec  crainte  dans  le  sentier 


1.  E.  Ollivier.  Trad.  du  Dauphiné,  p.  296. 

2.  Chrétien  de  Joué-dii-Plain.    Veillerys  argentenois,  MMs. 

3.  E.  Ctianal.  Voyages  e?i  Corse,  p.  62. 

4.  Alexandre  Bouet.   Dreiz-Izel,  t.  1,  p.  76. 

5.  Rosenzweig.  Fontaines  du  Morbihan,  p.  230. 

6.  Fr.  Marquer,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  XI,  p.  660. 

■J.  Laisnel  de  I^a  Salle.  Croyances  dn  Ventre,  t.  \,  p.  118. 


LES    SOUIiCKS    FATIDlOrES  200 

qui  y  conduit,  de  peur  de  voir  apparaître  la  formidable  tète  du  cheva 
de  saint  Georges  '. 

Certaines  fées  des  fontaines  étaient  des  créatures  méchantes,  dont 
on  faisait  peur  aux  enfants  ;  nous  avons  déjà  parlé  de  quelques-unes  ; 
d'autres  entités  moins  définies  se  tiennent  dans  leurs  eaux,  prêtes  à 
saisir  l'imprudent  qui  se  pencherait  au-dessus.  Dans  le  pays  de  la 
Hague,  la  Bête  Havelte,  qui  est  une  sorte  de  dame  blanche,  cherche  à 
attirer  les  enfants  au  fond  des  sources  afin  de  les  dévorer;  son  nom 
vient  du  havel,  sorte  de  crochet,  dont  elle  se  sert  pour  saisir  ses  vic- 
times-. A  Stave,  province  de  Namur,  on  essaie  d'empêcher  les  enfants 
d'approcher  des  puits  et  des  fontaines  en  leur  disant  : 

Pepère    aux  martias, 
Yo  safra  d'dins. 

Le  père  aux  marteaux,  —  vous  tirera  dedans  ^  Dans  le  Blaisois,  on  les 
menaçait  de  la  Carne  aquoire^  à  laquelle  ou  attribuait  le  même  rôle*. 


§  4.  MERVEILLES  ET  CROYANCES  DIVERSES 

Suivant  une  croyance  assez  répandue,  des  sources  dont  le  débit  est 
très  inégal,  ne  coulent  avec  abondance  que  pour  annoncer  le  renché- 
rissement des  denrées.  Dans  le  Bocage  normand,  on  les  appelait  Fon- 
taines Famineuses^  L'historien  Gabriel  Dumoulin  (1636)  en  cite  deux  : 
l'une  au  bourg  de  Rots,  avait  été  surnommée  l'Enragée,  parce  que, 
dans  les  plus  grandes  chaleurs,  lorsque  les  autres  étaient  taries,  on 
l'avait  vue  tout  à  coup  augmenter  de  volume  et  s'échapper  d'un  cours 
précipité.  L'autre  était  au  village  d'Arnes,  en  pleine  campagne,  et 
éloignée  de  tout  ruisseau  avec  lequel  elle  pût  communiquer:  elle  eut, 
à  certaines  époques,  ses  eaux  tellement  gonflées  qu'elles  s'épanchèrent 
de  leur  lit  jusqu'à  former  un  petit  lac  ".  Vers  1619,  on  dit  à  un  voyageur 
belge  qu'à  Vienne  en  Dauphiné  était  une  fontaine  «  de  telle  nature  que 
quand  il  doibt  advenir  quelque  stérilité  ou  famine  dans  le  pays  elle  sort 
en  telle  abondance  que  deux  moulins  en  mouleroient  »  ^  On  trouve 

1.  Louisa  L.  Clarke.  Guide  to  Guernsey,  p.  47. 

2.  Jean  Fleury.  Patois  de  la  Ilague. 

3.  A.   Harou,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  XIV,  p.  128. 

4.  Talbert.  Du  dialecte  blaisois. 

5  .  Lecœur.  Esquisses  du  Bocaf/e  normand,  t.  II,  p.  19. 

6.  Histoire  de  Normandie,  p.  10,  cité  par  Amélie  Bosquet.  La  Normandie  roma. 
n  esque,  p.  201. 

7.  Voyage  de  François  Vinchant  en  France  et  en  Italie  de  1609  à  1610,  in  Bull, 
de  la  Société  belge  de  Géographie,  1897,  p.  366.  Cette  particularité  est  aussi  rap- 
portée par  Chorier.  Ilist.  du  Dauphiné    1.  I,  cli.  8. 

14 


2i0  LES    FONTAiNliS 

aussi  en  Alsace  deux  fontaines  de  la  Faim  *.  A  Sainl-Auban,  près  de 
Grasse,  une  fontaine  porte  le  nom  de  Fouan  de  Carestier^  parce  qu'elle 
ne  coule  que  pendant  l'été,  les  années  de  mauvaise  récolle  -.  A  Trizac 
(Cantal)  la  fontaine  Bourdoire,  qui  ne  flue  qu'à  de  longs  intervalles, 
indique  une  famine  prochaine  ■*.  Celle  d'Heiligenstein  en  Haute-Alsace, 
ne  coule  que  lorsque  la  récolte  doit  manquera  D'autres  au  contraire, 
lorsque  leur  débit  était  peu  abondant,  présageaient  la  disette  :  si  la 
source  de  Ladoux,  sur  la  route  de  Clermont-Ferrand,  ne  laisse  échapper 
qu'un  faible  tîlet  d'eau,  c'est  année  de  cher  vivre,  et  la  fontaine 
Vitoire  à  Douvre-la-Délivrande  (Calvados),  annonçait  la  stérilité  de 
l'année  où  elle  tarissait". 

Dans  les  Alpes  suisses  on  croyait  voir  dans  le  retour  plus  ou  moins 
prompt  de  certaines  sources  périodiques  qui,  à  sec  en  hiver,  renais- 
sent au  printemps,  un  présage  de  la  plus  ou  moins  grande  fertilité  de 
l'année".  Une  source  dans  une  cave  à  Wengen  (Basse-Alsace)  appelée 
la  Fontaine  du  Vin,  ne  coule  que  lorsque  la  vendange  doit  être  bonne  ^ 
D'autres  fontaines  prédisent  des  malheurs  publics  :  la  Fonl-Sala  en 
Beaujolais  fut,  en  1870  par  exemple,  bien  plus  abondante  que  d'habi- 
tude ^  La  fontaine  de  Malheur,  au  pied  du  plateau  du  Terme,  est  inter- 
mittente :  depuis  la  fin  du  XVIIl^  siècle,  elle  a  coulé  à  peine  huit  ou 
dix  fois.  Cette  apparition  était  pour  les  anciens  l'annonce  de  calamités 
de  toutes  natures  ;  aussi  ne  s'en  approchaient-ils  qu'avec  une  sorte  de 
terreur  superstitieuse  et  en  se  signant  à  plusieurs  reprises.  Elle  jaillit 
surtout  avec  force  en  1815  et  en  1816,  lorsque  les  malheurs  de  deux 
années  pluvieuses  s'ajoutèrent  aux  désastres  de  l'invasion.  C'est  alors 
qu'on  lui  donna  le  nom  qu'elle  porte  ^  La  fontaine  dite  de  la  Mort^  au 
château  de  Coucy,  tarissait  jadis  au  moment  où  le  seigneur  du  lieu 
passait  de  vie  à  trépas  ^". 

En  Normandie,  une  fontaine  à  laquelle  on  attribue,  comme  à  diverses 
autres  particularités  de  la  nature,  le  pouvoir  de  se  déplacer,  est  en 
relation  avec  la  fin  du  monde  :  La  fontaine  de  Saint-Berthevin  s'ap- 
proche chaque  année  de  l'église   de   la   longueur   d'un  pas   d'homme  ; 


t.  Aug.  Stœber.  Die  Sagen  des  Elsasses,  nos  §4  et  139. 

2.  Bérenger-Féraud.  Superstiiiotis  et  survivances,  t.  lll.  p.  297. 

3.  Diirif.  Le  Cantal,  p.  314. 

4.  Stœber.  Die  Sagen  des  Elsasses,  n.  39. 

o.  D"-  Pomnierol,  in  Revue  des  Trad.  pop.,    t.  XV,    p.  660  ;   J.  Lecœur.    Esquisses 
du  Bocage  normand,  t.  H,  p.   19. 

6.  Bridel,  in  Académie  Celtique,  t.  V,  p.  191. 

7.  Stœber.  Die  Sagen  des  Elsasses,  n.  174. 

8.  Claudius  Savoye.  Le  Beaujolais  préhistorique,   p.  178. 

9.  A.  Meyrac.  Trad.  des  Ardennes,  p.  332. 

10.  Bérenger-Féraud.  Superstitions  et  survivances,  t.  III,  p.  302. 


I.KS    SOUUf.F.S    DANGEREUSES  21  1 

quand  elle  sera  arrivée  au  pied  du  temple  le  jugement  dernier  aura 
lieu  '. 

Certaines  sources  sont  dangereuses  pour  le  voisinage,  qu'elles 
menacent  dun  désastre  plus  prochain,  et  l'on  sait  même  parfois  en 
quelles  circonstances  il  se  produira.  Les  eaux  de  la  fontaine  de  Saint- 
Mélar  à  Lanmeur  déborderont  un  dimanche  de  la  Trinité,  et  détrui- 
ront l'église  ;  pour  préserver  les  fidèles  de  ce  fâcheux  événement,  c'est 
à  la  chapelle  de  Kernitron  que  se  célèbre  annuellement  la  grand'messe 
de  laTrinité".  A  Ver-lès-Chartres  il  existe  au  fond  du  trou  d'Houdouenne 
une  pierre  qui  couvre  l'orifice  d'un  goufïre  ;  si  jamais  elle  est  enlevée, 
il  jaillira  une  source  tellement  abondante  que  le  pays  sera  inondé  et 
que  les  eaux  s'élèveront  au-dessus  du  clocher  de  Chartres;  aussi  l'on 
dit: 

Quand  le  trou  d'Houenue  pétera 
Chartres  périra  '. 

Les  paysans  sont  persuadés  qu'au  fond  de  la  source  d'un  fort  ruis- 
seau qui  se  dirige  vers  Gennes  (Maine-el-Loire)  se  trouve  une  pierre 
sur  laquelle  sont  écrits  les  vers  suivants  : 

Quiconque  me  lèvera 
Gennes  par  l'eau  périra. 

Et  ils  ajoutent  que  lorsqu'elle  sera  ôtée,  toute  la  vallée  d'Avor  dis- 
paraîtra sous  les  eaux^.  Les  sources  de  Sept-Fondsprès  de  Levroux  sont 
fermées  par  de  grosses  pierres  scellées  avec  de  massifs  anneaux  de  fer  ; 
si  on  les  ouvrait  par  malheur,  toute  la  contrée  serait  submergée  ". 

A  Saint-Pôtan  (Côtes-du-Nord)  un  énorme  chêne,  qui  n'est  autre 
qu'un  homme  métamorphosé  en  arbre  par  une  fée,  empêche  une  source 
de  déborder;  si  on  l'arrachait,  le  pays  serait  inondé  à  cent  lieues  à 
l'entour  '^;  une  idée  analogue  se  trouve  dans  plusieurs  contes  popu- 
laires :  il  suffit  d'arracher  un  arbre  pour  que  l'eau  coule  en  abondance 
dans  un  endroit  qui  en  était  privé\ 

Les  fontaines  passent  rarement  pour  receler  des  trésors,  et  il  y  a 
presque  lieu  d'en  être  surpris,  puisque,  en  curant  celles  qui  sont 
anciennes,  on  y  a  souvent  trouvé  des  objets  antiques  et  des  monnaies, 

1.  Hipp.  Sauvage.  Légendes  normandes,  p.    31. 

2.  Jeanne.  Brelaf/ne,  p.  427. 

3.  A. -S.  Morin.  Le  prêtre  et  le  sorcier,  p.  285. 

4.  Lionel  Bonnemère,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  V,  p.  6*5. 

5.  L.  Martinet.  Le  Berry  préhistorique,  p.  13. 

6.  Lucie  de  V.-H.,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XII,  p.  141. 

7.  E.  Cosquin.  Contes  de  Lorraine,  t.  I,  p.  85;  L.  Pineau.  Contes  du  Poitou,  p. 
62;  A.  Meyrac.  Trad.  des  Ardennes,  p.  500;  Filleul-Petigny,  in  Rev.  des  Trad. 
pop.,  t.  XI,  p.  362. 


âlâ  LES  Fontaines 

qui  constatent  les  offrandes  cultuelles  qu'on  leur  a  faites  aux  divers 

âges,  et  qui  ne  sont  pas,  ainsi  qu'on  le  verra  plus  loin,  aussi  tombées 

en  désuétude  que  l'on  serait  tenlé  de  le  croire. 

A  Ercé-en-Lamée,  la  fontaine  du  Veau  d'or  doit  son  nom  à  un   petit 

veau  d'or  qui  y  fut  jeté  dans  les  vieux  lemps^  On  dit  en  proverbe  à 

Saint-Ouen  la  Rouerie  (Ille-et-Vilaine)  : 

Fontaine  tle  Mortfrais, 
Fontaine  d'Aaron, 
Quatre  barriques  d'or  aux  environs. 

Elle  est  entourée  de  quatre  grosses  pierres  qui  portent  des  caractères 
indéchiffrables  ;  ils  indiqueront  à  celui  qui  pourra  les  lire  l'endroit  où 
se  trouvent  les  trésors  d'une  ville  disparue,  dont  les  cloches  sonnent 
encore  au  fond  de  l'eau  les  jours  de  grande  fête  -.  Une  large  pierre  au 
fond  d'une  fontaine,  à  Saint-Marcouf,  rend  un  son  sourd  lorsqu'on  la 
frappe  ;  les  gens  du  pays  disent  qu'il  y  a  dessous  un  trésor  gardé  par 
des  fées  qui,  la  nuit,  lavent  du  linge  dans  ses  eaux^ 

Les  eaux  de  quelques  fontaines  bouillonnent  à  certaines  époques  de 
l'année  ;  en  Basse-Bretagne  ce  phénomène  avait  lieu  le  jour  de  la 
Trinité,  à  l'instant  où  le  prêtre  entonne  la  préface  ^  ;  une  fontaine  près 
de  Dourgues  entrait  en  ébullition  le  jour  de  la  Saint-Jean,  et  le  soleil 
y  dansait  à  son  lever  ^  En  Anjou,  près  de  Beaufort,  une  fontaine  bouillait 
toujours.  On  verra,  au  chapitre  suivant,  d'autres  faits  analogues,  qui 
sont  en  rapport  avec  l'amour  ou  la  guérison  des  maladies. 

A  Varreins,  près  de  Saumur,  une  fontaine  croît  et  décroît  deux  fois 
par  jour,  suivant  le  flux  ou  le  reflux  de  la  marée ^ 

Lors  de  quelques  nuits  merveilleuses,  l'eau  des  fontaines  éprouve 
une  transformation  temporaire.  En  Basse-Bretagne,  elle  se  change  en 
vin  pendant  la  messe  de  NoëP,  et  à  Guernesey  à  la  douzième  heure  de 
la  même  nuit.  Une  femme  poussée  par  la  curiosité  allait  puiser  un 
seau  à  la  fontaine,  lorsqu'une  voix  lui  cria  : 

Toute  l'eau  se  tourne  en  vin, 
Et  tu  es  proche  de  ta  fin. 

Elle  tomba  malade  et  mourut  avant  la  fin  de  l'année.  A  l'île  de  Serk, 
les  eaux  des  sources  et  des  ruisseaux  sont  changées  en  sang.  Un  homme 

1.  P.  Bézier.  Mégalithes  de  Vllle-el-V Haine,  suppl.,  p.  82. 

2.  E.  Herpin,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  XII,  p.  359. 

3.  F.  P.  (Frédéric  Pluquet^.  Contes  du  pays  de  Bayeux.  Caen,  1825,  p.  16-17  :  ce 
passage  ne  se  trouve  pas  dans  la  seconde  édition. 

4.  Gambry.  Voyage  dans  le  Finistère,  p.  165;  Vérusmor.  Noyage  en  Basse- 
Bretagne,  p.  341. 

5.  A.  de  Ghesnel.  Usages  de  la  Montagne  Noire,  p.  368. 
G.  Bull.  hisl.  de  l'Anjou,  t.   V,  p.  264. 

7.  L.-F.  Sauvé,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  II,  p.  535. 


CHANGEMENTS    DE    l'eAU    DES    SOURCES  213 

qui  voulait  vérifier  ce  prodige,  entendit,  en  approchant  de  la  fontaine, 
une  voix  qui  lui  criait: 

Qui  veut  voir, 
Veut  sa  mort  '. 

Les  habitants  de  Vecoux  disent  que  si  l'on  pose,  au-dessus  de  la 
fontaine,  au  retour  de  la  messe  du  samedi  saint,  une  croix  de  bois  bénie 
Ce  jour-là,  le  lendemain,  jour  de  Pâqnes,  entre  onze  heures  et  minuit, 
la  fontaine  versera  du  vin  -.  En  Haute-Bretagne,  l'eau  des  fontaines 
devient  cidre  pendant  la  nuit  qui  précède  Pâques ^ 

Suivant  une  légende  alsacienne,  une  fontaine,  dans  une  belle  prairie, 
donne  du  lait  au  lieu  d'eau  ;  autour  poussent  des  fleurs  qui  contiennent 
du  miel,  La  mère  de  Dieu  y  porte,  pendant  les  nuits  tranquilles,  les 
enfants  sans  mère  et  les  y  fait  boire  ;  ils  sourient  dans  leur  berceau  et 
le  matin  ils  ont  du  lait  dans  la  bouche  '". 

Certains  actes,  dont  on  a  vu,  (p.  192)  et  dont  on  verra  d'autres 
exemples  au  chapitre  suivant,  peuvent  influencer  les  sources  d'une 
manière  fâcheuse.  Dans  la  Gironde,  la  fontaine  dont  une  accouchée 
s'approche  avant  d'avoir  été  relevée,  se  change  en  sang  ;  en  Basse- 
Bretagne,  où  cette  croyance  a  aussi  été  notée,  elle  se  charge  de 
souillures  ^. 

En  Basse-Normandie,  on  croyait  naguère  que  certains  bergers 
nomades,  appartenant  à  une  race  difl"érente  de  celle  des  paysans,  pou- 
vaient, au  moyen  de  maléfices,  corrompre  l'eau  des  sources,  pour  se 
venger  des  fermiers®.  Plusieurs  épidémies  du  moyen-âge  ont  été  attri- 
buées à  l'empoisonnement  des  fontaines  ;  en  Bourgogne,  lors  de  la 
peste  de  1565,  la  municipalité  d'Autun  commit  trois  notables  «  pour 
prévenir  à  la  conspiration  inique  de  plusieurs  meschans  et  pervers 
ayans  vouloir  d'infecter  et  intoxiquer  les  eaux  des  fontaines  au  grand 
péril  de  tous  » '.  Celte  croyance  n'est  pas  éteinte  :  en  1832,  on  aurait  eu 
à  déplorer  des  malheurs  si  les  gendarmes  n'avaient  réussi  à  dissiper 
ou  à  contenir  les  masses  populaires  qui  menaçaient  de  mort  ceux  qu'on 
accusait  de  produire  le  choléra  par  l'empoisonnement  des  sources  ;  en 

1.  Edgar  Mac  Gulloch.  Guernsey  Folk-Lore,  p.  34-35  ;  35  notes  de  M^^  Edith  Carey. 

2.  L.-F.   Sauvé.   Le  Folk-Lore  des  Ilautes-Voffes,  p.  117. 

3.  Paul  Sébillot.  Coutumes  de  la  Haute-Breiagne,  p.  241. 

4.  Aug.  Stœber.  Die  Sagen  des  Elsasses,  n"  107. 

5.  G.  de  Mensignac.  Superstitions  de  la  Gironde,  p.  H  ;  abbé  J.-M.  Guillîoux,  in 
Rev.  kist.  de  l'Ouest,  1893,  p.  516. 

6.  Barbey  d'Aurevilly.  L'Ensorcelée,  éd.  Lemerre,  p.  46. 

7.  Clément-Janin.  Les  Pestes  en  Bourgogne^  p.  46. 


2i4  LES    FONTAINES 

1853  OU  1854,  un  voyageur  s'étant,  lors  de  Fépidémie  cholérique,  arrêté 
près  d'une  fontaine,  desenfants  qui  l'aperçurent  s'écrièrent  :  «  L'homme 
du  choléra  !  »  et  il  fut  pours^uivi  jusqu'auprès  de  Crozon  '. 

Il  y  avait  autrefois  dans  la  fontaine  de  Corseul  (Côtes-du-Nord)  qui 
se  trouve  près  de  la  ruine  romaine,  trois  statuettes  de  «  saints 
méchants  »,  —  c'est  ainsi  que  l'on  appelle  dans  le  pays  les  dieux 
romains  dont  on  rencontre  parfois  les  effigies  dans  la  terre,  —  qui 
faisaient  périr  tous  les  animaux  qu'on  y  menait  boire  ;  son  eau  est 
devenue  excellente  depuis  qu'on  les  a  remplacées  par  une  croix-. 

L'eau  des  fontaines  qui  doivent  leur  origine  à  la  baguette  des  fées 
ou  au  bâton  des  saints,  et  presque  toutes  celles  dont  la  création  a 
quelque  chose  de  merveilleux,  passe  d'ordinaire  pour  être  agréable  et 
excellente  ;  elle  est  même,  en  beaucoup  de  cas,  fatidique  ou  guéris- 
sante. 

En  Haute-Bretagne,  lorsqu'on  voit  près  d'une  source  des  fils  de  la 
Vierge,  on  peut  être  certain  qu'elle  est  particulièrement  bonne,  parce 
que  Marie  est  venue,  la  nuit,  filer  auprès  ^ 

On  a  assez  rarement  relevé  les  signes  grâce  auxquels  les  paysans 
reconnaissent  si  l'eau  est  saine  ou  malfaisante.  Il  est  probable 
que  l'on  observe  ailleurs  qu'en  .\uvergne  et  en  Haute-Bretagne  diver- 
ses circonstances  d'après  lesquelles  on  juge  de  sa  plus  ou  moins 
grande  pureté.  Dans  le  Cantal,  elle  est  réputée  mauvaise  si  l'on  y  voit 
des  salamandres  aquatiques,  des  scorpions  d'eau  (larves  de  libellules), 
des  sangsues,  des  hannetons  d'eau  (dytiques  ou  d'autres  bêtes  répu- 
tées venimeuses.  Elle  n'est  pas  malsaine  si  de  petites  bêtes  noires  à 
quatre  pattes,  qui  ont  la  propriété  d'absorber  le  venin,  voyagent  à  sa 
surface,  ou  si  l'on  y  voit  des  grenouilles*. 

Le  crachat  sert  aussi  à  s'assurer  de  la  bonne  qualité  de  l'eau;  en 
Haute-Bretagne  et  en  Auvergne,  si  la  salive  s'étend,  on  peut  en  boire 
sans  crainte  ^  Cette  pratique  est  employée  à  Plédéliac,  dans  la  partie 
française  des  djtes-du-Xord,  par  les  personnes  qui  puisent  à  une  fon- 
taine à  laquelle  on  attribue  une  origine  diabolique  ;  elles  y  crachent, 
après  s'être  signées  trois  fois,  afin  de  chasser  le  lutin  de  l'air,  le  lutin 
de  l'eau  et  le  lutin  des  herbes  qui  pourraient  se  trouver  dans  cette 
fontaine  qui  a  sa  source  en  enfer  ;  la  salive  de  chrétien  purifie  celle  du 
diable  et  les  signes  de  croix  éloignent  le  lutin  '. 


1.  F.  Le  Men.  in  liev.   Cek.,  t.  1,  p.  433. 
2-  Comm.  de  M™»  Lucie  de  V.-H. 

3.  Lucie  de  V.-H.,  la  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI.  p.   lil. 

4.  P.  Guyot-Daubès,  iu  Bev.  des  Trad.  pop.,  t.  XV,  p.  o23-o24. 

5.  Paul  Sébillot,  in  l'Homme,  I88i,  p.  393;  P.  Guyot-Ddubès,  1.  c,  p.  34. 

6.  Lucie  de  \.-\\.,m^liev.  des  Trad.  pop.,  t.  Xlll,  p.  433. 


ACTES  PRÈS  DES  FONTAINES  215 

Dans  le  Cantal,  si  les  miettes  de  pain  jetées  sur  Teau  vont  tranquille- 
ment et  vite  au  fond,  on  peut  en  boire  en  toute  confiance,  mais  non  si 
elles  restent  à  la  surface.  Le  pain  trempé  dans  l'eau  pendant  quatre 
ou  cinq  minutes  enlève  ses  mauvaises  qualités  en  les  absorbant  '. 

Cenains  actes,  dont  plusieurs  resseml)lent  à  des  oflrandes,  ont  pour 
but  d'empêcber  les  fontaines  de  tarir.  Dans  la  Gironde,  on  y  jette  de 
la  braise  du  feu  de  la  Saint-Jean.  A  Saint-Georges  de  Montagne,  on 
allait  jadis  deux  fois  l'an  à  la  fontaine  publique,  en  procession,  et  l'on 
y  plongeait  le  cierge  pascal  :  une  année  que  la  cérémonie  n'avait  pas 
eu  lieu,  elle  se  tarit,  mais  elle  revint  quand  on  y  eut  porté  le  cierge  '. 

On  verra  au  chapitre  suivant  que  de  nombreuses  visites  collectives 
sont  faites  aux  sources  par  ceux  qui  croient  à  leur  puissance.  Elles  ont 
aussi  servi  en  plusieurs  circonstances  de  lieux  de  réunion  pour  des 
actes  qui  parfois  même  touchaient  à  la  politique.  Autrefois  les  «  Miche- 
lets  »  au  retour  de  leur  pèlei'inage  à  Saint-Michel-sur-Mer,  s'arrêtaient 
devant  la  fontaine  vénérée  de  Granfort  à  La  Châtre  ;  c'était  là  que  le 
clergé  venait  les  chercher  pour  les  conduire  processionnellement  à  la 
chapelle  de  Notre-Dame-de-Vaudouan  '.  Le  jour  de  Pâques,  toute  la 
jeunesse  des  deux  sexes  se  rendait  en  cérémonie,  suivant  l'antique 
usage,  à  la  fontaine  de  l'Amour,  près  du  bourg  de  Saint-Jean-de-Cole, 
Elle  montait  ensuite  sur  le  plateau,  y  folâtrait,  dansait  et  y  prenait  ses 
repas  jusqu'au  soir  ''. 

C'était  près  de  la  fontaine  de  Bodine,  dans  l'ancienne  lande  de  Thé- 
lin  en  Plélan  (Ille-el- Vilaine)  que  les  Thélandais  élisaient  chaque  année 
les  deux  préfets  qui  administraient  leur  petite  républiques 

1.  P.  Guyot-Daubès,  1.  c,  p.  534. 

2.  F.  Daleau.  Traditions  de  la  Gironde,  p.  52. 

3.  L.  Martinet.  Légendes  du  Berry,  p.  27. 

4.  W.  de  Taillefer.  Antiquités  de  Vésone,  t.  I,  p.  155. 

5.  Ogée.  Dict.  de  Bretagrie. 


CHAPITRE  II 


LA  PUISSANCE  DES  FONTAINES 


Ainsi  qu'on  l'a  vn  au  chapitre  précédent,  le  rôle  des  fontaines  dans 
la  légende  est  très  considérable,  et  plusieurs  constatent  le  respect  ou  la 
crainte  qu'elles  inspirent  en  raison  de  leur  origine  merveilleuse,  ou  des 
personnages  qui  y  président  ou  qui  même  y  ont  leur  demeure;  en  réa- 
lité aucune  des  forces  de  la  nature  n'est  l'objet  de  croyances  aussi 
variées,  d'observances  plus  nombreuses.  Le  peuple  est  encore  persuadé 
que  beaucoup  de  sources  peuvent  exercer  une  réelle  influence  sur  les 
éléments,  sur  la  destinée  et  les  affections  des  êtres,  sur  la  santé  ou  la 
maladie  des  hommes  ou  des  animaux  ;  il  les  consulte  comme  des 
espèces  d'oracles,  ou  va  accomplir  sur  leurs  bords  des  rites  et  des  actes 
que  nous  sommes  loin  de  connaître  tous. 

Le  culte  des  fontaines  était  solidement  établi  et  très  populaire  dans 
les  Gaules,  lorsque  les  apôtres  commencèrent  à  y  prêcher  l'évangile  ; 
ils  essayèrent  de  le  détruire  en  comblant  les  sources  ou  en  démolissant 
les  petits  monuments  que  les  païens  avaient  élevés  au-dessus'.  Mais  il 
est  probable  que  le  clergé  ne  tarda  pas  à  s'apercevoir  qu'on  ne  pouvait 
appliquer  ce  traitement  brutal  à  toutes  les  fontaines  vénérées,  et  les 
plus  intelligents  de  ses  membres  pensèrent  qu'au  lieu  d'attaquer  de 
front  les  superstitions,  il  valait  mieux  les  tournera  Suivant  une  politique 

1.  Suivant  J.-G.  Bulliot  et  Thiollier,  à  l'époque  où  saint  Martin  prêcha  le  ctiris- 
tianisme,  les  sources  étaient  un  accessoire  obligé  des  oratoires  ruraux  de  la  Gaule, 
et  ces  derniers,  ainsi  que  les  fontaines  qui  les  avoisinaient  le  plus  souvent,  étaient 
le  but  de  pèlerinages  publics  ou  isolés,  mais  incessants  {La  Mission  de  saint  Martin, 
p.  46  H3,  391).  Plusieurs  fontaines  antiques  du  pays  éduen  paraissent  avoir  été 
l'objet  des  tentatives  d'obturation  ou  de  destruction  recommandées  par  les  conciles 
(J.-G.  Bulliot  et  Thiollier.  l.  c,  p.  2S0,  308  et  passirn).  La  plus  curieuse  de  ces 
constatations  résulte  de  la  découverte  dans  une  sorte  de  marécage,  d'une  maçon-  , 
nerie  faite  sur  une  source,  et  qui  avait  été  comblée  à  l'aide  de  débris  de  toutes 
sortes;  on  y  trouva  des  fragments  d'une  divinité  et  dans  la  vase  des  monnaies 
romaines  (p.  240). 

2.  Les  dévotions  pepulaires  ont  souvent  la  vie  dure  ;  parfois  elles  survivent  à  la 
destruction  du  monument  auquel  elles  s'attachaient,  ou  vont  se  transportera  un  autre 


LES    FONTAIINES    ET    LES    ÉGLISES  21 7 

que  l'Eglise  a  souvent  adoptée  en  d'autres  matières,  ils  s'efforcèrent  de 
donner  aux  fontaines  un  vernis  chrétien,  en  substituant  à  leurs  noms 
nciens,  qui  étaient  peut-être  ceux  des  divinités  topiques  qui  y  prési- 
daient, le  nom  des  apôtres  de  la  Gaule,  et  ceux  de  saints  locaux  célèbres 
par  leurs  miracles.  Il  est  vraisemblable  —  car  eu  l'absence  dedocuments 
bien  positifs,  on  ne  peut  faire  que  des  conjectures  —  que  les  légende^ 
dont  elles  étaient  l'objet  se  transformèrent  aussi,  et  que  de  leur  mélange 
avec  l'élément  chrétien  naquit  la  légende  dorée  locale  des  fontaines. 

Les  prêtres  employèrent  en  outre  des  procédés  plus  durables  et  plus 
visibles,  qui  constituaient  une  sorte  de  main-mise  sur  les  sources  les 
plus  en  renom  chez  les  païens  ;  ils  construisirent  dans  le  voisinage, 
souvent  sur  la  source  même,  des  édifices  qui  atteignaient  parfois  des 
proportions  considérables.  L'emplacement  de  nombre  d'églises  ou  de 
chapelles  a  été  motivé  par  la  présence  d'une  fontaine  à  laquelle  on 
voulait  enlever  son  caractère  païen.  Un  savant  consciencieux,  auquel 
on  doit  \q,  [{épertoire  archéologique  du  Morbihan ^hùi  à  propos  de  ce 
pays  une  remarque  assez  intéressante  pour  qu'il  soit  utile  de  la  repro- 
duire en  entier:  Si,  dit-il,  toutes  les  fontaines  ne  se  trouvent  pas  dans  le 
voisinage  d'une  église  ou  d'une  chapelle,  nous  avons  pu  constater  qu'il 
n'y  avait  point  de  chapelle  ou  d'église  qui,  de  même  qu'elle  était  toujours 
accompagnée  d'une  croix.,  n'eût  aussi  sa  fontaine  particulière,  portant  le 
même  vocable  qu'elle,  très  rapprochée  le  plus  souvent,  située  à  un  kilo- 
mètre de  distance,  lorsqu'il  n'existe  pas  de  source  plus  voisine.  Il  y  a 
même  des  exemples  de  chapelles  érigées  sur  la  source  elle-même,  quels 
que  fussent  les  inconvénients  et  les  difTicultés  d'une  pareille  construc- 
tion :Saint-Adrien  en  Baud,Béquerel  en  Plougoumelen,  Notre-Dame  des 
Trois  Fontaines  en  Bignan  sont  dans  ce  cas'. 

Cette  question  des  rapports  constants  entre  les  fontaines  et  les  édi- 
fices sacrés  dont  elles  semblent  avoir  motivé   l'érection,  n'a  pas  été, 

de  la  même  nature.  On  en  rencontre  en  Ille-et- Vilaine  un  exemple  typique. 
Le  clergé  supprima  une  fontaine  antique  de  Gaël  dont  l'eau  était  réputée  comme 
remède  contre  la  rage,  et  aujourd'hui  on  ignore  l'emplacement  de  cette  fontaine 
primitive!;  mais  on  persiste  à  croire  ci  la  vertu  de  l'eau  de  Gaël,  une  autre  source 
en  a  hérité,  et  passe  pour  guérir  la  rage;  (Félix  Bellamy.  La  forêt  de  liréchelianl,  t. 
II,  p.  327). 

1.  Rosenzweig.  Les  Fontaines  du  Morbihan,  p.  237.  Chrestien  de  Troyes,  dans  le 
Chevalier  au  Lion,  fait  mention  d'une  chapelle  située  auprès  de  la  fontaine  de  Ba- 
renton. 

Lez  la  fontaine  trouveras 

Un  perron  tel  com  tu  verras, 

Et  d'autre  part  une  chapelle. 

Petite,  mais  elle  est  moult  belle. 

(Féliï  Bellamy.  La  foret  de  Bréchelkint  t.  11,  p.  281)  ;  il  cite  d'autres  passages 
du  môme  poète  oii  il  est  question  de  la  chapelle,  dont  il  ne  reste  plus  tracç 
aujourd'hui. 


218  LA    PLISSANCE    DES    FONTAINES 

d'une  façon  systématique,  envisagée  par  les  auteurs  des  monographies 
locales  sur  le  culte  des  eaux,  de  sorte  qu'on  ne  peut  dire  si  la  règle 
posée  par  Rosenzweig  pour  le  Morbihan,  s'applique  rigoureusement 
aux  autres  pays.  Dans  le  reste  de  la  Basse-Bretagne^  le  parallélisme  de 
la  fontaine  et  de  la  chapelle  a  été  constaté  un  assez  grand  nombre  de 
fois  pour  qu'on  puisse  le  considérer  comme  général.  Bien  que  pendant 
mes  explorations  en  Haute-Bretagne,  je  n'aie  pas  prêté  une  atteution 
spéciale  à  ce  sujet,  en  consultant  les  souvenirs  que  je  garde  de  pays 
que  j'ai  habités  assez  longtemps  pour  les  connaître,  j'arrive  à  penser 
qu'en  ce  qui  les  concerne,  l'opinion  de  l'archéologue  morbihannais  est 
trop  absolue,  et  qu'il  faut  se  contenter  de  dire  que  souvent  une  fontaine 
vénérée  se  trouve  dans  le  voisinage  immédiat,  ou  tout  au  moins  assez 
prochain,  d'une  église  ou  d'une  chapelle,  à  laquelle  préside,  comme 
patron  ou  personnage  révéré  et  fêté  à  certains  jours,  le  saint  dont  la 
source  porte  le  nom  '.  Une  conclusion  analogue  semble  découler  de  la 
monographie  du  culte  des  eaux  en  Saône-et-Loire,  où  l'on  a  relevé 
une  trentaine  de  fontaines  sacrées  qui  se  lient  à  autant  d'églises  ou  de 
chapelles  portant  le  même  vocable,  et  de  constatations  faites  en  divers 
pays,  un  peu  par  hasard  -.  Les  autres  auteurs  semblent  n'avoir  pas 
songé  à  faire  ce  rapprochement,  et  c'est  peut-être  pour  cela  qu'on 
trouve  si  peu  de  mentions  de  cette  coïncitlence,  dans  des  monogra- 
phies aussi  étudiées  que  celles  des  pèlerinages  du  Poitou  et  des  fon- 
taines du  Limousine 

1.  Celte  différence  entre  les  deux  parties  de  l'Armorique  s'explique  aussi  par  ce 
fait  que  le  clergé,  sous  l'influence  de  Rome,  a  mieux  réussi  en  Haute-Bretagne 
qu'en  pays  bretonnant  à  déposséder  les  saints  locaux  de  leur  antique  patronage 
pour  leur  substituer  des  saints  étrangers.  Telle  fontaine,  portant  toujours  le  nom 
d'un  bienheureux  indigène,  ne  se  rattache  plus  actuellement  au  saint  Pierre  ou  à  tel 
autre  saint  de  la  chapelle  ou  de  l'église  voisine,  qui  sont  des  patrons  substitués  aux 
saints  primitifs;  mais  en  remontant  à  deux  siècles  environ,  on  retrouve  le  saint 
comme  patron  à  la  fois  de  la  source  et  de  la  paroisse,  où  parfois  il  subsiste  comme 
second  ou  troisième  patron. 

2.  L.  Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saône -et- Loire,  p.  13,  16,  17,  18,  19,  2i,  25,  29, 
3.1,  34,  36,  37,  39,  41,  42,  44,  45,  46.  Cf.  aussi  J.-G.  Bulliot  et  ThioUier,  p.  54,  60  et 
passim.On  rencontre  en  Franche-Comté  des  sources  à  pèlerinages,  placées  près  des 
chapelles.  iCharles  Thuriet.  Traditions  de  la  Haule-Saône,  p.  79,  259i.  E.  Thoison.  Le 
culte  de  Saint  Matliurin,  a  relevé  plusieurs  de  ces  coïncidences.  A  Lanloup  (Gôtes- 
du-Nord)  une  chapelle  dédiée  à  saint  Mathurin,  aujourd'hui  détruite,  existait  dans 
un  hameau  où  l'on  voit  une  Fontaine  de  saint  Matliurin  (p.  170)  une  Fontaine  de 
Saint- .Mathurin  avec  une  chapelle  du  même  nom,  celle-ci  détruite,  se  voyait  au 
hameau  de  Saint-Mathurin  en  Trégomeur,  aussi  dans  les  Gôtes-du-Nord.  Au 
pied  d'une  chapelle  dédiée  à  saint  Mathurin  à  Champigné  (Maine-et-Loire)  était 
une  fontaine  Saint-Mathurin,  (p.    183). 

M.  0,  Golson,  directeur  de  Wallonia,  k  qui  j'avais  demandé  des  renseignements  sur 
le  culte  des  eaux  en  Wallonie,  m'écrit  qu'il  est  rare  que  les  sanctuaires  réputés  ne 
soient  pas  accompagnés  d'une  fontaine  ou  d'un  puits. 

3.  Beauchet-P'illeau.  Pèlerinaf/es  du  diocèse  de  Poitiers,  p.  542;  L.  de  Nussac. 
l,es  Fontaines  en  Limousin,  p.  15,  17. 


l' AKCHITECTIJHE    UIlS    KOiSTAlNKS  219 

Cette  constatation  est  pouilant  intéressante  à  plus  d'un  point  de  vue,  et 
elle  sert  à  faire  comprendre  pourquoi,  en  l)eauc(tup  de  cas,  le  pèlerinage 
est  en  quelque  sorte  double  :  ainsi  (|u  on  le  verra,  l'acte  accompli  à  la 
fontaine  est  fréquemmonl  précède''  ou  suivi  d'une  dévotion  au  sanctuaire 
qui  renferme  la  slalue  ou  l'autel  du  saint  auquel  la  source  est  dédiée. 
C'est  parfois  une  sorte  de  fusion  entre  deux  cultes,  les  observances  au 
bord  de  la  fontaine  gardant  des  vestiges  de  pai;anisme  souvent  très 
apparents,  alors  (jue  dans  rinlérieur  des  chapelles,  les  prati(iues  sont 
en  général  plus  nettement  christianisées. 

Il  est  vraisemblable  que  dès  (jue  les  hommes  furent  réunis  en 
société,  ils  se  préoccupèrent  de  conserver  la  pureté  de  l'eau  des 
sources  ;  leur  premier  soin  dut  être  d'en  interdire  l'accès  aux  animaux 
qui  auraient  pu  les  souiller  ou  les  troubler  ;  lorsque  la  fontaine  sortait 
d'une  colline  dont  le  liane  lui  servait  de  fond,  on  éleva  probablement 
des  mureltes  latérales,  et  sur  le  devant,  on  plaça  uuc  pierre,  par  dessous 
laquelle  pouvait  s'écouler  le  trop  plein  de  l'eau,  et  qui,  mise  de- 
bout formait  une  sorte  de  barrière  contre  les  bestiaux.  C'est  encore  de 
celte  façon  que  sont  protégées  beaucoup  de  fontaines  rurales  ;  plus  tard 
on  songea  à  les  garantir  des  éboulemenls  en  posant,  comme  une  sorte 
d'auvent,  une  ou  plusieurs  dalles  au-dessus  de  celles  qui  sourdaient  de 
lieux  élevés',  et  une  couverture  analogue  fut  disposée  sur  les  murettes 
de  celles  qui  se  trouvaient  eu  pleine  campagne,  pour  les  empêcher  de 
recevoir  les  eaux  pluviales.  Peut-être  leurs  rustiques  constructeurs 
ménageaient-ils  dans  quelque  endroit  apparent,  ou  dans  le  fond,  des 
niches  destinées  à  recevoir  des  objets  protecttnirs,  ou  des  statuettes, 
comme  c'est  encore  l'usage  de  nosjours  en  plusieurs  régions.  Plus  tard 
s'élevèrent  de  véritables  édicules  dont  il  reste  encore  quelques  vestiges 
dans  le  pays  éduen,  notamment  à  Beurey-en-Auxois,  où  la  coupole 
antique  en  pierre,  après  avoir  été  renversée  et  privée  de  l'image  du 
génie  qui  y  résidait,  fut  replacée  sur  des  piliers,  et  dédiée  à  saint 
Martin  -. 

L'église  ne  se  contenta  pas  de  christianiser,  quand  elle  ne  les  détrui- 
sait pas  pour  en  boucher  la  fontaine,  les  constructions  élevées  au-dessus 
en  l'honneur  du  génie  a(|uatique;  elle  en  bâtit  elle  niéaie  sur  plusieurs 
de  celles   qui   étaient  l'objet  de   superstitions  difficiles   à  déraciner. 

1.  La  célèbre  fontaine  de  Barenton,  qui  est  assez  ruinée,  présente  cette  disposi- 
tion, très  probablement  ancienne.  Voir  les  dessins  et  les  photographies  dans  Félix 
Bellamy.  La  forêt  de  UrechéliaiiL,  t.  Il,  p.  214,  280,  292. 

2.  J.-(;.  liulliot  et  ThioUier.  La  Mission  de  saint  Martin,  p.  279-281  ;  un  dessin 
représente  les  détails  de  la  voûte  ;  une  figuriue  p.  113,  placée  au  musée  de  Beaune, 
provient  des  fouilles  laites  à  la  fontaine  de  Premeaux  ;  elle  est  dans  unejsorte  de 
niche. 


220  LA    PUISSANTE    DES    FONTAINES 

Quelques-unes  étaient  construites  avec  autant  de  soin  que  les  temples 
eux-mêmes  ;  au  reste  on  a  pu  avec  assez  de  raison  comparer  la  fontaine 
monumentale  avec  son  architecture,  son  ornementation,  son  saint 
dans  une  niche  en  face  de  l'entrée,  à  une  petite  chapelle  édifiée  sur  la 
source  comme  pour  rappeler  le  bâtiment  principal  dont  elle  occupe  la 
place  véritable,  et  que  des  raisons  toutes  matérielles  ont  contraint 
d'élever  à  quelque  distance'. 

Dans  sa  curieuse  monographie  l'archéologue  auquel  nous  empruntons 
ces  lignes  avait  signalé  l'intérêt  qui  s'attache  à  celles  de  ces  construc- 
tions qui  sont  remarquables  par  leur  importance,  leur  grâce  ou  leurs 
particularités  iconographiques  ou  ornementales.  Il  aurait  été 
utile  d"en  dresser  soigneusement  Tinventaire,  de  décrire  ou  de  dessi- 
ner chaque  édicule  un  peu  original.  Je  ne  crois  pas  que  ce  travail  ait 
été  fait  systématiquement  pour  un  pays  déterminé  :  toutefois  les  auteurs 
qui  ont  écrit  sur  la  Bretagne  ont  relevé  un  certain  nombre  de  ces  petits 
édifices.  On  les  rencontre  surtout  dans  le  Finistère,  et  dans  la  partie 
du  Morbihan  qui  l'avoisine  ;  ils  sont  beaucoup  moins  communs  dans 
les  C(Mes-du-Nord',  surtout  dans  le  pays  de  langue  française,  et  en  lUe- 
et-Yilaine  ils  deviennent  tout  à  fait  rares  ^ 

En  dehors  de  la  Bretagne,  les  auteurs  qui  ont  écrit  sur  les  fontaines 
semblent  n'avoir  guère  pris  garde  à  leur  architecture  :  ni  Beauchet- 
Filleau  ni  L.  de  Nussac  ne  parlent  des  édicules  qui  surmontent  les 
sources;  dans  la  région  éduenne,  celle  peut-être  qui,  la  péninsule  armo- 
ricaine exceptée,  a  le  mieux  conservé  le  culte  des  fontaines,  on  en 
signale  quelques-uns  ^  :  dans  le  Perche  nogentais  plusieurs  fontaines 

1.  Rosenzweig.  Les  Fontaines  du  Morbihan,  p.  237. 

2.  Quelques  unes  de  ces  fontaines  ont  été  dessinées  :  la  planche  dans  laquelle 
Olivier  Perrin  a  représenté  les  actes  les  plus  habituels  des  pèlerins  est  particulière- 
ment intéressante,  parce  qu'elle  montre  une  fontaine  au  complet  —  ou  peut-être  une 
synthèse  de  fontaine  :  elle  comprend  une  sorte  d'enceinte,  la  fontaine  avec  des  bancs 
latéraux,  au-dessus  de  laquelle  est,  dans  une  muraille  ornée,  une  niche  qui  abrite 
une  statue  de  saint  ;  un  petit  bassin  circulaire,  ménagé  dans  le  pavage,  sert  aux 
bains  de  pieds  et  au.x  ablutions  (Alex.  Bouet,  Breiz-hel,  t.  I,  p.  73).  Une  fontaine 
de  Bulat  Côtes-du-Nord)  où  il  y  en  a  neuf,  dessinée  par  Paul  Chardin  {Recueil  de 
peintures  et  de  scutptures  /lérnldiques,  Caeu,  1892,  p.  14i,  a  deux  niches  correspon- 
dant à  deux  bassiu?,  et  elle  rappelle  par  ses  dispositions  principales  celles  de  Breiz- 
Izel.  Le  même  artiste  a  reproduit,  p.  18,  une  fontaine  de  Saint-Servais  surmontée 
d'un  toit  pointu  et  ornée  d'une  statue  décapitée.  Une  fontaine  de  Trèboul,  près  de- 
Douarnenez,  d'après  un  tableau  de  Paul  Abram,  qui  représente  une  scène  de  pèleri- 
nage, forme  le  frontispice  de  la  brochure  de  H.  Le  Carguet.  Saint  Pierre  le  Pauvre. 
Quimper,  s.  d.,  in- 12.  Dans  l'ouvrage  de  H.  du  Cleuziou.  Bretagne  :  pays  de  Léon, 
on  voit   trois  fontaines  de  types  assez  différents,  p.  3,  4,  7. 

3.  M.  l'abbé  Duine  m'écrit  que  dans  le  diocèse  actuel  de  Rennes,  il  ne  connaît 
que  celle  de  Saint-Fiacre,  aux  Iffs,  prés  de  Bécherel  et  la  fontaine  de  Gobourg  au 
Mont-Dol,  abritée  par  un  vieil  édicule  en  pierres  de  taille. 

4.  J.-G.  Bulliot  et  ThioUier.  La  Mission  de  saint  Martin,  p.  184,  245,  271,  375; 
L.  Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saône-ei-Loire,  p.  14-16. 


VITALITÉ    DRS    CROYANfîES  221 

ont  l'apparence  de  petits  monuments  :  le  patron  y  est  presque  toujours 
représenté  dans  une  chapelle  que  les  gens  du  pays  nomment  une 
«  Mariette  »  '. 

Il  existe  au  reste  d'autres  lacunes  dans  l'exploration  traditionniste  des 
fontaines,  bien  que  leur  archéologie  et  leurs  traditions  aient  figuré,  de- 
puis près  de  quarante  ans,  à  diverses  reprises,  parmi  les  sujets  d'études 
indiqués  par  le  programme  de  la  réunion  annuelle  des  Sociétés  savantes 
à  la  Sorbonne,  et  qu'elles  aient  été  mises  à  l'ordre  du  jour  de  plusieurs 
sociétés  locales  importantes  et  zélées  pour  les  antiquités  régionales. 
En  réalité,  trois  groupes  seulement  ont  été  jusqu'ici  réellement  enquê- 
tes :  la  péninsule  armoricaine,  le  Limousin  et  la  région  éduenne 
(Côte-d'Or,  Saône-et-Loire,  Nièvre).  Chacune  a  été  l'objet  d'une  onde 
plusieurs  monographies,  très  étudiées,  et  dans  lesquelles  on  peut  avoir 
confiance.  Comme  il  est  à  peu  près  de  règle  que  les  pays  oi^i  l'on  s'oc- 
cupe le  plus  sérieusement  du  folk-lore  sont  ceux  dans  lesquels  il  joue 
un  rôle  très  apparent,  il  est  permis  de  supposer  que  le  culte  des  fon- 
taines s'est  mieux  conservé  dans  ces  groupes  que  partout  ailleurs.  Des 
traces  assez  nombreuses  en  ont  été  aussi  relevées  dans  la  Gascogne, 
l'Auvergne,  la  Marche,  pays  de  langue  d'oc,  dans  le  Berry,  qui  touche  au 
groupe  Limousin,  en  Poitou,  sur  les  bords  de  la  Loire,  dans  l'Orléanais 
et  la  Normandie,  voisine  du  groupe  armoricain. 

C'est  dans  le  sud  de  la  France,  et  surtout  dans  le  sud-est  que  l'on 
rencontre  le  moins  de  vestiges  de  ce  culte  légendaire.  Dans  quelques 
régions  il  semble  presque  inconnu  ;  toutefois  il  n'y  a  pas  lieu  de 
tirer  une  conclusion  ferme  de  cette  rareté  relative  :  toutes  les  fois  que 
dans  des  contrées  peu  explorées  à  ce  point  de  vue,  et  que  l'on  pouvait 
regarder  comme  exceptionnellement  pauvres,  un  des  collaborateurs  de 
la  Revue  des  Traditions  populaires  a  jugé  la  question  assez  intéressante 
pour  s'en  occuper,  il  a  recueilli  des  faits  parallèles  à  ceux  déjà  relevés 
dans  les  autres  pays,  et  parfois  même  des  traits  qui  n'avaient  pas  été 
observés  ailleurs^.  On  peut,  je  crois,  conclure  de  ceci,  et  de  ce  qu'on 
lira  dans  les  différentes  sections  de  ce  chapitre,  que  d'un  bout  à  l'autre 
de  la  France,  on  rencontre  des  traces  du  culte  des  fontaines,  et  que 
dans  nombre  de  régions  il  est  encore  très  vivant.  Parfois  même  il  l'est 
assez  pour  éprouver  une  sorte  de  renouveau. 

Si  Ton  constate  que  plusieurs  fontaines  jadis  vénérées  sont  mainte- 
nant délaissées  %  d'autres  ont  commencé  à  être  réputées  à  des  dates 

1.  Félix  Ghapiseau.  Le  Folk-Lore  de  la  Deauce,  t.  I,  p.  69. 

2.  On  peut  noter  aussi  que  la  petite  île  de  Guernesey,  enquêtée  par  sir  Edgar 
Mac  Culloch,  a  fourni  a  elle  seule  autant  de  faits  légendaires  que  de  vastes  contrées 

3.  Dans  la  région  du  nord,  et  notamment  dans  la  Somme  et  dans  le  Fas-de- 
Calais,  le  nombre  des  fontaines  qui  ont  cessé  d'être    l'objet  d'un  culte  depuis   une 


222  LA    PUISSANCE    DES    FONTALNES 

que  l'on  connaît  et  qui  parfois  sont  très  rapprochées  de  nous  ';  mais  ni 
l'érection  d'églises  monumentales,  ni  les  pompeuses  cérémonies  catho- 
liques, n'ont  pu  empêcher  ceux  qui  se  rendaient  à  ces  lieux  privilégiés 
de  mêler  à  leur  dévotion  quelques-unes  des  pratiques  traditionnelles 
usitées  près  des  sources  rustiques  :  le  plus  célèbre  des  pèlerinages  bre- 
tons a  lieu  non-seulement  à  la  basilique  de  Sainte- An  ne  d'Auray, 
mais  aussi  à  la  piscine  qui  recueille  aujourd'hui  les  eaux  de  la  source 
consacrée  par  les  apparitions  de  la  sainte  à  .\icolazic  en  1623,  et  les 
nombreux  pèlerins  qui  y  viennent  ne  manquent  jamais,  soit  avant 
soit  après  la  messe,  d'aller  boire  à  la  fontaine  et  de  s'y  laver  la  figure 
et  les  mains'-.  Les  fidèles  ont  même  transporté  à  cette  source,  relative- 
ment moderne,  l'antique  offrande  des  épingles  ;  en  août  1904,  le  fond 
de  la  piscine  en  était  encore  tout  parsemée  Dans  les  premières  années 
de  la  dévotion  à  Lourdes,  qui  remonte  à  1863,  une  femme  dont  l'enfant 
était  dans  un  état  désespéré,  courut  le  porter  à  la  grotte,  et  suivant 
une  coutume  qui,  ainsi  que  nous  le  verrons,  est  pratiquée  dans  beau- 
coup de  fontaines,  elle  le  tint,  pendant  un  quart  d'heure,  plongé  dans 
l'eau  glaciale  de  la  source  \ 

La  persistance,  après  l'établissement  officiel  du  christianisme  en 
Gaule,  des  antiques  dévotions  populaires  aux  fontaines  est  attestée  par 
deux  passages  du  célèbre  sermon  de  saint  Lloi,  par  les  articles  des 
capitulaires  et  par  les  anathèmes  répétés  des  conciles  ^  ;  mais  les  défen- 
ses, aussi  bien  ecclésiastiques  que  civiles,  conçues  en  termes  généraux, 
condamnent  en  bloc,  sans  les  énumérer  et  sans  les  décrire,  les  pra- 
tiques qui  se  faisaient  au  bord  des  sources.  Les  écrivains  antérieurs  au 
XIX^  siècle  ne  fournissent  aussi  que  peu  de  renseignements,,  et  les 
théologiens  qui  écrivent  des  livres  spéciaux  sur  les  superstitions,  où 
quehjues-unes  sont  rapportées  avec  précision,  signalent  presque  tou- 
jours d'un  mot  celles  (jui  s'accomplissent  près  des  eaux.  En  réalité  on 
en  a  constaté  fort  peu  qui  soient  assez  détaillées  pour  qu'on  puisse  les 

époque  assez  récente  est  assez  considérable  (cf.  Revue  des  Tntd.  pop.,  t.  XIX.  p. 
331  et?uiv.).  M.  0.  Colson  m'écrit  qu'eu  Wallonie  le  culte  des  eaux,  et  en|particu- 
ier  celui  des  fontaines,  est  en  décroissance,  et  que,  en  plusieurs  cas.  la  dévotiouqui 
avait  lieu  à  la  fois  près  de  la  fontaine  et  du  sanctuaire,  ne  va  plus  maintenant  qu'à 
ce  dernier. 

1.  Un  pèlerinage  pour  les  chevaux  qui  se  tient  à  la  source  et  à  la  chapelle  de  Saint- 
Antoine  en  Plouharnel  (Morbihan)  remonte  à  quelques  années  seulement  :  en  1904, 
on  y  a  conduit,  dit-oa,  plus  de  400  chevaux.  (Comm.  de  M.  Z.  Le  Rouzic  . 

2.  Rosenzweig.  Les  Fontaines  du  Morbihan,  p.  241. 

3.  Yves  Sébillot.  in  Rev.   des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p.  393. 

4.  Henri  Laserre.  Noire-Dame  de  Lourdes,  cité  par  A. -S.  Morin  ;  Le  Prêtre  et  le 
Sorcier,  p.  23,  note. 

:'}.  J.-B.  Thiers  Traité  des  Superstitions,  éd.  de  1679,  p.  15-16  ;  Grimm.  Teutonic 
Mythology,  t.  I,  p.  100,  t.  II,  p.  583  et  suiv. 


LES    SOLIiCKS    ET    LES    ÉLÉMENTS  223 

rapprocher  de  celles  que  l'on  a  relevées  depuis  une  cenUiine  d'années  : 
Nous  savons  par  un  passage  de  la  vie  du  missionnaire  breton  Michel  Le 
Noblel/  qu'un  morceau  de  pain  posé  sur  l'eau  des  fontaines  servait  en 
Basse-Bretagne  (vers  1020)  à  connaître  la  destinée  des  gens,  qu'à  Tou- 
louse vers  1672,  on  y  plaç*ait  un  denier  pour  découvrir  les  voleurs,  que 
l'on  buvait  à  trois  sourcesditTérentes  afin  d'être  débarrassé  du  mal  de 
dents  ;.I.-B.  Thiers  signale  comme  tombé  en  désuétude,  l'usage  de 
plonger  les  enfants  qui  ont  de  la  peine  à  marcher  seuls  dans  la  Fon- 
taine de  Saint-Luperce  à  deux  lieues  de  Cliarti'es;  au  XVIII*  siècle  Déric 
parle  de  la  consullation  par  le  flottement  du  pain  faite,  près  de  Lan- 
nion,  par  la  victime  d'un  vol  ;  Cambry  de  celle  des  épingles  et  de  quel- 
ques autres  observances  qu'on  lira  ci-après. 

Même  de  nos  jours,  où  l'on  a  relevé  par  centaines  des  exemples 
du  rûle  des  fontaines  dans  les  superstitions  et  la  médecine  popu- 
laire, beaucoup  d'auteurs,  même  les  plus  consciencieux  et  les  plus 
précis,  n'ont  pas  toujours  décrit  les  pratiques  accessoires  ;  peut-èti-e 
aussi  ne  pouvaient-ils,  en  raison  de  la  clandestinité  de  plusieurs,  les 
connaître  exactement.  Ainsi  qu'on  le  verra,  certaines  ne  sont  efficaces 
que  si  elles  ont  lieu  sans  témoins  ;  il  n'est  pas  impossible  qu'il  soit 
aussi  interdit  de  parler  de  diverses  observances,  sous  peine  de  faire 
perdre  à  la  source  sa  vertu  ou  d'attirer  quelque  disgrâce  à  la  personne 
qui  les  aurait  dévoilées  aux  profanes. 


§  1  .  LES  FONTALNES  ET  LES  ÉLÉMENTS 


Suivant  une  croyance  ancienne,  et  encore  très  répandue,  des  actes 
accomplis  sur  les  eaux  mêmes  des  fontaines,  ou  dans  leur  voisinage 
immédiat,  peuvent  modifier  le  cours  des  éléments,  et  surtout  pro- 
voquer la  pluie  cl  les  orages  Elle  est  tellement  enracinée  que  le  clergé, 
convaincu  sans  doute  qu'il  essaierait  en  vain  de  la  détruire,  a  dû  par- 
fois, pour  lui  donner  tout  au  moins  un  vernis  chrétien,  se  mettre  à  la 
tête  de  processions  faites  aux  sources  réputées,  depuis  un  temps 
immémorial,  pour  mettre  tin  à  une  période  de  sécheresse,  plus  rare- 
ment à  une  période  pluvieuse.  Quelquefois  elles  se  rendent  à  certaines 
sources  à  l'époque  des  Rogations',  parce  que  les  gens  du  pays  sont 
persuadés  que  cette  visite  exerce  sur  les  récoltes  une  heureuse 
influence.  A  Roussillon,  presque  dans  la  banlieue  d'Autun,  les  fidèles 
vont  processionnellement,  le  matin  de  la  Saint-Jean,  avant  la  messe, 

1.   L.  de  Nussac.  Les  Fonlaiites  en  Limousin,  p.  13,  21,  28. 


22  i  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

à  une  fontaine  de  Saint-Jean,   où  ils  chantent  l'hymne  et  l'oraison  du 
jour,  pour  la  préservation  des  biens  de  la  terre'. 

On    a  pratiqué   dans    plusieurs  régions    de  l'est  et  du  centre  une 
manière  antique  de  faire  tomber  la  pluie,  qui  semble  n'avoir  cessé  qu'à, 
une  époque  assez  récente,  puisque  en  dehors'  des   témoignages  écrits, 
le  souvenir  oral  en  subsiste  encore.   En  1661  l'historien   du  Dauphiué, 
en  décrivant  une  de  ces  observances,  en  parlait  au  passé  :  lorsqu'il  y 
avait  des  chaleurs  excessives,  les  populations  accouraient  en  foule  sur 
les  bords  d'une  fontaine  située  dans  la  paroisse  de  l'Espine  ;   là  les 
vieillards  et  les   matrones  choisissaient    une   fille  jeune   et  pucelle, 
entre  toutes  la  plus  vertueuse  et  la  plus  pure  ;  alors  la  jeune  fille, 
dépouillée  de  ses  vêtements  et  nue  en  sa  chemise,  tandis  que  le  peuple 
entier  était  en  prières,  se  plongeait  au  sein  de  la  fontaine  et  purifiait 
son  bassin  de  toutes  les  matières  immondes  qui   troublaient  la  limpi- 
dité de  son  cristal.  A  peine  les  eaux  réfléchissaient-elles  le  pur  azur  du 
ciel  que  l'orage  grondait  à  l'horizon,  et  bientôt  d'abondantes  pluies 
venaientdésaltérerlaterreembrasée-.  Unpassage  du  livre  de  Ladoucette, 
ancien  préfet  des  Hautes-Alpes  sous  le  premier  empire,   semble   dire 
que  cet  usage  aurait  persisté  au  même  lieu  ;  jusqu'à  une  époque  assez 
récente,  le  curé  faisait  entrer  dans  le  bassin  de  la  sainte  fontaine  la  vierge 
la  plus  pure  ;  au  moment  où  elle  y  lavait  ses  vêtements,  le  ciel  ouvrait  ses 
cataractes ^  Le  clergé,  qui  ne  figure  pas  expressément  dans  la  dépo- 
sition la  plus  ancienne,  intervient  dans  cette  pratique,  et  celui  qui  la 
rapporte  ne  parle  pas  du  curage  du  bassin  qui,  dans  la  plupart  des  cas, 
semble  être  la  condition   essentielle  de  l'enicacité  du  rite.  C'est  ainsi 
que  la  fontaine  de  Saint-Martin,  à  Chissey  en  Morvan,  était  nettoyée  par 
une  enfant  innocente,  qui  devait  la  curer,  après  une  prière,  pendant 
trois  jours  consécutifs,  avant  le  lever  du  soleil;  on  était  certain  d'avoir 
de  la  pluie  avant  le  même  laps  de  temps^.  Les  habitants  de  Resson 
faisaient  nettoyer  par  deux  vierges  le  bassin  profond  de  la  fontaine  de 
Saint-Rouin^  en  priant  Dieu  de  leur  envoyer  de  la  pluie^,  aune  époque 
qui  n'est  pas  indiquée,  neuf  jeunes  filles  entraient  dans  le  bassin  de  la 
fontaine  Cruanne  (Côte-d'Or)  et  la  vidaient  avec  des  seaux  ^  Dans  tous 
ces  exemples,  la  réussite  de  la  pratique  paraît  liée  à  l'état  de  virginité  ou 

1.  J.-G.  Bulliot  et  Thiollier.  La  Mission  de  saint  Martin,  p.  352. 

2.  Ghorier.  Histoire  du  Daitphiné,  1.  I,  eh.  8;  Olivier.  Croyances  du  Dauphiné, 
in  France  littéraire,  t.  YIII,  p.  27.  La  Collection  des  décrets  de  Burchard  de  Worms 
signalait  au  XI«  siècle  parmi  les  superstitions  non  encore  éteintes  sur  les  bords  du 
Rhin,  celle  qui.  aux  mêmes  fius,  consistait  à  plonger  dans  un  fleuve  une  jeune 
fille  nue.  (Grimui.  Teutonic  Myl/wlogy,  t.  II,  p.  .593.) 

3.  Ladoucette.  Histoire  des  Hautes-Alpes,  p.  463. 

4.  Mémoires  de  la  Société  Eduenne,  t.  XVll,  p.  313. 

5.  H.    Labourasse.  Anciens  us  etc.  de  la  Meuse,  p.  141. 

6.  J.-G.  Bulliot  et  Thiollier.  La  Mission  de  Saint-Martui,  p.  100. 


l'eau  sur  la  margelle  225 

d'innocence  de  la  porsonnfi  chargée  de  l'accomplir.  Celte  condition 
n'élait  pas  obligatoire,  vers  la  tin  du  XIX*  siècle,  pour  le  succès  d'un 
rite  analogue  qui  s'accomplissait  à  la  fontaine  de  IV  -D.  de  Quelven,  et 
peut-être  ailleurs:  quand  la  récolle  s'annonçait  mauvaise,  une  pèlerine 
de  profession,  après  avoir  allumé  un  cierge  dans  la  chapelle,  descen- 
dait à  la  fontaine,  la  vidait  et  la  nettoyait'. 

D'autres  actes  accomplis  au  bord  des  fontaines  ou  sur  leurs  eaux 
avaient  pour  résullat  de  provoquer  les  ondées  ou  même  l'orage.  Au 
Xlll'^  sièclo,  il  sulTisait  de  jeter  une  pierre,  un  morceau  de  bois,  ou 
quel(|ue  autre  objet  dans  une  source  très  limpide  du  royaume  d'Arles 
pour  que  la  pluie  en  sorlo  aussitôt  et  mouille  celui  qui  avait  agité  les 
eaux-.  On  a  rarement  relevé  de  nos  jours  cette  croyance  qui,  ainsi  qu'on 
le  verra,  est  encore  très  vivante  sur  le  bord  des  lacs  des  montagnes: 
cependant  il  est  en  Provence  quelques  fontaines  qu'il  ne  faut  pas  agiter 
ou  souiller,  sous  peine  de  susciter  un  orage^ 

Le  rite  qui  consiste  à  jeter  de  l'eau  sur  la  terre  pour  faire  tomber 
l'eau  du  ciel,  en  vertu  d'une  sorte  de  magie  sympathique,  a  été  pra- 
tiqué, pendant  des  siècles,  sur  les  bords  de  la  fontaine  de  Barenlon, 
dans  la  forêt  de  Brocéliande.  Lorsqu'il  y  avait  des  sécheresses  pro- 
longées, on  y  puisait  de  l'eau  et  l'on  en  arrosait  la  margelle.  Le  premier 
témoignage  écrit  se  trouve  dans  le  Roman  de  Rou^  du  poëte  normand 
Robert  Wace  qui,  au  douzième  siècle,  visita  la  forêt,  attiré  par  sa 
réputation  merveilleuse  : 

La  fontaine  de  Berenlon 

Sort  d'une  part  lez  le  perron  ; 

Aler  i  soieul  veneor 

A  Bercnton  par  grant  chalor, 

Et  0  lor  cors  l'ewe  puisier, 

Et  li  perron  de  suz  moillier 

Por  ce  poleint  pki6e  avoir*. 
Cet  acte  qui,  à  celte  époque,  paraissait  pouvoir  être  accompli  par 
tout  le  monde,  et  que  les  chasseurs  semblaient  faire  sans  y  attacher 
grande  importance,  devint  plus  tard  le  privilège  exclusif  des  seigneurs 
de  Gaèl-MoiilCort,  et  l'un  d'eux  eut  soin  de  le  faire  consigner  dans  la 
charte  des  L/semenls  et  cousliimrs  de  la  forêt  de  Rrécilieti,  rédigée  à 
Comper  en  1407  :  Joignant  ladite  fontaine,  il  y  a  une  grosse  pierre 
qu'on  nomme  le  perron  de  Bellanton,  et  toutes  les  fois  que  le  seigneur 

1.  Aveneau  de  l;i  Graucière.  A  Noire-Dame  de  Quelven,  p.  17. 

2.  Gcrvasius  do  Tilbury.   Olia  impevialia,  p.  41. 

3.  Uéreiiger-Féraud.  Siipersli lions  el  survivances,  t.  III,  p.   211. 

i  Le  Roman  de  Roti,  éd.  Pliiquet.  11,  p.  42  ;  cité  par  Félix  Bellamy.  La  forél 
de  Bréc/iélianl.  t.  1,  p.  387.  L'auteur  de  cette  monographie  reprc'duit,  t. Il,  p.  1  ei 
suiv.  d'autres  textes  relatifs  à  cette  coutume  d'exciter  les  orages  en  vcrsaut  du  l'eau 
sur  la  margelle. 

15 


226  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

de  Monlfort  vient  à  ladite  fontaine  et  de  l'eau  d'icelle  arrose  et  mouille 
le  perron,  quelque  chaleur;,  temps  sûr  de  pluie,  quelque  part  que  le 
vent  soit,  soudain  et  en  peu  d'espace,  plutôt  que  ledit  seigneur  n'aura 
pu  recouvrer  son  chasteau  de  Comper,  ains  que  soit  la  fin  d'iceluy  jour, 
plera  en  pays  si  abondamment  que  la  terre  et  les  biens  estant  en  icelle 
en  sont  arrousés  et  moult  leur  profite  ' . 

S'il  fallait  en  croire  Souvestre,  le  recteur  de  Concoret  aurait  hérité 
de  celle  prérogative  du  seigneur  de  Brocéliande  :  il  n'avait  qu'à  se 
rendre  à  la  fontaine,  à  y  puiser  un  peu  d'eau  ef  à  la  verser  sur  la 
margelle,  pour  qu'il  pleuve  au  moins  vingt-quatre  heures  dans  toute  la 
paroisse  ^ 

L'usage  de  lancer  de  l'eau  sur  le  saint  protecteur  de  la  source,  ou 

sur  le  prêtre  qui  y  conduit  les  fidèles,  est  beaucoup  plus  répandu.  Les 

paysans  des  environs  de  Bain  vont  en  pèlerinage,   pour  avoir  de  la 

pluie,  à  une  fontaine  placée  dans  les  ruines  d'une  chapelle  de  Sainl- 

Melaine;  ils  y  portent  des  pieds  de  cochon,  et  l'un  des  fidèles  asperge 

avec  l'eau  de  la  fontaine  un  morceau  de  bois^  dernier  débris  du  saint, 

en  disant  : 

Saint  Melaine,  mon  bon  saint  Melaine, 
Arrose-Dous  comme  je  l'arrose  \ 

Les  pèlerins  qui  se  rendent,  aux  mêmes  intentions,  à  une  fontaine 
miraculeuse  près  de  la  chapelle  en  ruines  de  Saint-Conval  en  Hanvec, 
jettent  aussi  de  l'eau  à  la  figure  du  saint*. 

L'aspersion  des  efligies  n'a  été  relevée  jusqu'ici  qu'en  Bretagne:  une 
fois  en  pays  bretonnant,  une  fois  en  pays  de  langue  française;  on  n'y 
a  pas  constaté  le  rile  qui  consiste  à  mouiller,  non  plus  la  divinité,  mais 
ses  représentants.  Il  semble  surtout  pratiqué  en  Bourgogne  et  en  Niver- 

1.  Félix  Bcllamy,  1.  c,  t.  I,  p.  19,  23. 

2.  Le  Foyer  Breton,  t.  II,  p.  78.  Souvestre  a  probaLIcnicnt  fait  subir  un  arran- 
gement romuulique  à  uue  cérémonie  accomplie  eu  1835,  après  une  période  de 
sécheresse  persistante  ;  une  proccspion,  la  première  peut-être  qui  eût  clé  faite 
depuis  la  llévolutioii,  se  rendit  à  la  fontaine,  et  le  recteur,  après  l'avoir  liénie,  y 
trempa  le  pied  de  la  croix,  [uiis  aspergea  avec  Teau  le  perron  de  Celiantoii.  l/année 
suivante  on  parl.i  à  M.  de  la  Villcmarqué,  lors  d'un  voyage  au  tombeau  de  .Merlin, 
de  celte  procession,  et  ou  lu;  dit  que  le  prêtre  trempa  l'aspersoir  dans  la  source  et 
versa  quelques  gouttes  sur  les  pierres  d'alentour  (Félix  Bellamy.  La  forêl  de  Bréclié- 
liant,  t.  Il,  p.  320-324).  Cette  procession  était  au  reste  restée  légendaire,  et  une 
vieille  de  70  aus,  qui  y  avait  assisté  un  demi-siècle  auparavant,  raconta  à  .M.  Bel- 
lamy, que  le  vicaire  de  Concoret  avait  plongé  à  plusieurs  reprises  le  pied  de  la 
croix  dans  la  fontaine,  eu  invoquant  chaque  fois  ?aint  .Malliurin.  H  y  a  luiu  de 
cette  simple  procession  à  celle  dont  parle  M.  de  la  Villcinarq.ié,  qui  y  fait  con- 
courir toutes  les  paroisses  d'alentour,  leur  cinq  grandes  bannières  en  tête.  [Revue 
de  Paris,  t.  XII,  p.  47  et  suiv.). 

3.  A.  Orain.  Curiosités  de  lllle-et-Vilaine.  18S5,  p.  5. 

4.  Paul  du  Châtellier.  Mégalithes  du  Finistère,  p.  90. 


L  IMMERSION    DES    EFFIGIES  227 

nais,  mais  on  en  connaît  quelques  exemples  dans  l'Ouest.  Quand  on 
allait  processionnellemeni  à  la  fontaine  de  la  Douix,  en  Saint-Denis 
l'Abbaye,  le  peuple  armé  de  seaux  et  de  poêlons,  faisait  pleuvoir  sur 
le  curé  et  son  clergé  les  prémices  de  fondée  qu'il  attendait*.  A  Mout- 
terre-Silly,  quelques-uns  des  assistants  puisent  de  l'eau  dans  la  fontaine 
de  Saint-Maximin,  qu'ils  répandent  sur  le  prêtre  ofliciant,  et  d'aucuns 
prétendent  que  plus  il  est  mouillé,  plus  la  pluie  tombe  en  abondance'  : 
lorsqu'une  procession  venait  à  la  Fontaine  des  Fées,  suivant  un  ancien 
usage  qui  n'a  cessé  que  depuis  peu  d'années,  les  bonnes  femmes 
jetaient  de  l'eau  sur  le  curé,  qui  s'en  allait  trempé  comme  une  soupe ^ 

Un  autre  rite,  dont  Pausanias  a  donné  la  description,  était  peut-être 
à  l'époque  môme  oii  il  écrivait,  pratiqué  en  Gaule  :  dans  les  temps  de 
sécheresse,  le  prêtre  de  Jupiter  se  rendait  à  une  fontaine  du  mont 
Lycée,  et,  après  avoir  observé  les  cérémonies  d'usage,  il  jetait  une 
branche  de  chêne  sur  la  surface  de  l'eau;  la  légère  agitation  qui  se 
produisait  sur  la  fontaine  en  faisait  sortir  des  exhalaisons  qui  formaient 
des  nuages,  dont  tombait  une  pluie  bienfaisante  ^ 

Une  pratique,  qui  rappelle  celle  rapportée  parle  voyageur  grec,  a  été 
relevée  en  Saône-et-Loire  :  lorsque  la  sécheresse  se  prolongeaiL,  les 
habitants  de  la  Grande-Verrière  allaient  à  la  fontaine  de  Saint-Martin, 
précédés  de  leur  curé  ;  celui-ci  prenait  une  branche  à  l'un  des  arbres 
voisins,  la  plongeait  dans  l'eau  et  aspergeait  les  fidèles  agenouillés. 
Une  femme  trempait  dans  la  fontaine  une  autre  branche  et  arrosait  à 
son  tour  le  curé,  de  manière  à  le  mouiller  le  plus  possible^. 

Parfois  la  statue  du  saint  est  immergée  :  lorsqu'on  se  rend  proces- 
sionnellementà  une  fontaine  d'Augignac  à  six  kilomètres  de  Nontron  ; 
l'efTigie  de  saint  Martial  est  plongée  aux  quatre  coins  de  la  fontaine  ; 
s'il  n'y  avait  qu'une  seule  immersion,  la  pluie  serait  peu  abondante  ; 
l'on  assure  qu'il  pleut  toujours  avant  que  la  procession  soit  rentrée  à 
l'église*.  Les  paysans  vont  encore,  malgré  le  curé,  prendre  la  statue  de 
pierre  placée  dans  le  fond  de  la  fontaine  Saint-Apolline  à  Etonnay 
(Saône-et-Loire)  et  lui  font,  disent-ils,  prendre  un  bain  \  Lors  des 
processions,  au  moment  des  grandes  sécheresses,  à  la  fontaine  de 
Saint-Gervais,  non  loin  de  Moulin-Engilbert,  dans  la  Nièvre,  les 
paysans  jettent  la  vieille  statue  de  pierre  du  saint  dans  le  bassin  de 


1.  Mémoires  de  la  Société  d'antiquiléfi  de  la  Côle-d'Or,  t.  I,  p.   296. 

2.  Beauchet-Filieau.  Pèlerinages  du  diocèse  de  Poitiers,  p.  535. 

3.  H.  Marlot,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XI,  p.  320. 

4.  Voyage  de  l'Arcadie,  ch.  28,  trad.  Gedoyn. 

5.  L.  Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saône-et-Loire,  p.  46, 

6.  P.  Bouscaillou,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XII,  p.  229. 

7.  H.  Marlot,  ibid.,  t.  X,  p.  214. 


228  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

la  source';  dans  IdiFouns  Sent-Mert,  c'était  le  buste  du  patron,  comme 
dans  la  Font  Saintc-Agafhe'-. 

Les  reliques  des  saints  sont  aussi  portées  aux  fontaines,  et  parfois 
immergées.  On  trempait  dans  la  Font  Saint-Cahnine  la  châsse  qui 
contenait  celles  du  saint  qui  avait  été  ermite  auprès  d'elle ^  Dans  le 
Bocage  normand,  cette  pratique  a  subi  une  atténuation  :  lorsque  l'on 
conduit  le  bras  de  saint  Ernier  à  une  chapelle  près  de  Céaucé,  il  suffît 
qu'au  retour  le  célébrant  trempe  le  petit  doigt  dans  une  fontaine  placée 
sur  la  route  pour  amener  la  pluie  aussitôt  ;  mais  si  le  doigt  est  mouillé 
trop  avant,  les  pluies  seront  diluviennes ^  Les  reliques  de  saint  Prime, 
ordinairement  à  Beaulieu,  procuraient  le  beau  temps  quand  on  les 
reportaient  processionnellement  à  la  Font  Saint-Prime;  c'était  pour 
faire  pleuvoir  que  l'on  portait  celles  de  saint  Julien  à  la  Font  Saint- 
Julien  à  Terrasson,  et  que  Ton  ouvrait  complètement  le  mur  d'où  sort 
la  source^. 

L'usage  qui  consiste  à  plonger  dans  l'eau  le  bâton  de  la  croix 
processionnelle  est  très  répandu,  et  ou  le  rencontre  dans  tous  les  pays 
où  l'on  a  fait  attention  au  lolk-lore  des  fontaines.  Il  est  pratiqué  assez 
rarement  par  le  clergé  des  villes'"',  mais  on  Fa  constaté  souvent  à 
la  campagne  ;  en  Ule-et- Vilaine,  il  s'accomplit  auprès  d'une  douzaine 
de  fontaines',  et  c'est  à  peu  près  le  chiffre  relevé  en  Limousiu^ 
Il  a  aussi  lieu  à  la  Fontaine  Saint-Martin,  près  de  A'iort,  à  celle  de  Saint- 
Gré  en  Champ-Sain l-Père  (Vendée),  près  de  laquelle  s'élevait  jadis  un 
menhir,  à  la  fontaine  Saint-Germain  à  Murs  Maine-et-Loire)  à  la  fontaine 
de  Champrond  ^Eure-et-Loirej,  à  celles  de  Lignou  de  Briouze,  de  Saint- 
Hermeland  près  de  Rabodange  (Orne)''. 

A  Saint-Sour  de  Terrasson,  on  peut,  en  enfonçant  plus  ou  moins  le 

1.  Georges  Hervé,  in  Bull.  Soc.  d'Anthropologie,  1892.  p.  530. 

2.  L.  de  Xussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  22,  26  ;  on  verra  d'autres  immer- 
sions de  reliques,  en  matière  thérapeutique. 

3.  L.  de  Nussac,  I.  c,  p.  3,  19,  20,  21. 

4.  J.  Lecœur.  Esquisses  du  Bocage  normand,  t.  II,  p.  202. 

5.  L.  de  -Xussac,  1.  c,  p.  20-21. 

6.  W.  de  Taillefer.  Antiquités  de  Vésone,  t.  I,  p.  12i  :  Le  6  septembre  1815,  après 
une  sécheresse  prolongée,  le  clergé  de  Périgueux  vint  plonger  une  croix  dans  la 
fontaioe  de  Sainte-Sabine. 

7.  Paul  Sébillot.  Trad.  de  la  Haute-Bretagne,  t.  I,  p.  "2  :  A.  Orain.  Le  Folk-Lore 
de  nile-et-V daine,  t.  I,  p.  274,  280-282  ;  F.  Duiue,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVIII, 
p.  267.,  ibid.,  t.  XIX,  p.  21.  A  la  fontaine  de  Saint-Méen,  FeDet  était  parfois  si 
immédiat  que  le  clergé  a  élé  plusieurs  fois  oblige  de  crier  au  saint  :  Pas  à  c'te 
heure  !  Attends! 

8.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  3-24.  Deux  de  ces  fontaines 
servent  à  la  fois  à  appeler  où  à  écarter  la  pluie. 

9.  Léo  Desaivre.  Croyances,  etc.,  p.  7  ;  Bull,  historique  de  l'Anjou,  t.  ^^  p.  264; 
A.  S.  Morin.  Le  prétie  et  le  sorcier,  p.  99:  J.  Lecœur.  Esquisses  du  Bocage  nor- 
mand, t.  II,  p.  202-204. 


l'agitation  de  l'eau  229 

pied  de  la  croix  dans  l'eau,  proportionner  la  quantité  de  celle  que  l'on 
veut  voir  tomber  dans  le  pays'. 

  Brion  près  d'Autuu,  au  lieu  du  bâton  de  croix,  on  plonge  dans  la 
fontaine  une  pierre  sur  laquelle  est  gravée  une  croix  ^  On  peut  penser 
qu'il  V  a  là  une  survivance  christianisée  d'une  pratique  païenne  dont 
on  retrouve  des  similaires  chez  les  sauvages  contemporains-*. 

A  Saint- Robert,  il  pleut  dans  les  (rois  jours  quand  on  promène  en 
procession  une  meule  qui  recouvre  rorifice  de  la  fontaine^.  11  s'agit 
probablement  dune  pierre  plate,  percée  en  son  milieu  d'un  trou  circu- 
laire, comme  on  en  voyait  autrefois  plusieurs  en  Ilaute-Brelagne,  placées 
sur  les  puits  ou  les  fontaines.  La  vertu  attribuée  à  cette  promenade 
d'un  objet  qui  devait  être  assez  lourd,  se  rattache  vraisemblablement 
à  la  croyance,  encore  très  répandue,  à  la  vertu  des  pierres  trouées. 

Ceux  qui  accomplissent  ces  divers  rites,  dont  je  n'ai  rapporté  que  les 
plus  typiques,  se  proposent  de  rendre  aux  campagnes  desséchées  une 
humidité  bienfaisante  ;  mais  d'autres  personnages,  adonnés  à  la  sorcel- 
lerie, n'agitent  les  eaux  des  sources  que  pour  produire  des  orages  :  En 
1618,  Catherine  Tournier  confessa  au  juge  de  Clerval  que  lorsqu'elle  se 
rendait  près  d'une  fontaine  où  se  réunissaient  les  gens  d'ELobon  et  des 
villages  voisins,  les  esprits  leurs  maîtres  les  forçaient  à  battre  l'eau 
avec  des  bâtons  blancs,  en  prononçant  ces  mots  :  «  Gresle,  tombe  sur 
les  bois  ».  Alors  se  formait  dans  l'air  une  sorte  de  vapeur  ou  de  fumée, 
qui  retombait  en  forme  de  grêle  ^ 

En  nombre  de  contrées  les  paysans  sont  persuadés  que  les  sorciers 
peuvent,  en  battant  l'eau  d'une  fontaine,  troubler  les  éléments  et  les 
saisons  et  produire  la  grêle.  Cette  croyance  existe  en  Périgord  et  en 
Auvergne,  où  l'on  ferait  un  mauvais  parti  à  celui  que  l'on  verrait  agiter 
l'eau  des  sources*.  Dans  le  Bocage  normand,  on  sait  même  comment  il 
faut  s'y  prendre  :  le  sorcier  répand  sur  l'eau  un  peu  de  farine,  et  la  bat 
avec  une  baguette  de  coudrier  ;  comme  l'onde  qu'il  trouble,  l'azur  du 
ciel  se  trouble  aussitôt  \  La  Fontaine  aux  Fées  de  Verdue,  située  dans 
une  gorge  profonde,  laisse  échapper  des  vapeurs  qui  se  condensent  et 
tombent  sur  ceux  que  les  sorciers  ont  désignés  ^  La  Fontaine  qui  bout 


{.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  4. 

2.  L.  Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saône-el- Loire,  p.  1. 

3.  Frazer.  Le  Rameau  d'or,  t.  I,  p.  116-117. 

4.  L.  de  Nuesac,  1.  c,  p.  4. 

5.  Tuetey.  La  Sorcellerie  dans  le  pays  de  Montbéliard,  p.  92  ;  Delacroix.  Les  Pro- 
cès de  sorcellerie,  1896,  in-18,  p.  151. 

6.  W.  de  Taillefer.  Antiquités  de  Vésone,  t.  I,  p.  243  ;  abbé  Grivel.  Chroniques  du 
Livradois,  p.  50. 

7.  J.  Lecœur.  Esquisses  du  Bocage  normand,  t.  Il,  p.  79. 

8.  P.  Duffard.  L'Armagnac  noir,  p,  91. 


230  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

a  le  privilège  d'engendrer  par  son  eau  projetée  sur  les  rochers  d'alen- 
tour par  maléfices,  les  orages  les  plus  violents'.  On  peut  rapprocher 
cette  pratique  de  celle  usitée  à  la  fontaine  de  Baranton. 

L'influence  des  sources  s'exerce  surtout,  en  vertu  du  principe  s/mz'/za 
similibus,  sur  les  météores  qui  sont  en  relation  avec  la  pluie,  mais  suivant 
une  ancienne  croyance  du  Finistère,  elle  s'étendait  temporairement 
sur  ceux  qui  président  à  la  navigation.  Les  eaux  de  la  fontaine  de 
Saint-Sané  donnaient  pendant  vingt-quatre  heures  des  vents  favorables 
à  ceux  qui  les  puisaient  et  les  emportaient  dans  leurs  vaisseaux-'. 

§  2.  LES    FONTAINES    ET    LES   ÊTRES  ANIMÉS 

Suivant  des  idées  fort  répandues,  et  qui,  même  de  nos  jours,  ont  été 
constatées  maintes  fois,  le  pouvoir  des  fontaines  s'étend  plus  souvent 
encore  sur  les  être  animés  que  sur  les  éléments,  et  l'on  peut  dire  que, 
sans  parler  des  visites  qui  y  sont  faites  pour  consulter  le  sort,  ou  à 
Toccasion  de  maladies,  il  n'est  guère  de  phase  importante  de  la  vie 
humaine  qui  ne  se  trouve  en  relation  avec  des  sources  réputées  puis- 
santes. En  nombre  de  pays  on  attribue  à  des  actes  accomplis  sur  leurs 
eaux  ou  près  d'elles,  dans  des  conditions  spéciales,  une  influence  sur 
les  choses  du  cœur,  la  génération,  les  sentiments,  la  force,  et  même 
sur  les  événements  à  venir. 

L'eau  de  quelques  fontaines  est  propice  à  la  réussite  des  amours.  Les 
jeunes  filles  qui  veulent  se  marier  n'ont  qu'à  boire  un  verre  de  celle  de 
la  Sainte-Baume  ou  de  celle  de  Saint-Salvadour,  entre  Hyères  etToulon, 
le  jour  de  la  fête,  pour  que  leurs  souhaits  s'accomplissent  à  bref  délai. 
La  fontaine  de  Saint-Abraham  dans  le  Beaujolais,  celle  de  Saint- 
Antoine  à  Bussy-la-Côte  (Meuse),  une  fontaine  à  Moutonneau,  dans  les 
Ardennes,  ont  le  même  privilège  \  de  même  qu'une  fontaine  de  l'ile 
d'Yeu  *. 

D'autres  sources  constituent  une  sorte  de  philtre  :  les  jeunes  gens 
qui  acceptent  de  tremper  leurs  lèvres  dans  l'eau  puisée  au  creux  de  la 
main  par  une  jeune  fille  dans  la  Bonne-Fontaine  d'OUioules  (Var)  sont 
forcés  d'aimer  celle  qui  la  leur  a  présentée '.  Une  fontaine  située  près 
d'un  château  en  ruines  des  environs  de  Créhen  (Côtes-du-Nord;  a  la 

1.  Noela?.  Lé(iendes  foréziennes,  p.  128. 

2.  Cambry,  Voyage  dans  le  Finistère,  p.  93. 

3.  Bérenger-Féraud.  SupersUtions  el  survivances,  t.  111,  p.  294,  292;  Claudia» 
Savoye.  Le  Beaujolais  préhisLorique,  p.  113  ;  II.  Labourasse.  Ah:iens  us  de  la  Meuse, 
p.   141  ;  A.  Meyrac.  Géographie  des  Ardennes.  p.  243. 

4.  Connu,  de  M.  le  D""  Baudouin. 

5'.  J.  de  Kersaiat-Gilly,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XV,  p.  490. 


l'amouk  231 

propriété  de  rendre  les  amoureux  constants,  et  l'on  prétend  que  les 
jeunes  filles  du  pays  font  encore  boire  son  eau  aux  garçons;  mais  il 
est  de  toute  nécessité  que  ceux-ci  ignorent  d'où  elle  provient.  C'est 
une  fée  qui  l'a  ainsi  douée,  en  souvenir  des  serments  d'amour  qu'elle 
échangea  sur  ses  bords  avec  le  prince  qui  habitait  le  château'.  A  Taden, 
dans  la  banlieue  de  Dinan,  est  une  fontaine,  où  les  amants,  pour  se 
rester  toujours  fidèles,  vont  boire  ensemble.  Les  garçons  qui  désirent 
se  marier,  après  avoir  mis  une  épingle  au  rocher  de  Saint-Mesmin, 
boivent  à  la  fontaine  qui  est  auprès,  ou,  le  10  janvier,  à  celle  de  Coub- 
jours,  et  si  la  personne  que  le  sort  leur  destine  en  fait  autant,  ils  sont 
assurés  de  s'unir  prochainement-. 

On  a  relevé  dans  deux  contrées  fort  distantes  l'emploi  du  bain  de 
pied  en  matière  d'amour.  Les  jeunes  filles  qui  déchaussent  leur  pied 
gauche  et  le  trempent  dans  une  fontaine  des  environs  d'Apt  (Vau- 
cluse)  sont  sûres  de  se  marier  dans  l'année^,  de  même  que  celles  qui 
vont  se  laver  les  pieds  un  certain  jour  à  la  fontaine  Saint-Martin  aux 
Tourailles  et  adressent  une  prière  spéciale  à  l'apôtre  des  Gaules*. 

Le  contact  avec  l'eau  n'est  pas  toujours  nécessaire  pour  obtenir  le 
résultat  désiré.  A  Guernesey  les  jeunes  tilles  qui,  après  avoir  visité  de 
bonne  heure  et  en  silence,  pendant  neuf  matins  de  suite,  la  fontaine 
Saint-Georges,  avaient  déposé  aux  pieds  du  saint  une  pièce  d'argent, 
étaient  certaines  de  se  marier  au  plus  tard  au  bout  de  neuf  fois  neuf 
semaines^.  Une  pratique  observée  dans  la  région  morvandelle  suppose 
que  celles  qui  l'accomplissaient  croyaient  la  source  habitée  par  un 
génie  qui  pouvait  les  entendre,  les  exaucer,  et  qui  était  sensible  à  la 
fois  aux  prières  et  aux  présents.  Les  amantes  qui  n'étaient  pas  payées 
de  retour  allaient  de  grand  malin  ù  la  fontaine  de  Tussy,  se  mettaient 
à  genoux  et  disaient:  «  Je  t'apporte  mon  malheur,  source,  donne-moi 
ton  bonheur  ».  Puis  elles  se  relevaient  et  jetaient  en  arrière  dans  l'eau 
un  sou,  un  fromage  ou  une  épingle  ;  mais  il  fallait  que  la  pèlerine  ne 
fût  regardée  par  personne'''.  Un  usage  vraisemblablement  ancien  et  qui 
rappelle  la  confarreatio  romd.\ne,  avait  aussi  pour  but  de  rendre  irrévo- 
cables les  engagements  qui  précèdent  le  mariage.  Naguère  encore,  les 
fiancés  de  Braye-les-Pesmes  (llaute-Saône)  se  rendaient,  le  jour  de  la 
Chandeleur,  à  une  source  sacrée;  ils  échangeaient  des  gâteaux  qui 
représentaient  assez  sommairement  les  attributs  du  sexe  de  celui  qui 

\.  Lucie  de  V.  H.  in  Rev.  des  Trud.  pop.,  t.  XUI,  p.  302. 

2.  L.  de  Nussac.  Les  Fonlaines  en  Limousin,  p.  11. 

3.  Bérenger-Féraud.  Superslitions  et  survivances,  t.  III,  p.  292. 

4.  J.  Locœur.  Esquisses  du  Doccifje  normand,  t.  II.  p.  293, 

5.  Loui?a  Lane  Clarke.  Guide  lo  Giiernsey,  p.  47. 

6.  Cil.  Bigarue.  Patois  du  pays  de  Ueaune,  p.  243;  D""  Bogros.  A  travers  le  Mor- 
van,  p.  160. 


;232  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

Ips  portait,  puis,  après  les  avoir  trempés  dans  l'eau  de  la  fontaine,  ils 
les  mangeaient,  et  les  fiançailles  étaient  consommées*. 

Les  fontaines  sont  en  relations  fréquentes  avec  le  mariage  et  la 
fécondité;  on  a  observé  autrefois  dans  le  Gers  un  usage  que  je  n"ai  pas 
retrouvé  ailleurs  sous  la  même  forme  :  le  lendemain  de  la  noce,  on 
menait  la  Nohi  à  la  fontaine,  et  au  retour,  à  moitié  chemin,  on  lui 
cassait  la  cruche  sur  la  tête.  Cet  acte  était  accompagné  d'une  sorte  de 
formulette  : 

Prénté,  Nobi,  toun  banoun 

Qué-t  bammégna  à  la  houn; 

Se  la  bane  podes  pourla 

Prén-lé  garde  que  lé  la  conpin  pas. 

Prends,  Nobi,  ta  petite  cruche  —  Nous  allons  te  mener  à  la  fontaine  — 
Si  la  cruche  tu  peux  porter  —  Prends  bien  garde  qu'on  ne  te  la  coupe 
pas^  Celui  qui  a  rapporté  cette  coutume  n'en  indique  pas  la  raison; 
peut-être  était-elle  simplement  emblématique. 

Dans  plusieurs  communes  du  Poitou,  les  mariées,  pour  être  assurées 
de  devenir  mères,  vont  tremper  leurs  souliers  dans  certaines  sources  ; 
on  se  rendait  naguère  encore  à  celle  de  la  Roche-llufiu  près  de  Pam- 
proux  (Deux -Sèvres),  le  jour  du  mariage  ;  quand  les  assistants  avaient 
contraint  l'épousée  à  mettre  un  pied  dans  l'eau,  ils  s'écriaient  : 

La  mariée  a  boUé, 
Elle  aura  un  drôle  (poupon)  dans  l'aunée' 

A  Exoudun,  on  fait  franchir  ensemble  au  marié  et  à  la  mariée  le 
petit  bassin  de  la  source  d'Issernay,  et  garçons  et  filles  de  la  noce  les 
aspergent  au  passage  en  s'efîorçant  de  leur  jeter  de  l'eau  entre  les 
jambes*. 

I^es  fontaines  auxquelles  les  femmes  s'adressent,  après  la  con- 
sommation du  mariage,  pour  devenir  fécondes,  sont  assez  nombreuses; 
on  en  trouve  plusieurs  en  Saône-et-Loire^:  la  fontaine  de  l'Ermitage  à 
Saint-Emilion  (Gironde)  celle  de  Saiut-Rigaud  à  Monsole,  qui  traverse, 
dit-on,  le  corps  du  saint,  possèdent  ce  privilège'"',  sans  que  l'on  décrive 
la  façon  dont  le  pèlerinage  doit  être  fait  pour  être  efficace.  Il  semble 
que  le  plus  ordinairement  le  rite  consiste  à  boire  une  certaine  quantité 

1.  Ch.  Thuriet.  Trad.  de  la  Haute-Saône,  p.  174. 

2.  Paul  Duiïard.  L'Armagnac  noir,  p.  90. 

3.  B.  Souche.  Croyances,  etc.,  p.  1.5;  A.  F.  Lièvre.  Noies  sur  Confié,  p.  9;  Danie 
Bourchenin,  ia  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p.  394.  Cette  coutume  est  observée  à 
la  fois  par  les  catholiques  et  par  les  protestants,  nombreux  dans  ce  pays. 

4.  Léo  Desaivre,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p.  288-289. 

5.  L.  Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saone-el-Loire,  p.  5,  37,  39. 

6.  F.  Daleau.  Traditions  de  la  Gironde,  p.  45;  Glaudius  Savoye.  Le  Beaujolais 
préhisloriquei,  p.  17C, 


LA    FÉCONDITÉ  233 

de  l'eau  réputée  miraculeuse  ;  il  est  observé  à  la  foulaine  de  la  Sainte- 
Baume  en  Provence,  ii  une  petite  source  appelée  la  Sagné  canine  dans 
le  Tarn,  près  du  château  de  Ramondens,  à  la  fontaine  de  Saint-Floxel 
dans  la  Manche,  à  celle  de  Rel)oursin  on  Berry,  consacrée  aujourd'hui 
à  saint  Pierre  et  jadis  à  saint  Groluchon;  parfois  les  doux  époux  se 
rendaient  ensemble  àcetio  source".  Vers  1844,  les  mariées  qui  tardaient 
à  devenir  mères  venaient  se  désaltérer,  pendant  neuf  matins  de  suite, 
ù  la  fontaine  de  Sainte-Eustelle,  tout  près  des  Arènes  de  Saintes  ; 
actuellement  encore  elle  est,  bien  (jne  plus  rarement,  l'objet  de 
pélerinau;es  aux  mêmes  intentions'-.  L'une  des  sept  fontaines  lustrales 
qui  entourent  l'église  de  Saint-Nicotlème,  près  de  Locminé  (Morbihan), 
est  visiti'e  par  les  jeunes  femmes  ijui,  après  avoir  bu  un  peu  de  son 
eau,  montent  sans  se  retourner  dans  le  clocher,  et,  pour  assurer  la 
réussite  de  leurs  vœux,  s'asseyent  quelques  secondes  dans  un  vieux 
fauteuil  *. 

L'eau  d'une  fontaine  du  Centre  entrait  dans  lii  composition  d'une 
sorte  de  philtre,  dcmt  l'usai^e  semble  avoir  disparu  ou  être  devenu 
clandestin.  Au  commencement  du  XIX*^  siècle,  les  femmes  infécondes, 
après  avoir  passé  la  nuit  dans  une  lande  de  TAllier  où  s'élevait  une 
chapelle  dédiée  à  saint  Janvier  et  à  saint  René,  buvaient,  le  24  juin,  le 
saint  vlnage,  qui  était  composé  de  l'eau  d'une  fontaine  dite  de  Saint 
Jean  et  d'un  peu  de  vin.  11  passait  pour  un  puissant  préservatif  contre 
la  stérilité  elles  fasciniers  qui  nouent  l'aiguillette  et  rendent  les  jeunes 
maris  impuissants''. 

Le  traitement  de  la  stéi-ilité  par  usage  externe  de  l'eau  est  plus  rare; 
cependant  des  femmes,  pour  avoir  des  enfants,  se  baignent  dans  une 
fontaine  près  de  Bizarnos  en  Béarn^;  dans  celles  de  Lanty  près  de  Luzy, 
de  la  Bonne  Dame  à  Onlay  (Nièvre)  elles  se  lavent  les  seins,  puis  vont 
prier  à  l'église'"'. 

11  est  vraisemblable  que  la  coutume  suivante,  relevée  seulement  jus- 

1.  Bérenger-Féraud.  Superslilions  et  survivances,  t.  111,  p.  294;  A.  de  Chesnel. 
Usages  de  la  MonUir/ne  Noire,  p.  369  ;  ;  Jean  Fleury.  IJti.  orale  de  la  Basse-Nor- 
mandie,  p.  42  ;  L.  Martinet.  Le  Bernj  préhislorique,  p.  12,  Légendes  du  Berry,  p. 
28. 

2.  Cauiilie  Bonnard.  Monuments  religieux,  militaires  et  civils  du  Poitou.  Vienne 
et  Charente-Inférieure,  Niort  1844,  in-10,  p.  48;  L.  Lejeal,  in  Rev.  des  Trad.  pop., 
t.  XIX,   p.  336. 

3.  E.  Ilerpiu.  Xoces  et  baptêmes  en  Bretagne,  p.  lO^i. 

Pour  ne  pas  interrompre  l'énumération  des  actes  de  la  vie  humaine  qui  sont 
soumis  à  l'intUieuce  de  fontaines,  je  donne  à  celte  section  ceux  qui  s'attachent  à  la 
génération,  depuis  la  guérison  de  la  stérilité  jusqu'à  celle  du  manque  de  lait,  bien 
que  certains,  ipii  relèvent  de  la  pathologie,  eussent  aussi  pu  prendre  place  dans  la 
section  des  Fontaines  guérissantes. 

4.  J.  Dulaure.  Lhi  culte  des  divinités  génératrices,  p.  287-288. 

5.  Horace  Ghauvet.  Légendes  du  Roussillon,  p.  .'iT,  note. 

6.  D""  Paul  Bidault.  Superstitions  médicales  du  Morvan,  p.  77. 


234  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

qu'ici  dans  le  Morbihan,  a  été  pratiquée  ailleurs  :  une  pèlerine  profes- 
sionnelle qui  se  disait  «  la  servante  de  Madame  de  Quelven,  »  se  ren- 
dait à  la  fontaine  de  N.  D.  de  Quelven,  en  Guern  (Morbilian)  pour  prier 
la  patronne  de  donner  des  enfants  aux  femmes  stériles,  ou  à  celles 
qui  avaient  perdu  les  leurs.  Elle  s'agenouillait  sur  la  margelle,  puisait 
quelques  gouttes  dans  ses  deux  mains,  et  en  aspergeait  le  sol  autour 
d'elle  en  murmurant  de  vagues  prières'. 

Les  visites  faites  aux  sources  réputées  par  les  femmes  désireuses  de 
devenir  mères  ont  été  constatées  dans  un  grand  nombre  de  pays;  il  n'en 
est  pas  de  même  de  celles  qui  ont  un  but  tout  opposé  :  jusqu'ici  on  n'en 
a  relevé  qu'un  seul  exemple.  Vers  1844,  des  femmes  venaient  demander 
à  sainte  Eustelle  de  mettre  un  terme  à  leur  fécondité,  et  elles  buvaient 
à  sa  fontaine  ;  l'auteur  qui  a  rapporté  cette  coutume  ne  donne  pas 
d'autres  détails  -.  D'après  M.  L.  Legeal  qui,  en  Août  190 i,  a  bien  voulu 
faire  une  enquête  à  Saintes,  personne  ne  connaît  ce  pèlerinage  ;  M. 
Daniel  Bourchenin  est  arrivé  aux  mêmes  conclusions  :  des  personnes 
auxquelles  il  s'est  adressé  ont  paru  surprises  de  cette  imputation  qui 
leur  semblait  injurieuse  pour  la  fontaine  de  Sainte-Eustelle^. 

Des  sources  ont  la  réputation  d'assurer  une  grossesse  favorable  et  de 
faciliter  l'accouchement.  Beaucoup  de  femmes  vont  boire  à  la  fontaine 
d'Aiguevive  en  Touraine,  qui  est  sous  le  patronage  de  saint  Gilles  ;  si 
l'intéressée  ne  peut  s'y  rendre  elle-même. elle  peut  se  faire  r.^mplacer  ; 
l'enfant  à  naître  est  consacré  à  la  fontaine  et  l'eau  bienfaisante  le  pré- 
serve, même  dans  le  sein  de  sa  mère,  qui  en  boit  et  l'emploie  parfois 
pour  ses  ablutions  \  La  fontaine  de  Saint-Léon  à  la  Nive  près  de 
Bayonne,  guérit  les  maladies  des  femmes  grosses^.  Celles  qui  sont  en 
cet  état  vont  à  la  fontaine  de  Sainte-Pompée  'Santez  Coupaïa)  à  Langoat 
(Côtes-du-.\ord);  non  loin  de  là,  à  Lanloup,  on  trempe  le  linge  de  corps 
de  la  personne  enceinte  dans  la  fontaine  de  Sainte-Thouine'^  :  à  Bon- 
amour  en  Trévé,  à  la  limite  du  français  et  du  breton,  des  femmes,  pour 
attirer  sur  leur  gestation  la  bénédiction  de  saint  Eutrope,  se  baignaient 
dans  sa  fontaine  ^ 


1.  Aveueau  de  la  Granciùre.  A  N.  D.  de  Quelven.  \a.nae3  1902,  p.  10,  21,  15. 

2.  Camille  Bonnard.  Monuments  religieux  mililaires  et  civils  du  l'oiùou.  Vienne  et 
Ciiareute-Inférieure,  p.  48;  Bonuard,qLii  est  l'auteur  des  dessins  et  du  texte,  ne  semble 
pas  avoir  complètement  inventé  cette  pratique,  qui  était  peut-ôtre  une  survivance 
d'une  ancienne  coutume    pa'ienne. 

3.  L.  Legeal,  in  Rev.  des  Irad.  pop.,  t.  XIX,  p.  333;  Daniel  Bourchenin,  ibid.,  p.  394. 

4.  Jacques  Rougé,  in  La  Tradition,   1903,  p.   333. 

^.Nouvelle  Chronique  de  lavillede  Daijonne,\Sll,  citée  par  .Marcel  Baudouiu,  Gazette 
médicale,  2  Janvier  1904. 

6,  A.  Le  Braz,  in  Soc.  arch.  du  Finistère,  1899,  p.  202,  203. 

7.  Henri  Liégard,  Les  Saints  guérisseurs  de  la  Basse-Bretagne,  p.  21. 


I 


LA    NAISSANCE  235 

Quelques-unes  de  ces  visites  sont  faites  spécialement  à  l'intention 
des  enfants  à  naître  :  les  femmes  enceintes  qui  désiraient  que  les  leurs 
ussent  des  cheveux  frisés  allaient  à  la  fontaine  de  Saint-Jean  des 
Eaux'.  A  Plouër,  dans  la  partie  française  des  Côtes-du-Nord,  certaines 
immergent  dans  une  fontaine  dont  je  n'ai  pu  savoir  le  nom,  la  chemise 
dont  elle  revêtiront  le  bébé  qu'elles  attendent,  et  qui,  par  la  vertu  de 
ses  eaux,  le  mettra  à  l'abri  de  toute  maladie^, 

A  la  fin  du  XVIII*'  siècle  des  Bretonnes  pour  s'assurer  une  heureuse 
délivrance,  plongeaient  leur  ceinture  dans  certaines  sources ^  Mainte- 
nant encore,  la  femme  grosse  qui  s'est  entourée  deux  ou  trois  fois  les 
reins  d'un  ruban  trempé  dans  une  eau  sacrée  se  croit  sûre  d'accoucher 
à  terme  et  sans  danger, d'un  enfant  robuste''. 

On  n'a  pas,  à  ma  connaissance,  retrouvé  de  nos  jours  l'usage  de 
s'adresser  au  cours  de  l'opération,  souvent  pénible  et  dangereuse,  à 
des  sources  réputées.  Au  XVII*  et  au  XVIII^  siècles,  la  fontaine  de 
Sainte-Camelle  était  très  en  faveur  près  des  femmes  en  couches,  sans 
que  l'on  dise  comment  il  fallait  s'y  prendre  pour  obtenir  un  résultat 
favorable.  Peut-être  suffisait-il  de  promettre  un  voyage  :  la  princesse 
de  Conti  s'y  rendit  le  21  Avril  1662,  pour  accomplir  un  vœu  formulé 
pondant  un  accouchement  laborieux  ^ 

Il  est  possible  que  l'eau  de  certaines  sources  soit  réputée  propice 
aux  enfants  àleur  entrée  dans  le  monde  ;  jusqu'ici  je  ne  connais  qu'un 
seul  exemple  :  en  Touraine  l'enfant,  sitôt  né,  reçoit  parfois  sur  ses 
lèvres  quelques  gouttes  d'eau  puisée  à  la  fontaine  d'Aiguevive''. 

Les  exemples  d'observances  accomplies  par  les  femmes  après  leur 
délivrance  sont  rares  et  encore  ils  sont  rapportés  avec  peu  de  précision  ; 
dans  l'Aude,  elles  allaient  boire,  en  invoquant  la  Vierge, de  l'eau  de  la 
source  de  Notre-Dame  de  Bay'';  au  XVIIl'  siècle  les  paysannes  des  envi- 
rons de  Baud  qui  venaient  d'accoucher,  se  baignaient  dans  la  vaste 
cuve  de  pierre  placée  au-dessous  de  la  Vénus  de  Quiuipily". 

Tous  ceux  qui  ont  entrepris  une  enquête  un  peu  suivie  dans  leur 
région,  ont  pu  constater  que  les  femmes  s'adressent  pour  conserver. 


1.  L.  Lex.  Le    Culte   des  eaux  en  Saône-el-Loire,  p.  43.  En  Touraiue   on  implore 
saint  Greluchon,  aux  mêmes  intentions.  (Raphaël  Blanchard,  in  Rev.  des  Trad  pop 
t.  V,  p.  745). 

2.  Comni.  de  Mme  Lucie  de  V.  H. 

3.  Cambry.  Voyage  dans  le  Finistère,  p.  40. 

4.  [lenri  Liégard,  I.  c,  p.  21. 

5.  L.  Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saône-et-Loire^  p.  43, 

6.  Jacques  Rougé,  in  La  Tradition,  1903,  p.  335. 

7.  Gaston  Jourdanne.  Contribution  au  Folk-Lore  de  l'Aude,  p.  212. 

8.  RoscDzweig.  Les  Fontaines  du   Morbihan,]^.  239. 


236  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

augmenter  OU  faire  revenir  leur  lait,  à  de>  fontaines  spéciales  dont  elles 
emploient  fréquemment  les  eaux  soit  en  breuvage,  soit  en  lotions  '  ;  mais 
ilsn"onl  pas  toujours  relevé  los  observances  accessoires  que  les  pèlerines 
accomplissent  auprès  d'elles;  celle  qui  consiste  à  se  laver  les  seins  avec  l'eau 
réputée  puissante  est  assez  ordinaire-.  Elle  est  pratiquée  à  la  Fontaine 
de  la  Bonne-Dame  à  Onlay  (Nièvre',  le  15  Août,  à  la  Fontaine  Morianne 
près  d'L'chon  :Saùne-et-Loire)  ;  de  plus  pour  avoir  du  lait  en  abon- 
dance, les  nourrices  puisent  ensuite  de  Feau  dans  un  vase  qu'elles  font 
toucher,  avant  de  la  boire,  à  une  statue  ancienne  de  sainte  Anne,  et 
elles  emportent  le  reste  pour  continuer  pendant  quelques  jours  l'acte 
de  dévotion ^.  A  Gouézec  elles  doivent  faire,  le  corsage  déboutonné, 
trois  fois  le  tour  de  la  chapelle  de  Notre-Dame  de  Tréguron,  s'arrêter 
après  chaque  tour  à  la  fontaine,  s'y  laver  les  seins,  puis  rentrer  à  Féglise, 
dire  cinq  Pater  et  cinq  Ave  et  verser  quelque  menue  monnaie  dans  le 
tronc*;  dans  la  fontaine  de  N.  D.  de  Trégurun  en  Edern  (Finistère)  elles 
laissent  choir,  une  à  une,  en  se  signant  à  chaque  fois,  trois  épingles  de 
leur  corsage".  La  singulière  pratique  usitée  à  Saint-Ygeaux  COtes-du- 
Xord  est  fondée  sur  une  idée  analogique  :  la  pèlerine  vide  la  fontaine, 
d  l'aide  d'une  écuelle,  se  rend  à  Féglise,  dit  un  chapelet,  et  retourne 
ensuite  à  la  maison  :  pendant  que  la  fontaine  se  remplit,  les  seins  de  la 
femme  se  gonQent  d'un  lait  excellent  ^ . 

La  fontaine  de  Las  poupettes^  à  Sos,  située  dans  une  groUe,  d(jnt  les 
aspérités  ressemblent  à  des  mamelles,  a  la  vertu  de  faire  venir  le  lait 
aux  nourrices  qui  en  manquent  ;  une  bouteille  emportée,  après  Fof- 
frande  volontaire,  et  une  fervente  prière  à  la  Vierge,  suffit  pour  opérer 
le  résultat  attendu'. 

En  nombre  d'endroits  de  la  Bretagne,  aussi  bien  dans  la  partie  cel- 
tique que  dans  celle  do  langue  française,  on  raconte,  comme  preuve  de 
l'efficacité  lactifère  des  sources  sacrées,  les  mésaventures  arrivées  à 
des  hommes  qui.  ayant  observé  près  des  fontaines  da  lait  les  mêmes 
rites  que  les  femmes,  eurent  les  mamelles  aussi  gonflées  qu'elles  et  ne 


1.  F.  Daleau.  Trad.  de  la  Gironde,  p.  40:  Cambry.  1.  c,  p.  Ifi4:  F.  Duine,  in  Rev. 
des  Trad.  pop.,  t.   XIX,  p.  177:  L.  Durif.  Le  Cantal,  p.  299,  etc. 

2.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  4.  22:  L.  Lex.  Le  Culte  des  eaux  en 
SaÔne-et-Loire,  p.  o.  22,  33.  37,  40,  42;  J. -G.  Bnlliot  et  Thiollier.  La  Mission  de  saint 
Martin,  p.  317:  Henri  Liésard,  1.  c,  p.  24:  J.  Lecœur.  Esquisses  du  Bocage  normand, 
t.  11,  p.  192. 

3.  J.-G.  Bulliot  et  Thiollier.  1.  c,  p.  317  :  D'  Bogros.  .-1  travers  le  Morvan,  p.  160. 
Les  femmes  boisent  leau  de  la  fontafne  de  Crée-Lait  , Grée  —  augmente)  au  Barbin 
en  Vieillevigne  i Jehan  de  la  Cheînaye.  Contes  du  Bocage  vendéen,  p.  33  note. 

4.  D""  Henri  Liégard,  Les  saints  guérisseurs  de  Basse-Bretagne,  p.  24. 

5.  L.-F.  Sauvé,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  L  p.  325. 

6.  D''  Henri  Liégard,   1.  c. 

7.  De  llétivier.    De  l'agriculture  des    Landes,    p.  433  : 


LA  FORCE    ET  LA   CHANCE  237 

purent  se  débarrasser  de  celle  incommodité  qu'après  toute  une  série 
de  dévotions  expialoires  ;  la  même  croyance  existe  en  Limousin'. 

Certaines  sources  sont  réputées  pour  procurer  la  chance,  la  force  et 
même  le  bonheur. 

Dans  le  pays  de  Tr('u;iiir>r,  pour  avoir  un  bon  numéro,  on  s'adresse  à 
la  Fcuntfun  an  hanter  nuz,  lu  fontaine  de  minuit,  située  dans  la  vallée 
du  Guindy  (Côtes-du-Nord).  Une  vieille  femme  y  trempe,  à  minuit,  deux 
serviettes  blanches  et  les  rapporle  au  conscrit,  sur  la  poitrine  duquel 
elle  les  place,  toutes  mouillées,  en  les  disposant  en  forme  de  croix  ;  la 
fontaine  de  Saiiit-EIllam,  canton  de  Plestin,  est  l'objet  de  pratiques 
analogues^.  D'après  un  poème  breton,  des  usages  similaires  ont  existé 
dans  le  sud  deTArmorique  :  la  veille  du  tirage,  la  mère  lavait  dans  la 
fontaine  sainte  le  vêtement  que  son  fds  devait  porter  le  lendemain  ^ 

Jusqu'ici  on  n'a  relevé  qu'en  Rrelagne  la  ci'oyance  suivant  laquelle 
des  sources  privilégiées  peuvent  exercer  de  l'influence  sur  la  vigueur 
corporelle.  Ceux  qui  se  baignent  le  petit  doigt  de  la  main  gauche,  à 
minuit  sonnant,  le  soir  de  la  pleine  lune,  dans  une  petite  fontaine 
presque  cachée  dans  le  creux  d'un  fossé  à  Saint-Samson  près  Dinan, 
acquièrent  une  force  étonnante''.  Elle  ne  porte  plus  de  nom  actuelle- 
ment; mais  il  est  probable  qu'elle  était  autrefois  désignée  sous  celui 
du  patron  de  la  paroisse,  qui  a  de  l'intluence  sur  la  force  physique  ". 
Vers  1835,  pour  être  invincibles  à  la  lutte,  les  Bas-Bretons  faisaient 
couler  dans  leurs  manches  et  le  long  de  leur  poitrine  les  eaux  de  cer- 
taines fontaines".  Crtte  pratique  subsiste  encore  :  les  jeunes  gens  vont, 
sur  le  conseil  de  quelque  ancien,  faire  des  ablutions,  par  une  nuit  de 
nouvelle  lune,  aux  fontaines  de  Sainl-Kadù,  de  Saint-GiKlas  ou  de  Saint- 
Samson.  Autrefois  ceux  qui  ambitionnaient  de  devenir  des  hercules 
restaient  plongés  dans  le  bassin  de  la  fontaine  de  Sainte-Candide  en 
Scaër,  pays  des  lutleurs^  jusqu'au  cou,  pendant  des  heures  entières''. 

Dans  le  sud  du  Morbihan,  lorsqu'un  jeune  homme  part  pour  l'armée, 
son  aïeul,  s'il  vit  encore,  ou  en  sou  lieu  et  place,  le  père  ou  la  mère,  le 
conduisent  à  certaines  fou  lai  nos  consacrées  et   le  soumettent  à  des 


1.  Gambry.  Voyage  dam  le  Finistère,  p.  164;  E.  Souvestre.  Les  Derniers  Bretons, 
t.  I,  p.  59.  D''  Hcuri  Lié^'ard,  l.  c.,p.  24;  F.  Duiiie,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p. 
175:  L.-F.  Sauvé,  ibid.,  t.  1,  p.  326  ;  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  H. 

2.  A.  Le  Braz,  in  Soc.  arcli.  du  Finistère,  1899,  p.  204,  205. 

3.  Abbé  Guillômc.  Livr  el  labourer.  Vannes,  1849,  in-18,  p.  225. 

4.  Comm.  de  M™^  Lucie  de  V.-H. 

5.  Cf.  t.  1,  p.  339  du  présent  livre. 

6.  E.  Souvestre.  Les  derniers  Bretons,  t.  I,  p.  61. 

1.  A.  Le  Braz.  in  Soc.  arcli.  du  Finistère,  1899,  p.  203,  204. 


238  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

ablutions  qui  doivent,  sinon  le  préserver  des  blessures,  du  moins  le 
tirer  à  peu  près  sain  et  sauf  des  dangers'. 

En  Basse-Bretagne,  à  la  fin  du  XVIII^  siècle,  on  trempait  les  enfants 
dans  les  fontaines  pour  les  rendre  insensibles  à  la  douleur-. 

En  Saône-et-Loire,  les  premiers  communiants  vont  planter  dans  l'eau, 
sous  la  voûte  de  la  Fontaine  de  Saint-Nizier  à  Jalogny,  de  petites  croix 
de  bois,  ou  y  suspendent  des  couronnes  de  feuillage,  de  roseaux,  ou 
même  y  jettent  des  sous  ^ 

La  puissance  des  fontaines  ne  semble  guère  s'étendre  sur  la  réussite 
des  affaires  autres  que  celles  qui  sont  en  relation  avec  l'amour.  L'acte 
qui  suit  n'a  pas  été  accompli  par  des  paysans,  mais  par  des  élèves  d'un 
grand  collège  catholique:  étant  venus  à  la  fontaine  de  Lourdes  ils  y 
trempèrent  leurs  plumes,  afin  d'être  reçus  à  leur  examen ^ 

Les  femmes  dont  les  maris  sont  en  mer  viennent  s'agenouiller  devant 
la  fontaine  de  Saint -Pierre  le  Pauvre  à  Tréboul  près  de  Douarncnez, 
pour  demander  que  la  pèche  soit  fructueuse.  Actuellement  elles  s'adres- 
sent à  une  statuette  du  saint,  et  l'on  n'a  pas  relevé  de  pratiques  en  rela- 
tion directe  avec  les  eaux;  l'eifigie  du  prince  des  apôtres  a  peut-être 
eu  pour  but  de  supprimer,  ou  tout  au  moins  de  christianiser,  des  obser- 
vances païennes". 

Les  fontaines  dont  les  eaux  assurent  le  retour  au  pays  natal  sont  peu 
fréquentes  en  France  ;  celle  d'une  petite  source  des  environs  de  Gisors 
appelée  le  Réveillon,  possède  ce  privilège  :  si  l'on  boit  de  ses  eaux  on 
revient  mourir  à  Gisors,  en  quelque  lieu  que  Ton  soit  exilé.  Du  temps 
des  Croisades,  dit  M.  d'Arlincourt,  les  pèlerins  du  canton  qui  avaient 
fait  vœu  d'aller  en  Palestine  ne  manquaient  pas  d'aller  boire  au 
Réveillon  pour  ne  pas  mourir  aux  rives  étrangères.  Nos  soldats  de  la 
République  et  de  l'Empire  ont  été  s'abreuver  aussi  à  la  petite  fontaine, 
sans  qu'on  dise,  malgré  de  douloureuses  catastrophes,  qu'elle  ait  perdu 
de  sa  magique  renommée".  Jadis  les  conscrits,  la  veille  du  tirage, 
allaient  y  boire  pour  ne  pas  prendre  un  mauvais  numéro''. 

Quelques  fontaines  font  oublier  les  peines  de  cœur,  les  chagrins  ou 
la  haine  ;  il  y  en  a  deux  dans  les  Ardennes,  peu  distantes  l'une  de 
l'autre;  l'amoureux  qui  a  perdu  l'espoir  d'épouser  sa  belle,  va  boire 
un  verre  d'eau  à  la  fontaine  de  Valacon,  puis  un  second  à  celle  d'Ar- 

i.  C.  d'Amézeuil.  Récits  bretons,  "p.  139. 

2.  Cambry,  1.  c,  p.  40. 

3.  L.  Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saône-et-Lob'e,  p.  5,24. 

4.  Annales  de  Notre-Dame  de  Lourdes, t.  II,  p.  83,  cité  par  Paul  Parfait.  L'Arsena 
de  la  dcvolion,  p.  6. 

5.  H.  Le  Carguet.  Saint-Pierre  le  Pauvre,  Quiinper,  s.  d.,  iu-12,  p.  14. 

6.  Amélie  Bosquet.  La  Normandie  romanesque,  p.  201. 

T.  Léon  Plancouard,  in  fiev.  t/es  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  382. 


l'agonie  et  le  rnitPAS  239 

gent,  cl  il  est.  des  lors  délivré  de  sa  passion'.  D'après  une  léii;ende  de 
Giicrnescy,  les  fées  des  mégnlilhos,  des  liougues  et  des  cavernes, 
voyant  leurs  demeures  envahies  par  les  sorciers,  leurs  ronds  de 
danse  foulés  par  leurs  pieds,  el  leurs  amis,  les  hommes  et  les  animaux 
en  butte  à  leurs  conjurations  et  à  leurs  charmes,  s'assemblèrent  à 
l'Ancrcsse,  et  s'élant  convaincues  (ju'elles  ne  pouvaient  rien  contre 
ceux  qui  troublaient  leur  bonheur,  elles  résolurent  de  faire  disparaître 
la  mémoire  de  leur  passé  en  buvant  à  la  fontaine  d'oubli.  Elle  était 
située  tout  en  haut  d'un  ^rand  amas  de  rochers  qui  surgissait  de  la 
mer  à  l'exlrémiLé  de  la  baie  ;  ses  eaux  étaient  fi-aîches  en  été  et  tièdes 
par  les  plus  grands  froids.  Elles  se  rendirent  en  triste  procession  au 
rocher,  et  après  l'avoir  escaladé,  elles  burent  à  la  fontaine.  Mais  pour 
elles,  elle  n'avait  pas  de  vertu  ;  alors  désespérées  de  ce  que  l'oubli 
lui-même  leur  était  refusé,  elles  prirent  la  résolution  de  se  suicider 
el  arrivées  à  l'endroit  où  se  dressait  un  ancien  monument  des  druides, 
elles  se  pendirent  avec  des  tresses  d'iierbes-.  Celui  qui  boit  l'eau  d'une 
fontaine  des  environs  de  Dinan,  qui  doit  son  orij^ine  h  une  fée,  oublie 
toute  animosité  ù  l'égard  de  ses  semblables '.  La  fontaine  de  Saint  Ju- 
lien à  Vasselay,  que  l'on  appelle  aussi  la  Fontaine  des  Jaloux,  guérit 
de  la  «jalousie  innommée  »  ceux  qui  viennent  y  puiser '^ 

L'action  des  fontaines  sur  l'intelligence  n'a  été  relevée  qu'un  petit 
nombre  de  fois.  La  Font-Pinou  à  Saint-Léonard  rend  fou,  mais  une 
autre  dans  le  môme  canton,  rend  la  raison  à  celui  qui  s'y  plonge  la 
lêle^  Une  fontaine  du  Loir-et-Cher  «  débêtait  »  les  pauvres  d'esprit  "■', 
mais  on  ne  dit  pas  comment  il  fallait  faire  pour  arriver  à  ce  résultat. 

Les  eaux  de  quelques  sources  de  la  Basse-Bretagne  sont  en  relation 
avec  l'agonie  et  le  trépas.  Lorsque  l'ombre  de  la  mort  semble  planer 
sur  une  personne  chère,  on  va  à  Plougastcl-Daoulas  consulter  une 
fontaine  dédiée  à  saint  Languiz,  patron  des  moribonds.  Si  elle  est 
pleine,  on  peut  revenir  à  la  maison  avec  confiance  ;  l'heure  du  malade 
n'est  pas  encore  sonnée  ;  si  au  contraire  elle  est  tarie,  c'est  signe  de 
mort  inévitable.  S  il  reste  quelques  gouttes  sur  la  vase  au  fond  de 
l'excavation,  il  faut  les  recueillir,  et  si  le  malade  est  encore  de  ce 
monde  et  continue  de  souffrir,  répandre  sur  lui  le  contenu  de  la  (îole  ; 
Languiz  le  guérira  et   le   débarassera   inmédialement  du  fardeau   de 

1.  A.  Meyrac.    Villes  el  villaçies  des  Ardennes,  p.  96. 

2.  Edgar  Mac  CuUoch.  Guernseij  Folk-I.ore,  p.  221-222,  iiole  de  Mme  EJilh 
Carey. 

3.  Lucie  de  V.   [1.  in  Rev.  des  Trad.  pjp.,  t.  XVi,  p.  4r.l. 

4.  L.  Marlinnt.  Le'f/endes  du  Bernj,  p.  28. 

5.  L.  de  Nus.-iac.  Les  Fonlcdnes  en  Limousin,  p.  27. 

6.  F.  Hoiissay,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XV,  p.  382. 


240  LA    PUISSANCE    DES    FONTAIISES 

la  vie'.  S'il  arrivait  qno  le  pèlerinage  pour  abréger  Tagonie  n'eût  pas 
été  efficace,  celle  qui  l'avait  accompli  par  procuration  devait  à  son 
retour,  verser  sur  les  paupières  du  patient  quelques  gouttes  d'eau 
prise  à  la  fontaine  de  Rumengol  ;  ses  yeux  se  renversaient  aussitôt 
dans  leurs  orr>itres  et  la  douleur  le  quittait  avec  la  vie ^  Les  morii)onds 
des  environs  de  Seilhac  veulent  boire  avant  leur  fin,  un  peu  d'eau  de 
la  fontaine  de  Boussaguet  K 

On  vient  d'assez  loin  à  une  fontaine  de  Saint-Helen  près  de  Dinan, 
chercher  de  l'eau  alin  de  laver  la  figure  des  rnorts;  elle  a  la  vertu  d'en- 
lever toutes  les  souillui'es,  et  comme  la  figure  représente  l'àmo,  c'est 
elle  qui  reçoit  celte  ablution.  Autrefois  on  ne  se  servait  aux  environs 
d'Amancey  (Doubs),  pour  faire  la  toilette  des  morts,  que  de  l'eau  de  la 
fontaine  de  Gai,  qui  ("tait  aussi  réputée  pour  ses  qualili'S  puiiiiantes,  et 
on  venait  parfois  de  très  loin  en  cherchera 

En  plusieurs  pays  on  attache  une  idée  de  bonheur  à  l'eau  puisée  aux 
fontaines  à  certains  jours  de  l'année.  Dans  les  AIjjos  et  en  Franciie- 
Comté,  l'heure  de  minuit  du  premier  de  l'an  est  surtout  propice  :  les 
Franc-Comtois  attendent  avec  impatience  qu'elle  ait  sonné  pour  être 
les  premiers  à  boire  à  la  fontaini^  ou  à  donner  de  son  eaiià  leur  bétail, 
car  ils  croient  que  la  première  personne  qui  absorbe  la  fleur  ou  la 
crème  de  l'eau  sera  heureuse  toute  l'année  ;  si  ce  sont  les  bêles  elles 
engraissent  ou  prospèrent  à  souhaita  Eu  Uerry  et  dans  la  Meuse,  celui 
qui  puise  le  premier  à  la  fontaine  du  village  a  de  la  chance  jusqu'à  la 
fin  de  l'an'"'.  L'abondante  fontaine  de  Durstel  en  Alsace  donne  du  J)on- 
heur  à  celui  qui  peut  prendre  la  première  eau  qui  y  coule  le  premier 
janvier'.  Le  samedi  saint,  en  Provence,  au  moment  où  les  cloches  se 
remettent  à  carillonner,  les  femmes  viennent  en  foule  chercher  de  l'eau 
à  la  fontaine,  persuadées  que  la  famille  qui  la  boira  sera  préservée  de 
maladies  et  d'accidents  pendant  toute  l'année ^ 

L'eau  d'une  source  à  Houtain-le-Val  (IJrabant  wallon)  puisée  à 
minuit  de  Noël,  avant  que  les  douze  coups  n'aient  sonné,  préserve  de 
tout  malheur  ceux  qui  s'en  servent'. 

On   trouve   dans  les  contes  des  similaires  de   la    fontaine  deJou- 

1.  Henii  Liégard.  Les  saints  guérisseurs  en  Basse-Uretagne,  p.   74. 

2.  A.  Le  Braz.  Au  paj/s  des  pardons,  p.  109. 

3.  L.   de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  28. 

4.  Ch.   Thuriet.    Trad.  pop.  du  Doubs,  p.  ~. 

5.  Bridel.  Mythologie  des  Alpes,  p.  191  ;  Ch.  Bcauquier.  Les  mo's  en  Franche- 
Comté,  p.  10. 

6.  Laisnel  de  la  Salle.  Croyances  du  Centre,  l.  1.  p.  Ofi  :  II.  l.aiiniiîTassc.  Us  de 
la  Meuse,  p.  175. 

7.  Aug.  Stœber.  Die  Sagen  des  Misasses,  n.  231. 

8.  Bérenger-Féraiul.  Su/ierstitions  et  survivances,  t.  111,  p.  298. 

9.  Alfred  Harou,  in  liev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIll,  p.  35. 


CONSULTATIONS  ET  PRÉSAGES  241 

vence  ;  ordinairement  un  vieux  roi  envoie  ses  fils  à  la  recherche 
de  l'eau  qui  rajeunit  ou  qui  «  ramène  les  vieilles  gens  à  l'âge  de  quinze 
ans  »,  et  qui  ne  peut  être  prise  que  dans  une  fontaine  de  l'accès  le 
plus  difficile  '.  On  racontait  dans  le  Jura  qu'il  y  avait  jadis  vers  Chate- 
nois  une  fontaine  qui  rajeunissait  les  femmes,  pourvu  qu'elles  eussent 
été  un  an  et  un  jour  fidèles  à  leur  mari-. 

L'eau  qui  endort  figure  dans  un  conte  de  marins  :  il  suffit  de  puiser 
à  une  fontaine  que  le  diable  possède  dans  une  île  et  d'en  jeter  quel- 
ques gouttes  sur  la  tète  de  quelqu'un  pour  qu'il  tombe  dans  un 
sommeil  profonde 

On  a  relevé  quelques  exemples  de  conjurations  qui  sont  en  rapport 
avec  la  puissance  que  l'on  attribue  aux  fontaines.  La  clandestinité, 
peut-être  obligatoire,  de  la  pratique,  le  caractère  «  d'envoûtement  », 
qu'elle  semble  avoir  parfois,  explique  pourquoi  on  en  connaît  peu  qui 
s'appliquent  aux  hommes,  et  pourquoi  on  n'en  a  pas  de  description 
précise.  A  vrai  dire,  la  seule  mention  authentique  est  celle  de  la  fon- 
taine de  Saint-Mauvais,  commune  d'Argent,  en  Berry,  à  laquelle  on 
allait,  il  y  a  quelques  années  encore,  s'ablulionner  pour  intercéder 
contre  un  ennemi,  un  rival,  un  oncle  ù  succession,  une  belle-mère, 
elc*. 

Le  caillebotier  ou  soutireur  de  beurre  du  Berry  se  rend,  dans  la 
matinée  du  premier  jour  de  l'an,  avant  tous  ses  voisins,  près  delà 
fontaine  ou  de  l'abreuvoir  du  hameau.  Il  en  écréme  avec  soin  la  sur- 
face, et  avec  ces  précieuses  prémices,  il  compose  un  breuvage  grâce 
auquel  ses  vaches  deviendront  promptement  les  meilleures  laitières  du 
canton  \ 

•      §  3.  CONSULTATIONS    ET    PRÉSAGES 

iJans  la  plupart  des  pays  où  le  folk-lore  des  fontaines  a  été  étudié 
avec  quelque  suite,  on  constate  que  presque  tous  les  actes  importants 
de  la  vie  sont  l'objet  de  consultations  faites  sur  leurs  eaux  mêmes  ou 
dans  levoisinage  immédiat.  On  s'adresse  à  elles,  quoiqu'assez  rarement, 
dès  avant  la  naissance,  et  lorsque  l'enfant  est  né,  pour  connaître  le 
sort  qui  lui  est  réservé.  Les  adultes,  même  bien  portants,  les  interrogent 
pour  savoir  s'ils  doivent  vivre  longtemps  ou  mourir  à  bref  délai  ;  en 

i.  E.  Cosquin.  Contes  de  Lorraine,  t.  I,  p.  208;  Paul  Sébillot.  Contes  de  la 
Haute-Bretagne  t.  III,  p.  156,  161.  Contes,  1892,  p.  12. 

2.  Ch.  Thuriet.  Trad.  de  la  Haute- Saône  et  du  Jura,  p.  339. 

3.  Paul  Sébillot.  Contes  des  Landes  et  des  Grèves,  p.  33. 

4.  Ludovic  Martinet,  in  VHomme,  1884,  p.  456. 

5.  Laisnel  de  la  Salle.  Croyances  du  Centre,  t.  1,  p.  238. 

16 


242  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

cas  de  maladie,  eux  ou  leurs  proches  les  consultent  sur  les  probabilités 
de  guérison.  Les  oracles  les  plus  nombreux  que  l'on  va  chercher  auprès 
des  sources  sont  en  relation  avec  l'amour  et  le>  chances  de  mariage  ;  plus 
rarement  elles  son'  appelées  à  certifier  la  pureté  des  jeunes  filles  ou  la 
fidélité  des  femmes.  Elles  décèlent  aussi  les  gens  coupables  de  vol,  et 
renseignent  sur  le  sort  des  absents  11  ne  semble  pas  qu'on  vienne  leur 
demander  si  on  réussira  dans  des  affaires  d'argent  ou  si  l'on  parviendra 
au  but  de  son  ambition  ;  mais  il  n'est  pas  improbable  qu'on  le  fasse. 
Elles  sont  interrogées  sur  la  fin  prochaine  des  agonisants,  et  il  ne  serait 
pas  bien  surprenant  de  découvrirdans  des  pays,  où,  comme  en  Bretagne, 
on  essaie  par  divers  moyens  superstitieux  de  savoir  quel  est.  dansl'autre 
monde,  le  sort  des  défunts  auxquels  on  s'intéresse,  des  espèces  de  divi- 
nations accomplies  à  cette  intention  auprès  de  fontaines  spéciales. 

Il  est  certain,  au  reste,  que  nous  sommes  loin  de  connaître  toutes  les 
consultations  qui  sont  encore  en  usage  :  beaucoup  se  font  clandestine- 
ment, parce  qu'elles  touchent  à  des  sentiments  d'un  ordre  tout  intime, 
que  le  clergé  les  combat,  ou  encore  parce  qu'il  est  nécessaire,  pour  leur 
réussite,  qu'aucun  œil  profane  ne  soit  témoin  des  actes  accomplis  auprès 
des  eaux  merveilleuses.  Il  n'est  pas  impossible  qu'il  soit  même  interdit 
de  révéler  à  des  étrangers  les  pratiques  les  plus  secrètes,  dont  la  divul- 
gation pourrait  attirer  quelque  disgrâce  à  l'indiscret,  ou  enlever  à  la 
source  une  partie  de  sa  vertu.  On  peut  encore  ajouter  à  toutes  ces 
causes  qui  augmentent  la  difficulté  de  l'enquête,  la  répugnance  que  les 
paysans  éprouvent  à  raconter  les  faits  qu'ils  supposent  pouvoir  être  un 
sujet  de  moquerie  de  la  part  des  habitants  des  villes. 

Le  rite  traditionnel  est  ordinairement  accompli  par  l'intéressé  ;  mais 
lorsque,  par  suite  de  son  état  de  santé  ou  pour  tout  autre  empêchement, 
il  lui  est  difficile  de  se  rendre  à  la  fontaine,  il  peut  confier  le  soin  de  le 
remplacer  à  un  parent,  ou  même  à  une  personne  étrangère.  En  ce 
cas,  il  lui  remet,  pour  le  représenter  d'une  façon  pour  ainsi  dire 
matérielle,  un  objet  qui  l'a  touché  de  piès,  du  linge  de  corps  ou  une 
sorte  d'effigie. 

L'épreuve  par  le  flottement  est  l'une  dos  plus  usitées,  et  elle 
s'applique  à  des  actes  très  divers  de  la  vie  humaine  ;  dans  le  Morvan 
et  en  Basse-Bretagne,  elle  a  lieu  même  avant  la  naissance.  Les  femmes 
grosses  se  rendent  à  une  fontaine  près  de  Tannay  et  y  plongent  les 
langes  destinés  au  petit  être  à  venir  ;  s'ils  sont  souillés  par  la  vase, 
elles  peuvent  prendre  le  deuil  ;  s'ils  sortent  nets,  elles  conçoivent  les 
plus  douces  espérances'.  Des  sources,  comme  celle  de  Saint-Idunet,  de 

1.  Dr  Paul  Bidault.   Les  superstitions  médicales  du  Morvan,  p.  78. 


l'épreuve  par  le  flottement  243 

Saint-Gonvol,  de  Saint-Léger^  permettent  d'être  fixé  à  l'avance  sur  le 
sexe  de  l'enfant;  il  suflit  de  poser  à  la  surface  do  l'eau  deux  chemi- 
settes, une  de  fille,  une  de  garçon  ;  celle  des  deux  qui  surnagera  le  plus 
longtemps  indi([uera  par  là  même  si  la  petite  créature  à  naître  port(M'a 
plus  lard  culotte  ou  jupon'. 

Pour  savoir  le  sort  réservé  à  un  nouveau-né,  on  jette  une  poupée 
d'étoffe,  ou  tout  autre  simulacre  du  même  genre,  dans  la  fontaine  de 
Saint-Languy,  près  d'Autun,  dans  la  source  de  Sainte-Claire  en  La 
Comelle  ou  dans  la  fontaine  de  Vauban  ;  si  l'objet  surnage^  l'enfant 
parcourra  une  longue  carrière  ;  s'il  est  submergé,  c'est  pour  lui  un 
arrêt  de  mort-.  Dans  le  Finistère,  une  pèlerine  plonge  un  des  langes 
dans  la  source  sacrée  :  s'il  fiotte,  l'enfant  est  de  bonne  venue  ;  s'il 
descend  tout  de  suite  au  fond,  ses  jours  sont  comptés.  A  la  fontaine 
Saint- Adrien,  entre  la  Roche-Derrien  et  Pommerit-Jaudy,  c'est  la 
chemise  qui  sert  à  celle  épreuve ^  A  Lognivy,  près  de  Lannion,  vers 
1820,  on  jetait  aussi  dans  la  fontaine  la  première  chemise  du  nouveau- 
né  ;  si  le  collel  s'enfonçait  d'abord,  il  devait  mourir,  si  c'était  le  bas,  il 
était  assuré  de  vivrez 

Le  premier  mai  les  mères  venaient  baigner  leurs  enfants,  nés  depuis 
la  môme  date  de  l'année  précédente,  dans  la  fontaine  de  la  Mort,  Fcun- 
tenn  an  Aukou,  en  PIouégat-Guerrand^.  Le  Jean,  qui  a  rapporté  cette 
pratique,  n'en  indique  pas  la  raison  ;  il  est  possible  qu'elle  se  rattache 
à  une  observance  analogue  à  celle  qui  se  faisait  à  la  fontaine  de  Sainte- 
Candide  en  Scaèr,  à  la  fin  duXVIH"  siècle  ;  on  y  plongeait  l'enfant  que 
l'on  soupçonnait  d'avoir  été  l'objet  d'un  sort  jeté  ;  s'il  s'allongeait 
lorsqu'on  l'y  mettait,  il  devait  vivre  ;  si  au  contraire  il  retiraitles  pieds, 
il  était  destiné  à  mourir  dans  peu  \ 

Les  actes  accomplis  aux  fontaines  par  ceux  qui  veulent  être  rensei- 
gnés sur  la  destinée  des  adultes  bien  portants  n'ont  été  jusqu'ici 
relevés  qu'eu  Basse  -  Bretagne  :  au  commencement  du  XYII*^  siècle, 
dans  certaines  paroisses  du  Finistère  on  faisait,  le  premier  Jour  de 
l'an^  il  quelques  fontaines,  des  ofirandes  d'autant  de  pièctis  de  pain 
qu'il    y   avait    de   personnes   dans   les  familles,    jugeant  de  ceux  qui 


1.  A.   Le  Uraz,  iii  .Soc.  arck.  dit  Finistère,  1899,  p.  203. 

2.  L.   Lox.  Le  Culte  dci  canr  en.  Saône-et-Loire,  p.   12,  20,  46. 

3.  A.  Le  Braz,  I.  c,  p.  203;  N.  Quellicu.  Contes  du  pays  de  Tréguier,  p.  203. 

A  Lanvcru  (Finistère)  la  fontiine  monumentale  dans  laquelle  on  trempe  les 
chemisettes  pour  être  renseigné  sur  la  vitalité  tles  cnfautsest  adossée  au  reliquaire 
(G.  P.  de  Rilalongi.  Les  Bir/oudens,  p.  530),  circonstance  qui  n'est  pcul-êlre  pas 
étrangère  à  l'origine  de  cette  pratique. 

4.  Boucher  de  Portlies.  Chants  armoricains,  p.  203. 

3.  G.  Le  Jean,  in  Huit,  urc/iéolor/ique,  t.  111  (l&ol),  p.  60. 
6.  Cainbry.   Voyai/e  dans  le  Finistère,  p.  400. 


244  LA   PUISSANCE    DES    FONTAINES 

devaient  mourir  dans  cette  année-là,  par  la  manière  dont  ils  voyaient 
flotter  les  morceaux  jetés  en  leur  nom'.  Celte  coutume  était  pratiquée 
jadis  à  Loc-Renan,  aux  mêmes  intentions  et  le  même  jour,  mais  chaque 
pain  était  beurré:  si  le  côté  beurré  se  tournait  en  dessous^  c'était  le  tré- 
pas; si  deux  morceaux  se  collaient,  signe  de  maladie;  si  le  pain  restait 
entre  deux  eaux,  la  vie  était  en  danger,  sans  qu'il  y  eût  certitude  de 
mort  ;  s'il  surnageait,  l'existence  était  assurée-. 

Ceux  qui  on!  relevé  celte  façon  d'interroger  l'oracle  en  parlent  au 
passé  ;  elle  est  peut-être  tombée  en  désuétude,  et  si  elle  subsiste  encore, 
elle  est  assez  rare  pour  avoir  échappé  aux  observateurs  contemporains. 
Une  autre  consultation,  celle-ci  individuelle  et  d'ordinaire  accomplie 
par  l'intéressé,  a  encore  lieu  dans  la  partie  sud  du  Finistère,  et  parti- 
culièrement aux  environs  de  Rosporden  ;  pour  connaître  approximati- 
vement dans  quel  délai  on  doit  mourir,  on  pose  sur  l'eau  de  certaines 
sources  sacrées,  une  croix  faite  de  deux  ramilles  de  saule.  Si  elle  flotte, 
la  mort  ne  lardera  guère  ;  si  au  contraire  elle  s'enfonce,  le  terme  est 
encore  assez  éloigné  :  il  le  sera  d'autant  plus  qu'elle  aura  coulé  plus 
vile.  Ailleurs,  et  en  particulier  à  Saint-Léger,  près  de  Quimerc'h,  où  le 
rite  se  pratique  d'une  façon  courante,  le  jour  du  pardon,  on  est  d'autant 
plus  menacé  que  la  croix  s'enfonce  plus  rapidement''. 

L'épingle,  dont  le  rôle  augurai  est  si  considérable  en  matière  d'amour, 
est  aussi  employée  dans  la  région  de  Pont-l'Abbé,  par  ceux  qui  veulent 
se  renseigner  sur  l'heur  ou  le  malheur:  si  placée  sur  la  fontaine,  elle 
fait  plusieurs  tours  et  suit  le  fil  de  l'eau,  c'est  un  signe  de  bonheur  ou 
de  richesse  ;  si  tombant  sur  la  pointe,  elle  coule  au  fond  et  s'y  plante, 
c'est  un  présage  de  mort^. 

Le  cristal  des  fontaines  constitue  aussi  une  sorte  de  miroir  magique  ; 
il  est,  ainsi  qu'on  le  verra  plus  loin,  consulté  par  les  amoureux  de  pays 
assez  variés  ;  mais  en  ce  qui  concerne  les  chances  de  vie  ou  de  mort, 
son  usage  n'a  été  constaté  jusqu'ici  qu'en  Basse-Bretagne  :  Celui  qui 
veut  savoir  combien  de  temps  il  lui  reste  à  vivre  va  se  pencher,  la 
première  nuit  de  mai,  sur  le  coup  de  minuit,  sur  Va  Frunteun-an-Ankou 
(la  fontaine  du  Trépas)  à  Plégat  (Plouégat)  Guerrand.  S'il  doit  mourir 
sous  peu,  au  lieu  de  son  image  vivante,  c'est  la  tèle  qu'aura  son 
squelette  qui  lui  apparaîtra  ^ 

1.  Vie  de  Michel  Le  Noblelz,  citée  par  11.  Gaidoz,  in  Bev.  Cellioue,l.  il,  p. 
485. 

2.  Vérusuior.  Voyage  en  Basse-lirelaqne^  p.  261. 

3.  A.  Le  Braz.  La  Légende  de  la  Mort  en    liasse -UreLagne,  t.  I,  p.  69. 

4.  G. -P.  de  Ritalougi.  Les  liigoudens,  p.  66. 

S.A.  Le  Braz.  La  Légende  de  la  Mort,t],  p.  71.  On  a  vu,p  203,  un  antre  e.xem  pie 
de  reflet  de  la  tête  de  mort,  qui  annonce  le  décès  prochain  d'un  matelot  qui  vi:nt 
de  s'embarquer. 


à 


l'épreuve  par  le  flottement  245 

Ce  genre  de  consullalion  est  plus  fréquemment  employé  par  les  gens 
qui,  ayant  été  mordus  par  des  chiens  suspects  d'hydrophobie,  désirent 
être  renseignés  sur  la  gravité  de  leur  cas.  Ils  se  rendent  à  la  fontaine 
de  Saint-Gildas  et  le  rustique  miroir  de  l'eau  donne  un  diagnostic  cer- 
tain. Si  l'image  du  chien  se  reflète  sur  la  surface  de  l'onde,  le  sujet  est 
enragé,  sinon  il  n'est  pas  malade  ;  dans  le  premier  cas  d'ailleurs  l'of- 
frande d'un  coq  suflit  pour  préserver  le  mordu  du  terrible  maP.  L'oracle 
rendu  par  la  fontaine  de  Saint-Ségal,  près  de  Châteaulin,  est  fondé  sur 
une  idée  diamétralement  opposée  :  la  personne  mordue  n"a  rien  à 
craindre  si  elle  voit  sur  ses  eaux  l'image  du  chien  coupable  ;  si  elle  ne 
l'aperçoit  pas,  elle  mourra  à  bref  délai  de  la  rage-.  Suivant  la  croyance 
du  cap  Sizun,  les  chiens  enragés  sont  obligés,  avant  de  mourir,  de 
venir  rendre  compte  de  leur  conduite  à  saint  Tugen  de  Primelin.  Celui 
qui  a  été  mordu  doit  tâcher  de  devancer  le  chien,  et  pour  cela  il  court 
à  la  chapelle,  fait  trois  fois  le  tour  de  la  fontaine  et  regarde  au  fond 
de  l'eau  ;  si  celle-ci  reflète  sa  figure,  il  peut  se  rassurer,  le  saint  a 
entendu  sa  prière  et  il  l'a  exaucée;  si  l'eau  reproduit  l'image  du  chien, 
c'est  que  l'animal  a  déjà  passé,  et  a  caché  à  saint  Tugen  ce  qu'il  a  fait; 
le  saint  n'a  plus  de  pouvoir  et  le  patient  tombe  de  rage  à  l'instant ^ 


L'épreuve  par  le  flottement  du  linge  ayant  appartenu  au  malade  dont 
on  veut  connaître  les  chances  de  guérison  ou  de  mort  a  été  relevée 
dans  un  assez  grand  nombre  de  pays  de  France,  et  elle  est  aussi 
assez  courante  en  Wallonie*.  Elle  consiste  à  l'étendre  sur  les  eaux  de 
sources  réputées  pour  leur  vertu,  et  dont  quelques-unes  ont  surtout 
cette  spécialité  :  lorsque  le  linge  ou  la  chemise  surnage,  le  malade  est 
d'ordinaire  certain  de  guérir  ;  s'il  va  au  fond  sa  mort  est  proche.  Cette 
consultation  s'est  faite,  pour  les  enfants,  à  la  fontaine  de  Saint-Eutrope, 
à  celles  de  Genay  et  de  Thostes  dans  la  Côle-d'Or  ;  on  s'adressait  pour 
les  adultes  fiévreux,  à  la  source  de  Saint- Barthélémy  à  Monlhelon  près 
d'Autun  ;  à  celle  deSaint-Alangeur  (Côte-d'Or),  qui  fut  comblée  à  la  fin 
du  XVIII"  siècle,  on  venait  de  fort  loiu  pour  les  malades  qui  étaient 
à  l'agonie  ou  traînaient  depuis  longtemps  ;  l'immersion  de  la  chemise 
était  précédée  d'une  neuvaine  et  accompagnée  de  prières  ^  On  tirait  des 
augures  analogues  de  pratiques  qui  se  faisaient,  ou  se  font,  près  de 

1.  Henri  Liégard.  Les  saints  guérisseurs  de  Basse-Brelagne,  p.  51. 

2.  E.  lîolland.  Faune  populaire,  t.  IV,  p.  13. 

3.  II.  Le  Garguet.  Les  clés  el  le  culte  de  saint  Tugen.  Quimpcr,  1891,  io-8o. 

4.  Comm.  de  M.  0.  Colson. 

5.  Ilipp.  Miirlot,  ia  lieu,  des  Trad.  pop.,  t.  X,  p.  213-214  ;  L.  Lex.  Le  Culte  des 
eaux  en  Saône-et-Loire,  p.  28. 


^46  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

plusieurs  fontaines  du  Morbilian,  cl  de  quelques  fontaines  de  la  Meuse'. 
Lorsque  la  chemise  posée  sur  lu  fontaine  Sainte-Reine  à  Villiers  Saint- 
Benoit  (Yonne),  restait  sur  l'eau,  non  seulement  le  malade  devait 
guérir,  mais  c'était  pour  lui  un  présage  de  longue  vie-. 

Parfois  le  pronostic  dépend,  comme  on  l'a  déjà  vu  en  matière  de  des- 
tinée, de  la  façon  dont  s'opère  la  submersion  ;  suivant  que  la  i)etite 
chemise  de  l'enfant,  plongée  dans  la  fontaine  de  Saint-Just  en  Ti'évé  près 
Loudéac,  ou  dans  celle  de  Saint  Pierre  en  Saiat-Thélo  (Côtes-du-Nord) 
s'enfonce  par  le  haut  ou  par  le  bas,  il  doit  guérir  ou  succomber  '.  En 
divers  autres  pays  de  Basse-Bretagne,  les  observations  que  Ton  tire 
de  cette  pratique  sont  plus  nombreuses  et  plus  variées.  Lorsque  la  che- 
misette du  petit  malade  placée  sur  la  fontaine  consacrée  surnage 
facilement,  l'atrection  est  bénigne;  descend-elle  tout  de  suite  au  fond, 
aucune  puissance  au  monde  ne  saurait  sauver  le  petit  être.  Si  elle  flotte 
au  contraire  entre  deux  eaux,  l'affection  est  grave,  la  guérison  incer- 
taine, et  il  faut  se  hâter  de  le  revêtir  do  linges  trempés  dans  la  source 
miraculeuse  *^. 

Quelques  actes  accessoires,  assez  rarement  constatés,  semblent 
avoir  pour  but  de  rendre  la  consultation  plus  efTicace.  Lorsqu'on 
venait  la  nuit  à  la  source  de  Souppy-le-Château,  qui  coulait  dans 
l'ancien  cimetière,  la  chemise  ou  le  linge  du  patient,  devait  être 
imprégné  de  sa  sueur".  A  Lay  Saint-Rémy,  près  de  Toul,  avant 
d'étendre  sur  l'eau  de  la  fontaine  de  Saint-Léger  un  linge  à  l'usage  du 
malade,  on  lui  faisait  toucher  l'image  de  ce  bienheureux"^. 

On  a  relevé  deux  exemples  d'une  singulière  pratique  à  laquelle  on 
n'avait  recours  que  dans  des  cas  exceptionnellement  graves  :  les  objets 
sont  très  lourds,  mais  il  semble  que  ceux  qui  les  emploient  pensent 
qu'ils  ne  sont  pas  forcément  soumis  aux  lois  physiques.  Dans  le  Loir- 
et-Cher,  les  gens  qui  avaient  chez  eux  un  moribond  jetaient  dans  une 
fontaine  un  fer  rouge  encore  ;  s'il  surnageait  la  guérison  était  pro- 
chaine"; h  Ilénansal  (Côtes-du-Nord),  l'épreuve  doit  être  faite  avec  un 
fer  à  cheval  trouvé  sur  le  chemin  par  une  nuit  sans  lune  ;  on  le  porte 
t\  une  fontaine  spéciale  :  s'il  va  au  fond,  il  est  inutile  de  soigner  le 
malade  ^ 

1.  Rosenzweig.  Les  Fontaines  du  Morbihan,  p.  2'id  ;  H.  Labourasse.  Anciens  us 
etc.  de  la  Meuse,  p.'  143,  143. 

2.  C.  Moiset.  Usages  de  l'Yonne, 'p.  81. 

3.  J.-M.  Carlo,  in  fiev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIII,  p.  616,  100. 

4.  D""  Henri  Liégard.  Les  saints  r/uérissetirs  de  Basse-Bretaqne,  p.  28. 

5.  H.  Labourasse.  Anciens'us  etc.' de  la  Meuse,  p.  143. 

6.  Wichar A. 'Traditions  de J.orraine,  p.  108. 

7.  François  lloussay,  in'/{et>.''de.9  Trad.  pop.,  t.  XV,  p.  3S2. 

8.  Coraïu.  de  M""»  Lucie  de  V.  H. 


l'épreuve  par  le  flottement  247 

Quand  on  ne  sait  pas  au  juste  à  quel  bienheureux  il  convient  de 
s'adresser,  on  pratique  l'épreuve  par  le  lloltemeut.  En  Berry  si  la 
chemise  du  malade  déployée  sur  la  fontaine  descend  rapidement  au 
fond  de  l'eau,  il  n'est  pas  nécessaire  d'aller  plus  loin  ;  si  elle  surnage, 
le  saint  de  céans  ne  peut  rien  à  la  guérison,  et  il  (aut  chercher 
ailleurs'.  Dans  la  Meuse,  lorsqu'un  enfant  soulï'ro  ou  languit,  sa  mère 
ou  quelque  membre  de  sa  famille  se  rend  avec  une  de  ses  chemises  à 
l'une  des  sources  voisines  de  Gondrecourl  et  de  Ligny.  On  la 
jette  sur  l'eau  :  si  elle  surnage,  l'enfant  est  condamné  comme  «  ne 
tenant  pas  du  saint  »,  si  au  contraire,  elle  coule  toute  entière  ti 
fond,  lenfant  «  tient  tout  entier  du  patron  de  la  fontaine,  et  sa  gué- 
rison est  assurée.  Dans  l'un  et  l'autre  cas  la  famille  fait  faire  une 
neuvaine  qui  hAtera  la  mort  ou  le  rétablissement  du  malade.  Si  une 
partie  seulement  de  la  chemise  est  immergée,  la  partie  correspondante 
du  corps  est  seule  atteinte^  etl'on  n'en  fait  pas  moins  la  neuvaine  obli- 
gatoire-. La  partie  de  la  chemise  des  enfants  malades,  qui,  trempée  dans 
la  fontaine  Saint-Germain  à  Chapelle-lez-Herlaimont,  se  mouilleen  pre- 
mier lieu  indique  le  siège  de  la  maladie ^  A  Saint-Rémy,  dans  la  Meuse, 
il  est  révélé  par  les  points  de  la  chemise  qui  s'enfoncent^. 

Ainsi  qu'on  l'a  vu,  p.  214,  la  salive  sert  à  connaître  la  bonne  ou  la 
mauvaise  qualité  de  l'eau.  Elle  est  aussi  quelquefois  employée  dans  le 
Finistère  par  ceux  qui  veulent  savoir  s'ils  sont  poitrinaires.  Ils  crachent 
dans  une  fontaine  ou  dans  un  ruisseau  ;  si  la  salive  reste  quelque  temps 
sur  l'eau  sans  se  dissoudre,  ils  sont  en  bonne  santé  ;  mais  s'ils  sont 
attaqués  de  cette  affection,  leur  crachat  se  confond  de  suite  avec  l'eau ^. 

On  peut  désigner  sous  le  nom  d'épreuve  par  le  son,  une  pratique 
qui  jusqu'ici  n'a  été  relevée  que  dans  le  paysdeGouriu  (Morbihan  .  On 
se  rend  à  la  fontaine  de  Saint-Diboan,  dont  le  nom  signifie  «  qui  guérit 
de  toute  peine»,  et  onla  videcomplètementavec  une  écuelle.  Cetteopéra- 
tion  accomplie,  on  se  penche  sur  le  Irou  par  lequel  l'eau  sort  de 
de  terre  ;  si  elle  sourd  avec  bruit,  le  moribond  est  en  train  de  trépas- 
ser, si  au  contraire  elle  s'épanche  sans  bruit,  toutes  les  chances  sont 
pour  qu'il  revienne  à  la  vie  ". 

Un  autre  saint  de  l'agonie,  saint  Languiz,  a  aux  environs  de  Plou- 
gastel-Daoulas,  dans  le  Finistère,  une  source  qui  lui  est  dédiée. 
On  va  la  consulter  lorsque  l'ombre  de  la  mort  semble  planer  sur  une 
personne    chère  ;    si    elle  est   pleine,   l'heure   du    malade    n'est    pas 

1.  Laisnel  de  la  Salle.  Croyances  du  Centre,  t.  I,  p.  323. 

2.  H.  Labourasse.  Anciens  us  etc.  de  la  Meuse,  p,  143. 

3.  Alfred  llarou.  Le  Folklore  de  Godurville,  p.  32. 

4.  H.  Labourasse,  1.  c,  p.  145. 

5.  Comm.  de  M.  Yves  Sébillot. 

6.  A.  Le  Braz.  La  Légende  de  la  Mort,  t.  I,  p.  85-86. 


248  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

encore  sonnée  ;  si  au  contraire  elle  est  tarie,  c'est  signe  de  mort  inévi- 
table ;  s'il  reste  quelques  gouttes  sur  la  vase  au  fond  de  l'excavation,  il 
faut  les  recueillir,  et  rentré  au  logis  du  malade,  verser  sur  lui  le 
contenu  de  la  fiole.  Saint  Languiz  le  guérira  ou  le  délivrera  immédia- 
tement de  ses  souffrances  '. 

Les  fontaines  sont  aussi  le  théâtre  d'une  autre  série  de  consultations, 
en  général  clandestines.  Les  plus  nombreuses  sont  celles  qui  ont  trait 
au  mariage,  et  auxquelles  se  livrent  les  jeunes  filles,  rarement  les 
garçons.  L'épingle  est  l'agent  le  plus  employé  actuellement.  Elle 
semble  avoir  remplacé  des  objets  moins  lourds,  épingles  de  buis  et 
d'os,  arêtes  ou  simples  épines,  qui  étaient  jadis,  comme  aux  époques 
préhistoriques,  usités  dans  la  toilette  des  paysannes,  et  qui  avaient 
moins  de  chance  d'être  submergés.  Une  note  de  Cambry,  à  propos  de 
la  fontaine  de  Bodilis,  dit  qu'à  la  fin  du  XVIII*  siècle  les  femmes  de  ce 
pays  attachaient  leurs  vêtements  avec  des  épines-,  comme  le  faisaient, 
il  y  a  une  trentaine  d'années,  les  pauvresses  de  la  Haute-Bretagne  et 
beaucoup  de  femmes  du  Cap  Sizun  dans  le  sud  du  Finistère.  Naguère 
encore  (vers  1855)  les  garçons  qui  s'adressaient  à  la  fontaine  des  Cinq- 
Plaies  en  Servel,  pour  savoir  s'ils  étaient  aimés,  y  jetaient  une  épine, 
de  même  que  les'jeunes  filles  qui  allaient  demander  à  la  fontaine  Saint- 
Michel  de  certifier  leur  pureté,  et  que  beaucoup  de  paysannes  du 
Morbihan,  que  le  D'  P'ouquet  prétend  être  avisées,  alors  qu'elles  conser- 
vaient inconsciemment  un  rite  traditionnel'. 

Un  des  plus  anciens  exemples  de  cette  consultation  nous  a  été 
conservé  par  hasard,  dans  les  mémoires  d'un  homme  qui,  dans  sa 
jeunesse,  en  avait  été  témoin  oculaire.  Il  se  préparait  à  quitter  Sens, 
lorsqu'il  fut  invité  à  assister  à  la  fête  de  l'Epingle.  Elle  avait  lieu  à  une 
fontaine  qui  était  alors  désignée  sous  le  nom  de  la  déesse  des  amours  ; 
celle-ci  avait  probablement  succédé  depuis  peu  à  un  saint  ou  à  une 
sainte,  et  l'on  continuait  à  demander  aux  eaux  de  la  source  une 
consultation  dont  l'origine  était  sans  doute  ancienne.  Voici  au  surplus 
la  transcription  du  passage  :  des  jeunes  personnes  vont  jeter  une 
épingle  dans  une  fontaine  dédiée  à  Vénus,  pour  savoir  si  elles  seront 
mariées  dans  l'année.  Si  l'épingle  se  précipite  au  fond  sans  reparaître, 
elle  enfouit  avec  elle  le  plus  doux  espoir  ;  mais  si  elle  reste  à  la 
surface  de  l'eau,  c'est  le  signe  enchanteur  d'un  prochain  hyménée,  et 


1.  D'  Henri  Liégard.  Les  saints  guérisseurs,  p.  74. 

2.  Cambry.   Voyage  dans  le  Finistère,  p.  24S. 

3.  B.  Joliivet.   Les  Côtes-du-Nord,  t.  I.V,  p.  63  ;  Dr  Fouquet.  Légendes   du  Mor- 
bihan, p.  11. 


LA    CONSULTATION    PAR    l'ÉPINGLF  249 

les  roses  du  plaisir  s'épanouissent   sur  le  front  virginal  do  la  jeune 
personne  K 

Celte  fontaine  est  probablement  celle  d'Azon,  commune  de  Saint- 
Clément,  à  deux  kilomètres  de  Sens,  à  laquelle  on  se  rendait  autrefois 
en  partie  de  plaisir  le  mercredi  de  Pâques.  Pour  savoir  si  elles  se 
marieraient  dans  l'année,  les  jeunes  filles  posaient  leurs  épingles  les 
plus  légères;  si  elles  surnageaient,  c'était  un  bon  présage;  si  elles 
allaient  au  fond,  c'était  partie  remise  pour  l'année  suivante-. 

La  consultation  par  l'épingle  a  été  souvent  relevée  à  l'époque 
contemporaine.  Au  Cap  Sizun  des  jeunes  filles  jettent  des  épingles  dans 
la  fontaine  de  Sainte-Eveth  pour  voir  si  elles  se  marieront  dans  l'année. 
Si  l'épingle  surnage,  le  oui  sacramentel  sera  bientôt  prononcé  ;  si  elle 
va  au  fond,  elles  ont  encore  un  petit  espoir.  La  source,  qui  est  très 
forte,  rejette  quelquefois  l'épingle  hors  de  la  cupule  creusée  dans  la 
dalle,  il  y  a  aussi  des  accommodements  :  souvent  on  enduit  l'épingle 
de  beurre  ou  on  la  pose  dans  les  cheveux.  L'épingle  graissée  surnage 
un  peu  de  temps  avant  de  s'enfoncera  Dans  le  Morbihan,  si  l'épingle 
du  mouchoir  en  face  du  cœur  reste  sur  l'eau,  la  jeune  fille  se  mariera; 
s'il  en  est  autrement,  l'époux  attendu  tombe  avec  elle  au  fond  '\  La 
fontaine  Saint-Gouslan  au  Croisic  (Loire-Inférieure)  et  plusieurs 
fontaines  des  Cùtes-du-Nord  étaient  ou  sont  encore  consultées  de  la 
même  manière  •'. 

Cette  pratique  n'est  pas  spéciale  à  la  Bretagne  ;  on  l'a  constatée, 
moins  souvent  il  est  vrai, et  peut-être  parce  que  les  autres  pays  ont  été 
moins  bien  explorés,  en  dehors  de  la  péninsule  armoricaine.  A  lafontaine 
d'Azon, près  de  Sens, à  celle  de  Sainte-Sabine  dans  les  Vosges,  les  jeunes 
filles  posaient  sur  l'eau  leurs  épingles  les  plus  légères  :  si  elles  sur- 
nageaient, elles  se  mariaient  dans  Tannée''.  A  Gespunsart  (Ardennes), 
au  lieu  d'une  épingle,  elles  se  servaient  d'une  aiguille  ^ 

L'épreuve  dans  laquelle  le  présage  dépend, non  plus  du  flottement, 
mais  des  circonstances  qui  accompagnent  la  submersion  do  l'objet 
déposé  sur  les  eaux, semble  plus  moderne  :  il  n'est  toutefois  peut-être 
pas  téméraire  de  supposer  qu'elle  existait  en  même  temps  que  celle 
par  le  flottement, ou  qu'elle  a  été  imaginée  lorsqu'on  s'est  aperçu   que 

1.  Audiger  (Garnier   Audiger).    Souvenirs   et  anecdotes   des    Comités   révolution- 
naires. Paris,  1830,  in-16,  p.  280. 

2.  C.  Moiset.  Usar/es  de  r Yonne,  p.  81. 

3.  H.  Le  Carguet,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  IX,  p.  354. 

4.  Dr  Fouquet.  1.  c,  p.  11,  80. 

5.  Paul  Sébillot.  Traditions  de  la  Haute- Bretagne,  t.  I,    p.    70  ;  Yves   Sébillot,   in 
Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p.  349. 

6.  C.  Moiset.  Usages  de  l'Yonne,  p.  81  ;  Richard.   T'^ad.  de  Lorraine,  p.  120. 

7.  A.  Meyrac.  Géographie  des  Ardennes,  p.  227. 


250  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

le  cuivre  ou  l'acier  avaient  moins  de  chance  de  surnager  que  les 
matériaux  plus  légers  d'autrefois. 

En  Poitou,  dans  les  Vosges  et  dans  plusieurs  parties  de  la  Haute- 
Bretagne  la  jeune  fille  est  assurée  de  se  marier  dans  l'année  si  l'épingle 
descend  sans  faire  de  tourbillon '.  ABarenlon,  au  contraire,  dans  l'an- 
cienne forêt  de  Brocéliande,  les  jeunes  tilles  disaient,  en  faisant  le  signe 
de  la  croix  avec  une  épingle  détachée  de  leur  fichu  ;  «  Ris,  ris,  fontaine  de 
Barenton,  je  vais  te  donner  une  belle  épingle  ».  Si  en  tombant  elles  la 
faisaient  bouillonner,  elles  étaient  convaincues  qu'elles  auraient  un 
mari  à  la  Paquet 

Aux  environs  de  Pont-l'Abbé,  si  l'épingle,  tombant  à  plat,  tourne  sur 
elle-même  avant  de  couler  au  fond,  la  jeune  fille  se  mariera  dans  Tannée; 
si  elle  se  dérobe  en  signe?  inégaux,  elle  restera  fille  ^ 

Lorsque  l'épingle  jetée  dans  la  fontaine  de  Saint-Gobrien,  dans  le 
Morbihan  français,  descend  la  tète  en  bas,  la  jeune  fille  trouvera 
un  époux  avant  l'an  révolu  '".  A  Plumaudnn,  commune  de  la  partie 
française  des  Côtes-du-Nord,  une  fontaine  donne  la  réponse  à  la  per- 
sonne qui  l'interroge  :  autant  de  fois  elle  pourra  compter  jusqu'à,  trois 
avant  que  l'épingle  ne  soit  submergée,  autant  d'années  la  séparent  du 
mariage  °. 

Dans  plusieurs  parties  du  sud-ouestdela  France  le  présageest  liréde  la 
position  qu'occupent  sur  le  sol  de  la  fontaine  les  épingles  qui  y  ont  été 
lancées.  Vers  1844,  les  jeunes  filles,  après  une  prière  à  Sain  te-Eustelle,  dont 
la  fontaine  se  voyait  près  des  Arènes  de  Saintes,  laissaient  échapper  deux 
épingles  qu'elles  pressaient  entre  le  pouce  et  l'index  ;  si  arrivées  au 
fond  de  l'eau,  elles  se  trouvaient  placées  en  croix,  la  pèlerine  se  mariait 
dansl'année".  Cette  consultation  se  fait  dans  plusieurs  autres  endroits,  où 
le  procédé  est  plus  compliqué.  Dans  la  Gironde,  la  jeune  fille  tourne  le 
dos  à  la  fontaine  et  jette  les  épingles  dans  l'eau  par  dessus  l'épaule 
gauche  ;  si  elles  tombent  en  croix,  elle  se  mariera  avant  l'année  révolue; 
comme  le  sol  de  ces  sources  sacrées  est  parsemé  de  nombreuses 
épingles,  il  y  a  de  grandes  chances  pour  que  celles  qui  y  sont  jetées 
forment  la  croix  avec  celles  qui  s'y  trouvent  déjà''. 

Divers  objets  remplissent  dans  ces  consultations  un  rôle  analogue  à 

1.  L.-F.  Sauvé.  Le  Folk-Lore  des   Hautes-Vosges,  p.  247;  B.   Souche.    Croyances, 
etc.,  p.  24 

2.  Pitre-Chevalier,  in  Musée  des  farnilles,  i%il,  p.  195;  Paul  Sébillot.  Trad.  de  la 
Haute  Bretagne,  t.   I,  p.  70. 

3.  G.   P.  de  Ritalongi.  Les  Bigoudens,  p.  66. 

4.  E.  Herpin.  La  cathédrale  de  Sainl-Malo,  p.  42. 

5.  Com.  de  Mme  Lucie  de  V.  H. 

6.  Camille  Bonnard.  Monuments  rellgipux,    militaires  et  civils    du  Poitou.   Vienne 
et  Charente-Inférieure.  Niort,  1844,  in-4,  p.  48. 

7.  Fr.  Daleau.  Traditions  de  la  Gironde,  p.  55  ;  Coram.  de  Fr.  M.  Daleau. 


CONSULTATION    PAR    LE    (lOUHANT  251 

celui  de  ces  ol)jels  de  toilelle.  Quand  une  jeune  fille  jette  des  morceaux 
de  poterie  dans  la  fontaine  de  Saint-Derrion  en  Penmarc'h  (Côtes-du- 
Nord),  le  nombre  des  bulles  d'air  qui  montent  à  la  surface  lui  indique 
combien  d'années  elle  devra  attendre  un  mari  '. 

ATrigavou,  non  loin  de  Dinan,  les  filles,  aprèsavoir  prié  sainte  Apolline 
dans  sa  chapelle,  se  rendaient^  la  fontaine  et  après  une  Courte  invocation 
au  bord  de  l'eau,  elles  y  jetaient  une  branche  d'aubépine  et  une  croûte 
de  pain  ;  si  le  courant  entraînait  l'objet,  le  mariage  devait  se  faire,  s'il 
plongeait,  la  sainte  y  était  contraire,  et  il  n'avait  jamais  lieu  ^  Près  de 
la  Chartreuse  de  Monlricuix,  dans  la  vallée  du  Gapoau,  est  une  source 
dont  l'eau  va  se  coUigerdans  deux  bassins  superposés,  communiquant 
ensemble  par  un  caniveau,  i.c  jour  de  la  Pentecôte,  les  jeunes  filles 
désireuses  de  savoir  si  elles  so  marieront  bientôt,  arrachent  une  feuille 
à  l'arbre  séculaire  qui  ombrage  la  fontaine,  et  la  déposent  dans  le 
bassin  supérieur.  Si  elle  se  dirige  tranquillement  vers  le  caniveau  et 
passe  sans  encombre,  du  bassin  supérieur  dans  l'inférieur,  la  jeune 
fille  est  certaine  de  se  marier  dans  l'année.  Si  au  contraire  elle  va 
s'échouer  contre  une  des  parois  du  bassin  supérieur,  elle  peut  être 
assurée  d'aliendre  encore  sept  ans''.  La  fontaine  de  Saint-Eftlam  à 
Plestin-les-(irèves  (Côtes-du-Nord)  est  l'objet  d'une  consultation  appa- 
rentée :  elle  consiste  à  poser  sur  le  canal  qui  en  sort  deux  petits  morceaux 
de  pain,  dont  l'un  représente  la  jeune  fille  et  l'autre  le  garçon  ;  ce 
canal  s'élargit  et  forme  une  sorte  de  bassin  où  il  y  a  un  remous, 
dont  l'eau,  après  avoir  tourbillonné,  se  rend  dans  un  déversoir. 
Il  est  nécessaire,  pour  que  le  mariage  soit  prochain  et  probable,  que 
durant  tout  ce  trajet,  les  deux  morceaux  flottent  en  conservant  la 
dislance  qui  les  séparait  au  début  de  la  course  ;  s'ils  s'éloignent,  le 
mariage  n'aura  pas  lieu  de  si  lût,  et  peut-être  ne  se  fera-t-il  jamais*. 

On  n'a  jusqu'ici  relevé  que  dans  un  coin  de  la  Normandie,  l'usage 
d'interroger  la  destinée  en  allumant  des  cierges  ou  des  chandelles  auprès 
des  sources  réputées  miraculeuses;  mais  il  est  probablement  usité 
ailleurs,  et  le  mystère  qui  l'accompagne  est  peut-être  la  cause  pour 
laquelle  il  n'a  été  décrit  que  cette  seule  fois.  La  fontaine  de  Virginie  qui  se 
trouve  à  environ  cinq  kilomètres  de  Villerville,  (Calvados)  est  alimentée 
par  une  belle  source  qui  sort  du  pied  d'un  vieux  hêtre  ;  une  jeune  fille, 
tuée  en  cet  endroit  dans  des  circonstances  passionnelles  dont  on  parle 
assez  vaguement,  aurait  été!  enterrée  sous  le  vieil  arbre,  et  ce  serait  cette 
circonstance  qui  auraitdonné  naissance  à  la  pratiquesuivante:  les  jeunes 

1.  L.-F.  Sauvé,  in  Mélusine,  t.  Ut,  col.  377. 

2.  Eivire  de  Cerny,  in  Journal  d'Avr  une  lies,  21  février  1860. 

3.  Béreuger  Féraud.  Superslilions  et  survivances,  t.  III,  p.  291. 

4.  Comm.  de  M.  Yves  Sébillot. 


252  LA   PUISSANCE   DES    FONTAINES 

filles  qui  veulent  se  marier  doivent  aller  seules  au  bord  de  la  fontaine 
et  y  allumer  une  chandelle  neuve.  Si  celle-ci  brûle  jusqu'au  bout,  la 
jeune  fille  se  mariera  dans  l'année,  si  elle  s'éteint,  il  faut  attendre^ 

Ainsi  qu'on  l'a  déjà  vu,  les  événements  futurs  se  retracent  parfois  sur 
le  cristal  des  fontaines  comme  sur  une  sorte  de  glace  magique.  Dans 
les  exemples  qui  suivent^  la  consultation,  qui  est  en  rapport  avec 
l'amour,  doit  être  faite  à  des  époques  déterminées  ;  elle  est  d'ordinaire 
accompagnée  de  circonstances  propres  à  suggestionner  les  personnes 
qui  l'accomplissent.  Le  jour  de  la  pleine  lune,  à  minuit  juste,  le  jeune 
homme  qui  se  trouvait  seul  à  la  fontaine  de  Barenton  voyait,  si  le  sort 
devait  lui  être  favorable,  l'image  de  sa  bien-aimée  sur  le  miroir  limpide 
de  la  source  ;  de  même  la  jeune  fille  voyait  le  portrait  de  celui  qu'elle 
devait  épouser  ;  si  rien  n'était  apparu,  c'était  un  mauvais  présage-. 
En  Bt'.rry,  le  jour  4e  la  Saint-Jean,  la  jeune  fille  en  s'inclinant  aux 
premiers  rayons  de  l'aurore  sur  une  source  y  verra  se  refléter,  à  côté 
de  sa  propre  image,  celle  de  son  future  Les  garçons  qui  sont  embar- 
rassés pour  le  choix  d'une  bonne  amie  interrogent  une  fontaine  de 
Sainte-Brigitte,  en  se  penchant  au  dessus  par  trois  fois,  au  crépuscule» 
par  trois  lundis  de  mai,  et,  dans  le  miroir  obscurci  de  la  source,  ils 
croiront  voir  apparaître  le  visage  de  celle  qu'il  est  dans  leur  destin 
d'aimer  ^  A  Guernesey,  la  jeune  fille  qui  regardait  la  fontaine  Saint- 
Georges  avec  un  vif  désir  de  connaître  son  futur  époux,  y  voyait  son 
image  "'.  Celte  fontaine  et  d'autres  de  l'île,  étaient  visitées  en  silence  et  à 
jeun  pendant  neuf  matins  de  suite  ;  le  dernier  jour  la  pèlerine 
apercevait  sur  les  eaux  claires  la  figure  de  celui  avec  lequel  elle  devait 
se  marier;  si  sa  destinée  était  de  rester  fille,  c'était,  au  lieu  d'un  frais 
visage,  une  tète  de  mort  grimaçante  •"'. 

Dans  les  Ardennes  celle  qui  se  rendait  à  la  fontaine  de  Saint-Roger  à 
Elan,  et  marchait  sur  les  cailloux  du  ruisseau  qui  en  découle,  après 
avoir  fait  une  prière,  voyait  en  songe  ou  en  réalité  l'élu  de  son  cœur  \ 

Quelques  fontaines  sont  appelées  à  attester  la  pureté  des  personnes 
pour  lesquelles  on  les  consulte.  Celle  de  Bodilis  avait,  à  la  fin  du  XVllP 
siècle,  la  propriété  d'indiquer  aux  amants  si  leur  maîtresse  avait 
conservé  son   innocence  ;  il   fallait   lui  dérober   l'épingle    qui   ferme 

1.  D"-  Papillault,  in  Bev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p.  366. 

2.  Félix  Bellamy.  La  foré l  de  Bréchélianl,  t.  II,  p.  325. 

3.  Laisnel  de  La  Salle,  Croyances  du  Centre,  t.  I,  p.  96. 

4.  A.  Le  Braz,  in  Soc.  arch.  du  Finistère,  18'JJ,  p.  294. 

5.  Louisa  Lane  Clarke.  Guide  to  Giiernsey,  p.  47. 

6.  Edgar  .Mac  CuUoch.  Guernsey  Folk-lore,  p.  190. 

7.  A.  Meyrac.  Villes  et  villages  des  Ardennes,  p.  193. 


CONSULTATION    PAR    LE    MOUILLAGK  253 

sa  collerette  la  plus  voisine  du  cœur  et  la  poser  sur  la  surface 
de  l'eau  ;  tout  était  perdu  si  répin;j,lc  s'ciironçait,  si  elle  surnageait, 
elle  était  encore  pucelie.  Cambry  ajoute  en  note  que  les  femmes  de 
ce  pays  se  servaient  d'épines  pour  attacher  leurs  vêtements  '.  Les 
fiancés  se  rendaient  aux  mêmes  lins  à  la  fontaine  de  Saint-Michel 
en  Servel  ;  si  l'épingle  allait  au  fond  de  l'eau,  la  fiancée  n'était  plus 
vierge.  Celles  qui  étaient  soumises  à  l'épreuve  remplaçaient  habituel- 
lement le  laiton  par  une  épine  sèche  '-.  Dans  les  Pyrénées,  les  amants  qui 
veulent  savoir  si  leur  fiancée  est  sage,  lui  enlèvent  l'épingle  de  sa 
collerette  et  la  posent  doucement  à  la  suiface  de  la  fontaine  de  la 
Berlad  ou  de  la  Vérité  ;  si  elle  s'enfonce,  c'est  que  la  jeune  fille  a  perdu 
sa  virginité  ^ . 

I^es  maris  qui  croient  être  trompés  déposent  sur  l'eau  de  la  fontaine 
de  Saint-Emam  trois  morceaux  de  pain,  dont  un  pour  la  personne 
jalouse,  le  second  pour  l'objet  de  la  jalousie  et  le  troisième  pour  le 
saint.  Si  celui-ci,  entraîné  par  les  remous  de  la  source,  tend  à  se 
rapprocher  des  deux  autres,  les  soupçons  n'ont  pas  de  raison  d'être  ; 
s'il  s'en  éloigne,  au  contraire,  on  a  réellement  raison  de  craindre  et  de 
se  métier  ^. 

La  fontaine  donne  parfois  la  réponse,  sans  qu'il  soit  obligatoire  de 
recourir  à  un  int(irmédiaire  ;  l'immersion  d'un  membre  suffît  pour  la 
provoquer.  Cette  épreuve  a  été  relevée  dans  l'est,  et  parfois  dans  le 
nord,  et  elle  se  pratique  dans  des  eaux  placées  le  plus  souvent,  sous  le 
patronage  d'un  saint  dont  les  infortunes  conjugales  sont  fort  connues. 

Il  y  a  une  cinquantaine  d'années  les  fiancés  venaient,  quelques  jours 
avant  le  mariage,  tremper  un  doigt  dans  une  fontaine  dite  de  Saint- 
Gengout,  à  Chassericourt,  dans  l'Aube  ;  si  ce  doigt  en  sortait  mouillé, 
c'est  que  son  possesseur  serait  infidèle,  s'il  était  sec,  sa  fidélité  était 
certaine  ^  Suivant  une  légende  dont  il  existe  plusieurs  variantes,  le 
saint  dont  on  a  donné  le  nom  à  cette  source  employa  un  procédé 
assez  voisin  pour  se  renseigner  dans  une  circ<jnstance  délicate.  Saint 
Gengoul   ayant   des   doutes  sur   la   vertu  de  sa  femme,    qu'il    avait 

1.  Cambry.    Voyar/e  daris  le  Finis  lève,  p.  248. 

2.  B.  Jollivet.  Les  Côles-du-Nord,  t.  IV,  p.  63. 

3.  Karl  des  Monts.  Léf/eiu/es  des  Pyrénées,  p.  2o2. 

Un  passage  des  Souvenirs  et  anecdotes  de  G.  Audiger,  semble  faire  allusion  à 
une  épreuve  analogue  ciiii  aurait  été  au  XViUe  siècle,  usitée  près  de  Sens  :  Ce  genre 
d'épreuve,  m'a-t-on  dit,  avait  originairement  pour  but  une  toute  autre  découverte 
(p.  283). 

4.  A.  Le  Braz,  in  Soc.  arcli.  du  Finistère,  1899,  p.  207-208. 

5.  Charles  Fichot.  Statistique  monumentale  de  l'Auhe,  t.  1,  p.  336.  J'ai  donné  nu 
chapitre  précédent  la  légenvli;  d'un  seigneur  alsacien  noinmé  Ganglof,  dont  la  femme 
ayant  plongé  la  main  dans  un  bassin  pour  une  épreuve  analogue,  la  retira  couverte 
de  boue. 


254  LA    PUISSANCE   DES    FONTAINES 

laissée  seule  pour  guerroyer,  eut  une  vision,  où  un  ange  lui  désigna 
une  fontaine  située  à  Choiseul,  en  l'engageant  à  demander  à  lu  châte- 
laine de  plonger  le  bras  dans  son  eau.  «  Si  elle  est  innocente,  dit 
l'ange,  nul  mal  ne  lui  arrivera.  »  Le  lendemain  Geugonl  proposa  à  sa 
femme  de  visiter  leurs  terres  du  Bassigny.  Au  milieu  du  jour  ils  arri- 
vèrent à  la  fontaine  miraculeuse,  etGengoul  y  plongea  son  bras  jusqu'à 
l'épaule,  en  engageant  sa  compagne  à  en  faire  autant.  Elle  le  lit  en  se 
jouant,  mais  son  rire  fit  place  à  la  stupeur  quand  elle  retira  le  bras 
couvert  de  plaques  violettes  et  noires,  d'ulcères  et  de  suppuration. 
Gengoul  alla  s'enfermer  dans  un  ermitage,  et  depuis,  la  fontaine  sert 
d'éprouvette  pour  la  vertu  des  femmes  et  dos  tilles'.  Au  commencement 
du  XIX*  siècle,  cette  légende  était  racontée  dans  le  Boulonnais,  et  on 
la  rattachait  h  la  fontaine  de  "SVierres  :  saint  Gengoul,  nommé  par  les 
paysans  saint  Gandouf,  était  un  grand  guerrier,  qui  revint  dans  son 
manoir  après  une  absence  de  plusieurs  années,  et  demanda  à  sa  femme 
si  elle  n'avait  point  souillé  le  lit  conjugal.  Celle-ci  donna  sa  parole 
d'honnête  femme,  qu'elle  était  restée  chaste  de  corps  et  d'esprit. 
«  Puisque  c'est  ainsi,  répondit  le  chevalier,  plongez  votre  bras  dans 
cette  fontaine.  »  Mais  le  bras  fut  aussitôt  consumé  et  décela  ainsi 
l'adultère-.  Il  y  avait  entre  Briey  et  Avril  (Moselle)  une  fontaine,  aujour- 
d'hui tarie,  à  laquelle  la  femme  soupçonnée  d'avoir  fauté  était  conduite 
par  son  mari.  11  lui  disait  d'y  plonger  le  bras;  si  elle  était  innocente, 
elle  l'en  retirait  parfaitement  sain;  si  elle  était  coupable,  il  se  para- 
lysait à  l'instante  Dans  l'Aube,  le  bras  de  l'épouse  d'un  croisé  soumise 
à  la  même  épreuve  dans  la  fontaine  de  Saint-Georges  à  Elourvy  en 
sortit  complètement  desséché.  Cette  fontaine  bouillonnait  aussi  et  se 
troublait  lorsque  ceux  qui  avaient  forfait  à  l'amour  conjugal  se  trou- 
vaient dans  son  voisinage  immédiate  Dans  l'Orne,  colle  de  Saint  Cénéry- 
le-Léger,  qui  devait  son  origine  au  saint  dont  elle  portait  le  nom, 
retenait  ses  eaux  toutes  les  fois  qu'une  femme  criminelle  s'en 
approchait^. 

Ceux  qui  avaient  été  victimes  d'un  larcin  posaient  sur  l'eau  des 
sources  un  objet  qui,  suivant  la  manière  dont  il  se  comportait,  leur 
indiquait  celui  qui  réellement  leur  avait  fait  tort.  En  1672,  le  P.  Amilha 
signalait  parmi  les  superstilions  toulousaines,  celle  qui  consistait, 
pour  découvrir  le  voleur  qui  avait  dérobé  des  bardes,  à  essayer  si  le 

1.  Gustave  Sarcaud.  Lérjendes  du  Bassigny  champenois^  p.  87-89. 

2.  Vaidy,  in  Mém.  de  l'Acad.  celtique,  t.  V  (1810),  p.  109  (lellrc  éciitr  en  1805). 

3.  Auricoste  de  I^iizaniuc,  iu  Ilevue  des  Trad.  pop.,  l.  X,  p.  280. 

4.  Oclave  Rameau,  iu  Journal  de  l'Aube,  3  oct.  1873. 

5.  P.  D.  (Paul  Dela<!alk'),  in  La  Mosaigue  de  rOuesl,  1845-40,  p.  166. 


CONSULTATIONS    DIVERSES  255 

denier  surnageait  sur  l'eau  '.  Vers  le  milieu  du  siècle  dernier,  une 
pratique  qui  rentre  dans  un  ordre  d'idées  voisin  subsistait  encore  en 
Basse-Bretagne.  Lorsque  quelqu'un  avait  été  volé,  il  se  rendait  à  jeun, 
le  lundi,  à  une  fontaine  auprès  de  Saint-Etllam  en  Plestin  ;  il  jetait 
dans  l'eau  plusieurs  morceaux  de  pain,  à  chacun  desquels  il  donnait 
le  nom  des  personnes  qu'il  soupçonnait  être  les  auteurs  du  vol.  Celui 
qui  restait  au  fond  indiquait  le  nom  du  coupable  ^. 

On  s'adresse  encore  aux  sources  lorsqu'on  désire  être  renseigné  sur 
le  sort  des  absents.  Les  femmes  dont  les  maris  sont  en  mer  déposent 
dans  la  fontaine  de  N.-D.  de  Pitié,  pi'ès  de  la  chapelle  de  ce  nom,  le 
linge  de  corps  d'un  de  leurs  enfants;  s'il  flotte,  le  marin  vit,  s'il 
coule,  c'est  qu'il  est  mort  ;  un  autre  rite  se  pratiquait  dans  le  Finistère, 
le  jour  du  pardon,  à  une  chapelle  qui  est  désignée  sous  le  nom,  peut- 
être  supposé,  de  Porlzmoguer  ;  les  femmes,  les  filles  ou  les  mères  des 
marins  jetaient  dans  l'eau  de  la  fontaine  qui  est  auprès  un  morceau  de 
mie  de  pain  ;  s'il  surnageait,  le  voyageur  devait  être  heureux  et  revenir 
bientôt  ;  si  le  pain  allait  au  fond^  c'est  qu'il  courait  de  grands  dangers^. 
La  fontaine  de  Sainlc-Apolline  en  Trigavou,  dans  la  partie  française  des 
Côles-du-Nord,  était  l'objet,  au  milieu  du  XIX*  siècle,  d'un  usage 
particulier.  On  coupait  des  branches  dans  les  buissons  qui  l'environnent, 
et  après  les  y  avoir  plongées,  on  les  enfonçait  en  terre  ;  à  des  jours 
marqués  par  le  murmure  de  l'eau  au  moment  de  l'immersion,  on 
revenait  les  visiter,  etelles  indiquaient  le  sort  dos  personnes  auxquelles 
on  s'intéressait,  selon  qu'elles  avaient  bien  ou  mal  pris  racine,  et  plus 
souvent,  en  suivant  la  direction  des  vents  qui  soufflaient  dans  les 
boutures  vertes  ou  desséchées.  Les  vents  d'Orient  et  du  Midi  étaient 
les  plus  favorables;  l'Ouest,  et  surtout  le  Nord,  n'annonçaient  que  des 
choses  tristes''.  Lorsqu'on  veut  recevoir  des  nouvelles  de  parents  ou 
d'amis  éloignés,  on  balaie  l'intérieur  de  la  chapelle  de  N.-D.  de 
Béquerel,   puis  on  vide  la  fontaine   extérieure  ;    il    faut,  dit-on,  une 

1.  Mélusine,  t.  I,  col.  327,  d'à.  Le  Tablev  de  la  bido  del  parfel  creslia,  fait  par  le 
P.  A.  N.  G.  Rég.  de  i'Ofdre  de  S.  Aug.  Toulouse,  1673,  in-18. 

2.  Ilabasrjue.  Notions  historiques  sut'  les  Côles-du-Nord,  t.  I,  p.  7,  n.  ;  Déric. 
Histoire  de  Ih'etag ne,  t.  I,  p.  293  (1777)  sigualait  cette  superslitiou  ;  Souveetre. 
Derniers  Bretons,  t.  I,  p.  91,  parle,  presque  dans  les  mêmes  termes,  de  cette  pra- 
tique qu'il  place  k  une  fontaine  de  Saint-.Michel,  située  quelque  part  dans  le  Tré- 
gorrois.  A  I^lestin-les-Grèves,  ou  ne  connaît  plus  guère  que  par  ouï-dire  la  consul- 
tation décrite  par  Habasque  ;  d'après  une  enquête  faite  en  1904,  si  elle  n'est  pas 
tombée  eu  désuétude,  elle  semble  tout  au  moins  fort  rare. 

3.  D""  Fouquet.  Légendes  du  Morbifiun,  p.  80;  Marguerite  de  Belz.  La  clé  des 
cfiamps.  Paris,  s.  d.  (186(.  ?),  p.  lUo.  Marguerite  de  Relz  est  un  pseudonyme 
emprunté  à  un  village  de  la  rivière  d'ELel  (Morbihan),  or,  d'après  le  Siècle,  15  août 
1904,  cette  consultation  se  fait  sur  les  bords  de  cette  rivière,  à  une  fontaine  dédiée 
à  sainte  Hélène. 

4.  Elvire  de  Ceruy,  in  Journal  d'Avranches,  1836. 


2o6  LA    PUISSANCE    DES  FONTAINES 

heure  de  travail  à  plusieurs  personnes  pour  en  venir  à  boni'.  L'auteur 
n"a  pas  dit  comment  la  réponse  était  donnée  :  peut-être  était-elle 
favorable  ou  défavorable  suivant  la  plus  ou  moins  grande  promptitude 
avec  laquelle  le  bassin  se  remplissait. 

Les  petits  garçons  dont  le  père  est  à  la  pêche  se  rendent  parfois  à  la 
fontaine  de  Saint-Pierre-le- Pauvre,  à  Tréboul,  près  de  Douarnenez,  et 
après  avoir  fait  une  prière,  ils  barbottent  dans  le  ruisseau  qui  en 
découle  ;  s'ils  parviennent  à  saisir  un  têtard,  ils  croient  que  leur  père 
fera  bonne  pêche,  en  raison  du  proverbe  :  Année  de  têtards,  année  de 
sardines  -. 


§  4,  LES  FONTAINES  GUÉRISSANTES 


De  toutes  les  croyances  qui  s'attachent  aux  fontaines,  la  plus  répan- 
due, la  plus  persistante,  la  plus  considérée  comme  vraie,  est  celle  qui 
leur  attribue  le  pouvoir  de  guérir.  D'innombrables  pèlerinages, 
collectifs  ou  individuels,  publics  ou  clandestins,  attestent  la  vitalité, 
à  l'aurore  du  XX''  siècle,  de  cette  antique  conception. 

Bien  que  plusieurs  pays  aient  été  insuffisamment  explorés  à  ce  point 
de  vue,  on  peut  affirmer  que  les  sources  auxquelles  on  s'adresse  pour 
les  maladies  ou  les  infirmités  de  toute  nature  existent  d'un  bout  à 
l'autre  de  la  France,  et  que  si  on  en  dressait  le  catalogue,  il  comprendrait 
certainement  des  centaines,  sinon  des  milliers  de  numéros.  Dans 
les  divers  pays  de  la  Haute-Bretagne  où  mon  séjour  a  eu  quelque 
durée,  j'ai  pu  constater  qu'il  n'était  guère  de  paroisse,  surtout  dans  les 
Côtes-du-Nord,  qui  n'en  eût  au  moins  une  :  assurément  je  ne  les 
connaissais  pas  toutes,  et  j'ai  pu  ne  pas  entendre  parler  de  celles  qui 
sont  l'objet  d'observances  secrètes  ou  bizarres,  et  qui  souvent  sont 
situées  dans  des  endroits  écartés  et  difficiles  à  découvrir.  Il  semble  qu'il 
en  est  de  même  non-seulement  en  Basse-Bretagne,  la  terre  classique 
du  culte  des  eaux,  mais  en  Limousin,  en  Poitou,  dans  le  Nivernais,  la 
Saùne-et-Loire,  les  régions  où  cette  partie  du  folk-lore  a  été  le  mieux 
étudiée  ^ 

i.  Rosenzweig-.  Fontaines  du  Morbihan,  p.  240. 

2.  H.  Le  Carguet.  Saint-Pierre-le-Panvre.  Quimper,  s.  d.,  p.  14-15. 

Cette  fontaine  est  très  fréquentée  par  les  femmes  et  les  enfants  des  marins  qui 
viennent  demander  une  bonne  pêche  en  s'adressant  à  la  statuette  de  ?aint  Pierre' 
placée  au-dessus  de  la  fontaine,  peut-être  pour  christianiser  une  ancienne  pratique 
qui  n'a  pas  été  relevée  de  nos  jours. 

3.  Ce  ne  serait  pas  sans  doute  exagérer  que  de  compter  une  source  merveilleuse 
par  groupe  de  quatre  communes.  (C.  Moiset.   Usages  de  L'Yonne,  p.  79). 


RARETÉ    DES   TÉMOIGNAGES    ANCIENS  267 

La  rarelé  des  documenis  sur  les  visites  aux    fontaines  dans  le  nord 
et  dans  l'est  de  la  France,  m'avait  amené  à  supposer  (jue  dans  ces 
régions    la    croyance     à    leur     pouvoir    guérissant     avait    à     peu 
près  disparu,  et  que  le  culte  ^qui  avait  pu  leur  être  rendu  autrefois 
s'était   transporté  aux  églises  ou   aux   chapelles  construites  dans  le 
voisinage.   Ayant  soumis  cette  question  à  quelques-uns  des  collabo- 
rateurs de   la  Revue  des   Traditions  populaires  qui  habitent  ces  divers 
pays,  j'ai  reçu  des  réponses  qui  démontrent  que,  en  Picardie  et  en 
Artois,  sans  y  être  d'une  abondance  exceptionnelle^  les  sources  mira- 
culeuses  sont   encore  visitées  par  de  nombreux  pèlerins  '.  Dans  les 
Vosges  on  en  rencontre  ^aussi  plusieurs,   et  un  livre  récent  sur  les 
traditions  de  la  Meuse  enregistre  assez  de  faits  intéressants  pour  qu'on 
puisse  conclure  à  la  persistance  du  culte  des  sources  dans  cette  contrée-. 
Quoique  depuis   une  période  bien   antérieure  à  l'établissement  du 
christianisme  dans  les  Gaules,  les  fontaines  y  fussent,  comme  en  bien 
d'autres  pays,  visitées  par  des  malades  qui  croyaient  à  leur  puissance, 
et  que  depuis  cette  époque  jusqu'à  nos  jours  la  foi   dans   leur  vertu 
curative  ne  semble  pas  avoir  sensiblement  diminué,   il   est  rare  de 
rencontrer,  avant  le  commencement  du   siècle  dernier,  des  documents 
qui  rapportent  avec  quelque  détail  les  pratiques  accomplies  près  des 
sources  réputées,  par  ceux  qui  venaient  leur  demander   la  santé.    Les 
Evangiles   des  Quenouilli's  qui   constatent  l'emploi   thérapeutique  de 
l'eau  puisée  dans  l'empreinte  du   cheval  de   saint  Martin  ^  et  donnent 
l'indication  de  beaucoup  de  remèdes  usités  au  XV'^  siècle,   sont  muets 
au  sujet  des  visites  faites  aux  fontaines  proprement  dites.  Noël  du  Fait 
qui    habila   la   Bretagne   et    s'intéressait   aux   coutumes    populaires, 
Dubuisson-Aubenay  qui,  en  1G3G,   la  parcourut  en  voyageur  avisé,  ne 
parleiil  pas  des  sources'guérissantes  de  ce  pays  ;  deux  ou  trois  figurent, 
mentionnées  brièvement,    dans  l'édition   originale   du  Dictionnaire  de 
Bretagne  d  Ogée  (1778-1780);  Cambry  est  le  premier  qui  ait  prêté  assez 
d'attention  aux  idées  et  aux  observances  médicales  des  Bretons  en 
rapport  avec  les  fontaines,  pour  s'en  informer  et  les  noter  en  quelques 
lignes. 
De  nombreuses  fontaines  sont  réputées  pour  les  maladies  en  général, 

i.  Ed.  Edmont,  \n  l\tv.  des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p.  329  ;  Alcius  Ledieu,  ibid., 
p.  331.  M.  0.  Colson,  direcleur  de  Wailonia,  auijiiel  j'avais  demandé  son  opinion 
sur  la  croyance  au  pouvoir  dos  fontaines  dans  la  Belgique  de  langue  française, 
pea«e.  bien  que  ce  sujet  y  ait  été  peu  étudié  jusqu'ici,  qu'à  ce  point  de  vue  la 
Wallonie  est  assez  comparable  aux  départements  du  nord  de  la  France. 

2.  II.  Libourasse.  Anciens  us  de  la  Meuse.  Bar-le-Duc,  1902,  in-8. 

3.  Les  Éoanr/iles  des  Quenouilles,  VI,  8.  Les  observances  aupré.^  des  fontaines 
prc?entent  un  parallélisme  fréquent  avec  celles  en  relation  avec  les  diverses 
empreintes  qui  conservent  de  l'eau  (cf.   Le  Folk-Lore  de  France,    t.  F,  p.  408-410), 

17 


268  LA    PUISSANCE    DES    FOMAINES 

et  le  nom  de  quelques-unes  fait  allusion  à  ce  pouvoir  quasi-universel. 
Il  en  est  d'autres  qui  ont  une  ou  plusieurs  spécialités.  Quoique  l'on 
n'ait  pas  dressé  la  statistique  de  celles  du  pays  brelonnant  qui 
rentrent  dans  cette  catégorie,  on  peut  affirmer  qu'elles  dépassent  de 
beaucoup  la  centaine.  M.  L.  de  Nussac  en  a  relevé  une  trentaine  en 
Limousin  ;  M.  L.  Lex  vingl-deux  en  Saône-et-Loire  ;  c'est  à  peu  près  le 
chifîre  que  j'ai  donné  en  1897  dans  un  Essai  de  catalogue  du  culte  des 
fontaines  en  Ille-et-Vilaine  et  dans  la  partie  française  des  Côtes-du- 
Nord  \  et  celui  auquel  est  arrivé,  pour  le  déparlement  de  la  Somme, 
M.  Âlcins  Ledieu  -  ;  dans  la  Gironde,  M.  François  Daleau  a  catalogué 
dix-huit  sources  spéciales,  M.  Louis  Morin  à  peu  près  autant  dans  le 
département  de  l'Aube  ^ 

La  liste  des  maladies  pour  lesquelles  il  y  a  des  sources  privilégiées, 
bien  que  longue,  ne  comprend  pas  toutes  celles  qui  affligent  l'espèce 
humaine.  11  en  est  même  quelques-unes  sur  lesquelles  nulle  fontaine 
ne  semble  avoir  de  puissance.  C'est  ainsi  que  les  affections  des  voies 
respiratoires,  dont  la  place  est  si  grande  en  pathologie,  paraissent 
échapper  à  l'intervention  des  eaux  les  plus  réputées.  Le  D''  II.  Liégard 
n'a  pu  rencontrer  en  Basse-Bretagne,  soit  au  cours  de  ses  recherches 
personnelles,  soit  dans  les  ouvrages  des  auteurs  qui  l'avaient  précédé, 
aucune  fontaine  qui  eût  quelque  vertu  curative  sur  la  toux  de  l'a- 
dulte '*. 

Cette  observation  est  peut-être  trop  absolue,  bien  que  la  plupart  du 
temps  elle  soit  contirmée  par  la  lecture  des  monographies  des  eaux 
guérissantes  des  autres  contrées.  On  en  relève  peu  d'exceptions,  et 
encore  dans  les  passages  qui  suivent,  il  s'agit  peut-être  d'une  sorte 
de  dépérissement  plutôt  que  de  la  phtisie  pulmonaire  proprement  dite. 
Souchet,  l'auteur  d'une  ///s^O('?T  (/u  diocèse  de  Chartres,  disait  avoir  vu 
en  ses  jeunes  ans  baigner  dans  une  fontaine  de  la  paroisse  de  Saint- 
Prest  les  petits  enfants  qui  «  étaient  phtysiques,  pour  recevoir  leur 
santés  »  En  Limousin,  le  mal  c/iesliu  est  celui  qui  a  la  plus  grande 
abondance  de  bonnes    fontaines  ;  il  a  beaucoup  de  variétés,  car  on 


1.  [{évite  des  Trad.pop.,  t.  Xll,  p.  4H.  11  faudrait  actuellement  doubler  ce  chifîre. 

2.  Alcius  Ledieu,  ibid.,  t.  XIX,  p.  331-333.  Environ  la  moilié  de  ces  pèierinajijcs 
de  la  Somme  sont  tombés  en  désuétude. 

3.  Fr.  Daleau.  Traditions  de  ta  Gironde  (passim)  ;  L  Morin,  in  I^ev.  des  Trad.  pop  , 
t.  XllI,  p.  90.,  t.  XVI,  p.  184.  A  Guernesey,  plusieurs  maladie?  sont  désignées 
sous  le  nom  de  «  Mal  de  la  fnntaiue  ».  (E.  Mac  Culioch.  Guernsey  Fotk-Lore, 
p.  189)  et  suivant  M.  A.  Le  Bmz.  qui  semble  avoir  un  peu  généralisé,  chaque 
source  a  son  mal  déterminé  pour  lequel  elle  p?t  toute  puisfante.  {Soc.  arc/i.  du 
Finistère,  1899,  p.  203. 

4.  Henri  Liégard.  Les  saints  guérisseurs  de  ta  Basse-Bretagne,  p.    59. 

5.  A.  S.  Moriu.  Le  Prêtre  et  le  Sorcier,  p.  22  :  la  fontaine  de  Saint-Eman  ;Eure-Lt- 
Loire),  est  ellicace  pour  la  guérison  des  fluxions  de    poitrine  (ibid.,  p.  280). 


SPÉCIALITÉS    DE    GlJÉRISONS  269 

entend  par  mal  chesliu  aussi  bien  l'état  phtisique,  anémique  ou  de 
consomption  que  les  convulsions,  que  la  faiblesse  ou  la  dilTormité  des 
jambes,  que  la  boiterie  proprement  dite '. 

La  spécialité  thérapeutique  attribuée  à  plusieursdes  fontaines  que  l'on 
visite  semble  avoir  été  inspirée  par  des  assimilations  entre  le  nom  vulgaire 
du  bienheureux  qui  y  présidect  celui  de  l'incommodité  ou  de  la  maladie 
dont  on  va  demander  le  soulagement  ou  la  guérison.  C'est  ainsi  que  les 
eaux  placées  sous  le  vocable  de  sainte  Claire  sont  efFicaces  contre  les 
maux  d'yeux-,  comme  celles  dites  de  la  Clarté,  dans  le  Morbihan,  le 
Finistère  et  les  Côtes-du-Nord ''.  Les  clous  [furoncles)  sont  l'objet  de 
visites  à  la  Foun  Sent-Clau  (Saint-Clou)  en  Limousin,  aux  fontaines 
de  Saint-Cloud,  à  Brou  (Eure-et-Loire),  prés  de  Saint-Brieuc,  (Côtes- 
du-Nord),  à  celles  de  Saint-Maclou  en  Basse-Normandie  '\  La  Foun  Sent 
Estvopi  (Saint-Eutrope)  secourt  les  estropiés". 

La  faiblesse  des  enfants  est  atténuée  par  des  pèlerinages  à  celles 
de  Saint-Firmin  près  du  Creuzot,  à  Bourges  et  à  Primelles  en  Berry,  de 
Saint-Languy  (Saône-et-Loire),  de  Saint-Fort  près  de  Rogny  (Yonne)  ^ 

En  Limousin,  la  Foun  Seuta  Caguita  (la  fontaine  de  la  sainte  qui 
caqueté)  est  invoquéepourles  enfants  qui  ne  parlentpasde  bonneheure '. 

L'eau  de  la  fontaine  de  Saint-Âignan,  à  Espiet,  guérit  les  lépreux  ; 
oncomprendfacilementlejeudemots;  teigne  et  teignant  (Saint-Aignan^); 
celle  d'une  fontaine  de  Saiutc-Rafine  en  Quercy,  est  efficace  contre  la 
rafe  (ràche  des  enfants)  '■'. 

Quelquefois  la  spécialité  se  rattache  à  un  bienheureux  qui  a  souffert 
d'un  mal  analogue  à  celui  dont  on  vient  demander  la  guérison.  Les 
habitants  de  Mettet,  dans  la  province  de  Naniur,   portent  le  so  briquet 


1.  L.  de  Xussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  o.  Au  XYIII»  siôcle,  le  Dictionnaire 
de  Treyo».)- fiéfmissait  la  phitisie  :   toute  sorte  de  consomption  du  cirps,  de  quelque, 
cause  qu'elle  vienne. 

2.  L.  Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saône-et-Loire,  p.  11,  17,  20  :  .1.  Lecœur.  Esquis- 
ses du  Bocage  normand,  t.  11,  p.  192,111  ;  L.  de  Nassac.  Le:  Fontaines  en  Limousin, 
p.  26  :  Beauchet-Fillcau.  l'èlerinaç/es  du  diocèse  de  Poitiers,  p.  533  ;  A.  S.  Morin. 
Le  Prêtre  et  le  sorcier,  p.  287;  (Eure-et-Loir)  C.  Molset.  Usages  de  l'  Yonne,  p.  80  ; 
F.  Daleau.  Trad.  de  la  Gironde,  p.  42;  Ludovic  .Martinet.  Le  Berry  préhistorique, 
p.  77  ;  Albert  Meyrac.   Trad.  des  Ardennes,  p.  44. 

3.  Rosenzweig.  Les  fontaines  du  Morbihan,  p.  130  ;  Henri  Liégard.  Les  saints  gué- 
risseurs de  Basse-Bretagne,  p.  46. 

4.  L.  de  Nussac,  I.  c.  p.  5,  21,  22  :  A.  S.  Morin,  I.  c,  p.  259  :  Yves  Sébiilot,  in 
Rev.  desTrad.  pop.,  t.  XVIII,  p.  531  :  J.  Lecrcur,  1.  c.   p.   111. 

o.  L.  de  N'ussac,  1.  c.  p.  H. 

6.  L.  Lex,  1.  c,  p.  312;  L.  ^Martinet.  Légendes  du  Berry,  p.  26  ;  Abel  Ilovelacque, 
in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  VI,  p.  699. 

7.  L.  de  Xussac,  1.  c,  p.  5,  20. 

8.  F.  Daleau.  Trad.  de  la  Gironde,  p.  40. 

9.  Comm.  de  M.  de  Beaurepaire-Froment. 


270  LA.    PLISSANCE    DES    FONTAINES 

de  Jobins,  à  cause  d'une  foutaine  placée  sous  la  protection  de  saint 
Job,  où  se  rendent  en  pèlerinage  un  grand  nombre  de  personnes 
affligées  d"uicères  ^ 

Lorsque  la  maladie  ne  se  présente  pas  sous  une  forme  assez  nette- 
ment déterminée  pour  que  l'on  sache  quelle  est  au  juste  la  fontaine  à 
laquelle  il  faut  s'adresser,  on  a  recours  à  des  consultations  qui  font 
cesser  toute  incertitude.  En  Limousin,  elles  sont  ordinairement  faites  par 
des  matrones  veuves,  dans  quelques  pays  par  des  vieillards  indistincte- 
ment, ailleurs  par  des  sorcières  ou  des  rémégeux.  Quand  il  s'agit  des 
enfants,  les  matrones  allument,  aax  quatre  pieds  du  berceau,  quatre 
bougies  au  nom  de  quatre  saints  supposés  favorables  à  la  guérison  ;  la 
première  consumée  décide  la  dévotion  à  laquelle  il  est  nécessaire  d'avoir 
recours.  A  Solignac,  les  bonnes  femmes  font  brûler  une  tige  de  fusain 
ou  de  noisetier,  en  récitant  une  litanie  de  noms  de  saints,  vocables  des 
fontaines  du  pays  ;  lorsque  le  feu  s'éteint  ou  que  la  branche  est  consu- 
mée, le  patron  dont  le  nom  est  prononcé  au  même  moment  est  celui  au 
sanctuaire  et  à  la  fontaine  duquel  on  peut  faire  un  pèlerinage  efificace. 
Dans  le  Haut-Limousin,  on  brûle  quelques  bouts  de  baguettes  de 
coudrier,  cueillis  la  veille  de  la  saint-Jean  ;  les  charbons  ainsi  obtenus 
sont  jetés  dans  un  vase  plein  d'eau  et,  comme  chaque  parcelle  re- 
présente une  fontaine,  la  première  qui  tombe  au  fond  indique  le  lieu 
où  l'on  doit  se  rendre  -. 

En  Basse-Bretagne,  l'épreuve  se  fait  tout  dilTéremment  :  lorsqu'un 
malade  est  atteint  d'un  abcès  ou  d'une  affection  qui  en  présente 
l'apparence,  comme  ils  sont  de  plusieurs  natures,  il  est  utile  de  savoir 
quel  est,  parmi  la  douzaine  de  saints  qui  y  président,  celui  auquel  on 
doit  s'adresser  dans  ce  cas  spécial.  C'est  un  ver  de  terre  qui  sert  à 
résoudre  ce  problème  :  à  Plouagat  (Côtes-du-Xord)  on  le  met  sur  la  partie 
enflée  ou  tuméfiée,  et  l'on  prononce  le  nom  des  saints  qui  passent  pour 
être  propres  à  guérir  l'afifection.  On  recommence  autant  de  fois  qu'il  le 
faut,  et  en  changeant  chaque  fois  le  ver  de  terre.  Quand  on  a  nommé  le 
saint  qui  est  efficace,  le  ver  meurt  en  touchant  la  partie  du  corps  qui 
est  malade,  et  Ton  peut  dès  lors  aller  en  pèlerinage  à  sa  chapelle  ou  à 
sa  fontaine ^  Ailleurs  le  ver  est  coupé  en  trois  tronçons,  et  pendant  qu'il 
s'agite  et  se  tortille,  l'un  d'eux  est  placé  sur  la  partie  malade.  L'un  des 
assistants  dit  les  litanies  des  saints,  l'œil  fixé  sur  l'helminthe  sectionné  : 
à  la  dernière  convulsion,  on  s'arrête  ;  le  saint  nommé  est  celui  qu'il 
faudra  consulter  \ 

l.J.-Th.  de  Ra.aLà[.  Les  sobrifjuets  des  communes  ie/.^es.  Bruxelles.  1904,  in-S,  p.  189. 

2.  L.  de  Nussac.  Les  tonlaines  en  Limousin,  t^.   7. 

3.  Comra.  de  .M.  Yves  Sébillot. 

4.  Heari  Liégard.  Les  saints  guérisseurs  de  Basse-Brelagne,  p.  66. 


ORIGINES   DE    LEURS   VERTUS    GUÉRISSANTES  271 

Ainsi  qu'on  l'a  vu,  quelques  fontaines  possèdent  des  qualités  parti- 
culières en  raison  de  leur  origine;  d'autres  les  doivent  à  des  actes 
accomplis  sur  leurs  eaux  ou  dans  le  voisinage.  Une  source  de  Saint- 
Géréon  (Loire-Inférieure)  a  des  vertus  guérissantes  depuis  que  la  Vierge 
y  a  trempé  le  doigt*.  La  Bénite  Fontaine  de  la  Roche  en  Haute-Savoie, 
où  elle  se  plongea  toute  habillée  pour  échapper  à  ses  persécuteurs  -,  la 
fontaine  delà  Pichée  à  Piutheville  (Meuse)  dans  laquelle  elle  est  venue 
se  laver  les  piedsS  ont  des  propriétés  curatives,  et  celle  d'Orcival  (Puy- 
de-Dùme;  est  devenue  miraculeuse  parce  que  sainte  Anne  y  lessivait 
les  langes  de  l'Enfant  Jésus  *. 

Saint  Thyrses  ayant  été  roulé  dans  un  tonneau  garni  d'instruments 
tranchantsjusqu'à  la  fontaine  de  Labruguière  (Tarn)  qui  porte  son  nom, 
la  doua  du  pouvoir-de  guérir  ou  de  préserver  des  opthalmies^  La  fon- 
taine de  Saint-iMéen  est  efficace  pour  les  affections  de  la  peau,  parce 
que  le  saint  s'y  lava  et  fut  guéri  d'une  dartre  ou  maladie  cutanée  dont 
il  était  affecté'';  l'eau  de  la  Fons  Saint-Martial  Ae.  la  Graffouillière  est 
bonne  pour  les  maux  d'yeux,  depuis  qu'elle  étancha  la  soif  du  saint, 
malade  de  la  fièvre  quarte '.  Celle  de  la  fontaine  de  Saint-Guérin  à  Cam- 
blain-Chàtelain  (Pas-de-Calais)  est  employée  en  lotions  contre  un  grand 
nombre  de  maladies,  depuis  que  les  reliques  de  saint  Guérin,  disper- 
sées par  les  Normands,  y  furent  retrouvées  ^. 

La  fontaine  de  Saint-Hildevert,  à  Vers-Herbecourt,  dans  la  Somme, 
aujourd'hui  disparue,  avait  la  propriété  de  guérir  les  épilepticiues  et 
les  scrofuleux,  qui  lui  venait  de  son  origine  ;  un  habitant  d'un  village 
voisin  atteint  de  paralysie,  étant  venu  supplier  saint  Ilildcvert  de  le 
soulager,  une  fontaine  jaillit  soudain,  et  le  saint  lui  dit  :  Buvez  de  cette 
eau  ;  il  en  but  et  fut  guéri  ^  Une  fontaine  que  l'on  voit  encore  près  de 
l'église  de  Gael,  dans  la  partie  de  l'IUe-et-Vilaine  voisine  de  l'antique 
foret  de  Brocéliande,  passe  pour  guérir  de  la  rage,  depuis  que  saint 
Méen  l'a  fait  sourdre,  à  la  prière  du  roi  Hoël,  pour  le  remercier  de  lui 
avoir  permis  de  fonder  un  monastère  '". 

Parfois,  il  avait  suffi  pour  rendre  une  fontaine  miraculeuse  qu'un 
saint  personnage  s'y  filt  désaltéré.  La /'''oni.Sfli»^-7'/i(?aMàNedde  (Haute- 


1.  Léon  Séché.  Contes  et  figures  de  mon  pays.  1889,  ia-12,  p.  221. 

2.  Antony  De?saix.  Légendes  de  ta  Haute-Savoie,  p.  "6. 

3.  H.  Labourasse.  Anciens  us  etc.,  de  ta  Meuse,  p.  146. 

4.  Df  Pommerol,  in  Hev.  des  Trad.  pop.,  t.  XLX,  p.   fiO. 

5.  A.  de  Chesnel.   Usages  de  la  Montagne  Noire,  p.  369. 

6.  Félix  Bellamy.  La  forêt  de  Bréchéliant,  t.  Il,  p.  198. 

7.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  17. 

8.  E.  Edmont,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p.  331  . 

9.  Aldus  Ledieu,  Ibid.,  t.  XIX,  p.  332. 

10.  H.  Gaidoz.   La  rage  et  saint  Hubert,  p.  181, 


272  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

Vienne)  dont  le  pouvoir  sur  divers  maux  est  attesté  par  un  document 
de  1664,  était  devenue  guérissante  depuis  que  le  saint,  ermite  en  ce 
lieu,  y  avait  bu  ^  L'eau  delà  fontaine  de  Salalin  qui  touche  les  murs  de 
la  belle  église  de  Folgoët,  est  employée  contre  toutes  sortes  de  maladies, 
parce  que,  disent  les  gens  du  pays,  c'est  là  que  le  cher  innocent  Salaiin 
trempait  son  pain  sec  '^ 

D'après  un  acte  notarié  de  1720,  signé  par  le  curé  et  des  témoins,  la 
fontaine  d'Eygurande  serait  devenue  spontanément  miraculeuse  par 
le  lavage  d'une  statue  en  pierre  de  la  Vierge,  qui  avait  été  trouvée  dans 
un  pré,  et  qu'on  débarbouilla  dans  cette  source^.  La  fontaine  de 
Saint-Audevoir  à  Saint-Prest  (Eure-et-Loir)  doit  ses  vertus  à  la  statue  de 
ce  saint  protecteur  qui  est  au  fond  de  Feau^.  En  Berry,  le  pèlerinage 
de  Notre-Dame  de  Vaudouan  remonte  à  la  découverte  faite  en  1013, 
d'une  statuette  de  la  Vierge  qui  flottait  sur  les  eaux  de  la  fontaine  de 
Vaudouan.  On  la  porta  successivement  dans  l'église  de  Briantes,  dans 
celles  de  Saint-Germain,  de  La  Châtre,  mais  toujours  le  lendemain  on 
la  retrouvait  invariablement  tlottant  sur  la  fontaine  ^ 

Quelques  pratiques  usitées  en  Bretagne  semblent  montrer  que  cer- 
taines sources  n'ont  pas  par  elles-mêmes  une  vertu  inépuisable,  mais 
qu'elles  la  doivent  à  l'intervention  des  saints,  et  qu'il  est  utile  de  la 
renouveler  par  le  contact  de  leurs  reliques  :  à  la  fin  du  XVIII"  siècle, 
on  trempait  celles  de  sainte  Honorée,  conservées  dans  l'église  de  Lan- 
guengar,  dans  une  fontaine  qui  opért  it  des  merveilles^.  Le  chef  de  saint 
Clair,  que  l'église  de  Ueguiny  prétend  posséder,  est  immergé  deux  fois 
par  an  dans  l'eau  d'une  fontaine  qui  guérit  les  maladies  des  yeux  ;  à 
Saint-Jean  du  Doigt,  le  clergé  plonge,  le  jour  du  pardon,  la  relique  du 
précurseur,  dans  la  fontaine  monumentale'.  D'après  une  légende  qui 
jusqu'ici  n'a  été  relevée  qu'en  Limousin,  mais  qui  ne  lui  est  pas  peut- 
être  spéciale,  un  saint  vient  en  personne  donner  périodiquement  à  une 
source  la  bénédiction  qui  lui  confère  ou  lui  conserve  sa  vertu  ;  on  y 
raconte  que  le  jour  de  la  fête  de  saint  Martial,  saint  Pierre,  en  allant 
rendre  visite  à  l'apôtre  d'Aquitaine,  s'arrête  à  la  fontaine  Saint-Martial, 
proche  la  Corrèze,  pour  y  boire,  et  y  bénir  l'eau  qui  passe  pour  guérir 
les  fièvres.  On  peut  rapprocher  cette  visite  de  la  descente  de  saint  Jean 
sous  les  eaux  de  la  mer,  le  24  juin,  pour  bénir  les  plantes  marines,  et  de 

1.  L.  de  Nussac.  Les  FonLaines  en  Limousin^  p.  19. 

2.  F.  Duine,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p.   223. 

3.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  23. 

4.  A. -S.  Morin.  Le  prêtre  et  le  sorcier,  p.  21. 

5.  Ludovic  Martinet.  Le  Berry  prélnslorique,  p.  49-50  ;  actuellement  le  pèlerinage 
se  fait  plutôt  à  la  chapelle  construite  près  de  la  fontaine  qua  la  source  elle-mènae. 

6.  Canibry.   Voyage  dans  le  Finistère,  p.  164. 

7.  Henri  Liégard.  Les  saints  yuérisseiirs  delBasse-Bretayne,  p,  46,  48. 


PHOPHVLAXIE    DES    MALADIKS    FUTUIŒS  273 

la  croyance  du  Voxin,  suivant  laquelle  il  se  dégage  une  force  nou- 
velle de  chaque  source  si  le  soleil  reluiserne  pendant  le  Credo  de  la 
messe  chantée  le  jour  de  la  fête  du  saint  invoqué  '. 

Il  est  des  fontaines  qui  paraissentavoir  une  sorte  de  prescience  de  la 
visite  qui  va  leur  être  faite,  et  qui  la  manifestent  par  des  signes  exté- 
rieurs ;  on  en  trouve  en  Basse-Bretagne  dont  l'eau,  comme  celle  de 
Saint-Maudez  en  Lanvelh^c,  «  bout  »  quand  un  malade  entre  sur  «  la 
terre  de  la  fontaine-  ».  Lorsque  quelqu'un  avait  résolu  dans  son  esprit 
de  se  rendre  à  une  fontaiiie  de  Saint-JViéen,  en  Normandie,  efficace 
contre  la  lèpre,  des  végétations  blanches  survenaient  autour  du  bassina 

Dans  cette  monographie,  où  il  s'agit  de  folk-lore  et  non  de  médecine, 
je  me  bornerai,  la  plupart  du  temps,  à  relever  parmi  les  centaines  de 
faits  recueillis  jusqu'ici,  les  exemples  de  rites  singuliers,  dont  beaucoup 
sont  vraisemblablement  des  vestiges  de  cultes  pré-chrétiens,  soit  qu'ils 
se  lient  à  des  cérémonies  religieuses,  soient  qu'ils  aient  lieu  sans 
intervention  apparente  de  christianisme. 

Même  avec  cette  élimination,  le  classement  rigoureux  n'est  pas  facile, 
et  j'ai  dû  tantôt  réunir  les  pratiques  par  atlinités  de  but,  tantôt  par 
affinités  d'observances,  tantôt  par  affinités  médicales,  yfin  de  mettre 
un  peu  d'ordre  parmi  cette  masse  de  faits,  qui  n'ont  pas  toujours 
été  relevés  avec  toute  la  précision  désirable. 

Les  actes  accomplis  près  des  fontaines  ont  quelquefois  pour  objet  de 
prévenir  les  maladies  futures  :  leur  efficacité  est  subordonnée  à  l'ac- 
complissement de  certaines  conditions,  parfois  assez  singulières  :  Il  y  a 
une  cinquantaine  d'années,  les  jeunes  gens  qui  allaient,  le  lendemain 
de  la  Pentecôte,  manger  des  œufs  durs  autour  d'une  source  de 
Coussanges-aux-Forges,  s'évertuaient  à  boire,  autant  de  fois  qu'ils  le 
pouvaient,  de  l'eau  plein  la  coque  de  l'œuf  qu'ils  avaient  mangé,  afin 
d'être  préservés  de  la  fièvre  ^.  \  Gerzat  (Puy-de-Dôme)  on  va,  dans  le 
même  but,  boire,  avant  le  lever  du  soleil,  l'eau  de  la  fontaine  du 
Vignal^  La  fontaine  de  Saint-Bieuzy  à  Bieuzy  (Morbihan)  préserve  de 
la  rage  ceux  qui  en  font  trois  fois  le  tour,  la  bouche  pleine  d'eau  "^  ;  le 
petit  morceau  de  pain  qui  y  a  été , trempé  défend  des  chiens  enragés 
ceux  qui   le  mangent  comme   si  c'était  du  pain   bénit'.    A    Laniscat, 

1.  Brunie,  ia  Lemouzi,  mai  190:J  :  PiUil  Sébillot,  in  Archiuio,  t.  V,  p.  519  ;  Léon 
Plancouai'd,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  383. 

2.  A.  Le  Braz,  in  Soc.  arch.  du  Finistère,  1899,  p.  206. 

3.  Bérenger-l'^éraud,  SuperstiLion^  et  sufuivances,  t.  lil,  p.  310.  On  a  pu  voir 
qu'en  d'autres  circonstanc3s  les  fontaines  bouillaient  ou  reteniienl  leurs  eaux. 

4.  II.  Labourasse.  Anciens  us.  etc.  de  la  Meuse,  p.   Ii2. 

5.  D''.  Ponimerol,  in  Reo.  des  Trad.  pop.,  t.  XH,  p.  GIO. 
B.  Henri  Liégard.  /-es  saints  guérisseurs,  p.  52. 

1.  Henri  Gaidoz.  La  rage  et  saint  Hubert,  p.  179-181. 


274  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

près  de  Gouarec  (Côles-du-Nord)  l'eau  de  deux  fontaines  protège  contre 
Ihydrophobie  des  chiens  et  des  chats  '.  On  croit  dans  la  vallée  d'Aoste 
que  si  on  se  lave  dans  une  fontaine  le  Samedi  saint,  pendant  que 
sonnent  les  cloches,  on  est  à  l'abri,  des  maux  d'yeux  ^  A  Frohen-le- 
Grand,  pour  être  garanti  de  la  gale,  on  s'ablutionne  les  mains  dans  la 
fontaine  de  Saint-Fursy''.  Les  eaux  de  la  fontaine  de  Saint-Nicodème 
en  Pluméliau  préservent  des  maladies  contagieuses  ceux  qui  y 
trempent  la  tète  et  les  mains  ^  Le  premier  mercredi  de  mai,  les 
pèlerins  qui  allaient  boire  aux  sources  du  Mont-Beuvray  avant  le  lever 
du  soleil,  croyaient  conjurer  le  sort  ou  les  maladies  en  jetant  par 
dessus  l'épaule  gauche  des  baguettes  de  coudrier  '. 

Voici  quelques  exemples  de  fontaines  dont  la  vertu  proi)liylactiqae 
s'étend  sur  les  enfants  du  premier  âge.  Il  y  avait  à  Liège,  rue  Mère- 
Dieu,  une  fontaine  dans  laquelle  les  mères  allaient  rincer  le  linge  de 
leurs  nourrissons  pour  les  préserver  des  maladies  de  l'enfance  ^  Dans 
la  fontaine  de  Sainl-Germain-de-la-Mer  en  Matignon  (Côtes-du-Nord) 
ce  sont  les  enfants  eux-mêmes  qu'on  baigne  pour  les  mettre  à  l'abri 
des  tranchées"  ;  à  la  fontaine  Saint-Jean-de-Derses  on  leur  lavait  autre- 
fois la  tête,  le  dimanche  après  le  25  juin,  afin  de  les  préserver  du  mal 
dit  de  Saint-Jean^  L'eau  de  la  fontaine  de  Saint-Eman  à  llliers  (Eure-et- 
Loir)  les  empêche  d'avoir  le  mal  de  Saint-Eman,  qui  lesfait  enfler". 
A  La  fontaine  de  Saint-Yalery,  on  trempe  des  linges  pour  envelopper 
les  membres  des  enfants  aûn  de  leur  donner  de  la  force  '°. 

Les  bestiaux  ont  aussi  des  pèlerinages  destinés  à  les  préserver  des 
épizooties  ;  l'un  de  ceux  auxquels  on  les  conduit  a  lieu  à  la  fontaine 
de  Saint-Nicodème  en  Pluméliau  ;  c'est  ce  qui  explique  la  présence  des 
divers  animaux  sculptés  dans  la  fontaine  et  jusque  dans  la  chapelle  ^', 
Il  est  vraisemblable  que  plusieurs  talismans  doivent  leur  vertu 
prophylactique  à  une  immersion  dans  une  source  miraculeuse  ;  on 
paraît  toutefois  ne  pas  y  avoir  pris  garde,  ei  le  seul  exemple  bien 
caractérisé  que  je  connaisse  est  le  suivant,  relevé  dans  le  département 
du  Nord  :  Les  pèlerins  plongent  dans  une  fontaine  dite  de  Saint-Etton 
à  Dompierre,  des  bâtons   dont  l'écorce,  taillée  en  spirale,  a  été  enlevée 

1.  Dr  Baudouin,  in  Gazette  médicale,  janvier  1904. 

2.  J.-J.  Christillin.   Dans  la  Vallaise,  p.  261. 

'6.  Alcius  Ledieu,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p.  332. 

4.  Rosenzweig.  Les  Fontaines  du  Morbi/ian  p.  240. 

5.  J.-G.  Bulliot  et  Tliiollier.  La  Mission  de  saint  Martin,  p.  383. 

6.  Alfred  Harou,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p,  497. 

7.  Paul  Sébillot.  Traditions  de  la  llaute-Rrelagne,  t.  I,  p.  66. 

8.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  23. 

9.  A. -S.  Morin.  Le  Prêtre  et  le  Sorcier,  p.  281. 

10.  L.  Duval.  Esquisses  marchoises,  p.  51. 

11.  Rozensweig.  Les  Fontaines  du  Morbihan,  p.  240  . 


LKS    SOLllC.ES    ET  LES    EM-W.MS  27") 

on  partie.  Ces    bàloiis    sont  ensuito  suspendus  dans    les   écuries  pour 
préserver  les  chevaux  de  diverses  maladies  ' . 

Dans  une  sccLiou  précédenle  les  fontaines  sont  considérées  au  point 
de  vue  de  leur  inlluence  sur  les  actions  ;  humaines,  de  la  vie  à  la  mort  ; 
c'est  pour  ne  pas  interrompre  !a  série  des  faits  en  relation  avec  la 
grossesse  et  raccouchemont  que  j'y  ai  rapporté,  bien  qu'ils  se  rattachent 
aussi  à  un  état  morbide,  les  actes  qui  soulagent  ou  guérissent  les 
femmes  pendant  ces  périodes  dangereuses. 

Le  nombre  des  sources  auxquelles  on  s'adresse  pour  les  enfants  est 
très  considérable.  Plusieurs  sont  l'éputécs  edicaces  pour  amener  le 
développejnent  de  ceux  dont  révolution  paraît  trop  lente.  Je  choisirai 
parmi  les  nombreuses  fontaines  auxquelles  on  les  porte,  soit  pour  des 
ablutions,  soit  pour  des  bains  véritables,  celles  qui  sont  l'objet  de 
pratiques  accompagnées  de  quelque  particularité  digne  de  remarque. 

Elles  n'ont  pas  toujours  été  décrites  avec  précision,  même  par  de 
très  bons  auteurs  :  c'est  ainsi  que  M.  L.  de  Nussac  se  borne  à  dire,  sans 
entrer  dans  aucun  détail,  que  la  Foun  Saini-Janifar  à  Liourdes,  et  la 
Foun  Sent-Estropi  à  Saint-Cirgues,  sont  visitées  par  les  enfants  qui  ne 
marchent  pas  dans  les  délais  ordinaires -.  On  connaît  un  peu  mieux 
la  façon  dont  les  parents  procèdent  en  Kasse-Bretagne  :  à  Plouégat- 
Guerrand  (Finistère),  on  se  contente  de  faire  boire  à  l'enfant  un  peu 
d'eau  de  la  fontaine  de  Saint-Laurent  •'^,  à  Pluzunet  (Cùtes-du-lNord), 
après  avoir  assis  le  petit  retardataire  dans  une  dépression  appelée  le  lit 
de  Saint-Idunet,  et  l'y  avoir  maintenu  de  force  tant  que  dure  l'oraison 
de  circonstance,  on  puise  de  l'eau  dans  lépreux  de  la  main,  dont  on 
asperge  le  patient  par  trois  fois  ;  on  lui  en  frictionne  les  reins,  puis  on 
en  secoue  trois  gouttes  sur  le  sol  environnant  '". 

Le  procédé  indiqué  par  le  curé  Thiers  comme  ayant  été  employé 
autrefois  à  la  fontaine  de  Saint-Luperce,  près  de  Chartres,  consistait  à  y 
plonger  les  enfants  qui  avaient  de  la  peine  à  marcher  seuls  '.  L'immer- 
sion plus  ou  moins  complète  est  encore  usitée  assez  fi'équemment  en 
pareil  cas;  elle  a  lieu  dans  la  fontaine  de  Saint-Nicolas,  à  Gausson 
;Côtes-du-Nord,  partie  française)^  dans  celles  de  Notre-Dame  de  Bleuen 

1.  Ed.  Edmont,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p.  329.  Les  bergères  du  Berry 
ont  aussi  des  bâtons  qu'elles  suspendent  dans  les  étables,  mais  elles  se  contentent 
de  les  faire  bénir  le  vendredi  blanc.  (Laisuel  de  la  Salle.  Croyances  du  Centre,  t. 
Il,  p.  122). 

2.  L.  de  Nussac.   Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  18^  21. 

3.  Gom.   de  M.  Paul  Fournis. 

4.  Dt"  H.  Liégard.  Les  saints  guérisseurs  de  Basse-Bretagne,  p.  35. 

.5.  Traité  des  superslilions,  éd.  de  1741,  t.  Il,  p.  498.  Lorsque  cette  fontaine  tarit, 
on  se  contenta  de  leur  faire  dire  un  Evangile  à  saint  Luperce. 

6.  Ogée.  Dictionnaire  de  Bi'etagne. 

7.  Paul  Sébillot.  Traditions  de  la  Haute-Bretagne,  t.  1,  p.  66. 


276  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

à  Locarn  (Finistère},  de  Saiiil-PliililtiTl,  près  de  (îourin  ',  dr  Saiiil- 
Félicissime,  à  Ploermel,  où  on  les  trempail  jusqu'au  cou,  de  Sainl-Julien 
près  de  Doullens  (Somme)  -.  Daus  la  vallée  de  la  Penzé  on  conduit  les 
enfants  dont  les  membres  sont  débiles  à  la  fontaine  de  saint  Vizia, 
dont  l'image  se  dresse  au-dessus  de  la  source.  Celle  statue  de  pierre  fruste 
est  parée  par  les  mères  des  plus  belles  vètures  qui  ont  servi  à  leur 
nouveau-né.  Les  enfants  sont  d'abord  conduits  à  la  fontaine,  puis  à 
la  chapelle,  située  sur  le  sommet  du  coteau  pendant  trois  lundis 
consécutifs.  On  les  plonge  dans  la  source,  on  leur  asperge  d'eau  la 
tête,  on  leur  en  fait  couler  dans  les  manches  et  dans  le  dos.  On 
leur  fait  faire  trois  fois  le  tour  de  la  chapelle,  puis  on  les  roule  sur 
la  pierre  de  l'autel  \  A  la  fin  du  XVIll''  siècle,  les  enfants  atteints  de 
hernies,  étaient  plongés  dans  la  fontaine  de  Saint-Gorgon,  à  Véron 
près  de  Sens,  et  cette  pratique  y  est  encore  usitée  de  nos  jours  '*. 

Dans  le  Léon  pour  faire  passer  la  veine  de  saint  Vizia,  grosse 
veine  bleuâtre  que  les  enfants  ont  à  la  naissance  du  nez  entre 
les  deux  sourcils,  et  qui  peut  en  se  rompant,  causer  leur  mort  subite, 
on  leur  immerge  la  tète  dans  la  fontaine  dédiée  à  ce  saint,  dans  la  vallée 
de  la  Penzé  ^  L'immersion  est  aussi  efïicace  pour  des  maladies  plus 
déclarées  :  elle  était  employée  dans  la  fontaine  de  Saint-Cyr  à  Pont-de- 
Metz  (Somme)  pourguérir  les  petits  fiévreux  ^\  près  de  Sizun  (Finistère)' 
l'enfant  atteint  de  coliques  était  plongé  dans  une  fontaine  isolée  dédiée 
à  Sainte-Madeleine'. 

L'usage  des  lotions  est  fréquent,  sui'lout  pour  les  maux  externes. 
A  Languedias  (Côtes-du-Nord;  on  lave  la  tête  des  enfants  atteints  du 
mal  de  Sainte-Radegonde  avec  l'eau  de  la  fontaine  de  Saint-.\rmel,  ou 
bien  on  en  humecte  simplement  leur  bonnet,  ou  on  en  verse  quelques 
gouttes  dans  leur  breuvage  ^  L'eau  d'une  fontaine  de  Saint-Méen, 
voisine  de  Lisieux,  sert  à  laver  toutes  les  parties  malades  du  corps 


1.  L.  Liégard.  Les  saints  r/ué risse urs,  p.  33.  Rosenzweig.  Répertoire  archéologique 
du  Morbihan,  p.  93. 

2.  Eugène  Herpiii,  iu  Rev.  des  Ttad.  pop.,  t.  XIV,  p.  237.  Alcius  Ledieu,  ihid.  t. 
XIX,  p.  333. 

3.  D"*  H.  Liégard,  L  c.  p.  34.  d'à.  A.  Le  Braz.  L'habillement  des  statues  qui 
président  aux  fontaines  a  été  rarement  constaté  jusqu'ici. 

4.  G.  Audiger.  Souvenirs  et  anecdotes  sur  les  comités  révolulionnaires  (n93-n95'>. 
Paris.  1830,  in-16,  p.  2^3  et  suiv.  Cet  auteur  ajoute  que  le  jour  de  la  fête  annuelle 
une  vieille  iemme  faisait  voir  au  fond  de  l'eau  l'empreinte  du  fer,  des  clous  et  du 
pied  de  cheval  de  saint  Gorgoa,  duquel  piel  a  jailli  l'eau  miraculeuse  ;  C.  Moiset. 
Usages,  etc.  de  l'Yonne,  p.  81. 

s!  D"-  II.  Liégard,  .1.    c,    p.  29-30. 

6.  Alcius  Ledieu,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p.  333. 

7.  D'-  H.   Liégard,  L  c.  p.   23. 

8.  F.  Duine,  in  Reo.  des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p.  118. 


PÈLERINAGES    PAR    PROCURATION  277 

de  l'enfant,  et  la  mère  en  emporte  une  petite  provision  qui  servira 
au  même  usage  pendant  neuf  jours  et  dont  elle  lui  fera  prendre  neuf 
cuillerées  '. 

Ceux  qui  se  rendent  à  la  fontaine  de  Saint-Martin,  près  d'Aulun, 
pour  la  guérison  des  maux  de  tète,  appliquent  hermétiquement  un 
verre  plein  de  son  eau  renversé  sur  le  sommet  de  la  partie  malade;  on 
l'y  laisse  séjourner  et  il  s'échaufTe  rapidement-. 

L'eau  peut  être  aussi  employée  elïlcacement  à  la  maison  ;  c'est  pour 
cela  que  les  pèlerins  en  emportent  chez  eux  :  en  Touraine,  lorsque 
l'enfant  est  agité,  s'il  paraît  s'efï'rayer,  s'il  épi'ouve  des  convulsions  à 
l'approche  des  grosses  dents,  on  lui  fait  hoire  de  l'eau  de  la  fontaine 
d'Aiguevives,  et  vers  le  vingtième  mois,  la  mère  retourne  à  la  source 
pour  remercier  le  saint  et  l'eau  salutaire ^ 

Dans  le  Vexin  les  enfants  au  herceau  sont  guéris  si  on  leur  fait 
manger  une  brioche  trempée  dans  l'eau  d'une  source  sanctifiée  '" . 

Lorsque  les  gens,  ou]  même  les  animaux,  sont  hors  d'état  de  se 
rendre  aux  sources  spéciales,  ils  peuvent  être  remplacés  par  des 
pèlerins  qui,  par  obligeance  ou  moyennant  une  somme  d'argent,  vont 
y  puiser  de  l'eau  ou  accomplissent  les  mêmes  actes  qu'aurait  faits  le 
malade  s'il  s'était  présenté  lui-même  à  la  fontaine  guérissante.  En 
plusieurs  pays  et  notamment  en  Basse-Bretagne,  en  Limousin,  en 
Berry,  en  Eure-et-Loir  ',  il  y  a  des  personnes  dont  c'est  le  métier;  quand 
il  s'agit  de  remplir  un  rite  spécial,  elles  sont  en  quelque  sorte  le  double 
de  celui  qui  les  envoie,  elles  se  livrent  aux  mêmes  observances  que  lui, 
boivent  l'eau  miraculeuse,  se  lavent  loco  dolenti,  et  leurs  gestes  sont 
l'éputés  aussi  profitables  au  patient  que  s'il  les  avait  faits  réellement. 
En  Haut-Limousin,  les  roumius  ou  pèlerins  vont  aux  fontaines  sacrées; 
avec  recueillement,  un  chapelet  à  la  main,  ils  font  trois,  six,  neuf  ou 
douze  fois  le  tour  de  la  source,  suivant  un  parcours  déterminé  par 
l'usage,  puis,  après  avoir  fait  ostensiblement  le  signe  de  la  croix,  ils 
prennent  de  l'eau  dans  le  creux  de  la  main   et  boivent  à  trois  reprises- 

1.  J.  Lecœur.  Esquisses  du  Bocar/e  normand,  t.  Il,  p.  112. 

2.  L.  Lex.  Le  Culte  des  eaux,  en  Saône-et-Loire,  p.  21. 

3.  Jacques  Rougé,  in  La  Tradition,  1903,  p.  335-336. 

4.  Léon  Plancouard,  in  Rev.   des  Trad.   pop.,  t.  XVI,  p.  383, 

5.  F. -M.  Luzel.  Contes  de  Basse-Bretaf/ne,  t.  1,  p.  XI  ;  (Marguerite  l'hilippe,  la 
meilleure  conteuse  de  Luzel,  joignait  à  sa  profession  de  fileuse  celle  de  pèlerine 
par  procuration).  Rosenzweig.  Pèlerinages  du  Morbihan,  p.  239  ;  L.  de  Nussac. 
Fontaines  en  Limousin,  p.  8-9  ;  Laisnel  de  la  Salle.  Croyances  du  Centre,  t.  I,  p. 
317:  L.  Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saône-et-Loire,  p.  7,  8  ;  A.  S.  Morin.  Le  prêtre 
et  le  sorcier,  p.  171.  On  y  trouve  le  résumé  d'un  curieux  procès  intenté  à  des 
«  voyageurs  ».  J.-G.  Bulliot  et  Thiollier.  La  Mission  de  saint  Martin,  p.  313i 
314. 


278  LA    PUISSAXCF.    DES    FONTAINES 

Les  professionnels  qni  agissent  par  procuration  doivent  se  laver  la 
partie  du  corps  correspondant  à  celle  dont  souffre  le  malade'.  La  mère 
de  l'enfant  qui  ne  peut  se  déplacer,  ou  celle  qui  la  remplace,  se  lave 
dans  une  fontaine  de  Saint-Méen  près  de  Lisieux,  la  tète  ou  le  corps  à 
l'endroit  où  se  trouve  son  mal  -. 

Lorsque  les  fiévreux  n'étaient  pas  en  état  de  se  rendre  à  la  fontaine 
de  Saint-Martin  à  Saint-Léger  sous  Beuvray,  on  trempait  dans  l'eau  un 
cordon  ou  un  linge  qu'on  leur  passait  autour  de  la  tête,  et  dont  on 
ornait  après  guérison,  la  croix  qui  s'élève  près  de  la  fontaine '. 

En  Ille-et- Vilaine  refficacité  d'un  de  ces  pèlerinages  par  procuration 
est  subordonnée  à  plusieurs  circonstances  accessoires  et  assez  ' 
compliquées,  dont  la  stricte  observation  est  nécessaire  à  sa  réussite. 
Pour  la  guérison  des  fièvres  tremblantes  les  filles  font  le  voyage  pour 
les  garçons,  et  les  garçons  pour  les  filles,  à  la  fontaine  de  Saint-iMaron 
en  Chevaigné.  Les  pèlerins  doivent  être  à  jeun,  et  il  faut  qu'ils  se 
gardent  de  parler;  ils  sont  au  nombre  de  trois,  font  trois  fois  le  tour 
de  la  croix  en  buvant  à  chaque  fois  de  l'eau  dans  le  creux  de  la  main, 
et  en  récitant  trois  Paler  et  trois  Ave  ^. 

On  a  constaté  en  plusieurs  pays  de  France,  et  notamment  en  Eure- 
et-Loir,  l'usage  d'immerger  les  enfants  dans  les  sources  lorsqu'on  ne 
sait  plus  quel  traitement  leur  appliquer^.  On  baignait  autrefois  ceux  qui 
étaient  atteints  de  la  fièvre,  vers  le  temps  de  Noël,  dans  une  fontaine 
très  fraîche  à  Lury;  la  moitié  au  moins  succombait  à  l'épreuve '^. 

Lorsque  l'on  consulte  le  sort  d'un  enfant,  on  le  plonge  dans  la  fontaine 
de  Sainte-Fortunade  en  lui  mettant  un  sou  dans  la  main;  si  la  monnaie 
tombe  en  ce  moment,  c'est  mauvais  signe,  s'il  la  garde,  il  y  a  quelque 
espoir". 

Dans  le  Finistère,  vers  1830,  la  mère  dont  le  nourrisson  souffrait 
d'une  fièvre  opiniâtre,  louait  trois  mendiants  qui  allaient  prier  neuf 


1.  L.  de  Xussac.  Les  Fonlaines  en  Limousin,  p.  8-9. 

2.  J.  Lecœur.  Esquisses  du  Bocage  normand,  t.  II,  p.  112. 

3.  L.  Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saône-et-Loire,  p.   37. 

4.  F.  Duine,  in  Bev.  des  Irad.  pop.,  t.  XVIII,  p.  221.  En  ce  qui  concerne  le  sexe 
des  pèlerins  par  procuration,  la  pratique  observée  en  Limousin  est  toute  oppo?ée 
à  celle  de  l'IUe-et-Vilaine.  Lorsque  la  ruère  ne  peut  porter  elle-même  son  eufant 
rachitique  à  la  fontaine  oîi  il  doit  être  baigné,  elle  est  remplacée  par  un  veuf,  s'il 
s'agit  d'un  garçon,  par  une  veuve,  s'il  s'agit  d'une  ûlle.  (L.  de  Xussac.  Les  Fontaines 
en  Limousin,  p.  8). 

0.  A. -S.  iiorin.  Le  prêtre  et  le  sorcier,  p.  20-21.  Cette  pratique  avait  lieu,  la 
veille  de  la  Saint-Jean,  à  une  troisième  fontaine  située  à  la  Basoche-Gouet,  en 
Eure-et-Luir,  (p.  238). 

6.  Ludovic  Martinet.  Légendes  du  Derry,  p.  21. 

7.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  11. 


LES    LINGES    MOUILLÉS  279 

jours  de  suite  auprès  de  la  fontaine  sacrée  ;  le  neuvième  jour  le  petit 
malade  était  revêtu  d'une  ehemisc.  trempée  dans  l'eau  salutaire'  . 

La  pratique  qui  consiste  à  envelopper  le  malade  dans  un  linge 
mouillé  dans  la  fontaine  miraculeuse  est  très  répandue.  A  la  tin  du 
XVIIP  siècle,  pour  préserver  les  enfants  de  tous  maux,  on  leur  mettait 
sur  le  corps  la  chemise  humide  de  l'eau  de  la  source  réputée  eflicace -. 
Pour  la  guérison  de  la  coqueluche  infantile,  on  trempe  la  chemise  du 
malade  dans  la  fontaine  de  Notre-Dame  de  Pen-drew  (de  pen^  tète,  et 
drew,  toux  des  enfants)  à  Locmaria  près  de  Belle-Isle  eu  Terre,  et  l'on 
offre  à  la  sainte  un  bonnet  plein  d'avoine,  de  seigle  ou  d'étoupe  ^ 

Les  femmes  venaient,  ordinairement  avant  le  lever  du  soleil,  à  la 
fontaine  de  Saint-Lange  en  Saint-Didier  sur  Ârroux,  et  après  y  avoir 
lavé  la  chemise  de  l'enfant  malade,  elles  la  leur  mettaient  encore  toute 
ruisselante  sur  le  corps  '.  Les  mères  bressannes  observaient  la  même 
pratique  daus  la  fontaine  de  Péronnas,  qui  n'était  sous  l'invocation 
d'aucun  saint  ^:  le  petit  malade  dont  la  chemise  avait  été  plongée  dans 
une  fontaine  près  de  Saint-Ilemy  (Vienne)  devait  la  porter  huit  jours 
de  suite,  sans  la  quitter  ''. 

Les  chemises  et  vêtements  d'enfants  atteints  de  la  colique  sont 
plongées  par  les  mères  dans  la  fontaine  de  Saint-Mamers  près  de 
Baud^ 

Les  adultes  semblent  employer  plus  rarement  ce  moyen  doguérison. 
Cependant  les  personnes  galeuses  se  rendaient  jadis  à  Ver-les-Chartres, 
où  après  avoir  fait  bénir  la  chemise  parle  curé,  elles  la  trempaient  dans 
la  fontaine  de  Sainl-Caprais,  se  l'appliquaient  sur  le  corps,  achevaient 
de  se  vêtir,  et  la  conservaient  pendant  un  jour  entier;  à  la  fontaine 
de  Saint-Emau  près  Illiers,  les  chemises  ou  les  linges  qui  y  ont  été 
immergés  sont  appliqués  à  nu  sur  le  corps  des  malades  atteints  de  fièvre 
ou  de  lluxion  de  poitrine,  et  ils  doivent  les  conserver  pendant  neuf 
jours  ^  On  fait  porter  à  celui  qui  soufï're  des  fièvres  paludéennes,  une 
chemise  absolument  blanche,  trempée  dansla  fontainede  saintVio,  près 
de  Pont-Labbé.  Le  procédé  qui  consiste  à  s'envelopper  d'un  linge  trempé 
dans  l'eau  sacrée,  est  observé  dans  un  grand  nombre  d'autres  endroits 
du  pays  bretonnant'  ;  on  le  retrouve  en  matière  de  fièvre,  en  Anjou,  à 

1.  Alex.  Bouet.  Dreiz-Izel,  t.  II,  p.  T^-~l'^.  Une  des  planches  dessinées  par  Olivier 
Perrin  représente  cette  scène,  ainsi  que  quelques  autres  dévotions  qui  se  passent 
dans  l'enceinte  de  la  fontaine  sacrée,  d'un  aspect  assez  monumental. 

2.  Cambry.  \oy<ige  dans  le  Finistère,  p.  96. 

;5.  Henri  Liégard.  Les  saints  guérisseurs  de  Basse-Brelagne,  p.  37. 
4.  D""  Paul  Bidault.  Superstitions  médicales  du  Morvan,  p.  70. 

3.  F.  Henard.  Superstitions  bressannes,  p.  22. 

6.  Léon  Pineau,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  V,  p.  ISS. 

7.  Ogée.  Dictionnaire  de  Bretarjne. 

8.  A. -S.  Morin.  Le  prêtre  et  le  sorcier,  p.  283,  281. 

9.  G.-P.  de  Ritalongi.  Les  liigoudens,  p.  305.  Henri  Liégard,  1.  c,   p.  57-38. 


280  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

la  fontaine  de  Saint-Léger,  à  Doué  ;  dans  l'Yonne,  à  celle  de  Melon,   à 
Sens  même  ^ 

Cette  coutume  s'est  adoucie  sur  plusieurs  points  de  la  Bretagne,  où 
elle  a  subi  une  transformation  qui,  bien  que  plus  hygiénique,  conserve 
encore  une  sorte  de  caractère  rituel.  La  chemise  du  patient  est  toujours 
plongée  dans  Teau  miraculeuse  ;  on  ne  l'en  revêt  pas  immédiatement_, 
mais  lorsqu'elle  a  été  séchée  à  l'ombre.  Cette  condition  est  obligatoire. 
Elle  est  observée  à  Treflez  pour  les  enfants  en  retard,  dont  le  linge  a 
été  lavé  à  la  source  de  sainte  Ediltrud-.  Les  gens  atteints  du  mal  Sainte- 
Blanche,  qui  consiste  en  une  éruption  de  boutons  sur  tout  le  corps, 
boivent  un  peu  de  l'eau  de  la  fontaine  dédiée  à  cette  sainte  dans  les 
ruines  de  l'abbayo  de  Lanlenac,  au  milieu  de  la  forêt  de  Loudéac,  ou  à 
celle  de  snin'.  j  Blanche  de  Saint-Cast,  et  ils  ne  prennent  la  chemise  qui 
y  a  été  trempée  que  lorsqu'elle  est  devenue  sèche  loin  des  rayons  du 
soleil  '.  Il  eu  est  de  même  de  la  chemise  plongée,  pour  laguérison  du  mal 
Saint-Just  (la  suette^,  à  la  fontaine  Suint-Just,  à  Plœuc  (Côtes- du- 
Nord),  de  celle  de  l'enfant  atteint  de  coliques,  qui  après  avoir  été  im- 
mergée par  un  pèlerin  dans  la  Fontaine  de  Saint-Germain  en  Hénon, 
est  ensuite  rapportée  à  la  maison*. 

Des  lustrations,  qui  sont  en  réalité  des  espèces  de  douches,  ont  lieu 
en  plusieurs  endroits  de  la  Bretagne,  et  notamment  à  Saint-Laurent- 
du-Pouldour.  Voici  comment  les  décrit  un  témoin  oculaire  qui  les 
observa  au  milieu  du  siècle  dernier.  D'abord  descendit  une  femme,  les 
épaules  nues,  à  peine  couverte  par  un  mouchoir  à  carreaux,  qu'elle 
enleva  d'un  geste  brusque,  quand  elle  se  fut  assise  sous  le  jet  qui 
descend  du  haut  de  la  piscine.  Alors,  après  une  courte  prière,  elle  rejeta 
tout  son  corps  en  arrière,  et  hardiment,  présentant  sa  poitrine 
au  courant,  reçut  eu  plein  cœur  la  douche  bienfaisante.  Un  cri 
douloureux  s'échappa  de  ses  lèvres,  mais  résistant  fiévreusement  au 
mal,  trois  fois  elle  recommença  l'épreuve.  Reprenant  alors  son  vête- 
ment, elle  gravitles  marches,  et  se  livrant  aux  mains  de  ses  compagnes, 
endossa  son  Justin,  replaça  sur  sa  chevelure  dénouée  sa  coiÛe  blanche, 
et  s'en  fut  prier  à  la  chapelle.  Plusieurs  autres  jeunes  filles  la  suivaient, 
imitant  son  exemple  et  répétant  comme  elle  :  Sant  Lorans.  lion  préserva, 
haga  laiiio  diganeomp  ar  hoan  isili.  Que  saint  Laurent  nous  préserve  et 
qu'il  enlève  de  dessus  nous  le  mal   de  nos  membres  !    Le  défilé  dura 


1.  Bull,  historique  de  l'Anjou,  t.  Y,  1838,  p.   263:  .Abel  Hovelacque,    in  Rev.  des 
Trad.  po».,  t.  YI,  p.  100. 

2.  Henri  Liégard.  Les  saints  r/uérisseurs  de  Basse-B<-etagne,  p.  33. 

3.  Paul  Sébillot.  Petite  légende  dorée  de  la  Haute-Bretar/ne,    p.  8. 

4.  Emile  Uamonic,  in   Rev.  des    Trad.  pop.,   t.  JV,  p.  163.   J.-M.  Carlo,  ibid.,  t. 
XY,  p.  614. 


LES    LOTIONS  281 

plus  (l'une  heure.  C'élail  avant  l'aurore  que  les  lioiiinies  avaient  opéré 
leurs  ablutions  '. 

Les  lotions  faites  sur  les  pèlerins  encore  vêtus  totalement  ou  partiel- 
lement de  leurs  habits,  sont  communes  en  Busse-Bretagne,  où  un  grand 
nombre  de  sources  guérissent  ou  soulagent  les  malailes  atteints  de 
rhumatismes  ou  de  toute  afl'eclion  douloureuse  des  membres.  Le  jour 
du  pardon,  de  vieilles  mendiantes  assises  au  bord  de  la  fontaine, 
tendent  d'énormes  écuelles  remplies  d'eau  ;  ciiaque  malade  s'en 
rafraîchit  sommairement  le  visage  et  les  mains.  Les  vieilles  mendiantes 
passent  ensuite  dans  les  rangs  des  assistants,  versant  l'eau  le  long  des 
bras  levés  au  ciel,  dans  les  sabots,  etc.  ;  pour  terminer,  un  signe  de 
croix  fait  avec  l'eau  de  la  source  eu  guise  d'eau  bénite  -. 

Près  de  Baud,  les  fidèles  après  avoir  adressé  leurs  prières  A  N.-D.  de 
Clarté,  vont  se  laver  les  yeux  à  la  fontaine,  boivent  un  peu  de  son  eau 
et  s'en  jettent  dans  les  manches  '. 

Lorsque  les  malades  connus  en  Bretagne  sous  le  nom  d'Aboyeuses  de 
.loss(>lin,  ont  louché  des  lèvres  la  châsse  de  Notre-Dame  du  Roncier, 
où  souvent  ils  ont  été  portés  de  force,  ils  se  calment,  puis  on  les  conduit 
à  la  fontaine  miraculeuse,  à  environ  150  mètres  du  bourg.  A  l'aide  d'une 
éeuelle,  on  leur  lave  les  mains  et  la  figure  avec  l'eau,  qui  est  assez 
fraîche.  On  leur  en  fait  aussi  boire  un  peu  ;  mais  la  lotion  est  essen- 
tielle. Après  cela,  ils  sont  guéris,  du  moins  pour  cette  année  ;  car  il  y 
a  souvent  récidive  '*. 

A  Silfiac  dans  le  Morbihan,  pour  obtenir  la  guérison  des  maux  de 
pieds,  les  malades  se  lavent  dans  une  petite  fontaine  située  dans  la 
chapelle  même  de  Saint-Laurent  '. 

Les  conjurations  faites  auprès  des  fontaines  dans  le  but  de  guérir 
les  infirmités  d'aulrui  n'ont   été  relevées  qu'une  seule   fois,  et  sur  un 


1.  Henri  du  Cleuziou.  Drelaf/ne.  Le  pays  de  Léon,  t.  I,  p.  7-S.  Un  dessin  de  Tti. 
Bu?nel  représente  cette  scène,  ainsi  que  la  fontaine  d"oii  sort  le  jet  d'eau. 

2.  Elenri  Liégard.  Les  saitits  rjvérisseurs  de  la  Basse-Brelar/ne,  p.  55-50. 

3.  Ogée.  Dtclionnaire  de  Breluf/ue. 

4.  Henri  Gaidoz.  La  Bar/e  et  saint  lltd)ert,  p.  109,  d'après  une  lellrc  écrite  de 
Josseiiu  (septembre  1886),  par  un  témoin  oculaire.  Cette  Fontaine  de  la  Vierge  a 
une  légende  qui  explique  l'origine  des  aboyeuses.  Des  lavaudières  réunies  à  cette 
fontaine  pour  y  essanger  une  lessive,  et  en  sécher  ks  pièces  sur  desbuis?ons  voisins, 
prés  desquels  des  chiens  faisaient  bonne  garde,  virent  s'approcher  d'elles  une 
pauvre  femme  en  haillons  qui  leur  demanda  uu  morceau  de  pain.  Les  lavandières, 
au  lieu  d'avoir  pitié  d'elle,  la  traitèrent  de  voleuse,  et  lancèrent  même  leurs  chiens 
après  elle.  Mais  tout-à-coup,  à  la  place  de  la  mendiante,  se  dressa  la  Sainte  Vierge, 
qui  leur  reprocha  leur  dureté,  et  leur  prédit  (|ue  toutes  les  fois  qu'elles  ou  leurs 
descendants  (car  il  y  a  des  aboyeurs)  seraient  sur  ses  terres  au  jour  qui  lui  est  spé- 
cialemenl  consacré,  elles  nboieraient  comme  des  chiens  et  se  tordraient  dans  des 
convulsions.    (D''  Fouquet.  Légendes  du  Morl)i./ian,  p.  58-59). 

5.  Rosenzweig.  Béperloire  archéolofjii/ue  du  Morbihan,  p.  81, 


282  LA    PtlSSANCE   DES    FONTAINES 

seul  point  de  la  Vendée.  Les  guérisseurs  d'excroissances,  de  fis  et  de 
verrues,  viennent  prononcer  leurs  formules  sacramentelles  près  de  la 
fontaine  de  Fougère,  àSt-Cyr-en-Talmondais,  appelée  jadis  fontaine  du 
Bras  rouge,  parce  qu'on  prétendait  qa"un  ancien  ijourreau  s'y  était 
noyé,  et  célèbre  par  des  vertus  curai ives  diverses  '. 

La  puissance  des  fontaines  tient  non-seulement  à  leur  origine,  mais 
à  diverses  circonstances,  les  unes  en  rapport  avec  leur  situation 
physique,  les  plus  nombreuses  en  relation  avec  l'astronomio  populaire. 
11  en  est  qui  se  trouvent  dans  le  voisinage  de  monuments  mégalithiques 
encore  existants  ou  détruits  ;  les  eaux  de  plusieurs  ne  sont  guérissantes 
qu'à  des  époques  déterminées,  assez  souvent  au  solstice  d'été, 
fréquemment  au  lever  du  soleil  ;  en  Poitou  on  attriluie  de  grandes 
vertus  curatives  à  des  sources  qui  coulent  comme  celle  près  de  Cherveux, 
à  Topposite  du  cours  de  cet  astre-.  Quelques-unes  des  visites  coïncident 
parfois  obligatoirement. avec  la  fête]  chrétienne  qui  correspond  au 
solstice  d'été,  et  qui,  comme  l'on  sait,  a  remplacé  une  fête  païenne.  11 
est  possible  que  plusieurs  aient  été,  antérieurement  à  lintroduction 
du  christianisme  dans  les  Gaules,  l'objet  dune  vénération  analogue  à 
celle  qui  existe  encore  :  parmi  celles  qui  portent  aujourd'hui  le  nom 
du  Précurseur,  il  y  en  avait  probablement  qui  étaient,  sous  un  autre 
titre,  l'objet  d'observances  nombreuses. 

Actuellement,  la  vertu  des  eaux  de  quelques-unes  semble 
subordonnée  à  une  circonstance  qui  se  produit  juste  à  ce  moment. 
C'est  ainsi  que  la  fontaine  de  Moniès,  près  de  Dourgues,  dans  une 
contrée  montagneuse,  était  surtout  etîicace  le  jour  Saint-Jean,  parce 
que,  au  matin,  le  soleil  levant  dansait  et  éclairait  ses  eaux  ^  On  peut 
rapprocher  cette  croyance  des  bénédictions  données  par  les  saints,  et 
surtout  par  le  Précurseur,  à  la  mer  et  à  diverses  sources. 

Ilesttoutefois  assez  rare  que  ces  sources  guérissantes  opèrent  pendant 
que  le  soleil  répand  sa  lumière;  plus  habituellement  on  les  visite 
pendant  la  nuit  mystérieuse  qui  précède  le  solstice.  La  vertu  des  eaux 
de  la  fontaine  de  N.-D.-de-Betharram  n'était  que  temporaire  ;  elles  ne 
produisaient  leur  etïet  que  deux  fois  l'année,  le  8  septembre 
et  le  23  juin  à  minuits  L'eau  ferrugineuse  de  la  fontaine  Saint- 
Jean-Baptiste  à  Lussaguet  Landes),  n'est  puissante  que  le  24 
Juin  :  les  bains  que  l'on  y  prend  ne  sont  salutaires  que  le  jour 
même  de  la  fête,  qui  s'entend,   il  est  vrai,  de  minuit  à  minuit,  cest-à- 

1.  B.  Fillon.  Notice  sur  St-C>p'-en-Talmondais,  etc.,  St-Cyr,  i877,  p.  ;.S,  cité  par 
Marcel  Baudouin.  Gazelle  médicale,  19  déceuibre  1903. 

2.  Léo  Desaivre.  Le  Noi/er  et  le  Pommier,  p.  8. 

3.  A.  de  Chc.mel.  Vsaf/es  de  lu  Mont a{/ ne  Noire,  p.  368. 

4.  J.-M.  Dcville.  Annales  de  la  /ii/yoz-'-e  (1818),  p.  273. 


LA    SAINT   JEAN  283 

tiii-0  pendant  vingt-qiuilre  heures*.  Suivant  la  croyance  populaire  du 
Tarn-et-Garonne,  la  source  de  Saint-Jean  à  Saint-Quentin,  à  sec  toute 
l'année,  coule  seulement  le  jour  Saint-Jean,  depuis  minuit  jusqu'au 
lever  du  soleil  ;  c'est  à  ce  moment  qu'on  y  va  pour  les  maladies  des 
yeux  ;  une  autre  fontaine  de  Saint-Quentin,  près  des  ruines  du 
prieuré  de  Cayrac  n"est  guérissante  que  durant  la  même  période  ^ 
Il  en  est  de  même  de  plusieurs  sources  du  Poitou,  et  leurs  eaux 
bouillonnent  le  mâtiné  A  Pau,  \a  JJoun  de  las  Fadas,  ou  fontaine 
des  fées,  dans  une  prairie  attenant  au  cimetière,  était,  la  nuit 
qui  précède  la  Saint-Jean,  le  rendez-vous  d'une  foule  de  malades  '. 
Au  commencement  du  XIX*  siècle,  une  fontaine,  à  quelques 
kilomètres  de  Nogent-le-Rotrou,  était  célèbre  parle  pouvoir  guérissant 
qu'elle  avait  pendant  toute  la  nuit,  veille  de  la  Saint-Jean.  Hommes  et 
femmes  entraient  dans  ses  eaux,  culottes  et  cottes  retroussées,  et  se 
lavaient  le  plus  haut  qu'ils  pouvaient  L'antiquité  de  l'usage,  le  motif 
religieux  de  l'action  sanctifiaient  ce  mélange  confus,  et  nulle  idée 
d'indécence  ne  venait  troubler  la  cérémonie  ".  Cette  fontaine  est  celle 
de  Saint  Jean-Baptiste  à  Pierrefixte,  dont  A.  S.  Morin  a  décrit |f/e  visu 
le  pèlerinage.  Il  avait  lieu,  vers  18G0,  aussi  la  veille  de  la  Saint-Jean, 
et  l'eau  possédait  des  vertus  supérieures  si  on  la  puisait  avant  le  lever 
du  soleil.  On  ne  se  baignait  plus  dans  la  source  même,  mais  on 
frictionnait  la  partie  malade  avec  un  linge  mouillé  ;  lorsque  l'organisme 
entier  était  allecté,  le  patient  se  plaçait  tout  nu  derrière  une  haie,  e  t 
un  ami  lui  appliquait  sur  le  corps  une  chemise  trempée  dans  la 
fontaine  ^ 

Trois  fontaines  du  pays  de  Bigorre,  renommées  pour  la  guérison  des 
maladies  cutanées  ou  des  plaies,  n'ont  d'efficacité  qu'à  la  Saint-Jean, 
et  les  habitants  de  Sarriac  se  rendent  en  procession,  ce  jour-là,  avant 
le  lever  du  soleil,  à  celle  de  Gleyze  Vieille  ".  Dans  les  trois  fontaines  du 
tertre  légendaire  de  Sainte-Macrine,  on  trempe  le  0  juillet,  c'est-à-dire 
peu  de  temps  après  la  Saint-Jean,  des  chemises,  des  bas  et  des  bonnets, 
qu'on  fait  bénir  à  la  chapelle  et  ensuite  sécher  au  soleil  ^ 

Plusieurs  de  ces  visites  aux  eaux  miraculeuses  qui  n'avaient  pas  lieu 
à  des  époques  voisines  de  la  Saint-Jean,  ne  devaient  être  faites  que  dans 
les  ténèbres.  Une  fontaine  de  Krignac  (Skrignac,  Finistère)  guérissait  de 

1.  J.  de  Lapurterie,  in  Reu.  des  Trad.  pop.,  t.   VI,  p.  560,  561. 

2.  Abbé  Daux.  Croyances  du  Monlalbanais,  p.  9-10. 

3.  Léo  Desaivre.  Le  Noyer  el  le  Pommier,  p.  8. 

4.  A.  Dugenne.   Panorama  hislorique  de  Pau,  p.  317. 

5.  Desgrauges,  in  Acad.  celtique,  t.   I,  p.  23. 

6.  A. -S.  Morin.  Le  Prélre  et  le  Sorcier,  p.  18. 

7.  Norbert  Rosapelly.  Au  pays  de  Bigorre,  p.   36. 

8.  Léo  Desaivre.  Garyanlua  en  Poitou,  p.  14. 

18 


284  LA    PUISSANCE   DES    FOMAIN'ES 

la  fièvre  tierce  celui  qui  buvait  trois  fois  de  ses  eaux  à  l'heure  de 
minuit'.  On  passait  autrefois  la  nuit  à  la  fontaine  de  Saint-Privé,  dans 
rAulunois-.  A  Gerzat  (Puy-de-Dôme),  ceux  qui^,  pour  être  préservés  des 
fièvres,  vont  boire  à  la  fontaine  du  Vignal,  le  jour  de  la  fête  de  N.-D. 
de  Septembre,  ou  dans  le  courant  de  l'année,  y  puisent  avant  le  lever 
du  soleil  ^  Les  ablutions  à  la  fontaine  de  Sainte-Quilterie  à  Âubous 
(Basses-Pyrénées)  n"ont,  suivant  la  croyance  générale,  d'efficacité  que 
si  elles  sont  faites  avant  l'aurore.  L'eau  bue  à  celle  de  Saint-Hippolyte 
à  Bonnav  n'avait  de  vertu  que  le  jour  de  la  fête  du  saint  et  aussi  avant 
le  soleil  levant  \  En  Limousin,  dans  la  plupart  des  cas,  c'est  pendant 
la  nuit  ou  avant  le  lever  du  soleil  qu'on  va  puiser  l'eau  des  fontaines 
guérissantes  ^  Dans  la  Nièvre,  pour  se  débarrasser  de  la  fièvre,  on  se 
rend  un  peu  avant  l'aube,  près  de  la  source  à  laquelle  on  veut  demander 
la  guérison.  Là,  s'agenouillanl  sur  ses  bords,  on  dit:  «  Source,  je 
t'apporte  mon  malheur,  donne-moi  ton  bonheur.  »  Ceci  dit,  on  jette 
une  pièce  de  monnaie  par  dessus  son  épaule  gauche,  comme  offrande  à 
la  divinité  de  la  source;  mais  il  ne  faut  pas  être  vu  par  quelque  indiscret 
pendant  qu'on  l'invoque,  sinon  le  charme  est  rompu,  et  elle  rentre 
immédiatement  dans  sa  retraite ^  A  la  fontaine  deTussy,  prèsdeSainl- 
Honoré-les-Bains,  le  rite  est  le  même,  sauf  qu'avant  de  jeter  la 
pièce  de  monnaie,  il  faut  faire  avec  elle  plusieurs  signes  de  croix.  Là 
aussi  il  est  nécessaire  de  n'être  aperçu  par  âme  qui  vive  '.  Voici  une 
pratique  de  l'Ille-et-Vilaine  qui  peut  être  faite  à  n'importe  quelle 
fontaine  :  pour  guérir  la  fièvre,  il  faut  aller  chercher  de  l'eau  au 
coucher  du  soleil,  la  mettre  à  passer  la  nuit  dehors  dans  un  verre,  et 
la  boire  le  lendemain  matin,  avant  que  le  soleil  soit  levé. 

Lorsque,  vers  1825,  on  allait  en  pèlerinage,  le  8  septembre,  à  la  fon- 
taine de  Betharram,  au  lieu  de  la  visiter  la  nuit,  comme  le  faisaient  ceux 
qui  s'y  rendaient  à  la  Saint-Jean,  c'était  en  plein  jour  et  l'après-midi 
que  les  infirmes  venaient  lui  demander  la  guérison  de  leurs  maux  \ 

Les  pèlerins  se  montrent  parfois  assez  irrespectueux  à  l'égard  des 
saints  dont  l'etïigie  est  placée  dans  une  niche  au-dessus  de  la  source 
miraculeuse.  Ceux  qui  se  rendent  à  la  fontaine  de  Saint-Laurent  en 
Plémy  (Côles-du-Nord),  réputée  pour  la  guérison  des  eczémas,   appelés 


1.  Cambry.    Voyage  dans  le  Finistère,  p.  96. 

2.  J.-G.   Bulliot  et  Thiollier.  La  Mission  de  saint   Martin,  p.  .388. 

3.  Dr  Pommerol,  in  Bev.  des  Trad.  pop.,  t.  XII,  p.  610. 

4.  V.  Lespy.  Proverbes  du  Béarn,  p.  21  ;  L.  Lex,  p.  15.    Le    C'ilte    des    eaux    en 
Saôn^-^t-l'Oire. 

Ti.  L.  de  Nussac.   Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  9. 

6.  Lucien  Gtieneau.  Deur  mois  sur  nos  sorciers  en  Nivernais,  p.  151. 

1.  \\.  Marlot,  in  Bévue  des  Trad.  pop.,  t.  XV,  p.  62. 

5.  J.-.M.-J.  Deville.  Annales  de  la  Bigorre,  p.  274-275. 


LES    STATUES    ET    LA    GUÉRrSON  283 

Feux  do  Saint-Laurent,  jettent  une  poignée  de  boue  à  la  face  du 
patron  dont  la  statuette  domine  la  source,  dans  la  croyance  que  le  mal 
disparaîtra  de  la  figure  et  du  corps  du  malade,  à  mesure  que  séchera 
la  boue  sur  la  représentation  du  patron'.  La  statue  de  sainte  Blanche  qui 
orne  la  fontaine  dédiée  à  cette  sainte  en  La  Perrière  (Côtes-du-Nord)  est 
l'objet  du  même  traitement  de  la  part  de  ceux  qui  vont  l'implorer  pour 
la  guérison  des  clous  ou  furoncles,  dits  mal  Sainte-Blanche^ 

L'usage  d'immerger  la  statue  du  bienheureux  dont  on  sollicite  les  grâ- 
ces, pour  le  forcer  à  les  accorder,  assez  fréquent  lorsqu'il  s'agit  d'obtenir 
de  la  pluie,  est  plus  rare  en  m.atière  de  maladie;  ouïe  trouve  cependant 
au  pays  de  Guérande,  où  la  fontaine  de  Saint-Gobrien  à  Mesquer  a  la 
propriété  de  guérir  les  coliques  :  Il  suffit  de  se  laver  avec  celte  eau  — 
autrefois,  dit-on,  on  se  baignait  dans  la  fontaine  —  et  de  prier  saint 
Gobrien.  Si  la  guérison  se  fait  attendre,  on  plonge  dans  l'eau  la  statuette 
du  saint  et  on  l'y  laisse  jusqu'à  ce  qu'il  ail  consenti  à  faire  disparaître 
es  douleurs,  ce  qui  ne  tarde  pas  à  arriver'.  A.  Saint-Jean  du  Doigt,  ceux 
qui  n'avaient  pas  été  guéris  par  un  premier  pèlerinage  revenaient  l'an- 
née suivante,  prenaient  un  peu  d'eau  dans  la  main  et  la  jetaient  au  nez 
du  saint  pour  lui  témoigner  leur  mécontentement,  et  l'avertir  qu'ils 
avaient  encore  besoin  de  son  secours  '\ 

Quelques-uns  des  saints  qui  président  aux  sources  semblent  au 
contraire  sensibles  aux  lotions  que  l'on  fait  à  leur  effigie,  lorsqu'elles 
ont  pour  but  de  les  honorer.  Saint  Hernin,  le  plus  grand  guérisseur  de 
migraines  de  Basse-Bretagne,  est  figuré  par  une  fruste  image  de  pierre 
surmontant  une  fontaine  près  du  cimetière  de  la  paroisse  qui  porte  son 
nom  ;  pour  obtenir  les  bonnes  grâces  du  Sant  Coz  (vieux  saint),  il  faut 
lui  laver  la  tête  à  trois  reprises  '. 

On  ne  s'est  guère  occupé  de  ce  que  l'on  pourrait  appeler  les  acces- 
soires thérapeutiques  des  pèlerinages,  qui  ne  constituent  pas  des 
offrandes,  mais  un  moyen  de  rendre  le  voyage  plus  efficace.  Au 
milieu  du  siècle  dernier,  on  vendait  encore,  le  quatrième  dimanche 
après  Pâques,  à  ceux  qui,  pour  les  maux  d'yeux,  venaient  à  la  fontaine 
Saint-Clair,  placée  dans  l'église  même  de  Vatan,  de  petites  boules  en 
terre  cuite  rouge  ou  verte  nommées  martelets  et  représentant  grossiè- 
rement une  prunelle  entourée  de  rayons  ;  trempées  dans  l'eau  de  la 
source  elles  étaient  souveraines  pour  toutes  sortes  d'ophtalmies*. 

1.  E.  Hamonic,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  IV,  p.  162. 

2.  Comm.  de, M.  H.  Le  iNorcy. 

3.  Henry  Quiigars,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  389. 

4.  Boucher  de  Perthes.  Chanls  armoricains,  p.  202. 

5.  H.   Liégard,  Les  saints  guérisseurs,  p.  41. 

6.  Ludovic  Martinet.  Le  Rerry  préhistorique,  p.  77. 


286  LA  PUISSANCE  DES    FONTAINES 

Les  femmes,  pour  se  garantir  de  la  colique,  après  s'être  frotté  le 
ventre  avec  les  cailloux  de  la  chapelle  de  Saint-Adrien,  près  de  Baud, 
vont  boire  l'eau  d'une  fontaine  voisine'. 

La  vase  des  sources  a  des  vertus  curatives  ;  nous  avons  vu  que  dans 
plusieurs  parties  des  Côtes-du-Nord  on  la  lance  à  la  figure  des 
saints  ;  dans  la  même  région  ceux  qui  se  rendent  à  la  fontaine  Saint- 
Georges  en  Langourla,  pour  le  mal  Saint-Georges  qui  se  traduit 
extérieurement  par  des  furoncles,  y  prennent  une  poignée  de  boue  et 
la  mettent  à  sécher  sur  chacun  des  deux  poteaux  plantés  près  de  la  fon- 
taine. A  mesure  quelle  sèche  le  mal  s"en  va-.  Dans  les  Vosges,  la  gué- 
rison  des  verrues  s'opère  à  l'aide  du  limon  d'une  fontaine  miraculeuse 
de  la  commune  de  Cleurie  :  une  simple  immersion  suffit,  mais  à  la  con- 
dition pour  celui  qui  la  fait,  d'être  par  pur  hasard  de  passage  en  ce 
lieu  ^ . 

Quelques  observances,  intéressantes  pourtant,  n'ont  été  relevées 
qu'une  ou  deux  fois,  et  pas  toujours  avec  une  précision  suffisante  : 
Pour  guérir  diverses  affections  telles  que  les  engelures,  il  suffit  de 
mouiller  ou  déposer  sur  les  bords  de  la  fontaine  les  vêtements  qui  ont 
touché  la  partie  malade^. 

Ceux  qui  ont  des  maux  de  tête  vont  invoquer  saint  Gueltas,  dont  la 
fontaine  avoisine  la  chapelle  qui  porte  son  nom.  en  Carnoët  ;  après 
avoir  embrassé  les  deux  chiens  qui  accompagnent  sa  statue,  les  pèlerins 
boivent  Teau  de  sa  fontaine". 

Quelquefois  les  pratiques  sont  assez  compliquées  ;  il  est  rare  cepen- 
dant qu'elles  le  soient  autant  que  celles  accomplies  à  la  fontaine 
de  Saint-David  en  Plouguernevel  (Côtes-du-Nord)  pour  la  guérison  de 
la  fièvre.  Le  malade  doit  commencer  par  remplir  d'eau  puisée  à  la 
source  une  petite  cavité  au-dessus  de  l'édicule  qui  la  surmonte  :  il 
jette  ensuite  dans  le  bassin  six  épingles  ordinaires  qu'il  a  pris  soin  de 
disposer  deux  par  deux  en  forme  de  croix  ;  puis,  par  un  escalier,  il 
descend  jusqu'au  bord  de  la  source  et  laisse  tomber  dans  ses  eaux 
deux  œufs  crus.  Auprès  de  la  fontaine  et  au  même  niveau  est  une  auge 
de  granit  divisée  en  deux  compartiments  ;  il  faut  remplir  le  premier 
avec  l'eau  de  la  source,  et  quand  il  est  plein,  le  transvaser  dans  le 
second,  puis  répandre  cette  eau  dans  le  ruisseau.  Cette  opération  doit 
être  répétée  jusqu'à  ce  que  la  source  soit  tarie  ;  le  malade  peut  toutefois 
se  faire  aider  ® . 

1.  Ogée.  Dictionnaire  de  Bretagne. 

2.  Paul  Sébillot.  Notes  sur  les  Traditions,  p.  3. 

3.  L.-F.  Sauvé.  Le  Folk-Lore  des  Hautes-Vosges,  p.  245. 

4.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  27. 

5.  Yves  Sébillot,  in  Rev.  des  Trad.  nop.,  t.  XIX,  p.  393. 

6.  Lionel  Bonnenière.  in  Bull,  de  la  Soc.  d'Anthropologie^  1890.  p.  410-4H. 


MENUES    PRATIQUES  287 

Les  fiévreux  doivent,  à  jeun,  vicier  et  curer  la  fontaine  de  saint 
Berlhevin-la-Tannière  ;  le  mal  disparaît  quand  l'opération  est  terminée'. 
Ceux  qui,  atteints  de  la  même  alïection,  se  rendent  à  la  fontaine  de 
Saint-Melaine  en  Pléloff,  la  troublent  le  plus  possible  ;  lorsque  l'eau 
n'est  plus  qu'une  épaisse  fange,  ils  doivent  donner  l'accolade  à  la 
statuette  qui  surmonte  la  source,  et  boire  un  verre  de  cette  bouillie  ^ 

L'eau  des  trois  fontaines  de  Saint-Léobon  au-dessus  de  Fursac, 
guérit  la  fièvre  ;  mais,  après  l'avoir  bue,  il  faut  retourner  par  un 
chemin  différent  de  celui  par  lequel  on  est  venu.  De  plus  le  malade 
doit,  avec  sa  main  gauche,  faire  un  nœud  aux  genêts  qui  poussent  près 
de  l'ermitage,  coutume  pratiquée  en  d'autres  endroits  de  la  Marche  ^ 

A  Pluméliau,  avant  la  fête  patronale,  les  gars  du  pays  laissaient 
croître  leur  barbe,  et  la  matin  même  de  la  fêle,  ils  venaient  se  faire 
raser  sur  le  banc  de  pierre  qui  borde  la  fontaine  de  Saint-Nicodème, 
pour  se  laver  dans  l'eau  de  la  source  qu'elle  recouvre  *. 

Pour  la  guérison  des  rhumatismes^,  le  malade  va,  pieds  nus,  un  cierge 
à  la  main,  de  chez  lui  à  la  Font  Saint-Irieis  de  Lubersac,  lave  le 
membre  souffrant,  boit  de  l'eau  et  dépose  divers  objets  votifs  dans  une 
niche  au-dessus  de  la  fontaine.  Ces  pratiques  ont  lien  trois  lundis 
consécutifs,  au  commencement  de  la  lune". 

Lorsque  le  malade  atteint  d'hydropisie  se  rend  à  la  fontaine  de 
Saint-Eutrope  à  Saint-Eman  (Eure-et-Loir),  il  va  après  plusieurs  céré- 
monies, tremper  an  ruban  dans  l'eau  sacrée,  il  le  fait  toucher  à  la  statue 
de  saint  Eulrope  et  le  porte  pendant  neuf  jours''.  Les  pèlerins  qui  vont 
à  la  fontaine  de  Sainte-Eulalie  à  Corrobert  (Marne),  le  12  février,  pour 
la  guérison  de  la  lièvre,  y  jettent,  après  la  messe,  de  petites  croix 
formées  de  deux  brindilles  de  bois  qu'il  est  expressément  recommandé 
de  ne  pas  regarder  tomber  dans  l'eau''. 

Les  nombres  jouent,  dans  les  pratiques  faites  auprès  des  sources, 
un  rôle  que  l'on  a  déjà  pu  constater  :  pour  la  guérison  des  maladies 
cutanées  on  lave  neuf  fois  la  partie  souffrante  dans  la  Fontaine  de 
Saint-Martin  à  Sains*  ;  dans  le  pays  de  Baugé  (Maine-et-Loire)  oîi 
quelques  fontaines  passent  pour  être  curatives  des  affections  de  la  vue, 
on  applique  leurs  eaux  en  lotions  sur  les  yeux,  ordinairement  pendant 

1.  G.  Dottin.  Les  Parlers  du  Bas-Maine,  p.  628. 

2.  Henri  Liégard.  Les  saints  guérisseurs,  p.  59. 

3.  L.  Duval.  Esquisses  marchoises,  p.  23. 

4.  Ogée.   Dicl.  de  Bretagne. 

5.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  15. 

6.  A.  S.  Morin.  Le  Prêtre  et  le  Sorcier,  p.  281. 

7.  Gomin.  de  M.  Heuillard. 

8.  L.  Durif.  Le  Cantal,  p.  326-327. 


288  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

neuf  jours  '  ;  dans  l'Autunois,  ceux  qui  font  une  neuvaine,  à  une 
inlention  particulière,  doivent  boire  l'eau  de  la  fontaine  pendant  le 
même  espace  de  temps  -  de  même  que  celle  qui  a  été  puisée  à  la 
fontaine  de  Saint-Eman,  réputée  pour  la  guérison  des  fièvres  et 
des  fluxions  de  poitrine  ;  les  chemises  et  les  linges  qui,  après  avoir 
été  trempés  dans  ces  eaux^  ont  été  appliqués  à  nu  sur  les  malades 
doivent  être  conservés  aussi  pendant  neuf  jours  ^ 

D'après  la  croyance  de  Guernesey,  l'efficacité  de  Teau  des  fontaines 
est  subordonnée  à  diverses  circonstances  ;  lorsque  le  patient  a  jeûné 
pendant  neuf  matins  consécutifs,  on  l'applique  avec  le  doigt  sur  la 
partie  malade  et  non  avec  une  éponge  ou  un  linge.  Il  faut  qu'elle  ait 
été  puisée  chaque  matin  au  point  du  jour,  et  il  est  nécessaire  que  celui 
qui  va  la  prendre  ne  parle  à  personne,  soit  à  l'aller,  soit  au  retour  ; 
pas  une  goutte  ne  doit  tomber  du  vase  qui  la  contient*. 

On  a  déjà  vu  qu'il  est  dangereux  de  se  moquer  du  pouvoir  des 
fontaines,  et  que  des  gens  qui  s'étaient  permis,  par  dérision,  de  boire 
des  eaux  lactifères  avaient  été  punis  par  le  gonflement  de  leurs 
mamelles.  Il  est  aussi  téméraire  d'employer,  sans  que  l'on  en  ait 
besoin,  les  eaux  guérissantes  :  Si  un  incrédule  se  servait  de  l'eau  de  la 
fontaine  Saint-Clair  à  Lemerzel.  il  attraperait  immédiatement  une 
conjonctivite".  En  Limousin,  les  maladies  que  guérit  la  source  retom- 
bent sur  ceux  qui  en  vendent  ou  en  achètent  de  l'eau,  s'ils  n'en  sont 
propriétaires  ou  marguilliers '^. 

Des  légendes  intimidantes  montrent  qu'il  est  imprudent  de  com- 
battre le  culte  rendu  aux  fontaines.  Le  clergé  lui-même  n'est  pas  à 
l'abri  de  la  vengeance  du  génie  qui  y  réside.  On  raconte,  dans  les 
environsd'.\utun,en  citant  les  noms,  comment  des  ecclésiastiques  furent 
punis.  C'est  ainsi  que  le  curé  de  Broyé,  ayant  prêché  contre  la  fête  de 
la  Cerlenue,  fut  atteint  de  la  fièvre  et  ne  put  la  perdre  qu'en  faisant 
faire  par  une  femme  une  neuvaine  à  la  Certenue,  et  en  venant  boire 
lui-même  à  la  source  qui  le  guérit '^. 

Plusieurs  contes  parlent  de  fontaines  qui  rendent  la  vue  aux 
aveugles  :  le  thème  le  plus  habituel  est  celui-ci  :  un  soldat,  à  qui  son 
compagnon  a  crevé  les  yeux,  apprend  de  sorciers  déguisés  en  animaux 
qu'il  suffit,  pour  être  guéri,  de  se  plonger  la  tête  dans  une   fontaine  *. 

1.  Coram.  de  M.  Fraysse. 

2.  J.  G.  Bulliot  etThiolIier.  La  Mission  de  saint  Martin,  p.  313. 

3.  A.  S.  Morin.  Le  Prêtre  et  le  sorcier,  p.    280-181. 

4.  Edgar  Mac  Cullocli.   Giienisey  Folk-Lore,  p.  190. 

o.  Henri  Liégard.  Les  saints  guérisseurs  de  Basse-Bretagne,  p.  46. 
6.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  di. 
".  J.-G.   Bulliot  et  Thiollier.  La  Mission  de  saint  Martin,  p.  314. 
8.  E.  Cosquin.   Contes  de  Lorraine,  t.  1,  p.  87;  Johannès  Plantadis,    ia    Bev.  des 
Trad.  pop.,  t.  XII,  p.  540  ^Limousin). 


PÈLERINAGES    d'aNHIAUX  289 

Un  autre  soldat  tombe  accidentclleineiit  dans  une  source  et  cesse 
d'être  aveugle  '.  Dans  un  conte  corse,  Feau  d'une  fontaine,  gardée  par 
des  animaux  terribles,  opère  le  même  prodige'^  Il  semble  qu'on  a  cru, 
tout  au  moins  autrefois,  que  des  fontaines  qui  n'appartenaient  pas 
au  monde  de  la  féerie,  pouvaient  être  douées  de  ce  privilège  :  au  XVP 
siècle  «  quatre  gueux,  ayant  contrefait  les  aveugles,  allèrent  prescher 
leur  guérison  par  une  source  nouvellement  trouvée  k  Sainte-Lurine, 
près  Archiac.  Le  miracle  prit  si  bien  feu  que,  des  paroisses  de  six 
lieues  environ,  on  y  porta  en  deux  mois  près  de  deux  mille  charretées 
de  pierres.  L'êvêque  de  Saintes  alla  voir  sur  les  lieux  et  contraignit 
chacun  de  remporter  sa  pierre  ^  ».  Un  cantique  breton,  chanté  à  Notre- 
Dame  de  Bulat  le  jour  du  pardon,  parle  du  bailli  de  Carhaix,  qui  ayant 
perdu  la  vue,  fut  guéri  par  l'eau  des  fontaines  miraculeuses*. 

Les  visites  aux  fontaines  ne  sont  pas  seulement  faites  par  les  hommes 
on  y  conduit  aussi  les  animaux,  ou  l'on  accomplit  des  voyages  à  leur 
intention  expresse.  On  verra  à  la  section  suivante  plusieurs  offrandes 
qui  ont  pour  but  de  les  guérir,  d'assurer  leur  réussite  ou  de  conserver 
leur  santé,  A  Plouarzel,  près  de  Saint-Renan  (Finistère),  le  droit  de 
vendre  l'eau  de  la  fontaine  qui  avoisine  la  chapelle  est  affermé  chaque 
année  à  un  très  haut  prix  \  La  source  de  Sainte-Avaubourg,  à  Saint- 
Léger  sous  Beuvray,  supprime  la  stérilité  des  animaux  ou  leur 
donne  du  lait.  La  fontaine  Saint-Antoine  à  Auxy  était  guérissante 
pour  eux''.  L'eau  d'une  fontaine  de  Mézilles,  près  de  laquelle  saint 
Marcin  faisait  paître  son  troupeau,  guérissait  les  bestiaux  ou  les 
préservait  de  tous  maux",  La  Foun  Fauve  de  Sent-Aloi  est  efficace  aussi 
bien  pour  les  maladies  des  animaux  que  pour  celles  des  hommes  ^ 

En  Bretagne  les  pèlerinages  de  chevaux  sont  nombreux  et  sans 
doute  anciens  ;  voici  la  description  de  l'un  d'eux  qui  se  tenait  à  la  fin 
du  XVIII^  siècle  aux  environs  de  Saint-Brieuc,  dans  un  bourg  assez 
voisin  du  pays  bretonnant  :  Les  habitants  de  dix  lieues  à  la  ronde 
venaient  en  pèlerinage  à  une  chapelle  dédiée  à  saint  Eloi,  qui  se  trouve 
près  de  Plérin.  Après  des  prières  faites  à  la  chapelle,  ils  allaient  à  la 
fontaine  qui  se  voit  auprès,  puisaient  de  l'eau  avec  une  écuelle  et  la 


1.  Paul  Sébillot.  Contes  de  la  Haute-Drelaqne,  t.    III,    p.    206;    Paul   Sébillot,    in 
Almanach  du  Phare,  Nantes,  1891,  p.  110. 

2.  Ortoli.  Contes  de  l'Ile  de  Corse,  p.  45. 

3.  Agrippa  d'Aubigné.  Les  Aventures  du  baron  de  Fœnesle,  1.  II,  ch.  VI. 

4.  Dr  H,  Liégard,  in  Brelaçjne  nouvelle,  juin  1904. 

5.  F.  Duine,  in  Reo.  des  Trad.  pop.,  t.  XIV,  p.  395. 

6.  L,  Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saône-el-Loire,  p.  37,  5. 
1.  C.  Moiset.  Usages  etc.  de  V Yonne,  p.  82, 

8.  L.  de  Nussac,  Les  Fontaines  en  Limousin,  p,  10. 


290  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

jetaient  dans  la  matrice  et  sur  les  oreilles  de  leurs  juments  et  en 
arrosaient  les  parties  génitales  de  leur  étalon  dans  la  persuasion  que 
cette  eau  a  des  vertus  prolifiques  *.  Ces  mêmes  pratiques  sont  encore 
en  usage  dans  nombre  d'endroits  de  la  Basse-Bretagne  oi^i  se  trouvent 
des  fontaines  dédiées  à  saint  Eloi  ;  en  arrosant  les  chevaux  on  pro- 
nonce une  oraison  au  saint  considéré  comme  leur  protecteur.  C'est 
surtout  le  jour  de  sa  fête  qu'on  les  asperge  ou  qu'on  leur  faire  boire 
de  l'eau  sacrée-.  Les  pèlerinages  sont  très  suivis^;  c'est  ainsi  qu'à  Plu- 
méliau  (Morbihan),  on  amène  de  dix  lieues  à  la  ronde  les  bestiaux 
boire  aux  fontaines  qui  entourent  la  chapelle  de  Saint-Nicodème  ^ 

Uji  pardon,  plus  connu  même  en  dehors  de  la  Bretagne,  grâce  aux 
vers  de  Brizeux,  a  lieu  à  la  fontaine  de  Saint-Cornély  : 

Alors  parés  de  Heurs,  de  feuillages  et  d'épis, 
Les  bœufs  au  large  cou,  les  vaches  au  long  pis. 
Arrivaient  par  milliers,  et  toute  une  semaine. 
Leur  cortège  tournait  autour  de  la  fontaine  ''. 

.actuellement  les  vaches  sont  conduites  à  cette  fontaine,  non-seule- 
ment le  13  septembre,  mais  pendant  tout  le  mois,  surtout  la  nuit  •' ;  on 
baigne  les  cheveux  le  24  juin  dans  la  fontaine  voisine  de  la  chapelle 
de  Saint-Eloi,  près  du  Faouet'"'.  Les  pèlerins  qui  vont  à  Jehay  dans  le 
pays  de  Liège,  emportent  de  l'eau  puisée  à  lafontaine  de  Saint-Gérard, 
afin  de  la  faire  boire  à  leurs  porcs  malades  ". 

Des  animaux  viennent  d'eux-mêmes,  poussés  par  une  volonté  supé- 
rieure, à  une  source  spéciale  :  Une  fontaine  à  Bieuzy  ^Morbihan  a  trois 
bassins,  dont  les  deux  plus  petits  sont  appelés  Futann  cr  chass  clan, 
fontaine  des  chiens  enragés.  On  prétend  que  les  chiens  enragés  y  vont 
boire,  et  même  ceux  qui  ont  été  mordus  par  des  chiens  hydroi)hobes  ^ 

11  est  toutefois  des  sources  auxquelles  il  faut  bien  se  garder  de 
conduire  ou  de  baigner  les  animaux.  Lafontaine  de  la  Celle-en-Morvan, 
où.  l'on  se  rendait  autrefois  pour  la  guérison  des  maladies  de  i)eau, 
n'opéra  plus  de  cures  lorsqu'on  l'eut  profanée  en  y  conduisant  un 
cheval  galeux  *,  celle  de  Gaël  (Ille-et-Yilaine)  dont  l'eau  est  employée 
contre  la  morsure  des  chiens  enragés,  perd  toute  sa  vertu  pendant 

1.  Ugée.  Dictionnaire  de  Bretagne,  l^e  édition,  art.  Plérin. 

2.  L.  F.  Sauvé,  in  Revue  Celtique,  t.  VI,  p.  78;  F. -M.  Luzel.  La  Légende  de 
saint  Eloi. 

3.  Eugène  Herpin.  Noces  et  baptêmes  en  Bretaçine,  p.  129. 

4.  Les  Bretons,  ch.  V. 

5.  Corn  m.  de  M.  Z.  Le  Rouzic. 

6.  Rosenzweig.  Fontaines  du  Morbilian,  p.   89. 

7.  Jos.  Schœnmaekers,  in  Wallonia.  t.  Vill,  p.  62. 

8.  H.  Gaidoz.  La  rage  et  saint  Hubert,  p.  180. 

9.  Paul  Bidault.  Sup.  médicales  du  Morvan,  p.  79. 


LES  OFFRANDES  AUX  FONTAINES  291 

nno  annéo,  si  l'on  cii  tlonno  à  Ixtire  aux  animaux,  même  par  inadver- 
tance'. Parfois  ccMix  qui  eonimotlent  ces  actes  [irrév(''rencieux  en  sont 
punis:  un  iiabilant  ayant  baigné  son  chien  dans  la  fontaine  de  Saint- 
Bonnet,  fut  pris  d'une  lièvre  que  les  médecins  furent  impuissants  à 
guérir-  ;  une  dame  (jui  avait  plongé  son  chien  malade  de  la  gale  dans 
la  fontaine  de  Sainl-Sanctin,  fut  atteinte  elle-même  de  celte  maladie". 
En  Limousin,  rien  n'est  plus  funeste  aux  animaux  ([ue  de  liis  faire  boire 
dans  certaines  fontaines  sacrées''. 

Il  est  vraisemblable  que  la  destruction  des  travaux  destinés  à 
protéger  ou  à  orner  les  sources  attire  sur  ses  auteurs  des  inconvénients 
de  diverses  sorles,  comme  leur  souillure  provoque  la  colère  des  génies 
qui  y  font  leur  résidence  ;  une;  tradition  de  la  forêt  de  Paimpont 
raconte  qu'un  homme  ayant  renversé  la  margelle  de  la  fontaine  de 
Barenton  pour  que  ses  chevaux  puissent  boire  plus  commodément, 
ceux-ci  furent  atteints  d'une  sorte  de  gale  ^ 

§  5.  LES  OFFRANDES  AUX  FONTALNES 

Ceux  qui  viennent  au  bord  des  sources  demander  une  grâce  ou 
implorer  une  gut'rison,  semblent  souvent  penser  que  leurs  vceux  auront 
d'autant  plus  de  chances  d'être  exaucés  qu'ils  les  auront  accompagnés 
de  présents.  C'est  probablement  une  survivance  de  l'usage  d'en  offrir 
au  génie  de  la  fontaine,  à  l'époque  où  chacune  passait  pour  être  la 
demeure  d'une  divinité  aquatique,  ou  tout  au  moins  pour  être  visitée 
et  protégée  par  quelque  petit  dieu  rustique.  Il  est  malaisé  de  savoir 
quelles  sont  au  juste  les  idées  de  ceux  qui  font  actuellement  des 
offrandes  aux  sources  réputées  puissantes  ;  eux-mêmes  seraient  peut- 
être  fort  embarrassés  de  dire  à  qui  elles  sont  destinées.  Peut-être  si 
on  les  pressait,  se  contenteraient-ils  de  répondre  qu'ils  suivent  une 
coutume  observée  par  leurs  anciens,  dont  ceux-ci  assuraient  avoir  tiré 
des  avantages,  et  qu'ils  croient  à  la  puissance  des  fontaines,  sans  trop  se 
préoccuper  de  savoir  à  qui  vont  leurs  hommages.  Quelques-uns  ne  sont 
peut-être  pas  éloignés  d'admettre  que  des  fées,  ou  d'autres  entités 
surnaturelles,  ont  encore  réellement  leur  résidence  sous  les  eaux,  dans 
le  monde  merveilleux  dont  parlent  les  contes  et  les  légendes,  ou  qu'elles 
viennent  tout  au  moins  les  visiter  aux  lueurs  crépusculaires,  et  surtout 
pendant  que  la  nuit  enveloppe  la  terre  de  ses  voiles  mystérieux.  D'autres 

i.  G.  Le  Calvez,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  VU,  p.   92. 

2.  L.   Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saôrie-el- Loire,  p.  14. 

.■>.  Félix  Chapiseau,  Le  F.-L.  de  la  Beauce,  t.   I,  p.  62. 

4.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  11. 

5.  Félix  Bellamy,  La  Forêt  de  Bréchélianl,  t.  II,  p.  2T7. 


292  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

pensent  que  les  sainls  dont  les  fonlaines  portent  le  nom  s'y  rendent 
quelquefois  :  au  reste,  quelle  que  soit  la  nature  de  l'être  supérieur  qui 
préside  à  la  source,  ils  croient  qu'il  est  sensible  aux  égards  qu'on  lui 
témoigne,  aux  prières  qu'on  lui  adresse,  aux  présents  qu'on  lui  fait. 

Des  preuves  matérielles,  que  l'on  rencontre  assez  fréquemment, 
attestent  d'une  manière  incontestable  l'antiquité  de  cette  partie  du 
culte  des  eaux  et  sa  persistance  à  travers  les  âges.  Les  sources  ont 
été  de  bonne  heure  des  centres  d'offrandes,  car  on  y  recueille  des 
objets  de  silex  en  bon  état,  parfois  sous  une  accumulation  d'objets 
postérieurs,  assurément  votifs,  notamment  des  monnaies  modernes '. 
En  curant  des  fontaines  anciennes,  on  a  aussi  rencontré  des  ustensiles 
de  toilette  féminine,  surtout  des  épingles,  qui  y  avaient  été  offertes  à  des 
âges  variés,  puisqu'on  y  retrouvait  des  antiques  épingles  en  os  et  en 
bronze,  qui  y  avaient  été  jetées  bien  des  centaines  d'années  avant 
celles,  en  laiton  industriel,  de  la  couche  supérieure. 

Les  causes  qui  motivent  ces  oblations  aux  fontaines  sont  assez 
variées  :  un  petit  nombre  ont  trait  à  Famour,  ou  à  la  chance  ;  quelques- 
unes  se  rattachent  à  des  coutumes  populaires  ;  la  plupart  ont  pour  but 
d'éloigner  ou  de  prévenir  les  maladies. 

On  a  relevé  un  assez  grand  nombre  de  faits  qui  prouvent  la 
persistance  de  l'offrande  de  métaux  monnayés  ou  mis  en  œuvre  pour 
servir  à  la  toilette  ou  à  la  construction  :  parmi  ces  derniers  figurent 
surtout  ceux  qui  sont  pointus,  et  principalement  les  épingles  et  les  clous. 
Parfois  ils  sont,  comme  dans  les  exemples  suivants,  associés  à  d'autres 
objets  et  font  partie  d'un  ensemble  de  pratiques  assez  compliqué. 
Lors  des  pèlerinages  qui  ont  lieu  quatre  jours  par  an  à  Coulonge-les- 
Hérolles,  après  avoir  visité  l'église  paroissiale,  fait  le  tour  de  la  croix, 
puis  celui  de  la  fontaine,  les  uns  y  jettent  des  épingles,  d'autres  des 
pièces  de  monnaie,  y  trempent  des  linges,  y  baignent  leurs  enfants, 
puis  rentrent  à  l'église  pour  y  faire  brûler  quantité  de  petites  bougies 
en  cire  jaune-.  Ceux  qui  se  rendent  à  la  fontaine  de  Sainte-Ujane  (sainte 
Eugénie)  à  Morieux,  pour  la  guérison  des  migraines,  s'entourent  la  tête, 
avant  d'y  boire,  avec  des  bougies  qu'ils  font  ensuite  brûler  sur  la  mar- 
gelle et  ils  y  lancent  des  épingles  leur  ayant  servie 

Les  mères  qui  n'ont  point  de  lait  viennent  à  la  chapelle  de  Notre- 
Dame  de  Tregurun  en  Edern  (Finistère),  mais  pour  que  le  pèlerinage 
soit  efficace,  elles  doivent  jeter  dans  la  fontaine  qui  est  auprès,  une  à 


^.  Dictionnaire  des  sciences  anthropologiques  -.  Cf.  aussi  J.-G.  Bulliot  et  Thiollier. 
La  Mission  de  saint  Martin,  p.  60,  63,  etc. 

2.  Beauchet-Filleau.  Pèlerinages  du  diocèse  de  Poitiers,  p.  548. 

3.  Habasque.    Notions  historiques    sur   les    Côtes-du-Nord,  t.  III,    p.  7-8  ;   Emile 
Hamonic,  in  Rev.  des  Trad,  pop.,  t.  JV,  p.  165. 


OFFRANDES    d'oBJETS    POINTUS  293 

une,  et  en  se  signant  trois  fois,  trois  épingles'.  Pour  la  guérison  des 
nuui\  d'yeux  on  lance  des  épingles,  sans  observer  cette  condition^  dans 
une  fontaine  voisine  de  Cliàtelaudren  (Côtes-du-Nord)  que  surmonte 
une  statue  de  la  Vierge  appelée  Notre-Dame  de  la  Clarté  -.  Le  même  acte 
accompli  à  la  fontaine  de  Saint-Derrien  en  Penmarc'h,  à  l'extrémité  du 
Finistère,  dissipe  comme  par  enchantement  les  maux  de  tète  les  plus 
violents  ^ 

Quelquefois  ces  épingles,  ou  d'autres  objets  pointus,  ontpréalablement 
touché  le  mal  qu'il  s'agit  de  guérir  :  en  ce  cas,  ils  ne  constituent  plus 
une  simple  offrande  à  la  divinité  bienfaisante,  mais  un  moyen  de  se 
débarrasser  de  la  maladie  par  un  procédé  de  transmission  qui  est  usité 
en  maintes  autres  circonstances.  En  Lorraine,  les  personnes  affligées 
d'abcès  ou  d'ulcères  les  piquent  avec  des  épingles  qu'elles  lancent 
ensuite  dans  la  fontaine  de  Sainte-Sabine  \  Dans  bien  des  fontaines  du 
Morvan,  celui  qui  veut  se  guérir  d'un  panaris  jette  l'épingle  ou  l'objet 
avec  lequel  il  a  percé  le  mal  ;  celui  qui  les  ramasse  empoche  aussi 
la  maladie  ^ 

Une  observance,  relevée  en  Basse-Normandie,  présente  une  particu- 
larité curieuse  :  le  malade  atteint  de  boutons  éruptifs,  après  avoir  piqué 
un  quarteron  d'épingles  sur  le  las  de  chiffons  étendu  dans  la  chapelle 
de  Saint-Sevrin  à  Serquigny,  en  garde  quelques-unes  qu'il  va  lancer 
dans  une  fontaine  voisine  ^. 

La  nature  de  l'ofiTrande  est  parfois  déterminée  par  une  similitude 
de  nom  entre  l'afiection  qu'il  s'agit  de  guérir  et  l'objet  donné  à 
cette  intention.  Lorsqu'on  vient  chercher  de  l'eau  à  la  fontaine 
Saint-Malo  à  Bréhand-Moncontour,  pour  la  guérison  des  furoncles,  qui 
dans  le  pays  gallo  sont  appelés  clous,  on  y  jette  une  poignée  de  clous 
qui  n'ont  dû  être  ni  comptés  ni  pesés  et  qui  servent  à  réparer  la  toiture 
de  la  chapelle  voisine  ^  ;  dans  la  commune  limitrophe  de  Trébry,  la 
fontaine  Saint-Maudez  reçoit  la  même  offrande  ^  de  même  que  la  fontaine 
dite  de  Saint-Clou,  non  loin  de  Saint-Brieuc  ^  ;  dans  plusieurs  fontaines 
de  Basse-Bretagne  placées  sous  le  vocable  de  saint  Villo  ou  de  saint 


1.  L.-F.  Sauvé,  in  Rev.  des  'Irad.  pop.,  t.  I,  p.  325. 

2.  Mme  Louis  Texier.  Ibid,  t.  t,  p.  82. 

3.  L.-F.  Sauvé,  in  Mélusine,  t.  III,  col.  377. 

4.  Richard.  Traditions  de  Lorraine,  p.  139. 

5.  Paul  Bidault.  Superstitions  médicales  du  Morvan,  p.  80.  Cf.,  les  épingles  jetées 
pour  la  guérison  de  la  fièvre  dans  la  fontaine  de  Saint-David  à  Plouguernevel 
(Cûtes-du-Nord). 

6.  J.  Lecœur.  Esquisses  du  Docafje  normand,  t.  11,  p.  115. 

7.  Emile  Hamonic,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  IV,  p.  162. 

8.  Paul  Sébillot.  Petite  Légende  dorée  de  la  Haute-Rrelagne,  p.  ~i?. 

9.  Yves  Sébillot,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVIII,  p.  531. 


294  LA    PUISSAïCCE    DES    FONTAINES 

Cado,  on  jette  des  clous  à  poignées,  afin  d'être  préservé  des  clous  sur 
le  corps  ^ 

La  plupart  du  temps,  les  épingles  sont  offertes  aux  sources  par  les 
malades  ou  par  ceux  qui  se  présentent  en  leur  nom.  Leur  rôle  comme 
agents  de  consultations  pour  la  santé,  ou  pour  les  choses  du  cœur,  est 
aussi  considérable  ;  mais  les  offrandes  de  ces  objets  faits  au  génie  même 
de  la  source  par  les  garçons  et  les  filles  ont  été  rarement  constatées  :  les 
amoureuses  délaissées  jetaient  une  épingle  dans  la  fontaine  de  Thussy 
(Côte  -  d'Or)  probablement  avec  l'idée  que  cet  acte  pouvait  avoir 
pour  résultat  de  ramener  l'infidèle  -.  On  lançait  des  épingles  dans 
certaines  fontaines  de  l'Anjou,  pour  se  marier  dans  l'année^. 

La  fontaine  de  Baranton,  dans  la  forêt  de  Paimponl  (Ille-et-Vilaine), 
sur  les  eaux  de  laquelle  les  amoureux  déposaient,  ainsi  qu'on  l'a  vu, 
des  épingles  pour  consulter  le  sort,  recevait  des  offrandes  qui  n'avaient 
aucun  rapport  avec  le  mariage  ;  elles  avaient  pu  être  faites  jadis  pour 
évoquer  la  divinité  qui  y  présidait  ;  mais  à  l'époque  où  on  les  a  relevées 
elles  ne  constituaient  guère,  comme  encore  aujourd'hui,  qu'une  sorte 
de  jeu  qui  avait  pour  but  de  «  faire  rire  »  la  fontaine.  Voici  comment  il 
est  décrit  par  labbé  Piederrière  (mort  en  188G),  né  vers  1810,  à  trois 
kilomètres  deBrocéliande,  et  qui  dans  sa  jeunesse,  avait  souvent  visité 
avec  ses  camarades  la  célèbre  fontaine  :  Nous  avions  toujours  soin  de 
porter  avec  nous  du  pain  et  des  épingles:  aussi  chaque  fois  que  nous 
jetions  une  miette  de  pain  ou  une  épingle  dans  la  fontaine,  la  fée  nous 
riait  à  merveille.  De  nombreuses  bulles  se  détachaient,  de  la  vase,  et 
nous  arrivaient  à  la  surface  semblables  à  des  perles  cristallines.  Nous 
étions  heureux  de  ces  sourires...  à  force  d'émietter  mon  pain,  ils  m'ont 
souvent  laissé  dans  un  état  de  faim  complète,  et  mes  sœurs,  n'ayant 
plus  d'épingles,  étaient  obligées  de  recourir  à  l'aubépine  pour  rattacher 
leurs  vêtements  \ 

Les  clous  qui,  en  certaines  circonstances,  servent  à  délivrer  du  mal 
qu'ils  ont  touché,  sont  parfois  plongés  dans  les  sources  par  des  gens 
animés  des  plus  mauvaises  intentions.  On  prétend,  dans  la  région 
supérieure  des  Vosges,  que  les  sorciers  peuvent  faire  sécher  sur  pied 
l'homme  le  plus  sain  et  le  plus  vigoureux,  en  déposant  au  fond  de  la 
fontaine  où  il  puise  son  eau,  avec  des  mots  magiques,  trois  clous  de 
cercueil.  A  mesure  qu'ils  se  couvrent  de  rouille,  le  malheureux  sent 
croître  ses  souffrances  ^ 

i.  Henri  Liégard.  Les  saints  fjuérissews  de  Basse-Drelagne,  p.  68. 

2.  Ch.  Bigarne.  Patois  du  pays  de  Beauiie,  p.  243. 

3.  M.  Michel,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  lll,  p.  512. 

4.  Félix  Bellamy.  La  forêt  de  Brécliéliant,  t.  Il,  p.  755-7o" . 

5.  L.-F.  Sauvé,  i-e  Foltt-Lore  des  Hautes-Vosges,  p.    t82.  Les  sorciers  de  la  Sain- 
tonge,  en  ramassant  les    clous  de    vieilles  bières  pour  leurs  maléfices,  disaient  à 


OFFRANDES    DE    MONNAIES  295 

Les  offrandes  de  pièces  de  monnaie  de  diverses  valeurs,  encore  plus 
fréquentes  que  celles  des  objets  de  toilette  ou  d'utilité,  sont  la  plupart 
du  temps  faites  par  ceux  qui  viennent  demander  la  gucrison  de  leurs 
maladies  aux  eaux  réputées  puissantes.  C'est  avec  cette  intention  qu'on 
en  lance  dans  les  fontaines  de  Saint-Genou  à  Monterfd,  et  de  Saint- 
Morand,  en  Chevaii^né  Illc-et-Vilaine  ;  il  y  a  quelques  années,  on  a 
mis  un  tronc  pour  les  olïrandes,  mais  il  n'est  pas  certain  que  l'ancien 
rite  soit  tombé  en  désuétude  '.  Le  jour  de  la  Nativité  de  la  Vierge,  les 
pèlerins,  après  avoir  bu  do  l'eau  à  la  fontaine  de  N.-D.  de  Bovel,  y 
jettent  des  pièces  de  monnaie  ;  le  lendemain,  on  vide  la  fontaine  pour 
les  recueillir^.  Dans  les  Landes  et  dans  la  région  des  Pyrénées,  on 
mettait  de  l'argent  dans  le  bassin  des  fontaines  guérissantes  ;  à 
Toulouse,  pour  se  rendre  propice  la  fontaine  Sainte-Marie,  on  lui  en 
offrait  aussi  K  Les  paysans  viennent  de  cinq  à  six  lieues  loin  jeter  des 
doubles  dans  la  fontaine  Saint-Martin  de  Martigné-Briant  (Maine-et- 
Loire)  ;  à  la  fontaine  Saint-Nicolas  de  la  Chesnaye  on  apportait  des 
monnaies  trouées^.  En  Limousin,  les  enfants  que  l'on  plonge  sont 
souvent  munis  d'un  sou  qu'ils  tiennent  à  la  main;  à  Saint-Fortunado, 
c'est  mauvais  signe  s'il  tombe  au  moment  où  l'enfant  entre  dans  l'eau  °. 
A  Pau,  les  malades  lavaient  les  parties  de  leur  corps  atteintes  d'intir- 
mités  dans  la  Houn  de  las  Fadas,  après  y  avoir  jeté  quelques  pièces  de 
monnaie '^.  On  faisait  la  même  offrande  à  la  fontaine  Saint-Martin,  à 
Viells-Maisons,  qui,  comme  celle  que  l'on  voit  au  bas  de  Neuchàtel 
(Seine-Inférieure),  guérissait  de  la  fièvre  ceux  qui  buvaient  de  son  eau^; 
à  celle  de  Sainle-Lheurine,  où  l'on  plongeait  les  petits  enfants  soutTre- 
teux**.  Pour  se  guérir  delà  fièvre,  il  fallait,  trois  fois  de  suite,  le  vendredi, 
lancer  de  menues  monnaies  dans  la  fontaine  de  Michavan  à  Morogues 
(Cher),  qui  était  près  des  mines  d'une  chapelle  de  Sainte-Madeleine". 
Quand  les  malades  allaient,  pendant  tout  le  mois  de  mai,  et  à  certains 
jours  de  fête,  aux  Bonnes-Fontaines  de  Saint-Martin,  ils  en  faisaient 
trois  fois  le  tour,  et  y  jetaient  des  pièces  de  monnaie  sans  les  compter'". 

chacun  :  Clou,  je  te  prends  pour  que  tu  me  serves  à  faire  le  plus  de  mal  possible  à 
ceux  qu'il  me  plaira,  au  nom  du  Père,  du  Fils  et  du  Saiut-Esprit,  Amen.  (J.-M. 
Noguès.  Mœurs  d'autrefois  en  Suintunge,  p.   l()9i. 

1.  Paul  Sébillot.  Tradilions  de  la  Ha>de-Breia;/ne,  t.  I,  p.  67-69. 

2.  A.  Orain.  Le  FoUc-Lore  de  l'Ille-et-Vilaine,  t.  I,  p.  28. 

3.  De   Métivier.    De  l'agriculture  des  Landes,  p.  453  ;    A.  de  Nore.    Coutumes,  p. 
127,  87. 

4.  Bull,  historique  de  l'Anjou,  t.  V,  p.  264. 

5.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  9,  11. 

6.  Dugenne.  Panorama  fiistorique  de  Pau,  p.  317. 

7.  Ladoucette.  Mélanges,  p.  403. 

8.  Abbé  J.-.M.  Noguès.   Mœurs  d'autrefois  en  Saintunge,  p.  26. 

9.  L.  Martinet.  Le  Berry  préhistorique,  p.   102. 

10.  J.-J.  Juge.  Changements  survenus  dans   les  mœurs  des    habitants  de  Limoges, 
cf.  Bulliot,  p.  45. 


296  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

Les  pèlerins  qui  se  rendaient  à  la  fontaine  bénite  de  Sainte-Rafine, 
non  loin  de  Montans  (Tarn  ?;,  après  s'en  être  approchés  les  mains 
jointes,  déposaient  des  pièces  de  monnaie  en  nombre  impair,  mais  le 
plus  habituellement  cinq,  à  côté  de  la  source,  ou  les  jetaient  dans  le 
bassin,  puis  ils  s'en  retournaient  dans  la  même  posture,  sans  regarder 
derrière  eux,  sous  peine  de  faire  perdre  aux  eaux  leur  vertu  curalive. 
Ces  pièces  étaient,  disait-on,  enlevées  par  Tesprit  gardien  de  la  fontaine, 
et  l'on  prétendait  que  jamais  on  n'en  avait  retrouvé  en  les  curant,  ou 
même  en  s'y  rendant  dès  que  les  donateurs  s'étaient  éloignés  *  ;  en 
Limousin,  la  Vierge  vient  elle-même  recueillir  la  monnaie  offerte  par  les 
enfants  que  l'on  plonge  dans  la  source  de  Notre-Dame  de  Fournol-. 
En  Vendée  c'était  aussi  au  génie  de  l'eau  qu'étaient  destinées  les 
pièces  que  les  paysans  jetaient  dans  la  ponne  de  la  fontaine  du 
Sourdcau  à  Sainl-Cyr  en  Talmondais,  pour  obtenir  que  Vhomme  luisant 
qui  y  faisait  sa  demeure,  guérît  les  troupeaux  de  la  «.  clavée  »  '. 

Il  semble  que  parfois  Ton  croit  que  la  maladie  est  transmise  aux 
offrandes,  ou  qu'il  est  dangereux  de  s'emparer  de  celles  qui  ont  été  faites 
par  les  visiteurs.  Les  passants  qui  recueillaient  l'argent  lancé  dans  la 
Font-Dolent,  à  Varennes-sous-Dun,  prenaient  les  fièvres  laissées  par  les 
malades,  comme  ceux  qui,  en  Berry,  s'emparaient  des  pièces  placées 
autour  des  sources  '* .  En  Poitou,  la  pratique  qui  consiste  à  déposer  sur 
la  margelle  trois  pièces  de  monnaie,  porte  un  nom  caractéristique  ;  elle 
s'appelle  «  faire  le  change  »  ;  à  Saint-Cyr  en  Talmondais,  les  patients  les 
mettent  le  soir  sur  la  fontaine  de  Fougère,  afin  que  celui  qui  s'en 
emparera  le  lendemain  matin  avant^soleil  levé,  les  débarrasse  en  même 
temps  à  son  préjudice  du  mal  dont  ils  sont  atteints  ^ 

En  Saône-Loire,  les  pièces  d'argent  que  les  pèlerins  placent  près 
des  fontaines  ne  sont  pas  toujours  dangereuses  pour  ceux  qui  les 
ramassent^.  Il  en  était  probablement  de  même  des  menues  monnaies, 
qu'il  était  d'usage,  au  commencement  du  XIX*=  siècle,  de  déposer  sur 
les  pierres  de  celles  du  Bessin  '. 


[.  Rossignol,  in  Congrès  avchéologiqi/e.  \lbi,  1862,  p.  28't  et  suiv.,  cité  par  le  D^ 
Cabanes.  Bull,  r/énéral  de  ihérapeulique,  avril  1904.  Les  fiévreux  déposaient  un 
nombre  impair  de  pièces  de  monnaie  à  la  fontaine  des  Garnes  de  Nieule-Dole.it 
(Vendée.i  :  Marcel  Baudouin,  in  Gazelle  médicale,  19  déc.  1903,  d'après  Baudry. 

2.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  9. 

3.  B.  Fillon.  Poitou  et  Vendée,  p.  49  :  cité  par  Marcel  Baudouin.  Gazette  médicale. 
2  janvier  1904. 

4.  L.  Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saône-et-Loire  :  Jaubert.  Glossaire  du  Centre 
p.  45. 

5.  B.  Fillon.  Notice  sur  Sainl-Cyr  en  Talmondais,  1877,  p.  48,  cité  par  Marcel 
Baudouin.   Gazette  médicale,  19  déc.  1903. 

6.  L.  Lex.  1.  c,  p.  22,  28.  31. 

7.  F.  P.  (F.  Pluquet).  Contes  de  Bayeux,   1823,  p.  16. 


OFKHANDKS    DE    COMESTIBLES  297 

On  offre  aussi  aux  fontaines  des  comeslibles,  comme  aux  époques 
où  l'on  croyait  fermement  qu'elles  étaient  la  résidence  d'une  divinité  à 
laquelle  ce  présent  était  agréable  et  qui  en  récompensait  le  donateur. 
On  jette  dans  la  fontaine  Saint-Hubert,  prés  de  Saint-Feyre,  de  petits 
morceaux  de  pain,  dans  la  persuasion  qu'en  faisant  au  génie  du  lieu 
cette  légère  offrande,  on  se  déban-assedu  mal  dont  on  souffre,  et  qu'on 
détourne  celui  dont  on  peut  être  menacé  '.  Les  habitants  d'Etalente, 
surtout  les  jeunes  mariés,  lançaient,  le  jour  de  la  Chandeleur,  des 
gâteaux  dans  la  source  de  la  Coquille,  qui  était  sous  la  garde  de  la  fée 
Greg  '-. 

Autrefois,  ceux  qui  ayant  été  à  la  fontaine  d'Anson  à  Saint-Cyr  en 
Talmondais,  réputée  pour  la  guérison  de  la  fièvre,  en  avaient  ressenti 
les  effets  salutaires,  avaient  coutume  d'offrir  au  bouc  pers  (bleu  ver- 
dàtre)  qui  la  hantait  la  nuit,  la  tôle  d'une  poule  blanche  et  trois  oignons 
de  la  même  couleur,  qu'ils  déposaient  sur  ses  bords  après  le  soleil 
couché  '. 

Jadis,  le  lendemain  de  Noël,  les  enfants  venaient  à  une  fontaine  de 
Saint-Etienne  près  d'Autun,  chacun  muni  d'un  gâteau,  qu'ils  trempaient 
dans  l'eau  et  mangeaient  ensuite,  afin  d'être  préservés  des  maux  de 
ventre  pendant  toute  l'année  '\ 

Suivant  une  coutume  constatée  dans  l'est,  des  objets  comestibles, 
après  avoir  été  immergés  pouvaient  influer  sur  le  mariage  et 
peut-être  sur  la  fécondité.  A  Martigny-les-Lamarche,  une  ancienne 
coutume  obligeait  tout  jeune  marié  de  l'année  à  apporter  un  gâteau 
qu'il  devait  lancer,  le  jour  de  la  Purification,  dans  une  fontaine  située 
au  bas  du  village,  et  que  les  jeunes  garçons  s'efforçaient  de  saisir  en 
se  tenant  au  bord,  dans  la  persuasion  que  ceux  qui  y  parviendraient, 
seraient  mariés  dans  l'année  ^ 

Les  fontaines  reçoivent  aussi  en  présent  des  produits  de  l'étable,  de 
la  basse-cour  et  même  du  rucher.  Ce  sont  naturellement  les  femmes 
qui,  la  plupart  du  temps,  leur  font  ces  offrandes  :  les  amantes  qui 
n'étaient  pas  payées  de  retour  jetaient  un  fromage  dans  la  fontaine  de 
Saint-Thursy,  dans  la  Côte-d'Or  %  probablement  avec  l'espoir  de  se 
concilier  la  faveur  du  génie  de  la  source  ;  c'est  le  seul  exemple  en 
rapport  avec  l'amour  que  je  connaisse.  Dans  une  région  voisine,  les 
nourrices,  pour  avoir  du  lait  en  abondance,   portaient  aussi  un  fro- 

1.  L.  DuvaL  Esquisses  inarchoises,  p.  92. 

2.  Clémeot-Janiii.  Traditions  de  In  Côle-d'Or,  p.  34. 

3.  Marcel  Baudouin,  in  Gazelle  médicale,  19  décembre  1903,  d'à.  B.  Fillon.  Notice 
sur  Saint-Cyr  en  Talmondais.  Saint-Cyr,  1877,  p.  47. 

•   4,  Dr  Paul  Bidault.  Superstitions  médicales  du  Morvan,  p.  99. 

5.  Richard.   Traditions  de  Lorraine,  p.  217. 

6.  Ch.  Bigarne.  Patois  de  Beaune,  p.  242. 


298  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

mage  à  la  source  de  Sainte-Avaubourg  (W'alburye;  à  Saint-Léger-sous- 
Beuvray,  aujourd'hui  captée  pour  l'alimentalion  du  bourg'. 

liBs  œufs,  soit  seuls,  soit  accompagnés  d'objets  de  diverses  natures, 
sont  offerts  aux  fontaines,  à  des  intentions  variées,  .\insi  qu'on  le  verra 
au  chapitre  des  oiseaux  domestiques,  la  pratique  qui  consiste  à  trans- 
mettre à  un  œuf  le  mal  dont  on  veut  se  délivrer  est  assez  fréquente  ; 
en  Basse-Bretagne,  elle  est  en  relation  avec  les  eaux  sacrées.  Les 
fiévreux  mettent  un  œuf  de  poule  fraîchement  pondu  dans  la  fontaine 
de  r^otre-Dame-de-Lille  à  Kergrist  Moellou  :  il  n'a  plus  qu'à  attendre 
que  l'œuf  soit  pourri;  alors  la  fièvre  aura  entièrement  disparu-  Ceux  qui 
soutirent  de  maladiesde  la  vue  en  metten*  jun  dans  les  eaux  de  plusieurs 
de  cellesde  l'Anjou,  où  il  doit  rester  l'espace  d'un  Paler  et  d'un  Avp,^  puis 
ils  se  frottent  les  yeux  avec  un  œuf  entier  ^  Un  œuf,  ou  une  pièce  de 
monnaie,  était  déposé  sur  une  pierre  à  côté  d'une  petite  source,  dite  la 
Fontaine  aux  Fées,  près  de  la  Grande  Verrière,  qui  a  la  propriété  de 
guérir  de  la  lièvre'*,  comme  à  celle,  très  voisine  et  réputée  efficace  pour 
la  même  maladie,  de  Saint-Martin  à  Vauban  %  aux  sources  de  Saint- 
David  en  Plouguernevel  (Côtes-du-Nord)  également  fél)rifuge^  de 
Sainte-Avaubourg,  qui  supprimait  la  stérilité  des  femmes  et  des 
animaux  '. 

A  Marseneyx  (Dordogne  l'offrande  ('tait  en  rapport  direct  avec  la 
basse-cour;  lorsqu'une  femme  voulait  faire  couver  ses  poules,  elle 
portait,  avant  le  lever  du  soleil,  un  o>uf  à  la  fontaine  sainte,  et  le  laissait 
sur  ses  bords,  persuadée  que  cet  acte  portait  bonheur  à  la  poule  et  à 
ses  petits  *. 

Le  miel,  qui  est  parfois  offert  par  des  malados,  est  aussi  en  relalion 
étroite  avec  les  industrieuses  bestioles  qui  le  [)roduisent-',  et  dans 
ce  cas  la  pratique  est  quasi  rituelle;  c'est  ainsi  que  pour  rappeler  les 
mouches  essaimées,  les  bonnes  femmes  de  Faubouloin  portent,  sans 
parler,  un  gâteau  de  miel  à  la  fontaine  >^otre-Dame  '". 

Les  malades  déposent  assez  rarement  dos  fruits  sur  le  bord  des 
fontaines,  peut-être  parce  qu'ils  regardent  cette  offrande  comme  de  trop 

1.  L.  Lex.  Le  Culte  des  eau.r  en  t'aône-et-Loire,  p.  37. 

2.  Henri   Liégaril.  Let  Saints nuérisseurs,  p.  59-00. 

3.  Michel,  in  Bev.  des  Trad.  pop.,  t.  lll,  p.  512. 

4.  D''  Paul  Bidault.  Superstitions  médicales  du  Morvan,  p.  76. 
3.  L.  Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saône-et-Loire,  p.  46. 

6.  D""  Marcel  Baudouin,  in  Gazette  médicale,  13  décembre  1903. 

7.  L.  Lex,  1.  c,  p.  31. 

8.  W.  de  Taillefer.   Antiquités  de  Vésone,  t.  I,  p.  251. 

9.  L.  Lex.  1.  c,  p  46.  Une  autre  fontaine  assez  voisine  recevait  aussi,  pour  la 
réussite  des  abeilles,  des  otfrandes  dont  la  nature  n'est  pas  indiquée.  J.-G  .Bulliut 
et  ThioUi'T.  l^a  Mission  de  saint  Martin,  p.  369.) 

10.  D""  Bogros.  A  travers  le  Morvan,  p.  162. 


OFFRANDES    DE    COMESTIBLES  299 

peu  de  valeur  ;  souvent  elle  est  associée  à  d'autres  présents  :  parmi  ceux 
faits  à  celle  de  Saint-Martin  à  Vauban,  ligurent  les  pommes  et  les 
poires  '  ;  après  avoir  fait  passer  neuf  fois  Tenfant  attaqué  du  mal  chestiu 
(langueur)  sur  le  bord  en  pierre  du  bassin  de  la  Foun  Soil-Geuiez,  on 
y  laisse  uncbapelet  de  noix  et  de  noisettes-. 

Les  offrandes  de  choses  comestibles  apportées  par  ceux  qui 
demandent  des  grâces  aux  fontaines  sont  surtout  fréquentes  dans  la 
région  éduenne  (Saônc-el-Loire,  Nièvre,  Cùte-d'or)  ;  ailleurs  elles 
paraissent  rares,  et  en  Bretagne,  le  pays  classique  du  culte  des 
sources,  elles  semblent  à  peu  près  inconnues  à  l'heure  actuelle. 
Cependant  on  offrait  à  la  Vierge  d'une  fontaine  de  Locmaria  (CiMes- 
du-Nord)  un  bonnet  plein  d'avoine  et  de  seigle  ^ . 

Ia^s  libations  aux  fontaines,  dont  une  ode  célèbre  d'Horace  nous  a 
conservé  le  gracieux  souvenir,  ne  sont  pas  non  plus  usitées  en  France; 
du  moins  je  n'ai  relevé  nulle  part  l'offrande  de  vin,  de  cidre  ou  d'une 
liqueur  ({uelcouque  ;  mais  il  est  vraisemblable  quelle  est  pratiquée 
dans  les  pays  où,  comme  en  Limousin,  on  offre  un  verre  de  vin  aux 
puits,  le  premier  jour  de  l'an,  pour  que  leur  niveau  ne  baisse  pas '\ 

Les  pèlerins  qui  venaient,  le  premier  mercredi  de  Mai,  avant  le.lever 
du  soleil,  boire  aux  sources  du  Mont  Beuvray,  plaçaient  auprès  des 
bouquets  de  i)lantes  magiques,  et  ils  conjuraient  le  sort  en  jetant  par 
dessus  l'épaule  gauche  une  baguette  de  coudrier  ^ 

Les  fruits  ou  les  végétaux  qu'on  dépose  dans  les  fontaines,  ou  dans 
leur  roisinage  immédiat,  ne  constituent  pas  toujours  une  offrande  ; 
c'est  parfois  un  moyen  de  se  débarrasser  de  certaines  incommodités. 
Souvent,  ainsi  qu'on  le  verra  au  chapitre  des  puits,  l'objet  offert 
présente  (pielque  ressemblance  avec  le  mal  qui  alTlige  celui  qui  croit  à 
l'ellicacité  de  la  pratique.  Aux  environs  de  Rennes,  pour  l'aire  passer  les 
verrues,  on  lance  des  pois,  au  soleil  levant,  dans  une  fontaine  ;  quand 
ils  sont  pourris,  les  verrues  s'en  vont''  ;  dans  le  pays  fougerais,  c'est 
aussi  en  raison  d'une  analogie  de  forme  et  de  nom  que,  pour  se 
débarrasser  d'un  orgoolet,  on  jette  un  grain  d'orge  dans  un;'  source  ; 
à.  mesure  qu'il  pourrit  le  mal  se  dissipe  '. 

Il  est  assez  vraisemblable  (jue  l'on  pensait  attirer  d'une  façon  toute 


1 .  L.  Lex,  1.  c,  p.  4C. 

2.  L.  de  Nussac.  Les  l'onlaiiies  en  Limousin,  p.  11. 

3.  D''  II.  LiégarJ.   Les  sriinls  quérisseurs  de  Basse  Bretagne,  p.  37. 

4.  L.  (le  Niis^ac.  Les  Fon'.ainei  en  Limousin,  p.  13.  Le  passa,'e  sapplirfue  exclu- 
sivement aux  piiiti,  es  qai  semble  démontrer  que  l'auteur  n'avait  en  nDniriisjiancc 
d'aucune  libation  du  mè'n;  genre  faite  aux  fontaines  elies-niènie^. 

5.  J.-G.   liulliot  et  Thiollier.   La  Mission  de  saint  Martin,  p.  3b5. 
ti.   l»dul  Sébillot.   Traditions  de  la  Haute- Bretagne,  t.   II,  p.  343. 
7.  A     Dagnet.  Au  pays  f'oufferais,  p.  13. 

19 


300  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINIÎS 

spéciale  l'utlention  du  génie  de  la  source,  en  déposant  à  sa  portée  des 
fragments  empruntés  au  corps  des  animaux  domestiques  ;  peut-être  les 
crins  et  les  queues  de  vaches  qui,  à  l'heure  actuelle,  sont  portés  dans 
les  chapelles,  étaient-ils  autrefois  déposés  sur  la  margelle  ;  on  en  trouve 
un  exemple  à  Faubouloin,  où  des  femmes  offrent,  sans  parler,  à  la 
fontaine,  un  bouquet  de  laine  pour  guérir  les  brebis  '.  Les  vêtements  ou 
le  linge  de  corps  des  malades  sont  très  souvent  plongés  dans  les  eaux 
sacrées,  mais  il  est  rare  qu'ils  constituent,  comme  dans  l'exemple 
suivant;,  une  véritable  offrande:  On  dépose  la  nuit,  pour  la  guérison 
des  fièvres,  des  chemisettes,  des  bas  de  laine  ou  des  bonnets  près  de 
la  Font  du  bon  Saint-Viance'. 

On  a  relevé  dans  l'Aveyron  une  coutume  dont  le  but  n'est  pas  indiqué 
par  celui  qui  Ta  notée  :  les  pèlerins  jetaient  parfois  dans  la  fontaine 
bénite  à  Sainte-Halïine,  des  rognures  d'ongles  ■';  peut-être  croyaient- 
ils,  en  agissant  ainsi,  se  débarrasser  d'une  maladie,  de  la  fièvre  par 
exemple,  comme  on  se  délivre  de  plusieurs  inconvénients,  en 
introduisant  ces  débris  dans  le  tronc  ou  dans  l'écorce  d'un  arbre. 

La  pratique  qui  consiste  à  allumer  des  cierges  auprès  des  fontaines 
devait  être  fréquente  au  moment  de  létablissemeut  du  christianisme 
en  Gaule,  car  elle  est  à  peu  près  la  seule  qui  soit  expressément 
nommée  ;  elle  est  anathématisée  à  plusieurs  reprises  par  les  conciles, 
par  saint  Eloi,  et  défendue  par  les  lois  civiles^.  Aujourd'hui  elle 
semble  presque  tombée  en  désuétude;  c'esjt  à  peine  si  l'on  peut  citer  une 
demi-douzaine  d'exemples  :  les  gens  qui  viennent  quelquefois  d'assez 
loin,  après  le  coucher  du  soleil,  à  la  Foioi  Sainl-Cial  pour  y  puiser  de 
l'eau  réputée  efficace  contre  les  fièvres  et  aussi  pour  apaiser  «  les 
saints  qui  vous  en  veulent  »  y  allument  des  cierges''.  On  en  fait  aussi 
brûler,  pour  la  délivrance  des  femmes  en  couches,  à  la  fontaine  de 
Granfort  à  La  Châtre'^.  Avant  de  boire  à  la  fontaine  de  Saint-Ujane  à 
Morieux  (Côtes-du-Nord)  les  pèlerins  atteints  de  migraine  îdlument  sur 
la  margelle  de  petites  bougies  taillées  dans  le  cortlon  de  cire  (|ui  leur 
a  entouré  la  tête'.  Les  paysansqui  viennentde  cinq  à  six  lieuesà  la  ronde 
jeter  des  doubles  dans  la  fontaine  de  Saint-Martin  à  Martigné-Briant, 


1.  D''  Bogros.  A  travers  le  Morvan,  p.  16J. 

2.  L.  de  N'ussac,  t.  c,  p.  19. 

3.  Kofsignol.    in    Congrès  urch.    dWlbi,    18à3,    cilù  par  le    D'    Cabanes,    in  Bull, 
général  de  tliérapeutùjiie,  avril  1904. 

4.  J.-B.  Tiiiers.  Traité   des  Superstitions,  éd.  1619,  p.   1.3,  éd.     H-il,  t.  il,  p.  498 
Grimm.  Teulonic  M'jt/iolor/y,  t.  I,  p.  100-101,  t.   Il,  p.  383-384. 

5.  L.  de  Nussac.   Les  l'ontaines  en  Limousin,  p.  14,  18. 

6.  Ludovii;  Martinet.  Légendes  du  Berry,  p.  :;". 

7.  Emile  llamonic,  in  lieu,  des  Trad.  pop.,  t.   IV,  p.  16d. 


OBJETS  SUSPENDUS  AUX  ENVIRONS  301 

avant  d'en  emporter  des  cruches  pleines  d'eau,  allument  des  chandelles 
en  l'honneur  du  saint'.  L(^s  bougies  de  cire  jaune  que  l'on  fait  brrtler  en 
Basse-Bretagne  aux  pieds  du  saint  dont  la  statuette  occupe  une  niche 
pratiquée  dans  le  mur  de  la  fontaine-  sont  peut-être  une  chi-istianisation 
de  celles  qu'on  offrait  jadis  au  génie  de  la  source. 

L'usage  de  suspendre  des  objets  de  diverses  natures  aux  branches 
des  arbres  qui  avoisinent  les  fontaines  miraculeuses  est  très  répandu  ; 
ceux  qui  robsorvent  semblent  parfois  croire  qu'il  est  nécessaire  à  la 
gucrison  de  la  maladie  pour  laquelle  on  fait  le  voyage.  Vers  1818,  ceux 
qui  baignaient  la  partie  de  leur  corps  affectée  de  quelque  incommodité 
dans  la  fontaine  de  Bétharram,  avaient  soin  de  déposer  sur  les  ronces 
qui  l'environnent,  le  linge  qui  leur  avait  servi,  persuadés  que  sans 
cette  formalité,  le  remède  n'aurait  produit  aucun  effets  Les  personnes 
qui  souffrent  de  la  fièvre  accrochent  ou  font  accrocher  aux  branches 
qui  ombragent  une  fontaine  de  la  commune  de  Saint-Aubin,  des 
chapelets  ou  des  médailles,  pendant  neuf  jours  consécutifs  ;  au  bout 
de  ce  temps,  on  les  détache,  et  l'on  emporte  une  bouteille  de  l'eau  de 
la  source''.  Le  fiévreux  qui  se  rendait  à  la  fontaine  de  Saint-Pierre-ès- 
Liens,  à  Dosches  (Aube),  liait  sa  fièvre  en  attachant  un  brin  d'osier 
aux  poteaux  qui  supportent  le  toit  de  la  fontaine  ou  aux  saules 
d'alentour  ;  cette  pratique  avait  peut-être  (Hé  suggérée  par  l'épithète 
du  saint  auquel  la  source  était  dédiée.  En  même  temps  le  malade 
commençait  une  neuvainc  et  buvait  chaque  jour,  pendant  sa  durée, 
une  gorgée  d'eau  '*.  Les  pèlerins  qui,  pour  la  guérison  des  maux 
d'yeux,  se  sont  lavés  avec  un  linge  trempé  dans  la  fontaine  de  Saint- 
Laurent  à  Trousseauvillc,  près  de  Dives-sur-Mcr  (Calvados)  ne  manquent 
pas  de  le  déposer  sur  les  branches  d'un  des  arbres  voisins  ^ 

Dans  le  Vexin,  après  avoir  puisé  l'eau  des  fontaines,  et  placé  des 
ex-voto  sur  les  membresjsouirrants,  on  suspend  des  vêtements  de  toutes 
sortes,  des  bracelets,  etc,  aux  rameaux  des  arbres  (jui  ivoi.sinent  la 
source  ^. 

A  la  Font  Dolent,  en  Varennes-sous-Dun,  les  pèlerins  plantaient  dans 
la  vase  de  petites  croix  faites  avec  des  branches  de  coudrier  ;  les  jeunes 
filles  désireuses  d'être  épousées  dans  l'année  en  fichaient  aussi  sur  le 
bord  de  la  fontaine  de  Sainte-Radegonde,  à  Chissey  en  Morvan  ;  à  celle 

1.  Rult.  historique  de  l'Anjou,  t.   IV  (1858),  p.  165  à  301. 

2.  Ale.\.  Bouet.  Breiz-hel,  t.  I,  p.  74. 

'■\.  i.  M.  J.  De  ville.  Annales  de  la  Bif/orre,  p.  273-274. 

4.  Ludovic  -Martinet.   Léf/endes  du  Berri/,  p.  27. 

5.  Louis  Moriu,  iu  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  VI,  p.  608,  d'à.  Annuaire  de  VAube, 
1880. 

6.  A.  Dauzat,  iu  Reu.  des  Trad.  pop.,  t.  XIII,  p.  382. 

7.  Léon  Piancouard,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  383. 


302  LA    PUISSANCE    DES    FONTAINES 

de  Notre-Dame  à  Changy,  les  blancs  ou  catholiques  non  concorda- 
taires, pratiquaient  le  même  usage  '. 

Dans  les  Ardennes,  après  le  nettoyage  des  fontaines  fait  la  veille  de 
la  Pentecôte  par  les  jeunes  filles,  les  garçons  les  décoraient  le  lendemain 
de  fleurs  et  de  l^rancliages-.  Jadis,  à  une  époque  que  l'on  n'indique  pas, 
mais  qui  devait  être  voisine  des  beaux  jours,  les  enfants  portaient  à  une 
fontaine  près  de  Quinlin  (Côtes-du-Nord)  des  bannières  formées  par  des 
digitales  pourprées  enfilées  sur  des  tiges  de  fougères '^ 

Dans  les  Vosges,  et  particulièrement  dans  le  canton  de  Scliirmek,  le 
premier  jour  de  l'an  et  le  premier  mai,  ou  ornait  les  fontaines  d'un 
jeune  sapin  ou  de  tout  autre  arbre,  auquel  on  suspendait  des  bande- 
rolles  de  papier  de  couleur  et  parfois  de  petits  mannequins  en  plfUre^ 
en  carton  ou  en  linge  \ 

Certaines  offrandes  sont  faites  à  des  époques  déterminées,  corres- 
pondant à  des  fêtes  populaires,  et  surtout  à  la  période  des  étrennes, 
et  elles  ont,  d'ordinaire,  pour  but  d'attirer  la  chance  sur  le  donateur, 
et  peut-être  de  lui  concilier  la  faveur  du  génie  de  la  source.  En 
Dauphiné,  le  premier  (jui  allait  à  la  fontaine  le  premier  jour  de  l'an, 
laissait  auprès  des  noisettes  ou  des  pommes  '.  Au  commencement  du 
XVll*  siècle,  on  faisait  ce  môme  jour,  en  Basse-Bretagne,  une  espèce 
de  sacrifice  aux  fontaines  publiciues,  chacun  offrant  un  morceau  de 
pain  couvei't  de  beurre  à  celle  de  son  village  \  Dans  la  GreusC;,  on  y 
jetait  un  morceau  de  pain,  graissé  de  beurre,  du  grain,  des  fruits'. 
Dans  les  Basses-Alpes,  la  mère  de  famille  qui,  la  première,  puisait  de 
l'eau  à  la  fonlaine  y  plaçait  sur  une  pierre,  les  prémices  de  son  travail, 
soit  du  pain,  du  beurre,  du  fromage,  qu'emportait  celle  qui  venait 
ensuite,  en  les  remplaçant  par  une  offrande  destinée  à  celle  qui  suivra  ^ 
En  Limousin  celui  tiui  va,  à  minuit,  déposer  dans  la  fontaine  du  village 
une  étrenne  quelconque  verra  ses  vaches  prospérer  plus  que  celles  de 
ses  voisins  \ 

Dans  le  Morvan,  la  jeune  fille  qui  a  la  bonne  fortune  de  pouvoir 
orner,  avant  loute  autre,  le  jour  des  Rogations,  la  statuette  qui  décore 
ordinairement  les  fontaines  qui  jadis  étaient  l'objet  d'un  culte  païen, 
a  les  chances  les  plus  sérieuses  de  se  marier  dans  l'année  '". 

1.  L.  Lex.   Le  Ciille  d(  s  eaux  en  Saône-el-Loire,  p.  45,  19,  18. 

2.  A.  Meyrac.  Trad.  des  Ardennes,  p.  44. 

3.  Baron  Dutaya.  lirocéliandey  p.  243. 

4.  Flichard.  Trad.  de  Lorraine,  p.  140. 

5.  Aug.  Kerrand,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  X,  p.  23. 

6.  Vie  de  Michel  Le  Nohlel.z,  in  liev.  Cell.,  t.  II,  p.  483. 
1.  Société  des  sciences  elc.  de  la  Creuse,  t.  III,  p.  367. 

8.  A.  de  Nore.  Coulâmes,  p.   53. 

9.  Abbé  M.  M.  Gorse.  Au  bas  pays  de  Limosin,  p.  227 

10.  D""  Boyros.  A  travers  le  Morvan,  p.  161,  note. 


LE    PREMIER    MAI  303 

Autrefois  on  allait  le  premier  mai,  de  très  grand  matin,  à  la  Bonne 
Fontaine,  près  de  la  Porte  des  Allemands  à  Metz,  pour  boire  de  l'eau 
et  pour  danser,  et  on  portait  à  la  boutonnière  une  branche  de 
verveine  '.  En  Morvan,  on  se  rL'unissait  à  la  même  date  auprès  des 
fontaines  et,  en  1829,  les  jeunes  filles  de  quelques  villages  des  environs 
de  Givet  les  nettoyaient  le  premier  samo  li  de  mai  ou  la  veille  de  la 
Pentecôte  -. 

Il  existe  à  Moncoutant  Deux-Sèvres),  une  fontaine  sous  le  vocable  de 
saint  Gervais,  dont  l'eau  ne  conserve  son  excellente  qualité  que  si  tous 
les  ans  on  fait  une  invocation  au  saint.  Elle  a  eu  lieu  très  récemment  ; 
la  veille  de  la  fête,  une  vingtaine  de  jeunes  filles,  âgées  de  moins  de 
vingt  ans,  comme  le  veut  la  tradition,  se  sont  rendues  à  la  fontaine, 
l'ont  fleurie,  puis  ont  chanté  en  chœur  la  chanson  de  saint  Gervais '. 


1.  E.  Auricoste  de  Lazarque,  ia  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  16. 

2.  Henry  Voloey,  in    Rev.  d'Ai'deimes,  avril  1901. 

3.  .Mémorial  des  Deux-Sèvres,  22  juin  1901. 


CHAPITRE  III 


LES  PUITS 


Le  folk-Iore  des  puits  est  bien  modeste  en  comparaison  de  celui 
des  fontaines  :  celles-ci  ont  été  l'objet  de  plusieurs  monographies 
importantes,  et  il  n'est  guère  de  livre  traditionniste  qui  ne  fournisse 
quelque  utile  contribution  à  l'étude  des  légendes,  des  superstitions  et 
des  observances  en  relation  avec  elles.  Les  puits  ont  beaucoup  plus 
rarement  attiré  l'attention  des  chercheurs  :  dans  aucun  ouvrage  ils 
n'occupent  même  un  paragraphe  entier  ;  les  traits  légendaires  ou 
superstitieux  qui  s'y  rattachent  sont  placés  presque  par  hasard,  et  à 
titre  accessoire,  au  milieu  de  faits  d'un  ordre  différent.  Frappé  de 
cette  dispersion,  j'avais  réuni  dans  un  article  de  la  Revue  des  Traditions 
populaires  (t.  XVI,  p.  568-571),  un  certain  nombre  d'observations 
empruntées  à  divers  auteurs,  et  je  les  avais  groupées  par  affinités,  dans 
l'espoir  d'attirer  l'attention  de  mes  lecteurs,  et  de  les  engager  à  com- 
mencer des  recherches  autour  d'eux  sur  ce  sujet  relativement  neuf. 
A  en  juger  par  les  communications  qui  me  sont  parvenues,  la  récolte 
a  été  bien  peu  fructueuse. 

Si  l'on  compare  les  puits  aux  fontaines,  on  s'explique  assez  aisément 
la  disproportion  qui  existe  au  point  de  vue  folklorique  entre  ces 
deux  catégories  de  réservoirs  d'eaux.  Alors  que  les  sources  vives 
sourdent  naturellement,  que  la  plupart  semblent  remonter  à  l'origine 
des  choses,  et  que  les  autres  se  montrent  à  la  suite  d'iuLorventions 
surnaturelles,  les  puits  sont  d'ordinaire  assez  récents,  et  nul  n'ignore 
qu'ils  ont  été  creusés  par  des  hommes.  Au  lien  d'être,  comme  nombre 
de  sources,  dans  des  endroits  isolés,  sous  l'ombrage  des  bois  ou  au 
flanc  des  montagnes,  ils  se  trouvent  dans  des  terrains  plats  et 
découverts,  au  milieu  des  habitations  ou  tout  au  moins  dans  leur 
voisinage,  et  ces  diverses  circonstances  empêchent  le  mystère  favorable 
à  l'éclosion  ou  à  la  conservation  des  légendes. 


LA    li.VC.UETTE   ET    LES    EAUX  305 

§  1  .    ORIGINE,  HANTISES  ET  LÉGENDES 

Cliacun  sait  que  les  puits  ne  sont  pas,  comme  les  fontaiues,  un 
produit  des  forces  de  la  nature  ;  mais  le  résultat  de  Fintervention 
laborieuse  de  l'homme,  qui,  après  avoir  percé  la  terre  jusque  dans 
ses  entrailles  pour  y  chercher  de  l'eau,  a  dû,  pour  prévenir  les 
éboulemeuts,  consolider  les  parois  du  souterrain  au  moyen  de 
maçonneries.  Ces  circonstances  excluent  toute  possibilité  de  création 
pour  ainsi  dire  spontanée,  aussi  bien  que  l'action  miraculeuse  de 
personnages  puissants  ou  sacrés  :  tout  au  plus  ceux-ci  peuvent-ils, 
une  fois  le  travail  achevé,  contribuer  à  amener  dans  le  trou  creusé 
par  des  proc-dés  matériels,  une  eau  abondante  et  limpide,  et  à  l'y 
entretenir  dans  un  état  de  fraîcheur  et  de  pureté.  C'est  ainsi  que  saint 
Léonard,  après  avoir  fait  creuser  un  puits  dans  un  endroit  extrêmement 
sec,  pour  les  besoins  de  son  monastère,  adressa  à  Dieu  de  ferventes 
prières,  à  la  suite  desquelles  une  (^au  excellente  vint  le  remplir  '. 

La  baguette  divinatoire,  qui  a  été  employée  pour  la  découverte  des 
fdons  métalliques,  a  servi  encore  plus  souvent  à  déceler  les  eaux 
souterraines.  Au  milieu  du  XIX°  siècle,  on  accordait,  en  plusieurs  ré- 
gions de  la  Normandie,  le  pouvoir  de  la  faire  tourner  aux  joueurs  de  la 
verge  d'Aaron,  que  dans  l'Orne  on  appelait  simplement  vergette.  Ils 
avaient  obtenu  le  droit  de  baguette  au  moment  de  leur  naissance^  et 
si,  tenant  à  la  main  une  branche  tendre  de  coudrier,  ils  venaient  à 
passer  sur  une  eau  recouverte  d'une  couche  de  terre,  elle  tournait 
fortement,  et  ils  pouvaient  reconnaître  la  force  de  la  nappe  à  ses  mou- 
vements plus  ou  moins  précipités'-.  En  Lauraguais,  on  se  sert  d'une 
fourche  en  bois  de  figuier  que  l'on  tient  à  la  main,  si  elle  se  lève,  c'est 
signe  qu'il  y  a  de  l'eau;  on  suspend  aussi  une  montre  par  sa  chaîne 
que  l'on  tient  à  la  main  ;  si  la  montre  se  met  à  tourner,  c'est  qu'au 
dessous  se  trouve  de  l'eau  \ 

Les  traditions  qui  s'attachent  aux  puits  lorsque  creusés,  maçonnés 
et  pourvus  d.;au,  ils  sont  pour  ainsi  dire  devenus  des  fontaines, 
rappellent  dans  leurs  grandes  lignes,  celles  des  sources  naturelles 
qui  coulent  depuis  un  temps  immémorial  ou  qui  se  sont  montrées 
dans  des  circonstances  miraculeuses.  C'est  ainsi  que  les  personnages 
qui  y  ont  leur  résidence  ou  qui  se  font  voir  dans  leur  voisinage 
immédiat,  ressemblent,,  avec  plus  de  prosaïsme,  à  ceux  des  fontaines. 

Les  fées  qui  président  si  souvent  aux   eaux  fraîches  et  limpides   des 

1.  Jacques  de  Voragine.  Légende  dorée,  t.  11,  p.   190. 

2.  Annuaire  de  la  Manche,  1832,  p.  221. 

3.  P.  Fagot.  Le  Folk-Lore  du  Lauraguais,  p.  320. 


306  LES    PUITS 

sources  vives,  sont  assez  rarement  en  relation  avec  les  puits;  les 
récits,  peu  nombreux,  qui  mentionnent  leur  présence  dans  leur 
intérieur  ou  sur  leur  bord,  se  bornent  à  un  énoncé  succinct,  assez 
vague,  et  d'un  intérêt  médiocre.  Une  poésie  languedocienne  antérieure 
au  milieu  du  XIV''  siècle  constatait  une  croyance  relative  au  Grand 
Puits  de  Carcassonne,  au  fond  duquel  existaient,  disait-on  encore  à 
nne  époque  plus  récente,  des  grottes  merveilleuses  où  des  fées  avaient 
établi  leur  séjour  '.  Dans  plusieurs  puits  des  Côtes-du-Nord,  il  y  a,  au- 
dessous  de  l'eau^  une  chambre  à  la  fée,  où  se  cachent  les  bonnes 
dames,  en  attendant  qu'elles  puissent  revenir  sur  la  terre  ;  un  puits 
octogone  à  l'intérieur,  dans  la  cour  d'un  château  voisin  de  Dinan,  a 
cette  forme,  disent  les  gens  du  pays,  parce  que  c'est  celle  de  la  chambre 
de  la  fée  qui  s'y  trouve  et  qui  en  sort  quelquefois'.  D'après  une 
ancienne  légende  du  Roussillon,  pendant  quelques  nuits,  les  fées 
venaient  laver  leur  linge  et  se  livrer  à  des  ébats  désordonnés  au  Puits 
des  Fées,  El  Pou  de  las  Douas  Encunladas.  On  entendait  leurs  cris  et 
les  bruvanls  éclats  de  rire  qu'elles  poussaient  en  frappant  leur  battoir 
en  cadence.  Alors  chacun  se  signait  et  fuyait  éperdu.  Pourtant  on 
savait  que  celui  qui^  bravant  leur  fureur,  serait  parvenu  à  leur  dérober 
une  seule  pièce  du  linge  qu'elles  venaient  de  laver  et  d'étendre, 
deviendrait  aussitôt  riche  et  heureux  entre  tous  ;  un  seul  osa  le  faire, 
dans  une  nuit  de  désespoir:  il  devint  le  plus  riche  du  pays  et  transmit 
sa  fortune  à  ses  descendants  ^  Non  loin  de  Bord  Saint-Georges,  à 
deux  lieues  de  Chambon,  on  respecte  encore  les  débris  d'un  vieux 
puits  qu'on  appelle  le  Puits  des  fées  ou  fades ^  Les  voisins  du  puits 
énorme  de  Salmaise  croient  qu'il  est  habité  par  Mélusine  ^  ;  dans 
l'Yonne,  on  revoit  encore  de  temps  en  temps,  sous  son  apparence 
de  demi-femme  demi-serpent,  la  Mélusine  de  Maulne,  qui  s'y  précipita 
lorsque  son  mari  l'eut  aperçue  sous  cette  figure  qu'elle  prenait  un 
certain  jour  de  l'année  •■'. 

A  Arcv-sur-Cure  (Yonne),  on  connaissait  le  Puits  de  la  Dame,  5 
Saint-Moré,  le  Puits  à  la  Dame,  qui  étaient  vraisemblablement  hantés 
autrefois,  peut-être  par  des  personnages  de  l'autre  monde  ''.  Dans  la 
Charente-Inférieure,  on  disait  naguère  encore  que,  pendant  les  nuits, 
surtout  lorsqu'elles  sont  orageuses,  des  dames  blanches  visitaient  le 

1.  Gaston  Jourdanne.  Contribution  au  Folk-Lore  de  VAude,  p.  220. 

2.  Gomm.  de  M™^  Lucie  de  V.-H.  Ainsi  qu'on  le  verra  plus  loin,  ces  "  chambres  » 
jouent  un  certain  rôle  dans  les  contes. 

3.  Ludovic  Martinet.  Banyuls-sur-Mer .  Paris,  1883,  in-t8,  p.  34. 

4.  Collin  de  Plaucy.   Dictionnaire  infernal,  t.  III,  p.  29. 

5.  Oéuaent-Janin.  Traditions  de  la  Cûte-d'Or,  p.  50. 

6.  G.  Moiset.  Usages  de  l'Yonne,  p.  88. 
1.  G.  Mois.'t.  1.  c,  p.  97. 


LES    AMES    EN    PEINE  307 

Puits  des  Mazureaux,  creusé  non  loin  de  sépultures  celtiques,  et 
formaient  des  rondes  aulour  de  soiiorilicc;  '. 

Des  âmes  en  peine  sont  assez  fréquemment  associées  aux  puits  :  une 
ombre  l)lanche  se  penche  paifois  au-dessus  de  celui  du  château  de 
Montafilant,  près  de  Corseul.  On  croit  qu'elle  y  descend,  car  on  assure 
que  peu  après,  l'on  entend  compter  des  pièces  d'or.  Cette  oml)re  est 
celle  d'une  dame  de  la  maison  de  Dinan,  que  son  écuyer  vendit  pour 
une  somme  d'argent,  et  elle  vient  réclamer  à  ce  serviteur  infidèle  le 
prix  qu'il  a  reçu  pour  sa  trahison  -. 

Suivant  une  légende  qui  semble  avoir  été  recueillie  à  Saint-lJuen 
(Côtes-du-Nord)  vers  la  limite  des  deux  langues,  les  fermières  qui  ont 
mis  de  l'eau  dans  leur  lait,  sont  condamnées  après  leur  mort,  à  venir 
tirer  l'eau  des  puits  ^  ;  on  raconte  à  Colmar  qu'une  laitière,  coupable  de 
la  même  fraude,  revient  quelquefois  à  un  puits  de  la  rue  des  Augustins, 
avec  un  seau  qu'elle  essaie  d'y  remplir*. 

Le  fond  des  puits  ou  des  citernes  est  parfois  une  sorte  de  purgatoire 
temporaire,  comme  au  reste  quelques  autres  excavations  qui  sont 
naturelles.  On  a  vu,  t.  I,  p.  i20,  qu'une  fille  était  condamnée  à  expier 
ses  péchés  dans  un  trou  qui  donnait  accès  dans  l'enfer,  et  qu'elle 
recevait  sur  sa  tête  les  pierres  qu'on  y  jetait.  Une  légende  de  Basse- 
Bretagne  parle  d'une  âme  en  peine  qui  faisait  pénitence  dans  une 
citerne;  une  servante,  pour  amuser  un'enfant,  y  ayant  lancé  des  cailloux, 
ceux-ci  furent,  quelques  instants  après,  rejetés  avec  violence  sur  les 
murs  et  dans  les  fenêtres  de  la  maison.  Le  soir,  une  vieille  femme 
toute  trempée,  vient  à  l'endroit  où  était  la  servante,  et  lui  demande  de 
lui  permettre  de  se  réchauffer  ;  elle  y  revient  une  seconde  nuit;  à  la 
troisième  apparition,  la  servante,  par  le  conseil  du  recteur,  lui  demande 
pourquoi  ses  vêtement  étaient  si  humides  ;  alors  la  morte  lui  apprend 
que,  depuis  cinquante  ans.  elle  faisait  pénitence  dans  la  citerne,  et 
qu'elle  ne  pouvait  en  sortir  qu'à  la  condition  d'avoir  dans  la  main  une 
pierre  de  secours  lancée  par  un  vivant^.  Le  Grand  Puits  de  Carcas- 
sonne  est  la  demeure  du  Curé  Maudit.  Lorsque  sonne  la  messe  de 
minuit,  à  Noël,  il  veut  sortir  du  cachot  où  il  est  enfermé  pour  n'avoir 
pas  dit  les  messes  dont  il  a  reçu  le  prix  durant  sa  vie.  Certaines 
personnes  affirment  avoir  entendu  ses  gémissements''. 


1.  G.  Musset.  La  Charente-Inférieure  avant  Vhistoire,  p.  116. 

2.  Paul  Scbillot.  Légendes  locales  de  la  Huule-Bretagne,,  t.  11,  p.  73. 

3.  Du  Laurens  de  la  Barre.  Nouveau  a:  fantômes  bretons,  p.  83. 

4.  Auguste  Stœber.  Die  Sagen  des  Elsasses,  n"  66. 

5.  A.  Le  Braz.  La  Légende  de  la  Mort  en  Basse- Bretagne,  t.  II,  p.  177-182. 

6.  Gaston  Jourdauue.  Contribution  au  F.-L.  de  l'Aude,  p.  221.  Vers  1880,  le  gardien 
qui  faisait  visiter  le    château   de  Clisson    (Loire-Inférieure),   disait   que      toutes    les 


308  LES    PLITS 

Les  lutins  sont  rarement  en  rapport  avec  les  puits  :  on  raconte 
cependant  aux  environs  de  Paimpol,  qu'une  servante  qui  prétendait  ne 
pas  croire  à  leurs  apparitions,  vit  un  nain  assis  dans  un  trou  pratiqué 
près  de  la  margelle,  pour  mettre  le  seau  ;  il  avait  la  spécialité  de  répéter 
tout  ce  qu'on  lui  disait,  La  servante  lui  ayant  dit  :  «  Je  parie  que  tu  ne 
viendras  pas  ici  demain  soir,  ou  bien  tu  le  chaufferas,  »  il  répéta  ces 
mots.  Le  lendemain  elle  mit  dans  le  feu  le  caillou  qui  se  trouvait  dans 
le  trou  du  puits,  et  quand  il  fut  bien  chaud,  elle  alla  l'y  reporter.  Le 
lutin  vint  s'asseoir  dessus  et  se  brûla  cruellement  '. 

D'autres  puits  ont  des  hantises  dont  il  est  assez  malaisé  de  déterminer 
la  nature.  Dans  celui  qui,  taillé  à  une  immense  profondeur,  se 
trouve,  dit-on,  parmi  les  ruines  de  Château-Vieux,  on  entend  parfois 
au  milieu  du  silence  de  la  nuit,  les  malins  esprits  qui  s'y  sont  réfugiés 
après  la  destruction  de  la  forteresse  et  qui  font  de  vains  efforts  pour 
se  dégager  des  décombres  sous  lesquels  ils  sont  emprisonnés-.  Dans 
une  des  pièces  d'une  maison  de  Vitré,  inhabitée  depuis  un  temps 
immémorial,  est  un  puits  d'où  sort,  chaque  soir,  un  démon  qui  a 
terrifié  tous  ceux  qui  ont  essayé  d'y  passer  la  nuit,  et  qui  a  fait 
donner  à  l'habitation  le  nom  de  Maison  du  Diable  '. 

Le  puits  du  château  de  Carnoet  est  gardé  par  un  énorme  dragon 
lançant  des  flammes  par  la  gueule  et  de  l'eau  par  la  queue;  le  téméraire 
qui  y  pénétrerait  serait  sur  le  champ  dévoré  par  le  monstre  '\ 

Au  fond  de  la  citerne  desséchée  d'un  château  de  Basse-Bretagne 
est  un  objet  d'une  blancheur  éblouissante  qui  change  constamment  de 
place.  Un  jour,  dit-on,  on  y  trouva  le  squelette  d'un  enfant,  et  l'on 
saisit  un  animal  blanc  dont  les  yeux  avaient  un  éclat  extraordinaire  ■'. 

Une  anguille  prise  jadis  dans  la  rivière  de  la  Seugne  était  si  belle 
que  les  habitants  de  Pons  résolurent  de  la  conserver  :  ils  lui  mirent 
une  sonnette  au  cou  et  la  descendirent  dans  l'énorme  puits  creusé  dans 
l'intérieur  du  château.  De  temps  à  autre,  les  Pontois  allaient  prêter 
l'oreille  à  l'orifice  du  puits  pour  constater  la  présence  de  l'anguille  : 
mais  elle  ne  se  faisait  entendre  (jue  la  veille  des  grands  malheurs  •"'. 

Les  puits  servent  souvent  de  repaire  à  des  serpents  fantastiques; 
celui  qui  est  bien  connu  dans  l'est  sous  le  nom  de  Vouivre,  se   lient 

nuits  des  plaiates  sortaient  d'un  puits  qui,  pendant  la  Terreur,  avait  été  comblé  avec 
des  cadavrci  royalistes,  et  qu'on  les  entendrait  tant  qu'il  y  resterait  un  atome 
d'ossement  iConi.  de  .Mme  Lucie  de  V.  H.). 

1.  Paul  Sébillot.  Lét/endes  du  pays  de  Paimpol.  Paris.  1894,  in-S",  p.  7. 

2.  Ch.  Thuriet.  Trad.  du  Doubs,  p.  156. 

3.  A.  Orain.  Le  Folk-Lore  de  Vllle-el-Vilaine,  t.  Il,  p.  322. 

4.  Yérusmor.  Voyage  en  Basse- Brelar/ne,  p.  191. 

5.  boucher  de  Perthes.  Chants  armoricain.s,  p.  8-9. 

6.  G.  .Musset.  La  Charente-Inférieure  avant  l'histoire,  p.  123. 


LES    VOUIVRES    ET    LES    BASILICS  309 

parfois  dans  ceux  de  la  Franche-Comté',  f/un  de  ces  dragons  ailés 
habitait  au  milieu  dos  ruines  du  château  de  Vernon,  dans  laCôle-d"Or, 
un  puits  aujourd'hui  rempli  par  les  décombres.  Une  femme  du  pavs, 
venue  pour  cueillir  de  Therbe  dans  la  cour  de  ce  château,  le  jour  de  la 
Fête-Dieu,  avait  apporté  son  enfant  et  l'avait  dépose  sur  la  terre.  Mais 
elle  avait  à  peine  commencé  son  ouvrage  qu'elle  vit  briller  sur  ki  pelouse 
une  grande  quantité  de  pièces  d'argent;  elle  s'empressa  de  les  ramasser 
et  d'en  remplir  son  tablier.  De  retour  à  la  maison  elle  se  débarrassa  de 
son  argent  et  s'aperçut  qu'elle  avait  oublié  son  enfant  ;  elle  retourna  le 
chercher,  mais  il  avait  disparu.  Elle  alla  alors  consulter  le  curé  de 
Laroche-en-Breil,  qui  connut  bien  que  c'était  la  Vouivre  qui  avait  enlevé 
l'enfant;  il  dit  alors  à  la  mère  de  conserver  exactement  l'argent  et 
surtout  de  ne  pas  y  toucher,  pour  le  rapporter  l'année  suivante,  le  même 
jour  et  à  la  même  heure,  et  qu'alors  la  Vouivre  lui  rendiait  son  nour- 
risson. Elle  fit  exactement  ce  que  lui  avait  conseillé  le  curé,  et  elle 
retrouva  son  enfant  bien  portant  et  grandi,  assis  à  la  même  place  oîi 
elle  l'avait  déposé  l'année  précédente^. 

Pendant  longtemps  on  a  attribué  les  exhalaisons  méphitiques  qui 
s'échappent  des  puits,  ou  celles  qui  asphyxient  ceux  qui  y  descendent, 
à  la  puissance  fascinatrice  d'un  serpent  que  l'on  appelait  basilic.  Les 
histoires  locales  nous  ont  conservé  le  récit  de  plusieurs  de  ses  méfaits. 
A  Marseille  trois  puisatiers  étant  descendus  pour  curer  le  grand  puits 
situé  prés  de  la  Major,  tombèrent  comme  foudroyés  ;  on  suspendit  les 
travaux,  et  les  Marseillais  ayant  voulu  connailre  la  cause  de  ces 
accidents,  on  leur  apprit  qu'ils  étaient  dûs  à  un  serpent  redoutable  et 
monstrueux,  qui  vivait  au  fond,  et  dont  le  regard  seul  était  niorlel 
pour  les  hommes  ^  Au  XVIP  siècle,  on  croyait  encore  au  pouvoir  de  cette 
bête  malfaisante:  une  description  de  Dinan,  écrite  en  1635,  parle  d'un 
grand  puits  dans  lequel,  environ  cent  années  auparavant  «  il  se  trouva 
un  basilic  qui,  par  son  effet,  tua  un  grand  nombre  de  personnes^  ». 

Ordinairement  ce  reptile,  ainsi  que  ses  congénères  surnaturels, 
cause  la  mort  de  ceux  qu'il  voit  le  premier  ;  mais  il  crève  s'il  est  tout 
d'abord  aperçu  par  un  homme.  Plusieurs  légendes  racontent  conjment 
des  gens  avisés  firent  périr  par  ruse  quelques-uns  de  ces  serpents.  En 
Gascogne,  l'eau  d'un  puits,  jusque-là  claire  et  limpide,  étant  devenue 
toute  trouble,  le  propriétaire  était  sur  le  point  de  faire  venir  des  ouvriers 

1.  D.  Mcnuier  et  A.  Vingtrinier.  Traditions  populaires  de  la  Franche-Comlé,  p.  111. 

2.  H.  .Marlot,  iu  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  X,  p.  210. 

3.  Bérenger-Féraud.  Superslilions  et  survivances,  t.  I,  p.  2"33-254. 

4.  A.  de  la  Borderie.  Documents  sur  Vttisloire  de  Dinan,  in  Mosaïque  bretonne, 
p.  18.  Vers  1860,  quand  j'étais  élève  du  collège  communal  âe  Dinan,  j'ai  aussi 
entendu  parler  de  cet  événement,  auquel  on  attribuait  des  causes  surnaturelles  ; 
mais  je  ne  me  souviens  plus  s'il  s'agissait  du  diable  ou  d'un  serpent. 


310  LES    PUITS 

pour  le  curer,  lorsque  sa  servante  lui  dit  d'attendre  quelques  instants  ; 
elle  alla  chercher  un  petit  miroir  et  cria:  <'  Maître^,  venez  au  puits!  » 
Elle  tourna  son  miroir  vers  le  soleil,  dont  la  lumière  rayonna  jusqu'au 
fond  •  le  basilic  leva  la  tète,  le  miroir  lui  montra  son  image  et  aussitôt 
il  creva'.  C'est  par  le  même  moyen  qu'on  se  débarrassa,  en  Franche- 
Comté  et  en  Auvergne,  de  basilics  qui  faisaient  mourir  tous  ceux  qui 
allaient  puiser  de  Feau  dans  certains  puits.  Dans  ce  dernier  pays,  on 
craint  encore  un  diminutif  du  serpent  si  redouté  au  moyen  âge  :  c'est 
un  petit  reptile,  appelé  le  souffle,  qui  vit  dans  les  puits  et  tue  par  son 
haleine  Thomme  qui  s'en  approche,  s'il  est  le  premier  aie  voir-. 

On  a  essavé  d'écarter  les  enfants  des  puits  et  des  citernes  en  leur 
racontant  que  des  êtres  mystérieux  et  redoutables  y  sont  cachés.  Dans 
le  Doubs  on  leur  faisait  peur  du  Manau,  que  Ton  ne  décrit  pas  autre- 
ment, et  qui  demeurait  au  fond  des  citernes^;  en  Haute-Alsace,  le 
Ilôgemann,  l'homme  au  croc,  tire  au  fond  des  puits  les  enfants  impru- 
dents *  ;  en  Poitou  une  grande  vieille  remplissait  le  même  rôle  de  Croque- 
mitaine.  Dans  laCôte-d'Or  on  menaçait  les  enfants  de  la  Mélusine  du  puits 
de  Salmaise  \  Le  Droug-Spcrei  ow  Aezraouant  àe,  Basse-Bretagne  est  un 
démon  méchant  qui  se  loge  dans  les  puits,  comme  aussi  dans  les  étangs, 
et  cherche  à  entraîner  sous  les  eaux  les  femmes  et  les  enfants  en  les 
attirant  par  l'apparence  d'olijets  brillants  ^  A  Quévert,  près  de  Dinan, 
une  vieille  fée  prend  les  yeux  des  enfants  et  les  jette  dans  un  vieux 
puits  voisin  du  château  du  Boisriou  :  la  nuit,  on  entend  les  gémis- 
sements des  pauvres  petits  qui  supplient  «  le  puits  »  de  leur  rendre 
leurs  yeux,  sans  lesquels  ils  ne  pourraient  entrer  au  Paradis '. 

Les  exhalaisons  lumineuses  qui  parfois  s'échappent  des  puits 
semblent  être  l'objet  de  peu  de  croyances  légendaires  :  celle  qui  suit  se 
rattache  probablement  à  une  manifestation  de  ce  petit  phénomène. 
Dans  la  cour  du  château  de  Prémorvan  à  Pluduno  (Côtes-du-Nord),  on 
voit  quelquefois  paraître,  près  d'un  puits  ancien,  un  cierge  qui  brûle, 
la  lumière  tournée  vers  le  sol.  Quand  il  s'éteint,  on  peut  être  sûr  qu'il 
y  aura,  dans  les  douze  heures,  un  mort  dans  le  village  voisin  ^ 

En  raison  de  leur  forme  ronde  qui  constitue   une  sorte  de  pavillon. 


1.  J.-F.  Bladé.  Contes  de  Gascogne,  t.  II,  p.  333-334. 

2.  Ch.  Thuriet.  Trad.  de  la  Haute-Saône,  p.  614;  D"' Pommerol,  in  Rev.  des  Trad. 
pop.,  t.  XII,  p.  551 . 

3.  Tissot.  Patois  des  Fourçfs. 

4.  Mélusine,  t.   III,  col.  545. 

5.  Glément-Janin.  Traditions  de  la  Côte-d'Or,  p.  50. 

6.  Elvire  de  Cerny.  Saint-Suliac  et  ses  traditions,  p.  54. 

7.  Comrn.  de  Mme  Lucie  de  V.  II. 

8.  Lucie  de  V.-H.,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  XIII,  p.   545. 


LES  CLOCHES  ET  LES  TRÉSOHS  31 i 

les  puits  recueillenl  des  sons  qui  parfois  proviennenl  de  loin^  et  ceux 
qui  se  penchent  sur  leiif  ouverture  peuvent  entendre  des  sonorités 
qu'ils  ne  perçoivent  plus  dès  qu'ils  ont  quitté  ces  bords.  Il  n'est  pas 
surprenant  de  rencontr(!r,  localisée  dans  leurs  profondeurs,  la  légende 
des  cloches  englouties,  qui  est  commune  aux  eaux  de  toute  nature,  et 
qui  a  suggéré,  par  J)ei^()in  d'explication,  tant  de  récils  merveilleux. 
Ceux  qui  s'attachent  aux  puils  sont  d'ordinaire  assez  courts,  et 
se  rapprochent  de  ceux  qui  suivent.  Une  cloche  d'argent  qui  ornait 
autrefois  l'église  seigneuriale  se  trouve  dans  le  puits,  aujourd'hui 
comblé,  du  château  de  HougcmonI,  oii  elle  fut  jetée  lors  d'une  guerre  qui 
ravageait  le  pays.  La  même  légende  existe  à  Sermange  (Jura)'.  A  Essel, 
on  montre  l'emplacement  d'un  puits,  dont  on  distingue  diflicilement 
l'orifice,  au  fond  duquel  git  la  cloche  de  l'église'-.  On  allait  autrefois 
entendre  àlabouche  du  puilsdu château  de  Havel,  dans  l'Aude,  à  Noël, 
un  carillon  produit  par  des  cloches  enterrées  là  depuis  un  temps  immé- 
morial \  Dans  un  jardin,  i)rès  de  la  ferme  de  Montchevrin,  commune 
de  Pouzy  (Allier),  qui  a  peut-être  remplacé  un  château,  est  un  puits  très 
ancien  et  fort  profond.  Si  l'on  y  descendait  on  verrait,  —  un  peu  au- 
dessus  du  niveau  de  l'eau  qui,  paraît-il,  est  toujours  agitée  —  dans  la 
muraille,  une  porte  de  fer  qui  ferme  l'entrée  d'un  souterrain  se  rendant 
au  château  de  Pouzy  et  de  là  à  celui  de  la  Coudraie.  La  veille  de  toutes 
les  grandes  fêtes  chrétiennes,  à  la  tombée  de  la  nuit,  on  entend  des 
cloches  qui  carillonnent  au  fond.  Et  chaque  fois  qu'une  gueri'C  éclate 
quelque  part  en  Europe,  penché  au-dessus  de  l'ouverture,  on  perçoit 
des  roulements  de  tambours,  des  sonneries  de  clairons,  des  bruits  de 
fusillades,  des  grondements  de  canons,  des  plaintes  de  blessés,  des 
râles  de  mourants. 

De  nombreuses  tiaditions  parlent  de  trésors  jetés  dans  les  puits  des 
anciens  châteaux,  lors  des  guei-res  féodales  ou  dans  des  moments 
d'extrême  danger'.  On  raconte  à  Ploubalay  Côtes-du-Nord),  qu'un 
seigneur  ayant  été  vaincu  fut  jeté  dans  un  puits  qui  existe  encore 
dans  les  ruines  du  château  de  Hais;  avec  lui  sont  enfouies  ses  richesses. 


1.  Ch.  Thuriet.  Trad.  du  Doubs,  p.  ,373. 

2.  Ludovic  Martinet.  Le  lierry  préhistorique,  p.  H!). 

3.  Gaston  Jourdanuc.  Conlribution  au  Folk-Lore  de  L'Aude,  p.  130. 

4.  li  est  certain  f|u"à  diverses  époques  on  a  jeté  dans  les  puits  des  objets  de 
valeur  que  l'on  voulait  soustraire  à  l'avarice  des  vainqueurs  ou  aux  outrages  des 
persécuteurs  Je?  religions.  C'est  à  celte  dernière  cause  que  sont  dues  plusieurs 
trouvailles  faites  dans  le  pays  éduen.  dont  la  plus  curieuse  peut-être  remonte  à 
l'an  1679  :  aii  cours  de  travaux  de  cimslructiou  du  séminaire  d'Autun,  on  découvrit 
dans  un  puits,  comblé  de  temps  immémorial,  le  médaillon  de  bronze  d'une  divinité, 
et  des  monnaies  romaines  (Joseph  Déchelette,  VOppidum  de  Uibracte.  Paris-Autun, 
s.  d.,  p.  43-44;  cf.  aussi  J.-G.  BuUiot  et  Thiollier.  La  Mission  de  saint  Martin, 
p.  228,  339). 


312  LES    PUITS 

son  argenterie  et  ses  armes  ^  Ces  mêmes  objets,  qui  appartenaient 
au  Ganne,  le  dernier  maître  de  La  Motte  de  la  Lande  Patry,  gisent 
dans  un  puits,  comblé  depuis  longtemps,  qui  doit  exister  au  milieu  des 
l'uines  du  cliàteau-.  Une  porte  au  fond  du  puits  de  la  Motte  du  Parc 
(Côtes-du-Mord),  conduit  à  un  souterrain  où  sont  toutes  les  richesses  et 
toutes  les  armes  du  baron  de  ce  nom  ;  mais  jusqu'ici  personne  n'a  été 
assez  hardi  pour  aller  les  chercher^.  A  Carrée  on  montra  à  Souvestre 
le  puits  mystérieux  où  un  duc  de  Bretagne  avait  caché  le  berceau  d'or 
de  son  fils  '\  Un  seigneur  de  la  Garenne  près  de  Montauban  de 
Bretagne,  forcé  de  fuir  de  ce  château  après  l'assassinat  d'un  prêtre, 
cacha  dans  un  puits,  aujourd'hui  presque  invisible,  le  veau  d'or  qu'il 
adorait  "\ 

Ces  trésors,  même  quand  on  peut  les  découvrir,  ne  sont  pas  facilesà 
prendre,  parce  qu'ils  sont  sous  la  surveillance  d'esprits  ou  de  monstres. 
Dans  le  puits  du  château  de  Nidor,  une  dame  verte  garde  ceux  qui  y 
sont  enfouis;  sa  bouche  est  pleine  de  feu  et  elle  empêche  toute  personne 
d'approcher.  La  grande  citerne  qui  existe  encore  sous  les  ruines  du 
château  de  Yaugrenans,  contient  un  trésor  sur  lequel  veille  un  animal 
redoutable.  Trois  garçons  de  Pagny  ayant  été  y  faire  des  fouilles,  leur 
lanterne  s'éteignit  à  peu  près  vers  minuit,  renversée  par  un  animal  qui 
s'attira  de  dessous  les  décombres  :  il  les  chargea  tous  trois  sur  son  dos 
velu,  et  les  emporta  dans  les  airs.  Il  alla  déposer  le  premier  au-dessus 
du  Mont-Poupet.  il  porta  le  second  au  milieu  de  la  forêt  de  Chaux, 
et  le  troisième  dans  les  fossés  du  château  de  Vadans.  Une  légende 
analogue  s'attachait  à  la  citerne  à  trésors  du  château  d'Oliferne  :  l'animal 
fantastique  était  un  mouton  noir  qui  emporta  sur  son  dos  les  trois  amis, 
venus  au  château  une  nuit  de  Xoèl,  au  lieu  d'assister  à  la  messe  '''. 

A  Montafilant  (C('»tes-du-.\ord  le  trésor,  sous  la  garde  de  deux 
dragons,  se  trouve  dans  un  appartement  souterrain  que  recouvrent  les 
eaux  du  puits  '  ;  on  a  essayé  à  plusieurs  reprises  de  vider  la  citerne  du 
château  de  Bagneux  qui  contient  toute  la  vaisselle  d'or  et  d'argent  qui 
y  fut  jetée  quand  il  fut  pris  par  le  duc  de  Bourgogne,  mais  tout  le  travail 
fait  le  jour  était  détruit  par  de  méchants  esprits  ^ . 

Quelques-unes  des  légendes  des  puits  sont  malaisées  à  classer  par 

1.  Paul  Sébillot.  Lér/endes  locales,  t.  II,  p.  102. 

2.  Galeron,  in  Soc.  des  Antiquaires  de  Normandie,  1829,  p.  177. 

3.  Paul  Sébillot.  Léf/endes  locales,  t.   I!,  p.  "3. 

4.  Souvestre.  Le  Foyer  Breton,  t.  I,  p.  69. 

.").  L.  de  Villers,  iaRev.  des  Trad.  t.  XII,  p.  362. 

6.  Ch.  Thuriet.   Trad.  du  Doiibs,  p.  413:  Trad.  delà  Haute-Saône,  p.  i62,  284. 

7.  Paul  Si-billot.  Légendes  locales,  t.  II,  p.  73. 

8.  Lucien  Goûtant,  in  l'etit  Courrier  de  Bar-sur-Seine,  3  Mars  1832. 


LE    DIABLE  313 

affinités  de  sujets,  parce  qu'elles  appju'liennent  à  des  ordres  d'idées 
qui  n'ont  f^uère  de  rapport.  I>c  puits  de  la  catliédrale  de  Chartres 
fut  jadis  le  tliéàtie  dun  miracle  ;  il  était  situé  dons  la  crypte,  et 
l'on  y  avait  jeté,  lors  de  la  dernière  persécution  païenne,  les  corps 
des  chrétiens  martyrisés.  A  une  époque  très  postérieure,  pendant  qu'on 
faisait  la  procession  dans  la  cry|)te,  un  enfant  de  chœur  tomba  dans  ce 
puils  et  il  fut  impossible  de  retrouver  son  corps.  Mais  l'annéie  suivante, 
lors  de  la  même  procession,  on  fut  tout  étonné  de  le  revoir,  vêtu  de 
son  aube,  qui  n'était  point  mouillée,  et  tenant  son  cierge  à  la  main.  Il 
déclara  qu'au  moment  de  sa  chute,  une  belle  dame  vêtue  de  blanc, 
l'avait  reçu  dans  ses  bras,  l'avait  soigné  pendant  toute  Tannée  et  l'avait 
ensuite  remisa  sa  place  '. 

Les  puissances  infernales  sont  parfois  en  relation  avec  les  puits  ;  au 
XVll''  siècle,  on  en  montrait  un  à  Marseille,  situé  dans  le  cloître,  où 
suivant  la  tradition,  le  diable  qui,  en  })renant  la  forme  d'un  cuisinier, 
servit  la  Madeleine  lorsqu'elle  demeurait  en  ce  lieu,  fut  étouffé-. 

On  racontait  à  Tulle,  qu'une  jeune  fille  de  la  ville  ayant  confessé  au 
père  Bridaine  qu'elle  avait  jeté  dans  un  puits  les  cadavres  de  ses 
enfants,  il  lui  enjoignit  d'aller  faire  trois  prières  sur  le  puits,  en  lui 
promettant  de  l'accompagner  de  loin.  La  première  fois,  elle  entendit 
un  grand  bruit,  comme  des  miaulements;  la  seconde,  comme  des  cris 
d'enfants  qu'on  égorge.  Llle  voulut  s'enfuir  ;  le  prêtre  la  prit  par  la 
main  et  s'agenouilla  près  d'elle.  Ils  avaient  à  peine  commencé  leur 
prière,  quand,  dans  une  lueur  intense  d'où  s'échappait  une  forte  odeur 
de  soufre,  le  dialde  apparut.  Le  père  Bridaine  s'écria:  «  L'âme  à  Dieu^ 
le  corps  à  moi,  la  tête  au  diable  !  »  Et  subitement  la  mère  meurtrière 
de  ses  enfants  fut  décapitée,  tandis  que  la  vision  s'évanouissait  et  que 
le  cadavre  sans  tête  de  la  femme  restait  aux  mains  du  prédicateur 
attéré  ^ 

Suivant  une  des  nombreuses  traditions  qui  s'attachent  au  Grand 
Puits  de  la  Cité  de  Carcassonne,  Satan  aurait  précii)ité  dans  ses 
profondeurs  sept  archers  qui  avaient  médit  des  apôtres  et  du  bienheu- 
reux saint  Gimer.  Étant  en  liesse  dans  les  rues  pendant  la  nuit,  ils 
rencontrèrent  un  âne  couvert  d'une  riche  housse.  Ils  s'en  emparèrent 
et,  l'un  après  l'autre,  montèrent  sur  son  dos.  L'animal  semblait 
grandir  à  mesure  qu'ils  prenaient  place,  de  telle  façon  qu'ils  purent 
s'asseoir  tous.  Aloi'S  la  belle  housse  se  changea  en  un  di'ap  funéraire, 
et  l'étrange  monture  reprit  sa  course.  Après  une  station  au  cimetière, 
où    les   toml)es  se  soulevèrent,   laissant   passage    aux    trépassés    qui 

1.  A. -S.  Morin.  I.e  l'rélre  et  le  Sorcier,  p.  248. 

2.  Jodocus  èinccrus.  lllnerarium  Gnliiœ,  p.  221. 

3.  Jean  Dutrech,  in  Lemouzi.  octobre  1895. 


314  LES  ruiTS 

enlonnèrenl  un  chant  funèbre,  Tâne  monstreux  ^c'était  Salan  en 
personne  ,  se  présenta  sur  la  Place  du  Grand  Puits  et  se  jeta  dans  les 
profondeurs  du  gouffre  avec  les  sept  archers  ^ 

§    2.    CROYANCES.    SINGULARITÉS    ET    OBSERVANCES 

De  même  cjue  les  fontaines,  les  puits  ont  horreur  de  la  souillure  :  à 
Saint-Marins  Gironde  >  il  est  défendu  aux  femmes  qui  relèvent  de 
couches  d'aller  y  puiser  de  l'eau  avant  leurs  relevailles,  car  elle  serait 
changée  en  sang -,  en  Saintonge,  elle  deviendrait  ti'ouble  et  tarirait 
ensuite  \ 

L'eau  des  puits,  comme  celle  des  sources  vives,  peut  élre  maléricié«\ 
et  pour  cette  raison  causer  la  mort  ou  la  maladie  de  ceux  qui  la  boivent. 
En  Vendée,  celle  du  puits  d'un  marchand  de  chevaux  avait  été  ensor- 
celée :  heureusement  un  mendiant  indiqua  à  sa  femme,  un  jour  qu'il 
était  à  la  foire,  le  moyen  de  rendre  à  l'eau  sa  pureté  première.  Il 
consistait  à  prendre  quelques  crins  de  la  queue  d'un  animal  nouvel- 
lement acheté,  à  les  faire  griller  avec  une  poignée  de  sel  sur  la  pelle  du 
foyer  chauffée  au  rouge,  et  à  jeter  la  cendre  dans  le  puits.  Il  fallait  de 
plus  arracher  «  la  bouillée  de  rue  »  qui  tonchait  à  la  maçonnerie,  sous 
laquelle  avait  été  mis  quelque  chose  '. 

Comme  les  fontaines,  mais  plus  rarement,  les  puits  sont  recouverts 
de  constructions  qui  parfois  constituent  de  véritables  petits  monu- 
ments ;  il  y  en  a  plusieurs  dans  le  sud  du  Finistère  que  l'on  cite  pour 
leurs  proportions  et  l'élégance  de  la  coupole  en  pierre  qui  les  surmonte. 
Le  puits  Sainte-Jule.  près  de  Troyes,  qui  était  miraculeux  et  se  trouvait 
au  lieu  où  fut  décapité  cette  \iergî,  était  orné  dune  arcade  de  pierre 
en  forme  de  chapelle,  et  au  frontispice  était  l'image  de  la  sainte  ;  il  y 
avait  aussi  une  chapelle  auprès-'. 

.\u  cap  Sizun,  où  la  lune  passe  pour  jeter,  après  le  coucher  du  soleil, 
un  venin  dans  l'eau,  afin  de  préserver  les  puits  de  cette  mauvaise 
influence,  on  les  recouvre  d'un  toit  en  pointe,  surmoulé  d'un  gros 
galet  rond,  ou  d'une  croix  en  pierri\  appelée  an  ado  punç,  l'aiguille  du 
puits^  Dans  le  pays  de  Quimper.  la  couverture  qui  a  la  forme  triangu- 
laire de  celle  des  maisons,  est  supportée  par  des  piliers,  comme  dans 

1.  Ga?tnn  Jourdanne.  Conlnbutinn  au  Folk-Lore  de  l'Audi',  p.  220,  d'aprrs  le 
Journal  de  l'Aude,  2i  jauvier  1838.  Ce  récit  se  ressent  du  romautisme  de   l'époque. 

2.  G.  de  -Mensignac.  Superslilions  de  la  Gironde,  p.  11. 

3.  J.-.M.  Noguès.   Mœurs  d'aulrefo'S  en  Saintonr/e,  p.   2.o. 

4.  Jeli  in  dj  la  Ghesuaye    Conle.s  du  Bocage  vendéen,  p.  30-31. 

3.  Niolas  Dasgiierrois.  Sai'intelé  chrestieiine  :  sous  l'un  JTô.  Troyi.'s.  16 jT. 
6.  H.  Le  Carguet,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVil,  p    586. 


OBSERVANCES    CHRÉTIENNES  315 

les  environs  de  Baud  (Morbihan),  où  ils  sont  parfois  ornés  de  tôles  ou 
de  personnages  ;  des  Saints-Sacrements  sculptés  en  relief  se  voient 
non  sur  la  face  des  supports,  mais  sur  leurs  côtés  extérieurs  :  la  tige 
de  la  cigogne  à  l'aide  de  laquelle  on  remonte  le  seau,  passe  dans  un 
trou  creusé  à  l'endroit  où,  dans  l'ostensoir,  se  trouve  l'hostie;  un  Christ 
en  croix,  une  Vierge  ou  un  saint  en  demi-bosse  ornent  quelquefois  la 
bande  de  pierre  qui  surmonte  les  piliers  ^  On  rencontre  en  Provence, 
et  en  particulier  aux  environs  de  Grasse,  des  puits  rustiques  d'une 
ornementation  très  intéressante*. 

La  plupart  des  puits  des  environs  de  Carnac  sont  surmontés  d'édi- 
cules  en  pierre,  ornés  parfois  de  sculptures  grossières  ;  presque  tous 
portent  des  croix'.  Ceux  du  pays  de  Baugé  (Maine-et-Loire)  ont  souvent 
«  une  chapelle  »  qui  abrite  leurs  eaux  ;  mais  on  n'y  voit  pas  de  sta- 
tuettes^. Une  petite  Bonne  Vierge,  ordinairement  en  faïence  de 
Locmaria  (Quimper)  occupe  une  niche  ménagée  dans  la  paroi  de 
plusieurs  anciens  puits  de  la  région  du  Cap  Sizun  ■'  ;  quelquefois  ceux 
de  la  Haute-Bretagne  présentent  la  mémo  particularité  :  la  statuette 
provient  de  la  fabrique  de  Rennes.  Ces  effigies  pouvaient  sans  doute, 
comme  en  Limousin,  faire  sentir  leur  colère  aux  mécréants". 

Les  eaux  des  puits  sont  l'objet  de  cérémonies  chrétiennes,  qui 
semblent  avoir  pour  but,  sinon  d'empêcher  un  ancien  culte,  du  mo^as 
de  le  rattacher  à  la  religion  actuelle.  11  serait  intéressant  de  les  relever, 
ce  qu'on  a  fait  si  i-arement  jusqu'ici  que  l'on  ne  peut  guère  citer  que 
les  exemples  qui  suivent,  provenant  tous  dune  seule  région.  A  Verfeil- 
sur-Seye,  le  jour  de  la  Pentecôte,  avant  la  célébration  de  la  grand'- 
messe,  le  clergé,  suivi  processionnellement  des  fidèles,  se  rend  à  un 
puits  public,  et  au  chant  du  Veni  Creator,  l'offlciant  bénit  selon  le  rite 
liturgique,  le  sel  qu'il  répand  dans  l'eau  en  forme  de  croix  avec  la 
formule  :  Commixtio  salis  o.t  aquic.  Aussitôt,  et  tandis  (jue  la  procession 
reprend  le  chemin  de  l'église,  le  célébrant  puise  de  cette  eau  nouvel- 
lement bénie.  Avant  le  chant  de  la  messe  solennelle  (]ui  clôture  les 
exercices  des  fêtes  du  pèlerinage  (avril-juin)  du  sanctuaire  de  Saint- 
Eutrope  à  Verfeil,  les  prêtres  bénissent  le  puits  de  Sainte-Eustelle, 
situé  dans  l'intérieur  de  la  chapelle.  Dès  ce  moment,  les  pèlerins  sont 
autorisés  soit  à  boire,  soit  à  emporter  de  cette  eau  pour  en  répandre 
sur  les  terres  et  les  fruits,  comme  aussi  pour  en  faire  des  lotions  ^ 

1.  Com.  de  M.  Joseph  Jan. 

2.  Com.  de  AI.  d'Ault  Du  Mesnil. 

3.  Comm.  de  M.  Z.  Le  Rouzic. 

4.  Comm.  do  M.  Fraysse. 

5.  Comm.  de  AL  Jos.  Le  Carguet. 

6.  L.  de  Nu.ssac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  11. 

7.  Abbé  C.  Daux.  Croyances  du  Monlalbanais,  p.  8-9. 

20 


316  LES    PLUS 

On  sait  que.  de  nombreuses  processions  se  rendent  près  des  fontaines 
ou  des  rivières,  pour  demander  une  humidité  bienfaisante,  ou  la  provo- 
quer au  moyen  de  divers  actes.  11  est  vraisemblable  que  dans  les  pays 
où  les  fontaines  sont  rares,  les  puits  ont  été  Tobjet  d'observances  ana- 
logues ;  toutefois,  je  n'ai  jusqu'ici  relevé  que  les  suivantes  :  Au  XVllP 
siècle  les  habitants  du  Narbonnais  venaient  en  pèlerinage,  lors  de 
sécheresses  persistantes,  près  d'un  puits  des  environs.  On  y  apportait 
la  tête  de  saint  Sigismond,  et  dès  que  le  chef  du  saint  était  approché 
du  puils,  selon  les  uns,  ou  même  jeté  dedans,  selon  d'autres,  une 
pluie  abondante  venait  ramener  la  fertilité  dans  la  région'. 

L'église  de  Champrond,  à  quelques  lieues  de  Chartres,  possède  un 
puits,  placé  dans  le  chœur,  et  dont  une  planche  couvre  l'orifice.  Au 
fond  se  tient,  dit-on,  en  permanence  le  bon  saint  Sauveur,  comme  à 
Saint-Denis  du  Puils,  mais  on  ne  sait  au  juste  si  c'est  le  saint  lui-même 
ou  sa  statue.  Lorsqu'une  paroisse  désire  de  la  pluie,  elle  vient  en  pro- 
cession à  l'église  de  Champrond  ;  on  soulève  le  couvercle,  on  trempe 
six  fois  dans  l'eau  du  puits  le  bout  de  la  bannière,  et  l'on  attend  avec 
confiance  le  résultat  de  cette  opération-.  On  se  rendait  en  temps  de 
sécheresse,  au  Puits  de  Saint-Marcel,  dans  l'église  paroissiale  de  ce 
nom,  mais  on  ne  décrit  pas  le  cérémonial  usité  ■'. 

Le  manque  de  respect  pour  la  statue  qui  est  dans  la  paroi  du  puits 
Sent-Estefe  de  Vieljo,  cause  des  coups  de  grêle  terribles^. 

L'eau  des  puits  ne  semble  pas  exercer  sur  l'amour  et  le  mariage 
une  action  aussi  grande  que  celle  des  fontaines.  Cependant  on  racontait 
que  l'eau  d'un  puits  situé  dans  la  forêt  de  P'ontainebleau  donnait  aux 
amants  la  constance  et  aux  époux  la  fécondité.  Le  serment  par  le  puits 
du  Cornier,  un  peu  d'eau  bue  à  deux  dans  la  même  tasse,  constituaient 
un  engagement  irrévocable  pour  les  fiancés.  Lorsqu'après  un  an  de 
mariage,  les  époux  n'avaient  pas  d'enfants,  ils  sortaient  de  chez  eux, 
par  une  nuit  bien  sombre,  en  ayant  soin  de  n'être  vus  ni  entendus  de 
personne,  car  autrement  la  visite  aurait  été  inefïicace.  Ils  traversaient 
la  forêt  sans  parler,  la  femme  portant  une  cruche  et  le  mari  une  corde 
de  crin  pendue  au  cou.  Le  mari  attachait  la  cruche  avec  sa  corde, 
et  lorsqu'elle  avait  été  remplie,  la  femme  allait  la  vider  dans  une  auge 
où  venaient  boire  les  bêtes  fauves  de  la  forêt.  Elle  renouvelait  le  voyage 
jusqu'à  ce  que  l'auge  fût  pleine,  et  il  fallait  qu'elle  eût  Oui  avant  que  le 


1.  Ga-ton  Jourdanne.  Contribution  au  Folk-Lore  de  l'Aude,  p.  207. 

2.  A. -S.   Morin.  Le  prêtre  et  le  sorcier,  p.  98-99. 

3.  L.  Les.  Le  Culte  des  eanr  en  Saône-et-Loire.  p.  38. 

4.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.   11. 


LA    PUISSANCE  DES    EAUX  347 

premier  rayon  du  soleil  eût  frappé  la  Pierre  blanche,  au  sommet  du 
Mont-Aigu  '. 

Les  pèlerins  emportent  dans  des  fioles,  et  même  dans  des  barils, 
l'eau  du  puits  dit  Sainle-Gertrude  qui  existe  dans  la  crypte  de  Téglise 
collégiale  de  Nivelles,  dans  le  Brabant  wallon.  Elle  a  entre  autres 
privilèges^  celui  de  préserver  les  voyageurs  contre  tout  accident;  aussi 
plusieurs  personnes,  en  se  mettant  en  route,  ne  manquent  pas  de  s'en 
munir  ^. 

Un  puits  du  nord  de  la  Basse-Bretagne  possède,  en  raison  de  circons- 
tances légendaires;,  un  pouvoir  redoutable.  C'est  celui  qui  a  été  creusé 
par  saint  Modez  dans  l'île  qui  porte  son  nom  ;  il  passe  pour  être  funeste 
à  celui  qui,  étant  coupable,  se  pencherait  sur  sa  margelle.  Le  peuple 
raconte  qu'un  corsaire  anglais,  après  avoir  pillé  lesrichesses  de  l'église, 
s'en  retournait  chargé  de  richesses,  lorsqu'il  pensa  que  les  moines 
avaient  pu  cacher  des  objets  précieux  dans  le  puits.  Il  monta  à  cheval 
pour  traverser  la  mer,  et  airivé  près  du  puits,  il  se  pencha  sur  l'arçon 
de  sa  selle  pour  y  regarder.  Aussitôt  il  sortit  une  flamme  qui  le  réduisit 
en  cendres  sur  le  dos  de  son  cheval,  qui  n'eut  aucun  mal,  et  les 
marins  entendirent  en  même  temps  sortir  du  fond  de  l'abime  la  voix 
courroucée  du  saint.  De  nos  jours  on  ne  ferait  pas  regarder  au  fond 
du  puits  un  Breton  qui  aurait  commis  le  moindre  larcin,  tant  est 
grande  la  crainte  du  châtiment  que  saint  Modez  inflige  à  celui  qui 
retient  injustement  le  bien  d'aulrui  ^ 

Au  XYII^  siècle,  l'eau  d'un  puits  de  Marseille  avait  une  propriété  sin- 
gulière ;  lorsque  les  gens  de  mer  en  faisaient  provision  pour  des  voyages 
au  long-cours,  elle  se  corrompait  quinze  à  vingt  jours  après  qu'elle  était 
sur  mer,  comme  toutes  les  autres  ;  mais  huit  à  dix  jours  après,  elle  se 
remettait  en  son  premier  état,  ne  se  corrompait  plus,  et  était  parfaite- 
ment bonne  pour  les  sains  et  les  malades  '\ 

Suivant  une  croyance  beaucoup  plus  répandue  autrefois  qu'elle  ne 
l'est  aujourd'hui,  on  attribuait  à  plusieurs  puits  creusés  à  l'intérieur 
des  églises  les  mêmes  vertus  guérissantes  qu'aux  fontaines.  Ils  étaient 
l'objet  de  pratiques  qui  présentent  une  grande  analogie  avec  celles  que 
l'on  a  relevées  en  si  grand  nombre  près  des  sources  merveilleuses. 
C'est  ainsi  que  dans  la  Meuse,  quelques-uns  de  ces  puits  ont  été, 
jusqu'à  une  époque  assez  moderne,  l'objet  de  consultations  semblables 
à  celles   que  l'on  accomplit  sur  les  eaux  des  fontaines.    On   venait 

1.  Adolphe  Retté,  in  La  Meuse  (Liège),  3  sept.  1901,  d'à.  Charles  Colinet.  Guide 
dans  la  forêt  de  Fontainebleau. 

2.  Com.  de  M.  0.  Golsoa. 

3.  Elvire  de  Gerny.  Contes  de  Basse-Bretagne,  p.  17-18. 

4.  Jordan.  Voyages  historiques . 


318  LES    PUITS 

d'assez  loin  pour  la  guérison  des  malades  au  puits  de  Saint-Julien, 
dans  l'église  de  Vaux-la-Petite.  S'il  s'agissait  d'un  enfant,  on  jetait 
une  de  ses  chemises  dans  un  baquet  rempli  de  l'eau  qui  y  avait  été  prise. 
Si  elle  s'enfonçait,  l'enfant  «  ne  tenait  pas  du  saint  »  et  il  était  inutile  de 
demander  sa  guérison  ;  si  elle  surnageait,  il  tenait  de  saint  Julien,  qui 
lui  rendrait  la  santé.  Ou  faisait  alors  sécher  la  chemise  sans  la  tordre, 
puis  on  en  revêtait  le  petit  malade.  On  donnait  une  aiinKme  à  des  femmes 
indigentes  du  pays,  une  offrande  au  tronc  de  saint  Julien,  et  l'on 
comptait  sur  la  guérison  pour  le  neuvième  jour.  Cette  pratique  eut 
lieu  jusqu'en  1863,  où  l'on  ajusta  une  pierre  sur  l'orifice  du  puits.  On 
jetait  dans  le  bassin,  au  puits  Saint- Vannes,  dans  l'antique  chapelle  de 
ce  nom,  près  Herbeuville,  une  chemise  de  l'enfant  atteint  du  catharre  ; 
si  elle  surnageait,  la  guérison  était  assurée  ;  dans  le  cas  contraire, 
c'était  un  signe  de  mort.  Quand  elle  flottait,  le  point  de  la  chemise  qui 
avait  été  en  contact  avec  la  partie  malade,  restait  sec,  quoique  l'on 
fit  pour  l'immerger.  Ce  pèlerinage  a  cessé  en  1883  '. 

Comme  les  fontaines,  plusieurs  de  ces  puits  doivent  leur  vertu  à  des 
épisodes  de  la  légende  dorée.  Celui  de  Saint-Valérien  à  Tournus,  dans 
la  crypte  de  l'église  de  Saint-Philibert,  oîi  l'on  allait  en  pèlerinage  pour 
la  guérison  des  fièvres,  était  devenu  privilégié  depuis  que  le  saint 
décapité  avait  apporté  sa  tête  auprès-.  Le  puits  placé  près  de  l'église 
de  Saint  Pierre  Saint-Baussange,  guérissait  de  la  fièvre,  parce  que  le 
corps  de  saint  Baussange  y  avait  été  jeté  par  les  Vandales  après  son 
martyre  ^  On  vient  de  très  loin  et  en  foule  le  4  septembre,  jour  de  la  fête 
du  saint,  au  Puits  de  Saint-Marcel,  dans  une  chapelle  de  l'église  parois- 
siale de  ce  nom,  où  le  saint  fut  enterré  jusqu'à  la  ceinture.  Il  est  réputé 
pour  la  guérison  des  maux  de  tète,  des  névralgies  et  des  douleurs. 
Après  avoir  assisté  à  la  messe,  les  pèlerins  boivent  de  l'eau  du  puits,  et 
y  trempent  les  linges  destinés  aux  malades^.  A  Paris,  le  puits  de 
Saint-Julien  le  Pauvre,  celui  de  Saint-Germain,  près  de  son  tombeau, 
dans  l'église  Saint-Germain  des  Prés,  étaient  miraculeux  ^  Voici 
comment,  dans  la  première  moitié  du  XVIP  siècle,  un  ancien  historien 
de  Paris  décrivait  ce  dernier  :  Il  est  en  la  chappelle  de  sainct  Germain, 
qui  est  au  derrière  du  grand  autel,  en  l'enclos  du  chœur,  et  à  mesme 
intention  iusqu'aujourd'huy,  plusieurs  febricitans  en  boivent  de  l'eau, 
de  laquelle  on  baille  aussi  à.  boire  aux  enfans  qui  deviennent  éthiques. 
Et   afin  que,  selon  le  désir  des  malades,  leffect  de  leur  espérance  s'en 


1.  L.  LaMourasse.  Anciens  us.,  etc.  de  la  Meuse,  p.  144,  143. 

2.  L.   Lex.  Le  Culte  des  eaux  en  Saône-et-Loire,  p.  44. 

3.  Aniédée  Aufauvre.  Album  jntloresque  de  lAiibe,  p.  67. 

4.  L.  Lex,  1.  c,  p.  38-.39. 

5.  J.-A.  Dulaure.  Histoire  de  Paris,  t.  I,  p.  67-68. 


VERTUS    GUÉRISSANTES  319 

ensuive,  le  secrelnin  y  trompe  la  clef  de  saincl  Germain  et  dit  certaines 
oraisons  à  ceste  tin  '. 

A  Saint-Lornicl  (Côtes-du-Nord),  ceux  qui  ont  les  yeux  malades  se 
les  lavent  dans  un  puits  qui  porte  le  nom  de  saint  Lunaire,  patron  de 
la  paroisse,  et  est  placé  sous  la  chaire  de  rancicnne  église'''.  Il  doit  cette 
vertu  à  la  bénédiction  du  saint  ;  le  pèlerinage  est  encore  très  suivi,  et 
nombre  de  personnes  remplissent  des  bouteilles  de  cette  eau  merveil- 
leuse ^  A  Chevremont,  près  Liège,  les  bonnes  femmes,  au  retour  de  la 
visite  au  sanctuaire  de  xNotre-Dame,  trempent  leur  mouchoir  .dans  un 
vieux  puits  creusé  dans  le  roc,  afin  d'être  préservées  des  ophtalmies*. 

Les  populations  du  voisinage  font  de  fréquentes  visites  à  la  chapelle 
de  Saint-Guillaume  en  Sainte-Gemme,  pour  y  puiser  l'eau  d'un  puits 
qui  s'y  trouve  devant  l'autel  même  et  qui  jouit  dans  toute  la  contrée^ 
d'une  grande  réputation  d'eflicacité  '.  A  l'intérieur  de  la  chapelle  de 
Sainte  Geneviève,  aux  environs  d"Epinay-sur-Orge  (Seine-et-Olse),  est 
une  sorte  de  puits  d'où  l'on  tire,  à  laide  d'un  petit  seau,  l'eau  mira- 
culeuse qui,  par  l'effet  d'un  simple  lavage,  guérit  les  maladies  les  plus 
diverses.  Ceux  qui  ont  éprouvé  son  efïicacité  suspendent  aux  murs  de 
la  chapelle  le  vêtement  qui  recouvrait  la  partie  du  corps  que  l'eau  a 
guérie  ^. 

Derrière  l'église,  à  Saint-Donis-du-Puits,  en  Eure-et-Loir,  les  eaux 
d'un  puits  très  profond,  entièrement  maçonné,  et  situé  dans  le  cime- 
tière, passent  pour  guérir  les  hommes  et,  les  chiens  de  la  rage.  Les 
miracles  qui  s'y  opérèrent,  j^ar  l'intercession  de  ce  saint,  motivèrent 
la  construction  de  l'église  actuelle.  Les  personnes  qui  viennent 
invoquer  le  saint  doivent  être  à  jeun  ;  elles  amènent  les  bestiaux 
malades  ou  suspects,  qui  doivent  aussi  être  à  jeun  et  le  prêtre  asperge 
les  animaux  avec  l'eau  du  puits".  Au  commencement  du  XIX"^  siècle, 
on  y  conduisait  avec  dévotion  les  bêtes  atteintes  ou  menacées  de  la 
rage.  Le  maître  se  faisait  dire  un  évangile  à  l'église,  puis  il  trempait 
un  morceau  de  pain  dans  l'eau,  et  le  donnait  à  manger  à  l'animal  '. 

Quelquefois  on  attribuait  le  pouvoir  thérapeutique  aux  eaux  de  puits 
qui  n'étaient  ni  dans  une  église,  ni  dans  le  voisinage  immédiat  d'un  édifice 
sacré.  Vers  1780,  des  vieillards  octogénaires  racontaient  que,  dans  leur 

1.  Jacques  du  Breul.  Le  Théâtre  des  Antiquilez  de  Paris,  p.  260. 

2.  Paul  Sébillot.  Petite  Légende  dorée,  p.  37. 

3.  Comm.  de  M^e  Lucie  de  V.  H. 

4.  Comm.  de  M.  0.  Colson,  qui  suppose,  proJ^ablement  avec  raison,  que  la 
dévotion  à  l'eau  qui  se  fait  maintenant  au  retour  pouvait  autrefois  être  accomplie 
avant  la  visite  à  l'église. 

5.  Beauchet-Filleau.  Pèlerinaçies  du  diocèse  de  Poitiers,  p.  540. 

6.  Yves  Sébillot,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVllI,  p.  266. 

7.  A. -S.  Morin.  Le  Prêtre  et  le  Sorcier,  p.  279-280. 

8.  Vaugeois,  in  Soc.  des  Antiquaires,  t.  III,  p.  370. 


320  LES    PUITS 

jeunesse,  bon  nombre  de  gens  mordus  par  des  animaux  enragés, 
venaient  à  Gaël  pour  y  trouver  un  remède  au  mal  dont  ils  étaient 
menacés.  Après  avoir  entendu  la  messe  à  l'église  de  la  paroisse,  ils 
allaient  boire  de  l'eau  qu'on  tirait  à  un  puits  qui  se  trouvait  vers 
l'angle  de  la  motte  de  l'ancien  château  de  Gaël.  Ce  puits  était  très 
profond,  peu  large  et  revêtu  de  grosses  pierres  à  l'intérieur;  il  a  été 
bouché  anciennement'. 

Les  présents  faits  aux  puits  par  les  personnes  qui  viennent  leur 
demander  la  santé  sont  peu  communs  ;  jusqu'ici  un  seul  a  été  relevé  : 
le  puits  de  Champsac  guérit  les  maux  d'estomac,  en  échange  des 
morceaux  de  pain  qu'on  y  jette  comme  ex-voto  ^ 

L'usage  de  jeter  des  pois  dans  les  puits,  avec  l'intention  de  se 
débarrasser  d'excroissances  désagréables  est  extrêmement  répandu  ; 
je  ne  donnerai  ici  que  les  pratiques  qui  présentent  quelque  circons- 
tance particulière.  En  Poitou  le  nombre  des  pois  doit  être  égal  à  celui 
des  verrues  ^  En  Saintonge,  en  Touraine,  il  faut  s'enfuir  à  toutes 
jambes  pour  ne  pas  entendre  le  bruit  qu'ils  font  en  tombant  dans  leau^. 
A  Marseille,  après  avoir  jeté  le  pois  chiche  qui  avait  touché  le  mal, 
on  s'éloigne  au  plus  vite,  pour  le  même  motif:  le  mal  disparaît  quand 
le  pois  est  fondu  ou  pourri  \  Dans  les  Ardennes,  les  verrues  ainsi  que 
les  cors  aux  pieds,  s'en  vont  avant  la  fin  de  la  semaine,  à  la 
condition  que  Ion  n'entende  pas  le  bruit  des  pois  ^.  En  Haute- 
Bretagne,  il  faut  les  jeter,  sans  être  vu  de  personne^  et  en 
fermant  les  yeux  '.  En  Berry,  c'était  un  vendredi  à  minuit,  et  sans 
témoin,  qu'on  lançait  dans  l'eau,  successivement,  après  avoir  récité 
chaque  fois  un  Pater,  sept  pois  qui,  enveloppés  dans  un  linge  blanc, 
avaient  été  portés  pendant  seize  jours  sur  la  poitrine  du  patient  ^  En 
Laauraguais,  on  y  lance,  sans  regarder,  autant  de  'grains  de  mil  que 
l'on  a  d'excroissances  et  on  s'en  va  à  reculons  '. 

Dans  la  Mayenne,  probablement  en  raison  d'une  analogie  de  forme 
moins  caractérisée  que  celle  des  pois,  on  frotte  les  verrues  avec   les 


1.  Félix  Bellamy.  La  forêt  de  Brécfiéliant,  t.  11,  p.  328.  Ce  puits  aurait  succédé, 
dans  la  croyance  des  gens  du  pays,  à  une  fontaine  antique  que  le  clergé  aurait  fait 
combler,  (p.  327). 

2.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  21. 

3.  B.   Souche.  Croyances,  etc.,  p.  19. 

4.  J.-N.  Noguès.  Mœurs  d'autrefois  en  Saintonge,  p.  161  ;  Raphaël  Blanchard, 
in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  V,  p.  742. 

5.  Régis  de  la  Colombière.  Les  cris  de  Marseille,  p.  271. 

6.  A.  Meyrac.  Traditions  des  .Ardennes,  p.   170. 

7.  Paul  Sébillot.  Trad.  de  la  Haute-Bretagne,  t.   II,  p.  343. 

8.  Laisuel  de  la  Salle.  Croyances  du  Centre,  t.  II,  p.  297. 

9.  P.  Fagot.  Le  Folk-Lore  du  Lauraguais,  p.  328. 


OFFRANDES   AUX    PUITS  321 

nœuds  encore  verts  de  la  paille  do  seigle  ;   les  débris  sont  jetés  dans 
un  puits,  et,  à  mesure  (ju'ils  pourrissent,  elles  disparaissent '. 

Comme  les  fontaines,  les  rivières  et  les  eaux  dormantes,  quelques 
puits  sont  doués  à  certains  moments  de  l'année  de  vertus  curatives 
spéciales.  A  Bonneval  (Eure-et-Loir),  le  premier  seau  d'eau  tiré  à 
l'instant  du  minuit  qui  commence  le  jour  Saint-Jean  guérit  ou  plus 
exactement  guérissait  delà  fièvre-.  Dans  les  Ardennes  il  fait  passer  les 
fièvres  les  plus  malignes '.  A  Villeneuve-Saint-Georges,  tous  les  habitants 
de  la  maison  en  boivent  pour  conjurer  diverses  maladies  '*.  Dans  la 
Beauce  l'eau  prise  au  puits  ce  même  matin  chasse  les  vers  du  fromage  ^ 

L'usage  de  faire  des  présents  aux  puits  à  des  époques  qui  corres- 
pondent en  général  au  commencement  et  au  milieu  de  l'année  a 
été  relevée  dans  plusieurs  pays  de  France.  Au  X VU"  siècle,  J.-B.  Thiers 
signalait  parmi  les  superstitions  anciennes,  mais  encore  existantes, 
celle  qui  consiste  à  aller^,  le  premier  jour  de  l'an,  au  puits  ou  à  la 
fontaine,  et  à  lui  offrir  une  pomme  ou  un  bouquet,  dans  la  pensée  que 
l'eau  est  beaucoup  meilleure  et  plus  salutaire^.  Des  usages  analogues 
sont  encore  courants  en  plusieurs  contrées.  Dans  la  Gii-onde,  pour 
avoir  de  l'eau  toute  l'année,  on  y  jette,  le  premier  janvier,  nue  pomme 
et  un  morcoau  de  pain  ^  Dans  de  nombreux  cantons  du  Périgord,  où  les 
fontaines  sont  rares  et  fort  éloignées,  les  puits  deviennent  la  seule 
ressource  des  habitants,  et  dès  lors,  un  objet  de  vénération.  Au  solstice 
d'été,  et  au  premier  jour  de  l'an,  la  servante  de  la  maison  y  jette  un 
morceau  de  pain.  Sensible  à  cette  attention,  le  puits  ne  tarit  pas, 
quelque  grande  que  soit  la  sécheresse  ^  En  Limousin,  existe  encore 
l'usage  de  faire  dès  l'aube,  le  {"janvier,  des  étrennes  aux  puits,  pour 
que  leur  niveau  ne  baisse  pas  dans  l'année  ;  l'offrande  consiste  habi- 
tuellement en  un  morceau  de  pain  et  un  verre  de  vin  *.  En  Wallonie, 
on  jette  une  poignée  de  sel  en  tirant  le  premier  seau  d'eau  et  l'on  dit  : 
«  Je  vous  souhaite  une  bonne  année,  à  la  grâce  de  Dieu  '".  » 

En  Touraine,  on  met  dans  le  puits,   pour  l'empêcher  de   tarir,  uu 


1.  X.  de  la  Perraudière,  in  l\ev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIV,  p.  640. 

2.  Desgrange?,  in  Soc.  des  Antiquaires,  t.  I,  p.  235. 

3.  A.  Meyrac.  Traditions  des  Ardennes,  p.  172. 

4.  C.  Moisef.   Usages  de  l'Yonne,  p.  122. 

5.  Félix  Giiapiseau.  Le  Folk-Lore  de  la  Beauce,  t.  1,  p.  291. 

6.  J.-B.  Thiers.   Traité  des  supersliiions,  t.  II,  p.  299. 

7.  C.  deMensignac.   Superstitions  de  la  Gironde,  p.  128,  133. 

8.  W.  de  Taillcfer.  Antiquités  de  Vésone,  t.  I,  p.  244.  Dans  le  Tarn,  les  ser- 
vantes y  jetaient  un  morceau  de  pain  le  l«r  jour  de  l'an  (Le  Télégramme  de  Tou- 
louse, 10  février  189C). 

9.  L.    de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Limousin,  p.  13. 

10.  E.  Mouseur.  Le  Folklore  wallon,  p.   121. 


322  LES    PUITS 

tison  du  feu  de  la  Saint  Jenn  '  ;  dans  la  Gironde,  les  hommes  y  jettent 
de  la  braise  à  pleines  pelles^. 

Jusqu'en  1840,  les  curés  de  Meyssac  avaient  l'habitude  de  lancer  une 
poignée  de  sel  dans  le  puits  Saint-Georges,  le  jour  de  la  fêle  du  sainte 

Des  offrandes  ont  pour  but  de  rendre  Teau  plus  saine:  au  XVF  siècle 
on  était  persuadé  qu'elle  devenait  meilleure  dans  les  puits  où  l'on  jetait 
de  petits  poissons^;  en  Basse-Bretagne,  on  y  lance  souvent  la  Mœn  sou- 
roMS  afin  de  purifier  l'eau.  M.  Lukis  a  vu  un  puits  du  Morbihan  qui 
avait  déjà  reçu  cinq  de  ces  haches  préhistoriques  ^ 

En  Haute-Bretagne,  les  tisons  de  la  bûche  de  Noël  empêchent  les 
reptiles  d'aller  dans  les  puits  et  assurent  la  bonne  qualité  de  l'eau. 
Dans  la  Gironde,  en  Haute-Bretagne,  ils  l'améliorent '''  ;  en  Vendée,  ils 
préservent  de  la  lièvre  les  gens  qui  la  boivent". 

D'autres  offrandes  ont  pour  but  exprès  d'attirer  la  chancesur  celui  qui 
les  fait,  ou  de  lui  concilier  les  bonnes  grâces  du  génie  qui  réside  sous 
les  eaux  profondes.  Dans  le  pays  messin,  au  premier  coup  de  minuit, 
la  veille  du  jour  de  l'an,  on  suspend  des  rubans  et  des  œufs  à  la 
poutre-bascule  des  puits  ;  le  garçon  qui  arrive  le  premier  pour  cette 
opération  est  sûr  de  se  marier  dans  l'année  ^  En  Touraine,  celui 
qui  vient  le  premier  au  puits  le  jour  de  l'an,  est  regardé  comme  devant 
être  chanceux  '\ 

Au  XVIIl^  siècle,  Pierre  Métayer,  curé  de  Saint-Cyr  en  Talmondois, 
reprochait  à  ses  ouailles  d'aller  porter  au  Bras-Rouge  du  puits  de 
Fougère,  le  pied  gauche  du  cochon  fraîchement  tué  '". 

Lors  de  nuits  merveilleuses,  l'eau  des  puits  est  l'objet  des  mêmes 
transformations  miraculeuses  que  celles  des  fontaines  et  des  rivières  ; 
en  Basse-Bretagne,  au  moment  de  la  consécration,  pendant  la  messe 
de  minuit,  elle  se  change  en  vin  ". 

Aux  pieds  d'une  statue  de  saint  Taurin,  est  un  puits  dont  l'eau 
s'élève  quand  elle  baisse  dans  tous  les  puits  des  alentours,  et  cette 
propriété  est  regardée  comme  miraculeuse  et  due  à  ce  saint,  renommé 
pour  faire  pleuvoir  '-. 

1.  Léon  Pineau,  in  Rev.  des  Irad.  pop.,  t.  XIX,  p.  479. 

2.  F.  Daleau.  Traditions  de  la  Gironde,  p.   52. 

3.  L.  de  Nussac,  1.  c,  p.  13. 

4.  Joubert.  Seconde  partie  des  erreurs  populaires,  1600,  p.  100-101. 
3.  E.  Gartailhac.   Vâge  de  pierre.  Paris,  1876,  p.  20. 

6.  Paul  Sébillot.  Coutumes  de  la  Haute-Bretagne,  p.  218,  193  ;  G.  de  Mensignac 
Sup.  delà  Gironde,  p.  113. 

7.  Léo  Desaivre.  Le  Noyer  et  le  Pommier,  p.  9. 

8.  E.  Rolland.   Vocabulaire  du  patois  du  pays  Messin,  p.  10. 

9.  Léon  Pineau,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p.  294. 

10.  Léo  Desaivre.  Le  monde  fantastique,  1882,  p.  15. 

11.  G.  LeCalvez,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  II,  p.    535. 

12.  A.  S.  Morin.  Le  Prêtre  et  le  Sorcier,  p.  277. 


PROFONDEURS    EXTRAORDINAIRES  323 

Dans  le  liOirot,  on  éprouve  la  l)onlo  de  Tcau  des  puits  en  y  jetant 
des  salamandres  ;  elle  n'est  bonne  que  si  elle  nourrit  ces  animaux  '. 

On  a  relevé  en  Basse-Bretagne  un  acte  de  folk-lore  juridique  qui 
était  en  relation  avec  les  puits.  Celui  qui  prenait  possession  d'un 
domaine  observait,  comme  symbole  d'uiie  tradition,  l'usage  de  boire 
l'eau  du  puits.  Il  était  coiistalé  dans  un  acte  de  179^,  et  dans  les  pre- 
mières années  du  XIX"  siècle,  c'était  la  coutume  non  juridique  de 
l'entrée  en  jouissance  d'un  fermier-. 

i;  3.  LES  PUITS  DANS  LES  FACÉTIES  ET  DANS  LES  CONTES 

Certains  puits  passaient  pour  être  si  profonds  qu'ils  toucbaient  à  un 
monde  souterrain,  situé  bien- loin  sous  terre,  où  suivant  diverses 
traditions  du  bord  de  la  mer  et  de  Tintérieur,  vivent  des  fées.  Cette 
idée  se  retrouve  sous  une  forme  facétieuse  dans  un  recueil  du  XVP 
siècle,  qui  localise  l'aventure  dans  la  forêt  de  Lyons  en  Normandie  : 
Ainsi  que  le  racontent  les  vieux  pères  de  notre  forest,  il  y  a  un  puits 
dans  les  bois  qui  est  estimé  le  plus  profond  d'icy  illec.  Un  homme 
descendu  pour  le  curer,  trouva  une  pierre  piate,  fort  large,  couvrant 
la  rondeur  du  puits,  sur  laquelle  en  piochant,  frappa  plusieurs  foys  de 
son  pic.  Au  moyen  de  quoy  se  faisoit  un  espouvantable  son,  de  sorte 
qu'il  en  fut  le  plus  effrité  du  monde,  et  mesmes,  quant  à  l'instant  il 
entendit  la  voix  d'une  femme  provenant  de  dessous  cette  pierre  qui 
disoit  ainsi,  hau  hay,  ma  commère  Perrette,  allons  légèrement  cueillir 
nos  drapeaux,  voicy  venir  la  pluye,  car  j'ay  ouy  le  tonnerre  ^  Dans  la 
partie  française  des  Cùtes-du-Nord,  une  petite  légende  présente  un 
certain  rapport  avec  le  récit  de  Pierre  d'Alcripe  :  Il  y  a  bien  des  années, 
les  gens  de  Plorec  résolurent  de  creuser  un  puits;  les  travaux  furent  vite 
menés  et  au  bout  de  deux  mois  on  était  arrivé  à  une  énorme  profon- 
deur, quand  on  entendit  sortir  des  entrailles  de  la  terre  une  voix 
formidable  qui  criait:  «  Assez  fond  !  »  Les  ouvriers  effrayés  remontèrent, 
et  depuis  tous  ceux  qui  y  sont  descendus  ont  entendu  la  même  voix 
mystérieuse.  On  suppose  que  c'est  celle  du  Diable  qui  ne  veut  pas  que 
l'on  arrive  jusqu'à  sa  «  demeurance  »  *. 

Un  petit  conte  du  XVP  siècle  montre  qu'à  cette  époque  certains 
puits  étaient  regardés,  comme  le  sont  encore  maintenant  des  rivières 
et  des  fontaines,  comme  ayant  de  mystérieux  conduits  qui  aboutissaient 

1.  E.  Rolland.  Faune  populaire,  t.  III,  p.  80. 

2.  E.   Souvestre.  Le  Foyer  Breton,  t.  I,  p.  iH-112,  n. 

3.  Philippe  d'Alcripe.  La  Nouvelle  fabrique  des  plus  excellents  traits  de  vérité,  p. 
28-29. 

4.  Conj.  de  M^e  Lucie  de  V.  H. 


324 


LES    PUITS 


loin  de  leur  orifice  :  En  nostre  foresl  de  Lyons  en  un  petit  hameau  qui 
se  nomme  Goupilleres,  où  il  y  a  un  puits  tout  proche  d  une  Chapelle  de 
saint  Malurin  ;  un  jour  quelque  chien  barbet  entra  en  la  cour  (où  est 
enclos  ledit  puits)  lequel  vint  à  courir  après  une  compagnie  de  Boures, 
lesquelles  effrita  si  bien  qu'une  d'entre  elles  en  volant  alla  tomber  dans 
le  dit  puits.  Les  bonnes  gens  à  qui  elle  appartenoit  firent  devaller  un 
homme  dedans  pour  la  retirer,  mais  il  ne  la  trouva  plus,  parce 
qu'aussi-tost  qu'elle  fut  au  fond,  elle  s'en  alla  à  vau  l'eauë  entre  deux 
terres  tomber  en  la  fontaine  sainte  Catherine  en  la  vallée  de  Mortemer, 
où  il  y  a  dislance  de  l'un  à  l'autre  une  bonne  lieuë  et  demye.  Quelques 
jours  après,  aucunes  femmes  dudit  hameau  vindrenl  laver  leur  buée  à 
la  rivière,  près  ladite  fontaine,  là  où  elles  trouvèrent  ladite  boure 
qu'elles  recognurent  fort  bien  ^  Une  tradition  de  Basse-Normandie 
prétend  que  le  puits  de  l'Hyvet  était  l'orifice  d'un  souterrain,  et  qu'un 
canard  jeté  dans  ses  profondeurs  reparut  dans  la  Sée  sous  l'église  de 
Lonles  -. 

Les  anciens  constructeurs,  surtout  lorsque  les  puits  étaient  d'une 
grande  profondeur,  avaient  ménagé  un  peu  au-dessus  du  niveau 
habituel  de  l'eau,  une  sorte  de  chambre  où  pouvaient  se  tenir  ceux  qui 
y  descendaient  pour  les  curer  lorsqu'on  remontait  les  seaux  pleins  de 
la  vase  qu'ils  en  avait  tirée. 

J'ai  plusieurs  fois  entendu  parler,  aux  environs  de  Dinan,  de  ces 
sortes  de  retraites,  auxquelles  on  accordait  des  dimensions  considé- 
rables, que  l'on  regardait  comme  merveilleuses,  qui  parfois  étaient 
le  séjour  de  héros  populaires  ou  formaient  l'antichambre  d'une  sorte 
de  monde  souterrain.  Elles  figurent  aussi  dans  des  contes  de  cette 
région,  dont  elles  semblent  avoir  suggéré  certains  épisodes.  C'est  ainsj 
que  la  petite  Uudelette  qui  demeurait  dans  un  puits,  où  elle  ne  se 
trouvait  pas  trop  mal,  ainsi  qu'elle  le  dit  au  bon  Dieu  qui  vient  la 
visiter,  habitait  probablement  une  de  ces  excavations  fabuleuses^. 
La  petite  Toute-Belle,  précipitée  par  la  domestique  de  sa  mère  qui 
l'avait  fait  se  pencher  sur  la  margelle,  en  disant  qu'on  voyait  sur 
l'eau  des  choses  extraordinaires,  arrive,  au  lieu  de  se  noyer,  à  une  sorte 
de  château  habité  par  des  dragons '^  Francis,  le  héros  d'un  conte 
d'enfant,  est  obligé  par  son  maître  d'aller  chercher  dans  un  puits  un 
couteau  et  des  ciseaux  d'or;  il  y  descend,  et  se  retrouve  dans  une  jolie 
chambre  où  son  bon  ange  était  couché  sur  un  lit  '\ 

1.  Philippe  d'Alcripe.  La  Nouvelle  fabrique  des  plus  excellents  traits  de  vérité,  p. 
46-47. 

2.  Le  Héricher,  in  V Avraiichln  monumental  et  historique  (1845),  t.   I,  p.  144. 

3.  Paul  Sébillot.  Contes  de  la  Haule-Dretar/ne,  t.  I,  p.  343. 

4.  Paul  Sébillot.  Contes  des  Landes  et  des  Grèves,  p.  145. 

5.  Paul  Sébillot.  Dix  Contes  de  la  Hautt-Bretagne,  p.  13. 


LEUR  RÔLE  DANS  LES  CONTES  325 

Dans  un  conte  du  iNivernais,  une  petite  fille  que  sa  méchante  mère  a 
envoyée  veiller  dehors,  prit  sa  quenouille  et  son  fuseau,  ne  sachant  où 
aller  ;  en  passant  près  du  puits,  elle  se  pencha  sur  la  margelle,  et  fut 
bien  surprise  de  voir  au  fond  une  grande  clarté,  et  des  demoiselles. 
Son  fuseau  lui  échappa  et  tomba  dans  le  puits.  «  A  la  garde  de  Dieu, 
dit- elle,  je  vais  le  suivre.  «  Elle  arriva  auprès  des  demoiselles,  et  l'une 
d'elles  lui  demanda  de  la  «  pouiller  ».  La  petite  tille  s'exécuta  de  bonne 
grâce,  et  quand  elle  eut  terminé  sa  besogne  sans  trouver  aucun  pou, 
la  mère  des  demoiselles  lui  accorda  comme  don,  qu'à  chaque  parole 
qu'elle  prononcerait,  il  sortirait  un  écu  de  sa  bouche  '. 

Le  petit  Point-du-Jour  que  l'ogre  veut  dévorer,  lui  demande,  sur  le 
conseil  d'un  lézard  compatissant,  la  permission  de  regarder  son  mer- 
veilleux puits  ;  l'ogre  pose  Point-du-Jour  sur  le  bord,  mais  celui-ci  s'y 
laisse  tomber,  et  quand  il  est  parvenu  au  fond,  il  se  trouve  dans  un 
monde  nouveau  où  il  y  avait  des  prairies,  des  montagnes  et  des 
villages^ 

Plusieurs  contes  parlent  des  aînés,  jaloux  de  leur  cadet,  qui  le  jettent 
dans  un  puits  ^  ou  dans  une  citerne*.  Suivant  un  récit  basque  la  fontaine 
dont  l'eau  possède  la  vertu  de  conserver  une  éternelle  jeunesse  à  ceux 
qui  s'en  lavent  est  placée  au  fond  d'un  puits  et  gardée  par  quatre 
dogues-^.  Dans  un  conte  de  Roquebrune  (Alpes-Maritimes)  le  diable, 
parmi  les  trois  tâches  difficiles  qu'il  impose  à  un  jeune  homme  venu  à 
son  palais,  lui  donne  celle  de  retirer  un  anneau  au  fonds  d'un  puits.  Il 
y  parvient  avec  l'aide  de  la  tille  de  son  hôte  qui,  pour  y  réussir,  se  fait 
couper  en  morceaux  et  jeter  dans  le  fond  '"'.  Un  épisode  analogue  figure 
dans  un  conte  wallon,  où  il  s'agit  de  retrouver  dans  un  puits  de  six 
mille  mètres  de  profondeur  la  bague  que  la  femme  du  diable  y  a 
perdue.  Pour  la  retrouver,  le  jeune  homme  doit  aussi  tuer  la  fille,  la 
couper  en  deux  et  jeter  son  buste  dans  le  puits''.  Une  sorcière  lance 
une  boule  d'argent  dans  un  puits  profond,  puis  elle  dit  au  héros  de  la 
lui  rapporter  avant  le  soleil  couché,  et  pour  le  dessécher  elle  lui  donne 
une  coquille  de  patelle**.  Dans  un  conte  de  marins  l'épreuve  consiste  à 
creuser  un  puits  profond  ;  la  fille  du  diable  prête  sa  baguette  au  jeune 
homme  dont  elle  est  devenue  amoureuse  ^. 

1.  Achille  Millien.  in  Rev.  des  Trad.pop.,  t.   I,  p.  24-25. 

2.  Paul  Sébillot.  Contes  de  la  Haute-Bretagne,  l.  Il,  p.  209-210. 

3.  E.  Cosquin.  Contes  de  Lorraine,  t.  1,  p.  211  ;  Léon  Pineau.  Contes  du  Poitou, 
p.  24. 

4.  W.  Webster.  Basque  Legends,  p.  186. 

5.  J.-F.  Cerquaud.  Légendes  du  pays  basque,  t.  IV,  p.  95. 

6.  J.-B.  Andrews.  Contes  ligures,  p.  157. 

7.  Aug.  Gittée  et  Lemoine.  Contes  du  pays  wallon,  p.  10. 

8.  F.-M.  L'izel.  Contes  de  la  Basse-Bretagne,  t.  Il,  p.  399. 

9.  Paul  Sébillot.  Contes  de  la  Haute-Bretagne,  1892,  p.  45. 


326  LES    PUITS 

L'ancien  proverbe  :  Montrer  la  lune  au  puits',  employé  dans  le  sens; 
d'en  faire  accroire,  est  vraisemblablement  fondé  sur  une  allusion  à  un 
conte  qui  figure  dans  diverses  versions  du  Roman  de  Renart,  et  que 
les  écrivains  qui  l'ont  mis  en  œuvre  avaient  probablement  trouvé  dans 
la  tradition  populaire  :  le  renard  amène  le  loup  au  bord  d'un  puits,  et, 
lui  montrant  au  fond  l'image  de  la  lune,  lui  fait  accroire  que  c'est  un 
fromage'-.  Cet  épisode  n'a  été,  de  nos  jours,  rencontré  qu'en  Bas- 
Languedoc  :  le  renard  explique  à  sa  dupe,  qu'ayant  vu  la  lune 
tremblante  au  fond  du  seau  d'un  puits  de  ferme,  il  l'a  emportée.  I^ 
conduit  le  loup  à  ce  puits  qui  était  muni  d'une  corde  e*  de  deux  seaux 
qui  servaient  à  puiser  de  l'eau  ;  il  propose  à  son  compagnon  d'aller  se 
désaltérer  ;  il  graisse  la  corde  pour  qu'elle  ne  fasse  pas  de  bruit,  puis 
il  se  place  dans  un  des  seaux,  et  dit  au  loup  que  quand  il  aura  bu,  il 
lui  criera  et  qu'alors  il  se  mettra  dans  le  seau  et  viendra  boire  à  son 
tour.  Le  loup  bondit  dans  le  seau,  et  y  reste  jusqu'au  matin,  oii  il 
est  retiré  par  une  jeune  servante  ^  Dans  un  conte  wallon,  le  Renard 
poursuivi  par  le  Loup,  saute  vile  dans  le  seau  d'un  puits;  le  loup  se 
place  dans  l'autre,  et  fait  remonter  le  rusé  compère  ^.  Ce  trait  se 
retrouve  aussi  dans  le  Roman  de  Renart  ^ 

On  raconte  en  Bresse  qu'après  avoir  été  joué  de  toutes  façons  par  le 
renard,  le  loup  voulut  l'étrangler  :  le  renard  lui  promit  que  s'il 
consentait  à  l'épargner,  il  lui  ferait  voir  de  belles  demoiselles;  il  le  mena 
au  bord  d'un  grand  puits  et  lui  dit  de  regarder.  Le  renard  cracha  dans 
l'eau  pour  la  faire  bouger,  en  lui  disant  que  les  demoiselles  allaient 
sortir  de  l'eau.  Le  loup  s'étant  approché,  il  le  poussa  dedans  et  le 
pauvre  loup  se  noya®, 

1.  Larivey.  Les  Jaloux,  comédie  (1579),  acte  IV,  se.  4. 

2.  L.   Sudre.  Les  sources  du  roman  de  Benarl,  p.  232-233. 

3.  P.  Redonnnel,  iii  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  III,  p.  611-612. 

4.  Aug.  Gittée  et  Jules  Leiuoine.  Contes  du  pays  wallon,  p.  168. 

5.  L.  Sudre,  p.  231  et  suiv.,  sur  la  luue  qui  se  reflète,  cf.  Folk-Lore  de  France, 
t.  I,  p.  27. 

6.  Paul  Sébillot.  Contes  des  provinces  de  France,  p.  323. 


CHAPITRE  IV 

LES  RIVIÈRES 

§  1.    ORIGINE    ET    PARTICULARITÉS 

Comme  les  rivières  sortent  très  souvent  de  fontaines,  il  n'est  pas 
surprenant  de  rencontrer  peu  de  légendes  qui  leur  assignent  une  origine 
distincte.  Toutes  celles  recueillies  jusqu'ici,  et  qui  leur  sont  particu- 
lières, s'appliquent  à  des  cours  d'eau,  en  général  de  médiocre 
importance,  et,  suivant  une  conception  qu'on  retrouve  en  dehors  de 
France,  elles  les  font  naître  de  liquides  sécrétés  ou  versés  par  des 
personnages  fabuleux.  D'ordinaire  ce  sont  des  géants,  et  parmi  eux 
Gargantua  tient,  comme  d'habitude,  le  premier  rang. 

Il  emploie  fréquemment  un  procédé  naturaliste  qui  figure  plusieurs 
fois,  sous  une  forme  facétieuse,  dans  Rabelais,  ou  dans  les  écrits  qui  lui 
sont  attribués,  et  dans  les  œuvres  de  ses  imitateurs.  Les  Grandes 
chroniques  de  Gargantua,  le  plus  ancien  de  ces  ouvrages,  rapportent  que 
le  héros  s'étant  purgé,  «  fut  contraint  de  destacher  la  martingalle  de 
ses  chausses,  et  déciiqua  son  povre  broudier  en  telle  manière  et  si 
merveilleuse  impétuosité,  quil  (ist  une  petite  rivière  (à  Rouen) 
laquelle  on  appelle  de  présent  Robec  ».  Plusieurs  passages  du  Gargantua 
et  du  Pantagruel  parlent  aussi  de  merveilleuses  «  compissei'ies  »  dont 
les  plus  caractéristiques  sont  celle  des  chiens  de  Paris  lesquels  firent 
couler  <v  le  ruisseau  qui  passe  à  Saint-Victor  oîi  Gobelin  teint  l'escar- 
late^  »  et  l'allusion  à  la  grand'jument  de  Gargantua  «  qui  ne  pissoit 
foys  qu'elle  ne  fist  une  rivière  plus  grande  que  n'est  le  Rosne  ou  le 
Danouble'.  »  Il  est  vraisemblable  que  cette  donnée  est  antérieure  à 
Rabelais,  et  que,  lorsqu'il  la  mit  en  œuvre,  il  se  rappelait  quelque  récit 
populaire  sur  les  bords  de  la  Loire.  Réroalde  de  Verville,  qui  habita 
la  Touraine,  avait  pu  y  recueillir  le  conte  dont  voici,  en  abrégé,  la 
seconde  partie  :  un  saint  ayant  octroyé  à  une  dame,  en  récompense  de 
son  hospitalité,  que  la  première  besogne  qu'elle  ferait  de  la  journée  se 

1     Pantagruel,  \.  II,  c.  22,28. 


328  LES    RIVIÈRES 

continuerait  si  bien  qu'elle  ne  ferait  autre  œuvre  de  tout  le  jour,  celle- 
ci,  qui  est  très  avare,  se  fait  apporter  tout  le  linge  de  la  maison,  pour 
le  plier  et  le  faire  multiplier  ;  afin  de  ne  pas  être  obligée  de  se 
déranger,  elle  va  s'accroupir,  pour  uriner,  dans  un  coin  de  sa  cour, 
mais  comme  c'était  la  première  action  qu'elle  faisait  dans  la  journée, 
il  lui  fut  impossible  de  l'interrompre,  et  jusqu'au  soleil  couchant,  elle 
arrosa  le  sol  si  copieusement,  qu'elle  fit  ce  ruisseau  qui  passe  au  pied 
des  Loges  en  Anjou^  Ce  même  épisode  figure,  avec  des  embellissements 
littéraires,  dans  un  assez  long  récit  localisé  en  Bourgogne,  qui  n'est 
peut-être  qu'un  rifazimenfo  du  Moyen  de  parvenir  :  la  femme  y  est 
appelée  commère  Lasseine,  et  c'est  elle  qui  donne  son  nom  à  la  rivière 
de  Seine  -. 

Plusieurs  légendes  contemporaines,  qui  ne  semblent  pas  avoir 
emprunté  cet  épisode  à  Rabelais,  font  remonter  à  Gargantua  la  for- 
mation de  quelques  cours  d'eau.  En  Haute-Bretagne,  à  la  suite  de 
repas  copieux,  il  arrose  le  sol  avec  une  telle  abondance  que  le  Frémur, 
l'Ârguenon,  un  ruisseau  de  Saint-Casl  (Côtes-du-Nord)  se  mettent  à 
couler  ;  plusieurs  rivières  des  vallées  dauphinoises,  et  le  toiTent  de 
Vence,  dans  la  même  région,  ont  été  produits  par  l'urine  du  géante 

La  sueur  ou  le  sang  de  divers  personnages  ont  donné  naissance  à 
des  cours  d'eau  :  un  affluent  du  Dessoubre,  qui  se  jette  dans  le  Doubs, 
provient  de  la  sueur  du  géant  Dessoubre,  qui  s'épuise  en  vains  efforts 
pour  enfoncer  le  rocher  qui  le  retientprisonnier  dans  sa  caverne''.  Dans 
le  Forez  une  eïe  ou  Loire  naquit  du  sang  que  versa  Gargantua,  un  jour 
qu'il  s'était  piqué  le  doigt  avec  une  épingle  ^. 

Dans  beaucoup  de  langues  l'expression  «  ruisseau  de  larmes  »  ou 
«  torrents  de  larmes  »  désigne  l'abondance  de  celles  que  répand  une 
personne  affligée.  Suivant  quelques  traditions,  des  femmes  surnatu- 
relles en  ont  versé  en  assez  grande  quantité  pour  produire  des  rivières. 
Ce  trait  figure,  sous  une  forme  littéraire,  dans  un  livre  écrit  sans 
préoccupation  scientifique  ;  voici,  transcrite  par  l'auteur  lui-même,  la 
note  qui  a  été  le  point  de  départ  de  son  développement  :  Quand 
la  Corse  fut  faite,  la  Nature,  une  sorte  de  naïade,  disent  les 
paysans,  se  trouva  seule  endormie  sur  le  Monte  Rotto.   A  son  réveil, 

1.  Le  Moyen  de  parvenir,  p.  i2rî-12D. 

2.  Paul  d'Ivoi,  in  Almanach  de  Champagne  et  de  Brie,  1862,  p.  85-90,  reproduit 
in  Revue  des  T-ad.  pop.,  t.  XVl,  p.  309-511.  Cette  donnée  de  la  première  besogne 
qui  se  continue  tout  le  jour  se  retrouve  dans  la  tradition  populaire  contemporaine. 
F.  M.  Luzel.  Léf/endes  chrétiennes,  l.  l,  ç.  9  et  suiv.;  Aug.  Gittée  et  Jules  Lemoine. 
Coules  populaires  du  pays  ivallon,  p.  102  et  suiv. 

3.  Paul  Sébillot.  Gargantua  dans  les  traditicns  populaires,  p.  16,  89;  Lucie  de 
V.-H.,  in  Rev.  des  Trad  pop.,  t.  XIII,  p.  239;  Paul  Sébillot,  1.  c,  p.  25.3,  255. 

4.  D.  Monnier  et  A.  Vingtrinier.  Traditions,  p.  339. 
o.  Aymard.  Le  géant  du  Roc  lier  de  Corneille,  p.  18. 


LES    ÉLAUGISSEMENTS    LÉGENDAIRES  329 

effrayée  de  sa  soliliule,  elle  se  mit  ;i  pleurer  el  ses  larmes  doniKM-ent 
naissance  aux  trois  rivières  principales  de  l'ile'.  En  Haule-Bretagne,  la 
Rance  doit  son  origine  aux  larmes  versées  par  la  sœur  de  Gargantua 
après  son  veuvage  -. 

Une  légende  bretonne  attribue  à  Diou  lui-même  la  création  d'une 
rivière  :  Le  Blavet  prenait  autrefois  sa  source  dans  «l'œil  de  mer», 
véritable  puits  de  l'abîme  qui  communiquait  d'une  part  avec  les 
régions  infernales  et  de  l'autre  avec  les  profondeurs  de  l'Océan.  D'une 
seule  poussée  il  aurait  été  capable  d'amener  un  nouveau  déluge,  si 
Dieu  n'avait  creusé  le  Blavet  pour  déverser  dans  la  mer  le  trop  plein 
de  ses  eaux  ^. 

Les  diverses  particularités  des  eaux  courantes  sont  l'objet  d'un  grand 
nombre  de  légende.ï  Un  récit  i)opulaire  explique  pourquoi,  au  rebours 
de  toutes  les  rivières  des  Côtes-du-Nord,  un  atl'luent  du  Gouessant 
coule  vers  le  sud  pendant  plusieurs  kilomètres,  et  semble  se  diriger 
vers  l'Océan  plutôt  que  vers  la  Manche:  les  fées  ont  changé  sa  direction 
primitive  et  l'ont  détourné  vers  Lamballe,  pour  se  venger  de  Gargantua, 
qui  leur  avait  fait  peur  pendant  qu'elles  bâtissaient  la  chapelle  de  Saint 
Jacques  en  Sainl-Alban*^. 

Des  traditions  racontent  en  quelles  circonstances  des  rivières,  assez 
faibles  à  l'origine,  ont  acquis  un  volume  considérable,  et  pourquoi 
certaines,  sur  diverses  parties  de  leur  cours,  s'élargissent  assez  pour 
former  de  petits  golfes.  Autrefois  la  Rance  était  toute  petite  et  les  ânes 
de  Rigourdainc  la  traversaient  facilement  pour  venir  brouter  les  pâtu- 
rages et  les  vignes  du  monastère  voisin.  Saint  Suliac,  irrité  de  leurs 
déprédations,  les  rendit  immobiles,  la  tète  retournée  vers  l'échiné. 
Lorsqu'il  eut  consenti  à  les  délivrer  de  celte  position  incommode,  ils 
tirent,  en  s'en  allant,  un  tel  vacarme,  que  le  saint,  pour  ne  plus  être 
à  l'avenir  étourdi  de  leurs  braiements,  s'avança  sur  le  ruisseau  qui 
coulait  au  bas  du  mont  Garot,  et  quand  le  dernier  âne  eut  passé  l'eau, 
il  étendit  sa  crosse,  el  prononça  à  genoux  quelques  prières  :  la  Rance, 
élargie  â  l'instant,  devint  une  rivière  navigable,  grossie  des  eaux  de 
la  mer,  el  telle  qu'on  la  voit  aujourd'hui.  Non  loin  de  là,  le  bassin 
appelé  Plaine  de  Mordreu  a  été  produit  par  Gargantua:  furieux  de 
s'être  cassé  une  dent  en  avalant  le  caillou  emmailloté  que  la  nourrice 
lui  présentait,  au  lieu  de  son  enfant  qu'il  s'était,  comme  Saturne,  engagé 
par  serment  à  dévorer,  il  lui  lança  un  coup  de  pied  ;  mais  la  femme 
s'esquiva,  et  le  coup  portant  à  faux,  enfonça  dans  l'eau  le   terrain   sur 


1.  E.  Ghana!.    Voyages  en  Corse,  p.  179. 

2.  Elvire  de  Cerny.  Sai.nl,-Suliac  et  ses  traditions,  p.  70. 

3.  I'\  Gaflic,  in  La  paroisse  bretonne  de  l'aris,  janvier  1900. 

4.  Paul  Scbillot.  Légendes  locales,  t.  I,  p.  147. 


330  LES    RIVIÈRES 

lequel  il  frappa'.  C'est  à  an  miracle  qu'une  des  baies  intérieures  de 
lErdre  doit  sa  formation  :  une  jeune  fille  poursuivie  dans  la  forêt  de 
MazeroUes,  ayant  conjuré  la  Vierge  de  proléger  son  innocence,  l'eau 
de  la  rivière  se  répandit  aussitôt  dans  la  forêt,  qui  fut  submergée,  à 
l'exception  de  l'île  du  Chêne  oîi  elle  trouva  un  asile,  et  de  celle  de  Saint- 
Denis  où  ses  persécuteurs  furent  enfermés'-.  Gargantua  qui  avait  creusé 
le  lac  de  Genève  pour  faciliter  la  sortie  du  Rhùne,  élargit  une  partie  du 
lit  de  la  Saône  et  il  d('posa  sur  ses  bords  le  sable  et  la  vase  qu'il  en  ôta^ 
La  fosse  Argentine,  dans  le  lit  de  la  Charente,  a  été  creusée  par  une 
fée  qui  y  prit  de  la  terre  pour  construire  un  lunmlus*. 

La  formation  des  remous  est  aussi  l'objet  d'explications  légendaires  : 
Le  gouffre  de  l'Antouy,  petit  affluent  du  Lot,  occupe  la  place  oi^i  fut 
abîmé  un  couvent  dans  lequel  on  avait  commis  un  crime  abominable  =^. 
Un  tourbillon  dangereux  du  Loing  doit  son  origine  au  diable  qui  dépité 
de  n'avoir  pu  atteindre  le  but  en  lançant  un  palet,  s'y  précipita  pour 
rentrer  en  enfer-*^.  Le  trou  Ou  c  qui  iaiw  ritchnit  dans  le  Hainaut, 
dont  le  nom  indique  le  fracas  de  l'eau  qui  y  bouillonne,  a  été  produit 
par  les  bonds  furieux  d'un  serpent,  auquel  on  avait  dérobé  son  diamant 
magique  \ 

On  verra  plus  loin  que  nombre  de  tourbillons  et  de  cascades  sont 
hantés  par  des  personnages  de  diverses  natures. 

Certains  actes  accomplis  sur  le  bord  de  ces  abîmes  avaient,  comme 
ceux  que  l'on  faisait  prés  des  fontaines  ou  des  lacs,  des  conséquences 
dangereuses  pour  le  voisinage.  On  montrait  autrefois  dans  le  Rhône, 
près  de  Valence,  le  gouffre  dans  lequel  s'était  noyé  Ponce-Pilate  ; 
d'après  la  Vie  de  Jésus-Ckrist  avec  sa  Passion,  livre  souvent  réimprimé 
au  XVI*'  siècle,  une  teinpète  s'élevait  aussitôt  si  on  y  jetait  une  pierre  ^ 

L'aspect  rougeâlre  des  eaux  quicoulent  sur  des  terrains  ferrugineux 
a  vraisemblablementsuggéré  les  légendes  où  l'on  assigne  àleur  couleur 
une  origine  merveilleuse  ou  tragique,  comme  c?lle  du  Ruisseau  de 
Sang  à  Guernesey.  Sur  ses  bords  habitait  jadis  un  meunier  qui  était  au 
mieux  avec  les  fées  et  les  féelauds.  Ils  venaient  de  jour  et  de  nuit  dans 
son  moulin  ;  mais  ils  finirent  par  méconnaître  son  autorité,  ils  ouvrirent 
la  huche,  mélangèrent  l'orge  avec  le  froment,  prirent  de  pleines  coupes 
de  farine  dans  le  sac  des  clients,  et  les  mirent  dans  ceux   du  meunier, 

1.  Elvire  de  Cerny.  Suinl-Suliac,  p.   14-15  et  1o. 

2.  E.  Richer.  Description  de  la  Rivière  de  l'Erdre,  lettre  I,  p.  41. 

3.  C\3.ndhis  Sa.^'oye.  Le  Beaujolais  p'éhistorique,  p.  186. 

4.  G.  Musset.  La  Charente- Inférieure  avant  l'/nsloire  p.    113. 

5.  E.  Chevalier,  ia  La  Tradition,  1890,  p.  274. 

6.  A.  Viré,  la  Reo.  des  Trad.  pop.,  t.  VllI  p.  449. 
~.  Adolphe  .Mortier,  in  Wallonla,  t.  VI,  p.    123. 

8.  L'Intermédiaire,  30  sept.  1893  :  Le  Violier  des  histoires  y\)maines.  r-d.  Bruaet,  I, 
p.  431  note. 


L  EAU    SANGLANTE  331 

ce  qui  fil  accuser  le  pauvre  homme  d'être  un  voleur.  Ils  gambadaient 
autour  de  la  roue,  au  mépris  du  danger,  et  en  dépit  des  avertissements 
répétés  du  meunier.  I^ourtaut  un  des  féetauds  paya  cher  sa  témérité  ; 
il  fut  saisi  par  la  roue,  et  se  sentant  broyé  il  poussa  un  cri  que  Ton 
entend  encore  parfois,  et  c'est  son  sang  qui  coule  dans  le  ruisseau. 
Suivant  une  aulre  version,  une  nuit  que  l'amoureux  de  la  fille  du 
meunier,  assis  sur  la  roue,  s'entretenait  avec  elle  à  la  petite  fenêtre 
ouverteà  cet  endroit,  le  meunier,  ignorant  sa  présence,  mit  la  machine 
en  mouvement,  le  garçon  fut  écrasé  et  n'eut  que  le  temps  de  pousser 
un  cri  qui  retentit  encore  dans  le  vallon  pendant  les  nuits  orageuses 
d'automne'. 

A  PlugufTan,  un  ruisseau  est  appelé  à  un  certain  endroit,  l'Eau  rouge. 
C'est  en  ce  lieu  que  les  paysans  révoltés  de  Carhaix  furent  assaillis  et 
mis  en  pièces  (1489)  ;  le  sang  coula  si  abondamment,  que  , depuis,  la 
partie  qui  traverse  la  prairie  où  on  les  massacra  est  désignée  sous  ce 
nom-;  un  autre  pplil  cours  d'eau,  entre  Quimper  et  Pont-l'Abbé, 
présente  la  même  particularité,  qui  remonte,  dit-on,  à  la  répression  de 
la  révolte  dite  du  papier  timbré  ^ 

Le  peuple  allribue  aux  esprits  infernaux  l'apparence  sale  d'un 
ruisseau,  le  Béai  trouble,  à  la  Bâtie  Neuve,  qui  passe  dans  des  terres 
argileuses  '\ 

C'est  aussi  à  la  suite  d'événements  en  rapport  avec  le  diable  ou  la 
magie  que  certaines  rivières  roulent  des  paillettes  d'or;  celles  de 
l'Aurence,  dans  la  partie  au-dessous  de  l^imoges,  viennent  de  ce  que  la 
petite  rivière  a  effleuré  le  Roc  d'Enfer  qui  contient  le  trésor  du  diable" 
et  une  légende  raconte  que  la  Jordane,  qui  coule  à  Aurillac,  est  devenue 
aurifère  après  une  opération  magique  faite  par  Gerbert,  qui  depuis 
fut  pape,  el  était  un  habile  sorcier.  Ayant  demandé  un  jour  au  doyen  de 
son  monastère  s'il  voulait  être  témoin  d'un  miracle,  il  le  conduisit  au 
bord  de  la  rivière.  Après  avoir  tracé  des  cercles  et  prononcé  des  paroles 
cabalistiques,  Gerbert  frappa  la  Jordane  avec  une  baguette  qui  parais- 
sait enllammée.  Soudain  les  eaux,  de  bleues  et  claires  qu'elles  étaient, 
se  changèrent  en  flots  d'or,  si  bien  que  pendant  un  instant  l'or  coula 
par  larges  nappes  entre  les  deux  rives;  le  doyen  épouvanté  se  jeta  à 
genoux,  priant  Dieu  mentalement,  et  le  charme  cessa  ;  mais  depuis  la 
Jordane  a  roulé  des  paillettes  précieuses ''.  L'eau  de  la  cascade  du 
Chadoulin,  dans    les     Basses-.Mpes    est   encore,    même     aujourd'hui 

1.  Loiiisa  Lane  Clarkc.  Folk-Love  of  Guernesey,  p.   133-4. 

2.  lieuiie  historique  de  l'Ouest,  1895,  p.  305. 

3.  Comni.  de  M.  Paul  Diverrès. 

4.  LadouccUe.   Histoire  des  llaufes-Aipes,  p.  460. 

5.  l.eNioiizi,  janvier  1900. 

6.  Durif.  Le  Cantal,  p.  166. 

21 


332  Ï'ES    RIVIÈRES 

merveilleuse;  celui  qui  recueillerait  pendant  cinq  jours  consécutifs 
Técume  dont  elle  se  couvre,  deviendrait  extrèmemenl  riche,  car  au 
bout  de  ce  temps,  elle  redeviendrait  ce  qu'elle  est  en  réalitt?,  c'est-à- 
dire  la  collection  des  plus  beaux  diamants  du  monde  '. 

Les  rochers  que  l'on  voit  dans  le  lit  des  rivières,  dont  parfois  ils 
embarrassent  le  cours,  et  qui  sont  remarquables  par  leurs  formes 
étranges,  leur  grosseur  ou  leur  nombre,  ont  reçu  des  noms  qui 
constatent  l'élonnemenl  dont  ils  sont  l'objet,  et  parfois  on  raconte  dans 
le  voisinage  les  circonstances  surnaturelles  qui  les  y  ont  amenés.  A 
Pontaven  (Finistère)  La  Roche  Forme  ou  le  Soulier  de  Gargantua  est 
un  long  morceau  de  granit  qui  s'avance  dans  la  rivière  en  face  du  quai  ; 
il  éveille,  en  effet,  l'idée  de  la  chaussure  d'un  géante  A  Tourgueilles,  dans 
le  Gard,  un  rocher  qui  obstrue  le  cours  du  ruisseau  a  été  laissé  là  par 
les  fées  Lorsqu'elles  filaient,  elles  mettaient  au  bout  de  leur  fuseau  un 
énorme  bloc;  un  jour  leur  force  les  trahit,  et  il  roula  jusque  dans  l'eau^ 
Les  gigantesques  monolithes  qui  parsèment  les  bords  et  le  lit  de 
1k  rivière  du  val  de  l'Amblève  sont  les  débris  d'un  moulin  que  le  diable 
construisit,  après  avoir  stipulé  que  l'âme  du  meunier  lui  appartiendrait 
si  l'édifice  était  achevé,  la  troisième  nuit,  avant  le  chant  du  coq.  La 
meunière,  qui  avait  surpris  ce  secret,  se  glissa  dans  le  nouveau  moulin, 
et,  au  moment  où  les  travaux  allaient  être  terminés,  elle  fit  chanter  un 
coq.  Satan  furieux,  étendit  la  main  et  les  matériaux  qui  avaient  servi  à 
la  construction  roulèrent  le  long  de  la  côte  et  vinrent  tomber  dans  la 
rivière''.  Une  roche  noire  au  milieu  d'une  cascade  de  jla  Creuse  offre 
tellement  la  figure  d'une  bar-jue  échouée  que  de  loin  on  s'y  trompe. 
Elle  a  été,  dit-on,  amenée  là  de  bien  loin  par  ceux  qui  relournent,  sorte 
de  revenants  berrichons.  C'est  une  pierre  retournée,  et  l'on  assure 
qu'elle  est  blanche  en  dessous  ''. 

On  prétend  qu'un  énorme  rocher  sous  la  cascade  de  Brisecou,  non  loin 
d'Autun,  remue  parce  qu'il  est  mis  en  mouvement  par  de  gros  serpents 
cachés  dessous  ".  La  Pierre  du  Courroux^  immense  l)loc  dans  le  lit  du 
Var,  en  aval  d'Entraunes,  servait  d'assise  à  un  château  :  un  enchanteur 
après  l'avoir  détruit,  la  fit  descendre  au  son  d'un  chalumeau  magique, 
jusqu'à  l'endroit  oij  elle  est  aujourd'hui  MJne  légende  bretonne  explique; 
la  présence  des  innombrables  rochers  que  l'on  voit  dans  la  rivière  près 
de  Saint-Herbot  :  un  géant  auquel  le  soigneur  du  Husquec,  ennemi  du 


1.  Comm.  de  M.  de  lleH'ye. 

2.  Flagelle.  Ilotes  sur  le  Finislère,  p.  65. 

3.  Henri  Roux,  in  liev.  des  Trad.  pop.'l.  Il,  p.   488. 

4.  Watlonia,  t.   iV,  p.  127-128. 

5.  George  Sand.   fJr/eiides  nisllques,  p.  62. 

6.  H.  Marlof,  in  l\ev.  des  Trad.  pop,,  t.  XIX,  p.  'M. 
1 .  E.  Ghanal.  Légendes  méridionales,  p.  248. 


LEUR    COURS    SOUTERRAIN  333 

sainl,  avait  rendu  service,  voulut  le  remercier  :  il  prit  tous  les  blocs  qui 
couvraient  la  montagne  du  Rusquec  et  les  jeta  dans  la  rivière  qui 
passait  devant  la  demeure  du  solitaire,  pensant  qu'ils  y  formeraient 
une  cascade  bruyante  qui  couvrirait  sa  voix.  Mais  il  arriva  que  le  bruit 
de  la  chute  d'eau,  quoique  perceptible  dans  toutes  les  autres  directions, 
ne  se  fit  pas  entendre  du  côté  de  l'ermitage  '.  Les  gens  de  Rennesi 
furent  plus  heureux  :  pour  se  venger  de  leurs  voisins  de  Chiliagni,  qui 
avaient  jeté  dans  leur  pays  tant  de  grenouilles  que  Ton  ne  pouvait 
plus  dormir,  ils  détournèrent  le  petit  torrent  du  Silvani  et  le  firent 
dériver  dans  le  Catena,  qui  grossie  de  ses  eaux,  se  joint  au  Liamone  par 
la  cascade  de  la  Balta.  Celle-ci,  surtout  dans  la  saison  des  pluies,  mène 
un  si  grand  tapage  que  les  habitants  de  Chiliagni  en  sont  assourdis^. 
Ailleurs  des  saints  ont  conjuré  des  cours  d'eau  tumultueux  qui,  depuis, 
ont  cessé  d'être  importuns  aux  riverains.  Un  jour  saint  Idunet  et  sa 
sœur  ne  pouvaient  causer,  tant  faisait  de  bruit  un  ruisseau  voisin  de 
leur  demeure  ;  le  saint  lui  ordonna  de  couler  silencieusement,  et 
désormais,  il  ne  murmure  plus '.  On  montre  sur  les  bords  du  Gvic,  dans 
la  même  région,  un  passage  où  cette  rivière  forme  un  torrentqui  s'écoule 
sans  fracas  depuis  que  saint  Envel,  empêché  par  les  eaux  d'entendre 
sa  sœur  Juna,  lui  commanda  de  se  taire  '" . 

Si  Gargantua  a  donné  naissance  à  des  rivières,  il  en  a  aussi  tari,  au 
moins  pour  quelque  temps  :  dans  la  Haute-Ivoire,  il  avait  coutume  de 
les  avaler  quand  il  avait  soif;  en  Franche  Comté,  il  mettait  à  sec  le 
Doubs  et  la  Drouvenne  ;  en  Bourgogne,  il  but  un  jour  si  longuement 
que  la  Brenne,  aiïluent  de  l'Armançon,  demeura  sans  eau,  au  moins 
deux  lieues  de  long^;  au  moulin  de  Lilas  (Haute-Vienne),  il  absorbait 
la  rivière  toute  entière,  si  bien  (|u'en  aval,  il  ne  coulait  plus  une  goutte 
d'eaux  A  Farciennes,  dans  la  Belgi(iue  wallonne,  on  raconte  qu'un  jour 
il  réduisit  la  Sambie  d'un  tiers  en  y  buvant  une  seule  fois  ^ 

En  plusieurs  pays,  des  rivières  Jisparaissent  sous  le  sol,  et  vont,  après 
un  trajet  souterrain,  se  montrer  à  une  assez  grande  distance.  11  y  en  a 
plusieurs  en  Normandie,  où  des  légendes  font  remonter  cette  particu- 
larité à  des  punitions  infligées  à  des  meuniers  peu  complaisants  ou 
inhospitaliers.  On  nomme  le  Sec  lion,  l'ancien  canal  naturel  que  suivait 
autrefois  le  bras  de  l'Iton  qui   se  dirige  vers  Breteuil,    et  un    moulin  à. 

1.  Le  MeD,  in  Revue  Cellique,  t   1,  p.  115. 

2.  E.  Chanal.   Voyages  en  Corse,  p.  139. 

3.  Ernoul  de  la  Chenelière.   Mégalithes  des  Côles-du-Nord,  p.  34. 

4.  N.  Quellien.  ConLes  et  nouvelles  du  pays  de  Tréguier,  p.  28. 

5.  Aymard.  Le  géant  du  Rocher  de  Corneille,  p.  16  ;  Bourquelot.  A'o^î'cesMJ*  Gargantua, 
p.  5  ;  Paul  Sébiilot.  Gargantua,  p.  239. 

6.  Lemouzi,  janvier  1899. 

1.  Paul  Sébillut.  Gargantua,  p.  oli-315. 


334  LES    RIVIÈRES 

eau  bien  achalandé,  existait  jadis  à  Villalet  où  il  disparaît  :  le  meunier 
n'ayant  pas  voulu  passer  le  diable  dans  sa  barque,  Satan  fut  irrité  de 
ce  manque  d'égards  ;  en  moins  de  quelques  heures  l'Iton  prit  son  cours 
à  une  grande  profondeur  sous  terre,  et  le  diable  put  traverser  son  lit 
à  pied  sec  ;  mais  le  meunier  perdit  avec  ses  moyens  de  travail,  l'aisance 
dans  laquelle  il  avait  vécu  jusqu'alors.  Une  autre  rivière,  aujourd'hui 
disparue,  mais  dont  l'existence  est  attestée  par  de  nombreux  titres, 
faisait  marcher  le  moulin  de  Grainville  l'Alouette.  Une  malheureuse 
bohémienne  demanda  un  soir  au  meunier,  au  nom  de  l'enfant  mourant 
de  froid  et  de  faim  qu'elle  tenait  entre  ses  bras,  un  morceau  de  pain 
noir  pour  le  souper  et  une  botte  de  paille  pour  le  repos.  Le  meunier 
les  lui  refusa,  en  la  traitant  de  païenne  et  de  sorcière.  Alors  elle  s'écria: 
«  Malheureux,  tu  seras  puni  de  ton  mauvais  cœur  !  »  Et  elle  se  mit  à 
murmurer  des  paroles  magiques.  A  peine  la  conjuration  était-elle 
achevée  que  la  roue  du  moulin  cessa  de  tourner  ;  la  rivière  avait  pris 
un  cours  souterrain,  et  la  richesse  de  l'avare  meunier  s'était  enfuie 
avec  elle'.  C'est  aussi  à  la  suite  d'une  malédiction  que,  d'après  une 
légende  assez  suspecte  quant  au  nom  du  personnage  qui  la  prononce, 
l'Orge,  affluent  de  la  Saulx,  se  perd  dans  le  sol  au  dessous  de  Couvert- 
puis,  à  13  kilomètres  de  sa  source.  Blanche  de  Castille,  mère  de  saint 
Louis,  ayant  été  vaincue  aux  environs,  maudit  la  ri\ière  qui  avait 
favorisé  ses  ennemis,  et  le  cours  d'eau  rentra  sous  terre-. 

En  Normandie  où  des  fées  protectrices  des  rivières  avaient  fait 
couler  au-dessous  du  sol  la  Baise,  lArre,  le  Guiel,  l'Iton  et  la  Dives, 
'e  son  que  l'on  entendait  en  appliquant  l'oreille  contre  le  sol,  à  l'endroit 
où  elles  disparaissent,  était  produit  par  les  paroles  des  bonnes 
dames  qui  habitaient  sous  leurs  eaux  ^  Une  rivière  des  Deux-Sèvres, 
la  Dive  ;du  Sud;  se  perd  dans  les  prairies  de  Brimbareau  et  les  gouffres 
de  Brochard  et  des  Eclusettes.  A  partir  de  là,  et  jusqu'à  deux  lieues 
au-dessous,  son  lit  est  à  sec  depuis  le  mois  de  juin  jusque  vers  la  fin 
de  l'année.  Ce  n'est  qu'après  les  pluies  d'automne  que  les  siphons  ne 
suflisant  plus,  regorgent,  et  alors  la  rivière  se  prend  à  couler.  Le 
peuple  parle  avec  une  certaine  terreur  des  buffées  bruyantes  qui 
sortent  des  gouffres  à  mesure  que  l'eau  s'y  précipite.  On  trouve  même 
des  gens  assez  portés  à  attribuer  ce  fait  à  une  sorte  de  monstre  qui 
pousse,  dit-on,  quand  il  a  soif,  des  bramées  comme  un  taureau,  et  à 


1.  Amélie  Bosquet.  La  Normandie  l'omanesqiie^  p.  501. 

2.  H.  Labourasse.  Anciens  us,  coutumes  etc.  de  la  Meuse,  p.  170. 

3.  Chrétien  de  Joué-du-PIein.  Veillenjs  arf/entenois,  MMS.  Des  Corandons  demeu- 
raient à  Tout  ar  Gouiic,  entre  Lanrivain  et  Tremarf;rat,  où  le  Biavet  disparait  sous 
un  rocher  qui  forme  pont;  B.  Jollivet.  (Les  Côtes-dn-Nord,  t.   !II,  p.  189.) 


LES    EAUX    FATIDIQUES  335 

qui  il  ne  facit  pour  so  désallcror  rien   moins  que   la   Dive  durant  six 
mois  '. 

Les  habitants  du  voisinage  d'une  rivière  de  la  Charente  qui  coule 
souterrainement  avaient  peut-être  imagine  pour  expliquer  celte  particu- 
lai'ité  quelque  chose  d'analogue  à  la  fable  suivante,  qui  est  ainsi 
rapportée  par  un  vieil  auteur  :  On  tient  au  païs  que  celle  rivière  se  faict 
d'vneaulre  moindre  qu'on  nomme  le  Baudéac,  qui  passant  à  vue  lieiie 
de  long  de  la  Braconne,  se  perd  en  plusieurs  endroits  et  l'on  pense  qu'il 
se  rend  à  la  ïourvre...  Noz  poètes  engoumoisins  ont  fabulé  que  le 
Baudeac  fut  amoureux  de  la  Tourvre  et  pour  en  iouir  se  desroba  par 
conduicts  souterrains". 

De  même  que  les  sources^  certaines  eaux  courantes  sont  prophé- 
tiques. En  Dauphiné,  le  ruisseau  de  Barberon  annonçait  la  fertilité  par 
l'abondance  de  ses  eaux,  tandis  que  leur  peu  d'élévation  était  un 
présage  de  mauvaise  récolte ^  Un  petit  affluent  du  Loir,  nommé  la 
Conie,  disparaît  subitement  au  mois  de  juillet  tous  les  dix  ou  quatorze 
ans,  et  ne  reparaît  que  trois  mois  après.  On  croyait  autrefois  pouvoir 
prédire  l'abondance  ou  la  disette  d'après  l'état  de  la  Conie  au 
printemps,  et  il  y  avait,  dit-on,  des  spéculateurs  qui  réglaient  leurs 
commandes  de  grains  d'après  l'inspection  de  ses  eaux  ^.  Un  gros 
ruisseau  de  la  plaine  de  Baudoncourt,  près  Luxeuil,  qui  sort  d'une 
terre  inculte  et  va  se  jeter  dans  la  rivière  de  la  Lanterne, 
demeure  souvent  tari  pendant  plusieurs  années,  et  c'est  une  opinion 
reçue  dans  le  pays,  fondée,  assure-l-on,  sur  une  longue  expérience, 
qu'il  coule  seulemei:L  lorsque  l'année  doit  être  stérile  ;  aussi  l'appelle- 
t-on  le  Buisseau  du  cher  temps  ou  la  fontaine  de  Disette.  Si  son  flux 
commence  au  mois  de  janvier,  c'est  l'annonce  d'une  récolle  médiocre, 
et  s'il  dure  pendant  deux  ou  trois  mois,  la  disette  devient  plus  consi- 
dérable. La  chose  fut  ainsi  reconnue  en  1093,  1708  et  1709'.  A  Bouen, 
dans  la  rue  Saint  Nicaise,  un  petit  ruisseau  d'eau  vive,  dont  le  cours 
était  temporaire,  ne  se  montrait  que  pour  annoncer  une  année  de 
famine  :  aussi  le  peuple  l'avait  surnommé  :  Trou  de  misère  "'. 

Un  écrivain  du  XIII"  siècle  parlait  aussi  de  cours  d'eaux  intermittents  : 
Près  de  Narbonne.  un  ruisseau  n'apparaissait  qu'au  moment  de  la 
fenaison,  un  autre  ne  coulait  que  pendant  une  heure  par  jour  \ 

1.  A.  F.  Lièvre.  Notice  sur  Confié.  Poitiers,  1869,  in-8. 

2.  François  de  Corlieu.  Recueil,  p.  2-3.  Cette  fable  a  pu  aussi  être  empruntée  a 
l'antiquité. 

3.  Olivier.  Croyances  du  Dauphiné,  p.  308. 

4.  C.-B.  Deppiug.  Les  merveilles  de  la  nature  en  France.  Paris,  1845. 

3.  Annuaire  de  la   Haute-Saône,    1842,    p.    21  ;    cité   par   Thuriet.    Trad.    de    la 
Haute-Saône,  p.  88. 
fi.  Amélie  Bosquet.  La  Normandie  romanesque,  p.  201. 
7.  Gcrvasius  de  Tilbury.  Otia  imperialia,  éd.  Leibnitz,  p.  100. 


336  LES    RIVIÈRES 

Des  pierres,  ordinairement  cachées  sous  les  eaux,  et  qu'on  ne  voit 
que  très  rarement,  présagent  aussi  des  malheurs  lorsquelles  se 
découvrent,  et  l'on  prétend  que  certaines  portent  des  inscriptions  qui 
constatent  ce  rôle  fatidique.  Sur  un  rocher  rougeàtre  dans  la  Sioule, 
près  de  Saint-Gai  (Puy-de-Dùme),  qui  n'apparaît  que  dans  des  temps 
d'excessive  sécheresse,  on  lit  ces  mots  :  «  Ceux  qui  m'ont  vu  ont 
pleuré  ;  ceux  qui  me  voient  pleureront  '  ».  Une  phrase  analogue  est 
gravée  sur  la  roche  d'Arquebise  dans  la  Seine,  près  de  Samoreau 
(Seine-et-Marne)  dont  parle  un  article  du  Monde  illustré  du  16  juillet 
1870,  et  le  chroniqueur  ajoutait  que  sa  dernière  apparition  avait 
coïncidé  avec  le  tremblement  de  terre  de  Lisbonne.  Elle  fut,  comme 
on  le  voit,  aussi  à  découvert  peu  de  temps  avant  la  guerre  -.  En  1893, 
où  l'été  fut  exceptionnellement  sec,  on  racontait  qu'on  avait  vu  au 
milieu  du  Doubs,  en  aval  de  Saint-Ursane,  une  pierre  sur  laquelle 
étaient  écrits  ces  mots  :  «  Quand  vous  me  reverrez  vous  pleurerez  ^  ». 

Quoique  les  inondations  soient  fréquentes  en  France,  que  certaines 
rivières  causent  de  terribles  ravages  lorsqu'elles  se  répandent  sur  les 
campagnes  ou  qu'elles  recouvrent  les  rues  des  villes,  elles  occupent 
bien  peu  de  place  dans  le  folk-lore.  J'avais  été  surpris,  il  \  a  quelques 
années,  du  petit  nombre  de  faits  qui  avaient  été  relevés,  et  aussi  de 
leur  intérêt  médiocre  ;  il  me  semblait  que  le  phénomène,  sinon 
périodique,  du  moins  fréquent,  du  débordement  de  plusieurs  fleuves 
avait  dû  présenter  à  ceux  qui  en  étaient  les  témoins  et  les  victimes  une 
sorte  de  caractère  surnaturel,  qu'ils  l'attribuaient  peut-être  à  des  génies 
ou  à  des  divinités  courroucées,  et  que  probablement  il  existait  des 
cérémonies  ou  des  pratiques  destinées  à  adoucir  leur  colère,  à  prévenir 
les  inondations,  ou,  lorsqu'elles  se  produisaient,  à  les  arrêter  et  à  faire 
rentrer  les  eaux  dans  leur  lit.  J'attirai  sur  ce  sujet  l'attention  des 
lecteurs  de  la  Revue  des  Traditions  populaires,  j'écrivis  à  plusieurs 
traditionnistes  expérimentés,  voisins  du  Rhône,  de  la  Loire  et  de  la 
Garonne  ;  mais  les  réponses  que  je  reçus  furent  négatives,  et  mes 
lectures  ne  m'ont  fourni  qu'un  assez  petit  nombre  de  traits. 

La  légende  normande  d'après  laquelle  Gargantua  faisait  déborder  la 
rivière  de  Sée,  quand  il  soulageait  son  humaine  nature  '%  est  peut-être 
un  souvenir  d'une  antique  croyance  qui  aurait  attribué  les  inondations 
à  un  acte  semblable  accompli  par  des  divinités  puissantes,  comme  il 
leur  attribue  l'origine  de  quelques  rivières.  Quand  la  Creuse  sort  de  son 

1.  D''  Pommerol,  in  Reu.  des  l'rad.  pop.,  t.  XV,  p.  659. 

2.  Intermédiaire,  1  novembre  1900, 

3.  A.  Gerteux,  in  Rev.  des  Trud.  pop.,  t.  VI H,  p.  399. 

4.  Paul  Sébillot.  Garç/antua.  p.  320,  d'après  une  communication  de  M.  Gouraye  du 
Parc. 


LKS    (iÉMES    ET    LES    INONDATIONS  337 

it,   les  paysans  de  la  Marche  disent  (jiie  le  prieur  Barhairo  se  remue 
dans  le  puits  où  il  a  <Hé  jeté  par  les  Sarrasins  '. 

Quelques  traditions  alpestres  associent  aux  débordements  des  génies 
plus  anciens,  qui  sont  mémo  visibles  quaud  ils  se  produisent. On  assurait 
autrefois  qu'un  démon  des  eaux  se  voyait  à  la  débàide  des  glaciers  du 
Rhône,  l'ép'e  à  la  main,  marchant  sur  les  flots  gonflés.  Quelquefois^ 
sous  une  forme  féminine,  il  faisait  déborder  le  fleuve  -.  Cette  dernière 
idée  se  retrouve  sur  le  versant  italien  des  Alpes,  dans  un  pays  français 
de    race   et  de  langue.   Lors([ue  la  fée  de    Colombéra    se    décida    à 
abandonner  sa  grotte  pour  éviter  la  colère  des  habitants  de  Perloz,  elle 
fit  tomber  une  pluie  abondante,  qui  grossit  terriblement  le  torrent  de 
Réchanté,  Alors  elle  s'assit  sur  l'eau  avec  son  enfant,  et  descendit  ainsi 
jusqu'au  Lys,  dont  elle  arrêta  le  cours  pendant  quelque  temps.  Lorsque 
les  eaux  accumulées  eurent  formé  un  lac^  elle  s'assit  majestueusement 
dessus,  lâcha  les  eaux  qui  la  portaient  et  descendit  ainsi  le  cours  du  Lys 
pour  rejoindre  laDoire.  Les  habitants  de  Pont  Sainl-Marlin,  étoimés  de 
voir  pendant  quelque  temps  le  lit  du  torrent  complètement  à  sec,  après 
un  orage  considérable  sur  les  hauteurs,  s'étaient  portés  sur  le   pont, 
lorsque,  tout  à  coup,  ils  virent  apparaître  au  loin,  dansle  lit  du  torrent, 
une  masse  d'eau  considérable,  pareille  à  une  mer  en  marche.   La  fée 
s'avançait  sur  les  flots  et  le  pont  était  menacé  d'être  emporté,  lorsque 
les  habitants  s'écrièrent  :  «  Baissez-vous,  la  Belle,  et  nous  laissez  le 
pont  !  »    La   fée,    flattée   de    l'éloge   rendu   à  sa   beauté,    passa  sans 
endommager   ni  le  pont    ni  le   bourg.    On  raconte   dans   le  pays    de 
Fontainemorc  une  légende  à  peu  près  semblable  '. 

Ainsi  qu'on  le  verra  plus  loin  à  la  section  des  cultes  et  des 
observances,  diverses  cérémonies  ont  lieu  sur  le  bord  des  rivières  ; 
mais,  à  ma  connaissance,  aucune  d'elles  n'a  actuellement  pour  objet 
spécial  de  les  empêcher  de  déborder. 

Jadis  quand  les  inondations  devenaient  menaçantes,  on  avait  recours 
à  l'intervention  des  reliques  ou  des  statues  vénérées  ;  à  Paris,  lorsque 
la  Seine  sortant  de  son  lit,  inondait  les  parties  basses  de  la  ville,  on 
descendait  1 1  châsse  de  sainte  Geneviève  et  on  la  conduisait  en  grande 
pompe  du  c  'ité  du  fleuve  :  les  annalistes  ont  noté,  du  IX*"  au  XVP  siècle, 
plusieurs  de  ces  processions  solennelles*.  Des  pratiques  analogues  ont 
eu  lieu  dans  le  Midi,  â  des  dates  plus  récentes  :  en  1678,  la  rivière  de 
rise    menaçant  d'engloutir   tout  le  pays  de  Luz,  on  porta  procession- 


1.  L.  Duval.  Esquisses  7narchoises,  p.  76. 

2.  .F-S.  Bassett.    Leqends  of  the  Sea,    p.  89,  d'à.  Gonway.    Detnonoloqy.  t.    I,  p. 

in. 

3.  J.-J.  Christilliii.  Dans  la  Vallaise,  p.  32-33,  p.  74-75. 

4.  Sauvai.  Antiquités  de  Paris,  t.  I,  p.  598,  et  200  et  suiv. 


338  LES    RIVIÈRES 

nellement  le  Saint  Sacrement  sur  ses  bords  ;  à  sa  vue  le  torrent  recula 
et  rentra  dans  son  lit  '.  Les  mariniers  du  Borry,  et  spécialement  ceux 
de  Vierzon,  s'adressaient,  avant  la  Révolution,  ù  leur  patronne,  sainte 
Perpétue,  lorsque  le  Cher  débordait  ;  le  curé  de  Vierzon  faisait  sortir 
de  l'église  la  statue  en  argent  de  la  sainte,  la  menait  en  grande 
procession  sur  le  pont,  et  aussitôt,  disait-on,  la  crue  diminuait-. 

L'immersion  des  objets  sacrés  ou  des  statues  de  divinités  protectrices 
dans  le  fleuve,  a  été  relevée  plusieurs  fois  dans  le  Sud-Ouest;  en  1784 
lors  d'une  grande  inondation  ,  les  habitants  de  Blagnac  forcèrent 
leur  curé  à  se  transporter  processionnellement  sur  les  bords  de  la 
Garonne,  à  y  plonger  la  croix  de  la  paroisse  et  à  y  jeter  une  image  du 
patron,  saint  Exupère,  ce  qu'il  fit  en  disant  à  haute  voix  en  manière  de 
protestation:  «  Tiens,  tiens,  noie-toi,  pauvre  Exupère-^  ».  Naguère 
encore,  quand  les  eaux  de  la  Garonne  s'élevaient  d'une  manière 
excessive,  on  allait  prendre  dans  l'église  de  la  Dorade  à  Toulouse,  une 
Vierge  noire  dont  on  baignait  les  pieds  dans  les  eaux  du  fleuve,  qui 
s'abaissait  aussitôt  *. 

Plusieurs  dictons  rimes  parlent  de  rivières  dans  lesquelles  un  homme 
au  moins  se  noie  chaque  année  :  les  géographes  du  XVI"  et  du  XVII^ 
siècle  nous  en  ont  conservé  plusieurs  : 

L'iudre  a  tous  les  jours  sa  proye, 
Chaque  jour  quelqu'un  s'y  noye\ 

La  rivière  de  Dronie, 

A  tous  les  ans  ctieval  ou  hommes 

Celui  qui  suit  est  encore  usité  dans  les  Côtes-du-Nord  : 

L'Arguenon, 
Veut  chaque  année  son  poisson". 

Ce  poisson  est,  bien  entendu,  un  homme.  Ces  phrases  proverbiales 
s'appliquent  ordinairement  à  des  rivières  dont  la  traversée  présente  un 
danger  réel  ;  mais  on  peut  aussi  y  voir  la  trace  d'une  croyance,  popu- 
laire en  Allemagne  et  en  d'autres  pays,  d'après  laquelle  la  rivière  elle- 


1.  p.   Rondou,  in  Bev.  des  Tiad.  pop.,  t.  XIX,  p.  361,  d'à.  les  Archives  de  Luz. 

2.  Les  Français  peints  par  eux-mêmes,  t.  \,  p.  333. 

3.  L.    Duval.   Esquisses  marchoises,    p.   135,    d'à.   Lavigne.    Histoire  de  Blaguac. 
Toulouse,  1815. 

4.  A. -S.  Morin.  Le  Prêtre  et  le  Sorcier,  p.  98,  note. 

5.  Papirius  Masso.  Descriptio  fluminurn  Galliœ,  1578,  p.  76. 

6.  Coulou.  Rivières  de  France. 

7.  Lucie  de  V.  H.,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIV,  p.  334. 


LE    TRIBUT    ANNIEL  339 

mémo,  OU  le  génie  qui  riiahilo,  exige  ce  Irihul.  Une  légende  corse 
raconte  que  le  diable  aida  le  Liamoneà  arriver  à  la  mer,  à  la  condition 
que  le  tleuve  lui  oftVirait  une  àme  chaque  année  '.  On  assure  dans  le Vexin 
qu'un  homme  doit  se  noyer  tous  les  ans  dans  la  rivière  d'Kpte-.  On  a 
expliqué  d'une  façon  en  apparence  rationnelle,  le  proverbe  wallon: 
Saint-J'han  nés  va  wàxje  sins  s'pèhon  ;  saint  Jean  ne  s'en  va  jamais  sans 
son  poisson,  en  disant  que  la  fête  Saint-Jean  tombe  le  24  juin,  à 
l'époque  des  premiers  bains  de  rivière,  et  qu'il  est  très  rare  qu'il 
n'arrive  point  d'accidents  aux  baigneurs  ;  mais  le  vulgaire,  moins  scep- 
tique, a  une  autre  opinion,  qui  se  rattache  à  l'antique  conception  de 
l'exigence  annuelle  de  la  rivière  ;  il  croit  que  la  journée  du  24  juin  ne  se 
passe  pas  sans  qu'il  se  noie  nécessairement  quelqu'un,  et  M.  Gittée 
suppose  que  saint  Jeun  a  i-emplacè  une  entité  païenne,  qui  était  peut-être 
le  génie  du  lleuve  '.  Imi  Limousin,  le  péril,  qui  est  surtout  hygiénique, 
existe  dans  la  période  anh'rieure  :  un  villageois  n'ira  pas  prendre 
un  bain  de  rivière,  avant  que  saint  Jean  n'ait  passé  sur  les  eaux  ; 
ils  seraient  souvent  nuisibles  et  toujours  dangereux  ''.  On  a  vu 
aux  chapitres  de  la  mer  et  à  celui  des  fontaines,  que  ce  saint  vient 
les  bénir. 

§    2.    HABITANTS   ET   UANTISES   DES   RIVIÈRES 

Plusieurs  inscriptions  votives  nous  ont  conservé  le  nom  de  quelques 
divinités  topiques  des  rivières,  à  l'époque  gallo-romaine  Deœ  Secjvanœ 
(la  Seine),  D<'œ  Icauni  (l'Yonne)  ^ 

Il  est  vraisemblable  que,  suivant  l'opinion  de  leurs  fidèles,  elles  y 
avaient  leur  demeure,  et  que,  comme  certaines  fées  du  moyen  âge, 
elles  se  montraient  sur  leurs  bords,  moins  souvent  cependant  que 
celles  qui  présidaient  aux  sources,  et  étaient  peut-être  les  divinités  de 
la  fontaine,  en  même  temps  que  celles  du  cours  d'eau  qu'elle 
alimentait. 

Les  petites  rivières  et  les  ruisseaux  ne  portent  pas,  d'habitude,  des 
noms  en  rapport  avec  les  personnages  surnaturels  ;  il  y  a  toutefois  un 
Ruisseau  des  fées,  près  de  Gérardmer,  et  dans  le  Vivarais  lou  Vola  de 
los  Fados  '"'. 

1.  E.  Chanal.  Voyaaes  en  Corse,  p.   186. 

2.  Léon  Plancouard,  in  Hev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  382. 

3.  Joseph  Dejardiii.  Diclioiinaire  des  spots  ivallons,  t.  Il,  p.  349-350  ;  Aug.  Gittée. 
Curiosités  de  la  vie  enfantine,  p.  73,  77. 

4.  M.  M.   QoTic.  An  bas  pays  de  Limousin,  p.  243. 

5.  Henri  Gaidoz.  Esquisse  de  la  Religion  des  Gaulois,  p.  12  ;  cf.  aussi  J.-G.  Bulliot 
et  Thiollier.  La  Mission  de  saint  Mai  lia,  p.  56. 

6.  L.-F.  Sauvé.  Le  Folk-Lore  des  H  au  tes- Vosges,  p.  241  :  II.  Vaschalde.  Supersti- 
tions du  Vivarais,  p.  15. 


340  LES    KIVIKI'.ES 

Les  sirènes,  moitié  femmes  et  moitié  poissons,  auxquelles  tant  de 
légendes  du  littoral  assignent  une  demeure  sous-marine,  vivent 
beaucoup  plus  rarement  sous  les  eaux  des  rivières,  et  les  récits  oli  elles 
figurent  sont  plus  vagues  et,  à  deux  exceptions  près,  moins  détaillés. 
Parfois  leur  résidence  n'est  pas  localisée  dans  un  pays  déterminé  ;  c'est 
ainsi  que  dans  un  récit  de  la  Haute-Bretagne  une  jeune  fille  jetée  à 
l'eau  au  moment  où  elle  traverse  un  fleuve  en  bateau,  est  recueillie 
par  une  sirène  qui  la  traite  bien  et  la  laisse  même  s'élever  au  dessus 
des  Ilots,  en  prenant  toutefois  la  précaution  de  la  retenir  avec  deux 
cliaines.  Celles-ci  ayant  été  coupées  par  le  fils  du  roi,  quelques  jours 
après  on  vil  sur  le  rivage  le  corps  de  la  sirène,  morte  de  chagrin 
d'avoir  perdu  celle  qu'elle  appelait  sa  fille'.  Cette  légende  ainsi  que  la 
suivante,  que  celle  des  Dracs  du  Rhône,  et  que  deux  ou  trois  traits 
d'autres  récils,  suppose  qu'en  dessous  des  rivières  existait,  comme  sous 
les  Ilots  de  la  mer  et  sous  le  cristal  des  fontaines,  une  sorte  de  monde 
enchanté  ;  mais  les  conteurs  ne  font  que  l'indiquer  sans  en  donner  la 
description  -. 

Les  rivières  de  la  Gascogne  étaient  la  résidence  de  sirènes,  dont  J.-F'. 
Bladé  a  rapporté  les  gestes  sous  une  forme  qui  n'est  pas  rigoureusement 
populaire  ;  voici,  avec  quelques  suppressions,  les  récits  où  il  les  fait 
figurer:  Les  sirènes  du  Gers  ont  des  cheveux  longs  et  fins  comme  la 
soie,  et  elles  se  peignent  avec  des  peignes  d'or.  De  la  tète  à  la  ceinture, 
elles  ressemblent  à  de  belles  jeunes  filles  de  dix-huit  ans.  Le  reste  du 
corps  est  pareil  au  venire  et  à  la  queue  des  poissons.  Ces  bètes  ont  un 
langage  à  part,  pour  s'expliquer  entre  elles.  Si  elles  s'adressent 
à  des  chrétiens,  elles  parlent  patois  ou  français.  Elles  vivront  jusqu'au 
jugement  dernier.  Certains  croient  qu'elles  n'ont  pas  d'àme  ;  mais 
beaucoup  pensent  qu'elles  ont  dans  le  corps  les  âmes  des  gens  noyés 
en  état  de  péché  mortel.  Pendant  le  jour,  elles  sont  condamnées  à  vivre 
dans  l'eau.  On  n'a  jamais  pu  savoir  ce  qu'elles  y  font.  La  nuit  elles 
remontent  par  troupeaux,  et  folâtrent  en  nageant,  au  clair  de  la  lune. 
Alors  elles  s'égratignenl  et  se  mordent  pour  se  sucer  le  sang.  Au 
premier  coup  de  i Angélus,  elles  sont  obligées  de  rentrer  sous  l'eau. 
Force  bateliers  ont  vu  des  troupeaux  de  sirènes  dans  la  Garonne.  Elles 
chantaient,  tout  en  nageant,  des  chansons  si  belles,  si  belles,  que  vous 
n'avez  jamais  entendu  ni  n'entendrez  jamais  les  pareilles.  Par  bonheur, 
les  patrons  des  barques  se  méfient  de  ces  chanteuses.   Ils  empoignent 


1.  Paul  SéblUot.  Contes  populaires,  t.  III,  p.  198-200 

2.  Madame  d'Auliioy  avait  peut-être  empruiilé  à  quelque  tradition  populaire 
lépisode  du  conte  de  Babiole  dans  lequel  un  prince  descend  sous  un  lleuve  où  il 
trouve  les  déités  poissonneuses  célébrant  les  noces  d'une  rivière  avec  un  fleuve 
des  plu?  riches  {Cabinet  des  fées,  t.  111,  p.  86). 


LES    SIRÈNES  341 

une  l)an'e  el  frapponl  à  tour  de  bras  sur  les  jeunes  mariniers  qui  sont 
prêts  à  plonger  pour  aller  trouver  les  sirènes.  Mais  les  patrons  ne 
peuvent  avoir  l'œil  partout.  Alors  les  sirènes  tombent  sur  les  plongeurs, 
elles  leur  sucent  la  cervelle  et  le  sang,  et  leur  mangent  le  foie,  le  cœur 
et  les  tripes.  Les  corps  des  pauvres  noyés  deviennent  autant  de  sirènes 
jusqu'au  jugement  dernier.  Un  jeune  tisserand  si  passionné  pour  la 
pèche  qu'on  lui  avait  donné  le  surnom  de  Bernard-Pêcheur  ou  martin- 
pêcheur,  étant  descendu  vers  trois  heuresdu  matin  pour  poser  ses  lignes 
de  fond  dans  le  Gers  entendit  à  cent  pas  de  la  rivière  des  cris  et  des  rires 
déjeunes  tilles.  «  Au  diable  1  pensa-t-il,  les  filles  de  Castéra  sont  venues 
se  baigner  ici.  Elles  auront  épouvanté  le  poisson  ».  Il  s'ap|)rocha 
doucement  en  se  cachant  derrière  les  saules,  pour  bien  les  voir,  sans 
leur  donner  à  comprendre  qu'il  était  là.  Elles  se  peignaient  avec  des 
peignes  d'or,  ou  elles  nageaient  et  folâtraient  au  clair  de  la  lune. 
Bernard  Pécheur  entendait  leurs  cris  et  leurs  rires,  c  Diable  m'emporte, 
dit-il,  si  je  connais  aucune  de  ces  jeunes  filles  et  si  je  comprends  un 
seul  mot  de  ce  qu'elles  disent  !  »  La  pointe  de  l'aube  n'était  pas  loin, 
lorsqu'une  des  baigneuses  l'aperçut  et  cria  :  «  Un  homme  I  »  Aussitôt 
toutes  se  tournèrent  vers  l'indiscret  :  «  Bernard  Pêcheur,  mon  ami, 
viens  nager  avec  nous  !  —  Mère  de  Dieu  !  je  suis  tombé  sur  un 
troupeau  de  sirènes  !  »  Alors  les  sirènes  commencèrent  une  chanson  si 
belle,  que  Bernard  Pêcheur  était  forcé  de  se  rapprocher  de  l'eau  de 
plus  en  plus.  Il  était  au  bord  de  la  rivière,  et  allait  plonger  sans  le 
vouloir,  quand  les  cloches  de  l'église  de  Castéra  sonnèrent  le  premier 
coup  de  l'Angelus.  Aussitôt  les  sirènes  finirent  leur  chanson,  et  se 
cachèrent  sous  l'eau  '. 

Cette  tradition  des  sirènes  fluviales  a  vraisemblablement  été  plus 
répandue  qu'elle  ne  l'estaujourd'hui  :  on  la  retrouve  altérée,  et  déformée, 
dans  le  pays  de  Liège,  où  les  séduisantes  dames  des  eaux  étaient 
devenues,  par  une  transformation  que  les  fées  ont  assez  souvent  subie 
sous  l'influence  chrétienne,  des  êtres  maudits  ;  on  les  appelait  rnacralcs 
â'aïve  ou  sorcières  d'eau,  et  elles  cherchaient  à  engloutir  les  pêcheurs 
en  frappant  leur  nacelle  avec  leurs  queues  de  poisson '^  Bien  que  les 
marJuzennes,  dont  on  fait  peur  aux  enfants  dans  le  Hainaut,  soient 
d'uneformeindéterminée,  leur  nom  paraît  indiquer  la  queue  pisciforme, 
attribut  ordinaire  de  Mélusine.  On  criait  aux  marmots  qui  s'appro- 
chaient des  ruisseaux  «  Perdez  garde,  les  marluzennes  va  saqueront 
d'vé  (dedans)  ^)). 

Ces  sirènes  ne  quittaient  pas  la  rivière  ;  mais  il  semble  que  d'autres 

1.  J.-F.  Bladé.  Contes  de  Gascofjne,  t.  II,  p.  342-347. 

2.  Aiig.  ilock.  Croyances  etc.  du  pays  de  Liè;/e,  3»  éd.  (1888),  p.   282. 

3.  Th.  Lesneucq-Jouret,  in  Wallonia,  t.  VIII,  p.  204. 


342  LES    RIVIÈRES 

divinités  aquatiques,  auxquelles  ceux  qui  ont  rapporté  leurs  gestes 
ont  donné  ce  nom,  pouvaient  s'éloigner  des  eaux  et  se  mêler  aux 
hommes  sousTaspectde  femmes  ordinaires;  ellesavaientmême  avec  eux 
des  relations  qui  allaient  jusqu'au  mariage  :  mais  elles  faisaient  aupara- 
vant jurer  à  leur  époux  de  respecter  certaines  défenses  ou  de  souscrire 
à  des  conditions  parfois  assez  singulières.  La  violation  de  ces  promesses 
amenait  la  rupture  de  l'un'on,  et  la  dame  reprenait,  soit  la  forme  de 
serpent,  comme  les  Mélusines,  soit  celle  que  l'on  attribue  aux  sirènes. 

On  rencontre  dès  le  XUl^  siècle,  cette  légende  dans  le  midi.  Un  jour 
que  le  seigneur  de  Russetum  se  promenait  le  long  du  fleuve  Lar,  il 
vit  venir  une  dame  belle  et  richement  habillée  qui  le  salua  en  l'appelant 
par  son  nom.  Etonné  de  ce  qu'elle  le  connût  il  se  mit  à  causer  avec 
elle  et  lui  parla  d'amour  ;  mais  elle  lui  répondit  qu'elle  ne  se  donnerait 
à  lui  que  s'il  l'épousait.  Il  finit  par  y  consentir,  et  elle  stipula  comme 
condition  expresse  qu'il  ne  la  verrait  jamais  nue.  Ils  se  marièrent, 
furent  heureux  et  eurent  de  beaux  enfants.  Mais  un  jour  que  le 
chevalier  revenait  de  la  chasse,  on  lui  dit  que  sa  femme  était  au  bain, 
et  ridée  lui  vint  de  la  voir  nue.  Malgré  les  prières  et  les  imprécations 
de  la  dame,  il  força  la  porte  ;  mais  à  peine  eut-il  jeté  un  regard  sur  son 
épouse,  qu'elle  se  changea  en  serpent,  plongea  dans  l'eau  et  disparut. 
Elle  ne  revint  plus  que  la  nuit,  à  l'insu  de  son  mari,  pour  voir  ses 
enfants'. 

Les  éléments  principaux  de  ce  récit  se  retrouvent  dans  une  tradition 
de  la  Franche-Comté.  Le  sire  de  Mathay  avait  épousé  une  belle  créa- 
ture qu'il  avait  rencontrée  sur  les  bords  du  Doubs,  après  avoir  juré 
de  lui  permettre  de  ne  point  passer  avec  lui  la  nuit  toute  entière  du 
vendredi.  Il  respecta  cette  convention  pendant  quelque  temps;  mais 
une  nuit,  il  épia  sa  femme  et  parvint  sur  ses  pas  jusqu'au  bord  de  la 
rivière,  où  il  la  vit  plonger  et  commencer  à  se  jouer  parmi  les  ondes  ; 
il  s'aperçut  alors  que  sous  l'eau  transparente  le  corps  de  la  baigneuse 
se  terminait  comme  celui  des  sirènes  ^  On  raconte  à  Grenoble  qu'une 
sorte  de  nymphe,  que  l'on  désignait  sous  le  nom  de  sirène,  sans  dire 
sous  quelle  forme  elle  se  présentait,  sortait  de  l'Isère,  presque  tous  les 
soirs,  pour  venir  retrouver  sur  la  berge  un  jeune  homme  qui  s'était  pris 
d'amour  pour  elle.  Des  jaloux  les  ayant  surpris,  elle  entraîna  son 
amant  dans  sa  demeure  liquide,  et  on  ne  le  revit  jamais  plus  '.  On  dit 
au  Guédéniau  (Maine-et-Loire)  qu'une  sirène  avait  des  relations  amou- 
reuses avec  un  brocart  (chevreuil)  de  la  contrée,  et  que  c'est  pour  cela 
que  le  ruisseau  qui  traverse  le  bourg  se  nomme  le  Brocart  '. 

1.  Gervasius  de  Tilbury.   Otia  imperialia,  éd.  Liebrecht,  p.  4-6. 

2.  Ch.  Thuriet.  Traditions  du  Doubs,  p.  458-459. 

3.  Jean  de  Sasïenage,  in  liev.  des  Trad.  pop.  t.  XVI,  p.  450. 

4.  Comm.  de  M.  Fraysse. 


LES    DRACS  343 

Le  souvenir  des  autres  esprits  féniinins  qui  avaient  leur  demeure 
sous  les  rivières  est  plus  cfîacé  que  celui  des  sirènes.  Suivant  une 
légende  assez  romantique,  une  fée  habitait  un  palais  de  cristal,  sous 
les  eaux  de  la  Rance'.  Il  semble  que  la  belle  fille  aux  yeux  verts  qui 
se  montrait  tous  les  soirs,  au  crépuscule,  sur  les  rives  de  la  Semois, 
dans  les  Ardennes  belges,  y  avait  aussi  sa  résidence  :  d'abord  il  la 
voyait  dans  les  ondes  transparentes,  puis  elle  sortait  do  l'eau,  et  venait 
s'asseoir  sans  rien  dire  auprès  de  lui  en  le  regardant,  mais  bientôt  elle 
disparaissait  ;  il  essaya  un  jour  de  la  suivi-e  dans  son  domaine 
aquatique  ;  il  ne  put  y  parvenir,  et  l'ondine  cessa  ses  apparitions-. 

Suivant  des  traditions  qui,  populaires  au  moyen  âge,  sont  aujourd'hui 
effacées,  des  génies,  mâles  e!  femelles,  mais  surtout  mâles,  avaient 
aussi  leur  résidence  sous  les  eaux.  On  croyait  au  XIII*"  siècle  qu'il 
existait  sous  le  Rhône  un  palais  enchanté  qui,  bien  que  plus  vaguement 
décrit,  présente  plusieurs  points  de  ressemblance  avec  les  demeures 
des  esprits  de  la  mer,  des  fontaines  et  des  étangs  ;  il  était  habité  par 
des  génies  protéiformtis  [Draci],  dont  le  nom  est  encore  celui  d'un  lutin 
le  Drac,  très  connu  dans  le  midi,  mais  inférieur  en  puissance  à  son 
homonyme  du  XllP  siècle.  Voici  ce  qu'en  dit  un  écrivain  de  cette 
époque  :  Un  assure,  dit-il,  que  les  dracs  peuvent  prendre  la  forme 
humaine  et  se  montrer  en  public.  Mais  le  plus  souvent  ils  manifestent 
leur  présence  en  faisant  tlotter  à  la  surface  des  fleuves  des  coupes  et 
des  anneaux  d'or,  qui  tentent  les  femraes  et  les  enfants.  Ils  entrent 
dans  l'eau  pour  les  prendre,  et  soudain  ils  disparaissent  sous  les  Ilots, 
Cela  arrive  surtout  aux  femmes  qui  allaitent,  car  les  dracs  les  enlèvent 
pour  qu'elles  nourrissent  leurs  enfants  à  eux.  Une  femme  qui  lavait  du 
linge  au  bord  du  Rhône,  aperçut  une  coupe  en  bois  ;  elle  entra  dans 
l'eau  pour  la  s;iisir;  mais  la  coupe  fuyait  devant  elle,  et  lorsque  la  femme 
arriva  à  un  endroit  profond,  le  drac  l'enleva,  et  la  chargea  de  nourrir 
son  fils.  Elle  revint  au  bout  de  sept  ans,  et  son  mari  et  ses  amis  eurent 
peine  à  la  reconnaître.  Elle  leur  raconta  des  choses  merveilleuses  : 
suivant  elle,  les  dracs  se  nourrissaient  de  la  cluiir  des  hommes  dont 
ils  s'étaient  emparés,  et  ils  prenaient  quelquefois  l'apparence  humaine. 
Un  jour,  pendant  qu'elle  était  encore  au  palais  du  Drac,  celui-ci  lui 
donna  à  manger  un  gâteau  dans  lequel  entrait  de  la  chair  de  serpent. 
Elle  toucha  par  hasard  un  de  ses  yeux  avec  le  doigt  sur  lequel  se 
trouvait  un  peu  de  la  graisse  du  gâteau,  et  elle  eut  aussitôt  le  pouvoir 
de  voir  clair  sous  l'eau.  Lorsqu'elle  eut  atteint  le  terme  de  son  séjour, 
elle   partit  pour  s'en    retourner  chez  elle.   Chemin  faisant,  près  de 


1.  Elvire  de  Gerny.  Saint-SuUac  et  ses  Irudilions^  P-'.27. 

2.  Alfred  Harou,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIV,  p.  401. 


544  LES    RIVIÈRES 

Beaucaire,  elle  rencontra,  de  très  bonne  heure;,  un  Drac.  Elle  le  salua 
et  lui  demanda  des  nouvelles  de  sa  maîtresse  et  de  son  nourrisson. 
«  De  quel  œil  m'as-tu  aperçu?  »  lui  demanda  le  Drac.  Elle  le  lui  montra; 
le  Drac  posa  le  doigt  sur  l'œil  de  la  femme  qui  perdit  dès  lors  son 
ancien  pouvoir'.  Cet  épisode  se  retrouve  dans  les  récits  contemporains, 
mais  les  fées  des  houles  et  les  Margot-la-Fée,  au  lieu  de  toucher  l'œil 
devenu  clairvoyant  par  l'onction  d'une  pommade  magique,  le  crèvent, 
l'arrachent,  ou  môme  rendent  aveugle  l'indiscret  en  lui  crachant  à  la 
figure. 

A  Arles,  près  de  la  porte  septentrionale,  dit  un  vieil  auteur,  il  y  a 
dans  le  Rhône  un  abîme  où  l'on  a  vu  plusieurs  fois,  dans  les  nuits 
claires,  des  Dracs  sous  forme  humaine.  On  y  entendit  pendant  trois 
jours  de  suite  une  voi.K  qui  partait  des  profondeurs  de  l'eau  et  qui  criait 
sans  discontinuer:  «  L'heure  a  passé  et  personne  n'est  venu!  a  Le 
troisième  jour,  au  moment  oii,  vers  neuf  heures  du  soir,  le  cri  se  faisait 
entendre  plus  fort  que  d'habitude,  un  jeune  homme  qui  accourait  vers 
la  rive,  fut  comme  aspiré  par  le  fleuve,  et  depuis  ce  moment  la  voix 
se  tut-.  Des  parallèles  de  cet  épisode  sont  encore  populaires  :  un  fermier 
de  la  Haute-Bretagne,  passant  près  d'un  ruisseau,  entendit  crier  par 
deux  fois:  «  Où  est-il  l'homme  dont  l'heure  est  arrivée?  »  Bientôt  il 
aperçut  un  homme  qui  courait,  et  qui  tomba  dans  le  ruisseau,  dont 
l'eau  bouillonnait  à  l'endroit  où  il  avait  disparue  D'après  une  version 
du  Morbihan,  c'est  un  voyageur  qui,  dans  le  voisinage  d'un  pont, 
entend  une  voix  disant  :  «  Voilà  l'homme  I  »  Une  autre  voix  répondit: 
<(  11  n'est  pas  encore  l'heure  ;  l'heure  n'est  pas  rendue  !  »  L'homme  qui 
ne  voyait  personne,  eut  peur,  retourna  sur  ses  pas,  et  alla  coucher 
dans  une  auberge  où  il  était  connu.  Le  lendemain,  pensant  que  chez 
lui  on  était  inquiet,  il  se  leva  de  bonne  heure  et  s'en  alla.  Au  point  du 
jour,  ceux  qui  passèrent  les  premiers  sur  le  pont  aperçurent  son 
cadavre  qui  flottait  sur  la  rivière  ;  et  les  gens  du  pays,  pour  expliquer 
cet  accident,  disaient  :  «  S'il  avait  passé  le  pont  hier  soir,  il  n'aurait 
eu  aucun  mal,  parce  qu'il  n'était  pas  l'heure  ;  mais  ce  matin,  il  paraît 
que  l'heure  était  rendue  '*  ». 

Quelques  légendes  du  moyen  âge  parlent  de  fées  qui  se  montrent  au 
bord  des  eaux  courantes;  c'est  près  d'une  rivière  que  Lanval  rencontra 
les  deux  fées  chargées  de  le  conduire  à  leur  maîtresse  qui.  devenue 
amoureuse  de  lui,  l'emmena  dans  l'île  d'Avalon^ 

i.  Gervasius  de  Tilbury.  Olia  ImperuiUa,  éd.  Liebrecht,  p.  38-39- 

2.  Gervasius  de  Tilbury,  1    c. 

3.  Paul  Sébillot.  Trad.  de  la  Haule-Brelaqne.  t.  I,  p.  2Uo. 

4.  Paul  Sébillot.  Les  Truvaitr  publics,  p.  197-198. 
0.  .Marie  de  France,  éd.  Roquefort,  t.  1,  p.  206. 


LES    FÉES  345 

A  (le  rares  exceptions,  les  fées  que  les  traditions  contemporaines 
associent  aux  eaux  courantes  ne  sont  pas  des  femmes  gracieuses  et 
bienveillantes,  mais  des  créatures  laides,  espiègles  ou  malfaisantes. 
Celles  qu'on  appelait  Blanquettes  en  Gascogne  allaient  pourtant,  lors 
des  premiers  jours  de  printemps,  danser  à  minuit,  sous  la  clarté  de  la 
lune,  sur  les  bords  de  la  Baïse.  Vers  1830,  un  vieillard  assurait  qu'il  les 
y  avait  vues,  et  qu'elles  élaient  fort  belles'.  C'est  tout  ce  qu'on 
raconte  de  ces  fées,  qui  n'étaient  pas  méchantes  et  tristes  comme  celles 
des  bords  du  Rhône,  dont  Ceresole  a  relaté,  peut-être  un  peu  trop 
poétiquement,  les  gestes.  Non  loin  des  rives  orientales  du  lac  Léman, 
près  de  Noville,  les  eaux  du  fleuve  laissent  émerger  plusieurs  îles 
recouvertes  d'arbustes  et  de  roseaux.  Un  profond  silence  règne  sur  ces 
étendues  marécageuses  ;  il  n'est  interrompu  que  par  quelques  bruits 
lointains,  ou  par  un  bruissement  qui  monte  des  roseaux  agités  par  les 
vents.  C'est  d'abord  un  son  doux  et  triste^  puis  un  gé-missement  plus 
accentué,  qui  s'achève  en  voix  étranges  et  parfois  lugubres  :  c'est  la 
voix  des  fenettes  des  îles,  c'est-à-dire  des  petites  femmes,  fées  cachées 
dans  les  îles  ou  les  marais  du  Rhône.  Tantôt  on  les  entend  pleurer 
avec  la  brise  dans  les  rameaux  des  arbres,  tantôt  elles  crient  et 
gémissent  avec  le  sifflement  des  vents  d'orage.  Ces  fées,  aux  formes 
sveltes,  aux  traits  fins,  aux  corps  souples,  aux  yeux  verts  et  aux  longs 
cheveux^  ne  se  laissent  pas  voir  aisément.  Mais  lorsque  leurs  clameurs 
s'approchent,  lorsque  leurs  gémissements  semblent  devenir  plus 
distincts,  le  pêcheur  se  hâte  de  retirer  sa  ligne,  le  faucheur  fait  taire 
le  bruit  de  sa  faux,  le  chasseur  s'éloigne,  et  chacun  d'eux  a  bien  soin 
de  ne  pas  retourner  la  tête,  de  crainte  de  voir  la  fenette  qui  le  poursuit: 
celui  qui  aurait  vu  venir  à  lui  une  de  ces  petites  fées  sauvages,  serait  sûr 
de  mourir  dans  l'année-.  Suivant  une  autre  version,  la  Fenette  des 
îles  mugissait  parfois  comme  un  veau  au  pâturage,  et  elle  était  surtout 
redoutée  des  pêcheurs '.  Presque  partout  d'ailleurs  on  représente  ces 
quasi  -  divinili'S  aquatiques  comme  dangereuses  ou  méchantes. 
Quelques-unes  se  tenaient  dans  le  voisinage  des  cascades,  et  parfois 
même  au  milieu  de  leurs  eaux  écumantes,  ou  parmi  les  rochers  qu'elles 
viennent  arroser.  Une  espèce  de  fée  qui  hante  la  cascade  de  Chadoulin, 
près  du  lac  d'Alias  en  Dauphiné,  s'empare  de  tous  les  gens  qu't'lle 
peut  y  entraîner  et  elle  les  dévore  dans  son  antre  caché  sous  les  ondes  ; 
c'est  pour  cela  qu'on  ne  retrouve  jamais  les  os  de  ceux  qui  ont  disparu 
à  cet  endroit.  Les  Dames  vertes  des  Vosges,  que  l'on  voit  parfois  le 


1.  Du  -Mège,  in  lievue  d'AquHaine,  t.   I,  p.   28. 

2.  A.  Ceresole.   Lér/endes  des  Alpes  voiidoises,  p.  79. 
:}.  Jusl  Olivier.  Œuvres  choisies,  t.  1,  p.  234. 


346  LES    RIVIÈRES 

long  des  ruisseaux,  se  conlentaienL  de  faire  peur  aux  passants  attardés  ; 
l'une  d'elles  se  promenait  à  minuit  sur  le  pont  de  la  Vologue  ;  à 
peine  le  voyageur  y  avait-il  mis  le  pied  qu'une  dame  toute  verte  se 
dressait  devant  lui,  l'entraînait  au  Saut  des  Cuves,  et,  le  saisissant  par 
les  cheveux,  le  balançait  au-dessus  de  la  cascade.  Quand  le  pauvre 
hère  épouvanté  avait  recommandé  son  âme  à  Dieu,  elle  courait  le 
déposer  où  elle  l'avait  pris,  et  poussait  de  grands  éclats  de  rire  ^ 

Les  Martes  du  Berry,  qui  sont  des  esprits  mâles  et  femelles,  semblent 
vivre  en  famille  et  constituent  un  groupe  distinct  de  celui  des  fées  ou 
des  sorcières,  apparaissent  au  bord  des  cascades,  où  elles  se  montrent 
sous  les  deux  formes,  et  sont  également  redoutables  à  quelque  sexe 
qu'elles  appartiennent.  On  les  voyait  parmi  les  roches  où  se  précipite 
le  torrent  de  la  Porte-Feuille,  près  de  Saint-Benoit-du-Sault,  et  une 
cascade  très  pittoresque,  au  milieu  de  rochers  d'une  forme  bizarre,  qui 
s'appelle  l'Aire-aux-Martes.  Quand  les  eaux  sont  basses,  on  aperçoit  les 
ustensiles  de  pierre  qui  servent  à  leur  cuisine.  Leurs  hommes  mettent 
la  table,  c'est-à-dire  la  pierre  du  dolmen  voisin,  sur  ses  assises.  Quant 
à  elles,  elles  essaient  follement,  vains  et  fantasques  esprits  qu'elles 
sont,  d'allumer  du  feu  dans  la  cascade  de  Montgarnaud  et  d'y  faire 
bouillir  leur  marmite  de  granit.  Furieuses  d'échouer  sans  cesse,  elles 
font  retentir  les  échos  de  iums  et  d'imprécations  '-. 

Parfois  les  femmes  qui  se  montraient  au  bord  de  l'eau,  et  qui  primi- 
tivement étaient  peut-être  des  fées,  étaient  devenues,  comme  dans  une 
tradition  ardennaise,  de  véritables  sorcières;  Des  fées  qui  y  avaient 
creusé  un  ruisseau  souterrain,  se  réunissaient  autrefois,  chaque  nuit, 
sur  ses  bords  et  criaient  d'une  voix  retentissante  :  c  Taheu  !  Taheu  !  ». 
Souvent  aussi  ceux  qui  osaient  s"approch!.ir  entendaient  des  airs  de 
danse,  mais  les  musiciens  restaient  invisibles.  Les  curieux  disparus, 
les  voix  reprenaient  :  «  Ceux  d'IIarzy,  sont-ils  ici  ?  —  Oui,  répondait-on 
dans  les  airs.  —  Ceux  de  Sugny  sont  ils  arrivés?  —  Oui  —  I']h  1  bien 
alors,  en  danse!  ».  Les  voyageurs  imprudents  qui  se  laissaient  saisir  par 
ces  fées,  étaient  aussitôt  tués,  rôtis  devant  un  feu  allumé  sur  la  roche  et 
dévorés  par  les  sorciers-^  Un  gaicon  qui  passait  au  Plan-de-la-Garde, 
en  Provence,  près  d'un  ruisseau  d'arrosage,  vit  une  jeune  fille  qui  lui 
parut  très  jolie,  occupée  à  peigner  ses  cheveux.  Lorsqu'il  s'approcha 
d'elle,  elle  se  mit  à  fuir,  pas  trop  vite  cependant,  et  le  fit  tomber  dans 
une  mare  ;  alors  la  jeune  fdle  qui  était  une  masque,  c'est-à-dire  une 
espèce  de  sorcière,  poussa  un  long  ricanement  et  s'enfuit  '. 

1.  L.-F.  Sauvé,   f.e  Foll;-Lore  des  llaules-Vosffes,  p.  2i3. 

2.  George  Saud.  Léf/endes  ?'U8liques,  p.  8-9. 

3.  A.  Moyrac.  Traditions  des  Ardennes.  p.  197. 

4.  Bérenger-Féraiid.  Si/perstiHons  et  survivances,  t.  Il,  p.  6. 


LÉS    LUTINS  347 

Des  personnages,  presque  toujours  féminins,  viennent  assez  souvent 
s'ébattre  dans  les  fontaines  ou  dans  les  étangs  ;  mais  aucune  légende 
locale  ne  parle  des  l)ains  d(>  fées  dans  les  eaux  courantes  ;  il  n'en  est 
question  que  dans  des  contes  de  la  Haute-Bretagne,  où  ligure  un  épisode 
altéré  du  mythe  des  femmes  cygnes  :  trois  princesses,  avant  de  se 
baigner  dans  la  rivière,  déposent  leurs  vêtements  sur  le  bord  ;  le  héros 
s'empare  de  la  chemise  de  celle  qui  lui  plait  le  mieux,  et,  tant  qu'il  ne 
la  lui  a  pas  rendue,  il  a  tout  pouvoir  sur  elle  '. 

Les  lutins  des  rivières  qui  ne  manifestent  pas  leur  présence  par  des 
cris  ou  par  des  lumières,  se  bornent  en  général  à  des  espiègleries.  Le 
Gabino  du  Morbihan,  sous  la  forme  d'un  bouc,  se  plaçait  sur  un  |)ont 
étroit  et  regardait  les  passants  d'un  air  effronté  ;  il  n'aimait  pas  fpi'on 
lui  manque  d'égards;  si  un  voyageur  lui  disait:  «  Hors  d'ici,  puant  !  » 
il  le  poussait  dans  l'eau-.  Le  Ilouzier  ou  homme  des  eaux  qui  se  tenait, 
il  y  a  bien  des  années,  le  long  des  ruisseaux  et  des  passerelles  des 
Ardennes,  était  tout  petit  ;  il  pouvait  facilement  se  cacher  l'été  dans 
les  hautes  herbes,  et  l'hiver  il  se  blottissait  dans  un  trou.  Il  avait  la 
faculté  de  se  rendre  invisible,  et  sa  grande  joie,  lorsqu'on  passait  auprès 
de  lui  sans  le  voir,  était  d'éclabousser  les  voyageurs,  et  surtout  les 
jeunes  filles  qui  étaient  parées  de  leurs  plus  belles  robes.  On  entendait 
alors  un  éclat  de  rire,  et  le  flac  que  ferait  une  grosse  grenouille 
plongeant  dans  l'eau  '.  Dès  que  la  nuit  était  tombée,  une  bande  de 
lutins  s'amusait  à  asperger  le  passant  avec  l'eau  d'un  petit  ruisseau 
des  environs  de  Bartleur.  On  évitait  de  s'aventurer  auprès;  celui 
qu'atteignait  une  seule  goutte  lancée  par  les  espiègles,  ou  qui  posait  le 
bout  de  son  sabot  dans  l'eau,  devenait  mc'chanL  et  querelleur,  et  surtout 
triste,  et  il  recherchait  la  soliludn'\ 

Les  esprits  qui  pour  tromper  les  hommes,  font  entendr(!  des  appels, 
sont  connus  en  un  grand  nombre  de  pays  ;  on  les  trouve  dans  les 
champs,  dans  les  forêts  et  dans  le  voisinage  des  eaux.  Voici  les  gestes 
de  quelques-uns  qui  semblent  affectionner  les  ruisseaux  et  les  rivières. 
Le  lutin  de  Coudes,  sur  les  bords  de  l'Ain,  se  plaisait  à  contrefaire  les 
cris  d'un  enfant  qui  se  noie  ',  mais  il  n'était  pas  foncièrement  méchant 
comme  ses  congénères  de  Basse-Bretagne  :  Dans  les  environs  de 
Quimper,  un  des  plus  connus  et  des  plus  redoutés  des  lutins  appelés 
fJoppers,  appeleurs,  est  lan  an  Od,  Jean  du  Rivage.  Il  se  tient  toujours 

1.  Paul  Sébiilot,  in  Almanachdu  Phare  de  la  Loire.  Nantes,  1892,  p.  'J7  ;  Contes 
delà  Ilaide-lirelagne,  1892,  p.  4i. 

2.  E.  Souvestre.  Les  derniers  Bretons,  t.  I,  p.   lli. 
:?.  A.  Meyrac.  Trad.  des  Ar(le/tn>'s,  p.  203. 

4.  Lucie  de  V.  H.,  in  lievue  des  Trad.  pup.,  t.  XIV,  p.  474, 

5.  D.  Moniiier  et  A.  Vingtrinier.   Traditions,  p.  645. 

21 


348  LES    RIVIÈRES 

sur  le  bord  des  rivières,  faisant  entendre  continuellement  le  cri  :  lou 
hou  hou  !  cri  guttural  familier  aux  paysans  bretons  lorsqu'ils  rentrent 
le  soir.  Si  quelque  passant  lui  répond,  lan  an  Od  franchit  en  un  clin 
d'oeil  la  moitié  de  la  distance  qui  le  sépare  de  l'imprudent,  et  répète  le 
même  cri.  Si  le  passant  y  répond  encore,  le  lutin  franchit  la  moitié  de 
l'espace  qui  lui  reste  à  parcourir.  Enfin  si  on  y  répond  une  troisième 
fois,  lan  se  trouve  subitement  près  de  sa  victime  qu'il  étrangle  ou 
qu'il  noie  s'il  est  auprès  d'une  rivière'. 

Les  feux-follets  sont  plus  fréquents  dans  le  voisinage  des  eaux  sta- 
gnantes que  dans  celui  des  rivières;  cependant  on  en  voilsur  leurs  bords 
parce  qu'il  s'y  forme  parfois  de  petits  marécages.  Au  XVI^  siècle,  un 
poète,  dans  une  pièce  sur  les  superstitions  champêtres,  probablement 
de  l'Anjou,  ou  du  Poitou,  parlait  : 

....  des  esprits  qui  apparoissent  sur  terre 

A  celuy  qui  ne  sçait  en  quelle  part  il  erre, 

Qu'ils  conduisent  toujours  jusqu'à  ce  qu'il  soit  prest 

Ou  de  quelque   fossé  ou  de  quelque  forest, 

Le  délaissant  alors  privé  de  leur  lumière 

Qu'il  est  proche  d'entrer  au  fons  d'une  rivière.... 

Sitôt  que  la  clarté  qui  les  guidoit  lui  fault, 

Trouvant  bien  en  cela  leur  fait  sur  tout  estrange 

Qu'un  chacun  d'eux  aussi  comme  il  désire  change 

Sa  forme  sa  fasson  et  invisiblement 

Demeure  où  il  estait  premier  apparemment 

Sans  que  l'on  puisse  voir  Testât  de  sa  posture 

Contre  toutes  les  lois  de  l'humaine   nature". 

Les  idées  populaires  n'ont  guère  changé  à  l'égard  de  ces  êtres  fan- 
tastiques, et  elle  leur  attribuent  aussi  un  caractère  malveillant  :  en 
Lorraine,  les  petites  flammes  bleuâtres  sur  les  rives  de  la  Saône  étaient 
autant  d'esprits  malins,  toujours  disposés  à  fourvoyer  le  voyageur'.  En 
Bourgogne  leFoulelo  s'amuse  à  se  promener  la  nuit  le  long  des  rivières  : 
on  le  voit  agitant  sa  lanterne,  on  entend  ses  éclats  de  rire  et  les  cris 
de  ses  victimes  qu'il  jette  dans  l'eau  profonde  \ 

En  Haute-Bretagne  l'Eclairous  ou  Eclaireur,  appelé  familièrement 
Jeannot,  est  ainsi  que  son  nom  l'indique,  caractérisé  par  une  lueur 


1.  Le  Men,  in  Revue  Celtique,  t.  I,  p.    419. 

2.  Les  Hoimestes  loisirs  de  messire  François  Le  Poulchre,   seigneur  de    la    Motte 
Messemé.  Paris,  1587,  in-12,  p.  84. 

3.  Richard.  Trad.  de  Lorraine,  p.  137. 

4.  Cléniçut-Janin.  Sobriquets  delà  Côte  d'Or,  Ghàtillou,  p.  44. 


LES    FEUX    FOLLETS  349 

qui  se  déplace  ;  on  voit  mal  son  corps.  Bien  qu'on  l'aperçoive  aussi  au 
bord  ou  à  la  queue  des  étangs,  il  se  tient  plus  habituellement  dans  le 
voisinage  des  ruisseaux,  et  surtout  auprès  des  ponts  rustiques.  Il  aide 
à  traverser  ceux  qui  lui  offrent  un  salaire,  un  ou  deux  liards,  ou  deux 
sous  ;  mais  il  jette  à  l'eau  celui  qui  n'a  pas  eu  soin  de  le  payer.  Il  fait 
aussi  passer  la  rivière  aux  ivrognes  quand  ils  l'ont  appelé  en  assurant 
qu'ils  ne  boiront  plus;  mais  si,  arrivés  sur  l'autre  bord,  ils  renient  leur 
promesse,  il  les  replace  en  un  instant  à  l'endroit  où  il  les  a  pris  '. 

Ces  lueurs  sont  aussi,  mais  moins  souvent  que.  celles  qu(^  l'on  voit 
auprès  des  eaux  stagnantes,  en  rapport  avec  des  esprits  de  l'autre 
monde. 

Le  feu-follet  du  pays  de  Baugé  (Maine-et-Loire)  se  nomme  feu  belluet 
(de  belluette:  bluette)  ou  Feu  brùlon  ;  c'est  tantôt  l'âme  d'un  trépassé  qui 
revient  pour  nuire  aux  passants,  tantôt  celle  d'un  damné  ({ui  tourmiuilé 
en  enfer,  réclame  des  prières  et  des  messes,  tantôt  c'est  l'cruvre  d'un 
sorcier  qui  essaie  d'effrayer  ou  d'égarer  les  voyageurs.  Il  se  tient  pres- 
que toujours  sur  le  bord  d'un  ruisseau  à  côté  de  quelque  petit  pont,  et 
il  fait  le  simulacre  de  laver  ou  de  taper.  La  personne  qui  veut  franchir 
le  pont  sans  encombre  doit,  pour  s'assurer  sa  bienveillance,  lui  jeter 
un  objet  de  lingerie,  mouchoir,  cravate,  bonnet,  etc.  Le  Brûlon  s'en 
saisit  et  disparaît  ;  le  lendemain,  on  retrouve  soigneusement  lavé  et 
plié  l'objet  qui  a  été  jeté.  Le  Brùlon  est  très  susceptible  ;  si  on  l'appelle 
Robinson,  sa  fureur  se  déchaîne,  il  frappe  l'imprudent  et  finalement 
l'emporte  dans  les  airs  ;  si  on  l'appelle  Jean  Robert,  il  accourt  aussitôt 
vers  celui  qui  a  prononcé  ce  mot,  mais  ne  lui  fait  aucun  mal  '. 

En  Anjou,  où  plusieurs  feux-follets  sont  des  âmes  qui  réclament 
des  prières,  on  vit  longtemps  à  travers  les  arbres  de  la  rivière  la 
«chandelle  »  d'un  réfractaire  tué  sous  l'empire  ■*;  à  Habaye  dans  le 
Luxembourg  belge,  la  lumière  est  double;  elle  se  montre  à  l'endroit 
où  fut  noyée,  la  nuit,  une  pauvre  servante  de  ferme  qui,  séduite  parle 
fils  de  la  maison,  fut  amenée  par  lui  au  bord  de  la  rivière,  sous  pré- 
texte de  faire  boire  les  chevaux.  Depuis,  tous  les  soirs^  pendant 
l'Avent,  à  l'anniversaire  du  crime,  deux  flammes  bleuâtres,  son  âme 
et  celle  de  son  enfant,  sortent  de  l'eau  pour  monter  à  la  chapelle 
Sainte-Odile  et  retourner  ensuite  au  gouffre  '\ 

En  Auvergne,  les  âmes  des  enfants  morts  sans  baptême,  appelées 
Brandons  ou  ïllayés,  égarés,  se  tiennent  au  bord  des  ruisseaux,  mais 

1.  Paul  Sébiilot.  Trad.  de  la  Haute- Bretagne,  t.  I,  p.  151-152  ;  in  Revue  des  Trad. 
pop.,  t.  XIV,  p.  49. 

2.  Com.  de  M.  Fraysse. 

3.  Revue  historique  de  l'Ouest,  t.  XV,  p.  521. 

i-  Tandel.  Les  communes  luxembourffeoises,  l.  III,  p.  576,  in  Wallonia,  t.  VI, 
p.  50. 


350  LES    RIVIÈRES 

elles  les  quillent  parfois  et  vont  sur  les  roules*.  Les  Culards  ou  Culots 
Nivernais  se  pressaient  autour  de  ceux  qui  passaient  les  planches  de 
la  rivière,  ils  voltigeaient  sur  les  eaux,  sous  forme  de  flammes  de 
divei'ses  couleurs,  et  essayaient  d'attirer  le  voyageur  en  disant  : 
«  Celui-ci  est  mon  parrain.  — Non,  ce  n'est  pas  le  tien,  c'est  le  mien.  » 
Un  charretier  ayant  vu  sa  voiture  entourée  de  Brandons,  les  frappa 
à  coups  de  fouet  sans  parvenir  à  les  écarter,  et  en  rentrant  chez  lui, 
son  fouet  était  couvert  de  sang  -. 

Quelques  rivières  de  la  Belgique  wallonne  ont  des  hantises  que  je  ne 
retrouve  pas  en  France.  Un  géant  allait  jadis  de  la  source  de  la 
Woluve  à  son  embouchure  :  il  disparaissait  sous  l'eau  à  minuit  et  se 
nourrissait  de  poissons''.  Deux  ruisseaux  du  Luxembourg  belge  sont 
habités  par  un  diable  à  tèle  d'homme,  que  l'on  voit  parfois  se  pro- 
mener la  nuit  tout  le  long  de  leur  cours.  Leurs  eaux  sont  empoisonnées 
et  les  cultivateurs  ne  les  emploient  pas,  car  elles  ensorcellent  l'herbe 
et  font  mourir  le  bétail \  A  Mussy-la-Ville  un  petit  allluent  du  Ton,  qui 
coule  au  milieu  de  la  forêt,  est  hanté  par  un  fantôme  qui  enlève  les 
animaux  qui  viennent  s'y  désaltérer.  Le  Ton  est  au  contraire  habité 
par  un  fantôme  bon  garçon,  qui  est  souvent  en  lutte  avec  le  génie 
malveillant  d'une  fontaine  voisine.  La  nuit,  quand  il  pleut  et  quand  il 
tonne,  lorsque  les  eaux  tourbillonnent  avec  fracas,  on  dit  qu'ils  se 
livrent  un  combat.  Les  mille  échos  de  la  forêt  et  le  bruit  du  tonnerre 
sont  les  éclats  de  leurs  voix  ■'. 

Les  mères,  pour  engager  leurs  enfants  à  la  prudence,  leur  parlent 
de  monstres  aquatiques  embusqués  le  long  des  eaux  courantes^  et  prêts 
à  saisir  ceux  qui  sont  méchants  ou  s'approchent  trop  du  bord.  Le  Bras 
Rouge,  géant  assez  mal  délini,  mais  redoutable  aux  petits  garçons 
imprudente,  est  connu  sur  tout  le  cours  de  la  Sèvre,  et  on  le  rencontre 
aussi  sur  celui  de  la  Drôme''  ;  à  Huy  (Belgique  wallonne),  l'Homme  au 
crochet  se  tient  dans  les  rivières,  l'homme  aux  dents  rouges  surveille 
les  berges  de  la  Meuse.  Il  est,  maintenant  encore,  l'objet  d'une  for- 
mulette  : 

Lom  â  rodj  din 
Vi  hyèlchrè  dvin. 

L'homme  aux  dents  rouges  — vous  tirera  dedans".  A  Alh,  le  monstre 
s'appelle  la  Grand'mé  aux  rouges  dés  (aux  dents  rouges)**.  Le  Mahwot, 

1.  D""  Poinmerol,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIV,  p.  380. 

2.  J.  Simon.  Slalistlque  de  la  commune  de  Fréloy,  p.  40. 

3.  Alfred  Harou,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  XI,  p.  31S. 

4.  Alfred  Ilarou.  Mélanges  de  tradlti.onnisme  en  Belgique,  p.  95. 

5.  Alfred  Ilarou,  iu  Revue  des  Trad.  pnp.,  t.  XIV,  p.  158. 

(}.LéoDesà\vve.  Le  monde  fanlaslique,  ^8^2,  p.l5;Ze  Mythe  delà  Mère  I, usine,  p.  77. 

7.  E.  Monseur.  Le  Folklore  wallon,  p.  1. 

8.  Aug.  Gittée.  Curiosilés  de  la  vie  enfantine,  p.  76. 


LES    LESSIVES    MERVEILLEUSES  351 

qui  se  cache  au  fond  de  la  Meuse,  est  amphibie  ;  il  csl  gros  comme  un 
veau  et  a  la  forme  d'un  lézard.  Les  mères  disent  à  leurs  enfants  indo- 
ciles :  «  1  7a  rMahivol,  si  lu  nie  tais  nai,  dji  va  t'fouaire  mindgic  !  ». 
Mais  il  ne  se  montre  guère  que  lorsque  de  graves  événements,  guerres, 
peste  ou  famine,  vont  se  produire.  De  vieilles  nonagénaires  aftirmaicMit 
qu'en  1870,  elles  l'avaient  reiiconiré  à  Kevin  et  à  Givel'.  Dans  le 
Maçonnais,  la  Mère  Engueule  csl  un  croiiuemitaine  femelle  qui  habite 
les  endroits  dangereux  et  en  particulier  le  bord  des  rivières  ^  La 
Vogeotte  est  une  petite  dame  verte  qui  épie  à  toute  heure  les  enfants 
qui  vont  folâtrer  seuls  auprès  du  ruisseau;  elle  esl  armée  de  longs 
crochets  avec  lesquels  elle  jjeut  les  saisir  par  les  plis  de  leurs  blouses 
pour  les  attirer  dans  l'eau  et  les  faire  manger  à  ses  poissons '. 

On  raconte  en  divers  pays  que  les  fées  venaient  laver  sur  le  bord  des 
rivières,  parfois  en  plein  jour,  mais  plus  généralement  la  nuit.  Celles 
du  Roussillon,  après  y  avoir  fait  leur  lessive,  étendaient  au  soleil  leur 
linge  qui  était  très  beau  et  tissé  de  fleurs  odorantes.  Si  un  passant 
téméraire  osait  y  toucher,  il  était  pétriflé  sur  le  champ,  ou  ses  bras 
étaient  brisés  comme  du  verre.  D'autres  assuraient  que  les  plus  grandes 
félicités  étaient  réservées  à  celui  qui  parvenait  à  leur  dérober  une 
pièce  de  linge  ;  on  dit  encore  en  Cerdagne,  d'un  homme  qui  a  fait  une 
rapide  fortune,  qu'il  s'est  emparé  d'une  serviette.  Les  fées  iucantadas 
lavaient  leur  linge  dans  la  rivière  de  Cadi,  puis  elles  retendaient  sur  la 
prairie  ;  personne  n'avait  réussi  à  leur  en  dérober  une  pièce  ;  un 
pécheur  de  Prades  se  rendit  auprès  des  laveuses  et^  tout  en  causant 
avec  elles,  il  laissa  lomber  sur  une  coifl'e  un  lilet  garni  de  glu  ;  mais  il 
eut  beau  fuir  à  toates  jambes,  il  fut  rattrapé  et  battu  par  les  dames 
irritées'\  Suivant  quelques-uns,  la  lessive  des  fées  pyrénéennes  avait 
lieu  la  nuit,  comme  celle  de  leurs  congénères  du  Poitou,  de  l'Ille-et- 
Vilaine,  du  pays  de  la  Hague  et  du  Bocage  normand  ;  une  troupe  de 
celles-ci  battaient  et  étendaient  leurs  draps  sur  une  pierre  plate  que 
l'on  montrait  au  milieu  du  lit  de  la  Druance  ;  mais  on  ne  les  voyait 
pas  ;  leur  linge  semblait  s'étendr-e,  se  secouer  et  s'étirer  tout  seul  '.  Un 
ruisseau  du  Yivarais,  prés  de  Montréal,  esl  appelé  lou  Vola  de  los  fados^ 
le  ruisseau  des  fées  ;  à  minuit,  on  entend  le  bruit  de  leurs  battoirs  et 


1.  A.  Meyrac.  Traditions  des  Ardennes,  p.  3o3. 

2.  Lexique  du  langage  populaire  de  Mdco/t,  p.  21. 

3.  Ch.  Thuriet.  Trad.  populaires  du  IJoubs,  p.  349. 

4.  Horace  Chauvet.  Légendes  du  Roussillon,  p.  14-13  ;  17. 

5.  Vidal.  Guide  des  Pyrénées  orientales,  p.  505;  Hev.  des  Trad.  pop.,  t.  VI,  p. 
510;  P.  Bézier.  Mégalithes  de  l'ille-et- Vilaine,  p.  239;  J.  Fleury:  Litt.  orale  de  la 
Basse-îsormandie,  p.  55  ;  J.  Lecœur.  Esquisses  du  Bocage  normand,  t.  11,  p.  427. 


352  LES    RIVIÈRES 

plusieurs  ont  vu,  au  clair  de  lune,  leur  linge  étendu  dans  la  vallée'.  A 
Abrescbwiller  (Meuse),  une  dame  blanche  venait,  tous  les  sept  ans,  à 
minuit,  laver  ses  vêtements  dans  la  Sarre  -. 

Parfois  la  tradition,  sous  l'iniluence  chrétienne,  attribue  à  des  per- 
sonnages de  nature  diabolique  des  lessives  qui  peut-être  étaient  faites 
autrefois  par  les  fées.  Dans  nombre  d'endroits  de  la  Provence,  sur  les 
bords  du  Gapeau,  de  l'Argens,  du  Var,  etc.,  on  parle  de  masques  ou 
sorcières  qu'on  voit  la  nuit  sous  forme  de  jeunes  fdles  lavant  du 
linge,  seules  ou  en  compagnie  plus  ou  moins  nombreuse.  Elles  rient 
ou  chantent  et  font  de  leur  mieux  pour  attirer  les  passants  attardés. 
Tantôt  elles  font  danser,  jusqu'à  ce  que  mort  s'en  suive,  celui  qui  s'est 
laissé  prendre  à  leurs  agaceries,  tantôt  elles  le  poussent  pour  le  faire 
tomber  dans  l'eau,  tantôt  les  charmantes  jeunes  filles  se  transforment 
en  horribles  bêtes  ^ 

Le  lutin  vient  laver  la  nuit  sur  les  bords  de  l'Arzon,  et  maintes  fois 
on  entend  les  coups  précipités  de  son  battoir  ^.  En  Limousin,  le  roi  des 
Enfers  fait  tous  les  ans  sa  lessive  sur  les  rives  d'un  petit  affluent  du 
Brézou  appelé  le  Gane  du  Diable,  et  le  matin  les  eaux  qu'il  a  troublées 
sont  de  toutes  couleurs  ^ 

Un  personnage  masculin  qu'on  appelle  le  «  Lavons  de  nuit  »  et  que 
je  n'ai  trouvé  qu'en  Haute-Bretagne,  oîi  il  se  manifeste  assez  rarement, 
y  est  très  redouté.  La  peau  dont  il  est  revêtu  fait  supposer  que  c'est  un 
loup-garou  d'une  espèce  particulière  ;  il  se  tient  au  bord  des  ruisseaux 
et  on  le  reconnaît  de  loin  parce  qu'il  frappe  d'une  certaine  manière 
trois  coups  avec  son  battoir  ;  comme  les  lavandières  de  nuit  il  invite 
les  passants  à  lui  aider  ù  tordre  le  linge,  et  ceux  qui  acceptent  risquent 
aussi  d'avoir  les  membres  brisés  ;  mais  il  est  sans  pouvoir  sur  les 
hommes  qui  portent  sur  eux  un  objet  béni,  et  il  semble  même  obligé 
de  refuser  leurs  services  ®. 

Les  laveuses  de  l'autre  monde  sont  rares  au  bord  des  eaux  courantes"  : 
A  la  Souterraine  on  entendait,  le  matin  de  la  Fête-Dieu  vers  une 
heure,  un  bruit  de  battoirs  sur  les  bords  de  la  rivière,  et  l'on  disait 
qu'ils  étaient  manœuvres  par  deux  jeunes  filles  qui,  étant  allées  laver 
leur  linge  la  nuit,  pour  avoir  des  draps  blancs  à  mettre  devant  leur 
maison  le  jour  de  la  fêle,  avaient  été  noyées  par  une  crue  subite  des 
eaux'.  Une  lavandière  revenante  se  montre  aux  abords  du    pont  de 


1.  H.  Vaschalde.  Siip.  du  Vivaruis,  p.  lo. 

2.  Ph.  Saimon.  Dict.  arch.  de  l'Aube,  p.  48. 

3.  Bérenger-Féraud.  Superstitions  et  survivaîices,  t.  II,  p.  7 

4.  Velay  et  Auverqne,  p.  3. 

5.  Lemouzi.  Mars  1895. 

6.  Lucie  de  V.-H.  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XV,  p.  619. 

7.  A.  de  Chesnel.  Dicl.  des  Superstitions,  col.  541-545. 


LES    LAVËU  SESNOCTURNES  353 

Kei'f^oet  dans  le  Morbihan.  C'est,  dil-on,  une  épileptique,  qui  se  noya 
en  lavant  et  qui  revient  pour  faire  sa  pénitence  ;  si  elle  pouvait  toucher 
un  passant,  elle  l'entraînerait  dans  le  canal  où  elle  a  son  trou  '.  A 
Calorguen,  près  de  Dinan,  on  entend,  le  soir  de  la  Toussaint,  trois  coups 
de  battoir  que  frappe  une  femme  qui  péril  en  lavant  ses  draps  au 
bord  du  canal-.  Dans  les  Vosges,  suivant  une  tradition  qui  sennble  peu 
répandue,  des  mortes  viennent  laver  leurs  linceuls  aux  ruisseaux.  Il  faut 
se  garder  de  leur  parler  sous  peine  de  mourir  dans  l'année*.  Après  dix 
heures  du  soir,  des  femmes  lavent  sous  plusieurs  des  anciens  ponts  des 
environs  de  Bécherel  et  de  Tinténiae  (Ille-et-Vilaine)  ;  celui  quj 
s'approche  d'elles,  voit  une  espèce  de  lueur,  et  les  lavandières  lui  disent  : 
«  Suivez  votre  chemin,  je  fais  ce  qui  m'est  ordonné*.  »  Près  du  pont  de 
Planche,  que  Ion  traverse  pour  aller  de  Saint-Maloà  Saint-Servan,  des 
lavandières  filent  avec  leurs  cheveux  blancs  les  draps  qu'elles  lavent, 
et  si  le  jeune  homme  qui  passe  là  à  minuit  ose  répondre  à  leurs 
quolibets,  elles  le  foi'cent  à  tordre  avec  elles  et  lui  brisent  les 
membres  \ 

Des  laveuses  de  nuit,  assez  mal  définies,  mais  d'un  caractère  aussi 
malveillant,  hantaient  jadis  les  berges  des  rivières  et  des  canaux  des 
environs  de  Dinan  ;  elles  arrêtaient  les  chalands,  liraient  les  câbles  sur 
le  halage  et  faisaient  tourner  les  barques  comme  des  toupies  :  chevaux 
et  conducteurs  s'en  allaient  au  fond  des  eaux". 

Diverses  apparitions  d'esprits  de  l'autre  monde  et  d'àmes  en  peine 
se  montrent  dans  le  voisinage  des  cours  d'eau.  L'une  d'elles  était  une 
sorte  d'avertisseuse  de  trépas  :  lorsqu'une  jeune  fille  de  Saint-Romain - 
le-Bas  (Cûte-d'Or)  devait  mourir,  la  demoiselle  blanche  de  Caran 
sortait  des  ruines  qui  dominent  le  rocher,  et  descendait  le  sentier 
rapide  de  Tortebaille  pour  venir  boire  au  ruisseau  '. 

Suivant  une  légende  forézienne,  fort  suspecte  d'embellissements 
romantiques,  d'aucuns  disaient  avoir  vu  au  bord  de  la  Tessonne,  un 
fantôme  de  femme  qui  pleure,  pleure  et  regarde  l'eau  :  c'est  l'ombre  de 
la  ville  de  l'Espinasse  qui  fut  jadis  engloutie.  Sa  robe  est  tissée  de 
brouillards,  ses  pieds  nus  déchirés  par  les  ronces  se  baignent  dans  la 
boue,  sa  tête  est  salie  de  limon.  Elle  pleure  du  feu.  Demain,  au  lever  du 


1.  F.  Marquer,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.   Vil,  p.  69. 

2.  Paul  Sébillol.  Trad.  de  la  Haute- Brelaç/ne,  l.  I,  p.  250-251. 

3.  Charles  Sadoul  in  Rev.  des  Trad.  pop.  t.  XIX,  p. 89. 

4.  Paul  Sébillol.  Les  Travau.c  publias,  p.  197. 

5.  F.  Duiue,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XV,  p.  505. 

6.  El  vire  deClerny.  Contes  et  léf/efnt^s  de  Dretagi{ç,  p.  23. 

7.  Charles  Bigarue,  Falots  du  pays  de  Beaune,  p.  220. 


3o4'  LES    RIVIÈRES 

jour,  l'enfanl  qui  jouera  sur  ces  rive?  amassera  ces  pleurs  fifres,  des 
cailloux  couleur  de  tlamme,  avec  lesquels  il  jouera  sans  penser  à  la 
maudite  '. 

Dans  le  Finistère  le  fantôme  de  Marie  de  Coelelez,  tuée  par  son 
frère  qui  croyait,  faussement  abusé  par  sa  belle-mère,  que  sa  sœur 
menait  une  vie  licencieuse,  revient  sur  les  boi'ds  du  ruisseau  où  le 
meurtrier  jeta  son  corps,  qui  ne  fut  jamais  retrouvé.  L'homme  assez 
hardi  pour  la  suivre  la  voit  toujours  disparaître  où  elle  mourut  :  elle  y 
paraîtra  jusqu'au  jour  où  un  chrétien  charitable  aura  fait  placer  la 
croix  expiatoire  oubliée  par  son  frère  en  quittant  le  pays'-.  A  Andlau 
(Basse-Alsace\  près  de  l'endroit  où  une  jeune  hlle  se  précipita 
dans  le  torienl  où  elle  trouva  le  cadavre  de  son  amant,  on  voit 
encore,  certaines  nuits,  le  spectre  des  deux  jeunes  gens  qui  suivent 
chacun  un  bord  difTérenl  du  ruisseau,  puis  disparaissent  tout  à  coup 
dans  l'onde  écumante^  Le  fantôme  d'une  jeune  fille  qui  après  avoir 
éié  trompée,  se  noya  de  désespoir  au  pont  de  llsle  dans  la  Beauce,  s'y 
montre  parfois  ;  il  plane  sur  la  rivière  sans  toucher  les  roseaux,  et 
toute  la  nuit  il  effeuille  des  pâquerettes*. 

Suivant  une  légende  de  la  Meuse,  l'apparition  dune  noyée  a  lieu 
sous  une  forme  végétale.  Une  rose  des  marais  fleurit  tout  au  bord  de 
la  Lesse  au  lieu  où  se  noya,  il  y  a  bien  des  années,  une  jeune  fille, 
poursuivie  par  lesNutons  ;  elle  se  montre  le  24  mai.  jour  anniversaire 
de  sa  mort  :  cinq  petites  ronces,  rabougries,  mais  couvertes  de  longs 
aiguillons,  croissent  à  l'entour  du  rosier  et  lui  fontcomme  une  couronne 
d'épines.  Les  paysans  disent  que  ce  sont  les  âmes  de  Madeleine  et  des 
Nutons  qui  reviennent^ 

D'après  une  tradition  assez  romantique  des  Ardennes  belges,  une 
emnie  qui  habile  La  Belle  Roche,  sur  les  bords  de  l'Amblève  vient, 
une  fois  l'an,  la  nuit  du  premier  mai,  se  baigner  dans  cette  rivièi'e.  Ce 
serait  la  fille  d'un  seigneur  dont  le  château  dominait  la  Belle  Roche, 
qui  se  serait  par  désespoir  d'amour  précipitée  dans  l'Amblève,  dont 
son  cadavre  ne  fut  pas  retiré  ^. 

Un  homme  qui  s'est  noyé  en  voulant  rattraper  son  chapeau  tombé 
dans  le  canal  de  Nantes  à  Brest,  au  dessous  du  pont  de  Saint-Gérand, 
revient  faire  la  pénitence  qui  lui  a  été  imposée  ;  elle  consiste  à  nager 
pour  reprendre    sa  coiffure    qui  se   sauve  devant  lui.   A    une    certaine 


1.  Noëlas.  Légendes  foréziennes,  p.  107. 

2.  Elvire  de  Cerny,  in  l'Imparlial  dinannais,  janvier  1837. 
.3.  Stœber.  Die  Sagen  des  Elsasses,  n»  134. 

4.  .Michel  Salmon.  Le  Pont  de  l'Isle.  Chartres,  1878,  in-lS. 

T.   Henri  de  N'imal.  Légendes  delà  Meuse,  p.  146. 

6.  Marcelliu  La  Garde.  Le  Val  de  l'Amblève,  p.  241  et  suiv. 


li:r  rkvenants 


35n 


heuro  11'  chapeau  s'cMifonce  sous  l'eau  elle  revenant  disparaît  avec  lui '. 
Deux  sœurs  qui  se  noyèrent  en  se  baignant  errent  la  nuit,  sous  la 
forme  de  dames  blanches,  aux  abords  de  la  Fosse  aux  Filles,  dans  la 
Voune,  rivière  des  Deux-Sèvres*. 

Plusieurs  de  ces  revenants  manifestent  par  de  lugubres  plaintes 
leur  présence  aux  lieux  où  ils  ont  péri  de  mort  violente  ou  à  ceux 
près  desquels  ils  accomplissent  leur  pénitence  ou  subissent  leur 
punition.  Ils  hanlent  souvent  des  endroits  écartés,  peu  éloignés  de 
tourbiUons  ou  de  cascades,  dont  le  fracas,  se  mêlant  au  bruit  du  vent, 
a  pu  contribuer  à  la  formation  de  la  légende.  En  Herry  la  Creuse, 
noire  et  rapide  en  certains  passages  profonds  où  elle  coule  sans  obstacles, 
entraîne  et  charrie  les  esprits  plaintifs  de  ceux  qui  ont  trouvé  la  mort 
dans  ses  Ilots.  La  nuit  on  y  entend  les  cris  déchirants  des  noyés  qui  se 
lamentent  et  demandent  des  prières.  Ailleurs,  elle  écume  et  gronde 
dans  les  rochers  :  on  entend  là  les  imprécations  de  ceux  qui  sont 
damnés  sans  rémission.  Le  mot  de  reloxirnant  par  lequel  on  les  désigne 
est  bien  l'équivalent  de  celui  de  revenant.  Cependant  quelques  vieilles 
femmes  disent  que  les  âmes  des  suicidés  sont  condamnées  à  l'éternel 
travail  de  retourner  les  grosses  pierres  qui  encombrent  le  lit  des 
torrents".  Les  gémissements  qui  se  font  entendre  sur  les  bords  de 
l'Hallue  sont  ceux  des  jeunes  tilles  qui,  ayant  été  passer  au  couvent 
des  Templiers  de  Beaucourt  les  quinze  jours  qui  précédaient  leur 
mariage,  s  étaient  précipitées  dans  la  rivière  pour  ne  pas  survivre  à 
leur  déshonneur  '\  Dans  les  Cûtes-du-Nord,  les  gens  de  Saint-Donan 
attribuent  les  sourds  mugissements  qui  s'échappent  d'un  trou  profond 
du  Gouet,  à  une  dame  de  Botherel  qui,  assiégée  dans  son  château» 
aima  mieux  s'y  jeter  que  de  se  rendre  '. 

Au  gué  de  Flès,  à  Moulines,  on  voyait  des  dames  blanches, 
d'horribles  spectres  (|ui  poussaient  d'effrayantes  clameurs  durant  les 
longues  nuits  d'hiver.  C'étaient  les  âmes  de  quelques-uns  des  anciens 
seigneurs  de  Tournebu  que  la  justice  de  Dieu  a  reléguées  dans  cette 
solitude  mal  famée,  et  qui  sont  condamnées  à  y  errer  en  punition  de 
leurs  méfaits  à  l'égard  de  leurs  vassaux.  Ceux  qui  approchaient  seuls 
de  là  disparaissaient  à  jamais  avec  eux".  Sur  les  bords  de  la  Creuse, 
existe  la  tradition  vague  d'un  combat  de  faux-sauniers  contre  les  gens 
de  la  gabelle.  L'histoire  ne  dit  rien  de  cette  bataille.  Les  vieux  paysans 
l'ont  entendue  raconter  à  leurs  pères,  qui  la  tenaient  de  leurs  grands 

1.  F.  Marquer,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  VIT,  p.  55. 

2.  R.  M.  Lacuve,  ibid.  t.  XV,  p.  H6. 

3.  George  Sand.  Légendes  rustiques,  p.  62. 

4.  Henry  Garnoy.  Liltératin'ê  ovale  de  la  Picardie,  p.  147. 

5.  B.  Jollivet.  les  Cotes-du-Nord,  t.  1,  p.  60. 

6.  J.  Lecœur.  Esquisses  du  Bocage  normand,  t.  il,  p.  367. 


356  LES    RIVIÈRES 

pèros.  Beaucoup  de  gens,  disent-ils,  y  périrent,  et  furent  précipités 
des  rochers  dans  la  Creuse.  C'est  pourquoi  Ton  entend,  dans  les 
mauvaises  nuits,  des  voix  que  personne  ne  connaît  et  qui  crient  sans 
relâche:  «  Au  seU  Au  sel!  »  A  ce  cri,  tous  les  mulets  des  pâturages 
s'enfuient,  les  oreilles  couchées  et  la  queue  entre  les  jambes,  comme 
si  le  diable  était  après  eux  '. 

En  Alsace  un  homme  qui  s'était  souvent  moqué  de  l'habitude  de 
dire  :  Dieu  vous  bénisse  !  ou:  Dieu  vous  aide!  quand  on  éternuait,  était 
condamné  à  revenir  la  nuit  sous  un  pont,  et  à  éternuer  jusqu'à  ce  que 
quelqu'un  lui  eût  adressé  ce  souhait.  Une  fille  étrangère  au  pays  ayant 
dit  :  Dieu  vous  aide  !  la  pauvre  âme  fut  délivrée  -. 

Des  animaux  fantastiques,  seuls  ou  associés  à  des  êtres  surnaturels, 
hantent  parfois  les  eaux  courantes.  Les  gens  de  Boqueho  (Cùtes-du-Nord) 
assurent  qu'on  entend,  lorsqu'il  fait  clair  de  lune,  le  bruit  de  chevaux 
mystérieux  qui  viennent  boire  dans  le  ruisseau  qui  coule  au-dessous 
du  menhir  de  KergofT'. 

En  Auvergne,  le  Drac  se  présente  sous  l'aspect  d'un  beau  cheval 
blanc,  qui  se  laisse  monter  complaisamment,  et  son  dos  s'allonge 
démesurément.  Un  jour  que  plusieurs  enfants  étaient  montés  sur  l'un 
de  ces  chevaux,  on  l'entendit  qui  disait:  «  Je  vais  tous  vous  noyer!  » 
et  il  prit  sa  course  vers  l'AUagnon.  Heureusement  une  vieille  femme 
qui  l'avait  reconnu  cria  aux  enfants  de  se  signer.  Quand  ils  l'eurent 
fait,  ils  se  retrouvèrent  sur  leurs  pieds  à  une  lieue  de  l'endroit  d'oij 
ils  étaient  partis  \  Dans  l'Aude,  il  avait  pris  la  forme  d'un  âne  noir  pour 
se  promener  sur  un  pont  ;  des  enfants  l'ayant  aperçu  montèrent  sur 
son  dos,  qui  s'allongeait  à  mesure  qu'un  cavalier  y  grimpait.  11  se 
dirigea  vers  la  rivière,  mais  parvenu  au  milieu  de  son  cours,  il  se 
secoua  et  fit  prendre  aux  enfants  un  bain  forcée 

Quand  les  filles  de  Marlenheim  (Haute  Alsace)  sortent  la  nuit  de  la 
chambre  où  Ion  file,  elles  voient  souvent  des  moutons  blancs  qui 
marchent  devant  elles.  Celle  qui  suit  l'animal,  qui  pousse  des  bêlements, 
est  conduite  au  ruisseau,  et  entraînée  dans  l'eau". 

La  meute  de  saint  Hubert  s'est  noyée  en  poursuivant  un  cerf,  dans 
un  endroit  de  la  Cure,  près  de  la  Roche  du  Grand- Veneur,  où   l'eau 


1.  George  Sand.  Léffendes  rustiques,  p.  64. 

2.  Aug.  Stœber.  Die  Sagen  des  Elsasses,  n°  252.  Eu  Picardie  un  souhait  semblable 
délivra  un  fantôme  qui  parcourait  la  route  en  éternuaut  ;  (H.  Carnoy.  JAtt,  orale 
de  la  Picardie,  p.  42  et  suiv.) 

3.  Ernoul  de  la  Chenelière.  Mégalithes  des  Côles-du-Nord,  p.  49. 

4.  Audigier.  Coutumes  et  trad.  de  la  Haute- Auvergne,  p.  45. 

5.  Gaston  Jourdanne.  Contribution  au  Folk-Lore  Ue  l'Aude,  p.  21. 

6.  Aug.  Stœber.  Die  Sagen  des  E liasses,  n"  116. 


LES    HANTISES    ANIMALES  357 

fait  un  grand  bruit  en  se  brisant  contre  les  rochers.  Lorsque  le  saint 
la  rappelle  avec  son  cor,  la  meule  lidèle  lui  répond.  C'est  pour  cela 
que  ce  lieu  se  nomme  Bourlenias  '. 

Dans  la  vallée  de  la  Cance,  la  rivière,  après  avoir  descendu  du  Pas- 
du-Diable,  forme  une  bruyante  cascade,  qui  est  fréquentée  par  deux 
corbeaux  ;  on  les  voit  rarement,  mais  on  les  entend  souvent  se  livrer  à 
leurs  ébats.  Un  même  nid,  dit-on,  les  rassemble,  et  jamais  des  yeux 
indiscrets  ne  les  ont  obligés  à  le  déplacer.  Ces  corbeaux  furent  autrefois 
deux  amants,  un  page  et  une  châtelaine,  qui  venaient  parler  d'amour 
en  ce  lieu  solitaire  pendant  que  le  seigneur  était  à  la  Croisade.  H  avait 
ordonné  à  son  écuyer  de  veiller  sur  sa  femme,  et  même  de  la  tuer,  s'il 
s'apercevaitqu'elle  lui  était  infidèle.  Unjour  il  surprit  les  deux  amants, 
et  son  poignard  était  levé  pour  les  frapper,  quand  le  génie  de  ces  lieux 
écarta  son  bras  avec  sa  baguette  et  changea  les  amoureux  en  corbeaux. 
On  prétend  que,  chaque  nuit,  leur  forme  première  leur  est  rendue,  et 
qu'ils  se  promènent  sans  crainte  le  long  des  rochers  et  des  vallons.  Sur 
le  torrent  auprès  de  la  Fosse-Arthour  on  voit  planer  chaque  jour  deux 
corbeaux  tout  blancs  qui  protègent  les  moissons  de  la  contrée  :  ce  sont 
les  âmes  de  deux  amants  qui  se  noyèrent  en  ce  lieu'-. 

La  légende  du  serpent  qui,  avant  d'aller  se  désaltérer,  dépose  son 
diamant  sur  le  gazon,  est  surtout  répandue  dans  l'Est  et  le  Nord  de  la 
France  ;  elle  est  assez  rarement  en  relation  avec  les  eaux  courantes. 
Cependant,  en  Lorraine,  un  formidable  dragon,  le  front  étincelant 
d'escarboucles,  fréquentait  les  rives  de  la  Saône  à  la  Goutte  du  Patay  ^ 
Dans  la  Belgique  wallonne,  on  raconte  avec  détails  les  gestes  d'un 
reptile  qui  fut  dépouillé  de  son  trésor,  à  un  endroit  où,  près  de  Court 
Saint-Etienne,  l'eau  fai  entendre  un  grand  bruit.  Au  temps  passé,  un 
énorme  serpentétouft'aitdans  ses  replis  toutes  les  créatures  qui  passaient 
par  Morimont.  Il  portait  constamment  sur  le  front  un  gros  diamant,  et 
ne  le  laissait  que  pour  se  baigner  ;  alors  il  le  déposait  sur  une  pierre 
plate.  .\u  début,  il  ne  le  quittait  pas  des  yeux,  mais  lorsque  ses  carnages 
eurent  semé  la  terreur  dans  le  pays,  il  avait  pris  confiance,  et  il  s'ébattait 
une  demi-heure  durant  en  plein  soleil,  sans  plus  y  prendre  garde.  Un 
charbonnier  des  environs  résolut  de  tenter  de  s'emparer  du  fameux 
diamant;  il  construisit  une  grande  fonte,  et  pendant  ce  long  travail, 
chaque  jour,  sur  le  coup  de  midi,  il  grimpait  sur  un  gros  bouleau  pour 
observer  le  manège  du  monstre  et  savoir  exactement  où  il  déposait  sa 
pierre  avant  d'entrer  dans  l'eau.  Quand  le   charbonnier  fut  bien  au 


\.  C.  iMoiset.  Usages  de  l'Yonne,  p.  256. 

2.  Hippolyte  Sauvage.  Légendes  normandes,  p.  76-78,  37, 

3.  Richard.  7Vaci.  de  Lorraine,  p.  137. 


358  LES    RIVIÈRES 

courant  île  ses  habitudes,  il  s'embusqua  et,  au  moment  précis  où 
le  serpent  se  baignait  sans  inquiétude,  et  que  les  craquements  des 
bûches  en  combustion  dans  Isi  fonte  empêchaient  la  bêle  d'entendre  la 
marche  d'un  homme,  il  se  faufila,  s'empara  du  diamant  et  se  retira 
vivement.  A  sa  sortie  de  l'eau  le  serpent  entra  dans  une  colère  terrible 
en  constatant  la  disparition  de  son  joyau  ;  il  battit  les  buissons  en  sifflant 
avec  furie,  tordant  et  cassant  dans  sa  rage  les  branches  et  les  jeunes 
arbres  qu'il  rencontrait.  Ces  recherches  étant  vaines,  il  se  douta  doii 
venait  le  coup,  et  se  dirigea  vers  les  cabanes  des  charbonniers.  Ceux- 
ci,  épouvantés,  s'étaient  barricadés  et  avaient  bouché  jusqu'aux  trous 
des  cheminées.  Après  plusieurs  heures  de  tentatives  infructueuses,  le 
monstre  dut  se  reconnaître  impuissant.  Mais  alors,  au  comble  de  la 
rage,  il  broqua  dans  la  terre  avec  une  telle  violence,  qu'il  creusa  le 
trou  Où  cqui  raiu'erilchuit  '. 

Près  du  ruisseau  de  Mossig,  dans  la  vallée  do  Kronthal  Basse-Alsace), 
on  entend  souvent,  dans  les  nuits  tranquilles,  un  chant  doux  et 
mélodieux  ;  il  provient  de  beaux  serpents  qui  sont  sur  ses  bords,  et 
dont  on  voit  briller  la  couronne  d'or  parmi  le  gazon  -. 

Les  rivières  ne  recouvrent  pas,  comme  la  mer  et  les  lacs,  des  villes 
entières  ;  mais  elles  ont  parfois  englouti  des  villages,  des  moulins  ou, 
ainsi  qu'on  l'a  vu,  des  monastères,  à  cause  du  mauvais  cœur  ou  de 
l'impiété  de  leurs  habitants.  Une  vieille  mendiante  repoussée  un  soir 
par  les  villageois  de  Pelignan  ;Var)  Unit  par  trouver  un  paysan  qui  lui 
permit  de  coucher  dans  sa  grange.  Au  milieu  de  la  nuit,  la  vieille  vint 
frapper  à  coups  redoublés  à  la  porte  de  la  chambre  de  son  hôte  et 
l'engagea  à  se  réfugier  sans  retard  sur  une  éminence  voisine.  Le 
paysan  suivit  son  conseil,  et  le  lendemain  il  put  constater  que  le 
débordement  d'un  ruisseau  de  la  vallée  avait  couvert  les  maisons  de 
gravier;  tous  les  habitants  avaient  péri  et  leurs  terres  étaient  dévastées^ 
Pendant  une  nuit  de  Noël  des  tailleurs  de  Plouec  jouaient  aux  caries 
avec  le  maître  du  logis  dans  un  moulin  situé  sur  la  rivière  du  Trieux, 
L'heure  de  minuit  les  trouva  les  i;artes  à  la  main,  jurant  et  blasphémant. 
La  servante,  qui  était  une  fille  pieuse,  avait,  aux  premiers  sons  de  la 
cloche,  quitté  seule  la  maison  pour  se  rendre  à  l'église.  Quand  elle 
revint,  à  la  place  du  moulin,  elle  ne  trouva  qu'une  nappe  d'eau.  Depuis, 
tous  les  ans,  pendant  la  messe  de  minuit  on  entend  sur  l'emplacement 
du  moulin  fondu,  le  tic-tac  d'un  moulin  à  blé,  et  des  voix  qui  gémissent\ 
Lorsqu'on  passe  le  soir  de  la  mi-août  près  de  la  Cave  tournante,  dans  le 

1.  Adolphe  .Moi lier,  io  Wallonla,  t.  VI,  p.  122-123. 

2.  Stœber.  Die  Sar/en  des  Elsasses,  no  178. 

3.  Bérenger-Féraud.  Superstitions  el  survivances,  t.  III,  p.  u. 

4.  B.  JoUivet.  Les  Côles-du-Xord,  t.  111,  p.  228. 


LES    CARILLONS    SOLS    LES    EAUX  359 

lit  du  Couosnon,  entre  Tren)l)lay  cl  Bazougos-la-Pôrouso,  on  enlond 
aussi  disUnclcnienl  le  l|c-lac  d'un  uioiiliii,  le  cri  d'un  enfant  que  l'on 
berce  et  le  chant  du  coq  répélé  trois  fois.  Il  existait  jadis  un  moulin  à 
cet  endroit,  et  un  jour  (jue  le  meunier  avait  donné  l'ordre  de  le  faire 
marcher  le  dimanche  toute  la  journée,  et  défendu  à  ses  serviteurs 
d'aller  h  la  messe,  le  moulin  et  ses  habitants  furent  engloutis  au  fond 
de  la  cave' . 

Les  habitants  du  voisinage  des  rivières  disent  que  parfois,  mais 
surtout  au  moment  des  fêtes  chrétiennes,  des  cloches  carillonnent  au 
fond  des  eaux,  et  des  légendes  racontent  en  quelles  circonstances  elles 
y  ont  été  précipitées;  plusieui'S  de  celles  de  la  Normandie  font  remonter 
ce  prodige  à  des  épisodes  de  la  guerre  de  Cent  Ans.  Après  avoir 
dévasté  l'abbaye  de  Corneville,  les  Anglais  enlevèrent  la  cloche 
principale  sur  une  barque,  que  cette  charge  trop  pesante  fit  chavirer. 
Mais  tandis  qu'on  s'eft'orcait  de  retirer  la  cloche  de  l'eau,  les  Français 
survinrent,  et  les  Anglais  se  virent  contraints  d'abandonner  leur  prise. 
Depuis  ce  jour,  chaque  fois  que  les  cloches  du  pays  retentissaient  de 
joyeux  carillons  pour  célébrer  quelque  fête  solennelle,  la  cloche, 
demeurée  au  fond  de  la  rivière,  s'unissait  à  ces  bruyantes  volées, 
comme  pour  témoigner  qu'elle  était  restée  sur  le  sol  de  France  et  que 
l'ennemi  n'avait  pas  fait  sa  conquête'.  Le  baron  des  Biards,  sur 
le  point  d'être  forcé  par  les  Anglais,  ramassa  ses  richesses  et 
les  jela  dans  l'endroit  le  plus  profond  de  la  rivière.  Parmi  ses 
trésors  se  trouvaient  trois  belles  cloches  d'argent,  que  Ton  distingue 
au  fond  des  eaux,  lorsque  le  ciel  est  sans  nuages.  Mais  le  courant 
est  si  rapide,  ((ue  personne  n'a  pu  jusqu'ici  afTronter  le  tourbillon 
qu'il  forme  ;  elles  sont  d'ailleurs  si  pesantes  qu'on  ne  pourrait 
les  remuer.  Elles  se  font  entendre  quelquefois  pendant  la  nuit, 
surtout  pendant  celle  de  Noël',  comme  celles  de  la  Boissière  Thouaraise, 
jetées  dans  le  Cesbron  en  1793  par  ceux  qui  les  transportaient  à 
Parthenay  ',  celles  de  l'ancien  château  au  Gour  de  Liste  sur  la  rivière  de 
Braine^,  C'est  également,  en  cette  nuit  merveilleuse,  lorsqu'on  sonne 
Matines,  que  le  son  alTaibli  de  la  clochette  de  l'oratoire  de  Saint  Roch  à 
Saint-Martin  d'Ouilly,  s'élève  des  profondeurs  d(î  l'eau:  un  soir  de  iNoël 
des  faux-monnayeurs,  les  seigneurs  du  llan  de  Clécy,  la  descendirent 

1.  A.  Orain.  Le  Folk-Lore  de  l'ille-el- Vilaine,  t.  H,  p.  317. 

2.  A.  Bosijuet.  La  Normandie  romanesque,  p.  501. 

3.  Ilippolj'te  Sauvage.  Légendes  normandes,  p.  82. 

4.  Le  Pays  poitevin,   février  1899.    On   raconte    en    llaàse-Bretagne   une    légende 
analogue  qui  se  rattache  aussi  à  un  événement  moderne.  Les  cloches  de  la  chapelle 
de  Notre-Dame  de   Bon  Secours  près  de  Plouay  (.Morbihan),  qui  furent  jptées  dam  la 
rivière  en  1793,  se  font  encore   entendre  do   temps  en  temps.  (Comm.  de   M.  Yve 
Sébillotj. 

5.  Ch.  Thuriet.    Trrid.  de  la  Haute-Saône,  p.  225. 


360  LES    RIVIÈRES 

de  sa  tourelle,  la  placèrent  sur  un  cheval  et  reprirent  le  chemin  du 
logis  ;  mais,  arrivés  sur  un  escarpement  rocheux  qui  borde  l'Orne,  le 
cheval  in  un  faux  pas  et  disparut  dans  la  rivière  avec  sa  charge  '.  Lors 
de  la  destruction  du  vieux  Tulle,  les  cloches  roulèrent  dans  le  Brézou 
et  tombèrent  à  l'endroit  où  le  ruisseau  resserré  précipite  son  cours 
dans  un  abîme  profond  appelé  le  Gourg  Nègre  ou  le  Gouffre  des 
cloches.  Un  plongeur  essaya  de  les  ramener  à  la  surface  avec  un 
crochet,  et  il  y  parvenait,  lorsque,  ayant  proféré  un  juron,  elles  lui 
échappèrent.  Depuis,  elles  n'ont  plus  bougé  ;  mais  elles  signalent  leur 
présence  en  sonnant  d'elles-mêmes,  les  jours  de  grande  fête,  quand 
celles  des  paroisses  voisines  se  meltent  en  branle -.  Lorsque  la  Cure 
brisa  les  montagnes  entre  lesquelles  elle  creusa  le  lit  où  elle  coule 
aujourd'hui,  l'église  de  Pierre-Perthuis  s'écroula  et  sa  cloche  s'enfonça 
dans  l'abîme.  On  lit  venir  d'habiles  plongeurs  pour  la  retirer  et  déjà  les 
cabestans  la  ramenaient  à  la  surface  de  l'eau,  quand  un  des  ouvriers 
s'écria  :  «  De  par  tous  les  diables,  nous  la  tenons  !  »  A  l'instant  les 
cordes  cassèrent  et  la  cloche  disparut.  On  plongea  de  nouveau,  mais 
nul  ne  put  la  découvrir  dans  l'abîme  ;  cependant  elle  y  est  encore,  et 
on  l'entend  sonner  pour  annoncer  les  jours  de  fête  K  Aux  environs  de 
Dinan,  les  maires  des  communes  riveraines  de  la  Rance  font,  à 
certains  moments,  curer  la  rivière,  et  la  vase  qui  en  provient  est 
employée  à  fumer  les  terres.  Les  anciens  assurent  que  ce  n'est  pas  leur 
véritable  but,  mais  qu'ils  essaient  de  retrouver  les  cloches  de  Tabbaye 
de  Saint-Samson,  qui  sonnent  encore  parfois  sous  les  eaux  ^.  Au  fond 
du  gouffre  d'un  torrent,  près  du  Pont  d'Enfer,  à  Vieu  en  Valromey 
(Ain)  on  entend  les  tintements  d'une  cloche  mise  en  branle  par  des 
moines  qui  y  furent  jadis  précipités  par  le  diable  en  punition  de  leurs 
péchés  luxurieux^. 

Quelquefois  les  cloches  sonnent  au  jour  anniversaire  du  désastre  qui 
les  engloutit,  comme  celles  du  prieuré  de  Glény  (Corrèze),  qui 
dévalèrent  lors  d'un  incendie,  dans  un  gouffre  profond  de  la  rivière  ",  et 
celle  de  l'église  de  Grammont  (Lot-et-Garonne);  elle  était  en  argent  et 
on  ne  la  sonnait  que  pour  les  quarante  heures,  ou  quand  un  seigneur 
de  Lauzun  était  gravement  malade.  L'un  d'eux,  le  sire  de  Caumont,  la 
fit  apporter  dans  son  château.  Le  prieur  de  Grammont  vint  la  lui 
redemander  ;  le  seigneur  se  prit  à  rire  et  lui  dit  :  «  Tu  veux  ta  cloche  ? 
hé  bien,  tu  l'auras  et  elle  ne  te  quittera  plus  !  »  Cela  dit,  il  fît  jeter  le 

1.  J.  Lecœur.  Esquisses  du  Bocage  normand,  t.  I,  p.  89. 

2.  Lemouzi,  mars  1895. 

3.  Morellet.  Le  Nivernais,  t.  II. 

4.  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  11,  p.  250. 

5.  Alexandre  Bérard,  in  Revue  des  Revues,  15  mars  1901. 

6.  A.  Descubes,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  VI,  p.  î/82. 


I 


Li:S  PERSONNAGES  QUI  MARCHENT  SUR  l'eAU  361 

prêtre  dans  le  Troc,  avec  la  cloche  d'argent  liée  au  cou.  Quelques  jours 
après,  Caumonl  étant  tombé  malade,  fut  porté  dans  une  salle  du 
couvent,  et  la  nuit  le  médecin  qui  le  veillait  entendit  avec  terreur  le 
glas  de  la  cloche  sortir  des  profondeurs  du  Trec.  Le  lendemain  Caumont 
était  trépassé.  Depuis,  tous  les  ans,  quand  revient  l'époque  de  sa  mort, 
on  entend  distinctement  la  cloche  d'argent  tinter  au  fond  du  torrent  '. 
Il  est  rarement  parlé  des  richesses  qui  gisent  au  fond  des  rivières  : 
cependant  à  la  Cascade,  près  des  ruines  du  château  du  Sailhant  en 
Andelat,  le  vieux  génie  du  manoir,  réfugié  sous  les  voûtes  cristallines 
de  ses  eaux,  y  gardait  des  trésors  fantastiques^  En  Anjou,  au  lieu  dit  le 
Grès,  dans  le  ruisseau  du  Fouillé,  se  trouve  une  cave  où  sont  enfermés 
d'immenses  trésors  ;  elle  est  fermée  par  une  énorme  pierre  qu'il  est 
presque  impossible  de  soulever  et  qu'on  montre  au  milieu  du  lit  du 
ruisseau  ^ 

§  3.    LA  TRAVERSÉE  DES  RIVIÈRES 

Les  personnages  qui  marchent  sur  les  eaux  courantes  sans  y  enfoncer 
hgurent  rarement  dans  les  légendes  de  France,  et  d'ordinaire  ils  ne 
laissent  pas  comme  sur  la  mer,  une  trace  de  leur  parcours  miraculeux  ; 
la  seule  qui  ait  été  relevée  jusqu'ici  peut  même  passer  pour  maritime, 
puisqu'elle  est  localisée  dans  la  partie  de  hi  Vilaine  où  la  marée  se  fait 
encore  sentir.  C'est  le  «  Chemin  de  Saint  Jacques  »,  rouleau  d'écume 
qui  marque  le  trajet  que  suivit  ce  bienheureux.  D'autres  miracles  de  ce 
genre  ont  eu  lieu  sur  ce  fleuve,  mais  ne  sont  point  attestés  par  des  signes 
matériels*.  D'après  les  Vies  des  saiyits  de  Bretagne,  un  moine  de  Uedon  qui 
fanait  dans  une  prairie,  surpris  par  la  cloche  qui  l'appelait  à  la  grand'- 
messe  et,  ne  trouvant  pas  de  bateau,  marcha  sur  les  eaux,  au  grand 
étonnement  de  ceux  qui  voyaient  la  rivière  ferme  sous  ses  pas  comme 
une  grande  roule'.  On  raconte  encore  maintenant  que  la  barque  de 
saint  Riowen  ayant  été  entraînée  par  le  courant  pendant  qu'il  visitait 
un  malade,  il  fil  une  courte  prière,  et  s'avançant  sur  les  flots,  revint 
à  son  couvent  sans  se  mouiller  les  pieds\  Lorsque  sainl  Maxence  fuyait 
la  maison  paternelle  pour  entrer  en  religion,  il  traversa  l'Oise  en 
cheminant  sur  l'eau  :  sainte  Austreberthe  accomplit  le  même  miracle  ; 
sainl  Fursy  de  Péronne,  après  avoir  ressuscité  un  enfant,  fît  ses  parents 
marcher  sur  la  rivière  afin  de  retourner  chez   eux'.   Sainte  Colette 

1.  Ducourneau.  La  Guyenne,  p.  223. 

2.  Deribier  du  Chàtelet.  Statistique  du  Cantal,  t.  I,  p.  47. 

3.  Fraysse,  in  Rev.  clesTrad.  pop.,  t.  XIX,  p.  309. 

4.  Ogée.  Die  t.  de  lirelaqne,  art.  Fégréac. 

5.  Albert  Le  Grand.  Sairit-Convoyon,  g  18. 

6.  Paul  Sébillot.  Petite  légende  dorée  de  la  Uaule-Breiuffne,  p.  12. 

7.  béTeïiget-FéTa,ud.  Supeisli lions  el  survivances,  t.  IV,  p.   214. 


362  LES    RIVIÈRES 

qui  voyageait  avec  plusieurs  religieux,  son  confesseur  et  un  officier  de 
la  duchesse  de  Bourgogne,  se  trouva  arrêtée  par  les  eau\  enflées  du 
Doubs,  qui  ne  permettaient  pas  aux  bateliers  de  le  traverser.  Elle 
ne  laissa  pas  de  poursuivre  sa  route  et  disant  que  la  Providence 
les  tirerait  de  danger,  elle  descendit  vers  la  rivière,  et  sa  troupe  la 
suivit  ;  elle  était  déjà  sur  l'eau,  et  nul  ne  s'en  apercevait,  si  ce  n'est  les 
pontonniers  et  les  paysans  (jui,  voyant  les  voyageurs  marcher  sur  les 
flots  comme  sur  un  chemin,  poussaient  des  exclamationsinfinies.Ce  fut 
seulement  à  leur  arrivée  sur  la  rive  droite  que  les  compagnons  de 
Colette  eurent  les  yeux  dessillés,  et  virent  la  rivière  qu'ils  venaient  de 
franchir  sans  seulement  y  prendre  garde  '.  Une  abbesse  des  bénédic- 
tines de]  Ilerbitzheim  eut  le  privilège  de  passer  la  Saar  à  pied  sec, 
jusqu'au  jour  où  elle  se  rendit  coupal^le  d'une  injustice  -. 

En  dehors  de  la  légende  dorée,  on  ne  trouve  que  peu  de  mentions  de 
ce  genre  de  traversée  :  une  sorcière  qui  cheminait  sur  le  Rhône  comme 
sur  un  terrain  solide,  s'enfonça  tout  à  coup  lorsque,  à  minuit,  heure  de  sa 
promenade  habituelle,  quelqu'un  eut  prononcé  dans  le  voisinage  le  nom 
de  Jésus •'.  Dans  les  Ardennes,  les  personnages  d'une  chasse  fantastique 
marchaient  sur  l'eau  d'une  rivière  comme  si  elle  eût  été  glacée^. 
Jean  le  soldat,  héros  d'un  conte  haut-breton,  s'avança  comme  sur  un 
terrain  solide  sur  la  rivière  aussi  froide  que  la  glace,  et  sur  celle  qui 
était  remplie  d'eau  bouillante  ■'. 

Les  objets  merveilleux,  grâce  auxquels  des  personnages  peuvent 
passer  l'eau  sans  y  enfoncer,  figurent  plus  rarement  dans  les  légendes 
des  cours  d'eau  que  dans  celles  de  la  mer  :  d'après  Grégoire  de  Tours, 
le  manteau  de  saint  Veran  de  Vauclusc  avait  le  don  de  permettre  la 
marche  à  pied  sec  sur  les  eaux  douces'"'.  Une  légende  de  Tourainc 
raconte  que  saint  Martin,  qui  était  au  service  d'un  laljoureur,  avait 
reçu  de  son  maître  l'ordre  d'aller  labourer  un  champ  ;  il  fallait,  pour 
y  parvenir,  traverser  une  rivière,  et  il  n'y  avait  ni  barque  ni  gué.  Martin 
étendit  son  manteau  sur  la  rivière,  les  deux  bœufs  y  prirent  place  et 
la  passèrent  avec  lui  ^  On  dit  à  Pluneret  (Morbihan^  (jue  sainte  Avoye, 
poursuivie  par  des  soldats  païens,  monta,  pour  traverser  la  l'ivière  de 
Sale,  sur  une  pierre  qui  se  mit  à  flotter,  et  que  l'on  montre  dans  ce  pays, 
où  elle  est  connue  sous  le  nom  de  Bateau  de  sainte  Avoye  **. 


1.  Ch.  Thuriet.  TradUions  de  la  Haule-Saône,  p.  300-301. 
-.  Aug.  Stœber.   Die  Sagen  des  Elsasses,  n"  136. 
.'}.  Gervaise  de  Tilbury.  Otia  imperialia,  p.  43. 

4.  A.  Meyrac.  Trad.  des  Ardennes,  p.  200. 

5.  Paul  Sébiliot.  Contes  de  la  Haule-lireUujne,  t.  III,  p.   203, 

6.  Béreriger-Féraud,  1.  c,  p.  215. 

7.  Jacques  Bougé,  in  La  Tradition,  1903,  p.  336-337. 

8.  Semaine  Relifjieuse  de  Rennes,  1  juin  1889. 


LES    EAUX    QUI    S  ECARTENT  363 

Un  c.liemin  s'ouvre  parfois  au  milieu  des 'eaux,  qui  suspendenl,  leur 
cours  pour  former  des  deux  côlés  une  espèce  de  talus.  Aux  environs 
de  Montpellier,  la  nuit  de  la  Saint-Jean  a  le  privilège  de  faire  partager 
les  rivières  :  c'est  pour  cela  que  chaque  année,  à  minuit,  le  Lez  s'ouvre 
et  laisse  dans  son  lit  une  sorte  de  chemin  '  ;  une  rivière  s'écarte  sans 
intervention  magique,  devant  Jean  le  Soldat,  héros  d'un  conte  de 
marins  -. 

Ce  miracle,  qui  rappelle  le  passage  de  la  Mer  Kouge,  et  qui  vraisem- 
blablement a  été  inspiré  par  lui  aux  hagiographies,  est  assez  fréquent 
dans  les  vies  des  saints  :  il  sutfit  à  saint  Cénery  de  faire  un  signe  de 
croix  sur  les  eaux  de  la  Sai-the,  poui"  (qu'elles  se  divisent  et  lui  permettent 
de  passera  pied  sec  avec  sou  disciple  ■^;  saint  Yves  opère  le  même 
prodige  dans  des  circonstances  identiques  '*. 

Les  rivières  s'écartent  encore  plus  fréquemment  lors  de  la  translation 
des  reliques,  ou  au  moment  des  obsèques  des  bienheureux.  Lorsque 
les  moines  de  Vertou,  ne  trouvant  aucun  bateau  sur  la  Sevré,  eurent 
déposé  sur  le  rivage  le  corps  de  saint  Martin,  l'eau  se  divisa  de  ça  et 
de  là,  montrant  la  grève  au  fond  sèche  et  guéable  ;  ils  portèrent  le 
corps  à  l'autre  rivage,  et  incontinent  les  eaux  se  rejoignirent  et  fermèrent 
le  passageaux  moines  de  Durin  qui  poursuivaient  ceux  de  Vertou ''.  La  vie 
de  Bouchard,  comte  de  Melun,  rapporte  que  les  eaux  s'écartèrent  pour 
permettre  au  peuple  qui  portait  le  corps  d'un  saint  de  passer  à  pied  sec". 
Au  moment  des  funérailles  de  saint  Véran,  son  manteau  qui  couvrait 
le  cercueil  s'envola  en  l'air  et  conduisit  le  cortège  jusqu'au  bord  de 
la  Durance  ;  puis  il  continua  à  tlotter  au-dessus  de  la  rivière,  et  quand 
il  fut  au  milieu,  les  eaux  se  divisèrent  en  laissant  un  chemin  pour  le 
pieux  cortège^  Une  grande  crue  ayant  emporté  le  bac  qui  conduisait 
au  cimetière  du  Mans,  alors  situé  sur  la  rive  droite  de  la  Sarthe,  la 
rivière  tarit  lout  à  coup,  au  moment  où  l'on  s'apprêtait  à  placer  le 
corps  d'une  jeune  lille  sur  une  barque  légère  et  les  fidèles  purent 
s'avancer  à  pied  sec  ". 

Lorsque  ce  prodige  ne  se  produit  pas  en  faveur  de  personnages 
chrétiens,  l'intervention  d'un  talisman  est  parfois  nécessaire  pour 
ro[K'rer  :    les    Lamignac    avaient   donn(''  à  une  femme  qui  venait   faire 

1.  M(intel  et  Lambert.  Contes  populaires,  p.  65. 

2.  Paul  Sébàllot.  Conles  de  lu  Ihatle-lirelaf/ne,  t.  III,  p.  203. 

3.  P.  D.  (Paul  Delasalle).  in  Mosaïque  de  /'Owes^,  1845-49,  p.   162. 

4.  Albert  Le  Grand.   Vies  des  Suinls  de  Brelagne.  Saint  Yves,  ,^  U). 

5.  Albert  Le  Grand,  I.  c,  Saint  Martin  de  Vertou,  s,  K). 

6.  A.  Maury.  Essai  sur  les  lérjeitdes  pieuses,  p.  33. 

7.  L.  de  Laincel.  Avir/non  et  le  Cumlal,  p.  217. 

8.  Sor.'au  et  Langlais.  Traditions  da  Maine,  p.  153-154. 

22 


36i  LES    RIVIÈRES 

leur  pain  au  Rocher  des  Fées,  une  baguetfe  grâce  à  laquelle  elle 
pouvait,  en  frappant  le  ruisseau,  le  traverser  sans  se  mouiller.  Elle  le 
passa  maintes  fois,  mais  un  jour  qu'elle  avait  dérobé  quelque  chose, 
les  eaux  ne  s'écartèrent  plus  devant  elle  comme  d'habitude'.  Le 
domestique  du  fils  de  Charlemagne,  héros  d'un  conte  haut-breton, 
poursuivi  par  des  bêtes  féroces,  touche  avec  sa  baguette  une  rivière 
qui  lui  livre  aussitcM  passage  et  se  referme  pour  engloutir  les  animaux 
qui  s'y  étaient  aventurés  à  sa  suite-.  Un  bonhomme  qui  va  trouver 
le  Vent  frappe  une  rivière  avec  une  baguelte  magique,  et  un  chemin 
s'ouvre  au  milieu  ^  La  fille  de  la  mère  des  Vents  donne  à  un  jeune 
garçon  un  des  poilsde  Tramontane,  en  lui  disant  que  lorsqu'il  trouvera 
un  ruisseau,  il  n'aura  qu'à  jeter  le  poil  dans  l'eau,  pour  que  le  ht 
devienne  aussitôt  àsec\ 

Un  épisode  d'un  roman  de  chevalerie,  qui  est  peut-être  emprunté  à 
une  tradition  populaire,  parle  d'une  rivière  qui  crût  miraculeusement 
pour  permettre  à  un  héros  de  la  traverser  à  la  nage  :  lorsque  le  duc 
Richard  arriva  sur  les  bords  de  l'infranchissable  fleuve  Flagol,  dont  la 
rive  était  si  haute  que  celait  tout  ce  qu'un  homme  pouvait  faire  de 
jeter  une  pierre  du  haut  en  bas,  par  le  vouloir  de  Dieu,  la  rivière  s'enfla 
de  telle  sorte  que  l'eau  passait  par  dessus  la  rive,  si  bien  qu'on  pouvait 
nager  sans  rien  craindre.  Dieu  envoya  un  cerf  qui  la  traversa  devant 
Richard  ;  celui-ci  le  suivit  se  recommandant  à  Dieu  et  se  trouva 
aussitôt  de  l'autre  bord  :  mais  les  païens  ne  purent  le  poursuivre,  car 
incontinent  la  rivière  se  remit  en  son  lit  '. 

Dans  quelques  contes  le  héros,  pour  arriverdans  le  mondesurnaturel, 
est  obligé  de  franchir  une  rivière,  où  se  trouve  un  passeur,  qui  est 
condamné  à  remplir  ces  fonctions  pendant  des  centaines  d'années,  à 
moins  qu'un  voyageur,  étant  dans  son  bateau,  ne  lui  dise  où  il  va,  ou, 
au  retour,  d'où  il  vient.  Le  passager  qui  répondrait  à  cette  question 
serait  contraint  de  prendre  sa  place;  la  même  chose  lui  arriverait  s'il 
gardait  à  la  main  la  mèche  que  le  passeur  lui  présente  pour  allumer 
sa  pipe\  Parfois  il  doit  éviter  d'entrer  dans  la  barque  à  reculons,  sous 
peine  de  remplacer  pour  toujours  le  batelier  '. 


1.  J.-F.  Cerquand.  Légendes  du  pays  basque,  t.  Il,  p.   o'-o8. 

2.  Paul  Stîbillot.  Contes  de  la  Haute-Bretagne,  t.  11,  p.  113. 

3.  Paul  Sébillot,  ibid.,  t.  111,  p.  23t. 

4.  J.-B.  Andrews.  Coules  ligures,  p.  Irio. 

5.  Le  Roman  de  Fiernbras,  ch.  30. 

6.  h.-M.  Luzei.  Contes  de  Basse-Bretagne,  t.  1,  p.  102  et  103,  129  et  13i. 

7.  E,  Cosquin.  Contes  de  Lorraine,  t.  I.  p.  210,  215. 


HÉRO    ET    LÉANDRE  365 

Plusieurs  chansons  que  Ion  peut  désigner  sous  le  nom  de  Flambeau 
d'amour,  sont  un  arrangement  populaire  de  l'aventure  de  Héro  et 
Léandre  '.  En  Franche-Comté,  la  légende  est  connue  sur  les  bords  de 
la  Loue,  qui  lui  doit  son  nom  de  Val  d'Amour,  et  la  tour  au 
bord  de  la  mer  est  devenue  une  tour  féodale.  Au  château  de  Rouge- 
mont,  demeurait  jadis  une  belle  demoiselle,  dont  l'amoureux,  quj 
iiabitait  (îermigney,  descendait  pour  la  voir  la  rivière  à  travers  ses 
mille  circuits  et  ses  mille  écucils  ;  sa  nacelle  chavira  et  il  périt  sous 
les  eaux.  Le  peuple  dit  que  cette  mort  a  été  causée  par  une  erreur  de 
la  jeune  dame  qui,  cette  nuit-là,  avait  éteint  sur  la  fenêtre  de  sa  tour 
une  lampe  qui  devait  servir  de  phare  à  ce  cher  navigateur-.  On  raconte 
dans  tout  le  bassin  de  la  Loue,  en  lui  assignant  comme  théâtre  divers 
endroits  de  la  vallée,  qu'à  l'époque  oii  cette  rivière  formait  un  lac 
étroit  entre  deux  longues  chaînes  de  rochers,  borné  par  une  digue 
dont  il  ne  reste  plus  aucun  vestige,  un  jeune  homme  amoureux  de  la 
tille  d'un  seigneur,  montait  dans  un  canot  lorsque  la  lune  était  à  son 
décours  et  traversait  le  lac,  guidé  par  un  fanal  que  la  nourrice  de  la 
demoiselle  allumait  à  une  des  fenêtres  du  château.  Mais  cette  femme 
méchante  et  cupide,  quand  elle  s'aperçut  que  l'amoureux  n'avait  plus 
d'argent,  souffla  une  nuit  le  cierge,  et  le  pauvre  amant  se  noya.  Une 
chanson  populaire  de  la  Franche-Comté  se  rapportait  à  cette  aventure: 


Le  bel  amanl  s'est  embarqué 
Parmi  les  eaux,  parmi  les  ondes, 
A  mis  le  pied  sur  le  bateau, 
N'a  plus  vu  ni  ciel  ni  llambeau. 

Le  lac  flottant  l'a  enlevé 
Parmi  ses  eaux,  parmi  ses  ondes, 
Le  lac  a  repris  son  courroux, 
L'envoie  accoster  à  la  tour  ^ 


Il  n'est  plus  question  de  lumière  conductrice  dans  une  ancienne 
légende  qui  se  rattache  au  même  thème  :  elle  figure  dans  une  vie  de 
saint  Magloire,  écrite  en  prose  latine  vers  le  IX*'  siècle,  et  dans  un 
poème  français  du  XIV"  siècle.  Un  serf  du  monastère  auquel  saint 
Suliac  avait  confié  la  charge  de  maître-queux,  traversait  presque 
chaque  soir  la  Rance  pour  aller  voir  sur  la  rive  opposée  une  jeune  fille 


1.  George  Doncieux.  Romancero  populaire  français,  p.  280  et  suiv. 

2.  D..Monnier  et  A.  Vingtrinier.  Traditions  de  la  Franche-Coinlé,  p.  470. 

3.  Ch.  Thuriet.  Traditions  populaires  du  Doiibs,  p.    18,  163  et  suiv.  ;    Trad.  pop. 
de  la  Haule-Saône  et  du  Jura,  p.  '294  et  suiv. 


366  LES    RIVIÈRES 

dont  il  était  amoureux,  et  le  lendemain  matin,  il  réfaisait,  avant  le 
jour,  le  même  trajet  ;  une  nuit,  il  fut  enlacé  dans  les  plis  d'un  congre 
énorme  qui  s'efforçait  de  l'entraîner  sous  les  eaux  ;  il  allait  succombar 
lorsque  saint  Magioire  lui  apparut,  et  lui  dit  de  frapper  le  poisson 
monstrueux  avec  son  couteau  de  cuisinier.  Il  obéit  et  laissant  la  lame 
dans  la  plaie,  il  aborda  sain  et  sauf  sur  le  rivage.  Lorsque  les  pécheurs 
vinrent  offrir  les  poissons  aux  moines,  il  reconnut  le  congre,  mais 
s'étonna  de  ne  pas  voir  son  couteau  ;  on  éventra  le  monstre,  et  on  le 
retrouva  dans  ses  entrailles;  l'abbé  affranchit  le  maîlre-queux  et  l'unit 
à  la  jeune  fille  qu'il  allait  voir  au  péril  de  sa  vie'.  Le  souvenir  de  cet 
épisode  n'est  pas  complètement  oublié  dans  ce  pays,  mais  la  légende 
est  assez  fruste  :  il  s'agit  aussi  d'un  jeune  homme  qui  faisait  chaque 
jour  la  traversée  de  la  Rance  à  la  nage,  et  qui  périt  dans  le  trajet;  sa 
fiancée  est  avertie  de  sa  mort  par  une  fée-.  Prés  de  Bains  un  autre 
amant  eut  une  destinée  aussi  tragique  ;  surpris  par  le  père  de  la  jeune 
châtelaine  qu'il  allait  visiter  chaque  soir,  il  fut  avec  elle,  précipité  du 
haut  d'un  rocher  dans  la  rivière  K 

Le  souvenir  des  bateaux  chargés  de  passer  les  morts  s'attache  à  des 
rivières,  mais  comme  dans  les  exemples  relevés  jusqu'ici  il  s'agit 
toujours  de  celles  qui  sont  navigables  à  l'aide  de  la  marée,  j'en  ai  parlé 
en  même  temps  que  des  autres  navires  des  trépassés.  Au  XIII^  siècle, 
Gervaise  de  Tilbury  constatait  la  coutume  de  confier  au  courant  du 
Rhône  les  cercueils  eux-mêmes.  Le  cimetière  d'Arles  était  destiné  à 
recevoir  les  corps  de  ceux  qui  s'étaient  distingués  par  leur  piété  ou 
leur  zèle  pour  la  religion  chrétienne.  Quelquefois  on  descendait  sur  les 
Ilots  du  Rhône  la  bière  de  celui  qui  s'était  rendu  digne  de  cet  honneur: 
on  la  laissait  flotter  toute  seule,  et  elle  arrivait  toujours  à  la  porte  du 
cimetière,  où  les  gens  qui  en  avaient  la  garde  la  prenaient  et  faisaient 
les  funérailles;  ordinairement  on  mettait  pour  eux  quelque  argent 
dans  la  bière.  On  assurait  que  jamais  elle  ne  s'arrêtait  ailleurs,  et  que 
jamais  elle  ne  dépassait  le  cimetière.  Il  arriva  une  fois  que  des  jeunes 
gens  arrêtèrent  un  de  ces  cercueils  à  la  hauteur  de  la  ville  deTarascon, 
et  ayant  pris  l'argent,  ils  le  repoussèrent  dans  le  fleuve  :  mais  au  lieu 
de  descendre,  il  se  mit  à  tournoyer  sans  avancer,  malgré  les  efforts  des 
voleurs  pour  l'éloigner  du  bord.  Le  fait  s'ébruita,  et  on  les  obligea  à 
restituer  l'argent  ;  dès  qu'il  fut  replacé  dans  la  bière,  elle  partit  et  s'en 
alla  tout  droit  au  cimetière  *. 

1.  A.  de  La  Borderie.  Mosaïque  bretonne,  n"  XIV.  analj'sé  dans  Paul  Sébillot. 
Légendes  locales,  t.  II,  p.  196-198. 

2.  Elvire  de  Cerny.  Sainl-SuUac  et  ses  tradilions,  p.  20-21. 

■i.  P.  Bézier.  Inventaire  des  Méqalillies  de  l'Ille-et- Vilaine,  p.  Vol. 
't.  Otia  imperialia,  p.  42-43. 


LES    HATEAUX    DE     PASSAGE  307 

C'est  peiit-olre  par  une  survivance  inconsciente  d'un  usage  ancien 
qui  se  rattachait  peul-èlre  à  un  culte,  qu'autrefois  les  ouvriers  de 
Grenoble  allumaient,  pour  annoncer  la  fin  des  veillées,  des  chandelles 
placées  aux  quatre  coins  d'une  planche,  qu'ils  lançaient  sur  l'Isère  et 
ses  affluents,  ef  ils  disaient  qu'ils  embarquaient  «  les  veillées  pour 
Beaucaire  ».  Dans  les  Vosges  les  enfants  mettaient  à  flolter  de 
semblables  petits  radeaux,  à  la  même  époque.  A  Remiremont  celle 
coutume  cessa  vers  1870'  ;  mais  une  petite  cérémonie  du  même  genre 
a  longtemps  subsisté  dans  le  Vaucluse  :  le  vingt-cinq  mars,  les  Tavel- 
leuses,  jeunes  filles  qui  travaillent  aux  moulins  à  dévider  la  soie, 
appelés  Tavelles,  se  réunissaient  pour  faire  une  sorte  de  radeau  qu'elles 
enguirlandaient  de  rubans  et  de  rameaux  de  buis.  Elles  y  plaçaient  des 
poupées  et  un  certain  nombre  de  coquilles  d'escargots  garnies  d'huile 
et  de  mèches  qu'elles  allumaient,  puis  elles  abandonnaient  l'esquif  sur 
le  courant  du  ruisseau  le  plus  voisin  de  la  fabrique,  et  le  suivaient 
en  chantant  jusqu'à  ce  qu'un  obstacle  eût  fait  sombrer  la  frôle  embar- 
cation -. 


Les  contes  et  les  légendes  parlent  assez  souvent  de  navires  qui, 
lorsque  le  héros  est  à  leur  bord,  se  mettent  en  marche  sans  que 
personne  les  conduise.  Ce  prodige  eut  lieu  lorsque  saint  (iohard,  évèque 
de  Nantes,  eut  été  décapité  par  les  Normands  :  «  il  se  leva  sur  pieds,,  et 
tenant  sa  teste  dans  ses  mains,  il  se  rendit  au  bord  de  la  Loire,  et 
entra  dans  un  bateau  qui  s'y  trouva  miraculeusement  disposé  ayant 
deux  flambeaux  allumés  de  costé  et  d'autre,  lequel  remonla  La  Loyre, 
sans  voiles  ni  rames  »  ^ 

Un  esquif  imaginaire  figure  dans  les  croyances  enfantines  de  la 
Wallonie  :  autrefois  à  Liège,  les  petits  enfants  croyaient  qu'au  moment 
où  les  cloches  reviennent  de  Rome,  ou  le  jour  de  Pâques,  un  bateau 
d'osier  arrivait  sur  la  Meuse,  et  leur  apportait  des  œufs  de  Pâques  ''. 

Plusieurs  souvenirs  légendaires  s'attachent  aux  bateaux  plats  qui 
transportaient  les  voyageurs  d'une  berge  à  l'autre  des  rivières,  et  qui 
étaient  nombreux  à  l'époque  où  les  ponts  étaient  plus  espacés  qu'au- 
jourd'hui. Quelquefois  ils  recevaient  à  leur  bord  des  passagers  qui 
appartenaient,  non  pas  au  monde  des  morts,  mais  à  celui  de  la 
lycanthropie  ou  des  chasses  fantastiques. 


1.  Richard.    Traditions  de  Lorraine,    p.  170-171;  L.-F.  Sauvé.    Le  Folk- Love    des 
Hautes-Vosfjes,  p.  57. 

2.  Ptiiiippe  Rey,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  I,  p.  .^G5. 

3.  Albert  Le  Grand.    Vies  des  saints  de  Bretagne,  saint  'îotiard,  §  9, 

4.  Aug.   Hock.  Mœurs  et  Coutumes  au  pays  de  Liège,  p.  214. 


368  LES    RIVIÈRES 

Le  passeur  du  bac  de  la  Bataille,  près  de  Glécy,  entendait  souvent  à 
minuit,  une  voix  le  héler  de  l'autre  rive.  Réveillé  en  sursaut,  et  poussé 
par  une  force  irrésistible,   il  démarrait  le  bateau,  passait  la  rivière  et 
trouvait  une  dame  plus  pâle  que  les  vêtements  blancs  qui  la  couvraient. 
Elle  prenait  place  à  l'arrière,  et  le  bac  repartait  ;  mais  à  mesure  qu'il 
avançait,    il   s'enfonçait   dans  l'eau   comme   s'il   eût  été  trop  chargé. 
Lorsque,  transi  de  peur,  l'homme  se  retournait,  la  forme  blanche  avait 
disparu,    et   le  bac   revenait   à  flot.    Longtemps   le  passeur  n'osa  se 
soustraire  à  ce    supplice  ;   mais  ayant  pris  conseil   du  sacristain,  il 
s'embusqua  derrière  le  vieux  saule  où  il  avait  coutume  d'amarrer  son 
embai'cation.  A  minuit,  quand   l'appel   se  fit  entendre  et  que  la  forme 
blanche  se   montra   sur  l'autre  rive,  il   visa  et  tira  la  balle  bénite  que 
lui  avait  remise  le  sacristain.  Le  coup   avait  porté,  car  il  vit  le  fantôme 
s'enfuir  en  poussant  des  cris  déchirants.  Le  lendemain  des  laboureurs 
trouvèrent,  étendu  sur  la  bruyère  de  Noron,  le  corps  d'une  jeune   fille, 
admirablement  belle,    couverte  de  la  haire  d'un  varou  par  dessus  ses 
vêtements.  Elle  avait   au  côté   une  large  blessure  que  lui  avait  faite  le 
passeur.  La  tradition   ajoute   qu'en  expiation   d'une  faute  cachée,  elle 
devait  accomplir  pendant  sept  années  ces  courses  nocturnes' . 

Pour  se  dérober  aux  atteintes  des  chasseurs,  les  loups  descendaient 
avec  leur  maître  vers  la  Loire,  que  le  batelier  de  Chambon  leur  faisait 
traverser  sur  son  bateau.  Arrivé  à  l'autre  bord,  le  meneur  de  loups 
soldait  exactement  le  prix  du  passage  et  les  bêtes  se  dispersaient  dans 
les  bois'-.  Ce  conducteur  de  fauves  n'était  pas  toujours  aussi  conscien- 
cieux :  Le  passager  de  la  Tour  en  Poitou  s'entendit  appeler  au  milieu 
de  la  nuit,  et  quand  il  eut  conduit  son  bateau  de  l'autre  côté  de  la 
rivière,  il  y  sauta  au  moins  trente  loups,  avec  l'homme  qui  les  menait. 
Celui-ci  lui  dit  de  ne  pas  avoir  peur,  et  quand  ils  furent  passés,  il  lui 
donna  un  écu  de  trois  francs.  Mais  lorsque  revenu  chez  lui,  l'homme 
regarda  son  argent  à  la  chandelle,  il  vit  que  c'était  une  feuille  de  chêne  ■^. 
On  racontait  en  1847  que,  quatre-vingts  ans  auparavant,  le  pontonnier  de 
Condes  fut  réveillé  la  nuit  par  une  voix  qui  criait:  A  la  barque  !  Quand 
il  eut  conduit  sa  nacelle  sur  l'autre  rive,  il  vit  un  grand  monsieur, 
couvert  d'un  grand  chapeau,  armé  d'un  grand  fusil  et  suivi  dune 
meute  nombreuse.  Le  chasseur  sauta  dans  la  barque,  et  après  lui  ses 
chiens  qui  chargeaient  le  frôle  esquif  d'un  poids  énorme.  En  mettant 
pied  à  terre,  le  passager  mit  dans  la  main  du  batelier  une  poignée  de 
pièces  d'or;  mais  lorsque  l'homme  voulut  compter  les  louis  qu'il  avait 


1.  J.  Lecœur.  Esgtiisses  du  Bocage  normand,  t.  II,  p.  406. 

2.  Velay  et  Auvergne,  p.  3-4. 

3.  Léon  Pineau.  Le  Folk-Lore  du  Poitou,  p.  121, 


LES    BATEAUX    DR    PASSAGE  369 

reçus,  il  ne  trouva  plus  que  des  feuilles  de  huis;  il  se  souvint  que  c'était 
la  veille  des  Rois,  et  il  vit  bien  qu'il  venait  de  passer  le  roi  Hérode  et 
sa  meule  *. 

Quelquefois  un  être  gigantesque  ou  diabolique  prenait  la  place  du 
j)aisible  passeur.  La  goutte  de  l'Uurgon,  sur  la  Loire,  entre  Saint 
Maurice  et  Yilleret,  rend  un  bruit  formidable  lorsque  vient  le  dégel, 
et  les  paysans  disent  que  c'est  l'ogre,  logé  dans  les  flancs  de  la  gorge 
voisine,  qui  rugit  ainsi.  Ce  géant  amenait  sur  la  rivière  un  bac  attaché 
à  une  corde  qui,  sans  que  l'on  vît  personne,  conduisait  de  l'autre  côté 
le  voyageur  attardé.  Là,  l'Ourgon,  haut  comme  un  mât  de  bateau, 
portant  le  grand  chapeau  des  mariniers  de  Saint-llambert,  la  culotte 
de  velours  et  la  ceinture  rouge,  se  présentait  devant  l'imprudent,  et 
si  celui-ci  n'avait  la  précaution  de  fuir  à  toutes  jambes  en  faisant  vœu 
de  brûler,  à  Notre-Dame  de  Vernay,  un  cierge  gros  comme  un  aviron, 
il  le  forçait  à  diner  avec  lui,  et  le  voyageur  ne  revenait  jamais"'.  Aux 
environs  de  Liège,  on  parlait  d'un  passeur  d'eau  appelé  le  gaie  Monsieu, 
le  bien  vêtu,  qui  avait  des  souliers  pointus,  où  des  griffes  dépassaient. 
Cette  espèce  de  démon  jouait  de  mauvais  tours  à  tout  le  monde  et  au.v 
jeunes  tilles  en  particulier.  C'était  à  la  brune,  au  milieu  du  tleuve, 
qu'il  leur  jetait  un  sort:  aussi  les  amoureux  ne  laissaient  pas  leur 
moncœur  (leur  belle)  traverser  la  Meuse  sans  leur  père  ou  leurs  frères^. 

D'autres  bateliers,  sans  appartenir  au  monde  satanique,^  étaient 
dangereux  pour  leurs  passagères,  et  la  légende  des  bords  de  l'Ain  qui 
raconte  la  terrible  punition  de  l'un  d'eux,  avait  probablement  pour 
point  de  départ  un  fait  réel.  Le  passeur  du  Porein  exigeait,  outre  son 
salaire,  un  baiser  de  toute  jeune  femme  ou  jeune  fille  qui  entrait  dans 
son  bateau.  Un  soir,  il  vit  s'avancer  une  veuve  toute  habillée  de  noir,  qui 
entra  dans  la  barque  et  tomba,  tout  en  larmes,  sur  un  banc.  Sous  ce  man- 
teau de  deuil,  le  batelier  crut  deviner  une  femme  jeune,  peut-être  jolie. 
Dès  qu'il  fut  éloigné  du  l)ord,  il  s'élança  vers  la  passagère  et  voulut  la 
prendre  dans  ses  bras  ;  elle  résista,  elle  protesta,  supplia,  cria  ;  mais 
elle  était  loin  de  tout  secours  et  nul  ne  lui  répondit.  La  malheureuse 
fléchit;  et  il  s'approcha  d'elle  pour  l'embrasser.  Mais  la  veuve  rejeta 
son  manteau,  sa  robe  et  ses  voiles,  et  le  batelier  épouvanté  vil  qu'il 
tenait  dans  ses  bras  le  prince  des  ténèbres,  qui  le  regardait  en 
ricanant.  «  Tu  es  à  moi,  lui  dit-il.  et  c'est  moi  qui  t'embrasserai.  » 
Alors,  il  brisa  la  corde  qui  retenait  la  barque,  prit  dans  ses  bras  de  fer 
le  misérable,  et  le  couvrit  d'un  manteau  de  feu  qui,  bientôt,  les  entoura 


1.  D.  Monnier  et  A.   Vingtrinier.   Tradilions  de  la  Franche-Comlé,  p.  86  87. 

2.  Noëlas.  Léf/endes  f'oréziennes,  p.  328-337. 

3.  August::  Hocli.  Supplément -tttu:  croyances,  etc.  du  pays  de  Liège.  Liège,  1887, 
p.  44. 


370  LES    RIVIÈRES 

tous  deux  ;  puis,  brillant  comme  doux  torches  vivantes  dont  les 
tlammes  éclairaient  la  nuit,  ["homme  et  l'Esprit  commencèrent  un 
voyage  fantastique  ;  la  barque  descendit  la  rivière,  arriva  sur  le  Rhône, 
traversa  Lyon,  Vienne.  Valence,  Avignon,  Arles.  Attirés  par  des  cris 
afTreux,  les  riverains  voyaient  briller  comme  un  météore  ces  deux 
corps  qui  brCdaient  en  se  tenant  embrassés.  Au  matin,  la  barque  et  les 
voyageurs  disparurent  dans  les  tlots  de  la  mer'. 

Plusieurs  chansons  populaires  parlent  aussi  de  passeurs  qui  se 
montrent  galants  jusqu'à  la  violence,  à  l'égard  des  jeunes  filles  qui  se 
trouvent  seules  avec  eux  dans  le  bac  isolé  :  parfois  celles-ci  ne  pouvant 
leur  résister,  y  perdent  «  leur  avantage  »,  à  moins  que,  par  persuasion, 
elles  ne  se  laissent  ravir  «  leur  cœur  volage  ».  Une  série  plus  nom- 
breuse célèbre  les  batelières  adroites  qui,  en  employant  la  ruse,  se 
débarrassent  de  passagers  trop  entreprenants ^  Ce  thème  était  popu- 
laire au  XVP  siècle,  et  sans  doute  auparavant.  La  reine  de  Navarre 
raconte  qu"au  port  de  Coullon,  près  de  Niort,  une  batelière  qui,  de 
jour  et  de  nuit,  faisait  passer  un  chacun,  fut  sollicitée  par  deux 
cordeliers,  qui  même  voulaient  la  prendre  par  force,  ou,  si  elle  refusait, 
la  jeter  dans  la  rivière.  Elle  feint  de  se  rendre  à  leurs  désirs,  mais  en 
demandant  que  chacun  ait  son  tour.  Ils  y  consentent,  et  elle  va 
déposer  le  plus  jeune  dans  une  île,  puis  elle  conduit  l'autre  à  une 
seconde  île  oi^i  elle  doit  débarquer  avec  lui.  Pendant  qu'elle  fait  mine 
d'attaclier  son  bateau  à  un  arbre,  elle  lui  dit  de  descendre  le  premier 
pour  chercher  un  endroit  propice;  mais  dès  qu'il  est  à  terre,  elle 
donne  un  coup  de  pied  au  tronc  de  l'arbre  et  repousse  sa  barque  au 
large,  en  se  moquant  de  la  mésaventure  des  deux  moines  ^ 

Le  sujet  de  la  batelière  a  inspiré  plusieurs  chansons  populaires  qui 
ne  diffèrent  que  par  l'introduction  et  les  incidents.  Tantôt  l'héroïne 
feint  de  céder  par  caprice,  tantôt  pour  inspirer  moins  de  défiance,  elle 
ne  consent  à  se  rendre  que  contre  argent  comptant  ;  mais  le  dénoue- 
ment est  le  même  : 

Quand  ils  fur'nt  prêts  à  débarquer 
Le  monsieur  sauta  le  premier, 
Mais  il  n'eut  pas  mis  sitôt  pied  à  terre 
Qu'la  batelière  recula  sa  navière  : 

Et  quelquefois,  narguant  son  galant,  elle  lui  fait  une  morale 
ironique,  ou 


1.  Aimé  Viogtrinier,  in  L'Express  de  Lyon,  18  octobre  1898. 

2.  J.  Bujeaud.  Chants  populaires  de  l'Ouest,  t.   l,  p.  240  :  Charles  Guillon.   Chan- 
sons populaires  de  l'Ain,  p.  I.'ÎO. 

3.  L'Beptaméron.  V^  nouvelle,  p.  42-43,  éd.  Delahays. 


LES    PASS.-VilES    DIFFICILES  371 

Tout  en  chantant,  la  jolie  batelière, 
s'éloigiio  (lu  rivage  où  elle  a  dépos(''  ramoiireux  déconfit  '. 

Quoique  des  bateaux  de  passage  aient  été  parfois  chavirés  ou  sub- 
mergés, entraînant  de  nombreuses  victimes  au  fond  des  eaux,  ces 
catastrophes  ont  rarement  pris  la  forme  légendaire.  On  la  rencontre 
cependant  en  Velay  ;  Un  jour  que  le  bateau  de  (^hangeac  transportait 
un  grand  uonibr»;  de  personnes,  il  avait  accompli  la  moitié  de  sa 
course,  quand  une  exj)losi()n  pareille  à  celle  d'une  pièce  d'artillerie  se 
lit  entendre.  On  vit  ù  l'instant  même  une  étoile  se  détacher  du  tirma- 
ment,  et  tomber  en  ligne  droite  sur  l'esquif,  qu'elle  brisa  en  mille 
pièces-. 

Suivant  des  croyances  assez  répandues,  les  rivières  et  même  les 
ruisseaux  sont  pour  certaines  catégories  d'êtres  difficiles  ou  même 
impossibles  à  traverser.  Dans  le  Mentonnais,  les  sorcières  passent 
avec  peine  l'eau  courante  ^  ;  les  magiciens  des  contes  populaires  inter- 
rompent leur  route  quand  ils  la  [rencontrent  S  et  l'on  croit  dans  plu- 
sieurs pays  que  les  morts  ne  peuvent  revenir  à  la  maison  où  ils  ont  vécu 
s'ils  en  sont  séparés  par  une  rivière  qui  n'a  pas  de  pont^.  Dans  les 
Cùtes-du-Nord  un  ruisseau,  si  petit  qu'il  soit,  arrête  les  abeilles  qui 
essaiment. 

Les  cours  d'eau  forment  aussi  une  sorte  de  barrière  contre  les 
maladies  épidémiques  :  en  Basse-Bretagne,  la  Peste,  qui  voyage  ordi- 
nairement sous  la  figure  d'une  femme,  est  obligée  de  demander  à  un 
clirétien  de  la  prendre  en  croupe  sur  son  cheval,  de  la  recevoir  dans 
son  bateau,  ou  de  la  porter  sur  son  dos,  lorsqu'une  rivière  la  sépare 
du  lieu  où  elle  a  dessein  de  se  rendre''.  En  Ille-et-Vilaine,  si  l'on 
franchit  le  ruisseau  qui  coule  entre  une  commune  indemne,  et  celle  où 
règne  une  maladie  telle  que  la  variole,  on  est  exposé  à  la  gagner  \ 

Le  passage  de  l'eau  peut  encore  avoir  de  l'influence  sur  le  cours 
d'une  affection  morbide  :  dans  le  Meutonais  on  risque  d'attraper  un 
erysipéle  si  on  la  franchit  ayant  mal  aux  dents";  en  Vendée  un  paysan 
atteint  d'un  mal  quelconque   pour  lequel  l'enflure  est  à   craindre,   se 


1.  Charles  Beauquier.  Chansons  populaires  de  la  F  tanche- Coin  lé,  [>.  40;  Charles 
Guillon.  Chansons  populaires  de  l'Ain,  p.  52;  cf.  bujeaud.  Chansons  pop.  de  VOuest, 
t.  Il,  p.  308  ;    comte  de  Puymaigre.  Chansons  pop.  du  pays  messin,  t.   I,  p.  186. 

2.  Veluy  et  Auvergne,  p.  44-45. 

3.  J.-B.  Andrews,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  IX,  p.  255. 

4.  F. -M.  Luzel.  Contes  de  Basse-Bretuqne,  t.  11,  p.  67  ;  Paul  Sébillot.  Contes,  t. 
111,  p.  39. 

5.  Paul  Sébillot,  in  Eev.  des  Trad.  pop.,  t.  XV,  p.  626  et  suiv. 

6.  H.  de  la  Villemarqué.  Barzaz-lireiz,  p.  56;  E.  Souvestre.  Le  Foyer  breton, 
t.  Il,  p.  162  ;  A.  Le  Braz.   Légende  de  la  Mort,  t.  1,  p.   120. 

7.  Hev.  des  Trad.  pop.,  t.  il,  p.  240. 

8.  J.-B.  Andrews,  iu  Reo.  des  Trad.  pop.,  t.  IX,  p.  262. 


372  LES    RIVIÈRES 

gardera  bien  de  traverser  une  rivière  sans  avoir  du  sel  dans  sa  poche, 
persuadé  que  sans  ce  préservatif,  la  marée  d'enllure  le  prendrait 
bientôt  après'. 

§  4.    LES  RIVIÈRES    ET  LA    SORCELLERIE 

D'après  une  croyance  qui  semble  assez  répandue  dans  les  pays  de 
montagnes,  les  tempestaires  viennent  préparer  leurs  conjurations  près 
des  cours  deau,  moins  souvent  toutefois  que  sur  le  bord  des  lacs  et 
des  fontaines  :  en  Auvergne  on  aurait  fait  un  mauvais  parti  à  celui  que 
l'on  aurait  vu  agiter  l'eau  d'une  rivière  -  ;  dans  le  Bourbonnais,  un 
montagnard  assurait  que  lors  dun  des  orages  qui  venaient  d'éclater, 
il  avait  aperçu  un  charbonnier  de  taille  énorme  qui  frappait  à  coups 
de  baguette  un  ruisseau  au  milieu  d'une  forêts  En  Franche-Comté  on 
croyait  que  les  «bons  cousins  charbonniers»,  quand  ils  se  rassemblaient 
pour  se  divertir  dans  un  lieu  écarté,  à  l'ombre  d'un  chêne  et  au  bord 
d'un  ruisseau,  s'occupaient  malignement  à  faire  la  pluie,  la  grêle  et  les 
tempêtes  ^.  Ailleurs,  c'étaient  des  prêtres  qui  se  livraient  à  cette 
coupable  pratique.  En  Saintonge,  les  curés  pouvaient  produire  la  grêle 
en  battant  avec  une  petite  verge  les  eaux  d'une  rivière  ■.  On  raconte  en 
Limousin  qu'au  temps  jadis  le  curé  de  Beaumont  et  celui  de  Saint- 
Salvadour  s'étant  arrêtés  près  d'un  ruisseau,  avant  de  le  traverser, 
prirent  quelques  gouttes  d'eau  dans  le  creux  de  leur  main,  les 
répandirent  vers  les  quatre  points  cardinaux  en  faisant  des  signes 
de  croix,  avec  quelques  paroles,  et  reprirent  chacun  le  chemin  de 
sa  paroisse.  Ils  n'avaient  pas  fait  cinq  mètres  chacun,  que  le  tonnerre 
se  mit  à  gronder,   et  qu'il  tomba  des  torrents  de  pluie  et  de  grêle  ^ 

Les  sorciers,  sans  doute  pour  accomplir  des  malélices  analogues,  se 
réunissaient  parfois  dans  le  voisinage  des  eaux  courantes  :  ceux  de 
Panjas  et  de  Lanjusan  tenaient  leur  sabbat  près  d'un  pont,  comme 
certaines  sorcières  du  pays  basque'. 

Les  rivières  servent  aussi,  plus  rarement  que  les  eaux  stagnantes,  à 
des  actes  d'ensorcellement  ou  de  désensorcellement:  En  1793,  les 
devins  de  la  Sologne  décidèrent  de  tuer  toutes  les  femmes  ;  mais  pour 
cela,  il  fallait  avoir  deux  ou  trois  gouttes  au  moins  de  lait  de  femme.  Us 


1.  Léo  Desaivre.  Le  Monde  fantastique,  p.  16. 

2.  Abbé  Grivel.  Chroniques  du  Livradois,  p.  50. 

3.  Ach    Allier.  L'ancien  Bourbonnais.  Voy.  pilt.,  t.  II,  p.  296. 

4.  Monnier.   Vestiges  d'antiquités   dans   le  Jui-assien,   in   Soc.   des    .\ntiq.,  1823, 
p.  402. 

."i.  J.-M.  Noguès.  Mœurs  d'autrefois  en  Saintonge,  p.  214. 

6.  Abbé  M. -M.  Gorse.  Au  bas  pays  de  Lirnosin,  p.  16. 

7.  P.  Duffard.    L'Armagnac  noir^  p.    93;    Juliea  Yinson.   Le  Folk-Lore  du  pays 
basque,  p.  18. 


CULTES    ET   OBSERVANCES  373 

allèrent  en  demander  à  une  nourrice;  celle-ci,  sur  le  conseil  de  son 
mari,  leur  donna  du  lait  de  chatte  dans  une  petite  bouteille.  Les  sorciers 
se  rendirent  sur  la  rivière  du  Cosson  ;  là,  avec  de  grandes  gaules,  ils 
se  mirent  à  battre  l'eau,  où  ils  vidèrent  le  lait  de  la  chatte,  en  faisant 
de  grandes  contorsions.  Aussitôt  le  soleil  pâlit,  la  terre  trembla  et  tous 
les  chats  périrent  à  plus  de  vingt  lieues  à  la  ronde  '.  Dans  les  Hautes- 
Vosges,  quand  on  s'apercevait  qu'une  vache  avait  été  ensorcelée,  on 
allait  la  traire  après  minuit,  et  après  avoir  jeté  une  poignée  de  fumier 
sur  les  quelques  gouttes  de  lait  qu'elle  avait  données,  on  se  rendait  à 
la  rivière  la  plus  rapprochée  de  la  maison  ;  on  y  vidait  le  seau  en 
tournant  le  dos  au  courant,  et  l'on  disait  :  «  Voilà  pour  celui  ou  celle 
qui  trait  ma  vache.  »  Désormais  le  sorcier  trouvait  du  fumier  dans  son 
lait  2. 

Les  rivières  constituent  aussi  un  obstacle  contre  les  maléfices. 
Certains  sorciers  du  Finistère  qui  ont  le  pouvoir  d'attirer  dans  leurs 
jattes  la  crème  de  leurs  voisins,  même  d'un  village  à  l'autre,  ne 
réussissent  à  l'exercer  que  si  aucun  ruisseau  ne  les  sépare  '. 

Les  loups-garous  sont  moins  souvent  en  relation  avec  les  eaux 
courantes  qu'avec  celles  des  fontiiines;  cependant,  d'après  une  croyance 
girondine,  lorsqu'on  rencontre  une  personne  mal  baptisée  qui  court  le 
«  gallout  »,  on  peut  s'en  débarrasser  en  courant  vers  une  mare  ou  vers 
un  ruisseau,  dans  lequel  elle  s'empressera  de  se  précipitera 

§  4.    CULTE  ET  OBSERVANCES 

Les  vestiges  de  culte  ancien  et  les  observances  singulières  que  l'on 
a  tant  de  fois  constatées  dans  le  voisinage  des  fontaines  et  même  des 
eaux  dormantes,  sont  beaucoup  plus  rares  sur  le  bord  des  rivières  et 
des  ruisseaux  ;  mais  le  folk-lore  de  ces  trois  grandes  divisions  du 
monde  aquatique  est,  dans  ses  lignes  principales,  parallèle  ou  même 
semblable.  Comme  celles  des  sources,  les  eaux  courantes  sont  res- 
pectées, et  l'on  ne  doit  les  souiller  par  aucun  acte  impur;  il  est  même 
interdit  d'y  cracher  :  en  Haute-Bretagne  pour  détourner  les  gens  de 
cet  acte,  on  dit  que  c'est  un  péché,  et  que  celui  qui  crache  dans  un 
ruisseau  fait  de  l'eau  bénite  pour  le  diable  ^.  Parfois  l'onde,  une  fois 
salie,   ne  reprend  plus  sa  limpidité  première  ;  un  ruisseau  dont  l'eau 


1.  Legier,  ia  Académie  Celtique,  t.  II  p.  209-210. 

2.  L.-F.  Sauvé.  Le  Folk- Lore  des  Hautes-Vosges,  p.  205. 

3.  E.  Rolland.   Faune  populaire,  t.   V,  p.  95. 

4.  l'Yançois  Daleau.  Trad.  de  la  Gironde,  p.  53, 

5.  Paul  Sébillot,  in  VHamme,  1884,  p.  587. 


374  LES    HIVIÈHES 

était  pure  jadis,  devint  le  ruisseau  des  Mains  sales  depuis  que  le 
bourreau  qui,  par  ordre  de  Guillaume,  écorcha  Urimoult,  y  lava  ses 
mains  sanglantes'. 

Les  rivières  sont  douées,  à  certaines  époques  de  l'année,  de  pro- 
priélés  merveilleuses  quelles  ne  possèdent  qu'à  ce  seul  moment. 
Quelquefois  leurs  verlus,  bonnes  ou  mauvaises,  sont  en  relation  avec 
les  solstices.  Lo  soir  de  la  Saint-Jean,  à  minuit,  l'eau  du  ruisseau  de 
Larou  (Languedoc)  se  cbangeait  en  vin  -.  A  Malmédy,  dans  la  Prusse 
wallonne,  tous  les  ruisseaux  éprouvent  cette  transformation  ■*.  Toute- 
fois pendant  les  nuits  privilégiées,  les  eaux  courantes  ne  sont  pas 
sans  présenter  quelque  danger  :  Celui  qui  boit  à  la  rivière  de  llerné 
(Liège)  à  minuit  de  Noël,  à  l'endroit  appelé  les  Six  Bacs,  où  les 
ménagères  vont  d'habitude  rincer  leur  linge,  devient  aveugle  '*• 
En  Franche-Comté,  la  personne  qui  va,  à  ce  môme  instant,  abreuver 
les  vaches  à  la  rivière,  ne  doit  pas  se  détourner  ;  sinon  elle  verrait 
surgir  un  taureau  noir  qui,  la  prenant  sur  ses  cornes,  la  promènerait 
ainsi  jusqu'au  lever  du  soleil  dans  cette  situation  désagréable  ^ 

Les  rivières  procurent,  beaucoup  plus  souvent,  des  avantages  à  ceux 
qui,  surtout  au  solstice  d'été,  viennent  s'y  baigner,  se  lavent  avec 
leurs  eaux  ou  la  boivent.  Jusqu'à  une  époque  récente,  on  a  constaté  en 
Wallonie  des  observances  en  i-apport  avec  celte  idée.  A  Liège  les 
vieilles  gens  prétendaient  que  toutes  celles  de  la  terre  sont  bénies,  le 
jour  de  la  Saint-Jean,  à  midi.  Un  peu  avant  cette  heure,  les  rivages 
des  cours  d'eau  de  ce  pays  se  garnissaient  de  femmes  et  d'enfants, 
portant  des  pots  de  toute  espèce,  et  juste  au  moment  où  VAn/jelus 
sonnait,  ils  les  remplissaient  d'eau  pour  la  boire  ou  l'emporter  à  leur 
demeure.  Celle  qui  était  puisée  à  celte  heure  avait  toutes  les  verlus, 
même  celle  de  faire  redevenir  les  jeunes  personnes  pures  comme  le 
jour  de  leur  naissance.  Sur  l'Ourthe,  la  Vesdre  et  la  Meuse,  à  midi 
sonnant,  les  mères  plongeaient  leurs  petits  enfants  dans  la  rivière 
pour  les  garantir  des  maladies  présentes  et  futures,  et  les  adultes  se 
baignaient  jadis  dans  la  Meuse  après  avoir  fait  le  signe  de  la  croix, 
persuadés  qu'ils  étaient  à  l'abri  de  tout  malheur  et  qu'ils  pouvaient 
ensuite  se  jeter  à  l'eau  sans  se  noyer,  ou  naviguer  sans  danger  sur  les 
fleuves^.  A  Huy  et  dans  les  environs,  on  voyait  encore,  en  1870,  sur  les 
bords  de  la  rivière  de  longues  liles  d'enfants  déshabillés  n'attendant 
que  le  premier  coup  de  la  cloche  pour  être  plongés  dans  l'eau.  Ce  bain 

1.  J.  Lecœur.  Esquisses  du  Bocaqe  normand,  t.  1,  p.  402. 

2.  Alex.  Langlade,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  \'l,  p.  192. 

3.  Quirin  Esser,  in  Mélusine,  t.  IV,  col.  354. 

4.  Soc.  arch.  de  Namur,   t.   III,  p.  353. 

5.  Comm.  de  M"«  Marie  Collet. 

6.  Aug.   Hock.  Croyances  et  remèdes  du  pays  de  Liège,  3»  éd.,  p.  92-94. 


BÉNÉDICTIONS    ET    PROCESSIONS  375 

leur  fortifiait  les  jambes  ;  les  adultes  qui  les  avaient  faibles  les 
mettaient  également  dans  l'eau:  d'autres  sy  lavaient  le  visage  et  la 
poitrine,  ou  en  emportaient  chez  eux  ;  elle  ne  se  gâtait  point  et  était 
bénite  comme  celle  de  l'église  '. 

Kn  France  où  les  immersions  dans  la  mer  à  l'époque  du  solstice  d'été 
et  de  quelques  autres  fêtes  étaient  naguère  encore  usitées,  elles  avaient 
lieu  beaucoup  plus  i-arement  dans  les  rivières.  Pourtant  dans  le  Viva- 
rais,  on  s'y  baignait  la  veille  de  la  Saint-Jean  pour  être  préservé  de 
toute  maladie  '-. 

A  Saint-Pierre-les-bJglises,  on  conduisait  les  brebis  à  la  rivière  le  jour 
de  cette  fête,  pour  les  y  laver,  dans  la  persuasion  que  par  là  elles 
étaient  garanties  de  tout  mal  jusqu'à  l'année  suivante '.  En  Normandie, 
l'eau  puisée  à  la  rivière  le  jour  de  Pâques,  avant  le  lever  du  soleil, 
conservait  au  visage  une  grande  fraîcheur  ;  dans  le  Hocage  iNormand, 
si  on  se  lavait  à  la  même  heure  dans  les  eaux  courantes,  on  avait  le 
corps  et  le  visage  frais  pendant  un  an  '*. 

C'était  probablement  pour  donner  une  apparence  chrétienne  à  ces 
pratiques  d'origine  païenne  que,  il  y  a  une  cinquantaine  d'années,  on 
bénissait  dans  quelques  villages  près  d'Ougrée,  contrée  voisine  de 
Liège,  les  e;iux  de  la  Meuse,  en  y  plongeant  au  premier  coup  de  midi 
une  statue  de  saint  Jean-Baptiste;  près  de  Verviers,  on  sonne  encore 
à  midi  les  cloches  pour  bénir  l'eau  '. 

L'usage  de  former  des  processions  sur  les  rivières,  ou  de  les  bénir  à 
des  époques  déterminées,  a  dû  être  assez  répandu  autrefois  ;  de  nos  jours 
on  le  constate  assez  rarement,  et  il  semble  même  en  voie  de  disparition. 
Au  XVII"  siècle,  on  faisait,  à  Toulouse,  au  temps  des  Rogations  (le 
troisième  et  dernier  jour),  une  procession  sur  la  rivière,  qui  est  ainsi 
décrite  par  un  contemporain  :  On  s'assemble  à  certain  endroict  de  la 
ville  appelé  le  Chasteau  où  dans  plusieurs  batteaux  couvertz  et  ombragés 
de  feuillage  prennent  place  ceux  qui  veulent  :  trois  ou  quatre  en  sont 
exceptez,  dont  l'un  est  particulièrement  destiné  pour  des  prestres  ou 
religieux  bénédictins,  et  les  autres  pour  des  joueurs  de  tambour,  de 
hautbois  et  de  violon.  En  cet  ordre,  on  descend  le  long  de  la  Garonne 
jusques  au  dessoubz  de  l'église  de  la  Daurade.  Durant  lequel  cours, 
un  père  bénédictin  que  deux  hommes  tiennent  et  gardent  soigneu* 
sèment,  après  des  signes  de  croix  faits  sur  l'eau,  plonge  dedans 
souventefois  une  croix  qu'il  a  attachée  à  ses  poings.  Aussy  tandis  que 
cette  procession  tlolte;de  la  sorte,  vous  entendez  le  son   des  violons, 

1.  Baron  de  Reinsberg-Duringsfel  1.   Tradilionn  de  la  Belgique,  t.  I,  p.  420-421. 

2.  11.   Vaschalde.  Sup.  du   Vivarai.'^,  p.  22. 

3.  Léo  Desaivre.   Le  Noyer  et  le  l'ommier,  p.  10. 

4.  A.  deiNore.  Coulumes,  p.  261  ;  J.  Lecœur.  Esq.  du  Bocaqe,  t.  Il,  p.  5, 

5.  Reinsberg-Duringsfeld.   Traditions  de  la  Belgique,  t  I,  p.  .421, 


376  LES    RIVIÈRES 

dos  liautbois  et  des  tambours,  interrompu  parfois  du  bruit  de  quelques 
mousquetades,  boettes  ou  pétards  que  l'on  tire...  Celte  dévotion  faict 
croire  que  l'eau  ne  deviendra  point  corrompue  ni  pestiférée  '.  Dans  le 
Caorsin,  le  clergé  monte  encore  dans  une  barque  le  jour  de  l'Ascension, 
et  bénit  les  eaux  du  Lot  -. 

De  même  que  les  fontaines,  mais  bien  plus  rarement,  les  ruisseaux 
ont  le  privilège  de  procurer  la  chance  à  ceux  qui  accomplissent 
certains  rites  sur  leurs  bords.  Les  jeunes  gens,  avant  de  tirer  au  sort, 
vont  se  laver  les  mains,  afin  d'avoir  un  bon  numéro,  dans  un  ruisseau 
de  la  Loire-Inférieure,  non  loin  de  Saint-Père  en  Retz\  Les  jeunes 
filles  désireuses  de  se  marier  dans  l'année,  devaient  marcher  sur  les 
pierres  d'un  ruisseau  voisin  de  la  chapelle  de  Saint-Roger  d'Elan.  Les 
épouses  stériles  ne  manquaient  pas  d'avoir  des  enfants,  si  elles  buvaient 
avec  confiance  l'eau  de  ce  ruisselet*. 

Aux  environs  de  Uouen,  les  épingles  à  cheveux  ont  été  substituées 
aux  épingles  antiques.  Les  jeunes  normandes  qui  implorent  sainte 
Catherine  pour  avoir  un  époux,  jettent  quelques-unes  des  leurs  dans 
le  ruisseau  qui  sort  de  la  fontaine  Sainte-Catherine  à  Mortemer,  en 
récitant  une  prière  composée  de  trois  strophes,  dues  sans  doute  à 
quelque  rimeur  de  village  '. 

Les  eaux  courantes,  en  raison  de  leur  mobilité,  sont  moins  propres 
que  celles  des  fontaines  à  refléter  les  objets  ou  les  personnes  :  aussi 
elles  ne  constituent  pas  comme  elles,  une  sorte  de  miroir  où  se  peignent 
les  événements  futurs,  et  il  ne  semble  pas  qu'on  aille  les  consulter 
pour  les  connaître.  L'apparition  dont  parle  une  légende  de  Basse- 
Bretagne,  n'a  pas  été  provoquée  par  celui  qui  en  est  témoin  :  une 
petite  pâtoure  qui  s'amusait  au  bord  d'une  rivière,  à  un  endroit  où 
elle  coulait  doucement,  vit  se  dessiner  dans  l'eau  la  figure  et  tout  le 
corps  de  son  maître  ;  s'étant  retournée,  elle  n'aperçut  personne,  et  en 
rentrant  à  la  maison  elle  s'assura  qu'il  n'avait  pas  été  de  ce  côté  ;  dans 
la  nuit^  son  maître  mourut:  elle  avait  vu  son  intersigne ^ 

On  a  relevé  en  plusieurs  pays  de  France,  et  sans  doute  la  liste  est 
incomplète,  l'usage  païen  d'origine,  mais  souvent  christianisé  par 
l'intervention  du  clergé,  qui  consiste  m  plonger  dans  les  rivières  les 
statues  des  saints.  Quelquefois  celte  immersion  est  faite  par  des  gens 

i.  Léon  Godefroy.  Relation  d'un  voyaqe  faicl  (en  1638'',  depuis  la  ville  de  Thoulouze 
indivisément  jusques  à  Amboize.  Bibl.  Nat.  fr.,  2579,  p.  286.  Extraits  de  ce  manus- 
crit par  Léo  Desaivre.  in  Bev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVII,  p.   113. 

2.  Comm.  de  .M.  de  Beaurepaire-Froment. 

3.  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVA,  p.  o'2. 

4.  A.  Meyrac.  Villes  et  villar^es  des  Ardennes,  p.  Ho, 
0.  L.  de  Vesly,  in  La  Normandie,  février  1903,  p.  ôl. 
6.  k.  Le  Braz.  La  Légende  de  la  morl,  t.  1,  p.  43-4i>. 


l'immersion  des  statues  377 

mécon lents  de  n'avoir  pas  été  sufTisamnient  prolôgés  par  l'effigie  à 
laqnelle  ils  s'adressaient,  et  qui  veulent  lui  témoigner  leur  ressen- 
timent, afin  qu'une  autre  fois  elle  remplisse  mieux  son  devoir.  Elle 
était  sans  doute  pratiquée  bien  avant  le  XVI*  siècle,  où  elle  avait  lieu 
presque  dans  le  voisinage  de  J^aris  :  Ceux  de  Villeneuve-Saint-Ueorges, 
ne  se  contentèrent  pas  de  dire  des  iniures  à  saint  Georges  de  ce  qu'il 
avoit  laissé  geler  les  vignes  le  propre  iour  de  sa  feste,  mais  le  ietterent 
en  la  riuiere  de  Seine  où  il  cuida  esirc  gelé  aussi  bien  que  la  vigne'. 
Saint  Révérien,  qui  était  autrefois  invoqué  en  temps  de  sécheresse  par 
les  gens  de  Beaune,  leur  ayant  donné  trop  d'eau,  fut  précipité  par  eux 
dansla  rivière-.  En  1184,  lors  d'une  inondation,  les  habitants  de  Blagnac 
forcèrent  leur  curé  à  jeter  dans  la  Garonne,  l'image  du  patron  saint 
Exupère^  Les  jeunes  tilles  qui,  désireuses  de  se  marier  se  rendaient  à 
la  chapelle  de  saint  Biaise,  près  du  pont  de  la  Balme,  dans  IWin, 
adressaient  au  saint  une  prière  qui.se  terminait  par  la  meuace  de  jeter 
sa  statue  dans  le  Rhône  s'il  ne  les  avait  pas  exaucées  dans  l'année  ^ 

Les  plus  nombreux  exemples  de  bains  de  statues,  et  ceux  dans 
lesquels  le  clergé  joue  un  rôle,  parfois  un  peu  forcé,  sont  en  relation 
avec  le  temps  ou  la  santé.  Lorsqu'il  y  avait  des  sécheresses  prolongées, 
les  habitants  de  Perpignan  demandaient  à  l'abbé  de  Sainl-.Martin  du 
Canigo,  les  reliques  de  saint  Galderic,  que  l'on  promenait  procession- 
nellement  à  plusieurs  reprises  :  à  l'une  d'elles,  la  châsse  était  portée 
sur  le  bord  de  la  rivière  du  Tôt,  et  on  plongeait  le  buste  dans  l'eau. 
Le  crédit  de  saint  Galderic  ayant  un  peu  baissé  à  la  suite  de  processions 
infructueuses,  les  consuls  tirent  venir  en  1612  les  reliques  des  saints 
Abdon  et  Sennen  qui  furent  baignées  en  grande  pompe  dans  la 
rivière  ^. 

A  Collobrières,  si  les  prières  adressées  à  saint  Pons  n'étaient  pas 
efficaces,  et  si  la  pluie  se  faisait  trop  désirer,  on  portait  cérémonieu- 
sement sa  statue  dans  le  quartier  qui  avoisine  la  rivière,  et  on  la 
trempait,  irrévérencieusement,  trois  fois  dans  l'eau,  pour  lui  exprimer 
le  désir  d'avoir  de  la  pluie  et  aussi  le  mécontentement  qu'on  avait 
contre  lui  parce  qu'il  n'avait  pas  fait  pleuvoir*"'.  En  Limousin,  l'immer- 
sion des  statues  «les  saints  pour  attirer  l'eau  est  fréquente  :  on  va 
plonger  celle  de  sainte  Anne  dans  l'Eyge,  et  en  bien  d'autres  rivières, 
on  accomplit  le  même  rite  :  c'est  ce  qu'on  appelle  auar  charchor  l'aigua, 

1  .  Henri  Esticnne.  Apolof/ie  pour  Hérodole,  1.  I.  ch.  39. 

2.  Mme  >;.  Guyot,  in  [iev.  des  l'rad.  ■pop.,  t.  XIX,  p.  21!). 

3.  L.  Duval.  Esquisses  marchoises,  p.  135,  d'ap.  Lavigne,  HisL.  de  Blarjnac.  Tou- 
louse, 1815. 

4.  A.  Callet,  in  Eev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVIII,  p.  50J. 
o.  Henry.  Le  Guide  en  Houssillon,  p.   122-124. 

♦>.  liércnger-Féraud.  Superslilicns  et  survivances,  t.  1,  p.  455. 


378  LES    RIVIÈRES 

aller  chercher  l'eau  '  ;  à  Cubnezais  la  statue  de  saint  Martial  était  aussi 
baignée  dans  un  ruisseau  voisin  de  la  Grosse-Pierre- ;  celle  de  saint 
Marcel  à  Glémon  (Côtes-d'Or),  dans  la  Saône  ^. 

Lors  dune  procession  qui  eut  lieu  dans  le  Maransin,  à  la  suite  d'une 
grande  sécheresse,  ceux  qui  portaient  la  statue  de  saint  Roch  lui 
firent  prendre  un  bain  dans  l'Arrivat,  tout  en  lui  demandant  de  bonne 
eau  de  pluie  \ 

Ces  immersions  des  efligies  des  saints  passent  aussi,  dans  la  région 
du  midi,  pour  assurer  la  chance  aux  gens  et  la  fertilité  aux  biens  de 
la  terre.  A  Graveson  (Bouches-du-Rhùne),  on  allait,  il  n'y  a  pas  encore 
bien  longtemps,  le  27  avril,  jour  de  la  fête  de  saint  Antoine,  plonger  à 
trois  reprises  la  statue  du  patron  dans  le  ruisseau  des  [.unes,  en  vue 
d'avoir  de  bonnes  récoltes,  et  d'être  préservé  des  maladies  épidémiques  ; 
on  espérait  aussi  que  les  accouchements  seraient  heureux  et  les  enfants 
à  l'abri  d'accidents  ^. 

Au  Beausset  (Vauclusei,  le  jour  de  la  fête  de  saint  Gens,  après  une 
messe  solennelle,  une  procession  était  organisée  et  de  vigoureux 
garçons  plaçaient  la  statue  sur  leurs  épaules,  et  marchant  de  plus  en 
plus  rapidement,  ils  allaient,  suivis  du  clergé  et  des  (idèles,  plonger 
dans  la  rivière,  à  plus  de  trois  kilomètres  de  là,  la  statue  du  saint  : 
nombre  de  dévots  s'y  baignaient  aussi,  conliants  dans  la  tradition  qui 
assurait  que  jamais  on  n'avait  à  craindre  un  refroidissement,  et  que  ce 
bain  au  contraire,  assurait  contre  les  maladies  et  le  chagrin  ^ 

L'usage  d'arroser  le  prêtreconducteur  du  pèlerinage  fait  aux  fontaines, 
pour  obtenir  de  la  pluie,  est  assez  répandu  ;  dans  le  Morvan  autunois, 
il  était  aussi  pratiqué  sur  le  bord  des  eaux  courantes  :  Lorsqu'on  allait 
processionnellement  demander  un  changement  de  température  à  la 
statue  de  Notre-Dame  du  Regard,  on  observait  au  passage  du  ruisseau 
de  la  Chaloire,  une  coutume  qui  était  eu  relation  avec  le  vœu  des 
pèlerins.  Si  on  désirait  la  cessation  de  la  pluie,  le  curé  ne  devait  pas  se 
mouiller,  mais  si  on  réclamait  la  cessation  delà  sécheresse,  au  moment 
oîi  il  traversait  la  planche  qui  servait  de  pont,  les  hommes  armés  de 
perches,  frappaient  l'eau  à  tour  de  bras,  pour  la  faire  jaillir  sur  lui,  et 
les  femmes  quittant  la  procession  arrachaient  des  branches  aux  arbustes 
et   aux   buissons   |>our  l'asperger  à   qui   mieu.v  mieux'.  Une  pratique 


1.  L.  de  Nussac.  Fontaines  en  Limousin,  p.  4, 

2.  V.  Daleau.   Tradilions  de  la  Gironde,  p.  58. 

3.  .MnieJX.  Giiyot,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p.  'i'tl . 

4.  Abbé  L.   Dardy.  Anl/iolof/ie  de  VAlbrel,  t.  Il,  p.  2;i5. 

5.  Bétengei-Kéraiid,  I.  c,  t.   I,  p.   42. 

6.  G.  de  .Mortillet,  ia  Bull.  Soc.  d'Anlhropolo;/ie,  1891,  p.  310. 

1.  J.-G.  Biilliot  et  ThioUier.   Ln  Mission  de  saint   Martin,  p.  3j.j.  Ce  récit  fut  faif 
à  M.   R    par  un  prêtre  qui,  dans  son  enfance,  avait  été  témoin   oculaire  du  fait. 


LES    EAUX    GUÉRISSANTES  375 

analogue  avait  Vicn  lors  diiiie  procession  faite  aux  mêmes  intentions 
à  Notre-Dame  de  Faubouloin  :  arrivé  au  ruisseau  du  lieinacli,  le  cortège 
s'arrêtait,  et  les  pèlerins,  se  déchaussant  prestement,  puisaient  dans 
leurs  sabots  leau  du  ruisseau  dont  ils  aspergeaient  bon  gré  mal  gré, 
leur  curé  '. 

Les  eaux  des  rivières  ont  moins  de  vertus  guérissantes  que  celles 
des  fontaines  ;  cependant  il  en  est  quelques-unes  qui  possèdent  ce 
privilège,  parfois  à  la  suite  d'un  événement  miraculeux.  Une  année  où 
Ion  avait  oublié  la  statue  de  N.-D.  de  Divermont  dans  l'église  de 
Fumay,  au  lieu  de  la  reporter  pour  le  dimanche  de  la  Trinité  dans  sa 
chapelle  favorite,  elle  descendit  de  son  piédestal  et  se  mit  toute  seule 
en  route  pour  s'y  rendre  ;  mais  comme  il  pleuvait,  elle  s'aperçut  qu'elle 
était  souillée  de  boue  :  elle  se  lava  dans  le  ruisseau  qui  coule  au  pied 
des  rochers  de  Divermont,  et  depuis,  ses  eaux  ont  la  réputation  de 
guérir  plusieurs  maladies  et  principalement  celles  des  yeux  '^. 

Les  eaux  courantes  sont  surtout  efdcaces  à  un  moment  déterminé  de 
la  journée,  ordinairement  le  matin.  On  a  vu  au  chapitre  précédent, 
que  cette  condition  était  observée  près  des  fontaines  guérissantes. 
Dans  le  Nivernais,  à  défaut  de  fontaine,  on  peut  se  rendre,  avant  le 
lever  du  soleil,  vers  un  ruisseau,  vers  une  rivière,  n'importe  lesquels, 
et  s'étant  agenouillé,  on  salue  la  rivière  en  lui  disant  :  «  Bonjour, 
rivière  »,  et  on  la  nomme  par  son  nom.  Ceci  fait,  on  s'accroupit  sur  ses 
bords,  et  on  aspire  une  gorgée  d'eau  (ju'on  rejette  après  s'en  être  rincé 
la  bouche  ;  on  en  prend  ensuite  une  seconde  qu'on  avale,  puis  une 
troisième  qu'on  rejette  comme  la  première  en  disant  :  «  Tiens,  rivière, 
voilà  ma  fièvre,  tu  me  la  rendras  quand  ton  cours  remontera  ».  On  a, 
comme  toujours,  christianisé  cette  pratique  en  recommandant  de  dire 
ensuite  acaf  Pater  et  neuf  Ave,  pendant  neuf  jours,  en  l'honneur  de  la 
sainte  Vierge,  qui  remplace  la  divinité  topique^. 

Plusieurs  de  ces  pratiques,  de  môme  que  celles  qui  ont  lieu  au  bord 
des  fontaines,  doivent  être  faites  à  la  première  heure.  Aujourd'hui 
encore  quelques  villageois  viennent  invoquer  la  rivière  d'Ârroux, 
pour  se  ilébarrasser  de  la  fièvre  ou  de  toute  autre  maladie.  Les  eaux 
de  ses  petits  affluents  les  guérissent  aussi,  à  la  condition  d'observer 
certaines  pratiques  séculaires.  On  doit  se  rendre  sur  leurs  bords, 
trois  jours  de  suite,  avant  le  lever  du  soleil,  lancer  cha(iue  fois  un 
sou  dans   Feau^    eu    prendre  une  gorgée   et  la   rejeter.   On    invoque 


1.  J.-G.  Bulliot  et  ïhioUier,  1.  c,  p.  358. 

2.  A.  Meyrac.   Villes  et  villof/es  des  Ardennes,  p.  221. 

3.  Lucien  Gueneau.  Deux  mois  sftr  nos  sorciers,  in  Société  académique  du  Niver- 
nais, 1887,  p.   l.'il,  146. 

23 


380  LES    RIVIÈRLS 

alors  la  source,  le  ruisseau,  lÂrroux,  la  Loire  même,  dans  laquelle  ils 
tombent.  Les  formules  varient  :  «  Ârroux,  je  fapporte  mon  malheur, 
donne-moi  ton  bonheur.  Loire,  Loire,  prends  mon  malheur,  donne-moi 
ton  bonheur.  Bonjour,  Loire,  donne-moi  ton  bonheur,  je  te  donnerai 
mon  malheur».  On  emploie  aussi  une  conjuration  analogue  à  celle 
usitée  en  Nivernais  :  «  Fièvre,  va  t'en,  toi  ;  quand  l'eau  remontera,  je  te 
reprendrai  '».  Dans  la  région  nivernaise,  ceux  qui  veulent  se  guérir  des 
maladies  de  la  bouche  vont,  avant  le  point  du  jour,  sur  le  bord  d'une 
rivière  ou  d'un  étang  où  croissent  des  joncs,  et  y  prennent  trois  des 
plus  beaux  jets,  qu'ils  doivent  bien  se  garder  de  briser  en  les  arrachant■^ 
Dans  les  Vosges,  pour  se  débarrasser  des  verrues,  il  faut  si  l'on 
passe,  par  hasard,  avant  le  lever  du  soleil,  à  proximité  d'une  rivière 
dont  l'eau  est  agitée  et  se  couvre  d'écume,  se  laver  les  mains  avec 
cette  écume  autant  de  fois  qu'on  a  de  verrues'. 

Comme  les  eaux  des  sources,  celles  des  rivières  sont  surtout  puis- 
santes lors  de  certaines  fêtes,  et  même  parfois  n'ont  de  vertu  qu'à 
ce  moment.  L'efficacité,  pour  la  guérison  des  fièvres,  de  l'eau  du 
ruisseau  de  Saint-Quentin,  près  de  l'ancienne  abbaye  du  Mas  Grenier, 
ne  se  manifeste  que  le  jour  de  la  fête  du  saint  dont  il  porte  le  nom,  et 
seulement  entre  le  lever  et  le  coucher  du  soleil*.  L'eau  du  Gardon,  dans 
la  vallée  de  Vareille  Ain],  guérissait  les  maux  de  dents  des  enfants  qui 
se  gargarisaient  avec  elle  le  jour  de  la  fête  de  saint  Jean  l'Hermile,  qui 
vécut  autrefois  sur  ses  bords' .  A  Gombres  (Eure-et-Loir),  on  conserve 
l'eau  puisée  à.  la  rivière  le-  jour  Saint-Jean,  avant  le  lever  du  soleil 
jusqu'à  la  maturité  des  pommes  ;  les  cidres  faits  av^c  elles  sont  meil- 
leurs et  se  gardent  mieux  que  les  autres*^. 

A  Moha  (Wallonie),  celui  qui  veut  se  débarrasser  de  ses  verrues,  doit 
tremper  la  main  dans  un  ruisseau  pendant  que  sonne  un  glas,  en 
souhaitant  que  le  défunt  dont  il  annonce  la  mort,  les  prenne  et  les 
emporte  dans  la  tombe  ". 

En  dehors  des  solstices  et  des  heures,  diverses  circonstances  influent 
sur  les  effets  curatifs  des  eaux  courantes,  l^es  eaux  du  ruisseau  de 
Chanillière  à  Tarare,  sont  bonnes  pour  certaines  maladies,  mais  seule- 
ment à  proximité  du  Palet  de  Samson,  longue  pierre  qui  sert  de  pont, 
et  près  des  Noyers  dansants,  où  les  fées  du  voisinage  venaient  former 
des  rondes*.  Les  malades  viennent  plonger  leurs  membres  paralysés 

i.  Mémoires  de  la  Société  éduenne,  t.  XVllJ,  p.  288. 

2.  Lucien  Guéneau,  in  Soc.  acad.  du  Nivernais,  1887,  p.  146. 

3.  L.-F.  Sauvé.  Le  Folk-Lore  des  Hautes- Vosff es,  p.  245. 

4.  Abbé  Daux.   Croyances  du  Montalbanais,  1903,  p.  9. 

5.  Alex.  Bérard,  in  Revue  des  Revues,  15  Mars  19  01. 

G.  Félix  Chapiseau.  Le  l<oLk-Lore  de  la  Reauce,  t.  I,  p.  296, 

1.  E.  MoDseur.  Le  Folklore  vallon,  p.  29. 

8.  Claudius  Savoye.  Le  Beaujolais  jjréfiisioritjue,  p.  178. 


LES    PRÉSENTS    AUX    FLEUVES  381 

dans  l'eau  du  .launay,  ruisseau  près  de  la  Chapelle  Hermier  (Vendée), 
devenue  curative  au  contact  de  la  Pierre  de  Garreau*.  En  Ille-et- 
Vilaine,  un  ruisseau  guérit  de  la  fièvre,  depuis  que,  pendant  la  Révo- 
lution, un  pauvre  homme  nommé  Gendrot  fut  enseveli  sur  ses  bords; 
près  de  là  est  un  bouleau  auquel  sont  attachées  de  petites  croix,  et  les 
croyants  déposent  de  petites  pièces  de  monnaie  dans  un  trou  du  soP. 

Dans  plusieurs  contes  figurent  des  rivières  qui,  comme  certaines 
sources,  rendent  la  vue  aux  aveugles  qui  s'y  lavent  les  yeux  ^ 

Les  cours  d'eau  ont  aussi  de  l'inlluence  sur  la  vigueur  ou  la  santé 
des  animaux.  En  Bretagne,  le  jour  de  la  fête  de  saint  Eloi,  on  avait 
autrefois  coutume  de  faire  monter  à  poil,  par  un  garçon  robuste,  les 
chevaux  indomptés  et  de  leur  faire  franchir  d'un  bond  le  large  ruisseau 
qui  tourne  autour  de  la  chapelle  ;  l'animal  qui  avait  subi  cette  épreuve 
l'emportait  en  vigueur  sur  tous  les  autres''.  Un  ruisseau  des  environs 
de  Morlaix  assurait  la  fécondité  aux  juments  qui  l'avaient  traversé  ^ 
Actuellement,  lors  du  pardon  de  saint  Herbot,  à  Ploudalmezeau,  on 
leur  fait,  après  la  messe,  sauter  trois  fois  une  petite  rivière  voisine  de 
la  chapelle  et  de  la  fontaine  miraculeuse''. 

Les  offrandes  faites  aux  rivières  par  ceux  qui  vont  leur  demander  la 
santé  sont  fort  rares.  Cependant  les  fiévreux  jettent  des  sous  dans 
celles  des  environs  d'Autun,  pratique  aussi  usitée  en  lUe-ct-Vilaine  sur 
les  bords  d'un  ruisseau  réputé  curatif '. 

De  nombreux  exemples,  constatés  surtout  dans  la  région  du  Nord, 
montrent  qu'on  leur  faisait  des  présents  de  diverses  natures  pour  se 
mettre  à  l'abri  des  accidents,  soil  cjuaud  on  franchissait  des  gués,  soit 
lors  des  traversées  en  bateau.  La  coutume  s'en  perpétua  même  dans 
la  suite,  par  tradition,  lorsqu'on  passait  sur  les  ponts  qui  leur  avaient 
succédé  ;  à  Chàtelet,  on  découvrit  près  d'un  pont,  sur  l'emplacement 
d'un  antique  gué  de  la  rivière,  un  banc  entier  dont  la  gangue  argileuse 
et  ferrugineuse  était  formée  de  débris  de  toutes  sortes  jetés  parles 
voyageurs,  morceaux  de  fer,  de  plomb,  de  cuivre,  d'étain,  épingles 
antiques,  et  de  monnaies,  dont  les  plus  récentes  étaient  du  XVIP  siècle  ; 
à  Farciennes  on  trouva  aussi  des  objets  analogues^  ;  à  Rennes,  quand 

1.  Marcel  Baudouin,  in  Gazelle  médicale,  19  décembre  1903,  da.  abbt  de  Ponde- 
vie.  Soc.  d'ém.  de  la  Vendée,  1887,  p.  31. 

2.  P.  Bézier.   La  forèl  du  Tlieil,  p.  19-20. 

3.  E.  Cosquin.  Contes  de  Lorraine,  t.  I,  p.  8u  :  A.  Meyrac.  Trad.  des  Ardennes, 
p.  500. 

4.  L.  Kerardven.  Guionvac'h,  p.  59. 

5.  Boucher  de  Perthes.  Chants  armoricains,  p.  204. 

6.  Comm.  de  iM.  Yves  Sébillot. 

l.Mémoiresde  la  Société  éduenne,  t.  XXIV,  p.  288;  P.  Bézier.  La  forêt  du  Tlieil,  p.  20. 
8.    D.-A.  Van  Bastelaar,    in    Soc.  paléonlol.    et  arch.  de   Ckarleroy,  t.  XII,  1882, 
p.  206-208. 


382  LES    RIVIÈRES 

on  rebâtit  le  vieux  pont  du  faubourg  de  Brest,  on  recueillit  une  grande 
quantité  d'épingles  à  la  place  où  était  l'ancien  gué'.  Ces  objets  étaient 
sans  doute  destinés  au  génie  de  la  rivière,  comme  les  pièces  d'argent 
que  l'on  met  sous  la  pile  des  ponts  sont,  disait-on  naguère  en  Haute- 
Bretagne,  une  offrande  qui  lui  est  faite  pour  le  conjurer  de  ne  pas 
détruire  la  maçonnerie  bâtie  sur  son  cours-. 

On  a  relevé  en  Wallonie  une  pratique  préventive  d'accidents  :  le 
premier  janvier,  on  jette  une  galette  dans  la  rivière,  en  formulant 
le  souhait  de  nouvelle  année,  afin  de  ne  pas  se  noyer  pendant  celle 
qui  commence^.  Ce  présent  était  vraisemblablement  desliné  à  l'esprit 
des  eaux  courantes,  et  devait  l'empêcher  de  choisir  comme  victime 
annuelle,  celui  qui  avait  essayé  de  se  mettre  dans  ses  bonnes  grâces. 

Une  offrande  qui  étaii  peut-être  faite  au  génie  de  la  rivière  considéré 
comme  dispensateur  de  guérison,  était  en  usage  en  Franche-Comté  au 
commencement  du  siècle  dernier.  A  Bouligneux,  pour  se  guérir  d'une 
fièvre  ou  d'une  maladie  quelconque,  on  formait  avec  de  la  paille  une 
espèce  de  soleil  à  six  rayons  ;  après  l'avoir  porté  sur  une  éminence  et 
s'être  agenouillé  devant  lui  au  soleil  levant,  et  avoir  récité  des  prières 
chrétiennes,  on  gagnait  la  rivière  la  plus  voisine,  et  l'on  y  jetait  le 
soleil  de  paille  ;  mais  il  fallait  aussitôt  en  détourner  la  vue  et  s'en 
revenir  à  la  maison  sans  se  retourner*. 

Les  rivières  ont  servi  à  diverses  épreuves  qui  souvent  avaient  un 
caractère  juridique  ;  l'une  d'elles  a  été  relevée  en  Gaule  dès  les 
premiers  siècles  de  notre  ère.  Parmi  les  Celtes,  dit  saint  Grégoire  de 
Nazianze,  on  éprouvait  les  enfants  qui  venaient  de  naître,  en  les 
mettant  sur  le  Rhin  couverts  d'un  bouclier  ;  s'ils  demeuraient  fermes 
sur  l'eau,  ils  étaient  censés  légitimes,  et  s'ils  enfonçaient  on  n'en  faisait 
aucun  cas.  C'est  la  pratique  dont  parle  Claudien  : 

Et  quos  nascenfes  explorai  gurgite  Hhenus  ' . 

Mais  cette  ordalie  cessa  vraisemblablement  d'être  en  usage  de  bonne 
heure,  tandis  que  celle  qui  consistait  â  y  soumettre  les  adultes  ne 
prit  fin  qu'au  milieu  du  XVIIP  siècle  ,  après  avoir  été  courante 
pendant  des  centaines  d'années.  Au  temps  de  Grégoire  de  Tours,  une 
femme  accusée  d'adultère  par  son  mari,  et  qu'on  ne  pouvait  convaincre 
par  son  aveu,  dut  être  plongée  dans  la  rivière.  Le  peuple  accourut,,  et 
on  la  mena  sur  le  pont  de  la  Saône  ;  on  lui  attacha  avec  une  corde  une 
pierre  au  cou,  et  son  mari  l'accompagna  de  ses  injures  et  de  ses 
reproches.  Mais  le  Seigneur  qui,  dans  sa  bonté,  ne  laisse  pas  souffrir 

1.  P.  Bézier.  La  forêt  du  Theil,  p.  21. 

2.  Paul  Sébillot    Les  travaux  publics,  p.  102. 

3.  Soc.  arch.  de  Namur,  t.  lit,  p.  353. 

\.  D.  Monnier  et  A.  Vingtrinier.  Traditions  de  la  Pranche-Comte,  p.  182. 
j.  Le  P.  Le  Brun,  Histoire  des  pratiques  superstitieuses,  1702,  p.  499. 


LES    CONSULTATIONS  383 

les  innocents,  permit  qu'il  se  trouvât  sous  les  eaux  une  pointe  qui 
accrocha  la  corde,  soutint  la  femme  et  l'empêcha  de  couler  au  fond  du 
fleuve'.  Plus  tard  on  appliqua  cette  épreuve  aux  personnes  accusées  de 
sorcellerie  ;  mais  la  croyance,  toute  contraire  à  celle  rapportée  ci- 
dessus,  était  fondée  sur  Tidéo  que  les  corps  des  sorciers  et  des  sorcières 
étant  plongés  dans  l'eau,  n'allaient  point  au  fond,  mais  surnageaient, 
parce  qu'ils  avaient  fait  paction  avo(;  le  Mauvais  de  ne  pouvoir  être 
noyés.  En  1594,  le  procureur  fiscal  de  Dintevillc  en  Champagne  ayant 
fait  jeter  à  la  rivièi-e  une  femme  accusée  de  sorcellerie,  fut  traduit 
devant  le  Parlement  et  l'avocatdu  roi  déclara  que  cette  pratique  avaitété 
employée  maintes  fois,  non-seulement  en  Champagne,  mais  en  plusieurs 
autres  provinces,  comme  dans  l'Anjou  et  le  Maine,  et  le  Parlement 
la  défendit  par  un  arrêt  oîi  il  visait  des  arrêts  précédemment  rendus. 
Cette  ordalie  persista  malgré  tout,  et  à  la  fin  du  XVII*  siècle  elle  n'avait 
jamais  cessé  en  plusieurs  endroits  de  la  Bourgogne,  où  on  la  faisait, 
sans  autorité  de  justice,  ou  parfois  sur  Tordre  de  juges  peu  instruits. 
En  1699,  un  menuisier  de  Saint-Florentin,  soupçonné  d'être  sorcier, 
demanda  à  être  jeté  à  l'eau,  pieds  et  poings  liés,  pour  se  disculper,  et 
l'immersion  eut  lieu  en  présence  d'un  grand  nombre  de  gens  ;  le  P. 
Lebrun,  qui  cite  d'autres  exemples,  rapporte  encore  qu'en  1700, 
plusieurs  personnes  demandèrent  à  être  liées  à  la  manière  ordinaire, 
et  que  l'épreuve  se  fit  dans  un  endroit  profond  de  la  rivière  d'Armançon, 
devant  plus  de  huit  cents  assistants-.  Vers  1760,  d'autres  personnes 
furent  jetées  aux  m;''mes  fins  dans  une  fosse  du  Serain  près  de  Ligny- 
le-Châtel  \ 

De  nos  jours  les  eaux  courantes  servent  à  des  consultations 
ameureuses,  qui  sont  beaucoup  moins  fréquentes  sur  leurs  rives  que 
sur  le  bord  des  fontaines.  En  Poitou,  quand  on  jette  des  feuilles  dans 
un  ruisseau,  et  que  le  courant  les  entraine  sans  les  faire  chavirer,  on 
se  mariera  dans  l'année*.  Dans  nombre  de  localités  de  la  Provence,  les 
jeunes  filles  qui  veulent  savoir  si  elles  auront  bientôt  un  mari  observent 
le  même  rite,  et  suivant  que  la  feuille  surnage  ou  coule  au  fond,  elles 
en  tirent  des  présages^  On  pratiquait  à  Dijon  au  siècle  dernier  un 
singulier  usage  qui  semble  en  contradiction  avec  le  respect  que  l'on  a 
habituellement  pour  les  eaux  courantes  ;  mais  peut-être  était-ce  une 
offrande  à  la  rivière.   Le  jeune  homme  ou  la  jeune  fille  en  âge  d'être 

1.  Michelet.  Origiîies  du  droit  français,  p.  268. 

2.  Le  P.  Le  Brun,  1.  c.  p.  502,  528,  576  (voir  tes  détails  de  ce  procès,  in  Rev.  dis 
Trad.  pop.,  t.  XVI,  p.  497-501). 

3.  V.  B.  Henry.  Mémoires  historiques  sur  la  ville  de  Seigneley,  Avallon,  1833,  t. 
I,  p.  218;  Ducourneau  et  Montel.  La  Bourgogne,  p.  298. 

4.  B.  Souche.  Croyances,  présagns,  etc.,  p.  24. 

5.  Bérenger-Féraud.  Superstitions  et  survivances,  t.  V,  p.  180. 


384  LES    RIVIÈRES 

mariés  qui  vont  cracher  dans  la  rivière  d'Ouche,  à  un  endroit  consacré 
par  la  tradition,  sont  sûrs  de  trouver  dans  l'année  la  femme  ou  le  mari 
qui  leur  convient'. 

Des  observances  que  l'on  constate  aussi,  mais  bien  plus  rarement 
sur  le  bord  de  la  mer,  sont  encore  pratiquées  sur  les  eaux  des  rivières  ; 
Lorsqu'on  suppose  que  quelqu'un  s'est  noyé,  sans  en  être  absolument 
certain,  pour  savoir  s'il  a  réellement  péri,  ou  plus  souvent  encore  pour 
retrouver  le  cadavre,  on  se  sert  de  plusieurs  procédés  traditionnels  :  ils 
consistent  à  faire  flotter  sur  l'eau  certains  objets  qui,  suivant  une  idée 
probablement  ancienne,  indiquent  l'endroit  où  est  le  défunt.  Le  pain 
et  le  cierge  figurent  parmi  les  éléments  nécessaires  à  cette  épreuve. 
La  forme  la  plus  simple  était  usitée,  du  côté  de  Guingamp,  vers  1195  : 
quand  on  ne  pouvait  retrouver  le  corps  d'un  noyé,  on  mettait  un 
cierge  allumé  sur  un  pain  qu'on  abandonnait  au  cours  de  l'eau  ;  à 
l'endroit  où  il  s'arrêtait  on  trouvait  le  cadavre  -.  Ce  procédé  est  encore 
en  usage  dans  plusieurs  contrées.  A  Stavelot,  dans  la  province  de  Liège, 
l'on  fait  flotter  un  morceau  de  pain  bénit  sur  l'eau  ;  quand  il  passe  au- 
dessus  du  cadavre,  celui-ci  le  saisit  avec  le  bras  ^  Sur  les  rives  de  la 
Garonne,  on  confie  au  courant  un  pain  double  dans  lequel  est  fixé  un 
cierge  allumé,  le  tout  béni  préalablement  par  le  prêtre  ;  la  barque  des 
sauveteurs  le  suit  d'assez  loin,  au  fil  de  l'eau^  sans  faire  usage  de  rame 
ni  d'aviron  *.  Plus  fréquemment  le  pain  et  le  cierge  sont  posés  sur  un 
objet  qui  flotte  aisément  comme  une  sorte  de  bateau  et  qui  est  destiné 
à  les  empêcher  d'être  trop  vite  submergés.  C'est  ainsi  que  l'on 
procédait  à  Paris,  au  commencement  du  XVUP  siècle.  Une  femme 
ayant  perdu  son  fils  qui  s'était  noyé,  on  lui  dit  qu'elle  trouverait  son 
corps  en  mettant  dans  une  sébile  de  bois  un  cierge  allumé  et  un  pain 
de  saint  Nicolas  de  Tolentin  pain  bénit  sous  l'invocation  de  ce  saint). 
Elle  le  fit,  mais  l'esquif  mit  le  feu  à  un  bateau  de  foin%  et  c'est  à  cette 
circonstance  que  nous  devons  de  connaître  cette  superstition. 

Dans  la  partie  de  la  Loire  qui  coule  entre  l'Anjou  et  la  Bretagne,  on 
plante  au  milieu  d'un  sabot  de  travail  un  cierge  béni  qu'on  allume;  le 
sabot  est  déposé  à  la  place  même  où  l'on  présume  que  la  personne 
s'est  noyée,  et  on  le  suit  dans  une  barque  jusqu'à  ce  qu'il  s'arrête  ; 
quelquefois  il  hésite,  il  tournoie,  il  s'enfonce  comme  le  bouchon  d'une 


1.  I^.  Morel-Retz,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  VI,  p.  563. 

2.  Cambry.  Voyage  dans  le  Finistère,  p.  401.  Sur  la  côte,  le  petit  cierge  béait  à 
Sainte-Anne  d'Auray,  à  N.-D.  de  Folgoat  ou  dans  tout  autre  sanctuaire,  est  mis  sur 
du  pain  et  lancé  à  la  mer;  on  le  retrouve  au  soir  échoué  près  du  cadavre.  (Du 
Laurens  de  la  Barre,  yiouveau.v  fantômes  bretons,  p.  223-225). 

3.  E.  Monseur.  Le  Folklore  wallon,  p.  27. 

4.  Abbé  C.  Dau.\.  Croyances  du  Montalbanais.  p.  10. 

5.  Journal  de  Baj'bier,  nnnée  ITiS. 


LA    DÉCOUVERTE    DES    NOYÉS  385 

ligne  quand  le  poisson  mord;  on  dirait  que  quelque  chose  l'attire,  puis 
il  repart  et  fait  souvent  une  lieue  tout  d'une  traite.  Enfin,  il  ne  bouge 
plus,  le  cierge  a  fini  de  briller,  c'est  là'.  Dans  le  département  de  l'Oise, 
on  se  sert  d'une  sébile  ou  d'un  sabot,  en  Picardie  d'une  tinette'-. 

En  1886,  un  sorcier  se  rendit  au  bord  de  l'Indre,  muni  d'une  assiette 
et  de  pain  bénit  du  jour  de  Noël  ;  après  avoir  allumé  sa  bougie,  bénite 
bien  entendu,  il  lança  son  assiette  en  prononçant  quelques  paroles 
cabalistiques  qui  devaient  conduire  cette  barque  d'un  nouveau  genres 
Le  pain  n'est  pas  associé  aux  pratiques  suivantes  :  aux  environs  de 
Jumièges,  le  cierge  est  fixé  sur  une  planche  ou  sur  un  morceau  de 
liège*.  En  Basse-Brelagne,  on  prend  une  botte  de  paille  ou  une  plauche, 
on  y  assujétit  une  écuelle  de  bois  qu'on  remplit  de  son,  et  dans  le  son 
on  plante  une  chandelle  bénite  allumée  •'. 

Ni  le  pain  ni  le  cierge  ne  figuraient  dans  une  coutume  observée 
jadis  en  Picardie.  A  Saint-Germain  d'Amiens,  i\  Doullens  et  ailleurs,  on 
empruntait  la  roue  de  la  statue  de  sainte  Catherine  pour  découvrir  les 
noyés  :  on  la  jetait  dans  un  cours  d'eau  et  l'on  supposait  qu'elle 
s'arrêtait  juste  au-dessus  du  cadavre".  A  Florenville,  dans  le  Luxem- 
bourg belge,  où  existe  aussi  cette  croyance,  on  lance  une  couronne  à 
l'endroit  oîi  l'accident  s'est  produit'.  En  Franche-Comté^  il  y  a  une 
quarantaine  d'années,  on  mit  une  rose  de  Jéricho  dans  un  verre  qui 
fut  promené  sur  la  rivière;  au  moment  où  elle  fut  ouverte,  elle  s'arrêta, 
et  à  l'endroit  même  on  repêcha  le  noyé  ". 

§  5.  LES   RIVIÈRES    ET    LES    CONTES 

J'ai  eu,  dans  les  diverses  parties  de  ce  chapitre,  l'occasion  de 
rapprocher  certains  épisodes  de  contes  populaires,  de  croyances  et  de 
superstitions  encore  existantes,  ou  d'anciennes  légendes.  Il  en  est 
d'autres  qu'il  est  assez  malaisé  de  rattacher  aux  idées  actuelles,  et  qui, 
pour  la  plupart,  ne  peuvent  être  considérées  que  comme  des  épisodes 
d'aventures  merveilleuses.  Plusieurs  contes  qui  appartiennent  au  cycle 
si  répandu  cl  si  curieux,  où  le  rôle  principal  est  joué  par  une  moitié 
d'oiseau,  assimilent  une  rivière,  qui  parfois  est  nommée,  à  une  sorte 
de  personnage  susceptible  d'entendre,  de  répondre  et  d'agir.  Dans  une 
version  recueillie  en  Haute-Bretagne,  Moitié  de  Coq  embarrassé  pour 

1.  Léon  Séché,  fiose  Epoudnj,  roman.  Paris,  1889,  p.  82. 

2.  Mélusine,  t.  Il,  col.  25-2;  Abhé  C.  Daux.  Croyances  du  Monlalhanais,  p.   10. 
.3.  La  Lanterne,  13  février  1886,  in  Mélusine,  t.  III,  col.  141. 

4.  Amélie  Bosquet.  La  Normandie  romanesque,  p.  306. 

5.  A.  Le  Braz.  La  Léf/ende  delà  Mort,  t.   Il,  p.  5. 

G.  Abbé  Corblel.  Haqioqrapliie  du  diocèse  d'Amiens,  t.    IV,  p.    199,    in  Mélusine^ 
t     III,  col.  215. 
1.  Comm.  de  M.  Alfred  Harou. 
8.  Roussey.  Glossaire  de  Bouniois,  p.  394. 


386  LES    RIVIÈRE? 

traverser  la  Seine,  s'approche  du  lleuve  et  lui  dit  :  —  Commère  la 
Seine,  es-lu  allée  à  Paris?  —  Oui.  —  As-lu  jamais  vu  le  palais  du  roi? 
—  Non.  —  Hé  !  bien,  si  tu  veux,  je  te  le  ferai  voir  ;  fourre-toi  sous  mon 
aile  ».  La  Seine  se  replie,  et  se  place  sous  Taile  de  Moitic-de-Co(f,  qui 
franchit  alors  la  rivière  à  pied  sec.  Lorsque  le  roi  fait  allumer  le  bûcher 
sur  lequel  il  veut  griller  Moitié-de-Coq,  celui-ci  dit  à  Commère  la  Seine, 
de  sortir  de  sous  son  aile  ;  elle  éteint  le  feu  et  y  rentre  ;  en  revenant 
chez  lui,  Moitié-de-Coq  la  remet  dans  son  lit.  Une  donnée  analogue 
figure  dans  le  conte  poitevin  de  la  Petite  Moitié  de  Geau,  où  la  rivière 
s'appelle  la  Vienne  ;  dans  le  conte  patois  de  Moitié-de-Quene  (cane), 
dans  le  récit  champenois  de  Bout-de-Ganard,  dans  des  versions  de 
Troyes,  du  Berry,  de  la  Lorraine,  de  la  Picardie,  de  la  Haute-Marne, 
du  pays  de  Montbéliard'.  Dans  un  conte  de  marins  qui  met  en  scène 
les  vents  personnifiés,  Norouâ,  l'un  d'eux,  fait  présent  à  un  bonhomme 
d'une  boite  qui  contient  une  rivière, à  laquelle  il  suffit  de  commander, 
pour  qu'elle  en  sorte  et  noie  tous  les  gens  qui  sont  auprès  excepté  ceux 
que  son  maître  lui  aura  ordonné  d'épargner  -. 

Des  rivières,  qui  n'ont  au  reste  qu'une  existence  temporaire,  sont 
produites  par  une  puissance  magique  :  parfois  la  personne  qui  la 
possède  se  métamorphose  elle-même  en  eau  courante,  comme  la  biche 
blanche  poursuivie  par  une  méchante  fée,  ou  la  fille  de  l'ogre  d'un  conte 
lorrain  -^  ,•  dans  des  récils  de  la  Haute-Bretagne,  la  fille  d'un  magicien 
ordonne  à  son  cheval  de  se  changer  en  rivière^.  La  Perle,  poursuivi 
par  un  géant,  commande  à  sa  baguette  de  faire  couler  une  rivière  si 
profonde  que  l'ogre  ne  puisse  la  traverser^  ;  la  fille  du  diable  jette  à 
terre  une  boite  magique  ou  son  peigne,  en  souhaitant  qu'une  grande 
rivière  se  forme  et  qu'elle  soit  pour  son  père  impossible  à  franchir  '^  ; 
le  diable  ordonne  à^un  garçon  venu  à  son  château  de  faire  une  rivière 
portant  bateau  ''. 

i.  Paul  Sébillot.  Contes  de  la  Haute-Bretagne,  t.  II,  p.  3i9  et  suiv.;  Léon  Pineau, 
Contes  du  Poitou,  p.  171  et  suiv.  ;  (dans  certains  contes,  c'est  la  mer  qui  se  forme 
dans  le  derrière  du  coq  ou  du  poulet.  Gabrielle  Sébillot,  in  Revue  des  Trad.pop.,  t. 
XVII,  p.  51U,  Bigorre)  ;  Clémentine  iPoey-D'Avanl,  in  Revue  des  provinces  de 
l'Ouest,  Nantes,  1858  ;  Charles  Marelle.  Contes  et  chants  populaires  français. 
Braunschweig,  1876,  in-8,  p.  18:  L.  Morin,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  VI,  p.  481  ; 
Nérée  Quépat,  in  Mélusine,  t.  1,  col.  181  ;  Heuri  Carnoy.  Littérature  orale  de  la 
Picardie,  p.  214;  Morel-Retz,  vn  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  X,  p.  362;  Jean  AMacé, 
Contes  du   petit   château,    in-18,    p.  114. 

2.  Paul  Sébillot,  ibid.,  t.  III,  p.  233. 

3.  Henry  Carnoy.  Contes  français,  p.  240;  E.  Gosquin.  Contes  de  Lorraine,  t.  1,  p.  103. 

4.  Paul  Sébillot.  Contes  de  la  Haute-Rretar/ne,  t.  I,  p.  205  ;  in  Rev.  des  Trad. 
pop.,  t.  IX,  p.  169. 

5.  Paul  Sébillot.  Contes,  t.  I,  p.  137. 

6.  W.   Webster.  Basque  Leqends,  p.  127. 

7.  J.-B.  An  irews.  Contes  Usures,  p.  40;  Paul  Sébillot,  in  Rev.  des  Trad.  pop., 
t.  IX,  p.  169. 


RÔLE  DANS  LES  CONTES  387 

La  lAche  de  vider  une  rivière  ligure  parmi  les  épreuves  difficiles 
imposées  aux  cherclieurs  d'aventures  :  le  héros  d'un  conle  basque  doit 
épuiser  une  rivière  pour  y  retrouver  un  anneau  perdu;  il  y  parvient  à 
l'aide  d'une  jeune  lille  qui  est  devenue  amoureuse  de  lui'.  Dans  un 
conte  de  marins,  le  fils  du  roi  est  aussi  chargé  d'en  curer  une  ;  mais 
elle  possède  des  vertus  magiques  exceptionnelles  :  les  bossus,  les 
boiteux,  les  infirmes  que  le  prince  emploie  pour  la  mettre  à  sec 
deviennent  de  heaume  jeunes  gens,  et  ceux  qui  sont  bien  portants  et  jolis 
garçons,  sont  si  changés  à  leur  avantage,  que  leurs  mères  n'auraient 
pu  les  reconnaître  -. 


\.  W.  Webster.  Basque  Ler/ends,  p.  123. 

2.  Paul  Sébillot.  Contes  de  la  Haute-Bretagne,  t.  III.  p.   159-160. 


CHAPITRE  V 


LES  EAUX  DORMANTES 


Les  récils  populaires  sur  Forigine  ou  les  hantises  des  eau\  dont  la 
caractéristique  est  de  sembler  dormir  entre  leurs  rives,  ont  une  parenté 
évidente,  qu'il  s'agisse  des  beaux  lacs  limpides  des  montagnes,  des 
étangs  naturels  ou  créés  par  des  barrages,  ou  des  marais  aux  eaux 
mornes,  chargées  de  matières  en  décomposition,  qui  étendent  souvent 
sur  tout  un  pays  leur  influence  pestilentielle.  C'est  pour  cela  que,  dans 
ce  chapitre,  je  réunirai,  la  plupart  du  temps,  par  afTinités  d'épisodes, 
les  idées  qui  s'attachent  aux  nappes  stagnantes,  quelle  que  soit  leur 
nature. 

j5  1.    ORIGINE 


On  raconte  en  France  et  dans  les  pays  de  langue  française  un  grand 
nombre  de  légendes  sur  les  circonstances  merveilleuses  qui  ont  pré- 
sidé à  la  naissance  des  lacs,  des  marais  et  des  étangs.  Elle  se  lient 
souvent,  comme  celles  des  villes  englouties  sous  les  flots  de  la  mer,  à 
des  manifestations  de  la  colère  des  puissances  célestes.  Les  plus 
répandues  rappellent  deux  thèmes  anciens  et  bien  connus  :  celui  de 
la  gracieuse  fable  de  Philémon  et  Beaucis  qui  nous  est  parvenu  sous 
une  forme  poétique,  et  le  récit  biblique  de  la  destruction  des  villes 
impies  et  corrompues  de  la  Mer  Morte. 

Les  traditions  appartenant  à  la  série  que  l'on  peut  appeler  :  la 
punition  du  refus  d'hospitalité,  sont  surtout  populaires  dans  les  pays 
montagneux,  où  la  charité  à  l'égard  des  passants  a  toujours  été  consi- 


LES    VILLES    ENGLOUTIES  389 

déréft  comme  un  devoir  sacré  :  c'est  pour  lavoir  méconnu  que  des 
villages  alpestres  ou  pyrénéens  lurent  ensevelis  sous  des  avalanches 
ou  des  éboulements  ;  ailleurs  la  terre  s'affaisse  sous  les  villes  ou  les 
hameaux  inhospitaliers,  et  des  nappes  d'eau  viennent  recouvrir  leurs 
ruines.  Plusieurs  des  récits  qui  attribuent  l'origine  des  lacs  ou  des 
étangs  à  des  vengeances  célestes,  motivées  par  la  dureté  des  riches 
à  l'égard  des  étrangers  ou  des  pauvres,  ont  une  parenté  évidente  avec 
la  légende  de  Philémon  et  Baucis,  qui  était  connue  en  Asie  Mineure 
bien  avant  notre  ère.  Les  épisodes  qui  y  figurent  se  retrouvent,  en 
tout  ou  en  partie,  dans  la  trame  principale  de  plusieurs  versions 
recueillies  à  l'époque  contemporaine.  C'est  ainsi  que  Dieu  lui-même, 
plus  rarement  saint  Pierre  ou  un  bienheureux  anonyme,  se  plaît  à 
éprouver  les  gens,  et  se  présente,  comme  Jupiter  et  Mercure  (Ovide, 
Mélamorphoses,  1.  VIII,  62o-62ti),  sous  l'aspect  d'un  voyageur  ordinaire, 
et  même  sous  des  habits  de  pauvre  (Issarlès,  Le  Bouchet,  Lourdes, 
Lhéou,  Biarritz,  Albret,  Ardennes,  lile-et-Vilaine,  Nérac).  Le  suppliant 
va  frapper  à  la  porte  de  gens  riches,  et  est  repoussé  durement  (Ovide, 
628-629)  ;  Issarlès,  lac  du  Bouchet,  Lourdes,  Tezenat,  Lhéou,  Biarritz, 
Albret,  Ardennes,  llle-et-Vilaine),  alors  qu'il  reçoit  un  bon  accueil 
chez  des  pauvres  (Ovide,  630  et  suiv.  lac  de  Lhéou,  Albret)  et  surtout 
dans  des  cabanes  habitées  par  des  femmes  (Issarlès,  lac  du  Bouchet, 
Lourdes,  Tézénat,  Biarritz).  Après  avoir  apaisé  sa  faim  et  sa  soif,  le 
divin  personnage  révèle  sa  divinité  à  ses  hôtes  (Ovide,  68,  690;  Lourdes, 
Biarritz,  Albret),  leur  dit  qu'il  va  punir  leurs  voisins  et  les  engage  à 
monter  avec  lui  sur  un  lieu  élevé  pour  être  témoins  de  leur  punition 
(Ovide,  693,  lac  du  Bouchet,  Tézénat)  ;  lorsqu'ils  y  sont  arrivés,  et 
qu'ils  jettent  un  regard  sur  la  vallée,  ils  ne  voient  plus  qu'une  masse 
d'eau  à  la  place  de  la  ville  inhospitalière  (Ovide,  695-696)  ;  seule  leur 
cabane,  située  un  peu  à  l'écart,  a  été  épargnée  (Ovide,  696,  lac  de 
Lhéou,  Biarritz). 

Il  est  très  vraisemblable  que  des  variantes  ou  des  parallèles  de  cette 
légende  qu'Ovide  a  localisée  enPhrygie,où  probablement  on  la  racontait 
de  son  temps,  étaient  populaires  en  bien  d'autres  pays  du  monde 
antique  au  commencement  de  notre  ère.  M.  René  Basset  a  supposé 
que  les  chrétiens,  suivant  un  procédé  qui  leur  est  familier,  ont  substi- 
tué aux  noms  de  dieux  du  paganisme,  ceux  de  leur  Dieu  ou  de  leurs 
saints.  Si  l'on  ne  peut  donner  de  preuves  directes  de  cette  hypothèse, 
elle  n'a  rien  pourtant  d'impossible,  surtout  si  l'on  prend  garde  à  la 
simplicité  de  la  trame,  qui  peut  s'appliquer  avec  quelques  changements 
dans  les  épisodes,  à  la  plupart  des  lacs  dont  la  présence  étonne  assez 
les  gens  du  voisinage  pour  qu'ils  éprouvent  le  besoin  d'expliquer 
pourquoi  ils  s'y  trouvent.  Il  y  a  lieu  pourtant  d'observer  que  dans  les 


390  LES    EAUX    DORMANTES 

versions  françaises  Dieu  se  promène  tout  seul,  alors  qu'un  grand  nombre 
de  légendes  lui  donnent  comme  compagnon  dann  ses  voyages  terrestres 
saint  Jean  ou  saint  Pierre,  parfois  tous  deux  ;  rien  n'aurait  été  plus 
facile  que  de  substituer  le  nom  de  lun  de  ces  apôtres  à  celui  de 
Mercure,  et  de  lui  faire  jouer  aussi  le  rôle  de  suivant.  Les  récits  con- 
temporains ne  parlent  plus  guère  de  la  récompense  accordée  aux  gens 
hospitaliers  par  les  divinités  voyageuses  :  Jupiter  est  plus  généreux 
que  Dieu  ou  les  saints,  dont  la  reconnaissance  se  borne,  le  plus  ordi- 
nairement, à  ne  pas  envelopper  leurs  hôtes  dans  la  ciitastrophe  qui 
fait  périr  leurs  voisins  peu  charitables. 

Le  trame  principale  d'une  série  de  villes  englouties  submersion 
d'Herbauge,etc.)qu'on  verraplus  loin  est  sensiblement  la  mêmequecelle 
de  la  légende  de  Sodome  ;  mais  il  y  a  lieu  de  remarquer  dès  à  présent 
que  plusieurs  des  épisodes  qu'on  trouve  dans  le  récit  biblique  se  sont 
introduits  dans  des  versions  dont  les  grandes  lignes  rappellent  surtout 
la  fable  phrygienne.  C'est  ainsi  que  la  défense  de  regarder  en  arrière 
{Genèse,  XIX-17)  figure  dans  les  traditions  du  lac  d"Issarlès,  de  celui 
du  Bouchet  et  du  Gour  de  Tézénat  en  Auvergne  ;  ceux  qui  l'ont  violée 
sont  punis  par  un  engloutissement  sous  les  eaux  (Issarlès),  plus 
fréquemment  par  une  métamorphose  en  pierre  (Lac  du  Bouchet),  qui 
rappelle  la  punition  de  la  femme  de  Loth.  [Genèse,  XIX,  26.) 

Les  pierres  de  témoignage,  que  les  gens  du  pays  montrent  au  bord  des 
lacs,  ne  sont  pas  toujours  anthropomorphes  :  ce  sont  aussi  des  moutons, 
des  pains,  un  berceau,  qui  ont  joué  un  rôle  dans  la  légende  et  dont  la 
présence  et  l'étrangelé  de  forme  ont  peut-être  été  le  point  de  départ 
d'épisodes  introduits  dans  le  récit  principal  afin  de  les  expliquer.  Ce 
trait  de  l'objet  matériel,  qui  constitue  une  sorte  d'attestation  de  la 
réalité  d'une  tradition  est  d'ailleurs  très  fréquent,  ainsi  qu'on  l'a  vu 
au  chapitre  des  Bochers  et  des  Empreintes  merveilleuses. 

J'ai  analysé  assez  complètement,  pour  n'omettre  aucun  fait  caracté- 
ristique, les  plus  détaillées  de  ces  légendes,  et  afin  de  les  montrer  dans 
leur  ensemble,  je  n'en  ai  pas  détaché  certains  traits  qui  se  retrouvent 
dans  plusieurs.  Il  en  est  quelques-uns  qui  n'ont  rien  de  commun 
avec  les  versions  antiques,  et  qui  se  présentent  avec  assez  de  fréquence 
pour  mériter  d'être  signalés.  C'est  ainsi  que  les  femmes  sont  souvent 
occupées,  au  moment  oii  le  suppliant  implore  leur  charité,  à  pétrir  du 
pain  ou  à  cuire  des  gâteaux,  (Issarlès,  Lourdes,  Tézénat,  Biarritz, 
Albret)  ;  et  parfois  il  se  produit  en  présence  de  l'étranger  un  accrois- 
sement miraculeux  de  la  pâte,  ^Lourdes,  Biarritz,  Albret). 

Les  riverains  aperçoivent,  à  travers  la  transparence  des  eaux,  les 
cités  dont  la  punition  est  populaire  aux  veillées  de  la  région  :  tantôt 
elles  sont  en  ruines,  comme  dans  les  légendes  du  Bouchet,  d'Issarlès, 


LE    REFIJS    d'hospitalité  301 

de  plusieurs  lacs  du  Dauphiné,  alors  quà  Lourdes  ou  distingue  la 
pointe  des  édifices,  ol  à  Dauivaulhicr,  en  l'>auclie-ConUé,  les  clochers 
des  églises.  Ainsi  que  dans  les  récils  du  hords  de  la  mer,  où  se  trouve 
aussi  ce  trail  des  villes  englouties  sans  avoir  été  bouleversées,  les 
habitants  répètent  parfois  l'action  (ju'ils  faisaient  au  moment  de  la 
catastrophe  fissarlès,  Albrel,  le^Mas  en  Anjou;  ;  ailleurs  on  entend  les 
cris  que  poussaient  alors  les  victime*^,  (Albret,  Provence,  Gascogne),  le 
chant  du  coq,  (Alsace,  (iascognei,  eH^en  plus  fréquemment  les  sonne- 
ries des  cloches  (Biarritz,  Damvauthier,  Herbauge,  et  la  série  des  bruits 
sous  Teau),  mises  eu  branle  par  des  mains  inconnues,  soit  aux  heures 
crépusculaires,  soit  à  l'anniversaire  de  la  catastrophe. 

Les  versions  les  plus  nombreuses  et  les  plus  complètes  de  la  puni- 
tion motivée  par  le  refus  d'hospitalité  proviennent  du  centre  et  du 
midi  de  la  France.  Les  lacs  dont  les  eaux  recouvrent  les  cités  perverses 
sont,  d'ordinaire,  situés  dans  des  lieux  élevés.  La  plupart  doivent  leur 
origine  à  des  phénomènes  volcaniques  anciens,  mais  le  peuple,  surpris 
de  la  présence  de  ces  masses  d'eau  sur  ces  hauteurs,  essaie  de 
l'expliquer  par  des  légendes.  Quelques-unes  sont  assez  détaillées  ;  il 
est  rare  pourtant  qu'elles  soient  aussi  bien  conservées  que  les  trois 
suivantes,  dont  la  première  a  été  recueillie  vers  1875,  par  un  très  bon 
traditionniste,  dans  la  Haute-Loire,  pays  oii  nombre  de  chansons 
populaires  parlent  des  voyages  que  fait  sur  terre  Jésus-Christ  sous  la 
figure  d'un  mendiant '.  La  ville  d'issarlès  était  au  milieu  d'une  vaste 
campagne.  Un  jour  un  pauvre  vint  y  demander  l'aumône  ;  il  commençia 
par  les  maisons  des  champs,  et  il  fut  bien  accueilli  dans  les  deux 
premières  ;  dans  lune,  on  venait  de  boulanger  pour  mettre  au  four  et 
on  le  pria  d'attendre  ;  mais  il  répondit  que  le  pain  était  cuit,  et  en  effet, 
en  ouvrant  la  maie,  on  vit  que  le  pauvre  avait  dit  vrai.  11  mangea  avec 
ses  hôtes  et  ils  lui  donnèrent  un  petit  pain.  11  les  quitta  en  disant: 
«  Dans  peu,  vous  entendrez  un  grand  bruit,  mais  soyez  sans  inquiétude.  » 
11  parcourut  ensuite  la  ville,  où  il  fut  partout  rebuté.  Il  allait  la  quitter, 
lorsqu'il  aperçut  deux  petites  maisons  ;  il  entra  dans  la  première  et  la 
femme  lui  répondit  mensongèrement  qu'elle  n'avail  pas  de  pain,  mais 
seulement  du  levain  ;  elle  mentait,  car  elle  avait  du  pain  qu'elle  ne 
voulait  pas  donnei-.  Auprès  de  la  seconde  cabane,  il  demanda  un  peu  de 
lait  à  une  femme  qui  trayait  une  chèvre,  et  qui  s'empressa  de  lui  en 
offrir  une  tasse.  Le  pauvre,  qui  était  .lésus-Christ,  lui  dit:  «.<  Vous  allez 
entendre  un  grand  bruit;,  mais  si  grand  qu'il  soit,  ne  vous  retournez 
pas  et  continuez  à  traire  votre  chèvre  ».  Au  même  moment,  un  grapd 
bruit  éclata;  c'était  la  ville  d'Issarlès  qui  s'enfonçait  dans  la  terre  béante'. 

1.  Victor  Smith.  Chants  de  pauvres  en  Velay  el  en  Forez.  Paris,  1873.  (Ext.  de  la 
Romaniu,  t.  II). 


392  LES    EAUX   DORMANTES 

La  femme  tourna  à  demi  la  tète  ;  mais  elle  n'avait  pas  achevé  ce  mou- 
vement qu'elle  fut  engloutie  avec  la  ville.  Une  nappe  d'eau  ne  tarda 
pas  à  recouvrir  toutes  ces  ruines.  Par  un  temps  clair,  on  aperçoit  au 
fond  du  lac  les  débris  de  la  cité  et  l'on  distingue  à  côté  d'une  petite 
maison,  la  dernière  de  la  ville,  une  femme  qui,  de  ses  deux  mains, 
trait  une  chèvre'. 

Plusieurs  des  traits  de  ce  récit  se  retrouvent  dans  celui  qui  raconte 
l'origine  du  lac  du  Bouchel  Saint-Nicolas,  qui  n'est  pas  très  distant  de 
celui  d'Issarlès.  Dieu  voulant  éprouver  les  habitants  d'une  ville  bâtie  à 
l'endroit  où  il  se  trouve,  vint,  sous  la  forme  d'un  mendiant,  frapper  à 
toutes  les  portes  ;  partout  il  fnt  repoussé  avec  de  grossières  injures.  11 
fut  mieux  reçu  dans  une  petite  cabane  habitée  par  une  pauvre  vieille, 
qui  l'invita  à  entrer  en  disant  qu'elle  allait  pétrir  un  peu  de  pain 
pour  lui  et  traire  le  lait  de  sa  chèvre.  Le  bon  Dieu  la  remercia,  et  lui 
dit  d'emmener  sa  chèvre  sans  perdre  un  instant,  et  de  ne  pas  se 
retourner,  quelque  bruit  qu'elle  piH  entendre.  Le  vieillard,  subitement 
transfiguré,  disparut  dans  une  éblouissante  clarté.  La  vieille  se  hâte 
de  suivre  son  conseil;  à  peine  est-elle  arrivée  au  sommet  du  pic  voisin 
que  le  ciel  s'obscurcit  et  qu'un  bruit  affreux  vient  la  glacer  d'épouvante. 
Elle  oublie  la  défense,  se  retourne  et  voit  que  la  ville  a  disparu,  et 
qu'un  immense  lac  est  à  sa  place.  Elle  veut  hâter  le  pas,  mais  ses 
pieds  sont  à  jamais  fixés  au  rocher,  elle  et  sa  chèvre  sont  changées  en 
pierre^.  Lorsque  le  bon  Dieu  voulut  éprouver  le  bon  cœur  des  habitants 
de  Lourdes,  il  prit  également  la  figure  d'un  pauvre,  et  il  entra  un  soir 
dans  la  ville  ;  mais  c'est  en  vain  qu'il  alla  de  porte  en  porte  demander 
la  charité.  Il  s'était  présenté  à  toutes  les  maisons,  quand  il  aperçut  une 
misérable  cabane,  habitée  par  deux  femmes  qui  avaient  un  petit  enfant 
au  berceau.  Elles  l'invitèrent  à  entrer,  en  attendant  que  deux  gâteaux 
de  seigle  qu'elles  avaient  mis  sous  la  cendre  fussent  cuits  à  point.  Le 
bon  Dieu  s'assit,  sans  mot  dire,  au  coin  du  feu,  et  les  gâteaux 
croissaient  merveilleusement,  si  bien  que  lorsque  les  femmes  les 
retirèrent,  elles  furent  très  surprises  de  les  voir  si  grands.  Le  voyageur 
en  mangea  sa  part,  puis  il  leur  dit  que,  pour  les  récompenser  de  leur 
charité,  il  allait  leur  sauver  la  vie,  car  la  cité  de  Lourdes  devait  être 
engloutie  à  cause  de  la  méchanceté  de  ses  habitants.  Il  leur  commanda 
de  le  suivre,  et  elles  lui  obéirent,  en  emportant  l'enfant  endormi  dans 
son  berceau.  Quand  elles  se  furent  éloignées,  le  sol  sur  lequel  la  ville 


1.  Victor  Smith,  in  Mélusine,  t.  I,  col.  327-329.  Ce  lac  d'Issarlès  est  formé  par 
lei  bouches  d'un  volcan. 

2.  Velo'j  et  Auvergne,  p.  9-10,  d'ap.  Francisque  Mandot.  L'Ancien  Velay.  Les 
habitants  élevèrent  à  l'endroit  où  s'était  produite  la  métamorphose,  une  croix  à 
laquelle  ils  donnèrent  le  nom  de  Croix  de  la  Chèvre. 


LE    REFUS    D  HOSPITALITÉ  393 

était  bâtie  s'affaissa  subitement,  et  une  eau  profonde  le  recouvrit.  On 
voit  encore  au  bord  du  lac,  une  pierre  en  forme  de  berceau  :  si  l'on 
regarde  allentivement  les  eaux  quand  elles  sont  basses,  on  aperçoit 
parfois  la  pointe  des  édifices  et  le  comble  des  maisons  de  la  cité  noyée  ' . 
En  Auvergne,  Jésus  passa  par  une  ville  située  sur  remplacement  du 
Gour  de  Tézénat,  et  demanda  un  peu  de  nourriture.  Personne  ne  voulut 
lui  en  donner;  mais  une  vieille  femme  qui  pétrissait  sa  pâle,  le  pria 
d'attendre  qu'elle  fût  cuite.  Lorsque  Jésus  eut  mangé,  il  la  remercia, 
lui  dit  qu'il  allait  punir  les  habitants  de  leur  mauvais  cœur,  et  il 
l'engagea  à  s'enfuir,  en  lui  recommandant  de  ne  pas  regarder  derrière 
elle  ;  Jésus  engloutit  la  ville,  mais  la  femme  n'ayant  pu  maîtriser  sa 
curiosité,  fut  changée  en  pierre".  Dieu  frappa  aussi  en  vain  à  toutes  les 
portes  d'un  village  de  Bigorre  :  seul  un  vacher  raccueillit  et  tua  géné- 
reusement son  veau  pour  lui  faire  honneur.  Dieu  lui  dit  de  mettre  à 
part  les  os,  excepté  un  qu'il  se  réserva.  Le  lendemain  le  vacher  vit  son 
veau  qui  paissait  l'herbe,  et  qui  avait  repris  tous  ses  os,  .sauf  celui  que 
Dieu  avait  mis  de  côté,  et  qui  battait  dans  une  grande  sonnette 
suspendue  au  cou  de  l'animal.  Le  hameau  fut  englouti,  et  à  sa  place 
est  le  lac  de  Lhéou  ;  la  cabane  hospitalière  fut  seule  épargnée  '. 

On  raconte  aux  environs  de  Biarritz,  qu'un  soir  d'hiver  un  vieillard 
en  haillons  se  présenta  à  l'entrée  des  cabanes  de  pécheurs  et  des 
maisons  des  cultivateurs  sans  obtenir  la  moindre  charité  ;  il  s'en  allait 
en  maudissant  ces  personnes  sans  pitié,  quand  il  aperçut  à  l'écart  une 
maisonnette  ;  dès  qu'il  eut  frappé  à  la  porte,  une  femme,  les  manches 
retroussées  et  couverte  de  farine,  vint  lui  ouvrir,  et  quand  il  eut  dit 
qu'il  demandait  un  peu  de  nourriture,  elle  s'empressa  de  le  servir, 
et  disposa  dans  un  coin  de  l'âtre  une  botte  de  paille  pour  lui  servir  de 
couchette.  Le  lendemain,  en  prenant  congé  d'elle,  il  lui  révéla  qu'il 
était  saint  Pierre,  et  qu'elle  serait  récompensée,  alors  que  ses  méchants 
voisins  allaient  être  punis.  Quand  la  femme  ouvrit  le  four  pour  prendre 
une  méture  pour  le  déjeuner,  elle  y  trouva  en  effet  une  belle  fournée 
de  pain.  Quelques  instants  après,  un  bruit  formidable,  mêlé  au  son 
des  cloches,  se  fit  entendre,  et  la  femme  étant  venue  sur  le  seuil  de  sa 
porte,  vit  saint  Pierre  au  sommet  des  collines  d'Arcanges,  contemplant 
l'écroulement  des  maisons.  Biarritz  n'existait  plus,  la  maison  hospita- 


1.  Eugène  Gordier.  Légendes  des  Hautes-Pyrénées,   p.    21-23. 

La  version  donnée  par  J.-F.  Bladé.  Contes  de  Gascogne,  t.  II,  p.  147  et  suiv.  pos- 
térieure à  celle  de  Gordier,  ne  dillère  que  par  l'arraugement  et  quelques  détails  :  Les 
gens  de  Lourdes  insultent  le  voyageur  et  lâchent  leurs  chiens  après  lui. 

2.  Paul  Sébillot.  Litt.  orale  de  l'Auverr/ne,  p.  237. 

3.  Eugène  Gordier,  I.  c,  p.  24  ;  légende  identique  quant  au  fond  dans  Bladé,  1. 
c,  p.  146. 


394  LKS    EAUX    DORMANTES 

Hère  avait  seule  échappé.  Longlemps  après  on  entendit  au  fond  du 
lac  actuel  de  Brindos  le  son  des  cloches,  et  maint(Miant  encore  certains 
croient  les  entendre'. 

Dans  les  légendes  qui  suivent,  il  ne  s'agit  plus  de  villes  euLières. 
mais  de  châteaux,  de  couvents  ou  même  de  demeures  plus  modestes, 
qui  sont  aussi  engloutis  pour  punii'  le  mauvais  cœur  de  leurs  habi- 
tants. Un  pauvre,  qui  probablement  était  Jésus-Christ,  se  présenta  à  la 
porte  d'une  belle  maison  où  la  femme  était  à  enfourner,  et  il  lui 
demanda  un  peu  de  pain  :  la  femme  le  lui  ayant  refusé,  il  la  pria  de 
lui  donner  quelque  peu  de  pâte  pour  lu  faire  cuire  à  la  bouche  du  four. 
Elle  y  consentit,  mais  la  pâte  étant  devenue  une  belle  miche,  elle  la  lui 
arracha  des  mains.  Une  servante  qui  blutait  dans  l'autre  chambre,  alla 
cuire  à  la  dérobée  un  gâteau  qu'elle  lui  donna,  et  le  pauvre  l'avertit 
de  quitter  ce  logis,  parce  qu'il  allait  s'y  passer  de  grands  malheurs, 
mais  elle  ne  tint  pas  compte  de  l'avertissement  et  se  mit  â  rire.  Il  vit 
ensuite  le  berger  qui,  à  sa  prière,  le  laissa  prendre  un  morceau  à  la 
cuisse  de  sa  génisse,  où  la  chair  repoussa  aussitôt.  Quand  il  l'eut 
mangé  avec  le  berger,  celui-ci  s'apprêtait  â  rassembler  son  troupeau 
pour  le  ramener  à  l'étable,  lorsque  le  pauvre  lui  dit  de  n'en  rien  faire, 
et  de  s'abriter  sous  une  aubépine  avec  ses  bêtes,  parce  qu'un  orage 
épouvantable  allait  fondre  sur  la  maison.  Â  peine  le  pauvre  avait-il 
disparu,  que  l'orage  éclata,  et  quand  il  fut  flni,  le  berger  vit  que  l'eau 
avait  enseveli  la  maison,  en  montant  jusqu'au  buisson.  Alors  il  entendit, 
en  passant  auprès  de  la  nappe  liquide,  la  servante  qui  blutait,  le  coq 
qui  chantait,  les  chiens  qui  aboyaient,  et  parfois  encore,  de  dessous  la 
fondrière  insondable  de  Lagumiech  on  entend  les  mêmes  bruits-. 
Une  mare,  à  Saint-Jacques-La-Lande  (llle-et-Viluinei  qui,  à  ce  qu'on 
assiïre,  n'a  point  de  fond,  a  englouti  un  château  oii  vivaient  des  gens 
riches,  mais  avares  et  méchants  ;  un  mendiant,  qui  n'était  autre  que 
Jésus-Christ,  vint  y  demander  laumùne,  mais  ayant  été  durement 
éconduit,  il  prononça  un  mot:  le  château  et  tous  ses  habitants  dispa- 
rurent aussitôt  dans  un  abîme  qui  s'ouvrit  '.  Une  tradition  ardennaise 
parle  de  nonnes  qui  ne  sont  pas  plus  charitables  que  les  châtelains  et 
les  riches  :  Au  temps  où  Jésus-Christ  se  promenait  sur  la  terre,  il  se 
présenta  sous  la  ligure  d'un  pauvre  vieillard,  â  la  porte  du  couvent 
de  Harricourt  :  «  Passez  votre  chemin,  lui  répondirent  durement  les 
religieuses  ;  nous  n'ouvrons  pas  aux  coureurs  de  nuit.  »  Une  servante, 
plus  humaine,  le  fît  secrètement  entrer  dans  sa  cellule  et  le  restaura 

1.  Victor  Montifor.  iu  Bullelin  de  Biarritz-Association,  août  1902.  p.  136. 

2.  L.  Dardy.  Anthologie  de  l'Albret,  t.  11,  p.  51-59. 

3.  J.  d'Armout,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  Vil,  p.  210-211. 


LA    PUNITION    DE    LA    VTOLLNCE  395 

de  son  mieux.  Le  lendemain,  il  lui  dit:  «  Ma  fille,  emportez  ce  que 
vous  avez  de  plus  précieux  et  suivez-moi.  »  Quelques  minutes  après  le 
couvent  s'écroulait  et  un  marais  boueux  vint  recouvrir  ses  ruines'. 

Dans  ia  légende  qui  suit,  le  personnage  rebuté  nVst  point  nommé; 
mais  il  est  probable  que  Jésus-Clirisl  lui-même,  ou  bien  un  saint, 
figurait  dans  la  version  primitive.  A  l'endroit  où  se  trouve  aujourd'hui 
l'étang  connu  sous  lo  nom  de  Larjur  de  A'aintrailles,  non  loin  de  Nérac, 
existait  autrefois  un  beau  domaine  oîi  il  y  avait  une  prairie,  des  vignes, 
des  bois  et  un  moulin.  Le  possesseur  était  riche,  mais  avait  le  cœur 
dur.  Un  soir  de  Noël,  un  pauvre  vient  frapper  à  la  porte  de  la  maison, 

—  La  charité,  j'ai  faim.  —  Non,  dit  le  meunier.  »  En  ce  moment,  le 
coq  chanta.  Le  pauvre  va  frapper  à  la  porte  de  réta])le.  —  La  charité 
j'ai  soif.  —  Non,  non,  répète  le  meunier.  »  Et  l'âne  se  met  à  braire- 
Le  pauvre  va  frapper  à  la  porte  du  moulin. —  La  charité,  j'ai  sommeil. 

—  Non,  non,  non,  misérable,  va-t-en  au  diable  !  »  Le  mendiant 
disparut,  et  à  minuit,  la  prairie,  létable  et  le  moulin  s'effondrèrent, 
engloutissant  le  maître  impitoyable  avec  tous  ses  biens,  el  une  nappe 
d'eau  prit  la  place  du  beau  domaine'. 

Quelquefois  h?  refus  d'hospitalité  était,  surtout  de  la  part  des  grands, 
accompagné  de  violences  et  d'insultes.  Un  jour,  que  le  seigneur  de 
Bex  (Suisse  romande)  était  à  la  chasse,  un  vieillard  vint  à  la  porte  du 
château  et  demanda  un  peu  de  pain  et  un  verre  d'eau.  Un  domestique 
allait  les  lui  donner,  quand  la  maîtresse  du  logis  se  met  en  colère, 
ordonne  de  bàtonner  le  domestique  et  fait  lâcher  ses  chiens  sur  le 
pauvre.  11  fuit  comme  il  peut,  et  arrivé  sur  un  tertre,  il  étend  le  bras 
vers  le  château  en  prononçant  une  malédiction  :  la  châtelaine  et  ses 
gens  s'esclaffent  de  rire.  Mais  voilà  qu'un  orage  terrible  éclate,  l'eau 
inonde  le  sol,  et,  tandis  que  le  vieux  mendiant  lient  toujours  le  bras 
étendu,  le  château  s'engloutit.  Quand  le  seigneur  revint,  il  ne  trouva 
ijuune  mare  à  ia  place  de  sa  belle  demeure.  Sur  le  tertre  où  s'était 
tenu  le  justicier,  un  sac  en  cuir  plein  d'or  était  déposé  à  côté  d'une 
petite  pièce  de  monnaie  écornée,  qu'il  reconnut  pour  l'avoir  donnée  la 
veille,  étant  à  la  chasse,  à  un  vieillard  en  haillons^  Le  marais  de  Saint- 
Michel  en  Braspartz  (JM'nistère  ,  était,  il  y  a  plus  de  mille  ans,  occupé 
par  une  vaste  forêt,  au  milieu  de  laquelle  s'élevait  un  château  superbe. 
Une  nuit  d'hiver,  un  pauvre  pèlerin  y  pénétra,  et  demanda  au  baron 
une  petite  place  pour-  y  élever  un  oratoire.  Le  seigneur,  furieux,  le 
lit  mettre  au  cachot,  et  déclara  que  le  lendemain  le  pèlerin  servirait 
de  «  bête  à  chasser  »  dans  la  forêt.  Un  lui  donna  cent  pas  tl'avance,  et 

1.  A.  Meyrac.   Villes  el  villaf/es  des  Ar demies,  p.  282. 

2.  Louis  Fargue,  in  Kev.  des  Trad.  pop.,  t.  VL  p.  434. 
o.   A.  Certcux.  in  Uev.  des  Trad.  pop.,  t.  IX,  p.  2ol. 

iï4 


396  l'ES    EAUX    DORMANTES 

la  meute  fut  lancée  après  lui.  Mais  au  milieu  de  la  chasse,  un  page  vil 
le  pèlerin  déployer  ses  ailes  comme  un  ange  et  s'envoler  devant  les 
chiens.  Quand  on  arriva  au  sommet  de  la  montagne,  le  baron  vit,  à  la 
place  du  fugitif,  un  ange  resplendissant  de  lumière,  et  dans  la  vallée, 
là  où  s'élevait  le  riche  domaine,  il  n'y  avait  plus  que  des  bruyères  que 
Ton  eût  dit  brûlées  par  un  feu  souterrain,  et  un  sombre  marécage 
entouré  de  noirs  taillis'. 

Un  lac  sur  la  route  de  Bordère  à  Luchon  remplace  un  hameau  dont 
les  bergers  avaient  insulté  saint  Pierre-.  On  voyait  un  village,  d'autres 
disent  une  ville,  à  l'endroit  même  où  s'est  creusé  le  bassin  du  lac  de 
Narlay  (Haute-Saône).  Une  mendinnte  s'élant  présentée  à  toutes  les 
portes,  et  n'ayant  pu  trouver  un  asile  pour  la  nuit,  si  ce  n'est  sous  le 
toit  d'un  pauvre  vieillard,  Dieu,  pour  venger  la  suppliante,  noya  le 
village  entier,  en  n'exceptant  que  la  maison  hospitalière  située  un  peu 
à  l'écarté  On  raconte  dans  le  Doubs  qu'un  jour  d'hiver  une  femme  qui 
tenaitson  enfant  sur  les  bras,  parcourut  la  ville  entière  de  Damvauthier, 
alors  populeuse  et  tlorissante,  sans  que  personne  eût  pitié  d'elle.  Elle 
adressa  une  prière  à  la  Vierge  et  vit  devant  elle  un  vieillard  qui  la 
reçut,  lui  olTrit  à  manger  et  prépara  un  lit  de  bruyère  poui-elle  et  pour 
son  enfant.  Le  lendemain,  le  vieillard  avait  disparu,  et  au  lieu  même 
où  s'élevait  la  ville  inhospitalière  de  Damvauthier,  on  ne  voyait  plus 
qu'un  lac  immense  ;  c'est  celui  que  Ion  connaît  aujourd'hui  sous  le 
nom  de  lac  de  Saint-Point.  Plus  d'un  pécheur  a  vu  sous  les  eaux 
transparentes,  les  clochers  de  la  cité  maudite,  et  entendu  le  glas  de  ses 
cloches  à  la  veillée  du  jour  des  morts'*. 

On  peut  ranger  sous  le  titre  de:  Châtiment  de  l'impiété,  les  légendes 
qui  rappellent  la  tradition  des  villes  corrompues  de  la  Mer  Morte.  Ainsi 
qu'on  l'a  vu,  elles  sont  fréquentes  sur  le  littoral  maritime.  On  les 
retrouve,  beaucoup  plus  rarement,  dans  l'intérieur  des  terres,  et,  à  deux 
exceptions  près,  elles  sont  assez  frustes.  Il  est  facile  d'y  reconnaître 
quelques-uns  des  traits  caractéristiques  du  récit  de  la  Bible, la  corruption 
ou  l'impiété  des  gens  de  la  cité  coupable.  (Genèse  XVlll,  21  et  suiv.  ; 
Herbauge,  .\rs  en  Dauphiné,  bourg  du  Yelay,  Vieux  Briouze,  Langueur, 
l'avis  donné  un  peu  avant  la  catastrophe  par  un  personnage  sacré, 
[Genèse.  XIX,  12,  13,  17,  Herbauge,  version  vendéenne  d'Herbauge, 
bourg  du  Velay)  la  défense  de  se  retourner  [Genèse  XIX,  17,  version 
d'Herbauge;  légendes  dauphinoises  ,  la  métamorphose  de  ceu\  qui  ont 


1.  Du  Laurens  delà  Barre.  Nouveaux  fanlômes  bretons,  p.  28-35. 

2.  Gésa  Darsuzy.  Les  Pyrénées  françaises ,  p.  107. 

3.  M.  Monnier.  Culte  des  esprits  dans  la  Séquanie,  p.  59. 

4.  Gh.  Thuriet.  Traditions  populaires  du  Uoubs,  p.  463-463. 


LA    SUBMERSION    d'hERBAUGE  397 

désobéi  à  cet  avis  (Genèse  XIX,  26,  version  d'Herbauge,  du  lac  de 
Moras  en  Dauphiiié). 

La  légende  de  la  submersion  d'Herbauge,  que  recouvrent  les  eaux 
du  lac  de  Grandlieu  (Loire-Inférieure)  est  bien  conservée,  et  on  la 
raconte  dans  le  voisinage  à  peu  près  telle,  sauf  la  forme  et  deux  ou 
trois  détails,  qu'on  la  lit  dans  Albert  Le  Grand  ^  ;  les  épisodes  nouveaux 
sont  l'adoration  du  diable  en  or,  et  Tavis  donné  parle  saint  à  ses  hôtes 
de  n'emporter  que  des  objets  comestibles.  Voici,  légèrement  abrégé,  le 
récit  qui  fut  fait,  il  y  a  cinq  ou  six  ans,  à  M.  Pitre  de  l'isle.  Les  habi- 
tants delà  cité  d'Herbauge  étaient  riches,  mais  ils  menaient  une  vie  de 
païens  et  adoraient  une  espèce  de  diable  tout  en  or.  Saint  Martin  de 
Vertou  venu  pour  les  convertir,  ne  trouva  à  se  loger  que  chez  un  pauvre 
homme  appelé  Romain,  qui  vivait  avec  sa  femme  dans  une  petite  cabane. 
C'est  en  vain  que  le  saint  prêcha  la  pénitence  aux  gens  d'Herbauge  ;  ils 
refusèrent  de  l'écouter.  Un  soir  que  la  ville  était  en  fête,  il  fut  avert 
que  Dieu  allait  la  submerger.  Il  prévint  ses  hôtes,  en  leur  disant  de  le 
suivre,  d'avoir  grand  soin  de  ne  pas  se  retourner,  et  de  ne  rien 
emporter,  sauf  un  peu  de  nourriture.  La  femme  de  Romain  prit  trois 
pains  qu'elle  venait  de  cuire,  et  marclia  sur  les  pas  du  .saint.  Mais,  un 
bruit  efifroyable  ayant  éclaté  derrière  elle,  elle  oublia  la  recommandation 
et  fut  changée  en  pierre  ainsi  que  ses  tourteaux.  Romain  qui,  ne 
l'entendant  plus,  se  retourna,  subit  la  même  métamorphose.  On  les 
voit  tous  les  deux  à  Saint-Martin,  dans  une  prée  au  bord  de  l'eau-. 
Suivant  d'autres,  les  tourteaux  pétrifiés  gisent  auprès  de  la  femme  ^  En 
Vendée,  pays  voisin  du  lac,  la  légende  est  altérée:  Herbauge  fut 
submergée  à  la  suite  de  pluies  diluviennes;  pendant  l'inondation, 
chacun  se  sauvait  effrayé,  sous  la  conduite  d'un  ange  qui  avait  défendu 
de  regarder  derrière  soi.  Une  vieille  femme  lui  désobéit,  et  l'ange 
lui  dit:  «Qu'attends-tu  là?  —  Mon  (ils  Pierre,  répondit-elle.  — 
Pierre  tu  seras  »,  répondit  le  conducteur,  et,  au  même  instant  la 
femme  se  trouva  changée  en  une  statue  de  pierre,  qui  a  sur  la  tôtf  une 
galette  '\  Plusieurs  des  traits  de  la  submersion  d'Herbauge  se  retrouvent 

1.  Albert  Le  Grand.  Vies  des  saints  de  Bretagne,  Saint-Martin  de    Vertou,  §  3  et  4. 
Une  allusion  d'un  écrivain  du  XIV^  siècle   montre    que   cette   légende   était    bien 

connue  à  cette  époque  :  et  pour  ce  deviut  comme  une  pierre  tout  aussi  cnmn>e 
saint  Martin  de  Verto.  quand  il  fist  foudre  la  cité  de  Erbange  (sic),  qui  estoit  en  i'éves- 
chié  de  Nantes,  laquelle  fondy  par  le  péché  de  luxure  et  d'orgueil,  comme  list  la 
cité  dont  Loth  fut  sauvé.  (Le  Liore  du  chevalier  de  la  Tour  Landry,  p.  1U>.  Bibl. 
elzévirienae). 

2.  Paul  Sébillot.  Petite  légende  dorée,  p.  205-207. 

Romain  et  sa  femme  éveillent  le  souvenir  de  Philémon  et  Baucis  ;  ce  uora  de 
Romain  se  trouve,  avec  la  mention  des  idoles  en  or,  dans  la  version  donnée  par 
la  première  édition  d'Ogée.  Dict.  de  Bretagne,  art.  (lerbauge. 

3.  Bizeul.  De  Rezé  et  du  pays  de  Rais,  p.  liO. 

i.  Jehan  de  la  Chesnaye,  in  Rev.  des  Trad.  pop,,  t.  XVI,  p.  579- 


398  LES    EAUX    DORMANTES 

dans  une  légende  du  Velay  :  Jésus-Christ  étant  venu  prêcher 
lévangile  dans  un  bourg  considérable  de  ce  pays  ne  fut  accueilli  que 
par  une  veuve  qui  n'avait  pour  tout  bien  qu'une  chèvre.  Un  jour  les 
Druides  voyant  que  les  prédications  produisaient  de  l'efTet,  soulevèrent 
le  peuple  contre  lui,  et  le  Christ,  poursuivi  à  coups  de  pierres, 
se  déroba  à  grand'peine  de  leurs  coups.  Résolu  à  punir  les  païens,  il 
dit  à  la  femme  de  prendre  ce  qu'elle  avait  de  plus  précieux  et  de  le 
suivre.  Klle  lui  obéit,  emmenant  sa  chèvre  et  emportant  sa  seille  et  sa 
selle  à  trois  pieds,  et  ils  arrivèrent  sur  un  coteau.  Alors,  pendant  que 
la  femme  trayait  sa  chèvre,  la  tempête  se  déchaîna,  le  sol  s'ouvrit,  et 
le  bourg  s'abîma  sous  les  eaux  qui  formèrent  le  lac  du  Bouchet.  Comme 
elle  se  désolait,  Jésus  revint,  et  la  conduisit  dans  le  bois  oîi  il  lui 
montra  une  chaumière  semblable  à  la  sienne  et  qui  semblait  préparée 
pour  la  recevoir  ;  la  femme  lui  ayant  dit  qu'elle  ne  pourrait  se 
désaltérer  dans  le  lac,  Jésus  lui  ordonna  de  soulever  une  pierre,  et 
quand  elle  l'eut  fait,  elle  vit  jaillir  une  source  limpide.  Quelques-uns 
assurent  que  par  un  temps  bien  clair,  lorsque  les  eaux  ont  une  grande 
transparence,  on  aperçoit  les  ruines  du  bourg'.  Ce  trait  des  maisons 
que  l'on  voit  encore  est  commun  à  plusieurs  légendes  :  Au  XVII^  siècle, 
Chorier  disait  qu'on  voyait  encore  des  maisons  à  travers  les  eaux  du 
lac  de  Paladru,  qui  recouvre  la  ville  d'Ars,  dont  les  habitants 
méprisaient  les  serviteuis  de  Dieu.  Sur  les  bords  du  lac  de  Moras,  en 
Dauphiné,  où  gît  une  ville  coupable,  un  monolithe,  appelé  Pierre 
Femme  est  une  femme  ainsi  métamorphosée  pour  avoir,  malgré  les 
avertissements,  jeté  un  regard  en  arrière-. 

Dieu  n'avait  pas  ménagé  les  avertissements  aux  gens  du  Vieux 
Briouze,  alors  ville  opulente,  mais  dont  les  habitants  étaient  très 
dissolus  ;  ils  n'en  avaient  tenu  aucun  compte.  Une  nuit  de  fête,  la 
terre  s'ouvrit  pour  l'engloutir,  et  le  lendemain  les  paysans  d'alentour 
ne  virent  plus,  à  la  place  qu'elle  occupait,  que  les  eaux  blafardes  et 
clapotantes  d'un  marais  sans  fond\  L'étier  de  Langou,  en  l'IUe-et- 
Vilaine,  a  remplacé  la  grande  et  belle  ville  de  Langueur,  submergée  en 
punition  des  crimes  de  ses  habitants^. 

D'autres  récits  d'engloutissements  ne  parlent  plus  de  villes  entières, 
mais  d'édifices  religieux,  de  hameaux  ou  même  d'individus,  punis 
de  leur  impiété  ou  de   leur  désobéissance  aux  prescriptions  écclésias- 

1.  Velay  et  Auvergne,  p.  5-8.  Quelques  anciens  du  pays  savent  où  gisent  sous 
la  ronce,  les  trois  pierres  qui  marquent  le  lieu  d'où  la  veuve  avait  pu  contempler 
le  cataclysme  :  sur  l'une  avait  été  posée  la  seille,  sur  l'autre  le  banc,  sur  la  troisième 
les  pieds  de  la  charital)le  femme. 

2.  Matériaux  pour  l'histoire  de  l'Homme,  t.  111,  p.  \.^\..  Album  dauphinois,  t.  l,p.71. 
'■L  J.  Lecœur.   Esquisse.^  du  Bocar/e  normand,  t.   Il,  p.  356. 

4.  Guillotin  de  Corson.  Récits  hisl.  de  la  Haute-Bretagne,  p.  26. 


LE    CHATIMENT    DE    l'iWFIÉTÉ  399 

tiques.  Les  moines  du  monastère  de  Westliollen  on  Alsace,  qui  menaient 
une  existence  coupable,  envoyèrent  un  vendredi  un  frère  leur  acheter 
delà  viande  pour  leur  table.  Tout  à  coup,  le  cloître  disparut  ;  ;\  sa 
place  est  un  marécage  humide  sous  lequel  on  entend  parfois  chanter 
le  coq'.  Les  moines  d'un  couvent  qui  existait  à  l'endroit  où  se  trouve 
le  petit  lac  de  Fiers,  s'étant  enricliis,  se  relâchèrent  peu  à  peu  et 
devinrent  impies  et  dissolus.  La  veille  d'une  fête  de  iNoèl,  au  lieu  de 
se  rendre  à  l'otlice  divin,  ils  se  réunirent  pour  un  profane  rc'veillon. 
Lorsque  vint  minuit,  le  frère  sonneur  étant  à  table  avec  les  autres,  la 
cloche  qui  d'ordinaire,  à  cette  heure,  se  faisait  entendre  pour  appeler 
les  fidèles  à  la  messe,  se  mil  à  sonner  d'elle  même.  Il  y  eut  alors  dans 
le  réfectoire  un  moment  de  silence  et  de  stupeur;  mais  un  des  moines 
les  plus  libertins  entoura  d'un  bras  lascif  une  femme  assise  à  ses  cotés, 
prit  un  verre  et  s'écria  :  «  Entendez-vous  la  cloche,  frères  et  sœurs  ; 
Christ  est  né,  buvons  rasade  à  sa  santé  !  »  Tous  les  moines  répétèrent 
SCS  paroles,  mais  aucun  n'eut  le  temps  de  boire  ;  la  foudre  frappa  le 
couvent  qui  oscilla  sous  le  choc,  et  disparut  à  une  grande  profondeur 
sous  la  terre.  Les  paysans,  qui  s'étaient  empressés  d'accourir  à  la 
messe,  ne  trouvèrent  plus,  à  la  place  du]monaslère,  qu'un  petit  lac,  d'où 
l'on  entendit  le  son  des  cloches  jusqu'à  ce  que  la  première  heure  du 
jour  eût  retenti  -. 

Les  paysans  désignent  l'étang  de  Mcylan  (Lot-et-Garonne)  sous  le 
nom  de  Lague  sans  fond  :  c'est  au  reste  une  des  particularités  que  l'on 
attribue  à  de  nombreuses  pièces  d'eau  formées  à  la  suite  de  vengeances 
célestes,  et  ils  disent  qu'une  corde,  qui  avait  entour<;  douze  fois  le 
château  de  Saint-Pau,  ne  fut  pas  assez  longue  pour  en  atteindre  la  vase. 
11  remplace  une  église  engloutie  à  la  suite  d'un  tremblemeni,  de  terre. 
Le  prêtre  qui  la  desservait,  grand  amateur  de  chasse,  ayant  entendu  les 
aboiements  d'une  meute  pendant  qu'il  célébrait  la  messe,  ne  put 
s'empêcher  de  s'écrier  que  si  Bellaoude,  un  de  ses  chiens,  était  de  la 
partie,  le  lièvre  était  pris.  C'est  en  punition  de  cet  oubli  des  devoirs  du 
pasteur  que  l'église  elles  assistants  disparurent  sous  les  eaux.  Les 
gens  du  pays  disent  qu'on  entend  des  gémissements  sortir  du  fond  du 
lac,  et  que  pendant  la  nuit,  au  clair  de  la  lune,  un  l'antùine  rouge 
apparaît^  La  comtesse  Mahaut  suivait,  en  voiture,  le  chemin  qui  passait 
autrefois  dans  le  fond  de  la  vallée,  quand  à  proximité  du  château  de 
Cérilly,  se  lit  entendre  la  cloche  de  la  chapelle  qui  sonnait  l'élévation. 
C'était  le  dimanche  de  Pâques  ;  le  cocher  demanda  s'il  fallait  s'arrêter 


1.  Aug.  Stœber.  Oie  Sagen  des  Elsasses,  n»  ni. 

2.  Amélie  Bosquet.  La  Normandie  romanesque,  p.  495-496,  d'à.  Shoberl.  Jïa:cwr«jo?js 
in  Normandij,  t.  Il,  p.  173. 

3.  A.  Ducourneau.  La  Guyenne,  t.  I,  p.  4. 


400  LES    EAUX    DORMANTES 

et  s'agenouiller.  «  Fouette  !  fouette  !  cocher  !  »  lui  cria  la  comtesse. 
Aussitôt  disparaissent  cheval,  voilure,  cocher  et  châtelaine.  Un  abîme 
s'était  ouvert,  d'où  une  source  jaillit.  Depuis  ce  temps,  chaque  jour  de 
Pâques,  on  voit  sortir  du  milieu  de  l'eau  les  brancards  d'une  voiture  ; 
les  anciens  disaient  qu'il  n  était  pas  possible  de  trouver  le  fond  de  cette 
mare '.  Une  croix  existait  jadis  au  carrefour  de  la  Croix  Portière  en 
Xaintré  (Deux-Sèvres).  Un  jour  le  cocher  d'un  carrosse  qui  passait 
devant  la  salua  respectueusement  :  son  maître  ne  voyant  personne,  lui 
demanda  pourquoi  il  ùtait  son  chapeau,  et  quand  le  cocher  le  lui  eut 
appris,  il  le  traita  d'imbécile  ;  aussitôt  maître,  cheval,  et  carrosse  sont 
engloutis  dans  un  gouffre  dont  la  mare  occupe  la  place.  Le  cocher  seul 
est  sauve  -. 

Dans  les  légendes  qui  suivent,  c'est  l'inobservation  des  jours  fériés 
qui  provoque  la  vengeance  divine.  Les  habitants  d'un  village  entre 
Barjol  et  Brignolles  s'étaut  moqués  de  la  fête  de  sainte  Madeleine, 
un  orage  éclata,  les  ruisseaux  se  gonflèrent  et  l'eau  sortit  même  de  la 
terre  pour  engloutir  la  bourgade  sacrilège  ;  à  sa  place  est  l'étang  de 
Bras.  Tous  les  ans  pendant  la  nuit  qui  précède  la  Sainte-Madeleine,  on 
entend  distinctement  les  cris  de  douleur  des  malheureux  qui  y  furent 
noyés,  et  qui  sont  condamnés  à  des  peines  éternelles-.  Des  gens  de 
Besse,  dans  la  même  région,  presséspar  le  temps,  oublièrent  de  célébrer 
comme  de  coutume  la  Sainte-.\nne,  et  firent  passer  et  repasser  leurs 
chevaux  surles  gerbes  mûres  ;  soudain  l'aire  se  creusa  en  abîme  profond 
et  engloutit  hommes  et  bêtes.  Depuis,  lorsque  rien  ne  vient  rider  la 
surface  du  petit  lac,  des  bruits  de  voix  et  des  claquements  de  fouet 
montent  de  ses  profondeurs*.  Le  lac  de  Lamaie,  dans  les  Vosges,  s'étend 
sur  l'emplacement  d'une  métairie  dont  les  habitants  refusèrent  de 
quitter  leurs  danses  et  leurs  divertissements  pour  assister  aux  ollices 
de  la  Pentecôte.  En  punition,  le  sol  s'effondra  ;  un  lac  se  forma,  et,  à 
l'anniversaire  du  châtiment,  on  entend  les  cloches  sonner  au  fond  de 
l'eau^  Une  autre  légende  raconte  cet  engloutissement  avec  des  détails 
différents.  La  jeunesse  d".\llarmont  avait  l'habitude  de  s'arrêter,  pour 
rondier  avant  l'otlice,  sur  une  belle  place  de  gazon.  Un  jour  de  Trinité 
que  garçons  et  filles  attendaient  en  vain  le  ménétrier,  les  plus  audacieux 
se  mirent  à  blasphémer  de  colère.  Mais  tout  à  coup  un  étranger  parut, 
son  violon  à  la  main,  et  commença  à  en  jouer  de  telle  manière  que 
tous   ceux    qui   étaient  là   se  mirent  à  danser  d'une    ardeur   folle.  Le 

4.  G.  Moiset.  Usages  de  l'Yonne,  p.  91. 

2.  Léo  Desaivre,  in  Rev.  de  Trad.    pop.  t.  XIII,  p.  614. 

3.  Bérenger-Féraud.   Réminiscences  populaires  de  la  Provence,  p.  305. 

4.  Le  Soleil  du  Midi.  5  août  1888. 

5.  Ch.  Traxelles.  Promenades  da?is  les  Vosges.  Luuéville,  1886,  p.  19,  cité  par 
René  Basset,  in  R.  T.  P.,  t.  VU,  p.  754. 


LE  CHATIMENT  DK  LA  VIOLENCE  401 

premier  coup  de  vêpres  sonne,  on  nécoute  rien,  le  second  se  fait 
entendre,  on  redouble  de  vivacité.  Le  troisième  sonne,  la  ronde  devient 
plus  furieuse  et  continue  jusqu'au  Magnificat  ;  alors  danseurs  et 
danseuses  s'engloutissent  dans  les  eaux  qui  remplacent  subitement  la 
pelouse'.  Près  de  Lussac-les-Châteaux  est  un  trou  à  l'eau  noire,  appelé 
le  Goufi're,  dont  personne  n'a  pu  sonder  la  profondeur.  Un  jour  de 
Pâques  fleuries,  des  bergers  et  des  bergères  s'étaient  arrêtés  là  pour 
danser.  Un  veillard,  qui  n'était  autre  que  Jésus-Cl)rist,  leui-  ayant  fait 
observer  que  la  messe  allait  commencer,  fut  accueilli  par  des  éclats  de 
rire  et  des  injures,  el  même  on  lança  des  cbiens  après  lui.  Le  vieillard 
étendit  la  main  :  bergers  et  bergères  disparurent  dans  le  gouffre  qui 
s'ouvrit  sous  leurs  pas.  Alentour,  dans  la  plaine,  les  moutons  sont 
changés  en  pierres  blanches  et  les  chiens  en  pierres  noires.  A  Chauvigny, 
huit  jeunes  filles  qui  dansaient  au  milieu  d'un  pré,  le  jour  de  la  Fête- 
Dieu,  sont  tombées  dans  un  précipice  à  un  endroit  où  la  terre  va  et 
vient  quand  on  y  passe.  Elles  ont  ensuite  été  métamorphosées  en  huit 
moutons  de  pierre  que  l'on  voit  auprès-. 

Quelquefois  ces  catastrophes  se  produisent  pour  tirer  de  peine  des 
personnages  menacés  d'actes  de  violence,  ot  elles  punissent  en  même 
temps  ceux  qui  s'en  sont  rendus  coupables.  On  raconte  dans  le  pays 
de  Rougemont  qu'un  sire  de  Montby  avait  enlevé  une  jeune  fille 
vertueuse  et  l'avait  jetée  dans  son  carrosse,  lorsque  tout  à  coup  l'équi- 
page entier  disparut  sous  terre  ;  les  paysans  accourus  aux  cris  de  la 
jeune  fille,  ne  trouvèrent  à  l'endroit  où  la  voilure  avait  été  engloutie 
qu'un  creux  sans  fond  d'où  l'eau  semblait  jaillir  ^  Des  païens  avaient 
amassé  de  grands  tas  de  fougères  autour  de  la  cabane  d'un  moine  et 
y  avaient  mis  lé  feu.  Le  moine  voyant  qu'il  allait  briller,  jeta  de  l'eau 
bénite  sur  le  bois  ;  on  entendit  un  grand  bruit,  et  la  vallée  s'effondra 
sous  les  eaux.  C'est  ce  (jui  a  fait  la  mer  de  Murin  (lUe-et-Vilaine)  ^. 
Un  puissant  château,  bâti  à  l'endroit  où  est  le  marais  de  Chaperoy, 
s'abîma  un  jour  en  terre  à  cause  des  crimes  de  ses  possesseurs  ^ 

Des  légendes  des  Pyrénées,  qui  ne  difTèrent  que  par  des  détails,  font 
remonter  l'origine  d'un  lac  à  l'énorme  quantité  d'eau  absorbée,  puis 
rendue,  par  un  monstre.  Le  plus  grand  serpent  que  l'on  ait  jamais  vu 
se  traînait  jadis  sur  le  plateau  d'une  montagne  verdoyante  :  de  beaux 
troupeaux  allaient  et  venaient  dans  la  vallée  qui  s'élendait  au-dessous  ; 

1.  Maçiasin  pittoresque,  1853,  P.  235. 

2.  Léon  Pineau.  Le  Folk-Lore  du  Poitou,  p.  161,  165. 

3.  Ch.  Thuriet.  Trad.  du  Doubs.  p.  365. 

4.  Pitre  de  Ilsle,  in  lieoue  des  Trad.  pop,,  t.  XIV,  p.  208.  Ces  païens  liabitaient 
un  bois  voisin  de  l'ermitage. 

5.  C.  Moiset.  Usages  de  l'Yonne,  p.  97. 


402  LES    EAUX    DORMANTES 

mais  paàteui'S,  chiens  et  troupeaux,   enlevés  de   terre  par   une   force 
irrésistible,  montaient  vers  le   plateau  magique  et  s'engouflVaient  dans 
la  bouche  du  serpent.   Un  homme    du    village    d'Arbouix,   qui  avait 
beaucoup  de  courage  et  d'adresse,  résolut  de  délivrer  son  pays.  11 
établit  une  forge  au  lieu  le  plus  secret  qu'il  put  trouver,  et  lorsque  le 
fer  était  rouge,  il  le  mettait  à  la  portée  du  serpent,  au  péril  de  sa  vie, 
bien  qu'il  eût  soin  de  se  retirer  aussitôt.  Lorsque  le  monstre,  cherchant 
une  proie,  regardait  de  côté  et  d'autre,  il  voyait  ce  fer  rougo  :  il  l'as- 
pirait comme  toute  autre  chose,  et  par  la  puissance  de^  son  soutlle,   il 
l'avalait  d'un  seul  trait.  Le  feu  se  mit  à  ses  entrailles,  et  il  eut  une  si 
grande  soif,  qu'il  se  mit  à  boire,  à  boire,   et   il   buvait  toujours.    .\  la 
fin,  il  creva:  l'eau  qu'il  avait  absorbée  se  répandit  et  fit  le  lac  d'Isabit'. 
Cette  version,  que  j'ai  abrégée,  est  plus  ancienne  que  les  suivantes  : 
dans  celle  de  Webster,  que  j'ai   donnée  avec  plus  de  détails  au   cha- 
pitre des  montagnes,  les  habitants,  après  avoir  fait  rougir  tout  le  fer 
dont  ils  pouvaient  disposer,  éveillent  le  monstre  qui  l'aspire,  et  qui, 
pour  étancher   sa   soif,  avale    tous   les   ruisseaux,    de     Pierrefitte   à 
Gavarnie.  Quand  il  fut  mort,  l'énorme  quantité  d'eau  qu'il  avait  aspirée 
sortit  de  sa  gueule  et  forma  le  lac-.  Le  héros  du  récit,  un  peu  trop  mis 
au  point,  de  Bladé,  est  un  forgeron  qui   installe  sa  forge  tlans   une 
grotte,  et  se  lie,  pour  ne  pas  être  attiré  par  le  serpent,  avec  des 
chaînes  ;  pendant  sept  ans,  il  lui  sert  des  barres  de  fer  rouge;  pendant 
sept  an.*i,  pour  éteindre  le  feu  qui  le  brûlait,  la  maie  ijète  avale  la  neige 
par  charretées  et  met  à  sec  les  fontaines  et  les  lacs.   Quand  elh'    linil 
par  crever^  il  se  forma  un  grand  lac  '. 

Les  géants,  les  héros  et  les  personnages  surnaturels  figurent  aussi 
parmi  les  créateurs  de  nappes  d'eaux  stagnantes.  C'est  Gargantua 
qui  «  en  expulsant  le  superflu  de  la  boisson  »  a  formé  le  bel  étang  de 
Jugon  (Côtes-du-Nord;.  et  ceux  d'Ouée  et  d'Andouillé  en  Ille-et- 
Vilaine*.  Un  étang,  voisin  de  Reulaxer,  se  nomme  la  Goutte  du  géant, 
parce  qu'il  doit  son  origine  à  une  goutte  d'eau  tombée  de  la  main  d'un 
géant  qui  venait  de  boires  On  dit  dans  les  Alpes  vaudoises.  que  lorsque 
Gargantua  passait  par  les  champs  labourés,  l'empreinte  de  chacun  de  ses 
pas  faisait  une  pièce  d'eau '^.  Au  sud  de  Lourdes,  les  petits  étangs  de 
Vivier  Lion  ont  été  produits  par  le  pied  ou  le  genou  de  Roland  désar- 

1.  E.  Cordier.   Légendes  des  Hautes-Pyrénées,  p.  34. 

2.  W.  Webster.  Basque  Legends.  p.  21-22. 

3.  J.-F.  Bladé.  Coules  de  Gascof/ne.  t.  H,  p.  3"0  3"3.  publiés  en  1886,  vingt-cinq 
ans  après  le  ré-cit  de  Cordier. 

4.  Paul  Sébillot.  Gargantua,  p.  16,  79. 

.^.  D.  Monnit  r  et  A.  Vingtrinier.   Traditions  de  lu  Franche-Comté,  p.  533. 
6.  Cere«ole.  Légendes  des  Alpes  vaudoises,  p.  267. 


GÉANTS  ET  FERS  CKÉATBURS  DE  LACS  403 

çoniiô'.l.o  lac  de  Genève  est  l'œuvre  de  Gargantua,  qui  le  créa  pour  faci- 
liter la  sortie  du  Rhône  '-':  des  fées  qui  riiabitaient  autrefois  formèrent 
le  lit  du  vaste  élang  de  lluelgoal  (JMnistère)  ;  d'aulres  f(*es,  en  punition 
d'une  désobéissance  à  leur  supérieure,  furent  condamnées  ii  creuser 
en  une  nuit  l'étang  de  Graphard,  en  llle-et-Vilaine '.  Dans  un  conte 
facétieux  du  n)éme  pays,  une  fille  naïve,  ayant  cru  que  son  confesseur 
lui  défendait  d'uriner  pendant  quinze  jours,  s'accroupit  au  bout  de  ce 
temps,  et  se  soidagea  pendant  trois  heures  au  pied  du  château  de 
Corn  bourg  ;  toutes  les  pierres  du  coteau  roulèrent  dans  l'étang  el  for- 
mèrent le  barrage  qu'on  voit  encore  aujourd'hui  ^  Dans  le  Jura,  c'est  le 
diable  auquel  une  belle  dame  promet  de  se  livrer  s'il  creuse  le  bassin 
d'un  lac  dans  un  temps  déterminé  ;  Satan  acheva  la  belle  pièce  d'eau 
de  la  (îrange  ;\  la  Dame  ;  mais  quand  il  s'approcha  pour  saisir  sa  proie, 
elle  le  fit  s'enfuir  en  lui  marquant  le  front  d'un  signe  de  croix  '■'.  En 
Corse,  le  lac  de  Cinlo  doit  son  origine  à  la  baguette  d'une  fée  qui,  pour 
désaltérer  un  roi  mourant  de  soif  sur  la  montagne,  en  frappa  un  gros 
rucher,  d'où  jaillirent  les  sources  abondantes  qui  l'ont  formé  et 
l'alimentent". 

La  malédiction  d'une  fée,  suivani  une  h'-gende,  a  donné  naissance  à 
un  étang.  Aiilreiois,  le  ch;\teau  du  Mas  appartenait  à  un  puissant 
seigneur  qui,  après  une  absence  de  plusieurs  années,  reparut  sans 
qu'on  sût  d'où  il  venail,  ramenant  avec  lui  une  l)elle  jeune  femme  qu'il 
avait  épousée  aux  pays  lointains.  Elle  portait  toujours  des  robes  si 
longues  que  personne,  même  son  mari,  ne  pouvait  se  vanter  d'avoir 
vu  ses  pieds.  Ce  n'est  du  reste  qu'après  avoir  juré  solennellement  de 
ne  jamais  chercher  à  les  voir,  qu'il  avait  pu  devenir  son  époux.  Il 
vécut  très  heureux  jusqu'au  soir  oii,  au  mépris  de  ses  serments,  il 
profita  du  momeni  où  sa  femme  préparait  sa  toilette  de  nuit  dans  un 
cabinet  voisin,  pour  se  hâter  de  prendre  place  dans  le  lit  conjugal, 
après  avoir  recouvert  d'une  épaisse  couche  de  cendres  les  marches  de 
l'estrade  sur  laquelle  était  posé  le  lit.  J^a  dame  entra  bientôt  dans  la 
chambre  ;  à  l'instant  où  elle  posait  le  pied  sur  la  première  nmrche, 
elle  se  rejeta  brus(iuement  en  arrière  en  poussant  un  grand  cri  :  un 
charbon  ardent,  caché  sous  la  cendre,  lavait  brûlée  Un  autre  cri  avait 
répondu  au  sien  ;  son  mari  avait  vu,  imprimée  en  creux  sur  la  cendre, 
la  trace  d'une  patte  d'oie.  Emportée  par  la  colère  et  la  douleur,  la 

{,  A.  Joanne.  Les  l'y  renées,  p.  101. 

2.  Ceresoie.  Lèf/endes  des  Alpes  vandoises.  p.  268. 

3.  Vérusnior.   Vo/jage  de  Basse- lire iuf/ne,     p.    203  ;    Paul   Sébillot.    Traditions,  t. 
I,  p.  86. 

4.  A.  Orain.  Le  F.-L.  de  l'ille-el- Vilaine,  t.  Il,  p.  %-97. 

5.  1).  .Monnier  et  .\.  Vingtrinier,  1.  c,  p.  3',»5-396, 

6.  A.  Chanal.    Voyayes  en  Corse,  p.  166.  ^ 


404  LES    EAUX    DORMANTES 

dame  du  Mas,  qui  était  une  fée  très  puissante,  lança  d'une  voix  terri- 
ble cotte  malédiction  : 

Du  Mas, 

Tu  m'épias, 

Tu  périras. 

Toi  et  ton  Mas, 

Puisque  tu  as 

Vu  ma  patte  d'oie. 

\  peine  avait-elle  fini  de  parler  que  le  château  s"abimait  dans  la 
terre  avec  tous  ses  habitants  et  était  recouvert  par  les  eaux.  L'empla- 
cement qu'il  occupait  jadis  forme  un  étang  dont  personne  n'a  jamais 
pu  sonder  la  profondeur.  Quand  on  passe  au  point  du  jour  sur  ses 
bords,  on  entend  le  bruit  d'une  servante  qui  barattait,  —  d'autres 
disent  d'un  serviteur  qui  brayait  du  chanvre  —  dans  les  communs  du 
château,  au  moment  où  il  a  été  englouti,  et  qui  continue  sa  besogne 
depuis  des  siècles,  comme  les  habitants  de  la  ville  d'Is  '. 

La  Brière,  vaste  terrain  tourbeux  qui  couvre  plusieurs  milliers 
d'hectares  aux  environs  de  Guérande  (Loire- Inférieure),  était 
autrefois  occcupé  par  un  jardin  et  un  château  dans  lequel  se  cachait 
un  immense  trésor.  Un  sorcier  qui  le  convoitait  suscita  une  tempête, 
l'eau  monta,  et  le  château  fut  détruit  et  remplacé  par  un  marécage  ; 
mais  le  trésor  poursuivi  par  le  sorcier  s'enfuit  sous  la  forme  d'un 
«  Krapado  »  (nain)  pour  se  blottir  sous  le  dolmen  du  Crugo  où  il 
existe  encore.  Voilà  pourquoi  on  retrouve  sous  la  Brière  des  troncs 
d'arbres  qui  attestent  son  origine  première.  D'après  une  autre  version 
la  Brière  était  autrefois  une  grande  forêt.  Un  sorcier  souleva  une 
tempête  et  tout  fut  détruit,  sauf  un  endroit  appelé  encore  le  Bois  de 
nie.  Les  habitants  furent  noyés  ;  il  n'échappa  au  déluge  qu'un  taureau 
et  une  bonne  sœur  qui  se  réfugièrent  sur  la  butte  du  Bois  de  l'Ile  -. 

De  nombreuses  légendes  racontent  que  des  fontaines  ont  jailli  aux 
endroits  où  tombèrent  des  objets  lourds,,  et  en  particulier  des  marteaux 
lancés  par  des  saints  ou  des  héros  ;  beaucoup  plus  rares  sont  les  actes 
de  personnages  discoboles  qui  provoquent  l'apparition  d'eaux  sta- 
gnantes. Jusqu'ici  ils  n'ont  été  relevés  que  dans  l'île  de  Corse  ;  le 
diable,  mécontent  de  son  travail,  jeta  son  marteau  du  haut  de  la 
Stazzona  del.  Diavolo,  ou  dolmen  de  la  forge  du  Diable,  dans  la  plaine  de 
Taravo.  Le  marteau  tomba  à  un  millier  de  mètres  de  là,  et  produisit 
en  s'enfoncant  dans  la  terre,  un  petit  étang  que  l'on  appelle  quelquefois 
Stagna  del  Diavolo  ;  les  gens  du  pays  disent  que  cet  étang  diabolique 

1.  Léo  Desaivre.  Notes  suv  la  Mélusine.  Poitiers,  1899,  in-8,  p.  28-29.  D'à.  M. 
Michel  ;  le  château  du  Mas  est  en  Anjou, 

2.  Henri  Quilgars,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  XIV,  p.  211. 


LA    DISPARITION    DES    NAPPES    D  EAU  403 

s'agrandit  tous  les  jours'.  Une  autre  fois,  chassé  par  la  plantation 
d'une  ci'oix,  d'une  montagne  où  il  s'était  réfugié,  il  lança  en  l'air 
son  gigantesque  marteau  ;  où  il  tomba  se  creusa  une  fosse  qui  se 
remplit  d'eau  ;  c'était  le  lac  de  Creno,  où  il  habita  longtemps  ^  Le 
Fiume  Secco  a  formé  les  marais  connus  sous  le  nom  de  Vigne  de 
l'Evêque  ;  une  tradition  rapportée  par  Valéry,  explique  ce  nom  :  au 
milieu  des  plaisirs  de  la  vendange,  l'évêque  de  Sagone,  fixé  à  Calvi, 
fut  séduit  par  les  agaceries  d'une  jeune  fille  Celle-ci  eut  la  fantaisie 
d'exiger  qu'il  lui  mît  au  doigt  son  anneau  épiscopal  ;  mais  au  moment 
où  le  faible  prélat  succombait,  l'anneau  roula  à  terre  et  ne  put  élre 
retrouvé.  Le  lendemain,  quand  l'évêque  vint  pour  le  rechercher,  il  vit 
un  étang  à  la  place  de  sa  vigne  '\ 

En  Bretagne  certaines  fondrières  appelées  7'oul  ar  gurun,  trou  du 
tonnerre,  ont  été,  d'après  les  paysans,  creusées  par  la  foudre,  et  lorsque 
gronde  l'orage,  c'est  l'âme  d'un  méchant  qui  s'en  échappe  et  parcourt 
l'air  sur  les  vents  déchaînés  ^. 

§  2.  LA  DISPARITION  DES   NAPPES   d'eAU 

Le  peuple  explique  par  des  légendes  les  disparitions  d'étangs  ou  de 
lacs,  qui  sont  le  résultat  de  phénomènes  géologiques,  ou  de  travaux 
de  dessèchement  exécutés  à  des  époques  reculées.  Suivant  une  tradition 
où  les  Romains  ont  été  probablement  introduits  d'après  quelque 
racontar  de  demi-savant,  il  y  avait  un  lac  à  la  Bourboule  avant  leur 
arrivée  ;  leur  venue  déplut  à  des  fées,  moitié  femmes  et  moitié  bétes, 
qui  habitaient  les  trous  que  l'on  voit  encore  sur  les  hauteurs  ;  elles 
firent  disparaître  l'eau  du  lac,  se  réfugièrent  dans  leurs  cavernes,  puis 
s'envolèrent^.  Ilya  une  cinquantaine  d'années  on  racontait  que  des 
fées  l'avaient  mis  à  sec  en  coupant  le  rocher  pour  donner  une  issue 
à  ses  eaux ^.  On  rencontre  en  plusieurs  autres  pays  des  explications 
analogues  des  ruptures  que  l'on  remarque  dans  les  chaussées  naturelles 
qui  formaient  des  lacs  à  des  endroits  où  l'on  voit  aujourd'hui  des  terres 
fertiles  et  verdoyantes.  Quelques-unes  sont  attribuées  à  des  actes 
violents  de  personnages  légendaires.  C'est  un  géant  qui  fendit  avec 
sa  cognée  le  plateau  qui  enfermait  les  eaux  au  sommet  du  Honeck,  et 
ouvrit  le  couloir  par  où  elles  s'échappèrent  en  laissant  à  sec   la  vallée 

1.  A.  de  Mortillet.  Rapport  sur  une  mission  en  Corse,  p.  41.  Ce  nom  de   Forge  du 
Diable  est  souvent  donné  au.x  dolmens  du  pays. 

2.  E.  Chanal.   Voyages  en  Corse,  p.  77. 

3.  Prince  Roland  Bonaparte.  Une  excursion  en  Corse,  1891,  p.  47, 

4.  Alexandre  Bouët.  Breiz-lzel,  t.  1,  p.  88. 

5.  A.  Certeux,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  VI,  p.  620. 

6.  Douillet.  Album  auvergnat,  p.  26. 


406  LES    EAUX    DORMANTES 

de  Munster'.  Saint  Martin  ayant  trouvé  la  vallée  de  Sampig^ny  barrée 
par  une  chaussée  de  granit  et  noyée  par  les  accumulations  des  eaux 
de  la  Cuzanne,  tira  son  épée,  et  fendant  le  roc  d'un  seul  coup,  tailla 
lin  passage  par  lequel  le  lac  se  vida  '. 

A  la  place  du  cratère  de  Bar,  il  y  avait  un  lac,  déjà  tari  du  temps  de 
loccupation  romaine.  Les  habitants  du  Forez  se  seraient  plaints, 
suivant  la  tradition,  des  orages  qu'il  déversait  sur  leurs  terres,  et  ils 
seraient  venus  le  dessécher  avec  du  vif  argent'.  Ce  moyen  qui  rappelle 
la  croyance  du  pays  bessin,  d'après  laquelle  un  peu  de  mercure  jeté 
dans  une  mare  fait  filtrer  l'eau  dans  le  sein  de  la  terre'',  fut  aussi 
employé  dans  le  Beaujolais,  région  peu  éloignée  du  Forez,  par  une 
fée  qui  voulait  se  venger  des  'gens  d'Ouroux  ;  lorsqu'on  en  eut  jeté 
dans  l'étang  d'Avenas/.la  digue  se  rompit  et  engloutit  la  cité".  Ce  n'est 
pas  le  seul  usage  de  procédés  modernes  que  connaisse  la  légende.  Les 
vieillards  du  Puy-de-Dôme  racontaient  que  la  plaine  du  Livradois  ne 
formait  autrefois  qu'un  grand  lac.  On  fil  sauter  au  moyen  de  mines 
chargées  à  poudre,  les  gigantesques  rochers  de  la  Tour  Gouyon  :  au 
moment  où  le  lac  fut  débondé,  il  se  produisit  un  torrent  furieux,  et 
les  eaux  se  précipitèrent  à  travers  l'issue  avec  un  tel  fracas  qu'on 
l'entendit  à  trois  lieues  à  la  ronde  '■. 

En  Franche-Comté  où  des  parallèles  de  la  légende  d'Héro  et  Léandre 
sont  populaires  sur  plusieurs  points  de  la  L(>ue,  on  dit  que  l'amou- 
reux s'étant  noyé  en  allant  voir  la  châtelaine,  celle-ci  pour  retrouver 
son  cadavre  fit  percer  la  montagne  qui  formait  digue  et  faisait  un  lac 
de  la  partie  du  bassin  de  cette  rivière  que  l'on  appelle  aujourd'hui  le 
Val  d'Amour  à  cause  de  cette  tragique  aventure'.  Dans  l'Aude  une 
femme  légendaire  amena  le  dessèchement  accidentel  d'un  petit  lac  : 
une  reine  Blanche  habitait  le  château  de  Puivert,  alors  entouré  d'un 
vaste  étang.  Quelquefois  les  eaux  grossies  par  les  orages  envahis- 
saient un  trône  de  marbre  situé  au  bout  d'une  jetée  et  sur  lequel  la 
reine  se  plaiser  à  rêver.  Elle  lit  percer  à  une  certaine  profondeur 
l'immense  roche  qui  retenait  le  lac  captif,  pensant  que  le  trop  plein 
s'écoulerait  par  cette  ouverture  et  laisserait  le  lac  au  même  niveau. 
Mais  le  rocher  céda  à  l'énorme  pression  des  eaux  qui  s'engoutTrérent 
dans  la  gorge  de  la  vallée  et  engloutirent  les  seigneurs  et  la  reine  elle- 


1.  Morel-Retz,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  Vf,  p.  387. 

2.  J.-G.  Bufliot  et  Tliiolfier.  La  Mission  de  saint  Martin,  p.  165. 

3.  George  Sand.  Jea7i  de  la  Roche,  p.  13. 

4.  F.  Pluquet.  Contes  de  Rayeiu,  p.  43. 

.^.  Gtaudius  Savbye.  Le  Beaujolais  préhistorique,  p.  173. 

6.  Abbé  Grivet.  Chroniques  du  Livradois.  p.   119. 

7.  Cfi.  Tfiuriet.  Traditions  de  la  Uaule-Saône  et  du  Jura,  p.  295-296  ;  cf.  fa  p.  365 
du  présent  vofume. 


FÉES  ET  GÉANTS  TARISSANT  DES  LACS  407 

même.  Celle  calaslrophe  u  eu  lieu  en  offel;  elle  est  due  à  un  sei- 
gneur de  Puivcrt  qui,  voulant  dessécher  le  lac,  manqua  de  prudence 
dans  ses  travaux'. 

Le  sort  d'un  lac  de  la  vallée  d'AosIe,  non  loin  des  chalets  de  Prez, 
était  en  quelque  sorlc  lie''  à  celui  d'une  fée  ;  il  était  sous  la  protection 
de  cette  fée,  ni  bonne  ni  niéclianle,  qui  ne  se  laissait  voira  personne, 
se  transformait  en  bêle,  et  se  manifestait  surtout  par  son  chant  mélo- 
dieux. Sa  forme  la  plus  habituelle  était  celle  d'un  reptile.  Un  chasseur 
ayant  aperçu  sur  une  roche  un  grand  serpent  doni  la  robe  brillante 
étincelait  au  soleil,  et  qui  se  mirait  dans  l'cMtu,  le  prit  pour  un  dragon 
dévastateur,  et  tira  sur  lui.  L'anini;d,  blessé  à  mort,  tomba  dans  le  lac, 
qui  devint  tout  rouge  de  sang  ;  ses  eaux  diminuèrent  depuis  cet  instant, 
si  bien  (ju'au  bout  de  quelques  heures  il  était  à  sec  Kn  mourant,  la 
fée  du  lac  l'avait  épuisé-. 

Des  conjurations  ou  des  actes  qui  se  rattachent  au  catholicisme  ont 
aussi  fait  disparaître  des  masses  d'eaux  stagnantes  auxquelles  on 
attribuait  des  relations  avec  le  monde  satanique.  Le  lac  de  Creno,  où 
se  réfugia  le  diable,  fut  desséché  par  les  incantations  d'un  prêtre  ;  à 
mesure  que  la  cérc'mionie  s'accomplissait,  on  le  voyait  se  rétrécir '.  Pour 
mettre  tin  aux  hantises  diaboliques  d'un  étang  voisin  de  Breurey-les- 
Faverny,  les  bonnes  femmes  du  pays  allèrent,  chaque  jour,  VAngelus 
sonnant,  y  jeter  de  l'eau  bénite.  On  remarqua  qu'au  fur  et  à  mesure 
de  ces  conjurations  le  périmètre  diminuait  et  que  les  eaux  s'éclaircis- 
saient.  Il  finit  par  devenir  la  petite  fontaine  d'eau  limpide  oii  les 
faucheurs  et  les  moissonneurs  viennent  maintenant  se  désaltérer '\ 

Gargantua  qui,  ainsi  qu'on  l'a  vu,  a  donné  naissance  à  plusieurs 
étangs,  en  a  aussi  tari,  au  moins  momentanément,  quelques-uns.  H 
«  supa  d'une  baleinée  »,  celui  d'Ouée,  en  Ule-et-Vilaine  ■,  et  c'est  lui 
qui,  en  été,  pour  se  désaltérer,  nu^t  à  sec  un  bassin  de  deux  cents 
mètres  de  diamètre  que  l'on  voit  près  de  Champignelles'"'.  J-,es  marais 
poitevins  sont  des  terrains  conquis  sur  la  mer  par  des  dessèchements 
successifs  qui  remontent  au  Xlli''  siècle  ;  le  peuple  frappé  de  cette 
disparition  des  eaux,  essaie  do  l'expliquer  en  disant  qu'autrefois  le 
géant  avala  d'une  gorgée  toutes  celles  qui  couvraient  cette  partie 
du  Poitou  '. 


1.  Gaston  Jcurdauue.  Contribulion  au  l'olh  Lore  de  l'Aude,  p.  230.  Ce    désastre  a 
eu  lieu  en  1279. 

2.  J.-J.  Christillin.  Dans  la  Vallaise,  p.  71-72. 

3.  E.  Chaual.    Voyages  en  Corse,  p.   79. 

4.  Ch.  Thui'iet.  Trad.  de  la  Haute-Saône,  p.  19. 

5.  Paul  Sébillot.  Garr/nnlua,  p.  81. 

6.  C.  Moiset.  Usages  de  l'Yonne,  p.  99. 

7.  Léo  Desaivre,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  II.  p.  186. 


408  LES    EAUX    DORMANTES 

On  parle  quelquefois  dans  la  Charente,  de  marais  ou  d'étangs  si 
profonds  que  le  diable  lui-même  ne  peut  parvenir  à  les  combler. 
D'énormes  dépressions  de  terrain  qu'on  appelle  des  fosses,  existent 
dans  la  forêt  de  la  Braconne,  près  d'Angouléme,  Chacune  a  sa  légende  ; 
voici  une  des  plus  curieuses.  Un  jour  le  diable  se  rendit  à  Agris  et 
demanda  aux  Agritands  de  se  soumettre  à  lui.  Ceux-ci  refusèrent,  mais 
après  réflexion,  ils  lui  promirent  de  le  faire  s'il  parvenait,  avant  le 
chant  du  coq,  à  combler  la  Grande-Fosse  de  la  Braconne.  Le  diable  y 
consentit  et  se  mit  immédiatement  à  l'œuvre.  Mais  à  mesure  qu'il 
apportait  une  hottée  de  terre,  l'eau  l'entraînait  et  le  fond  paraissait 
toujours,  et  cependant  le  diable  apportait  de  belles  bottées.  Au  premier 
chant  du  coq,  le  trou  était  toujours  béant,  et  le  diable  se  retira,  hon- 
teux et  confus,  voyant  bien  qu'il  n'y  avait  rien  à  faire  avec  une  popula- 
tion plus  fine  que  lui  \ 

Plusieurs  dictons  constatent  le  danger  auquel  seraient  exposées  les 

contrées  du  voisinage  s'il  se  produisait  des  ruptures  dans  la  chaussée 

des  étangs  : 

l'e  dé  ha  berein  er  Pelinec 
henevo  de  Houarec. 

Si  l'étang  de  Pelinec  (qui  alimente  le  Blavet  à  St-Nicolas  du  Pelem), 
venait  à  se  vider,  adieu  Gouarec. 

Pe  de  ha  lorreiii  er  Pont 
Kenevo  de  Bondy  ha  de  Houarec 
Ha  de  Sant  Nicolas  bel  er  veinet. 

Si  le  pont  de  l'étang  de  Glomel  se  brisait  —  adieu  Pontivy  et  Gouarec, 
—  adieu  saint  Nicolas  (en  Pluméliau),  jusqu'au  cimetière-. 

Ma  vankfe  chausser  ar  Vrezall, 
Landernez,  pakit  ho  stall. 

Si  la  chaussée  de  Brézall  vient  à  manquer  —  Gens  de  Landerneau, 

faites  vos  paquets  ^, 

Si  la  Rieu  cassait 
Tout  Jiigon  serait  nié  (noyé) 

La  Rieu  est  la  chaussée  d'un  étang  situé  au-dessus  de  Jugon,  et  l'on 
raconte  qu'autrefois,  il  y  avait  toujours  sur  celle  de  Beaulieu,  un  cheval 
sellé  et  bridé,  près  duquel  se  tenait  un  cavalier,  afin  d'avertir  les 
habitants  de  la  vallée  si  les  eaux  venaient  à  détruire  la  levée.  Cette 
obligation  était  imposée  pour  son  bail  au  meunier  des  Grands-Moulins, 
sur   la  chaussée   de    l'Etang   au   duc  de   Ploermel,    pour    porter    la 

1.  Le  Pays  poitevin,  août  1898. 

2.  F.  Cadic,  in  La  Paroisse  bretonne,  janvier  1900. 

3.  L.-F.  Sauvé.   Lavarou  Koze,  p.  162. 


LE   MONDE    AU-DESSOUS    DES    EAUX  409 

nouvelle  de  village  en  villaf<e,  jusqu'à  iMalesIroil'.  Cette  surveillance 
des  levées  des  étangs  dangereux  n'était  pas  sans  doute  spéciale  à  la 
Bretagne,  mais  jusqu'ici  je  ne  lai  pas  retrouvée  dans  les  autres  parties 
de  la  France. 

Quoique  plusieurs  catastrophes  se  soient  produites  à  la  suite  de 
ruptures  de  digues,  dans  des  circonstances  propresàexciter  la  terreur, 
et  à  faire  supposer  des  interventions  merveilleuses,  leur  souvenir  n'a  pas 
pris  la  forme  légendaire  ;  si  l'on  en  parle,  c'est  simplement  pour 
énoncer  une  conséquence  de  l'accident;  c'est  ainsi  que  lorsque  l'étang 
de  Biénais  en  Gosné  (lUe-et-Vilaine),  rompit  sa  chaussée  il  y  a  un  peu 
plus  d'un  siècle,  la  force  des  eaux  emporta  la  Roche  aux  Fées  de  la 
Coublerie,  habitée  encore  par  les  bonnes  dames-. 

§  3.  LE  monde" sous  LES  EAUX  ET  LES  FÉES 

Suivant  des  traditions  recueillies  dans  plusieurs  pays,  niais  princi- 
palement en  Bretagne  et  dans  le  midi,  une  sorte  de  monde  fantastiquri 
existe  au-dessous  des  eaux  dormantes  :  il  présente  beaucoup  d'analo- 
gie avec  celui  qui,  d'après  les  récils  du  littoral,  se  trouve  sous  la  mer. 
Comme  lui,  il  a  pour  habitants  des  personnages  surnaturels,  dont  les 
gestes  rappellent  ceux  des  fées  et  des  sirènes. 

Cette  conception  était  assez  répandue  en  France  au  moyen  âge  :  une 
légende  provençale  raconte  comment  une  fée  attira  Brincan  sous  la 
plaine  liquide  et  le  transporta  dans  un  palais  de  cristal \  Lorsque  la 
reine  Hélène  pleurait  son  mari,  la  dame  du  Lac  enleva  son  fils  Lancelot  ; 
quand  sa  mère  voulut  le  lui  reprendre,  elle  s'en  alla  droit  au  lac, 
joignit  les  pieds  et  s'élança  dedans  avec  l'enfant,  qui  fut  élevé  dans  sa 
demeure  au-dessous  des  eaux  %  et  le  traité  De  Monslris  parle,  comme 
d'une  chose  bien  connue,  des  nymphes  qui  habitent  sons  les  ondes 
stagnantes  '. 

Le  plus  ordinairement  en  efïet,  aussi  bien  aux  temps  anciens 
qu'à  Tépoqu»'  moderne,  les  divinités  lacustres  sont  féminines,  et 
l'exemple  suivant,  tiré  d'un  lai  de  Marie  de  France,  est  l'un  des  trois 
ou  quatre  où  figurent  des  êtres  appartenant  à  un  autre  sexe.  Un  jour 
que  le  roi  de  Bi'elagne  était  à  la  chasse  dans  les  forêts  des  environs  de 
Nantes,  la  reine  s'endormit,   avec  toute  sa  suite,  dans  son  jardin. 

).  Paul  Sébillot.  Blason  pop.  des  Coles-du-Nord.  p.  11  ;  E.  Ilerpin,  in  Hev.  des 
Trad.  pop.,  t.  XII.  p.  684  ;  Paul  Sébillot.  Les  travaux  publics,  p.  .114.  cf.  p.  315, 
la  cloche  d'alarme  et  les  crieurs  chargés  davertir  que  la  digue  de  West  Capelle  en 
Zélande  était  menacée. 

2.  Paul  Sébillot.  Traditions  de  la  Haute- Bretagne,  t.  I,  p.  121. 

3.  Alfred  Maury.  Les  fées  du  moyen  âge,  p.  75. 

4.  Lancelol  du  Lac,  ch.  VI. 

5.  Berger  de  Xivrey.  Traditions  térulolofiiques  du  moyen  âge,  p.  128. 


410  LES    EAUX    DORMANTES 

Lorsqu'elle  se  réveilla,  elle  ne  vil  plus  ses  compagnes  el,  au  momenL 
où  elle  allait  se  mettre  à  leur  recherche,  parut  un  beau  chevalier  qui 
lui  parla  si  bien  d'amour,  qu'elle  se  laissa  persuader.  Le  chevalier 
l'enlève  sur  son  cheval,  se  dirige  vers  un  bois,  et  parvenu  au  bord  d'un 
lae,  lui  montre  le  chemin  par  lequel  on  peut  arriver  à  sa  résidence 
située  sous  les  eaux.  La  reine  y  reste  quelque  temps,  avant  de  revenir 
an  palais,  et  c'est  de  son  commerce  amoureux  avec  le  chevalier  que 
naquit  Tydorel '.  Une  ancienne  légende,  dans  laquelle  les  démons  ont 
peut-être  été  substitués  à  des  génies,  raconte  que  l'Etang  noir  renfer- 
mait sous  ses  eaux  un  palais  infernal.  ])"après  la  Cro)iaca  de  Calaluna 
de  Pujedo  (1609)  le  seigneur  de  Nohèdes  vendit  sa  (ille  aux  diables  qui 
l'emportèrent  dans  celte  demeure.  Sept  ans  après,  elle  réussit  à 
s'échapper,  et,  revenue'près  de  son  père,  elle  raconta  ce  qu'elle  avait 
vu,  décrivit  le  château /des  diables,  leurs  réunions,  et  dévoila  leurs 
secrets  et  leurs  maléfices-.  Des  démons  habitaient  aussi  les  lacs  du 
Mont  Saint-Barthélémy  dans  l'Aude ',  l'Homme  de  fer,  le  héros  gigan- 
tesque d'un  conte  lorrain,  avait,  au  milieu  d'un  grand  lac  des  Vosges, 
son  palais  que  recouvraient  les  eaux  '. 

Les  fées  ou  des  dames  aquatiques  apparentées,  qui  demeuraient 
sous  les  étangs  ou  sous  les  lacs,  figurent  plus  souvent  que  les  génies 
mâles  dans  les  légendes  contemporaines,  et  leurs  gestes  sont  quelque- 
fois rapportés  avec  détail.  En  Basse-Bretagne  on  leur  attribue  d'ordi- 
naire des  actes  méchants.  Souvestre  a  longuement  parlé  de  la  (Iroac'h 
de  l'île  du  Lok  ;  il  avoue  lui-même  que  cette  localisation  est  arbi- 
traire et  que  les  conteurs  placent  la  résidence  de  cette  enchanteresse 
dans  des  endroits  variés,  et  parfois  imaginaires.  Bien  que  fort  arrangé 
et  orné  d'épisodes  que  l'on  n'a  point  retrouvés  dans  la  Iradilion  bre- 
tonne, son  récit  constate  tout  au  moins  la  croyance  a  un  monde 
lacustre  merveilleux.  Cette  groac'h  était  une  fée  qui  habitait  le  lac 
de  la  plus  grande  des  îles  Glénans  ;  et  comme  elle  passait  pour  être 
aussi  riche  que  tous  les  rois  réunis,  beaucoup  de  gens  étaient  partis 
pour  s'emparer  de  ses  trésors;  mais  aucun  n'était  revenu.  Un  jeune 
garçon  aborde  à  l'île  et,  arrivé  au  bord  de  l'étang,  entre  dans  un  canot 
en  forme  de  cygne  qui  s'anime  tout  à  coup,  l'entraîne  loin  du  rivage, 
et  plongeant  avec  lui  sous  l'eau,  le  dépose  près  d'un  palais  enchanté.  Il 
rencontre  la  fée  qui  lui  montre  ses  trésors,  en  lui  disant  que  toutes  les 
richesses  qu'engloutissent  les  naufrages  sont  apportées  à  l'étang  par 
un  courant  magique.  Elle  lui  propose  de  l'épouser;  le  garçon  accepte. 


1.  Gaston  Paris.  Luis  inédits.  V.  Lai  de  Tydorel,  in  liouiunut,  t.  Vlli,  p.  66-72. 

2.  Horace  Chauvct.  Lér/endes  du  Houssillon,  p.  31. 

3.  La  Mosaïque  du  Midi,  1837,  p.  228. 

4.  Henry  Carnoy.   Contes  français,  p.  43. 


LES    FÉES    ET    LES    SIRÈNES  41  | 

et  la  fée  va  pêcher  des  poissons  qu'elle  lui  sert;  pendant  qu'elle  s'est 
absentée,  il  se  mot  à  couper  les  poissons  avec  le  couteau  de  saint 
Corentin  qui  détruisait  les  enchantements  ;  les  poissons  redeviennent 
de  petits  hommes  qui  lui  disent  qu'ils  ont  été  métamorphosés  ainsi 
le  lendemain  de  leur  mariage  avec  la  groac'h.  Le  garçon  veut 
s'échapper,  mais  la  fée  jette  un  fdet  d'acier  et  le  change  en  une 
grenouille  qu'elle  va  aussitôt  porter  dans  le  vivier'. 

Sous  les  eaux  de  l'étang  au  Duc,  près  de  Vannes,  vivait  une  dame 
mystérieuse,  à  laquelle  ceux  qui  ont  rapporté  ses  gestes  donnent 
tantôt  le  nom  de  Groac'h,  tantôt  celui  de  Mary  Morgan,  tantôt  celui  de 
sirène,  bi?n  qu'aucun  récit  ne  parle  de  la  queue  de  poisson,  attribut 
essentiel  de  cette  divinité  aquatique.  Elle  n'était  pas  née  fée  :  c'était 
jadis  une  princesse  de  vingt  ans,  propriétaire  de  ce  petit  lac,  et 
recherchée  en  mariage  par  tous  les  grands  seigneurs  du  pays  ;  un  de 
ceux-ci,  à  qui  appartenait  l'étang  de  Plaisance,  la  fatiguait  de  ses 
importunités.  Ne  sachant  comment  s'en  délivrer,  elle  lui  dit  un  jour 
qu'elle  le  prendrait  pour  époux  quand  l'étang  de  Plaisance  coulerait 
dans  celui  du  Duc.  L'amoureux  ne  répliqua  rien  ;  mais,  ayant  fait 
creuser  un  canal  pour  réunir  les  deux  pièces  d'eau,  il  invita  la  dame  à 
une  fête  et  la  reconduisit  en  bateau,  de  Plaisance  à  l'étang  au  Duc,  cec  i 
désespéra  si  bien  la  pauvre  princesse  que,  sommée  de  tenir  sa 
promesse,  elle  se  précipita,  la  tète  la  première,  au  fond  de  l'eau.  Depuis 
ce  jour,  dans  les  belles  nuits  d'été,  on  voit  de  temps  à  autre,  assise  sur 
un  rocher  voisin  de  IHôpital  général,  une  femme  d'une  incomparable 
beauté,  tenant  à  la  main  le  peigne  d'or  des  sirènes  et  toujours  occupée 
à  démêler  sa  blonde  chevelure.  Surprise  une  nuit  par  un  passant,  elle 
se  sauva  avec  tant  de  précipitation,  qu'elle  oublia  son  peigne,  dont  il 
s'empara;  mais  elle  se  vengea  en  l'entraînant  sous  les  eaux.  Elle  attira 
aussi  dans  son  palais  de  cristal  un  capucin  qu'elle  avait  rendu 
amoureux,  et  un  soldat,  qui,  séduit  par  sa  beauté,  s'était  approché 
d'elle  ^ 

Une  princesse,  belle  comme  le  jour,  demeure  dans  un  château,  tout 
au  fond  de  la  mare  qui  est  en  haut  de  la  côte  de  la  Madeleine,  à 
Pluduno  (Côtes-du-Nord).  Un  garçon  du  pays  l'entendit  chanter  et 
depuis  il  en  avait  perdu  le  boire  et  le  manger,  si  bien  qu'un  jour  il  se 
jeta  dans  l'eau.  Malgré  toutes  les  recherches,  on  n'a  pu  trouver  son 
cadavre;  les  uns  assurent  qu'il  vit  heureux  auprès  de  la  princesse, 

1.  Le  Foyer  Breton,  t.  t,  p.  lo(i  el  suiv. 

Quelques  épisodes  fout  songer  aux  enctiantements  de  la  reine  Labbe  des  \fiUe  cl 
une  Nuits. 

2.  Hipp.  Violeau.  Pèlerinages  du  Morbihan,  p.  157  ;  abbé  Mahé.  Auli(/uilés  du 
Morbihan,  p.  417;  Vérusmor.  Voyage  en  Basae-Brelayne,  p.  62;  E.  ^r^ouvestre.  Les 
derniers  Bretons,  t.  I,  p.  119. 

23 


412  LES    EAUX    DORMANTES 

d'autres  disent  qu'il  est  mort,  mais  que  son  corps,  n'ayant  pas  eu  de 
prières,  est  condamné  à  errer  jusqu'à  ce  qu'une  personne  charitable 
soit  parvenue  k  le  faire  enterrer  en  terre  bénie'. 

Dans  une  gracieuse  légende  de  la  vallée  d'Aosle,  l'intervention  du 
génie  qui  emporte  au  fond  des  eaux  a  été  provoquée  par  uae  incantation 
imprudente.  Trois  jouvencelles  qui  venaient  folâtrer  sur  les  bords  du 
joli  lac  de  Forneil  et  se  plaisaient  à  s'y  baigner,  chantaient  parfois  et 
disaient  en  s'adressant  au  lac:  Lèi,  lèi,  pn^n  la  pin  hella  de  nu  trr\  Lac, 
lac,  prends  la  plus  belle  de  nous  trois  I  Un  jour  d'été,  vers  le  soleil 
couchant,  lorsqu'elles  repétaient  ce  refrain  en  se  baignant  les  pieds,  la 
plus  jeune  poussa  un  cri  de  détresse,  et  attirée  par  une  force  invincible 
jusqu'au  milieu  du  lac,  elle  disparut.  Le  fée  du  lac  avait  pris  la  plus 
belle  des  trois  tilles  et  elle  ne  l'a  jamais  rendue  -. 

On  n'attribue  pas  des  séductions  ou  des  enlèvements  analogues  à 
plusieurs  bonnes  dames  dont  la  résidence  est  aussi  lacustre,  comme  les 
fées  des  petits  lacs  du  Roussillon  qui  habitaient  un  palais  caché  sous  les 
eaux'.  Dans  la  vallée  d'Azun,  une  fée  était  condamnée  à  demeurer  au 
fond  d'un  lac,  jusqu'à  ce  qu'un  jeune  homme,  ayant  mangé  quelque 
chose,  sans  cesser  d'être  à  jeun,  fût  venu  l'épouser.  Un  adolescent  qui 
se  promenait  dans  le  voisinage  prit  un  grain  de  blé  et  le  rompit  avec 
ses  dents  pourvoir  s'il  était  mûr;  ayant  ainsi  résolu  le  problème,  il 
épousa  la  fée  ;  il  en  eut  des  enfants,  mais  l'ayant  appelée  par  mégarde 
kade  ou  dame  d'eau,  elle  retomba  sous  le  charme,  parce  qu'il  ne  faut 
jamais  appeler  un  esprit  par  son  nom  ^ . 

Quelquefois  ces  personnages  aquatiques  étaient  assez  mal  délinis, 
comme  celui  que  vit  un  ermite  qui  faisait  pénitence  sur  les  bords  du 
lac  Saint-Laurent,  non  loin  d'Ancenis;  s'étant  réfugié  pendant  un  orage 
dans  un  chêne  creux,  il  n'en  put  sortir,  parce  que  le  vent  avait  tordu 
l'arbre  et  l'y  avait  enfermé  ;  il  chercha  à  se  dt'gager  en  grattant  la  terre 
près  des  racines,  trouva  des  marches,  et  finit  par  descendre  dans  un 
souterrain  obscur,  au  bout  duquel  on  voyait  comme  une  petite  lumière; 
lorsqu'il  en  eut  atteint  l'extrémité,  il  sorlit  en  plein  soleil,  juste  au- 
dessous  du  milieu  de  l'étang,  dans  un  jardin,  où  se  promenait 
une  dame  en  blanc,  d'une  beauté  merveilleuse  ".  Dans  le  Gers,  sept  belles 
demoiselles,  qui  savent  tout  ce  qui  se  fait  et  qui  se  fera,  vivent  cachées 
au  fond  d'un  grand  lavoir  et  n'en  sortent  qu'à  la  Saint-Jean,  pour 
danser  avec  les  fées  depuis  minuit  jusqu'à  la  pointe  de  l'aube  '"'. 

i.  Lucie  de  V.-H.,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  W\,  p.  92. 

2.  J.-J.  ChristilliQ.  Dans  la  Vallaise,  p.  73-74. 

3.  Horace  Chauvet.  Léf/endes  du  Roussillon,  p.  19-22. 

4.  Gésa  Darsuzy.  Les  Pi/rénées  françaises,  p.   120. 

5.  Pitre  de  l'Isle,  in  Bev.  des  Trad.  pop.,  t.  Xill,  p.  289  et  suiv. 
^.  J.-F.   Bladé.  Coules  de  Guscof/ne,  t.  I!,  p.  28i. 


LES    FÉES    DES    LACS  41 3 

Les  fées  qui  résident  sous  les  lacs  figurent  rarement  clans  les  contes 
populaires  de  P^rance  ;  je  ne  les  trouve  même  que  dans  un  recueil  très 
arrangé  :  la  Dame  des  Clairs  qui  avait  sa  demeure  dans  les  plaines 
liquides  connues  sous  ce  nom  aux  environs  de  Cambrai,  y  attira  un 
seigneur  qui  s'était  jeté  à  l'eau  à  la  suite  d'une  biche,  et  elle  l'y  retint 
jusqu'au  jour  où  sa  femme  et  son  fils  le  délivrèrent  par  ruse  '. 

Des  personnages  surnaturels  qui  semblent,  bien  que  les  récits 
populaires  ne  le  disent  pas  expressément,  habiter  au-dessous  des  eaux 
stagnantes,  ou  tout  au  moins  sur  leurs  bords,  accomplissent  des  actes 
tantôt  gracieux,  tantôt  terribles,  sur  la  berge  des  lacs  ou  sur  leurs 
ondes.  Quelques  nappes  d'eau  portent  même  des  noms  qui  indiquent 
cette  croyance  :  la  première  édition  du  DicAionnaire  de  Bretagne  d'Ogée 
(1778),  signale  à  Jans  un  Etang  des  fées;  il  y  a  dans  le  Cher  un  lac 
aux  Fées,  et  en  Corse  un  Lago  délia  Fala,  lac  de  la  fée,  dont  on 
trouvera  plus  loin  la  légende.  Hérodiade,  soile  de  sorcière  géante,  qui 
tigure  souvent  dans  les  traditions  du  pays,  ayant  vu  l'élégante  gondole 
qui  glissait  sur  le  lac  dOvat,  demanda  aux  fées  de  s'y  asseoir  auprès 
d'elle  ;  mais  ces  dames  refusèrent  une  si  terrible  société.  Furieuse,  elle 
arracha  des  (lancs  de  la  montagne  d'énormes  blocs  de  granit,  et  les 
lança  dans  le  lac,  où  ils  se  voient  encore.  La  barque  fut  engloutie  sous 
les  tlols  troublés,  mais  Hérodiade  ne  put  atteindre  les  fées  qui,  pour 
se  sauver  plus  promptement,  prirent  la  forme  de  biches  et  se  cachèrent 
dans  les  vastes  grottes  de  Cébiran,  Sur  le  beau  lac  d'Estoin,  dans  la 
région  pyrénéenne,  on  voyait  les  fées  guider  de  légères  nacelles  au.v 
flancs  bleus,  à  la  poupe  couverte  de  lames  d'or-.  Les  boi'ds  des  étangs 
du  Roussillon  sont  aussi  peuplés  de  fées  qui  habitent  un  palais  sous 
les  eaux  :  les  bergers  les  aperçoivent  souvent,  vêtues  de  blanc,  en  train 
de  se  peigner  en  se  mirant  dans  les  ondes.  Elles  ont  le  pouvoir  de 
séduire  tous  ceux  qui  s'approchent  d'elles  ;  pendant  le  jour,  elles  font 
paître  l'isard  dont  le  lait  les  nourrit  ^. 

En  Corse,  un  petit  lac  de  la  région  de  Tellano  est  jippelé  fMgo  délia 
fata,  lac  de  la  fée.  Vers  la  fin  du  XVII^  siècle,  Poli  d'OImiccia  avait 
remarqué  qu'une  femme  très  élégante  venait  chaque  jour  faire  sa 
toilette  sur  ses  bords  et  qu'elle  allait  ensuite  se  blottir,  comme  une 
couleuvre,  dans  un  trou  rond  pratiijué  dans  un  banc  rocheux  de  la 
berge*;  plusieurs  fois  il  tenta  de  la  surprendre,  mais  dès  qu'elle 
l'apercevait,  elle  quittait  sa  niche  et  se  précipitait  dans  l'eau.  Un  jour, 
Poli  profita  du  moment  où  elle  était  occupée  à  se   peigner  pour   lui 

1.  Charles  Deulin.  Contes  du  roi  Cambrinus,  p.  93. 

2.  Karl  des  Monts.  Léqendes  des  Pyrénées^  p.  263. 

3.  Horace  Chauvet.  Légendes  du  Roussillon,  p.  13. 

4.  Le  trou  est  tellement  rond,  qu'on  le  croirait  creusé  par  la  main  de  l'homme. 
11  est  désigné  aujourd'hui  sous  la  dénomination  de  Tufone  delta  Fala  (trou  de  la  fée). 


414  LES     EAUX    DORMANTES 

jeter  un  lac  et  il  put  la  ramener  ainsi  à  lui,  el  elle  essaya  de  lui  échapper: 
à  la  fin,  voyant  que  ses  efforts  étaient  vains,  elle  consentit  à  l'épouser; 
mais,  lui  dit-elle,  c'est  à  la  condition  que  tu  ne  t'inquiéteras  jamais 
de  savoir  si  je  mange  ou  sj  je  ne  mange  pas,  si  je  bois  ou  si  je  ne  bois 
pas,  car  je  ne  dois  pas  te  laisser  ignorer  que  je  ne  suis  pas  une  femme 
comme  les  autres.  Ils  vécurent  en  bonne  harmonie  durant  vingt  ans  et 
ils  eurent  six  enfants  :  trois  garçons  et  trois  filles  ;  la  femme  se  tenait 
à  table  avec  son  mari  et  ses  enfants,  mais  elle  ne  mangeait  ni  ne  buvait; 
seulement,  une  foisle  repas  terminé,  elle  avait  soinde  ramasser  les  restes 
et  de  les  emporter  dans  sa  chambre.  Le  mari  eut  un  jour  la  faiblesse 
d'aller  regarder,  par  le  trou  de  la  serrure,  ce  que  faisait  sa  femme;  il 
vit  qu'elle  avait  retiré  son  corset  el  qu'elle  était  en  train  de  manger, 
mais  qu'elle  introduisait  les  aliments  sans  les  mastiquer  dans  une 
ouverture  qu'elle  avait  dans  le  dos.  Sa  curiosité  n'en  fut  pas  moins 
connue,  car  sa  femme  sortit  précipitamment  et  lui  dit  :  ><  Misérable  1  tu 
as  fait  notre  malheur  à  tous  deux  ;  procédons  immédiatement  au 
partage  de  nos  enfants,  car  désormais  nous  ne  pourrons  plus  vivre 
ensemble.  ->  Le  mari  choisit  les  tiois  garçons;  après  quoi  sa  femme 
disparut  emportant  ses  trois  filles,  qui  étaient  des  fées  comme  elle  ; 
mais  au  moment  de  quitter  le  seuil  conjugal,  elle  proféra  la  prédiction 
suivante:  «  Jusqu'à  la  septième  génération,  nulle  progéniture  de  la 
famille  Poli  ne  comptera  jamais  plus  de  trois  héritiers  mâles  ».  Or  la 
famille  Poli  en  est  aujourd'hui  à  la  sixième  génération  et  ce  qu'a  prédit 
la  fée  est  arrivé'. 

Les  fées  qui/surtout  au  moyen  âge,  se  baignaient  souvent  dans  les 
fontaines,  ne  paraissent  pas,  en  France  du  moins,  prendre  ce 
divertissement  dans  les  eaux  stagnantes,  qu'on  ne  regarde  peut-être 
comme  pas  assez  pures  pour  servir  à  leurs  ablutions.  Les  personnages 
féminins,  qui,  d'après  les  légendes  et  les  contes,  se  plaisent  à  s'y 
ébattre,  appartiennent  au  monde  satanique  ou  à  celui  de  la  magie.  A 
Corseul  (Côtes-du-Nord^  les  femmes  qui  vivent  avec  le  diable  dans  une 
ville  souterraine  au-dessous  des  ruines  d'une  cité  gallo-romaine,  en 
sortent  parfois  pour  venir  se  baigner  ou  laver  leur  linge  dans  un  étang- 
voisin^.  La  dame  qui  prenait  ses  ébats  dans  celui  de  la  Poitevinière,  près 
d'Ancenis,  et  qui  fut  poursuivie  par  le  fils  du  seigneur  de  Vouvantes, 
semble  être  aussi  quelque  âme  damnée,  puisqu'elle  s'évanouit   comme 

1.  D.-A.  Zevaco,  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  VI.  p.  692.  Le  récit  de  cette  légende 
a  été  fait  par  Poli  d'Olmiccia,  pelit-fils  du  petit-fils  du  mari  de  la  fée  en  question  : 
cette  fée  est  désignée  aujourd'hui  sous  la  dénomination  de  "  fée  des  Poli  d'Ol- 
miccia. « 

2.  Paul  Sébillot.  Légendes  locales  de  la  Haute-Bretagne,  t.  II,  p.  4.  Ces  femmes 
sont,  dit-ou,  d'une  grande  beauté. 


LES    FÉES    DES    LACS  41,^ 

une  fumée  quand  on  lui  passe  au  doiji;t  un  anneau  bénit'.  Les  autres 
baigneuses  dont  parlent  les  contes  proprement  dits  sont  apparentées 
aux  fdles,  métamorphosées  ou  déguisées  en  oiseaux,  qui,  d'après  des 
légendes  fort  répandues,  reprennent  leur  forme  quand  elles  ont  déposé 
leur  enveloppe  sur  le  rivage  ;  je  parlerai  d'elles  avec  quelque  détail  au 
chapitre  des  oiseaux  sauvages.  Le  vêlement  de  plumes  qui  figurait 
peut-être  autrefois  dans  plusieurs  contes  de  la  Haute-Bretagne,  a 
disparu  de  la  version  contemporaine.  Ce  sont  des  robes  ou  des  chemises 
que  les  filles  des  magiciens  ou  du  diable  laissent  sur  le  bord  avant  de 
s'ébattre  dans  Teau,  et  celui  qui  parvient  à  les  dérober  ne  les  leur 
rend  qu'à  certaines  conditions  ;  parfois  même,  il  n'est  pas  nécessaire 
que  le  héros  les  leur  prenne  pour  acquérir  de  l'influence  sur  elles '^. 

Les  fées  des  eaux  dormantes,  comme  celles  des  bois  et  des  grottes, 
s'amusent  parfois  à  exciter  la  convoitise  des  passants  en  leur  montrant 
des  trésors  :  un  homme  qui  passait  près  d'un  doué  où  lavait  une  fée 
ayant  à  côté  d'elle  un  drap  de  lit  couvert  d'argent,  s'<'tant  arrêté  à  la 
regarder,  elle  lui  demanda  s'il  voulait  sa  charge  d'argent  ou  celle  d'un 
cheval.  Il  répondit  qu'il  aimait  mieux  la  charge  d'un  cheval,  mais 
pendant  qu'il  était  à  le  chercher,  la  fée  disparut.  Cette  petite  légende 
a  été  recu'^illie  dans  le  centre  des  Côles-du-Nord  ;  mais  une  variante 
est  populaire  sur  le  littoral  de  ce  pays.  Une  femme  qui  s'était  rendue  à 
un  lavoir  de  Créheu  qui  passe  pour  hanlé,  vit  l'eau  toute  couverte  de 
pièces  de  six  francs  qui  brillaient  au  soleil,  et  une  lavandière  qu'elle 
ne  connaissatt  pas  lui  demanda  si  elle  en  voulait  plein  son  tablier  ou 
plein  un  sac.  La  femme  répondit  qu'elle  en  aimait  mieux  une  pochée, 
puisqu'elle  avait  le  choix  :  mais  quand  elle  revint  avec  son  sac,  la 
lavandière  et  les  pièces  de  six  livres  avaient  disparu.  Cette  fée  permit 
à  une  jeune  fille  qui,  un  autre  jour,  vit  le  lavoir  couvert  d'argent,  d'en 
prendre  tant  qu'elle  en  pourrait  porter '. 

Les  bonnes  dames  douaient  aussi  les  eaux  stagnantes  de  propriétés 
merveilleuses.  Jadis  quand  on  lavait  dans  certains  étangs  qu'elles  fré- 
quentaient, comme  ceux  de  Quinlin  et  de  Chàtelaudren  (Côles-du-Nord) 
il  suffisait  de  prononcer,  si  on  était  favorisé  d'elles,  quelques  paroles 
magiques,  en  plongeant  le  linge  dans  l'eau,  pour  le  retirer  parfaitement 
nettoyé  et  très  blanc;  parfois  si  on  y  jetait  une  pièce  de  linge,  on  en 
retirait  deux'.  Grâce  à  une  dame  blanche  qui  habitait  les  bords  du  lac 
de  Narlay,  les  draps  s'y  blanchissaient  sans  lessive  et  sans  savon '\ 

1.  Pitre  de  l'isle  du  Dreneuc,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XII,  p.  289. 

2.  Paul  Sébillot.  LUI.  orale,  p.  60  ;  in  Rev.  des  Trad.  pop.  t.  IX,  p.  167  ;  Contes 
de  la  Haule-Rrelar/ne,  t.  I,  p.  197. 

3.  Paul  Sébillot.  Trad.  delà  Haute- Brelaqne.  t.  I,  p.  114;  Contes,  t.  11,  p.  102-104. 

4.  Lucie  de  V.-H.  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XV,  p.  620. 

5.  Ch.  Thuriet.  Trad.  de  la  Haute-Saône,^.  242. 


416  LES    EAUX    DORMANTES 

De  même  que  beaucoup  de  divinités  des  eaux,  certaines  dames 
lacustres  ne  sont  pas  d'une  nature  bienveillante,  et  ceux  qui,  surtout 
la  nuit,  s'aventurent  sur  leur  domaine,  expient,  parfois  cruellement, 
leur  imprudence.  Du  côté  de  Saint-Martin  de  la  Bretonnière  étaient 
deux  fées.  L'une,  espèce  de  sirène,  attirait  par  sa  voix  les  passants 
pour  les  dévorer,  l'autre  guettait  dans  les  ténèbres  ceux  qui  s'attar- 
daient près  des  étangs  et  les  entraînait  sous  les  eaux'.  Les  fantômes 
femelles,  appelés  Dames  Blanches  ou  dames.  Vertes,  qui  peuplaient  les 
rives  des  nombreux  étangs  qui  couvraient  le  territoire  de  Coges, 
fascinaient  les  voyageurs  par  leurs  agaceries  et  les  précipitaient  ensuite 
au  fond'-.  A  Billy,  dans  le  Bourbonnais,  les  fées  des  étangs  conviaient  à 
la  danse  les  passants  attardés,  et  quand  elles  les  avaient  séduits,  elles 
les  entraînaient  sous  les  eaux'.  Suivant  une  légende,  jusqu'ici  unique, 
un  être  malfaisant  se  plaisait  à  faire  couler  les  bateaux  qui 
naviguaient  sur  les  étangs  du  Bas-Poitou  ;  la  dame  de  l'étier  revenait 
sous  forme  de  fantôme  et  nouait  sa  chevelure  aux  nioles  pour  les 
attirer  au  fond  ''. 

Les  esprits  assez  mal  définis  que  l'on  désignait  en  Berry  sous  le 
nom  de  Demoiselles,  s'envolaient  de  mare  en  mare  et  d'étang  en  étang 
à  mesure  qu'on  leur  ôtait  le  brouillard  dont  elles  se  nourrissent.  Elles 
passaient  pour  ne  faire  de  mal  à  personne,  alors  que  d'autres  les 
accusaient  de  se  plaire  à  jouer  des  mauvais  tours  aux  voyageurs.  Un  des 
endroits  où  elles  se  tenaient  s'appelait  la  Gàgne-aux- Demoiselles  ; 
c'était  une  fosse  herbue  et  vaseuse  qui  avait  bien  un  demi-quart  de 
lieue  de  long-^ 

Quelquefois  les  dames  se  contentaient  de  simples  espiègleries  :  on 
voyait  jadis  autour  de  l'étang  de  Bêche,  à  la  Chapelle  Volant,  trois 
demoiselles  qui  arrêtaient  les  voyageurs,  les  faisaient  tourner,  tourner, 
puis  disparaissaient '^. 

Dans  le  Beaujolais  des  Dames  Noires,  noires  et  hideuses,  fr(')laient 
parles  nuits  obscures,  ceux  qui  se  trouvaient  dans  le  voisinage  des 
mares'.  Les  fées  du  lac  d'Estoin,  dans  les  Pyrénées,  prenaient  souvent 
des  formes  monstrueuses  pour  épouvanter  les  pêcheurs  qui  lançaient 
leurs  filets  dans  les  lacs  d'Ovat  et  d'Omar  et  les  empêcher  de  détruire 
le  poisson  ^ 

1.  J.-G.  Bulliot  et  ïhiollier.  La  Mission  de  saint  Martin,  p.  221. 

2.  D.  Monnier  et  A.  Vingtrinier.  Traditions  de  la  Franche-Comté,  p.  257. 

3.  Francis  Pérot.  Les  légendes  du  Bourbonnais,  p.  28. 

4.  E.  Sûuvestre.  Les  Derniers  paysans,  p.  165. 

o.  George  Sand.  Légendes  rustiques,  p.  21  et  suiv. 

t).  Ch.  Thuriet.  Trad.  de  la  Haute-Saone,  p.  225. 

7.  Claudius  Savoye.  Le  Beaujolais  préhistorique,  p.  ISl. 

8.  Karl  des  Monts.  Légendes  des  Pyrénées,  p.  263. 


Li:s  LUTiîss  417 


i^  4.    LKS  H'TINS  ET  LES  FEUX  FOLLETS 

Les  lacs  cl  les  éianu;s  à  eau  claire  ne  sont  pas  d'habitude,  en  France 
du  moins,  fréquenlés  par  les  lutins  ou  les  nains;  on  les  voit,  au 
contraire,  assez  souvent  au  bord  des  étangs  marécageux  et  surtout 
près  des  mares  et  des  marais.  En  Basse-Bretagne^  on  désigne  par  des 
noms  particuliers  les  esprits  des  eaux  stagnantes  :  les  nains  qui  se 
tenaient  dans  les  lieux  bas  et  humides  s'appelaient  Po}ilpicans,  parce 
qu'ils  avaient  leurs  terriers  dans  des  lieux  bas.  Le  Teuz  ar  PouUel,  ou 
l'espiègle  de  la  mare,  habitait  les  eaux  et  pouvait  prendre  toutes  les 
formes  qu'il  voulait,  à  moins  qu'il  ne  préférât  se  rendre  invisible  ;  mais 
son  apparence  véritable  était  celle  d'un  petit  nain,  vêtu  de  vert  et  portant 
de  belles  guêtres'.  Dans  le  même  pays  le  Droug-Sperei  ou  Aëzraouanl, 
est  un  esprit  assez  mal  défini  et  protéiforme,  qui  se  loge  dans  les 
puits  et  dans  les  étangs,  où  comme  les  anciens  dracs  du  Rhône,  il 
tache  d'attirer  les  femmes  et  les  enfants,  en  les  trompant  par  l'appa- 
rence d'un  collier,  d'un  bracelet,  d'une  bague,  etc.,  qu'il  leur  fait  voir 
au  fond  des  eaux.  Souvent  il  les  allèche  par  la  vue  d'un  miroir  qu'il 
fait  flotter  à  fleur  d'eau  ;  l'Aëzraouant,  caché  sous  les  herbes,  entraîne 
dans  son  palais  de  cristal  l'imprudent  qui  se  baisse  pour  le  saisir  et  il 
l'enchaîne  ù  jamais  en  le  soumettant  aux  plus  durs  travaux'-. 

Plusieurs  récits  parlent  de  lutins  qui  se  montrent  parfois,  près  des 
eaux  stagnantes,  sous  une  forme  animale,  pour  s'amuser  aux  dépens 
des  voyageurs  :  on  raconte  dans  l'Aveyron  qu'un  jour  le  drac  prit 
celle  d'un  petit  mouton  égaré  qui  bêlait  au  milieu  d'une  mare.  Un 
paysan  retroussa  ses  chaussures,  traversa  avec  peine  le  marécage  et 
le  chargea  sur  ses  épaules  ;  mais  au  milieu  du  marais,  il  ne  pouvait 
aller  ni  en  avant,  ni  en  arrière,  tellement  ses  jambes  se  trouvaient 
prises  et  comme  enchaînées  par  les  roseaux.  Quand  il  fut  débarrassé, 
la  petite  bêle  devint  terriblement  lourde  ;  lorsqu'il  arriva  à  l'autre 
bord^  le  jeune  agneau  se  trouva  une  énorme  chèvre  qui,  d'un  bond, 
s'élança  vers  la  rive  et  lui  cria  :  «  M'as  plo  cariouta  '^  !  » 

En  Lorraine  les  lutins  des  eaux  sont  simplement  espiègles  :  à  Corni- 
mont,  Cuba,  qu'ailleurs  on  nomme  Cula,  suit  en  riant  les  pierres  que 
les  enfants  jettent  dans  les  mares '\  Mais  les  Culards  de  la  Champagne, 

1.  E.  Souvestre.  Le  Foyer  Breton,  t.  II,  p.  114,  t.  I,  p.  19'J.  Dès  le  milieu  du  XIX» 
siècle,  on  ne  parlait  plus  qu'au  passé  de  ces  deux  lutins. 

2.  Elvire  de  Cerny.  Saint- Suliac  et  ses  traditions,  p.  154. 

3.  Abbé  Lafon,  in  Congrès  scientifiipie  de  France,  Rodez,  1874,  t.  II,  p.  41. 

4.  Hichard.   Trad.  de  Lorraine,  p.  104. 


418  LES    EAUX    DORMANTES 

qui  apparaissent  la  nuit  de  l'Avent,  courent  sus  aux  voyageurs  pour 
les  noyer  dans  l'étang  de  Bury ',  et  nombre  d'autres  lutins  ont  un  rôle 
tout  aussi  malfaisant. 

Parmi  ces  esprits,  les  plus  connus,   comme    les    plus  redoutés,   sont 
ceux  qui  manifestent  leur  présence  par  une  tlamme  bleuâtre  ou  par 
une  sorte  de  lumière.  Elle  est  produite  par  les  exhalaisons  phospho- 
rescentes des  eaux  :  mais  les  gens  de  la  campagne  n'admettent  pas  que 
ces  lueurs,  auxquelles  ils  donnent  souvent  des  noms  significatifs,  se 
promènent  ainsi  toutes  seules  dans  la  nuit  ;  elles  sont  portées  par  des 
êtres  de  petite  taille  qui  appartiennent  soit  au  monde  des  lutins,  soit  à 
celui  des  âmes  en  peine.  Si  le   feu   follet  appelé   en   Basse- Bretagne 
Letern  iwz  (lanterne  de  nuit;  l'an  noz  (feu  de  nuit   Keleren    follet)  voit 
lepremier  un  voyageur,  il  lui  fait  perdreso  n  chemin,  et  le  conduit  dans 
un  étang  où  il  le  noie.  Pour  le  conjurer,  il  faut  ouvrir  son  couteau,  de 
manière  à  ce  que  la  lame  forme  un  angle  aigu  avec  le  manche,  le  planter 
on  terre  le  plus  près  possible  du  feu,  et  avoir  soin   aussi   de  retourner 
son  bonnet-.  Paotrik  ho  skod  fa»,  le  petit  garçon  qui  porte  le  feu,  tient 
à  la  main  un  tison  entlammé  et  voltige  comme   un  papillon    de    nuit 
au-dessus  des  prairies  et  des  marais.  11  a  souvent  égaré,  et  quelquefois 
noyé  les  gens  ivres  ou  téméraires  qui  l'avaient  poursuivi  \ 

Dans  les  Vosges  si  l'on  passe  près  d'une  mare,  ou  si  l'on  entre  dans 
un  de  ces  terrains  marécageux  connus  sous  le  nom  de  feignes,  d'où  le 
voyageur  a  tant  de  peine  à  sortir,  on  a  de  grandes  chances  pour  voir 
le  lutin  Cula  se  montrer  à  dix  pas.  Il  prend  mille  formes,  chandelle, 
cierge,  lanterne,  boule  de  feu,  bouc  aux  yeux  flamboyants,  et  il  cause 
la  perte  de  celui  qui  a  l'imprudence  de  le  suivre,  donnant  à  l'eau 
l'apparence  de  la  terre  ferme,  à  la  terre  ferme  l'apparence  de  l'eau. 
Le  seul  moyen  de  se  débarrasser  de  ses  importunités  est  de  jurer 
comme  un  charretier  :  Cula.  qui  a  horreur  des  blasphèmes,  se  précipite 
dans  la  première  tlaque  d'eau  venue,  et  l'on  voit  s'allumer  tout  à 
l'entour  de  l'endroit  oîi  il  a  plongé  une  multitude  de  petites  flammes 
vertes,  jaunes,  bleues  et  rouges,  tout  cela  dansant  et  sautillant  de 
manière  à  donner  le  vertige  et  à  aveugler  ^.  Les  .\nnequins  des  .\rdennes 
qu'on  appelle  aussi  Lumerettes,  se  présentent  la  nuit,  sous  l'apparence 
de  feux  follets,  aux  voyageurs  attardés  ou  égarés,  surtout  lorsqu'ils 
se  trouvent  proche  d'un  marais  ou  d'une  rivière.  Ils  dansent  devant 
eux,  cherchant  à  les  conduire  peu  à  peu  dans  l'eau  pour  les  y  noyer. 
Pour  n'être  pas  leur  victime,  il  faut,  dès  qu'on  les  aperçoit  se  cacher 


1.  E.  ThouUier.   Vallanl  Sai/it-Georges.  (.\ube;,  p.  10. 

2.  Le  Men,  in  Rev.  Celtique,  t.  I,  p.  422. 

3.  F. -M.   LuzjI.   Veillées  bretonnes,  p.  64. 

4.  L.-F.  Sauvé.  Le  Folk-Lore  des  Hautes-Vosges,  p.  236-7. 


LFS    FEUX    FOLLETS  419 

assez  vivement  pour  quils  ne  vous  voient  pas  ou  qu'ils  perdent  vos 
traces,  ou  bien  se  couvrir  entièrement  le  corps  ou  la  ligure'.  Dans  la 
Marche,  les  Alléchons  sont  la  personnification  de  feux  follets  qui 
voltigent  sur  les  marais  et  y  attirent  les  passants^.  Les  Ardis  du  Beau- 
jolais les  suivent  parfois  ou  fuient  devant  eux,  et  ils  font  repentir  de 
leur  curiosité  ceux  qui  s'aventurent  à  leur  suite  ^  En  Poitou,  les  feux 
follets  des  marécages  courent  après  ceux  qui  les  évitent^  mais  s'enfuient 
si  on  les  poursuit  ^. 

Les  Fifollets  du  Bessin  se  mimlrcnl  près  des  eaux  stagnantes,  se 
plaisent  à  égarer  les  gens  et  rient  ensuite  aux  éclats"'.  En  Picardie,  les 
Fioles,  comme  d'autres  esprits  de  la  nuit,  sont  surtout  dangereux  pour 
ceux  qui  sifllenl  le  soir  ;  ils  se  dirigent  vers  eux  pour  les  entraîner  dans 
l'eau*"'.  Ce  ffu  follet  y  est  aussi  appelé /"o/'/^  feu  fou,  ou  Cap'iou  rogvr,  à 
cause  de  la  forme  de  son  chapeau  ;  pour  se  débarrasser  de  lui,  il  faut 
avoir  recours  à  un  procédé  qui  rappelle  celui  qu'on  emploie  en  Basse- 
Bretagne  et  à  (îuernesey  ;  on  fiche  en  terre  un  bAton,  un  couteau  ou 
une  aiguille  :  le  fofu  essaie  de  passer  par  le  trou  et  abandonne  le 
voyageur ^ 

D'après  une  croyance  fort  répandue  à  l'heure  actuelle,  les  feux  follets 
ne  sont  pas  seulement  des  lutins  anthropomorphes  qui,  suivant  une 
conception  plus  ancienne,  se  rattachent  au  monde  des  génies  secon- 
daires, mais  plus  fréquemment  peut-être,  des  morts  sortis  de  leur 
mystérieux  séjour,  et  qui,  au  moyen  de  ces  lumières,  cherchent  à  attirer 
l'attention  de?  hommes.  Quelques-uns,  tout  en  changeant  pour  ainsi  dire 
de  classe,  ont  gardé  les  allures  et  les  gestes  des  lutins  véritables.  Les 
Flambeaux  ou  Flambeltes  ou  Flamboires,  que  l'on  appelle  aussi  des  feux 
fous,  sont  pour  les  paysans  du  Berry  des  âmes  en  peine  qui  leur 
demandent  des  prières,  ou  de  méchantes  âmes  qui  les  entraînent  dans 
une  course  désespérée,  et  les  mènent,  après  mille  détours  insidieux,  au 
plus  profond  de  l'étang  ou  de  la  rivière.  On  les  entend  rire,  toujours  plus 
distinctement,  à  mesure  qu'elles  s'emparent  de  leur  proie  et  la  voient 
s'approcher  du  dénouement  funeste  et  inévitable.  Les  croyances  varient 
beaucoup  sur  la  nature  ou  l'intention  plus  ou  moins  mauvaise  des 
flambettes  II  en  est  qui  se  contentent  de  vous  égarer,  et  qui  pour  en 
venir  à  leurs  fins,  ne    se  gênent   nullement    pour  prendre  diverses 

1.  A.  Meyrac.  Trad.  des  Aidennes,  p.  167,  205. 

2.  Bonnafoux.  Léf/endes  de  la  Creuse,  p.  2ti. 

3.  Claudius  Savoye.   Le  Beaujolais  préhistorique,  p.   106. 

4.  Léo  Desaivre.  Le  Monde  fantastique,  p.  12. 

5.  Frédéric  Pluquet.  Contes  de  Bajjeu.r ,  p.  13. 

6.  Alcius  Ledieu.  Tradi'.iom  de  Demain,  p.  12. 

7.  Gorblet.  Glossaire  du  patois  picard. 


420  LES    EAUX    DORMANTES 

apparences.  On  raconte  même  qu'un  berger  qui  avait  appris  à  se  les 
rendre  favorables,  les  faisait  venir  et  partir  à  son  gré,  et  tout  allait  bien 
pour  lui  sousieurprotection'.  En  Touraine,  oùces  météores  se  nomment 
Feux  beloirs,  quand  il  sont  un  peu   gros   on  les  regarde  comme  des 
revenants,  d'ordinaire  malfaisants;  ils  entraînent  dans  les  fosses  ou  les 
rivières; ceux  qui  les  appellent  «  chatsfoireaux  »,  sont  irrémédiablement 
attirés-.  Vers  1820,  les  paysans  du  Périgord  qui  voyaient  des  feux  follets 
croyaientque  c'étaient  des  âmes  en  peine:  ils  leur  jetaient  une  monnaie 
de  cuivre,  de  préférence  trouée,   et  l'esprit  satisfait  de  cette   offrande 
disparaissait  ^  A  Guernesey,  le  follet  ou  farfadet,  appelé  Faeu  Bélengier, 
a  souvent  l'apparence  d'une  lanterne  on  falot  :  le  voyageur  attardé,  en 
suivant  sa  lumière   trompeuse,   tinit  par  se  trouver  plongé  jusqu'aux 
épaules  dans  quelque  marécage.  On  croit  aussi  que  ce  météore  indique 
un  trésor  caché  dont  il  est  en  quelque  sorte  le  gardien.  Quelques-uns 
disent  que  c'est  l'àme  d'un  malfaiteur,  condamné  à  errer  jusqu'au  jour 
du  jugement,  et  qui  cherche  à  se  délivrer  de  sa  peine  en  se  suicidant. 
C'est  pour  cela  que  si  l'on  fiche  en  terre  ou  dans  l'écorce  d'un  arbre  un 
couteau,   la  lame  debout,  elle  se  débattra  toute  la  nuit  contre  cette 
lame,  et  que  le  lendemain  des  taches  de  sang  sur  le  métal  attesteront 
l'opiniâtreté  de  cet  esprit  vagabonda  Les  feux  follets  qui  voltigent  sur 
les  marais  de  Briouze  sont  les  âmes  des  habitants  de  la  ville  qui  y  fut 
engloutie  ;  celui  qui   suivrait  l'un   d'eux  tomberait  dans  une  fondrière 
et  disparaîtrait  sans  retour  '. 

Les  âmes  des  enfants  morts  sans  baptême  se  montrent  aussi  sous 
cet  aspect  :  les  Loumerotte  du  pays  de  Liège  conduisent  dans  des 
précipices  ceux  qui  ont  l'imprudence  d'aller  vers  eux  ;  quand  ils  y  ont 
réussi,  ils  éclatent  de  rire^  le  Queular  du  Morvan  attire  les  gens  au  bord 
des  étangs  pendant  les  Âvenis  de  Noël,  et  les  entraîne  au  fond  avec  un 
rire  diabolique.  Il  est  toutefois  aisé  de  s'en  débarrasser  :  il  suffit  de 
jeter  dans  l'eau  un  morceau  de  bois  ou  une  pierre;  le  queular, 
persuadé  qu'il  a  réussi  dans  sa  tentative,  s'y  précipite  aussitôt  en 
ricanant.  Les  Culards  de  l'Yonne  et  du  Nivernais,  les  Flambards  de  la 
Beauce,  —  ces  derniers  n'étaient  pas  des  enfants  morts  sans  avoir  été 
baptisés,  —  se  laissent  prendre  au  même  stratagème  '. 


1.  George  Sand.   Légendes  rustiques,  p.  131. 

2.  Léon  Pineau,  in  Hev.  des  Trad.  pop.  t.  XVIlf,  p.  263. 

3.  Wl.  de  Taillefer.  Anliquilés  de  Vesone,  t.  I,  p.  246. 

4.  Edgar  Mac  Gulloch.  in  Rev.  des  Trad.  pop.  t.  IV,  p.  407.  Une    poësie   de    Méti- 
vier.   Rimes  (fuernesiaises.  p.   17  et  suiv.  est  fondée  sur  cette  croyance  populaire. 

3.  .L  Lecœur.  Esquisses  du  Bocof/e  normand,  t.  II,  p.  458. 

6.  A.   Ilock.  Cro;/ances  du  pays  de  Lièç/e,  p.  242. 

7.  D''    Bogros.   A   travers  le  Morvan,  p.  145.    liaudiau.    Le   Morvand,  p.    32;    G. 
Moiset.  Usages  de  l'Yonne,  p.  98  ;  A. -S.  .Vlorin.  Le  Prêtre  et  le  Sorcier,  p.  12. 


LES    FEUX    FOLLETS  121 

Les  esprils  de  l'autre  monde  qui  se  présentent  sous  l'aspect  de  feux 
follets  ne  sont  pas  toujours  nuisibles;  parfois  ce  sont  de  pauvres 
pécheurs  qui  accomplissent  leur  pénitence.  Ceux  qu'on  appelle  Porte- 
feux  dans  le  Rosomont,  et  qui  se  montrent  surtout  aux  environs  des 
étangs  et  des  prés  marécageux,  sont  des  âmes  du  Purgatoire  qui 
viennent  demander  un  soulagement  à  leurs  peines '.  Des  lueurs  qui 
suivent  les  ùelins  ou  l)arques  plates  de  la  Grande  lirière  (Loire- 
Inférieure)  sont  aussi  les  âmes  de  ceux  qui  furent  sacrifiés  par  les 
druides  sur  les  rochers  des  environs  ^  Ce  nom  et  la  mention  des 
sacrifices  doivent  être  tout  modernes  et  ils  ont  sans  doute  été  suggérés 
aux  paysans  par  des  récits  de  touristes  ou  de  celtomanes  ;  il  s'agissait 
vraisemblablement  autrefois  de  revenants  ordinaires. 

L'Eclairous  ou  Eclaireur  de  la  Haute-Bretagne,  qui  se  promène  aux 
abords  des  rivières,  voltige  aussi  près  des  étangs  ;  c'est  un  prêtre  qui  a 
perdu  une  hostie  dans  le  ruisseau,  d'où  elle  est  allée  dans  un  étang,  et 
il  est  condamné  à  la  chercher  jusqu'à  ce  qu'il  l'ait  retrouvée  ;  les  vers 
luisants  de  lu  rive  lui  servent  de  chandelle,  quoique  son  nom  semble 
indiquer  qu'il  porte  lui-même  une  lumière.  11  fait  tomber  dans  les 
mares  ceux  qui  lui  ont  manqué  de  respect,  ou  leur  lance  de  l'eau  sur 
tout  le  corps '.  Une  petite  couronne  de  feu  que  l'on  voit  la  nuit  de  la 
Saint-Jean  au  dessus  de  l'étang  du  Fief  (Loire-Inférieure)  indique  peut- 
être  une  âme  en  peine  :  elle  se  montre  à  l'endroit  oii  disparut  une 
châtelaine  qui,  ayant  voulu  soulever  la  pierre  qui  recouvre  le  trésor 
enfoui  près  de  là  par  le  duc  de  Mercœur,  glissa  dans  l'eau  et  se  noya  ^. 

La  tradition  associe  parfois  ces  météores  à  des  personnages  vivants, 
qui  n'appartiennent  pas  au  monde  surnaturel,  mais  à  celui  de  la 
sorcellerie.  Dans  les  Hautes-Alpes  lorsqu'on  apercevait  un  feu  follet  on 
disait  :  «  Voilà  les  sorcières  qui  vont  au  sabbat^  »,  Ceux  des  marais  de 
Senonches,  dans  le  Perche,  sont  les  âmes  des  individus  qui  ont  fait  un 
pacte  avec  le  diable  ;  c'est  quelquefois  un  voisin  dont  on  cite  le  nom.  Il 
va  près  d'un  endroit  où  doit  passer  celui  à  qui  il  en  veut,  se  couche  sur 
le  dos,  prononce  quelques  paroles  cabalistiques  :  son  âme  s'exhale  de 
son  corps  sous  la  forme  d'un  Flamba  ou  follet,  et  voltige  devant  sa 
victime  pour  l'égarer.  Si  lorsqu'il  se  présente,  on  lui  jette  un  mouchoir, 
il  vous  quitte  et  s'amuse  à  jouer  avec,  et  le  lendemain  on  trouve  le 
mouclioir  intact.  Si  on  lui  lance  un  couteau,  on  le  retrouve  ensanglanté, 
parce  que  le  flamba  s'est  blessé  en  le  maniant.  Si  on  rencontre    le 

1.  H.  Bardy.  Le  Folk-Lore  du  Rosemonl  (pays  de  Belfort),  p.  20. 

2.  H.  Quilgars,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XII,  p.  276. 

3.  Paul  Sébillot.   Trad.  de  la  Haute-lire lagne,  t.  II,  p.  387,  t.  I,  p.  152. 

4.  Jean  du  Boufiay,  in  Rev.  des  Trad.  pop.  t.  XIV,  p.   162. 

5.  Ladoucette.  Hist.  des  Hautes-Alpes,  p.  461. 


422  LES    EAUX  rBORMANTES 

corps  d'où  le  flamba  s'est  échappé  la  face  tournée  vers  le  ciel,  et  qu'on 
la  lui  retourne  contre  terre,  il  voltige  autour  pour  essayer  d'y  rentrer 
avant  le  jour.  S'il  ne  le  peut,  il  s'envole  et  devient  la  propriété  du  diable  ; 
le  corps  a  alors  cessé  de  vivre'.  En  Haute-Normandie,  la  Fourolle  est 
une  femme  qui,  ayant  accordé  ses  laveurs  à  un  prêtre,  est  condamnée 
à  une  pénitence  noclurne.  Lorsqu'elle  s'est  déshabillée,  elle  se  couche 
sur  le  sol,  et  Son  àrae,  abandonnant  son  corps,  va  flamboyer  à  travers 
champs  et  au-dessus  des  mares.  Le  voyageur  après  lequel  elle  court 
peut  s'en  débarrasser  en  fichant  en  terre  son  bâton,  au  bout  duquel  la 
fourolle  vient  se  fixer  comme  le  follet  picard-.  Dans  les  environs 
d'Argentan  (Orne),  la  Faul.au  est  aussi  une  femme  qui  prend  l'apparence 
d'une  lanterne  pour  tâcher  d'attirer  les  passants  dans  les  bourbiers^. 

Suivant  une  idée  qui,  jusqu'ici  n'a  été  relevée  qu'en  Berry,  ces  lueurs 
nocturnes  semblent  en  relation  avec  la  féerie:  on  voit  fuir  au-dessus 
des  eaux  de  l'étang  de  la  Mare  Rouge,  commune  de  Douadic,  une  petite 
flamme  trembloltante  ;  c'est  la  fée  qui  revient,  sans  pouvoir  achever  la 
tâche,  qu'elle  avait  entreprise,  d'apporter  une  assise  au  château  du 
Bouchet'"  ;  deux  blanches  tilles  de  l'air  venaient  autrefois,  par  certains 
clairs  de  lune,  se  mirer  dans  la  mare  qui  porte  le  nom  de  Lac  aux  fées, 
près  d'Henrichemont  ;  si  quelqu'un  essayait  de  surprendre  le  secret  de 
leur  innocente  coquetterie,  elles  se  changeaient  aussitôt  en  petites 
flammes  qui  couraient  en  se  jouant  sur  la  surface  de  l'eau  ■'. 

Dans  quelques  endroits  de  l'Yonne,  on  croyait  naguère  que  les  feux 
follets  étaient  des  chandelles  que  des  danseuses  invisibles  tenaient  âla 
main  ". 

Les  lutins  appeleurs,  que  l'on  rencontre  sur  le  bord  de  la  mer  et 
dans  le  voisinage  des  rivières,  sont  aussi,  mais  plus  rarement,  en 
relation  avec  les  eaux  stagnantes.  Le  Lupeux  du  Berry  manifeste  sa 
présence  par  une  petite  voix  claire  qui  répète  ah!  ah!  Celui  qui  est  assez 
curieux  pour  lui  dire  jusqu'à  trois  fois:  «  Quoi  donc?  »  ou  «  qu'est-ce 
qu'il  y  a?  »  l'entend  babiller  comme  une  pie,  raconter  des  aventures 
étranges  ou  scandaleuses.  Il  huit  par  conduire  le  voyageur  au  bord 
d'une  eau  trompeuse  et  lui  dit  :  «  Regarde  !  »  Alors  le  lupeux  pousse 
l'imprudent,  et  perché  sur  une  branche  au-dessus  de  l'eau,  il  dit  à  sa 
victime  qui  se  noie  :  «  Ah  !  ah  !...   Eh  bien,   voilà  ce  que  c'est'  ».  En 

1.  Prosper  Vallerange.  Le  clergé,  la  bourgeoisie,  etc.,  p.  97  ;  cf.  sur  ce  thème  de 
l'âme  séparée  du  corps  :  Paul  Sébillot.  Rev.  des  Trnd.  pop.,  t.  XV,  p.  625  et  suiv. 

2.  Amélie  Bosquet.  La  Normandie  romanesque,  p.  247-8. 

3.  Chrétien  de  Joué-du-Pleiu.  Veillerys  Argenlenois,  MMS. 

4.  L.  Martinet.  Légendes  du  Berry,  p.  7. 

5.  Laisnel  de  la  Salle.  Croyances  du  Centre,  t.  1,  p.  118. 

6.  G.  Moiset.  Usages,  etc.,  de  l'Yonne,  p.  90, 

7.  George  Sand.  Légendes  rustiques,  p.  113-H6. 


LES    LUTINS    APPELEUKS  423 

Haute-Bretagne,  le  Houpoux  imite  le  lioii  hou  !  plusieurs  fois  répété 
par  lequel  les  paysans  ont  coulunie  de  s'appeler  le  soir  ;  souvent,  pour 
mieux  séduire  les  garçons,  il  module  son  cri,  de  façon  à  le  faire 
ressembler  à  la  voix  d'une  jeune  lille,  qui  serait  altard('e  au  bord  d'une 
mare  ou  d'un  doué.  Ce  lutin  est  très  apparenté  aux  Hoppt^rs  de  liasse- 
Bretagne  qui  manifestent  surtout  leur  présence  sur  le  bord  des 
rivières  '. 

bes  apparitions  nocturnes  de  personnages  gigantesques  sur  le  bord 
des  eaux  stagnantes  sont  rares  à  ce  point  qu'une  seule  a  été  constatée 
jusqu'ici,  dans  un  coin  du  Berry.  Le  Grand  Bissétre  est  surtout  connu 
par  la  notice  qui  accompagnait  un  dessin  de  Maurice  Sand.  D'après 
elle,  il  préside  aux  événements  (jui  ont  lieu  les  années  bissextiles, 
court  les  champs,  les  étangs,  les  marécages,  dont  il  fait  sortir  les 
pestilences  et  les  mauvaises  lièvres.  Il  s'assied  tout  nu  sur  le  bord  des 
étangs,  souvent  près  de  la  bonde,  les  pieds  dans  l'eau  et  sa  taille  est 
celle  d'un  géant-.  C'est  dans  celte  posture  que  l'avait  représenté  Maurice 
Sand  dans  une  composition  que  j'ai  vue  chez  sa  veuve,  et  qui  était 
autrement  impressionnante  que  la  gravure  qui  en  a  été  faite  et  qui  a 
paru  dans  l' lUu^Lrallon. 

i  5.  LES   LESSIVES  MERVEILLEUSES 

Les  traditions  de  lessives  faites  en  plein  jour,  plus  souvent  la  nuit, 
par  des  personnages  surnaturels  ou  par  des  revenants  se  rencontrent 
partout  où  il  y  a  de  l'eau  ;  mais  leur  caractère  varie  suivant  qu'elle  est 
limpide,  courante  ou  stagnante.  C'est  dans  le  voisinage  des  étangs  ou 
des  mares  qu'on  en  a  constaté  le  plus  grand  nombre  ;  elles  se  distinguent 
des  autres  par  la  tristesse  des  laveuses,  par  la  nature  horrible  des 
actes  qu'elles  y  accomplissent,  et  qui  ont  en  effet  quelque  rapport  avec 
les  exhalaisons  malsaines  des  étangs  et  des  marécages.  Le  plus 
souvent  ces  femmes  sont  des  mortes  condamnées  à  des  expiations  ; 
dans  quelques  légendes  seulement  elles  se  rattachent  au  monde  de  la 
féerie. 

Lorsque  les  paysans  voient  au-dessus  de"  la  cime  des  arbres  les 
vapeurs  qui  s'exhalent  parfois  d'un  marais  au  pied  d'un  amas  de 
rochers  appelé  le  Château  des  fées,  ils  disent  qu'elles  fout  la  lessive  : 
Las  fadas  fav  la  hujnda\  Les  fées  de  Haute-Bretagne  affectionnaient 
certains  doués  ;  quand  elles  y  avaient  lavé  leur  linge,  elles  retendaient 
sur  le  gazon,  et  i|  était  si  blanc,  que  l'on  dit  encore  en  parlant  de  beaux 
draps  :  «  C'est  comme  le  linge  des  fées  ».   Celui  qui  aurait  pu  arriver 

1.  Paul  Sébillot.  Traditions  de  la  Ilaute-Bretcvjne,  t.  I.  p.   148-9. 

2.  U  Illustra  lion,  1833. 

3.  L.  Duvai.  Esquisses  marckoises,  p.  20. 


424  LES    EAUX   DORMANTES 

jusqu'à  lui,  sans  cligner  la  paupière,  aurait  eu  le  droit  de  l'emporter. 
D'autres  lavaient  la  nuit,  pour  rendre  service  aux  hommes  ;  lorsqu'on 
portait  le  soir  le  linge  près  des  doués,  elles  venaient  à  minuit  faire 
la  besogne  des  laveuses  qui,  au  matin,  le  trouvaient  parfaitement 
nettoyé'. 

En  Gascogne,  le  Drac  s'occupe  aussi  à  des  lessives  nocturnes  :  un 
homme  qui  revenait  seul  de  Lecloure  entendit,  en  passant  à  la  nuit 
close  près  d'une  mare,  de  grands  bruits  comme  ceux  que  font  les 
battoirs  de  lavandières  ;  il  se  demanda  quelles  étaient  les  sottes  qui 
lavaient  à  pareille  heure  ;  ce  n'étaient  pas  des  lavandières,  mais  bien 
le  Drac.  Celui-ci  fut  tellement  irrité  d'être  surpris  à  cette  besogne, 
qu'il  couvrit  de  vase  l'indiscret  de  la  tête  aux  pieds-. 

A  un  lavoir  près  d'Oberbronn,  en  Alsace,  une  dame  blanche  se 
montrait  depuis  un  temps  immémorial,  aux  lavandières  qui  y  allaient 
la  nuil  ;  elle  ne  regardait  personne,  ne  parlait  à  personne,  et  s'asseyait 
à  une  place  écartée  pour  laver  des  chemises,  que  l'on  croyait  être  celles 
des  trépassés.  Son  apparition  présageait  la  mort  d'un  membre  de  la 
famille  d'une  deslaveuses^ 

Il  y  a  aussi  des  lavandières  de  nuit,  d'un  caractère  très  nettement 
malfaisant,  qui  ne  se  contentent  pas  d'attendre  les  gens  près  du  lavoir, 
mais  qui  pénètrent  dans  les  maisons.  Une  femme  de  Plougastel-Daoulas 
étant  allée  à  la  nuit  close,  un  samedi,  laver  son  linge,  vit  arriver  une 
grande  femme  mince  portant  sur  la  tête  un  énorme  paquet  de  draps, 
qui,  après  lui  avoir  reproché  d'avoir  pris  sa  place,  lui  dit  de  retourner 
à  la  maison  et  qu'elle  ne  tardera  pas  à  lui  rapporter  son  linge  tout 
lavé.  Revenue  chez  elle,  la  laveuse  raconte  son  aventure  à  son  mari, 
qui  lui  dit  qu'elle  a  rencontré  une  Maoïu-s  noz  ou  femme  de  nuit  ;  par 
son  conseil,  elle  suspend  le  trépied  à  sa  place,  balaie  la  maison,  met  le 
balai  la  tête  en  bas  dans  un  coin,  se  lave  les  pieds,  en  jette  l'eau  sur 
le  seuil  de  la  porte  et  se  couche.  Le  fantôme  ne  tarde  pas  à  arriver  et 
à  demander  l'entrée  de  la  maison  :  comme  on  ne  lui  répond  pas,  il 
ordonne  au  trépied  de  lui  ouvrir.  «  Je  ne  puis,  répond  le  trépied,  je  suis 
suspendu  à  mon  clou.  —  Viens  alors,  toi,  balai.  —  Je  ne  puis,  on  m'a 
mis  la  tête  en  bas.  —  Viens  alors,  toi,  eau  des  pieds.  —  Regarde-moi, 
je  ne  suis  plus  que  quelques  éclaboussures  sur  le  seuil  de  la  porte  ».  La 
femme  de  nuit  s'éloigne  alors  en  grondante 


1.  Paul  Sébillot.  Trad.  de  la  Haute-Bretarjne,  t.  I.  p.  92.  124. 

2.  J.-F.  Bladé.  Contes  de  Gascogne,  t.  Il,  p.  264. 

3.  Aug.  Stœber.  Die  Sagen  des  Elsasses,  n"  260. 

4.  A.  Le  Braz.  Légende  de  la  Mort,  t.  H,  p.  253-263;  cT.  aussi  F. -M.  Luzel,  in 
Société  archéologique  du  Finistère,  t.  XXI,  p.  461.  Cette  lavandière  est  éloignée  de 
la  maison  où  elle  a  pénétré,  et  d'où  elle  est  sortie  un  instant,  par  des  procédés 
analogues. 


Li:S    LAVANDIÈRES    DE   iNUlT  425 

Parfois  on  enlond,  sans  les  voir,  le  balloir  de  laveuses  de  nuil,  dont 
la  nature  est  assez  mal  délinie  ;  ce  ne  sont  ni  des  fées  ni  des  femmes 
accomplissant  des  pénitences  posthumes.  A  Nercia  en  Franche-Comté 
d'invisibles  lavandières  chantaient  sur  les  bords  de  la  Mare  Branlante'; 
avant  (|u"on  eût  desséché  l'c-tani;  do  la  Haye,  on  entendait  chaque  nuit, 
d'un  village  voisin,  le  bruit  d'un  battoir.  On  se  rendait  à  pas  comptés 
vers  l'étang,  on  n'y  voyait  rien  ;  si  on  s'éloignait,  le  bruit  recommençait 
aussitôt:  «Retirons-nous,  disaient  les  gens,  c'est  riunire  de  la 
laveuse-  ».  L'étang  de  Maillebois,  non  loin  de  Dreux,  est  hanté  par 
Jeanne  La  Laveuse,  qui  se  promène  la  nuit  et  rentre  au  jour  dans  les 
souterrains  du  château  •'. 

Suivant  une  hypothèse,  émise  du  reste  incidemment,  certaines  de  ces 
femmes,  qui  sont  aujourd'hui  considérées  comme  des  revenantes,  furent 
jadis  d'une  autre  race  que  les  hommes  '\  Les  documents  que  nous  possé- 
dons ne  permettent  pas  de  suivre  cette  évolution.  Si,  à  l'heure  actuelle, 
certaines  lessives  nocturnes  sont  faites  par  des  esprits  de  diverses 
natures  et  parfois  assez  imprécis,  ellespassent,  bien  plus  ordinairement, 
pour  être  imposées  comme  punition,  à  des  mortes.  D'après  une 
croyance  très  répandue,  elles  expient  un  crime  ou  un  péchégravecommis 
pendant  leur  vie.  Kn  Bcrry  ce  sont  des  mères  coupables  qui  battent  et 
tordent  incessamment  quelque  chose  qui  ressemble  à  du  linge  mouillé, 
mais  qui,  vu  de  près,  est  un  cadavre  d'enfant.  Chacune  a  le  sien  ou  les 
siens,  si  elle  a  été  plusieurs  fois  criminelle'.  En  Ille-et-Vilaine,  les  infan- 
ticides essaient  en  vain  de  faire  disparaître  la  trace  de  leur  forfaits  Dans 
la  région  berrichonne,  des  laveuses  qui  ne  sont  pas  des  mères  dénaturées 
ne  lavent  point  des  linceuls  ou  des  draps  ;  c'est  une  espèce  de  vapeur 
d'une  couleur  livide,  d'une  transparence  terne.  Cela  semble  prendre 
quelque  apparence  de  forme  humaine  et  l'on  jurerait  (jue  cela  pleure  et 
vagit  sous  les  coups  furieux  des  battoirs.  On  pense  généralement  que 
ce  sont,  des  âmes  d'enfants  trépassés  sans  baptême,  ou  d'adultes  morts 
avant  d'avoir  reçu  le  sacrement  de  contirmalion.  Un  métayer  vit  au 
lavoir  de  la  Font-de-Fond,  un  matin  avant  le  jour,  trois  f(;mmes,  dont 
l'une  lui  tendil  un  objet  livide  et  impalpable,  en  l'invitant  à  le  tordre  : 
à  la  lueur  d'un  éclair,  il  reconnut  que  c'était  l'image  du  plus  jeune  de 
ses  fils  qui  s'était,  l'année  précédente,  tué  en  tombant  d'un  arbre'.  Le 

1.  Cil.  Thuriet.   Trad.  de  la  Haute  Saône,  \^.  2l>Ct. 

2.  Ladoucette.  Usages  de  la  Brie,  p.  448. 

3.  Félix  Chapiseau.   Le  Folh-Lore  de  la  Beauce,  t.  1,  p.  76. 

4.  Léon  Marinier,  in  Le  Oraz.  La-  Légende  de  la  Morl  en  Basse-lUcUigne,   l"'   édi- 
tion, p.  LU. 

5.  George  Sand.  Légendes  rualiques,  p.  30. 

fi.   Paul  Sébillot.   Traditions  de  la  llauie-Brelagne,  t.  I,  p.  22!'. 
7.   Laisncl  de  la  Salle.  (Jro'/ancex  du  Centre,  t.  1,  p.  123-125, 


426  LES   EAUX   DORMAiNTES 

linge  que  les  I\annerez-!\oz  de  Basse-Bretagne  présenlenl  aux  passants 
contient  parfois  un  enfant  nouveau-né  qui  crie  et  dont  le  sang  coule  '. 
Dans  la  Creuse,  des  lavandières  sont  condamnées  à  laver,  au  clair  de 
lune  et  dans  des  mares  stagnantes,  du  linge  qui  ressemble  à  des 
cadavres  d'enfant,  et  qui  ne  deviendra  jamais  blanc ^  Aux  environs  de 
Dinan  certaines  laveuses  de  nuit  s'occupenl  à  blanchir  les  os  des 
enfants  morts  sans  baptême;  leur  apparition  présage  un  décès '. 

Plusieurs  de  ces  expiations  sont  intligées  aux  femmes  qui  n'ont  pas 
observé  les  prescriptions  ecclésiastiques.  En  Haute-Brelagne,  celles  qui 
ont  lavé  le  dimanche  reviennent,  la  plupart  du  temps  invisibles,  faire 
leur  besogne  au  doué,  à  l'heure  môme  du  jour  ou  de  la  nuit  où  elles  ont 
violé  le  reposdominical  '';en  Anjou, une  fermière  est, pour  lemômcmotif, 
condamnée  à  continuer  éternellement  son  labeur  au  lieu  même  où  elle 
le  fit  de  son  vivant  '.  En  Touraine,  on  recommande  de  ne  pas  laver  le 
jour  de  la  Notre-Dame  (:25  mars),  en  disant  que  celle  qui  l'a  fait  est 
forcée  de  revenir  tous  les  ans  à  pareille  époque  au  lavoir,  et  ne  s'en  va 
qu'avec  l'au bette*"'. 

Les  lavandières  de  nuit  du  pays  bretonuanl  sont  celles  qui  ont  frotté 
trop  dur  le  linge  des  pauvres  gens,  pour  économiser  le  savon.  Leur 
pénitence  consiste  à  laver  aux  heures  impaires  de  la  nuit,  et  à 
transporter  dans  leur  tablier  les  pierres  prises  dans  le  lieu  où  elles 
lavaient  autrefois ^ 

Le  manquement  aux  égards  dûs  aux  trépassés  motive  ces  apparitions. 
A  Chantepie  flUe-et-Vilaine),  une  femme  avaricieuse  qui  avait  enseveli 
son  mari  dans  un  linceul  sale  et  troué,  est  condamnée  à  le  laver  toutes 
les  nuits  au  doué  ^  Si  cette  négligence  a  été  commise  à  l'égard  d'une 
femme,  c'est  celle-ci  qui  semble  en  souffrir.  Dans  quelques  parties  de 
la  Haute-Brelagne,  la  morte  à  qui  on  n'a  pas  mis  im  suaire  propre, 
revient  toutes  les  nuits  essayer  de  le  blanchir''. 

Une  légende  des  environs  de  Rennes  présente  un  trait  qui  n'a  point 
été  jusqu'ici  constaté  ailleurs.  Lorsque  le  sire  de  Changé  s'ouvrit  la 
veine  pour  signer  un  pacte  avec  le  diable,  sa  chemise  fut  tachée  de  sang, 
et  il  paya  une  sage-femme  pour  la  faire  disparaître  en  la  lavant  à  la 

1.  Paul  Sébillot.  LUléraliire  orale  de  la  llciule-Urelogiie,  p.  203.  D'ap'ès  une  lettre 
de  F.  M.  Luzel, 

2.  Bonnafoux.  Légendes  de  la  Creuse,  p.  29. 

3.  Lucie  de  V.   li..  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XV,  p.  620. 

4.  Paul  Sébillot.     Trad.  de   la  Haule-trelaf/ne,    t.  I,  p.    248  : 

5.  A.   Le  Marchand.  Une  excursion  dans  le  pays  des  Manges,  p.   12. 

6.  Léon  Pineau,  in  Bev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIX,  p.  430. 
1.  Le  Men,  iu  Itevue  Celtique,  t.   I,  p.  421. 

8.  A.  Orain.  Promenade  d'automne  uur  environs  de  Hennés.  Rennes,  1884,  p.  12. 
On  raconte  que  le  mari  sortit  de  sa  tombe  et  lui  remit  so-  suaire  qu'elle  dut,  de 
son  vivant  es^^ayer  de  blanchir. 

9.  Paul  Sébillot.  Soles  sur  les  traditions,  p.  6. 


LES  CHAiNTS   DES    LAVANDIÈRES   DE  NUIT  427 

nuil  noire.  Klle  n'a  pu  y  réussir,  el,  dopuis  des  siècles  on  entend,  à 
minuil,  le  bruit  de  son  battoir  ([uand  on  passe  aux  environs  du  doué 
du  château  du  Plessix-Pillel '. 

l^a  plupart  du  temps,  ces  revenantes  du  lavoir  accomplissent  leur 
besogne  en  silence  ;  toutefois  en  Berry,  elles  font,  assez  rarement  il  est 
vrai,  entendre  un  chant  sourd  et  monotone,  triste  comme  un  De 
ProfiDidis'.  Paul  Féval  met  dans  tarbouche  des  lavandières  de  nuit  du 
Morbihan  français  ce  refrain,  dont  l'origine  populaire  est  assez  dou- 
teuse ; 

Tors  la  guenille. 

Tors 

Le  suaire  des  épouses  des  morts  '. 

En  Basse-Bretagne,  ou  elles  sont  appelées  parfois  Kanncrez  A'o:, 
chanteuses  de  nuit,  leurs  paroles  expliquent  la  nature  de  leur  supplice 
et  la  façon  dont  il  prendra  lin  : 

Jusqu'à  ce  qu'il  ne  vienne  un  chrétien  sauveur;  —  Il  nous  faut  blanchir  notre 
linceul,  —  Sous  la  neige  et  le  vent  '. 

En  Basse-Normandie  les  iMille-Lorraines,  dites  aussi  Villes-Lorraines, 
sont  des  femmes-fées  qui  (-hantent  la  nuit,  vêtues  de  blanc,  à  genoux 
sur  la  pieiTe  polie  des  lavoirs  ^ 

Dans  un  conte  de  la  Gascogne,  dont  la  scène  se  passe  en  plein  jour, 
une  vi(!ille  femme  qui,  depuis  un  temps  immémorial,  est  occupée  à 
cette  besogne,  chante  en  tordant  son  linge  noir  comme  de  la  suie  : 

Fée,  fée.  —  Ta  lessive.  —  N'est  pas  encore  achevée. 
La  vierge  —  .Mariée  —  N'est  pas  encore  arrivée  —  l'^ée  !  Fée  : 

La  reine,  qui  remplit  celte  condition  bizarre,  lui  aide  à  laver  son 
linge  ;  dès  qu'elle  l'a  plongé  dans  l'eau,  il  devient  bljinc  comme  du 
lait  et  la  pénitence  de  la  laveuse  est  linie'' 

H  est  prudent  de  ne  pas  s'approcher  des  lavandières  que  l'on  voit 
à  des  lienres  insolites.  Une  femme  de  Dinan  qui  s'était  levée  avant 
jour  pour  se  rendre  au  doué  des  Noes  Gourdais,  vit  qu'elle  avait  été 
devancée  par  une  personne  encore  plus  matinale;  lorsqu'elle  arriva  à 
peu  de  distance  de  la  laveuse,  celle-ci  étendit  le  bras  qui  tenait  son 
battoir,  comme  pour  lui  faire  signe  de  ne  pas  avancer,  et  la  femme  vit 

1.  A.  Orain.  Le  sire  de  Clianfjé.  Hennés,  s.  d.,  in-12,  p.  14. 

2.  Laisnel  delà  Salle.  Croyances  du  Centre,  t.  1,  p.  123. 
'i.   Paul  Féval.  Les  Dernières  fées. 

4.  E.  Souvestre.  l.e  Foyer  Breton,  t.  I,  p.  152. 

5.  Barbey  «l'Aurevilly.   Cne   vieille  maîtresse,  Paris,  1857,  in-IS,   p.    266. 

Je  n'ai  trouvé  que  dans  ce  romancier  cette  attribution  des  lessives  nocturnes  aux 
.Milloraines. 

6.  J.-F.  Bladé.  Contes  de  la  Gascogne,  t.  1,  p.  22-24. 

•26 


428  Les  EAUX  dormantes 

que  la  lavandière  avait  une  tèle  de  mort:  cette  lavandière-squelette  se 
montra,  à  diverses  reprises,  au  même  endroit'.  En  Poitou,  une  femme 
venue  au  lavoir  avant|raurore  trouva  une  personne  qui  y  était  déjà 
installée,  mais  elle  reconnut  à  temps  qu'elle  avait  affaire  à  une  laveuse 
de  l'autre  monde,  et  elle  s'enfuit  avant  que  l'esprit  ne  lui  eût  parlé'-. 
Un  garçon  qui  passait  près  d'une  fosse  ronde  dans  une  prairie  de 
rindre,  réputée  pour  être  le  rendez-vous  des  lavandières  de  nuit,  vit 
une  femme  qui  lavait,  et  il  lui  adressa  la  parole,  croyant  la  reconnaître 
pour  une  vieille  voisine  ;  aussitôt  une  sorte  de  grande  femme  de  couleur 
rougeâtre  s'élança  sur  lui  en  l'entortillant  de  linges  ensanglantés. 
D'autres  fois  ces  laveuses  saisissent  l'imprudent,  le  battent  dans  l'eau 
et  le  tordent  ni  plus  ni  moins  qu'une  paire  de  bas^.  En  Vendée,  celui 
qui  traversant  une  chaussée  d'étang  le  soir  du  Vendredi  saint,  s'attarde 
à  écouter  les  lavandières  noires,  ne  peut  avancer  ni  reculer;  il  est 
fasciné  et  le  battement  régulier  d'un  battoir  le  terrorise.  Tout  à  coup, 
le  bruit  cesse  ;  trois  femmes  l'entourent  et  lui  disent:  «Ton  linceul 
t'attend  !  »  puis  elles  le  saisissent  et  le  jettent  dans  l'étang  ;  trois  jours 
après  le  linceul  l'enveloppe''.  Ce  trait  du  linceul  blanchi  à  l'avance  se 
retrouve  en  Basse-Bretagne  :  Une  jeune  fille  qui  passe  la  nuit  près  d'un 
étang  voit  sur  l'autre  bord  une  lavandière  habillée  à  la  mode  du  pays  ; 
elle  l'interpelle,  et  la  femme  répond  quelle  lave  le  drap  de  mort  dans 
lequel  on  ensevelira  le  lendemain  le  père  de  la  voyageuse  ". 

Sur  les  berges  de  l'étang  de  Roc-Reu  (Calvados)  un  ou  plusieurs 
grands  spectres  enveloppés  de  linceuls,  lavaient  vers  minuit  en  pous- 
sant des  gémissements.  Quand  le  meunier  leur  adressait  la  parole,  ils 
lui  disaient:  «  Passe  ton  chemin,  je  te  remitte  ».  Lorsqu'il  devenait 
importun,  ils  efl'arouchaient  ses  mules;  le  meunier  ayant  voulu  se 
venger,  alla  les  trouver  un  soir  en  sortant  de  l'auberge,  et  il  saisit  à 
bras  le  corps  un  des  spectres  ;  mais  celui-ci  l'emporta  dans  l'étang  et 
l'y  noya  ^ 

Bien  que  la  croyance  aux  lavandières  de  nuit  soit  probablement 
ancienne,  la  première  mention  écrite  remonte  seulement  à  la  fin  du 
XVIIP  siècle  ;  elle  n'est  ni  très  détaillée,  ni  très  précise  ;  la  voici  :  les 
laveuses,  ar  cnnnerez-noz  (les  chanteuses  de  nuit)  vous  invitent  à  tordre 
leur  linge,  vous  cassent  les  bras  si  vous  les  aidez  de  mauvaise  grâce. 


1.  Paul  Sébillot.  Liltéralnre  orale,  p.  202:  TradiUons,  t.  1,  p.  250. 

2.  Léu  Desaivre.   Le  Monde  fantastique,  p.  10. 

3.  Maurice  Sand,  in  Reu.  des  Trad.  jiop.,  t.   II,  p.  524  ;  George    Sand.    Légendes 
rustiques,  p.  31. 

4.  G.  de  Launay,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  V,  p.  353. 

5.  A.   Le  Braz.  Léfjende  de  la  Mort,  t.  1,  p.  52. 

6.  A.  RIadeiaiiie,  iu  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVII,  p.  13t>-»31. 


LES    LAVANDIÈRES  ET   LES    PASSANTS  429 

et  VOUS  noient  si  vous  les  refusez  '.  Ce  dernier  Irait  ne  figure  pas  dans 
les  récits  assez  nombreux  recueillis  depuis  ;  Boucher  de  Perthes  parlé 
d'une  femme  qu'il  appelle  aussi  cannercz-rooz  (en  traduisant  fauti- 
vement ce  mot  par  laveuse,  au  lieu  de  chanteuse  de  nuit),  qu'on 
aperçoit  quelquefois  près  des  fontaines  ;  elle  présente  un  drap  à  tordre 
au  voyageur,  elle  le  tourne  toujours  du  même  côté  que  lui,  et  finit  par 
lui  couper  les  mains -.  Actuellement  on  dit  que  si  on  a  l'imprudence 
de  répondre  à  l'invitation  des  laveuses  qui  demandent  qu'on  leur  aide 
à  tordre,  il  faut  avoir  grand  soin  de  ne  pas  se  tromper  et  d'observer 
la  précaution  indiquée  pai  les  anciens  et  qui  est  toute  opposée. 
Une  femme  de  Landéda  (Finistère),  qui  revenait  d'un  repas  de 
baptême,  vit  dans  la  nuit  noire  des  lavandières  qui  la  prièrent  de 
leur  donner  un  coup  de  main.  Comme  elle  s'y  prenait  mal,  les  femmes 
la  menaçaient  de  leurs  battoirs,  lorsque  celle  qui  semblait  être 
la  supérieure,  s'approcha  d'elle  et  lui  dit:  «Tu  es  bien  heureuse 
d'avoir  porté  un  innocent  à  l'église  ;  sans  cela,  je  t'aurais  si  bien 
tordue,  détordue,  retordue,  que  jamais  débi-ouilleur  d'écheveaux 
n'aurait  été  capable  de  débrouiller  ce  que  j'aurais  fait  de  loi-'  ».  Un 
garçon  du  pays  de  Léon  qui,  au  lieu  de  prier  pour  les  défunts,  avait  passé 
joyeusemeni  la  nuit  de  la  Toussaint,  vit,  en  arrivant  à  une  douez,  les 
Kannerez-noz  (^chanteuses  de  nuit)  qui  frappaient  leurs  draps  mortuaires 
en  chantant  leur  triste  refrain.  Elles  accoururent  à  lui,  en  lui  présen- 
tant leurs  suaires  et  en  lui  criant  de  les  tordre.  11  accepta,  et  pour 
éviter  d'être  broyé,  il  tordit  d'abord  dans  le  même  sens  qu'elles  ;  mais 
pendant  ce  temps,  d'autres  lavandières,  parmi  lesquelles  il  reconnut 
ses  parentes  défuntes,  lui  reprochèrent  de  les  avoir  laissées  manquer 
de  prières.  Troublé  par  ces  paroles,  il  tordit  de  l'autre  côté  ;  le  linceul 
serra  à  l'instant  ses  mains,  et  il  tomba  mort,  broyé  par  les  mains  de 
la  lavandière*.  En  Haute-Bretagne,  on  ne  raconte  pas  d'histoires  aussi 
tragiques  ;  mais  on  croit  qu'il  est  dangereux  de  se  tromper  de  sens  en 
tordant  le  linge  avec  les  laveuses  de  nuit  ''. 

1.  Cainbry.   Voyage  daris  le  Finistère,  p.  40. 

2.  Boucher  de  Perthes.  Chants  ai-moricains,  p.  204. 

3.  L.-F.  Sauvé,  in  Annuaire  des  Trad.  pop.,  1888,  p.  16-18. 

4.  E.  Souvestre.  Le  Foj/er  breton,  t.  I,  p.  152-lî)'t.  Un  des  meilleurs  dessins  de  l'édi- 
tion illustrée  représente  cette  scène  ;  il  e.''t  de  0.  Penf,'uilly,  l'un  des  artistes  les  plus 
foncièrement  bretons  du  XIX»  siècle,  et  aussi  l'un  de  ceux  qui  ont  le  mieux  compris 
le  caractère  si  particulièrement  original  du  fantastique  armoricain. 

A  La  Roche-Derrien,  on  explique  ainsi  pourquoi  il  faut  tordre  autrement  que 
d'habitude,  quand  on  a  afl'aire  aux  lavandières  de  nuit:  C'est  nécessaire  de  brouiller 
leur  jeu  ;  sinou  au  lieu  de  se  serrer,  comme  c'est  naturel,  le  linge  vient  à  s'entler, 
ce  n'est  plus  l'eau  du  lavoir  qui  en  égoutte,  et  vous  distinguez  en  ce  linceul,  un 
cadavre  ;  et  la  fée  tourne  plusvite,  elle  vous  attire,  elle  vous  jette  sur  l'épaule  un 
pli  du  suaire  et  elle  vous  ensevelit.  (N.  Quellien.  Contes  et  nouvelles  du  l'ai/s  de 
Tréf/uier,  p.  76). 

5.  Paul  Sébillot.   Trad.  de  la  Haule-Bretar/ne,  t.  I,  p.  248. 


430  LES    EAIX    DORMANTES 

Bien  que  les  laveuses  qui  invilent  le  passant  à  leur  aider  soient 
surtout  connues  en  Bretagne,  on  les  retrouve  en  d'autres  contrées,  e*^ 
il  est  vraisemblable  que.  si  la  légende  n'a  été  relevée  qu'en  un  petit 
nombre  de  régions,  elle  a  dû  être  plus  répandue  autrefois.  Elle  paraît 
rare  en  Berry,  pays  de  lessives  nocturnes  et  macabres  ;  mais  on 
l'a  constatée  dans  l'Âulunois  :  les  lavandières  qui  lavaient  les  linceuls 
des  morts  obligeaient  les  paysans  à  les  tordre  avec  elles,  et,  le  malin 
on  retrouvait  le  malheureux  évanoui  sur  le  pré,  les  bras  tordus  : 
heureux  s'il  survivait  à  l'aventure'.  Les  Gollièves  à  Noz,  lavandières  de 
nuit  de  la  Suisse  romande,  sont  des  filles  belles,  mais  méchantes,  que 
Ion  voit  au  clair  de  lune  faire  leurs  lessives  près  des  fontaines  et  des 
mares  solitaires.  Elles  invitent  les  passants  à  les  aider,  mais  si,  par 
distraction,  ils  tordent  à  rebours,  elles  leur  tordent  le  cou'-.  Les  Mille- 
Lorraines  de  la  Basse-Normandie,  appelées  aussi  Villes-Lorraines,  qui 
sous  les  rayons  de  la  lune  sont  placées  en  cercle  autour  de  leau,  arrêtent 
aux  échaliers  le  passant  attardé  qui  entre  dans  la  prairie  où  est  situé 
le  lavoir  qu'elles  hantent,  et  le  forcent  à  tordre  leur  linge;  s'il  s'y  prend 
mal,  elles  lui  cassent  les  bras^. 

D'après  une  croyance  qui,  jusqu'ici,  n'a  été  constatée  que  dans  les 
environs  de  Dinan,  ce  sont  les  laveuses  qui  ont  à  redouter  un  personnage 
masculin,  dont  la  nature  n'est  pas  nettement  déterminée  ;  il  s  appelle 
\(i  leur  dons  o\\  tordeur,  ne  lave  pas.  mais  se  présente  aux  lavandières, 
offre  de  leur  aider  à  tordre  leur  linge,  et  leur  casse  les  bras  si  elles 
acceptent  ^ 

On  a  essayé  d'expliquer,  par  des  raisons  d'ordre  naturel,  l'origine 
de  la  superstition  des  lavandières  de  nuit,  l'une  de  celles  qui  terrifient 
le  plus  le  paysan  :  ce  bruit  de  battoir  serait  produit  par  le  cri  d'une 
sorte  de  grenouille  ou  d'un  petit  crapaud.  En  réalité,  le  prétendu 
revenantn'est  autre parfoisqu'unefemmetrès  vivantequi  valaver  lanuit, 
parce  qu'elle  n"a  pas  eu  le  temps  de  le  faire  pendant  le  jour,  ou  qu'elle  ne 
veut  pas  être  vue  s'occupant  d'une  besogne  au-dessous  de  sa  condition. 
Cette  croyance  a  été,  comme  beaucoup  d'autres,  exploitée  par  des 
malfaiteurs.  Dans  un  village  de  Vaucluse,  on  racontait  qu'on  voyait  à 
un  certain  endroit  des  lavandières  de  nuit  :  le  garde-champélre  s'y 
rendit  et  il  aperçut  deux  formes  blanches  qui  tordaient  du  linge.  Il 
leur  intima  l'ordre  de  cesser  leur  besogne  ;  mais  les  laveuses  se  mirent 
à  ricaner,  et  lune  d'elles  lui  cria  de  venir  leur  aider,  tandis  que  l'autre 
le  saisissait  au  collel,  en  lui  disant  ce  seul  mot  :  «  Tords  !  •>  11  tordit 

1.  Léon  Mariilier,  in  Le  Braz.  La  Légende  de  la  mort^  1"  édition,  p.  380,  note. 

2.  A.  Ceresole.  Légendes  des  Alpes  vnitdoises,  p.  12. 

3.  Barbey  d'Aurevilly.   Une  vieille  maîtresse,  p.  266. 

i.  Paul  Sébillot.  Soles  sur  les  Irad.  de  la  Haute- Bretagne,  ext.  de  l'Archivio,  p.  o  . 


AIRE    GÉOC.RAPIlIQrR    DE    LA    CROYANCE  431 

toute  la  nuit,  et  il  supereut  que  le  linge  était  magiiiliquo.  A  Taurore, 
les  lavandières  s'en  allèrent,  et  clans  la  journée  on  apprit  qu'un  vol 
considérable  avait  été  commis  dans  un  château  voisin.  Le  linge  étant 
sale,  les  voleurs  avaient  eu  l'audace  de  passer  la  nuit  ;\  le  laver,  après 
s'être  affublés  de  peignoirs  blancs,  comptant  sur  la  suporstilion  du 
pays  pour  n'être  pas  dérangés'. 

Si  l'on  considère  au  i)oint  de  vue  de  sa  répartition  géographique  la 
croyance  aux  lavandières  de  nuit,  on  voit  qu'elle  est  surtout  répandue 
dans  l'Ouest,  et  principalement  en  liretagne  ;  les  exemples  relevés 
dans  ce  chapitre  sont  au  nombre  de  32,  dont  24  de  la  région  de  l'Ouest 
(Basse-Bretagne  S,  Haute-Bretagne  9,  Poitou  2,  Normandie  3,  Touraine 
1,  Anjou  1)6  proviennent  du  Centre  (Berry  4,  Marche  2),  2  de  l'Kst  (Suisse 
romande  1,  Alsace-Lorraine  1). 

Il  résulte  de  cette  statistique  que  ces  lessives  macabres  sont  très 
rares  dans  les  pays  de  Langue  d'oc-;  elles  n'y  sont  pas  toutefois 
inconnues,  puisqu'on  a  constaté  dans  le  Vaucluse  (cf.  p.  430du  pré'sent 
volume)  à  une  époque  récente,  un  fait  qui  se  passe  au  bord  d'un 
ruisseau,  et  qui  suppose  que  ces  laveuses  de  l'autre  monde  sont 
redoutées.  Si  l'on  ajoute  aux  revenantes  qui  lavent  dans  les  eaux 
stagnantes,  celles  qui  font  leurs  lessives  auprès  des  rivières,  on  voit 
que  2  légendes  ont  été  recueillies  en  Haute-Bretagne,  i  en  pays 
bretonnant,  1  dans  la  Marche,  1  niix  (uivirons  d'Autun,  1  dans  le 
Vaucluse  et  1  dans  les  Vosges.  Ces  trois  dernières  seules  augmentent 
la  liste  des  pays  où  cîtte  superstition  existe  encore,  et  dans  les  Vosges^ 
où  L.-F,  Sauvé  essaya  en  vain  de  la  retrouver,  elle  est  en  voie  de 
disparition. 

§  6.  AUTRES  AMES  E>f  PE(NE 

Les  eaux  stagnantes  ne  sont  pas  seulement  fréquentées  par  les  morts, 
condamnés  à  des  expiations  posthumes,  qui  manifestent  leur  présence 
en  promenant  des  lumières  ou  en  frappant  le  linge  avec  leurs  battoirs; 
d'autres  personnages,  dont  le  classement  n'est  pas  toujours  facile,  mais 
qui  semblent  se  rattachera  rinnombrable  et  dolente  tribu  des  revenants, 
les  hantent  aussi.  Certains  se  montrent  seulement  au-dessus  des  étangs 
et  des  marais,  mais  au  lieu  de  marcher  sur  les  ondes,  comme  les  saints 
et  les  héros  de  la  mer,  ils  planent  au-dessus,  ou  glissent  en  ellleuranl  à 
peine  la  surface.  Leur  apparence  est  souvent  celle  d'êtres  vêtus  de  robes 
blanches,  aussi    indécis    que    des  brouillards.    On  les  regarde  alors 

1.  H.  Vaschalde.  Croyances  et  supersti(io?is  du  Vivarnis,  p.  14. 

2.  J'ai  prié  plusieurs  traditionnistes  du  midi  de  s'occuper  de  cette  ((uestion  :  M. 
P.  Fagot,  qui  a  exploré  le  Lauraguais,  et  plusieurs  autres  de  mes  corre.spondauts 
m'ont  écrit  que  cette  superstition  n'existait  pas  dans  leur  pays. 


432  LES  EAUX    DORMANTES 

comme  des  âmes  en  peine,  soumises  à  une  pénitence  moins  rude  que 
celle  des  lavandières  de  nuit.  Quoique  la  légende  qui  suit  soit 
empruntée  à  un  romancier,  elle  est  vraisemblablement  d'origine 
populaire,  et  elle  explique  assez  clairement  l'aspect  de  l'apparition,  et 
les  circonstances  physiques  qui  ont  pu  lui  donner  naissance:  La  femme 
blanche  des  marais  est  une  noble  châtelaine  qui  revient  de  nuit  visiter 
ses  anciens  domaines  et  glisse  sans  radeau  ni  barque  sur  les  eaux 
tranquilles  des  marais  de  l'Oust.  Les  soirs  d'automne,  quand  l'air  est 
calme  et  chaud,  on  lavoit  parfois  grandir  et  toucher  du  front  les  étoiles. 
Si  le  vent  des  nuits  se  lève,  elle  se  met  à  osciller  lentement,  puis  les 
plis  de  sa  robe  deviennent  diaphanes  ;  la  lune  perce  les  long  flots  de 
ses  cheveux.  Le  lieu  où  elle  se  tient  d'ordinaire  est  situé  au  milieu  des 
marais.  Tout  près  de  là  l'Oust  et  une  autre  rivière  croisent  leurs 
courants,  ce  qui  détermine  un  torrent  fort  dangereux  en  tout  temps, 
et  qui  devient,  lors  de  la  crue  des  eaux,  un  véritable  goulTre  ;  le  jour 
on  le  voit  de  loin  bouillonner  et  lancer  vers  le  ciel  une  vapeur  blanchâtre 
ou  teinte  des  couleurs  de  Tarc-en-ciel  ;  la  nuit  on  ne  voit  que  la  femme 
blanche.  On  raconte  que  la  dame  Ermengarde  de  Malestroit,  pour 
sauver  son  père  poursuivi  par  les  Français,  se  laissa  entraîner  par  le 
torrent,  et  y  périt,  et  à  sa  suite  ceux  qui  la  poursuivaient,  montés  sur 
un  autre  chaland.  Depuis  elle  revient  chaque  nuit  planer  au-dessus  du 
gouffre  qui  fut  son  tombeau,  parce  que  sa  mort  fut  volontaire  et  qu'elle 
sauva  son  père  au  moyen  d'un  péché  '. 

On  voyait  aussi  la  nuit  une  grande  dame  blanche,  enveloppée  d'un 
manteaude  brume,  glisser  rapidement  sur  les  eaux  de  l'étang  de  Saint- 
Saud  (Dordogne)  puis  se  promener,  en  prononçant  des  paroles  mysté- 
rieuses, sur  lesdébris  d'un  dolmen  voisin  ;  une  dame  paraissait  marcher 
sans  yenfoncerles  pieds,  sur  le  maraisdeMonterny,  aucrépusculedusoir 
ou  au  clair  de  lune  ;  elle  remontait  ensuite  au  château  où  son  père 
demeurait  dans  les  anciens  temps  ;  quelques-uns  la  prenaient  pour  la 
Bonne  Vierge -.  Suivant  une  légende  qui  hgure  dans  un  recueil  de 
nouvelles,  chaque  année,  au  15  juillet,  quand  sonne  minuit,  on  voit 
apparaître  sur  la  surface  de  l'étang  Saint-François,  dans  la  forêt  de 
Fougères,  deux  âmes  réprouvées  qui,  enlacées,  tourbillonnent  dans 
une  sorte  de  ronde  et  finissent  par  s'évaporer  en  fumée.  Ce  sont  les 
spectres  d'un  moine  et  d'une  femme  du  voisinage  qui  avaient  autrefois 
des  rendez-vous  galants,  la  nuit,  dans  une  barque  ;  un  soir  le  mari 
outragé  prit  une  faulx  fraichement  atlilée,  monta  sur  une  autre  barque 
et,  ayant  pu  s'approcher  sans  bruit  des  amants,  leur  trancha  la  tète  ; 
c'est  depuis  cette  époque  qu'au  jour  anniversaire  de  leur  mort,  le  moine 

1.  Paul  Féval.  Les  Dernières  Fées,  p.  1  et  31. 

2.  Ducourneau.  La  Guienne  ;  D.  Moimier  et  A.  Viugtrinier.  Traditions,  p.  341. 


FANTOMES    DU   IIORD    DE    l'eaU  433 

et  sa  complice  revienneiil,  cl  il  en  sera  ainsi  jusqu'au  jugement  dernier'. 
Bien  des  gens  ont  vu.  la  nuit,  au-dessus  de  la  Mare  aux  Messieurs  en 
Sainl-Pùlan  (CiHcs-du-Nortl)  deux  grandes  ombres  blanches  s'élancer 
avec  rage,  l'une  sur  lautre,  l'épée  à  la  main,  et  au  même  moment,  l'on 
entend  un  bruit  de  ferraille.  Ces  fantômes  sont  ceux  de  deux  seigneurs, 
qui  seballirent  en  duel  sur  ses  bords,  et  s'enferrèrent  si  bien  qu'ils 
moururent  de  leurs  blessures-. 

Plus  nombreux  sont  les  personnages  qui  se  montrent,  non  pas  au- 
dessus  des  eaux  stagnantes,  mais  dans  leur  voisinage.  Quelques-uns, 
bien  que  paraissant  appartenir  au  monde  des  morts,  s'y  livrent  à  des 
ébats  qui  n'ont  rien  de  lugubre.  Sur  les  bords  de  la  Mare  à  Cornu,  à 
Neuville  Chant  d'Oisol  (SiMue-lnfc'rieure)  on  voyait  apparaître  et  danser 
les  Demoiselles,  c'esl-à-dirc  les  Dames  blanches  ^  Les  religieuses  d'un 
couvent  englouti  viennent  quelquefois,  après  le  soleil  couché,  se  laver 
dans  les  eaux  du  Puisel,  puis  elles  dansent  en  se  tenant  par  la  main  et 
vont  ensuite  se  perdre  dans  les  bois'.  On  voit  aux  abords  de  la  Gi-ande 
Brière  (Loire-Inférieure),  unefemme  échevelée,  vêtuedunelongue  robe 
blanche,  qui  s'y  noya  jadis''.  Une  jeune  villageoise,  à  laquelle  le  sire  du 
Rupt  voulait  faire  violence,  se  précipita  dans  un  étang,  derrière  le 
château  de  Bauflremont,  et  son  persécuteur  fit  élever  près  delà  une 
chapelle  expiatoire.  Pendant  qu'il  était  en  pèlerinage,  un  templier 
courtisa  sa  femme  et  lui  donna  rendez-vous  sur  le  bord  de  l'eau,  en 
répandant  le  bruit  de  la  mort  du  seigneur.  Plus  tard  celui-ci  le  tua  et 
la  dame  de  Rupt  se  retira  dans  un  couvent.  On  assure  qu'après  sa 
mort,  elle  revenait,  alternativement  avec  la  villageoise,  sur  les  berges 
de  l'étang  de  Notre-Dame.  On  reconnaît  facilement  les  deux  fantômes: 
sous  le  voile  de  Louisetle  est  une  fille  blanche  comme  un  lis,  sous 
celui  de  la  dame,  la  ligure  de  la  damnée  a  la  couleur  rouge  du  manteau 
de  son  amant*"'. 

Tous  les  cent  et  un  ans,  une  dame  se  montre  au  bord  de  l'étang 
d'Offémont.  Elle  lient  serrée,  entre  ses  dents,  une  clé  de  feu.  Si  on 
pouvait  la  lui  enlever,  elle  serait  sauvée  de  la  damnation'.  Un  revenant 
qui,  dit-on,  donne  de  mauvais  conseils  aux  garçons  et  aux  tilles,  hante 
le  voisinage  des  Etangs  Brisses.  C'est  un  méchant  moine  qui,  pris  de 
vin,  y  fut  noyé  avec  son  àne,  pour  avoir  voulu  suivre  une  petite 
chaussée  bien  étroite  que  l'eau  couvrait.  L'âne  n'avait  point  fait   de 


1.  Henri  Datio.  Sur  la  pla;)e,  1894,  in-18,  p.  178. 

2.  Lucie  de  V.-H.,  in  Rev.  des  Trad.  nop.  t.  XIV,  p.  15. 

3.  F.  Baudry,  iu  Mélusine,  t.  I,  col.  12. 

4.  A.  iMeyrac.  Villes  et  villaqes  des  Ardennes,  p.  282. 

a.  H.  Quilgars,  in  Uev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIV,   p.  217. 

6.  Ch.  ïliuriet.  Trad.  de  la  Haute-Saône,  p.  37-60. 

7.  U.  Bardy.  Le  Folk-Lore  du  val  de  Bo.semont,  p.  9'. 


434  I-ES    EAUX    DORMANTES 

mal,  jamais  plus  on  ne  l'entendit  braire  :  mais  le  moine  liheiliii  fut 
condamné  à  sentir  les  affres  de  la  mort  et  les  angoisses  de  la  dernière 
heure,  tant  qu'il  y  aurait  une  goutte  deau  dans  les  Etangs  Brisses  \ 

Le  «  conjuré,  qui  se  faisait  entendre  toutes  les  nuits  dans  les  marais 
qui  avoisinent  l'embouchure  du  Douron  en  Plestiii  (■liiit  une  Ame  en 
peine.  Il  criait,  sur  un  ton  lamentable  : 

Daouzek  dezio  Pask  ha  Nedelek 
Re  C'hourmikel,  ha  re  ann  Drinded. 
Biskoaz  kini,  jihe  n'am  eus  r/rêt  I 

Les  quatre-temps  de  Pâques  et  de  Noël  —  ceux  de  la  Saint  Michel  et 
de  la  Trinité,  —  il  n'y  en  a  pas  unquejaie  observés!  Quelqu'un  passant 
par  là  lui  répondit  :  Je  les  ai  observés  tous  les  quatre,  je  te  fais  cadeau 
de  mes  observances.  —  Ma  bénédiction  sur  tui  !  dit  l'àme  calmi'e 
subitement  ;  désormais  je  suis  dt'livri'e  -. 

Certains  noyés  n'ont  point  quilir-  les  lieux  où  ils  ont  disparu  sous 
les  eaux  ;  mais  les  récits  populaires  ne  disent  pas  toujours  avec  netteté 
pourquoi  ils  reviennent,  parfois  bien  des  années  après  l'événement. 
Tous  ceux  qui  ont  péri  dans  le  vaste  marécage  de  la  Grande  Brière 
Loire-Inférieure  errent  la  nuit,  cherchant  un  chrétien  qui  veuille  les 
retirer  de  l'eau  '  ;  toutefois  on  ne  sait  s'ils  implorent  la  sépulture,  ou 
s'ils  pourraient,  moyennant  certaines  conditions,  revenir  à  la  vie. 

Quelquefois  ces  esprits,  comme  les  âmes  errantes  du  rivage  de  la 
mer,  manifestent  leur  présence  par  des  cris.  Tous  les  soirs,  des  gémis- 
sements se  faisaient  entendre  dans  l'étang  du  Marchais,  à  peu  de 
distance  de  la  Pierre  Levée  de  Poitiers  ;  c'était  une  fée  puissante, 
noyée  il  y  a  bien  longtemps,  qui  demandait  que  Ton  vienne  à  son 
secours*.  Dans  les  Ârdennes,  le  Bayeux,  jeune  homme  avare  que  les 
lutins  Pie-pie-van  avaient  attiré  dans  un  marécage,  poussait  des 
plaintes  désespérées,  et  criait  :  «  Au  secours  I  je  me  noie  '  I  »  On  ne  dit 
pas  comment  on  aurait  pu  venir  en  aide  à  ces  fantômes,  et  il  est  probable 
qu'ils  n'étaient  pas  dans  une  sorte  d'état  de  mort  suspendue,  comme 
le  prêtre  dont  parle  une  légende  des  bords  de  la  Rance,  que  j'ai  donnée 
au  chapitre  des  envahissements  de  la  mer'\  parce  que  la  mare  de  Saint- 
Coulman,  où  elle  est  localisée,  s'est  formée  à  la  suite  de  l'invasion  des 
flots.  On  entend,  à  plus  de  deux  lieues  à  la  ronde,  une  sorte  de  mugisse- 
ment lugubre  qui,  dans  le  silence  des  nuits,  semble  sortir  du  fond  de 
ses  eaux.  Il  est  appelé  le  Beugle,  et  les  mères  du  pays,  pour  rappeler 

1.  George  Sand.  Légendes  rustiques,  p. '119  et  suiv. 

2.  A.  Le  Braz.  La  Légende  de  la  Mort.  t.   II,  p.  280. 

3.  Henri  Quilgars.  in  Revue  des  Trad.  pop.,  t.  XIV.  p.  277. 

4.  Guerry.  iu  Soc.  des  Antiq.,  t.  VIII,  p.  -iîiS. 

5.  A.  .Meyrac.   Trad.  des  Ardennea.  p.  20t5. 

6.  Voir  cette  légende,  t.  U,  p.  64. 


REVENANTS   SOIS    FORME   AMMALi:  43S 

à  l;i  raison  les  enfants  indociles,  n'uni  qu'à  les  menacer  de  les  conduire 
au  Beugle  de  Saint-Coulnum  pour  les  voir  soumis  et  tranquilles. 
Un  ne  dit  point  sons  qnelle  forme  il  se  présente,  mais  il  sort  de  l'ahime 
quand  la  nuit  est  noire,  et  emporte  tous  les  mauvais  sujets  (lu'il 
rencontre,  choississiint  les  enfanis  d(!  préférence  aux  hommes.  Ceux 
qui  ont  quelque  chose  à  se  reprocher  sont  perdus  si,  (|uand  il  j)asse 
ils  n'ont  pas  soin  de  faire  le  signe  de  la  croix  ;  le  nu)nslre  les  entraîne 
et  les  jette  dans  la  Mare  maudite,  d'où  ils  ne  reviennent  jamais  '. 

Des  morts  sont  condamnés  à  accomplir  une  péni'.ence,  parfois  sons 
forme  animale,  dans  les  marais  très  dangereux  que  l'on  voit  au  pied  du 
mont  Saint-Michel  de  Braspars  (Finistère);  à  la  fin  du  XVIH'=  siècle,  on 
disait  en  proverbe,  quand  un  avare  avait  cessé  d'être  :  le  diable  Ta 
jeté  dans  les  fondrières  de  (ninelé.  On  se  persuadait  peu  d'années 
auparavant  que  des  êtres  coupables,  métamorphosés  en  barbets  noirs, 
étaient  menés  jusqu'à  Braspars.  Le  curé  confiait  le  chien  à  son  valet 
qui  le  conduisait  dans  un  lieu  retiré.  Le  chien  dis|)araissait  en  ce 
moment  ;  la  terre  au  loin  tremblait,  des  feux  s'élevaient  du  sein  des 
rochers,  le  ciel  couvert  d'alfreux  nuages  fondait  en  grêle,  le  tonnerre 
grondait-.  D'après  Souveslre,  ces  marais  étaient  hantés  par  des  âmes 
en  peine  qu'on  entendait  la  nuit  gémir  tristement,  et  les  gens  assu- 
raient qu'elles  y  faisaient  leur  prière  du  soir.  Ces  âmes  y  ont  été 
amenées  par  des  espèces  de  démons  à  ligure  humaine,  vêtus  de  toile 
blanche,  qu'on  appelait  des  conducteurs  d'àme  :  si  lange  gardien  dn 
moribond  ne  se  trouvait  pas  au  lit  funèbre  au  moment  où  il  expirait, 
l'homme  blanc  enfermait  l'àme  dans  son  bissac,  et  allait  la  jeter  dans 
les  marais  de  Saint-Michel  où  elle  restait  jusqu'à  ce  que  des  messes  et 
des  prières  l'eussent  délivrée  ". 

(jCS  enfants  morts  sans  baptême  se  montrent  aux  passants  dans 
divers  endroits  iCf.,  t.  1,  p.  49,  148,  249),  pour  leur  demander  de  les 
baptiser  ;  aussi  est-il  assez  naturel  de  les  rencontrer  dans  h»  voisiiuige 
des  eaux,  attendant  l'àme  charitable  qui  voudra  bien  leur  rendre  ce 
service.  Une  tradition  des  environs  de  Dinan  présente  une  donnée 
un  peu  ditï'érente  ;  suivant  elle,  ils  sont  condamnés  à  se  tenir  sur  le 
bord  d'une  grande  mare  ;  ils  battent  l'eau  pour  essayer  de  s'en  jeter  des 
gouttes  sur  la  tête  ;  s'ils  pouvaient  y  réussir,  ils  seraient  pour  ainsi 
dire  baptisés  ;  mais  leurs  petits  pieds  sont  niai  assurés,  et  comme  à 
chaque  pas,  ils  croient  glisser,  ils  essaient  en  vain  de  se  tenir  debout, 
et  ne  peuvent  parvenir  à  se  jeter  de  l'eau '\ 


1.  Elvire  de  Cerny.  Sainl-Suliac  et  ses  Irndilioiis,  p.  67-C8. 

2.  Cambry.   Voyage  dauft  le  Fiiiistère,  p.  1.3  4. 

3.  E.  Souvestre.  Derniers  llrelons,  t.  I,  p.  39. 

4.  Lucie  de  V.  U.,  in  Revue  des  J'rad.  pop.,  t.  XI V,  p.  15. 


436  LES    EAUX   DORMANTES 


§  7.  LES  DÉMONS    ET    LES    SORCIERS 

Quelques  lacs  qui  passent  pour  être  en  relaliou  avec  le  monde 
infernal,  portent  des  noms  conformes  à  cette  croyance.  Sur  la  cime  du 
Diable,  dans  les  Alpes  Maritimes,  près  de  la  frontière  d'Italie,  les 
Laghi  d'Inferno  sont  si  profonds  que  Ion  assure  qu'ils  communiquent 
avec  l'enfer.  Si  on  y  lance  une  pierre,  au  lieu  de  bulles  d'air,  on  fait 
monter  à  la  surface  des  milliers  de  vrais  démons'.  Un  des  étangs  delà 
Montagne  Saint-Barthélémy  dans  r.\riège,  dont  les  bergers  ne  s'appro- 
chent qu'en  tremblant,  porte  le  nom  d'Etang  du  Diable  -.  Le  Gour 
dEnfer  est  une  sorte  de  puits  toujours  rempli  d'eau  claire  et  transpa- 
rente, que  Ton  voit  au  milieu  dune  prairie  du  Velay,  et  il  est,  d'après 
la  tradition  locale,  en  communication  avec  l'enfer ^ 

Cette  croyance  au  caractère  satanique  des  eaux  stagnantes  a  été 
relevée  en  Gaule  dans  les  premiers  siècles  du  christianisme.  Les 
paysans  vinrent  prier  saint  Sulpice  le^Dévotieux,  qui  faisait  une  tournée 
dans  son  diocèse,  de  chasser  le  diable  d'un  lac  où  il  s'était  retiré.  Il 
leur  donna  une  fiole  de  saint  Chrême  en  leur  disant  de  la  jeter  dans 
l'eau.  Non  seulement  les  démons  furent^chassés,  mais  le  lac  se  trouva 
garni  de  poisson  en  abondance  pour  la  nourriture  des  habitants 
d'alentour  *. 

Suivant  plusieurs  traditions  contemporaines,  des  personnages,  que 
l'on  supposait  diaboliques,  se  montrent  parfois,  en  prenant  des  formes 
variées,  au-dessus  des  eaux  dormantes  ou  dans  leur  voisinage  immé- 
diat Après  le  soleil,  de  noires  vapeurs  se  dégageaient  d'une  sorte 
d'étang  qui  était  près  de  Breuray-les-Faverney  et  dont  jamais  on  ne 
connut  la  profondeur  ;  des  pécheurs  voulant  y  jeter  leurs  filets  pendant 
la  nuit  avaient  été  chassés  par  un  long  diable  velu,  des  passants 
attardés  avaient  été  poursuivis,  saisis  et  précipités  dans  l'eau.  Aussi, 
après  le  crépuscule,  personne  n'en  approchait.  Comme  on  parlait  de 
ces  hantises  dans  un  château  voisin,  un  jeune  seigneur  déclara  qu'il 
irait  à  l'étang  et  qu'il  reviendrait  sain  et  sauf.  Il  commanda  son  carrosse 
et  ordonna  à  son  cocher  de  le  conduire  au  lieu  hanté.  Celui-ci,  plus 
mort  que  vif,  récita  ses  patenôtres  tout  le  long  de  la  route.  Lorsqu'ils 
arrivèrent  à  l'étang,  il  s'éleva  d'abondantes  vapeurs  de  sa  surface,  et 
il  en  sortit  un  grand  spectre  noir,  qui  en  trois  enjambées  fut  devant 
la  voiture,  dont  l'attelage  se  cabra.  Le  cocher  avait  sauté  de  son  siège; 

1.  E.  Chanal.   Léfjendes  méridionales,  p.  83,  Su. 

2.  L'Ariège.  Foix,  1863,  in-18,   p.    128.    Si    l'on   jette  une    pierre,    il  en    sort   des 
nuages  avec  leur  odeur  suflocante  de  souffre. 

3.  Velay  et  Auvergne,  p.  39. 

4.  Garinet.  Histoire  de  la  maqie  en  France,  p.  5. 


LE    DIAlîLE   Rï  LES    SORCIERS  437 

le  spectre  le  remplaça  et  couduisil  le  carrosse  jusqu'au   milieu  de  la 
région  vaporeuse,  où  le  domestique  le  vit  disparaître  '. 

A  minuit  de  grands  diables  faisaient  rapidement  le  tour  d(^  l'étang 
de  Bury,  dans  un  carrosse  traîné  par  (juatre  clievaux  blancs  ;  s'ils 
rencontraient  un  voyageur  ils  l'entraînaient  dans  quelque  sabbat  au 
milieu  des  bois,  ou  le  faisaient  se  noyer-.  Les  paysans  des  environs  de 
Concoret  (Morbiban)  disaient  que  tous  les  soirs,  vers  minuit,  Satan 
conduisait  sa  troupe  cornue  danser  sur  les  eaux  de  l'étang  de  Komper, 
pour  la  rafraîchir  un  peu  au  milieu  de  la  brume  épaisse  ^  Dans  la 
région  Landaise  le  démon,  vêtu  d'habits  d'un  rouge  éclatant,  paraissait 
la  nuit  autour  des  lacs  où  se  tenait  la  danse  de  ceux  qui  avaient  fait 
un  pacte  avec  lui^.  Sur  la  levée  de  l'Etang  Priou  en  Trédaniel  (Cùtes-du- 
Nord)  se  promenait  un  possédé  qui  essaya  de  jeter  à  l'eau  un  prêtre 
venu  pour  L'exorciser -•.  Le  soir,  et  surtout  en  été,  ceux  qui  se  trouvent 
dans  la  Grande  Brière,  vaste  lagune  marécageuse  de  la  Loire-Inférieure, 
entendent  de  temps  en  temps  un  sifllement  dans  l'air  :  c'est  le 
cortège  des  sorciers  qui  passe,  et  celui  qui  l'entend  est  menacé  de 
quelque  malheur^  En  Picardie,  chaque  samedi,  un  jeune  homme,  après 
avoir  déposé  ses  habits  sous  un  buisson,  se  roulait  dans  la  vase  de  la 
mare  du  bois  des  Fées,  et  en  ressortait  transformé  en  loiip-garou  '.  La 
ganipante  ouïe  gallon  de  la  Gironde  passe  la  nuit  ù  courir  la  campagne 
et  va  battre  l'eau  des  lavoirs  toutes  les  fois  qu'il  en  rencontre*.  Les 
loups-garous  dansaient  autrefois  près  d'une  petite  mare,  non  loin  de 
l'église  de  Saint-Fyel,  et  ils  y  attiraient  les  mauvaises  tilles  de  l'endroit  ; 
le  curé  apprenant  que  sa  servante  allait  courir  le  guilledou  avec  eux, 
jeta  de  l'eau  bénite  dans  la  mare  afin  de  les  chasser''. 

Au  temps  de  la  sorcellerie,  des  assemblées  d'adeptes  avaient  lieu 
près  des  eaux  stagnantes  :  Marie  Carlier  venait  de  ïournay  pour  assister 
aux  sabbats  des  marais  de  l'Espaix  '".  D'autres  réunions  se  tenaient  dans 
les  marécages  de  la  Brûle  (^Pas-de-Calais),  près  de  l'étang  Richard  à 
Vic-des-Prés  (Côte-d'Or)  et  Ton  y  entendait,  la  nuit  du   samedi,    des 


1.  Ch.   Thuriet.  Trad.  de  la  Haute-Saône,  p.    15-19,    d'à.    le    baron    de    Prinsac, 
qui  avait  entendu  ce  récit  dans  son  enfance,  mais  qui  l'avait  un  peu  roniantisé. 

2.  E.  Thoullier.    Vallant  Sainl-Georr/es,  (Aube),  ]).  "ÎO. 

3.  Du   Laurens  de  la  Barre.   Veillées  de  l'Aimor,  p.  59. 

4.  De  .Métivier.  De  Vagricullure  des  landes,  p.  447. 

5.  J.-M.  Carlo,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.   VIH,  p.  208. 

6.  Henri  Quilgars,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XIV,  p.  276. 

7.  H.  Carnoy.   Littérature  orale  de  la  Picardie,  p.   iOtj. 

8.  F.  Daleau.  Traditions  de  la  (iironde,  p.  54. 

9.  Bonnafoux.  Légendes  de  la  Creuse,  p.  29. 

10.  Frédéric  Delacroi.x.  Les  procès  de  sorcellerie  au  XVll"  siècle.  Paris,  1896,  in-18, 
p.  315. 


438  LES  EAUX    DORMANTES 

cris  affreuK  répercutés  par  des  échos  singuliers'  ;  des  sorciers  venaient 
aussi  sur  le  bord  de  l'étang  de  Malsaucy,  aux  environs  de  Belfort-, 

Les  sorciers  se  réunissent,  assure-t-on  encore  dans  plusieurs  pays, 
sur  le  bord  des  étangs,  encore  plus  que  sur  celui  des  eaux  courantes, 
pour  la  fabrication  des  orages.  Logier  constatait,  au  commencement 
du  XIX''  siècle,  la  croyance  au  pouvoir  des  leinpestaires,  dont  on  citait 
alors  les  noms:  Dans  les  environs  de  Jouy,  Ligny  et  autres  lieux 
circonvoisins,  certaines  familles  ont  le  secret  de  créer  à  leur  gré  des 
orages.  Il  leur  suffit  de  vouloir  le  changement  de  tems  pour  qu'aussitôt 
le  plus  beau  ciel  devienne  nébuleux  et  que  le  tonnerre  gronde.  Mais 
il  est  une  mesure  préalable,  c'est  que  ceux  des  membres  de  ces  familles 
privilégiées  pour  faire  le  mal  se  réunissent  dans  un  étang,  trois  au 
moins  à  la  fois,  L'Etang  de  Boisgibault  a  plus  de  charmes  malfaisans  que 
tout  autre.  C'est  dans  cet  étang  qu'a  été  créé  l'orage  du  \[i  juillet  17S8 
par  des  gens  dont  on  ne  se  doutait  pas,  un  de  la  Ferle  Saint  Aubin,  un 
de  Jouy  et  un  d'Ardon.  Les  sorciers  ont  de  grands  battoirs  avec 
lesquels  ils  battent  l'eau  et  la  font  jaillir  dans  l'air  à  plus  de  trente 
pieds  en  faisant  dos  cris  et  des  hurlements  affreux.  Cette  préparation, 
pour  mieux  dire  celte  formation  du  mauvais  temps,  se  fait  plus  spécia- 
lement la  nuit,  avant  le  lever  du  soleil  qui  retourne  de  frayeur  sur  ses 
pas  et  n'ose  paraître  de  trois  ou  quatre  jours '.  Cette  superstition 
existait  aussi  en  Berry,  à  une  époque  plus  voisine  de  la  nôtre.  Dans 
la  Brenne,  on  montre  certains  étangs  sur  les  bords  desquels  ont 
l'habitude  de  se  rendre  les  fabricateurs  d'orage  pour  battre  la  grêle. 
Souvent  des  familles  entières  se  vouent  à  cette  industrie  qui  ne  s'exerce 
guère  qu'au  sein  des  plus  profondes  ténèbres.  Armés  de  longues 
perches  ou  d'énormes  pelles  de  bois,  les  grêleux,  toujours  au  nombre 
de  trois,  battent  vigoureusement  et  en  cadence  la  surface  liquide. 
Bientôt  sous  l'action  frénétique  de  leurs  bras,  qu'accompagnent 
des  imprécations  et  des  cris  sauvages,  l'eau  s'élance  en  sifflant  dans 
les  airs  :  ses  parties  les  plus  tenues  se  volatilisent,  gagnent  les  hautes 
régions  de  l'atmosphère,  s'y  rassemblent,  s'y  condensent,  et  quand 
parait  le  jour,  le  fléau  est  enfanté^.  Dans  la  Beauce  on  citait  des  mares 
et  des  étangs  que  les  grèleurs  battaient  avec  de  longues  perches  pour 
faire  des  nuées''.  Le  sabbat  des  tempestaires  se  tient  aussi,  en  Saintonge 


1.  François  Lefebvre,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  Il,  p.  616  :    llipp.  .Marlot,  ibid, 
t.  XII.  p.  in. 

2.  II.  Bardy.  Le  Folli-Lore  du  val  de  liosemonl,  p.  6. 

:!.  Legier.  Superstitions  de  la  Solofine,  iu  Ac.  Celt.  t.  II,  p.  207. 
't.  LaisncI  de  la  Salle.   Croyances  du  Centre,  t.  I,  p,  2û,'î. 

.■;.  Félix  Chapiseau.  Le  F.-L.  de  la  Beauce,  t.  I,  p.  207.  La    mare   de   la   Grande 
Lue  était  réputée  pour  ce  maléfice. 


LES  TEMPBSTA1RË8    ET    LES    SORCIERS  439 

et  dans  la  Gironde  auprès  duii  lac,  d'un  cHang  ou  d'un  marais'.  On 
disait  autrefois  eu  Sainlonge  que  les  curés  pouvaient  produire  la 
fçrèle  par  eux-mêmes,  sans  le  secours  de  personne,  et  sans  aller  au 
sabbat  :  il  leur  suffisait  de  battre  avec  une  petite  verge  merveilleuse 
les  eaux  d'un  étanfi,-,  d'une  rivière  ou  d'une  fontaine-.  Cette  croyance 
est  également  répandue  en  (îascogne  :  d'après  un  récit  de  ce  pays, 
trois  curés  s'assemblent  au  bord  d'une  mare,  ils  en  troublent  l'eau,  la 
mêlent  avec  la  vase,  et  eu  composent  un  levain  de  grêle  qui  ravage 
toute  la  contrée'.  Je  n'ai  pas  trouvé  dans  la  tradition  contemporaine  le 
trait  du  liquide  magique  (|ui,  jeté  dans  l'eau,  produit  un  changement 
dans  l'atmospère  ;  il  semble  avoir  été  employé  en  Franche-Comté  au 
XYII*"  siècle.  Deux  femmes  poursuivies  comme  sorcières,  avouèrent 
au  juge  Boguel  qu'elles  avaient  jeté  dans  l'élang  de  Balide  certaine 
eau  qu'elles  avaient  eue  de  leur  démon  et  que  tout  aussitôt  s'élevèrent 
plusieurs  brouillards  et  nielles,  (juelles  l'uvoyèrent  sur  les  noyers  du 
village  de  Cornod  ''. 

C'est  aussi  auprès  des  eaux  stagnantes  que  s'accomplissent  des 
opérations  qui  ont  pour  but  de  détourner  le  bien  d'autrui.  Lescremettes 
ou  soutireuses  de  beurre  du  Loiret  versent  dans  une  mare  le  malin  du 
premier  mai,  avant  le  lever  du  soleil,  en  prononçant  une  conjuration,  le 
contenu  d'un  pot  de  crème.  On  peut  se  garantir  de  ce  maléfice  en 
allant  le  soir  du  même  jour  jeter  de  l'eau  bénite  sur  le  bord  de  la 
marc,  en  remuant  l'eau  avec  un  bâton.  En  Franche-Comté  quand  on 
soupçonnait  une  vache  d'être  traite  à  dislance  par  un  armailli  sorcier, 
on  mettait  dans  un  trou  de  ses  cornes  un  peu  de  cierge  pascal  ;  ces 
cornes  en  se  rétlélanl  dans  l'eau  détruisaient  linlluence  diabolique 
des  moyens  magiques  déposés  par  les  sorciers  au  fond  des  abreuvoirs  '. 
Les  fermières  de  la  Puisaye  qui  veulent  que  leurs  vaches  aient  de 
bon  lait  et  en  abondance,  s'en  vonl  le  1^""  mai,  avant  le  jour,  écrémer 
secrètement  l'eau  du  marchais  (marc)  de  leurs  voisines'"'. 

On  rencontre  eu  Auvergne  le  parallèle  d'un  malélice  qui  aillcui-s  se 
pratiquait  au  bord  des  rivières  (cf.  p.  372)  :  un  homme  ayant  demandé 
à  une  femme  un  verre  de  sou  lait,  celle-ci  lui  donna  du  lait  de  vache. 
L'homme  lui  dit  de  le  suivre  jusqu'à  l'étang  voisin  ;  arrivé  là.  il  mît 
dans  le  lait  une  certaine  poudre,  ordonna  à  la  femme  de  jeter  le  verre 


1.  C.  de  Meusiguac.  Sup.  de  la  Gironde,  p.  69:  J.-.M.  >\oguvs.  .\hrnrs  d'aulre/'oii 
en  Sainlonge,  p.  222. 

2.  J.-M.  Nogués,  l.  c,  p.  214. 

3.  J.-F.  Bladé.  Contes  de  Gascof/ne,  t.   Il,  p.  244. 

4.  Ch.  Thuriel.  Trad.  de  la  Uaule-Saône,  p.  278. 

5.  E.  Rolland.  Faune  populaire,  t.  V,    p.  94;  le  second  fait    est  d'à.    Tissot.    Les 
Fourf/s,  p.  6. 

6.  C.  Moiset.  Usuf/es  de  l'Yonne,  p.  125. 


440  I^ES    EAUX    DORMANTES 

dans  l'eau,  et  lui  demanda  ce  qu'elle  voyait  :  «  Des  cochons  et  des  vaches  » 
répondit-elle.  L'homme  lui  reprocha  de  l'avoir  trompé,  et  à  partir  de 
ce  jour  une  épidémie  s'abattit  sur  ces  animaux,  mais  les  hommes 
furent  épargnés  '. 

§   8.    LES    HANTISES    ET   LES   ANIMAUX 

Des  personnages  dont  la  nature  n'est  pas  bien  déterminée,  sorciers, 
lutins,  diables,  esprits  sous  forme  animale,  noient  ceux  qu'ils  peuvent 
surprendre  dans  le  voisinage  des  eaux  dormantes.  Les  gens  qui  s'appro- 
chaient d'un  petit  étang  entre  Saint-Marcel  et  Sury  y  disparaissaient 
pour  toujours  ;  les  esprits  noyeurs  qui  l'habitaient  possédaient  quelques 
tètes  de  bétail  qu'ils  conhaient  à  la  garde  du  pâtre  communal.  Celui-ci 
résolut  d'aller  réclamer  son  salaire  aux  habitants  de  la  Cave  ;  mais, 
lui  aussi,  ne  reparut  jamais.  Son  successeur  se  garda  bien  d'aller 
chercher  son  dû  ;  mais  il  n'y  perdit  rien  ;  un  beau  jour  une  de  leurs 
vaches  lui  arriva,  portant  suspendue  à  l'une  de  ses  cornes  une  bourse 
renfermant  la  somme  qui  lui  était  destinée.  Aujourd'hui  encore  les 
enfants  qui  passent  par  là  se  tiennent  à  une  grande  distance  du  lieu 
ensorcelé  -. 

l^a  Demoiselle  de  Tonneville  qui  était,  dans  l'opinion  du  pays,  une 
damnée,  se  montrait  vêtue  de  blanc  aux  voyageurs  et  se  plaisait  à  se 
faire  suivre  par  eux  jusqu'au  bord  de  l'étang  de  Percy,  où  d'un  coup 
brusque,  elle  les  précipitait  en  riant  du  succès  de  sa  ruse  ^. 

Ces  esprits  malfaisants,  pour  mieux  tromper  les  hommes,  se  présen- 
tent à  eux  sous  l'aspect  dune  monture  à  l'air  doux  et  tranquille  ; 
Dans  plusieurs  récits  ce  coursier  est  doué  de  la  faculté  de  mettre  sur 
son  échine  autant  de  personnes  qu'il  s'en  présente.  On  raconte  en  Artois 
qu'il  y  a  bien  longtemps,  pendant  que  de  jeunes  garçons,  au  lieu  d'aller 
à  la  messe  de  minuit,  s'amusaient  à  jouer,  un  magnifique  âne  gris 
parut  sur  la  place  de  Vaudricourt  ;  comme  il  ne  semblait  pas  méchant, 
on  s'approcha  de  lui  :  il  allongea  son  encolure  pour  être  caressé.  Un 
garçon  plus  hardi  que  les  autres  monta  sur  son  dos,  l'animal  partit  à 
un  galop  très  doux,  fit  le  tour  de  la  place,  et  s'arrêta;  ses  compagnons 
montèrent  sur  son  dos  qui  s'allongea  progressivement,  et  vingt  finirent 
s'y  placer.  Quand  la  messe  fut  terminée,  le  baudet  qui  caracolait  d'une 
façon  vertigineuse,  bondit  jusque  dans  l'abreuvoir,  et  tous  les  garçons 
furent  noyés.  Pendant  certaines  nuits  de  Noël,  le  baudet  infernal  se 
montre,  portant  ses  victimes  qui  semblent  torturées  par  la  souffrance. 

1.  D''  Pommerol,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  Xil,  p.  614. 

2.  A.  Meyrac.   Trad.  des  Ardennes,  p.  195. 

3.  Jeau  FJcury.  LiltéraLure  orale  de  la  Basse-Normandie,  p.  26. 


l.i:S    CHKVALX    NOYtiCKS  441 

Lorsqu'il  a  fait,  en  galopant  sans  l)riut.  lo  lour  du  village  il  se  trouve 
à  minuit  à  son  point  de  départ,  el  rentre  avec  sa  charge  dans  I  abreu- 
voir d'où  il  était  sorti'. 

Quelquefois  ces  animaux  noyeurs  se  font  voir  à  une  certaine  distance 
des  eaux,  de  sorte  qu'on  ne  se  <lé!fi(>  pas  d'eux  :  à  Plouguenast  (Côtes- 
du-Nord)  un  cheval  se  présente  aux  enfants,  s'allonge  avec  complai- 
sance pour  que  quatre  ou  cinq  puissent  trouver  place  sur  son  échine, 
et  va  ensuite  les  noyer  dans  les  éiangs  ;  à  Jugon  le  lutin  iMourioche 
prend  aussi  celte  forme  pour  aller  jeter  à  leau  ceux  qui  ont  eu 
l'imprudence  de  le  prendre  comme  monture'-.  A  Guernesey,  des  garçons 
en  train  de  s'amuser  trouvèrent  dans  une  prairie  un  beau  cheval 
blanc.  L'un  d'eux  proposa  de  s'en  servir  pour  une  j)romenade  ;  il 
monta  dessus,  et  invita  un  de  ses  compagnons  à  se  mettre  en  croupe.  On 
s'aperçut  alors  qu'il  y  avait  de  la  place  pour  un  troisiètne,  le  dos  du 
coursier  sallongeant  jusqu'à  ce  que  toute  la  compagnie,  au  nombre 
d'une  douzaine,  s'y  fût  assise  bien  à  l'aise.  Aussitôt  le  cheval 
s'élança  avec  une  vitesse  prodigieuse,  par  dessus  les  haies  et  les  fossés, 
et  (init  par  les  déposer  vers  minuit  dans  un  bourbier  au  milieu  de  la 
(îrand'Mare.  Au  même  instant  il  disparut  en  hennissant,  sans  qu'on 
ait  jamais  su  ce  (|u'il  avait  pu  devenir '.  Dans  l'Albret  un  cheval  rouge  à 
courte  queue  s'allongea  assez  pour  recevoir  neuf  cavaliers  sur  son  dos, 
puis  il  partit  avec  la  rapidité  de  l'éclair;  huit  de  ses  cavaliers  furent 
jetés  sur  la  route,  mais  le  neuvième  qui  s'était  attaché  à  ses  crins 
disparut  avec  lui  dans  une  fondrière  '. 

Plusieurs  coursiers,  qui  appartiennent  au  monde  fantastique  ou 
à  celui  des  revenants,  ne  se  laissent  monter  que  par  un  seul  cavalier. 
En  Basse-Normandie  des  fantômes,  généralement  féminins,  prenaient 
la  forme  d'une  jument,  qui  après  avoir  longtemps  promen(''  celui  qui 
l'enfourchait,  fondait  sous  lui  tout  à  coup,  le  laissant  au  milieu  d'un 
étang  et  riant  de  sa  mésaventure".  Dans  le  Bocage  normand,  c'était  un 
beau  cheval  noir  qui,  après  une  course  desordonnée,  précipitait  son 
cavalier  dans  un  marais  ou  le  noyait  dans  un  ('lang".  Kn  Poitou,  le 
cheval  Malet  est  un  blanc  coursier  tout  sellé  et  tout  bridé,  qui  semble 
inviter  le  voyageur  attardé  aie  monter;  lorsqu'il  a  rt'ussi  à  U;  jeter  dans 
une  rivière  ou  dans  une  mare,  il  reprend  sa  forme  naturelle,  se  change 


1.  Ci«  de  Baulaincourt.  in  Kevue  de  linçiuislique.  t.  Xlli,  p.  265-268. 

2.  Paul  Sébillot.   Tradiliona  de  la  Haiile-Bre(a;/ne,  t.  I,  p.   163. 

3.  Edgar  Mac  Culloch,  in  Itev.  des  Trnd.  pop.,  t.  IV,  p.  405. 

4.  Abbé  L.  Dardy.  Ant/iolofjie  de  l'Albret,  t.  11.  p.  7"-"9. 

5.  Jean  Kleury.   LiU.  orale  de  la  liasse-Normandie,  p.  32. 

6.  J.  Lecœiir.  Ësguisses  du  Bocage  normand,  t.  Il,  p.  397.  On  pouvait  éviter  ces 
chevaux  en  taisant  un  signe  de  croix,  et  en  leur  disant  de  se  ranger,  mais  urn.  fuis 
monté  dessus,  il  était  impossible  de  descendre. 


442  LES    EAUX    D0H31ANTKS 

en  diable  et  rit  aux  éclats'.  Kn  Sologne,  la  Biretle,  sorte  de  béte  dont 
lu  ligure  n'est  pas  décrite,  allait  rôder  tous  les  samedis  après  le  décours, 
le  long  de  l'étang  de  Cormenon  et  présentait  son  dos  aux  passants  ^ 

Une  apparitionTorl  redoutée  dans  le  pays  de  Gennes  (llle-et-Vilaine)  se 
manifeste  sous  une  forme  animale  qui  n'est  pas  celle  d'un  coursier.  Klle 
se  montre  sur  la  chaussée  d'un  vaste  étang  qui  se  trouve  tout  auprès 
du  manoir  de  la  Molle  ;  une  légende  raconte  ainsi  son  origine  :  Tu  des 
châtelains,  qui  était  huguenot,  voulul  un  joui- s'y  baigner  ;  mais  à  peine 
eut-il  quitté  le  bord,  qu'il  se^senlit  enlacé  par  des  nénuphars.  Il  supplia 
les  lavandières  qui  élaienl  sur  le  bord  de  lui  jeter  un  drap  pour  le  tirer 
de  l'eau.  Mais,  comme  il  était  huguenot,  elles  le  laissèrent  se  noyer. 
Son  âme  de  mécréant  fut  changée  en  celte  bêle  affreuse  qu'on  appela 
la  Béte  de  la  Motte.  Depuis  lors,  elle  se  tenait  le  soir  sur  la  levée  :  si 
quelqu'un,  à  la  nuit  close,  s'y  aventurait,  il  ne  lardait  pas  à  entendre 
le  bruit  d'un  corps  lourd  tombant  dans  l'étang;  c'était  la  Bêle  de  la 
Molle  qui  se  jetait  dans  l'eau  à  son  approche  '. 

On  racontait  que  le  diable  menait  boire  ses  loups  dans  un  marécage 
profond  du  Berry,  et  qu'un  chien  blanc  y  venait  aboyer  chaque  fois 
que  le  mort  entrait  dans  au  village.  Personne  n'aimail  s'aventurer  par 
là  vers  l'heure  de  minuit'. 

On  voit  encore,  près  des  eaux  stagnantes,  des  animaux  d'espèces 
variées,  qui  parfois  étaient  redoutés  de  tout  un  canton.  Une  chienne 
noire  qui  erre  et  doit  errer  sur  le  marécage  près  du  Mont  Saint-Michel 
de  Braspartz  est  une  fée  qui,  à  la  mort  du  géant  Hok-Bras.  s'est  ainsi 
métamorphosée  '  ;  un  chien,  dont  la  rencontre  était  un  sujet  de  crainte 
se  montrait  toutes  les  nuits  prés  d'un  étang  de  Saint-Germain  des 
Champs^  Un  chien  noir  sans  tête  rôde,  après  le  soleil  couché,  aux 
alentours  d'un  étang  du  Bourbonnais,  à  la  recherche  de  ses  maîtres'  ; 
la  nuit,  une  belle  oie,  grasse  et  dodue,  se  promenait  en  se  dandinant 
au  bord  de  celui  du  Mont  Botrel  près  de  Fiers.  Un  paysan  ayant  eu  la 
mauvaise  idée  de  l'emporter,  ne  parvint  qu'avec  peine  au  seuil  de  sa 
maison.  Comme  il  allait  ouvrir  la  porte,  l'oie  lui  dit  :  ■•  Reporte-moi  où 
tu  m'as  prise»  el,  poussé  par  une  force  invisible,  il  dut  refaire  le 
chemin  qu'il  avait  si  péniblement  parcouru  ^  Au  déchargeoir  de  l'Ktang 
à  la  Truie  de  Relans,  on  a  toujours  vu  une  poule  noire,   fort  grasse, 


1.  LéoDesaivre.  Le  Monde  fanLaalique,  p.  16. 

2.  Léon  de  Buzonnière.  Les  Solonais.  Paris,  1840,  in-8.  t.   1,  p.  61. 

3.  Ch.   Foiifrères,  in  Annales  de  tirel(i;/ne,  t.  XI.  p.  64t. 

4.  Hugues  Lapaire.   Le  Courandier.  Paris,  190i,  in-18,  p.   llJj. 

5.  Du  Laurens  de  la  Uarro.  Fantômes  bvelons,  p.  301. 

6.  Ph.  Salnion.  Dicl.  a'-c/i.  de  l'Yonne,  p.  301. 

7.  François  Pérot.  Légendes  du  Bourbonnais,  p.  23. 

8.  J.  Lecœur.  Esquisses  du  Boca;/e  normand,  t.  II.  p.  398. 


\ 


LliS    DIAMANTS    OES    SERPENTS  44;{ 

mais  en  même  temps  si  fine,  si  agile,  qu'il  est  impossible  de  la  tuer 
ou  de  la  piendre '.  On  conléà  Rochefort-en-Terre  Morbihan)  qu'une 
nuée  de  corbeaux  s'abat  chaque  année,  la  nuit  de  la  Toussaint,  autour 
d'une  vieille  mare  appelée  le  Patis  de  l'Ktang,  et  que  ces  corbeaux  ont 
tous  une  physionomie  distincte,  dans  laquelle  on  retrouve  fort  bien  les 
traits  de  parents  défunts,  morts  en  état  de  péché  mortel  -. 

Pline  a  rapporté  avec  une  certaine  précision  une  croyance  qu'il 
regardait  comme  particulière  à  la  Gaule,  et  qui  s'y  est,  avec  des 
mo<li(it'ations  de  détails,  assez  bien  conservée.  Pendant  l'été,  une 
quantité  énorme  de  serpents  se  réunissaient  en  boule,  sélreignaient 
et  se  collaient  lés  uns  aux  autres  au  moyen  de  la  bave  et  de  la  sueur 
qui  suintaient  de  leurs  gueules  et  de  leurs  corps,  et  ils  formaient  ainsi 
l'ù-uf  de  serpent,  renommé  par  ses  vertus  merveilleuses'.  D'après 
plusieurs  traditions  contemporaines,  les  reptiles  n'ont  pas  cessé  de 
s'assembler  pour  confectionner,  non  plus  un  œuf  magique,  mais  une 
pierre  inestimable.  Voici  comment  cette  opération  se  faisait,  il  y  a  un 
siècle  :  Les  couleuvres,  les  serpents  et  les  anvols  de  la  Sologne  se 
réunissent  en  un  seul  monceau,  tous  entassés  ensemble,  de  manière 
que  la  masse  fait  un  volume  plus  gros  qu'un  poinçon.  Quand  ils  sont 
ainsi  l'assemblés  sur  les  bords  d'un  étang  situé  entre  .\rdon  et  .louy, 
ils  travaillent  ensemble  à  la  formation  d'un  gros  diamant.  Chacun 
dégorge  une  espèce  de  liqueur  très  brillanta  qu'il  a  sous  la  langue.  Les 
deux  plus  habiles  ou  reconnus  tels  parmi  eux,  reçoivent  celle  liqueur 
qui  se  congèle.  Ils  la  pétrissent,  et  la  besogne  faite,  chaque  animal  se 
traîne  sur  le  diamant  qu'il  polit  par  le  frottement  de  son  corps  et  se 
relire  dans  l'étang.  Le  dernier  d'entr'eux  le  jette  dans  l'eau  où  il  reste 
jusqu'à  ce  que  quelquefois  ([uelqu'un  le  trouve  en  pqchant  K 

Un  croyait  aussi  en  Berry,  à  une  époque  plus  récente,  à  l'assemblée 
annuelle  des  reptiles  fabricaleurs  de  pierres  précieuses.  Une  légende^ 
dont  on  place  la  scène  tantùl  à  Lacs  dans  l'Indre,  tantôt  au  milieu 
de  l'étang  de  Villiers  dans  le  Cher,  ra(;onte  qu'un  bûcheron  s'étant 
rendu  pour  couper  du  bois  dans  uni'  iie,  vit  des  serpents  qui  formaient 
une  énorme  boule  :  elle  se  mouvait  lentement  et  au-dessus  brillait 
un  point  hunineux  qui  grossissait  à  vue  d'o'il.  Les  serpents  se  diper- 
sèrent  et  il  n'en  resta  plus  qu'un,  le  plus  grand  de  tous,  qui  avait  sur 
son  front  un  énorme  diamant.  Il  s'avança  vers  le  rivage,  déposa  son 
joyau  sur  le  gazon^  et  le  reprit  après  avoir  bu  avidement  (!t  longtemps. 


1.  I).  iMoDiiier  et  A.  Vingtrinier.  Traditions,  p.  674. 

'2.  E.  Herpin.  La  cùle  d'Emenuide,  p.  45b. 

.;.  Pline.  Ih\s/.   iiaiurelle,  1.  X.XIX,  c.   11. 

4.  Le^'ier,  in  Méin.  de  l'A.  Celtique,  t.  Il,  p.  21o. 

21 


444  LES    EAUX    DORMANTES 

Le  bûcheron  ne  pensa  plus  qu'au  moyen  de  s'emparer  de  lobjet 
merveiUeux.  Il  fit  un  grand  et  solide  tonneau,  muni  d'une  porte  qu'il 
pouvait  ouvrir  et  fermer  à  volonté,  il  le  hissa  dans  son  bateau  et  se 
rendit  à  l'ile.  Il  passa  longtt^mps  sans  rien  voir  ;  mais  un  an  et  un  jour 
après  la  première  apparition,  les  serpents  reparurent  et  se  mii-ent. 
comme  précédemment,  à  fabriquer  leur  diamant,  que  le  plus  grand 
prit  sur  sa  tète  et  qu'il  déposa  pour  aller  boire.  Le  bûcheron  qui 
guettait  s'empara  du  diamant,  et  s'enfuit  dans  son  bateau.  Mais  le 
serpent  ne  le  poursuivit  pas.  car  en  lui  enlevant  le  diamant,  le  bûche- 
ron l'avait  aussi  privé  de  la  vue,  et  il  arriva  sain  et  sauf  à  sa  cabane  '. 

Suivant  une  tradition  forézienne,  au  sujet  de  laquelle  il  y  a  lieu  de 
faire  des  réserves,  tout  au  moins  quant  au  nom  du  héros,  Jacques  Cœur 
avait  commencé  sa  fortune  en  dérobant,  par  une  ruse  analogue,  le 
diamant  merveilleux  d'un  serpent  apparenté  aux  vouivres  des  fontaines 
et  des  eaux  courantes.  Jacques  Joli  Cœur  était  fils  de  gens  assez  pauvres, 
qui  vivaient  à  Bourges  et  vendaient  de  la  laine  dans  les  foires.  Ses 
parents,  ne  pouvant  le  nourrir,  l'envoyèrent  faire  son  tour  de  France. 
Joli  Cœur  apprit  qu'auprès  de  l'étang  de  Boisy  vivait  un  serpent  qui 
portait  sur  la  tète  une  bague  magique.  C'était  un  diamant  éblouissant, 
et  celui  qui  aurait  pu  le  posséder  acquerrait  le  pouvoir  de  changer  en 
or  tout  ce  qu'il  aurait  touché.  Le  serpent,  qui  avait  quarante  pieds  de 
long,  déposait  tous  les  soirs  son  diamant  avant  de  se  coucher.  Avec 
deux  écus,  sa  seule  fortune,  Joli  Cœur  fit  construire  un  tonneau  cloué 
et  chevillé,  la  pointe  en  dehors  :  il  le  roula  près  de  l'étang,  et  le  dressa 
au  milieu  d'un  beau  drap  blanc,  afin  (jue  le  serpent  vînt  dormir 
dessus.  Le  serpent  ne  manqua  pas  de  s'y  endormir.  Joli  Cœur  saisit 
la  bague  et  se  cacha  dans  son  tonneau.  La  serpe  qui  renifiait  la 
chair  de  bon  chrétien,  se  roula  contre  le  tonneau,  mais  les  pointes 
s'enfoncèrent  dans  sa  chair  et  il  creva.  Joli  Cd-ur,  avec  son  anneau 
devint  plus  riche  que  le  roi-. 

Les  dragons  qui  répandaient  la  terreur  dans  tout  un  pays,  et  dont 
parlent  tant  d'anciennes  légendes,  avaient  souvent  leur  repaire  dans 
les  marais.  Beaucoup  furent  détruits  par  des  saints  dans  des  circons- 
tances miraculeuses,  racontées  longuement  par  les  hagiographes.  Un 
des  plus  célèbres  est  celui  qui  vivait  dans  les  marécages  aux  environs 
de  Rouen  :  il  surprenait  les  hommes  et  les'  dévorait,  il  tuait  les  chevaux 
et  corrompait  l'air  par  son  haleine  pestilentielle.  Saint  Romain,  ayant 
fait  le  signe  de  la  croix,  lui  passa  une  élolc  autour  du  cou,  et  le  donna 


i.   I.aisnel  de  la  Salle.  Croyances  du  Centre,  t.   I,  p.  20'i-:î07, 
2,  ï.  Xoëlas.  Léffendes  [vréziennes^  p.  6-13. 


LES    MONSTRES  445 

à  conduire  à  un  meurtrier  qui  l'avait  accompagné,  et  qui  pour  cela 
obtint  sa  gi-àce  '. 

Maintenant  on  ne  parle  plus  de  monstres  aussi  terribles  ;  toutefois, 
les  étangs  de  la  Brenne  sont  la  demeure  de  grands  serpents  donneurs 
de  fièvres,  cousins  germains  des  cocadrilles,  que  l'on  aperçoit  quand 
les  eaux  sont  basses,  mais  que  l'on  ne  peut  détruire  qu'en  desséchant 
les  marécages  où  ils  résident  depuis  que  le  monde  est  monde-.  Les 
mares  et  les  puits  d'Auvergne  sont  habités  par  une  sorte  rie  diminutif 
de  dragon  (}ui  se  rapproche  encore  davantage  du  basilic  ;  c'est  un 
reptile  qui  s'appelle  le  soufïle  ;  s'il  voit  le  premier  un  homme,  il  le  lue 
par  son  regard  ;  mais  celui  qui  peut  l'apercevoir  le  premier  n'a  rien  à 
craindre  '. 

La  tradition  des  monstres  de  l'eau  est  resté  vivante  jusqu'à  ces 
derniers  temps  dans  les  régions  lacustres  de  la  Suisse.  Pendant  l'hiver 
un  dragon  colossal  se  cachait  dans  les  eaux  des  lacs  alpeslres,  et  c'est 
lui  qui,  au  printemps,  à  son  réveil,  faisait  craquer  la  glace  sous  laquelle 
il  était  enfermé.  Sur  les  bords  du  lac  de  Chavonnes,  un  dragon  aussi 
blanc  que  neige  faisait  la  guerre  aux  petits  oiseaux  -,  mais  lorsque  de 
jolies  tilles  s'approchaient  du  bord,  il  accourait  en  nageant,  et  si  elles 
lui  donnaient  quelque  nourriture,  il  les  remerciait  en  se  livrant  à  des 
ébats  gracieux  ^ 

En  Corse  quand  une  calamilé  menace  la  contrée,  un  animal  étrange 
et  énorme  surgit  au  milieu  des  eaux  du  petit  Lac  d'Or  et  parcourt  la 
montagne  en  poussant  des  cris  terribles,  puis,  après  avoir  accompli  sa 
mission,  il  se  replonge  dans  le  lac  :  celui  qui  voudrait  mesurer  la 
profondeur  de  l'eau  sérail  fatalement  entraîné  dans  le  gouflTre  par  cet 
animal  fantastique  ". 

L'étang  du  Bouchet  est  le  repaire  d'un  monstre  d'une  forme  indé- 
terminée qui  sort  de  l'abîme  quand  on  ose  profaner  les  eaux  où  il  vit  ; 
aussi  nombre  de  femmes  osent  à  peine  s'approcher  de  ses  bords  pour  y 
laver  leur  linge  '"'. 

§  9.  LES   PERSONNAGES    ET  LES   OlUETS    ENGLOUTIS 

Ainsi  qu'on  a  pu  le  voir  au  commencement  de  cette  monographie, 
des  personnages  inhospitaliers,  méchants  ou  impies,  disparaissent  dans 

1.  Amélie  Bosquet.  La  Normandie  romanesque,  p.  406-407  ;  Cf.  Alfred  Maury, 
Essai  sur  les  légendes  pieuses,  p.  144-5. 

2.  George  Sand.   Légendes  rustiques,  p.  113. 

3.  D"-  Pomnierol,  in  Bev.  des  Trad.  pop.,  t.  XII,  p.  551. 

4.  Ceresole.  Légendes  des  Alpes  vaudoises,  p.  157-138. 

5.  Prince  Roland  Bonaparte.  Une  excursion  en  Corse,  p.  27. 

6.  Velay  et  Auvergne,  p.  8. 


446  LES    EAUX    DORMANTES 

des  lacs,  dans  des  étangs  ou  dans  des  mares  qui  se  forment  tout  exprès 
pour  les  ent;loutir.  Dans  les  légendes  qui  suivent,  la  catastrophe, 
généralement  motivée  par  des  actes  coupables,  a  pour  théâtre  des 
pièces  d"eau  bourbeuse  ou  des  marécages  déjà  existants,  d"où  les 
victimes  sortent  parfois,  ordinairement  à  l'anniversaire  de  leur  englou- 
tissement, et  accomplissent  des  actes  qui  rappellent  ceux  qu'ils  faisaient 
au  moment  où  ils  furent  punis.  Il  y  a  un  peu  plus  de  deux  cents  ans, 
une  nuit  de  Noël,  un  financier  se  rendait  avec  sa  famille  à  un  château 
près  d'Auxi,  aux  bords  de  IWuthie,  où  devaient  avoir  lieu  des  réjouis- 
sances. Pour  arriver  à  temps,  il  avait  fait  mettre  quatre  chevaux  à  sa 
voiture,  et  chaque  couple  était  conduit  par  un  postillon.  Ils  venaient 
de  s'engager  dans  un  chemin  qui.  à  travers  un  vaste  marais,  conduisait  au 
château,  quand  un  vent  très  fort  éteignit  tous  les  falots,  et  le  carrosse 
se  trouva  dans  une  obscurité  complète.  Tout  à  coup  l'on  aperçut  une 
petite  lueur.  Le  financier  pensa  que  c'était  quelque  paysan  qui  revenait 
de  la  messe.  Il  ordonna  à  ses  postillons  de  se  dii'iger  de  ce  cùté,  mais 
Dieu  avait  résolu  de  punir  cette  famille  ([ni  ne  tenait  aucun  compte  de 
la  sainteté  de  la  nuit  :  la  lumière  aperçue  était  un  feu  follet.  Soudain 
les  chevaux  du  devant  enfoncent  dans  la  boue,  le  postillon  leur  donne 
de  vigoureux  coups  de  fouet  :  ils  avancent  et  tout  le  reste  de  l'attelage 
les  suit  :  mais  bientôt  la  voiture  disparaît  dans  la  londrière  et  tous 
ceux  qu'elle  contenait  sont  noyés.  11  n'y  eut  à  s'échapper  que  lecourrier 
(jui  piecédail  le  carrosse,  et  qui  avait  résolu  d'assister  le  matin  à  la 
messe.  11  apporta  la  nouvelle  au  château,  et  on  tenta  de  sauver  les 
victimes  ;  mais  les  plus  longues  perches  ne  pouvaient  atteindre  le  fond 
de  l'endroit  où  l'équipage  avait  été  englouti.  Les  voisins  du  marais 
disent  que  la  nuit  de  Xoël  le  carrosse  conservant  son  éclat,  avec  ses 
chevaux,  son  monde  vêtu  pour  la  fête,  sort  des  eaux  et  fait  le  tour  du 
marécage.  On  entend  le  claquement  des  fouets,  le  galop  des  chevaux, 
puis  tout  rentre  dans  la  l^ondrière  '.  On  raconte  dans  une  région  voisine 
qu'un  fermier  qui  revenait  en  cabriolet  d'une  ducasse  fut  assez  témé- 
raire pour  s'aventurer,  la  nuit  du  réveillon,  dans  les  marais  de  la 
Brûle,  non  loin  de  Béthune,  aux  environs  du  Trou  sans  fond,  et  il 
disparut  dans  le  gouffre.  Chaque  année,  la  même  nuit,  au  moment  où 
l'on  entend  sonner  l'heure  au  clocher  voisin,  tout  revient  à  la  surface 
de  l'eau  pour  n'y  rester  qu'un  instant  et  disparaître  ensuite  -. 

Un  seigneur  fut  englouti  avec  sa  voiture,  ses  chevaux  et  ses  gens 
dans  les  Fosses  de  Chauvigny,  où  s'ouvrent  des  gouffres  profonds  ;  à 
certain  jour  de  l'année,  avant  l'aube,  on  le  voyait  dans  son  carrosse, 
traîné  par  des  chevaux  blancs,  et  accompagné  de  son  cocher  et  de  son 

1.  Comte  de  Beaulaiucourt.  in  Revue  de  linguistique,  t.  Xlll,  p.    161- 1"8. 

2.  François  Lefebvre.  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  VI.  p.  616. 


LES    FONDUIÉRES  447 

laquais,  faire  le  tour  de  la  prairie.  Aux  première?  lueurs  de  l'aurore, 
loul  l'équipage  sï'vanouissait  dans  labirnc  '. 

D'après  une  légende  de  Saviange  (Saône-et-Loire),  une  jeuiit-  lille 
noble,  nommée  Huguette,  étant  moulée  en  voiture  pour  épouser  un 
jeune  homme  qu'elle  n'aimait  pas,  fut  entraînée  par  ses  chevaux  dans 
les  chemins  dangereux  do  la  forêt  et  précipitée  dans  la  fondrière  dite 
Le  Creux  de  la  Foudre,  dont  la  profondeur  n'a  jamais  été  atteinte. 
Depuis  on  l'a  vue  souvent  dans  le  voisinage,  à  minuit  sonnant,  parée 
de  ses  habits  de  noce  et  sous  l'aspect  d'une  grande  dame  blanche  \  On 
sait  que  les  habitants  du  voisinage  des  lacs  prétendent  voir  sous  leurs 
eaux  les  débris  des  cités  englouties;  un  trait  parallèle  ligure  dans  une 
légende  du  Velay.  Jadis  les  bœufs  d'un  paysan  qui  labourait  sur  le 
plateau  qui  avoisine  le  Gour  d'Enfer,  pris  de  peur,  s'emportèrent  et 
l'oulèrent  au  fond  du  goulfre,  entraînant  l'araire  et  le  laboureur  dont 
la  main  n'avait  pu  se  détacher  de  la  charrue.  Vainement  on  essaya 
de  les  retirer.  Mais  quand  le  soleil  brille  d'un  vif  éclat,  et  qu'aucun 
souffle  ne  ride  la  surface  de  l'eau,  on  peut  apercevoir  au  fond  de 
l'eau  un  objet  poli  qui  semble  refléter  la  lumière  :  c'est  l'araire  ;  on 
distingue  aussi  deux  masses  noires  et  une  face  blanche,  l'homme  et  les 
bœufs  '\ 

A  l'époque  de  la  fauchaison,  le  calme  des  nuits  est  souvent  troublé, 
aux  environs  du  pré  de  la  Font  Compain,  par  des  cris  de  laboureurs  en 
péril  qui  excitent  et  gourmandent  leurs  bœufs,  puis  on  entend  des 
voix  désespérées,  de.^  sanglots,  et  des  lamentations  de  femmes  et 
d'enfants.  C'est  là  que  s'enfonça  jadis,  dans  une  fondrière,  une 
charrette  chargée  de  foin,  avec  tout  son  attelage  et  ceux  qui  pous- 
saient aux  roues  ^. 

Une  série  assez  nombreuse  de  récits  populaires  raconte,  avec  des 
circonstances  merveilleuses,  les  méfaits  des  fondrières.  C'est  le 
grossissement,  on  pourrait  presque  dire  la  charge  —  car  ceux  qui 
les  racontent  ny  croient  pas  toujours,  —  d'accidents  qui  ont  pu 
se  produire  à  la  queue  des  étangs,  ou  dans  les  prairies  humides. 
Il  s'y  trouve  en  etfet,  an-dessus  de  couches  d'eau  plus  ou  moins 
profondes,  des  terrains  mouvants  qui  s'alfaissent  quand  un  corps  un 
peu  lourd  passe  dassus.  Un  écrivain  du  XVP  siècle  rapporte 
sous  une  forme  facétieuse,  un  de  ces  engloutissements.  Fn  Normandie, 
une  mare  nommée  Crouleuse  existait  entre  Massy  le  Gros  et  les  Abbatis, 
et  on  nel'avait  jamais  vue  sèche,  quelle  que  fût  l'ardeur  de  l'été:  Il  advint 


1.  G.  Moiset.  Usages  etc.  de  l'Yonne,  p.  90. 

2.  L.  Lex,  in  Hev.  des  Trad.  pop.,  t.  XVIll,  p.  309. 

3.  Velay  et  Auvergne,  p.  39-40. 

4.  Laisnet  de  la  Salle.  Croyances  du  Centre,  t.  I,  p.  94-95, 


448  Ï-ES    EAUX    DORMANTES 

un  jour  qu'auprès  dicelle  passoit  quelque  train,  après  lequel  suivoit 
assez  loin  derrière  un  cocher  conduisant  ses  chevaux  traisnans  une 
coche,  dedans  laquelle  estoient  trois  belles  Damoiselles.  Et  par  la 
a;rand'chaleur  du  jour,  lesdits  chevaux  approchant  de  ladite  mare 
voulurent  boire,  au  moyen  de  quoy  ledit  cocher  monté  sur  le  devant 
de  ladite  coche,  les  y  conduit,  mais  y  estant  entrez,  les  Damoiselles  et 
les  chevaux  tous  fondirent  en  un  moment  dedans  icelle,  de  sorte  qu'on 
ne  sceut  que  tout  devint.  Les  gentilshommes  se  mirent  à  crier  au 
secours...  et  les  simples  gens  moissonnant  les  bleds  aux  champs  ayant 
entendu  le  fait  dirent  aux  gentilshommes  que  ladite  mare  estoit  fort 
périlleuse,  et  que  dedans  icelle  plusieurs  autres,  tant  gens  que  bestes, 
v  estoient  péris  et  abysmez.  Apres  ce  discours  les  gentilshommes  se 
désoloient.  lorsque  survint  un  homme  (jui  ayant  appris  le  sujet  de  leur 
chagrin,  leur  dit  :  Messieurs,  je  viens  de  rencontrer  à  une  demie  lieuë 
d"ici,  en  la  vallée  de  Hanval,  la  coche  et  le  cocher,  les  Damoiselles  et 
les  chevaux  de  quoy  vous  vous  lamentez;  parquoy  cessez  votre  detiil. 
Les  Damoiselles  et  les  chevaux  m"ont  prié,  si  je  rencontrois  deux 
gentilshommes  leur  dire  qu'ils  se  hastassent  les  aller  trouver'. 

Sous  une  forme  plus  rustique  on  a  relevé  de  nos  jours  des  histoires 
qui  rappellent  les  traits  essentiels  de  ce  vieux  récit.  Dans  la  partie 
centrale  de  la  Haute-Bretagne  on  donne  le  nom  de  tournéouères,  que 
Ton  peut  traduire  par  tourbillons,  aux  fondrières  et  aux  trous  isolés  et 
pleins  d'eau  au  milieu  des  prairies,  et  qui  passent  pour  n'avoir  point 
dé  fond.  On  assure  que  bètes  et  gens  y  ont  disparu  sous  la  vase,  ou  dans 
des  espèces  de  canaux  souterrains,  et  sont  allés,  après  un  long  trajet 
au-dessous  du  sol.  reparaître  à  des  distances  parfois  considérables.  Des 
tournéouères  vont  du  Gouray  à  Dinan,  qui  en  est  éloigné  de  plus  de 
cinquante  kilomètres:  c'est  dans  le  voisinage  de  cette  ville  qu'on 
retrouva  un  bâton  marqué  jeté  par  un  paysan,  et  un  bœuf  qu'un 
enlisement  avait  englouti  :  un  taureau  qui  courait  après  une  vache 
tomba  dans  une  lisoire  voisine  de  Collinée,  et  tous  deux  s'attirèrent, 
sans  avoir  eu  le  moindre  mal,  dans  une  prairie  auprès  de  Nantes-:  Un 
puits  profond,  dit  Puits  de  la  Motte,  dans  l'étang  marécageux  de  Lohéac 
communiquait  avec  la  Vilaine.  Un  jnur  un  charretier  qui  conduisait 
quatre  bœufs  y  tomba  et  fut  retrouvé  avec  son  attelage  à  Redon,  dans 
la  rivière''.  Une  paire  de  bceufs  ensevelie  dans  une  espèce  d'entonnoir 
plein  d'eau,  en  forme  de  cratère,  que  l'on  remarque  à  Lieut-Saint, 
gagna  Decize  par  des  conduits  souterrains  et  vint  aboutir  à  la  Loiret 

1.  Philippe  d'Alcripe.  La  nouvelle  fabrique  des  e.rcellens  traits  de  vérité.  Bibl. 
elz.  p.  110-112. 

2.  Paul  Sébillot.  Légendes  locales,  t.  I,  p.  167-168. 

3.  P.  Bézier.  Inventaire  des  mégalithes  de  l'Ille-et-Vilaine.  suppl.  p.  98, 

4.  A.  Bulliot  et  Thiollier.  La  Mission  de  saint  }fartin,  p.  403. 


LES    CLOCHES    SOIS    l'eAU  449 

Une  l'anni'  lomhée  dans  le  lue  du  Houcliel  fut  retrouvée  dans  le  bassin 
de  la  fontaine  de  Fontaines,  à  quatre  kilomètres  de  là  '. 

Dans  l'A-lbret,  on  assigne  une  origine  légendaire  à  une  masse  de 
tourbe  qui  nage  comme  un  baleau  sur  une  fondrière  de  la  commune  de 
Pindères  :  on  l'apelle  le  Lit  de  lépouse,  et  on  raconte  qu'une  jeune 
fille,  mariée  contre  son  gré,  se  précipita  dans  celte  fondrière  le  matin 
même  de  la  noce  ;  la  masse  de  tourbe  se  détacha  comme  un  lit  de 
mousse  et  se  mit  à  flotter  par  dessus  la  pauvre  petite  épousée'-. 

§    10.    LES  BRUITS    sous   L'eaU    ET    LES    TRÉSORS 

Suivant  dos  traditions  communes  h  beaucoup  des  eaux  dormantes 
qui  passent  pour  recouvrir  des  villes  englouties,  les  riverains  entendent, 
à  certaines  époques  de  l'année,  niais  presque  toujours  au  moment  des 
grandes  fêtes,  le  son  des  cloches  qui  sortent  d<'  leurs  profondeurs.  Il 
semble  que  les  cités  gisent  sous  la  couche  liquide,  non  pas  bouleversées 
et  ruinées,  mais  presque  dans  l'état  où  elles  se  trouvaient  au  moment 
où  elles  disparurent.  Il  en  est  même  que  l'on  peut  apercevoir  à  travers 
la  transparence  des  eaux,  comme  celles  que  la  mer  a  ensevelies  :  les 
églises  sont  encore  debout,  et  quelquefois,  à  l'instant  où  les  cloches 
carillonnent  pour  annoncer  les  solennités  chrétiennes,  de  mystérieux 
sonneurs  mettent  en  branle  celle  des  cités  maudites. 

Ces  sonneries  lacustres,  auxquelles  le  peuple  prête  une  origine 
surnaturelle,  sont  dues  à  un  phénomène  d'acoustique  que  Thomas  de 
Saint-Mars  observai  la  fin  du  XVIII'' siècle,  et  qu'il  explique  trèsclairement 
dans  un  mémoire  adressé  à  l'Académie  Celtique  :  On  dit  que  tous  les 
ans,  dans  la  nuit  de  Noël,  on  entend  sonner  les  cloches  d'Herbauge  au 
milieu  du  lac.  Quelques  personnes  qui  ne  s'étoient  probablement  pas 
données  la  peine  d'approfondir  d'où  provenoit  ce  son,  m'ayant  assuré 
l'avoir  entendu  plusieurs  fois,  je  voulus  être  témoin  moi-même  de  ce 
phénomène.  Malgré  tout  mon  amour  pour  le  merveilleux,  pardonnable 
peut-être  à  l'âge  où  je  fis  cette  épreuve,  je  portai  dans  cet  examen 
assez  de  sang-froid  pour  n'être  pas  dupe  de  la  première  impression  de 
mes  sens.  \  onze  heures  du  soir,  dans  la  nuit  de  Noèl  1780,  je  me 
rendis  sur  le  bord  du  marais.  Une  demi-heure  après  mon  arrivée, 
j'entendis  très  distinctement  le  son  de  cloches.  Ce  son  paroissoit 
comme  on  l'avait  dit,  sortir  du  lac.  Je  ne  pouvois  croire  qu'il  fût  produit 
par  des  cloches  ensevelies  sous  l'eau  depuis  1.200  ans,  en  supposant 
même  qu'il  y  eût  des  cloches  à  Herbauge.  Je  cherchai,  en  prenant 
diflérentes  positions,  à  détruire  cette  illusion  dacoustique,  et  je  réussis 

1.  Velay  el  Auvergne,  p.  8,  note. 

2.  Abbé  L.   Dardy.   Anthologie  de  rAtb-et,  t.  II,  p.  349. 


450  LES    EAIX    DORMANTES 

à  me  convaincro  que  ce  son  n\'luit  autre  que  eclui  (h""*  cluchcs  de  la 
Cathédrale  de  Nantes,  qui  dans  le  silence  de  la  nuit,  traveisoit  les  air< 
sans  obstacles  au  dessus  du  lac.  Je  fis  part  de  ma  découverte,  que  j"ai  eu 
depuisplusieurs  fois  l'occasion  de  confirmer,  non  seulement  dans  la  nuit 
de  Noël,  mais  tous  les  jours  de  grande  fête.  Ce  fut  en  vain,  mes  crédules 
compatriotes  n'en  sont  pas  moins  persuadés  que  ce  sou  étoit  celui  des 
cloches  d'Herbauge^  On  peut  ajouter  que  ces  carillons  se  font  surtout 
entendre  à  deux  époques  de  l'année,  entre  la  Toussaint  et  Noël,  alors 
que  les  arbres,  dépouillés  de  leurs  feuilles,  ne  font  pas  oljstacle  à  la 
propagation  du  son,  et  pendant  les  nuits  si  calmes  du  solstice  d'été. 

La  plupart  de  ces  sonneries  coïncident  en  effet  avec  celles  qui  sont 
en  usage  pour  annoncer  lors  des  grande  fêtes  catholiques,  surtout  avec 
celles  de  la  fin  de  l'année  et  elles  n'en  sont,  la  plupart  du  temps, 
que  l'écho. 

Aux  environs  de  Fougères,  où  presque  tous  les  étangs  un  peu 
considérables  passent  pour  recouvrir  des  villes  submergées,  les  cloches 
carillonnent  la  nuit  qui  précède  les  grandes  solennités,  et  parfois  l'on 
voit  même  émerger  une  poinle  de  clocher- ;  en  Dauphiné.  l'on  avait 
remarqué,  il  y  a  longtemps  déjà,  que  le  son  des  cloches  englouties  se 
faisait  entendre  les  veilles  et  jours  des  meilleures  fêtes ^  il  en  est  de 
même  de  celles  dune  ville  ensevelie  sous  les  eaux  de  fétang  duLou-du- 
Làc  près  de  Montauban  (Ille-et-Vilaine)  de  la  cili"  de  Coelma  à 
Conquereuil  Loire-Inférieure),  de  celles  du  bourg  que  recouvrent  ies 
eaux  du  lac  du  Bouchet  en  Velay.  d'une  église  qui  git  au  fond  de  la 
mare  de  Vercià  (Haule-Saùne),  des  cloches  enlevées  à  la  paroisse  de 
Mhère  et  jetées  dans  un  précipice  appelé  la  Gaussade  '. 

Dans  plusieurs  pays  on  précise  l'époque  où  ces  carillons  semblent 
sortir  du  fond  des  eaux.  ANoël  deux  cloches  sonnent  à  toute  volée  sous  la 
Mare  Rouge  à  Relans,  pour  annoncer  l'heure  de  minuit,  et  l'on  entend. 
à  ce  même  moment,  celles  de  Radenac  Morbihan  enfouies  dans  une  sort»' 
de  fondrière,  celles  de  la  Mare  Sonnante  à  Balaiseaux  llaute-Sai'me  ,  du 
Vieux  Briouze,  et  du  couvent  de  Fiers,  englouti  sous  un  lac  en  punition 
de  l'impiété  des  moines  :  c'est  seulement  pendant  celte  heure  où  ils 
sont  occupés  à  faire  retentir  de  pieuses  sonneries,  que  ces  damnés 
obtiennent  quelque  rémission  à  leurs  tourments".  La  cloche  du  Creux 


1.  Mém .   de  l'Académie  Celtique,  t.   V.  p.   105. 

2.  A.  Dagnet.  Au  Pays  fougerais,  p.   d.T. 

3.  Album  dauphinois,  t.  I,  p.  71. 

4.  Paul  Sébillot.  Légendes  locales,  t.  1,  p.  155  :  Girault  de  St  Fargcau.  Géographie 
de  la  I.oire-lnferieure  ;  Velay  et  Auvergne,  p.  8:  J.-G.  Bulliot  et  Ihioliier.  La 
mission  de  saint  Martin,  p.  357  :  Ch.  Thuriet.   Trad.  de  la.  Haute-Saône,  p.  250. 

5.  Gh.  Ttiuriet.  Trad.  de  la  Haute-Saône,  p.  223,  233  :  Lecœur.  Esquisses  du 
Bocage,  t.  L',  p.  356;  Amélie  Bosquet.  La  Normandie  romanesque,  p.  495. 


LES  CLOCHES  SOI  S   l'rai  ïir[ 

(lo  rAl)irno  '^oiint'  poiulanl  les  Avonls  ;  jnais  pour  l'cMîtendre.  il  faiil 
èlrc  en  état  de  j^i-àce  ;  voici  eomine  elle  se  Iroiive  là  :  Vn  hotivier  (|iii 
amenait  sur  sa  chai-i'ellc  une  cloche  ileslinée  à  la  chapelle  de  la 
Certenue  se  trouva  embourhé  dans  une  fondrière  ;  mais  avant  ])iqué 
ses  bœufs  et  les  ayant  dégainés  par  une  vive  secousse,  il  s'écria  :  «  Que 
Dieu  veuille  ou  non,  nous  voici  hors  d'accident!  »  A  ces  mots,  la  cloche 
sautant  du  char  alla  s'enfoncer  d'elle-même  dans  la  vase  ;  en  vain  on 
essaya  de  la  retirer  ;  elle  s'y  enfonça  de  plus  en  plus  et  finit  par  y 
disparaître  '. 

Quelques-unes  des  sonneries  dont  i)arle  la  tradition  ne  correspondent 
pas  à  des  carillons  réels.  C'est  ainsi  ([ue  les  cloches  d'une  ville  dont  les 
ruines  gisent  dans  les  bas-fonds  du  lac  de  Saint-Andéol  (Lozère^  sont 
mises  en  branle  la  nuit  de  la  Saint-Jean  pendant  qu'on  danse  autour 
des  feux  ;  en  même  temps,  le  cortège  infernal  de  la  magie,  porté  sur 
une  nue  au  tlanc  noir  sortie  du  lac,  s'arrête  sui-  quelque  rocher  où  l'on 
voit  toujours  sur  la  surface  l'empreinte  des  pieds  des  magiciens-. 
Chaque  année,  à  minuit,  le  jour  de  la  Toussaint,  on  entend  le  son  des 
cloches  d'une  cité  maudite  engloutie  dans  le  gouffre  de  Tazenat 
(Puy-de-Dùme)  ^, 

Suivant  une  légende  de  l'Ille-et-Vilaine,  des  cloches  ensevelies  sous 
les  eaux  du  lac  de  Murin,  ne  résonnent  qu'à  l'approche  de  grands 
malheurs  ou  d'événements  extraordinaires  ;  il  y  a  longtemps  qu'elles 
sont  en  ce  lieu.  Après  avoir  pillé  la  ville  île  Rennes,  les  Normanils 
descendaient  la  Vilaine  sur  leurs  bai-ques  chargées  d'un  énorme  butin, 
parmi  lequel  se  Irouvaien!  les  cloches  d'argent  de  l'église  Saint-Melnine, 
Lorsqu'ils  arrivèrent  sur  le  lac  de  Murin,  en  face  du  village  d(>  Plat  où 
le  grand  saint  était  né,  il  obtint  du  ciel  que  ses  chères  cloches  n'iraient 
pas  plus  loin.  La  \ilaine  crut  subitement  et  une  tempéti;  fit  chavirer 
les  barques  des  Normands  (jui  furent,  pour  la  plupart,  écrasés  sous  les 
cloches  ou  noyés.  Ces  cloches  réapparaîtront  pour  s'envoler  à  Rennes, 
lorsqu'un  roi  de  Bretagne  en  aura  à  jamais  chassé  tous  les  t'trangers  ''. 
Quand  j'ai  publié  cette  légende  en  1897  dans  la  llevuc  des  Tnid'i- 
lions  jiojnila'n-rs,  je  ne  lai  accompagnée  d'aucune  réserve,  et  celle  qu'il 
me  semble  juste  de  faire  aujourd'hui  ne  vise  pas  le  collaborateur  (jui 
me  l'avait  envoyée  ;  j'ignorais  alors  les  idées  que  des  lettrés  ou  des 
politiciens  ont  manifestées  quelques  années  plus  tard,  et  qui 
préconisent  laconce[)tion  moyennàgeuse  d'une  P)retagne  indépendante. 
Je   n'ai   alors  considéré  ([uc  la  tradition   elle-même,   que  j'ai   trouvée 


1.  J.-G.  Bulliot  et  Thioilier.  Iji  Mission  de  sainl  Martin,  p.  309. 

2.  D''  Pruniéies,  in  M i- moires  de  hl  Hoc.  d'Anthropologie,  t.  IIL  p.  .3."6. 
;j.  Df  l'ommerol,  in  l'Homme.  1887,  p.  41)5. 

4.  M''  de  i'Estoiirbeillon,  in  Hev.  des  Trad.  pop.,  t.  XII,  p.  589-590. 


4o2  LES    EAUX    D(»R MANTES 

assez  poi'lique  pour  la  développer  en  vers  dans  un  de  mes  volumes'.  Si 
la  première  partie  est  vraisemblablement  dorigine  populaire,  on  ne 
peut  on  dire  autant  du  trait  final,  et  il  est  probable  qu'il  a  été  mis  en 
circulation  comme  la  chanson-pastiche  des  Sabots  de  la  reine  Anne, 
comme  celles  où  figure  du  Guesclin,  par  des  élèves  attardés  de  La 
Villemarqué  et  de  l'école  romantique. 

D'autres  cloches  qui  carillonnent  se  trouvent  sous  les  eaux  à  la  suite 
de  circonslances  que  l'on  connaît  dans^  le  voisinage.  Celle  qui  sonne 
parfois  au  fond  de  l'étang  de  Kerprigent  en  Saint-Jean-du-Doigt 
Finistère)  est  celle  de  la  chapelle  du  château  que  le  diable  a  enlevée 
du  clocher  un  jour  que,  déguisé  en  prêtre,  il  avait  commencé  à  y  dire 
la  messe.  Quand  il  étendit  la  main  vers  le  tabernacle,  un  coup  de 
tonnerre  se  fit  entendre,  et  au  lieu  du  prêtre  on  vit  un  grand  homme 
noir,  qui,  à  l'approche  du  chapelain,  se  changea  en  chaiive-souris  afin 
de  sortir,  puis  reprit  sa  forme  pour  emporter  la  cloche"-. 

On  raconte  à  Neuville  Day  qu'une  famille  noble  émigrant,  à  une 
époque  lointaine,  avait  entassé  sur  de  lourds  chariots  toutes  ses 
richesses,  sans  oublier  les  cloches  du  donjon  et  de  la  chapelle.  En 
traversant  des  marécages  qui  entourent  la  ferme  de  Beaufuy,  les 
chariots  s'embourbèrent,  puis  s'enfoncèrent  si  profondément  qu'il  fut 
impossible  de  les  retirer.  Ils  y  sont  encore  et  les  enfants  qui  vont  faire 
pâturer  leurs  bestiaux  dans  les  prairies  voisines  ne  manquent  pas  de 
fouiller  profondément  la  vase  avec  de  longues  perches,  et  pour  peu 
qu'ils  rencontrent  un  obstacle,  ils  s'écrient:  »  .\h  !  les  cloches  du  sei- 
gneur! »  Parfois  même  ils  les  entendent  sonner  ^ 

La  tradition  parle  aussi  d'animaux  ensevelis  avec  les  villes  ou  les 
villages  qu'ils  habitaient,  et  qui  crient  ou  chantent  à  certains  jours  ; 
on  en  a  déjà  vu  quelques  exemples.  Tous  les  ans.  à  minuit  de 
Noël,  le  coq  du  village  jadis  englouti  au  fond  du  lac  de  Narlay  chante 
sous  ses  eaux  :  à  la  même  heure,  le  soir  de  la  Toussaint,  le  chant  du 
coq  monte  à  la  surface  du  Gour  de  Tazenat,  et  cette  nuit,  on  entend 
à  la  fois  sous  la  Laguë  de  Xaintrailles  le  chant  du  coq,  le  braiement 
de  Tane  et  le  tic-lac  du  moulin  qui  fut  détruit  à  pareil  anniversaire,  à 
cause  du  mauvais  cœur  de  ses  habitants  *. 

Les  eaux  dormantes  figurent  en  bon  rang  dans  la  nombreuse 
catégorie  des  endroits  qui  récèlent  des  trésors  :  le  plus  habituellement 


1.  Paul  Sébillot.  La  Bretagne  enchantée,  p.  26. 

2.  Elvire  de  Cerny,  in  Journal  d'Avranches.  Mars  1861. 

3.  A.  IVIeyrac.  Traditions  des  Ardennes,  p.  .327. 

4.  Ch.  Thuriet.  Trad.  de  la  Haute-Saône,  p.  243  ;  D""  Poiumerol.  in  VHomyne  1887, 
p.  465:  Louis  Fargue,  ia  Reu.  des  Trup.  pop.  t.  XVI,  p.  434. 


LES    TRÉSORS  loS 

elles  recouvrent  des  objets  précieux  ou  des  espèces  monnayées,  et 
cette  croyance  n'a  rien  de  surprenant  dans  un  pays  où  jadis  les  Gaulois 
Jetaient  des  richesses  dans  les  lacs,  soit  pour  les  y  conserver,  soit  pour 
les  offrir  à  des  divinités. 

Strabon  rapporte  que  les  habitants  des  environs  de  Toulouse  avaient 
caché  beaucoup  de  trésors  emportés  par  eux  après  leur  retraite  de 
Delphes,  dans  les  lacs  qui  se  trouvent  près  des  villes  ;  ils  les  regardaient 
comme  des  lieux  particulièrement  sûrs  où  ils  jetaient  leur  argent  ou 
même  leur  or  en  lingots.  Suivant  Justin,  ces  richesses  furent  lancées 
dans  le  lac  de  Toulouse  au  moment  d'une  peste  '.  Il  semble  que  cette 
tradition  s'était  conservée  jusqu'à  une  époque  assez  récente  ;  Au  XVIl* 
siècle,  on  montrait  près  de  l'église  Saint-Saturnin  l'emplacement  du 
lac  dans  lequel  avait  été  jeté  le  trésor  de  Delphes-. 

D'après  les  légendes  actuelles  la  plupart  de  ces  trésors  appartenaient 
à  des  seigneurs  qui,  se  voyant  vaincus,  ont  voulu  les  soustraire  à  la 
rapacité  de  leurs  ennemis.  Parfois  on  connnait  par  le  menu  les 
circonstances  dans  lesquelles  ils  furent  enfouis:  celui  de  l'étang  de  La 
Motte-du-Parc,  près  du  Gouray  (Cùtes-du-Nord)  y  fut  précipité  par 
accident  un  jour  que  le  cheval  attelé  à  la  charrette  qui  le  portait  recula 
dans  l'eau  et  y  disparut  :  suivant  une  autre  version  le  baron  de  f^a 
Motte  se  voyant  près  d'être  forcé  dans  son  château,  fit  charger  toutes 
ses  richesses  sur  une  charrette  qu'il  donna  à  conduii'e  à  son  domestique  ; 
celui-ci  ne  voulut  pas  monter  dessus,  parce  qu'il  savait  (|ue  l'on 
passerait  sur  une  fondrière  ;  son  maître  allait  le  tuer  pour  le  punii-  de 
sa  désobéissance,  quand  il  fut  lui-même  atteint  par  une  balle,  et  le 
cheval  qu'on  laissa  aller  à  sa  guise  fut  englouti  dans  l'étang  avec  sa 
charretée  d'or.  .\  Sainte-Colombe,  le  seigneur  a  jeté  au  fond  du  lac  un 
tonneau  rempli  d'or;  une  barrique  d'or  est  au  milieu  de  l'étang  du 
château  de  Montanban  de  Bretagne,  si  profond  que  les  plus  longues 
perches  ne  peuvent  en  atteindre  la  vase  ^  En  Franche-Comté  des 
trésors  que  l'on  voulait  empêcher  de  tomber  au  pouvoir  de  l'ennemi 
ont  été  précipités  dans  le  lac  d'Antre  ''.  Lorsque  le  château  d'Aiglemont 
fut  sur  le  point  d'être  pris  par  les  bandes  valaisannes,  une  des  filles  du 
châtelain  se  hâta  d'enfermer  dans  un  coffret  de  fer  ce  qu'elle  avait  de 
plus  précieux,  et  s'enfuyant  par  le  côté  opposé  de  la  vallée,  elle  le 
lança  dans  le  lac  de  Chavonnes  % 


1.  Strabon.  Livre  IV,  13*  ch.,  trad.  Gougny  ;  Justin,  1.  XXXIll  ch.  3.  Cet  auteur  a 
abrégé  Trogue  Pompée,  qui  était  Gaulois  d'origine  et  pouvait  avoir  connu  cette 
tradition. 

2.  Jodocus  Sincerus.   llinerarium  Galliœ,  p.  179. 

3.  Paul  Sébillot.  Légendes  locales,  t.  I,  p.  150,  164. 

4.  Ch.  Thuriet.  Trad.  de  la  Haitle-Saûne  et  du  Jura,  p.  449. 

5.  Ceresole.  Légendes  des  Alpes  vaudoises,  p.  255. 


iSi  LES    EAl'X    DÔRJIANTES 

Ces  richesses  ne  sont  pas  faciles  à  extraire  de  l'endroit  où  elles  se 
trouvent,  et  il  est  nécessaire,  pour  elles  comme  d'ailleurs  pour  la 
plupart  des  trésors,  d'o])server  certaines  conditions  et  surtout  de 
garder  un  silence  profond.  On  ne  ponrra  prendre  le  tonneau  plein  d'or 
et  d'argent  qui  gît  dans  un  marais  près  de  l'étang  de  Bossac,  en  Pipriac, 
qu'eu  attelant  dessus  quatre  bœufs  d'une  blanclieur  immaculée;  de  plus 
le  bouvier  ne  devra  proférer  aucune  parole  avant  d'être  sorti  du 
territoire  de  Bossac.  Jadis  uu  homme  s'était  procuré  ces  quatre  bœufs 
et  les  avait  attelés  sur  le  précieux  tonneau.  Excitées  du  geste  et  de 
l'aiguillon  les  bètes  tirent  leur  service  comme  à  la  charrue,  et  l'homme 
voyait  déjà  le  trésor  glisser  sur  la  vase  et  venir  à  lui,  lorsqu'il  ne  put 
retenir  un  cri  de  joie  :  un  bruit  de  chaînes  se  fit  entendre,  les  roseaux 
s'agitèrent  d'une  façon  surprenante,  et  le  tonneau  recula,  malgré  la 
résistance  des  bœufs  et  les  efforts  désespérés  du  maître.  Bientôt  tout 
disparut  dans  l'abîme  Depuis  on  voit  l'ombre  attristée  du  pauvre 
liomme  qui,  par  certaines  nuits,  erre  sur  les  bords  de  l'étang  et  pleure 
sa  fatale  imprudence'.  Unesortede  limon  de  voiture,  qui  devait  entraîner 
à  sa  suite  un  chariot  rempli  d'or,  émergeait  parfois  d'un  petit  lac,  au 
sommet  de  la  Montagne  d'Ormonl.  Il  était  aussi  nécessaire,  pour  l'en 
tirer,  d'avoir  deux  bœufs  blancs  de  forle  encolure,  et  pendant  le  trajet 
on  ne  devait  proférer  aucun  jurement-.  Il  est  dangereux  de  faire  sortir 
du  lac  de  Saint-Andéol  les  poutres  qui  s'y  trouvent  ;  un  homme  en 
ayant  placé  quelques-unes  sur  sa  charrette,  un  craquement  se  fit 
entendre,  et  une  force  mystérieuse  imprima  un  mouvement  de  recul 
aux  bœufs  qui  faillirent  disparaître  sous  les  eaux  ^ . 

Suivant  une  croyance  du  pays,  si  l'on  pouvait  atteindre  avec  un 
morceau  de  pain  bénit  une  touffe  d  herbe  qui  se  trouve  au  milieu  de 
l'étang  du  Lou'du-Lac  (lUe-et-Yilaine),  toutes  les  cloches  du  canton  se 
mettraient  à  sonner*. 

Un  grand  nombre  des  lacs  formés  à  la  suite  d'une  punition  divine 
sont  réputés  sans  fond,  et  l'on  raconte,  ainsi  qu'on  l'a  vu,  que  les  plus 
grandes  perches,  les  plus  longues  cordes  ne  parviennent  pas  à  atteindre 
le  sol  vaseux  :  mais  d'ordinaire  cet  acte  est  sans  danger  pour  ceux  qui 
l'accomplissent,  et  il  ne  provoque  pas  des  prodiges  comme  ceux  dont 
fut  témoin  un  villageois  qui  s'aventura  un  jour  jusqu'au  milieu  du  lac 
du  Bouchet  pour  en  sonder  la  profondeur  :  il  employa  pour  cela  une 
marmite  attachée  à  une  corde  prodigieusement  longue  ;  mais  quand  il 
la  retira,  elle  était  pleine  de  sang;  d'autres  disent  qu'elle  était  rouge 


1.  A.  Oraiu.  Curiosités  de  l'Ille-et-Vilaine,  1885,  p.  13. 

2.  Paul  Tisserand,  in  Soc.  polym.  des  Vosges,  1887-90,  p.  389. 

5.  D''  Prunières,  iii  Mém.  de  la  Soc.  d'Anthropologie,  t.  IIJ,  p.  357. 
4.  L.  de  Villers,  in  Hev.  des  l'rud.  pop.  t.  XII,  p.  444. 


TRADITIONS    IMVERSiiS  455 

comme  braise,  el  qu'elle  uvail.étr  cli.uifl'ée  parle  feu  qui   ne   cesse  de 
brûler  au  fond  de  ce  lieu  maudil'. 


i;    I  1  .   THAUriTuNS  llIVKKSIiS 

I.es  riverains  des  eaux  slaii,nanles  leui- accordenl,  plus  raremeiiL  il  est 
vrai,  les  mêmes  vertus  pi'upliéliqucs  quaux  fontaines  et  aux  rivières. 
Suivant  un  voyageur  du  XVII"  sit'cl(>,  «  le  lac  qui  est  dans  la  duché  de 
Vendosme  regorge  d"eau  [jcndant  sept  ans  el  reste  à  sec  les  sept  autres 
années  pendant  lesquelles  on  voit  ses  cavernes  profondes.  Les  paysans 
reconnoisscnt  à  certaines  remarques  de  la  hauteur  de  l'eau  si  ces  sept 
années  de  Tabsence  de  leau  seront  abtmdanles  ou  stériles  ».  Cette 
croyance  avait  était  constatée  quelques  années  auparavant  par  .lodocus 
Sincerus-. 

Les  présages  que  l'on  tire  aclnellenienl  de  lélal  des  mares  ou  des 
élangs  ne  s'étendent  pas  à  une  période  aussi  longue  ;  On  prétend  dans 
le  Bocage  normand  que  selon  que  croit  ou  décroît  une  excavation 
remplie  d'eau,  appelée  la  Fosse  aux  Loups,  le  blé  sera  abondant  on 
rare  à  la  moisson  prochaine  \  Lorsqu'une  pelite  mare  près  de  l'église 
de  Boos  (Seine-Inférieure)  est  pleine  le  jour  des  Rameaux,  c'est  un 
signe  d'abondance:  si  elle  est  sèche, la  récoltede  l'année  sera  mauvaise  \ 
Plus  les  eaux  du  lac  du  Bouchet  sont  basses,  meilleure  sera  la  moisson''. 

Quoique  le  lac  de  Grandlieu  ne  soit  pas  sujet  au  flux  el  au  reflux,  il 
arrive  quelquefois  cependant  que  sans  cause  apparente,  ses  eaux 
éprouvent  une  agitation  extraordinaire.  De  fortes  vagues  viennent 
inonder  la  plage  auparavant  à  sec.  Des  bateaux  en  traversant  celte 
petite  mer,  ont  quelquefois  péri  par  l'efï'et  de  ces  tempêtes.  Le  peuple 
des  environs  les  explique  par  une  cause  surnaturelle.  A  la  pointe 
orientale  du  lac  se  trouve  une  pelile  île  sablonneuse,  de  forme  à  peu 
près  ronde,  qui  se  nomme  l'île  d'Un.  Il  y  a  au  milieu  une  pierre  debout, 
d'environ  cinq  pieds  de  hauteur;  elle  paraît  profondément  enfoncée 
en  terre,  et  est  percée  d'un  trou  rond,  à  environ  deux  pieds  du  sol. 
Elle  sert,  suivant  une  vieille  tradition,  à  boucher  l'entrée  du  goufï're 
qui  a  vomi  l'eau  du  lac  ;  le  goulTre  renferme  un  géant  énorme  qui  par 
les  efforts  qu'il  fait  pour  se  délivrer  de  sa  prison,  excite  ces  tempêtes. 
Il  doit  rester  enfermé  jusqu'à  ce  qu'une  jeune  tille  vierge  puisse  enlever 
cette  pierre.  Elle  devra  pour  cela,  d'après  un  ancien  manuscrit  qui  a 


1.  Velay  et  Auvergne,  p.  8. 

2.  Jordan.   Voiuges  historiques,  p.    Ij9;    Judocus    Sincerus.    Itinerarium    Gallicr^ 
p.   106. 

3.  J.  Lecœur.  Esquisses  du  Bocage  normand,  l.   il,  p.  :20. 

4.  F.  Baudry,  in  Mélusine,  t.  I,  col.  14. 
0.    Veluy  et  Auvergne,  p.  8,  note. 


456  LES    EAUX    DORMANTES 

disparu  pendant  la  Révolution,  passer  le  bras  gauche  dans  le  trou  de 
la  pierre  et  tenir  de  la  main  droite  une  ceinture  bénie,  à  laquelle  sera 
pratiqué  un  nœud  coulant  qu'elle  tâchera  de  passer  au  cou  du  géant, 
qui,  ainsi  lié,  deviendra  souple  et  qui  plus  est  un  fervent  chrétien. 
Alors  plus  de  tempêtes  à  craindre'.  Cette  légende  n'a  pas,  à  ma  connais- 
sance, été  relevée  à  une  époque  voisine  de  la  nôtre,  non  plus  que  la 
suivante,  par  laquelle  vers  le  milieu  du  siècle  dernier  on  expliquait 
certains  phénomènes  qui  se  produisent  sur  le  marais  de  la  Grande 
Bï7ère  (Loire-Inférieure).  Aux  temps  d'autrefois,  elle  avait  un  rez-de- 
chaussée  et  une  cave.  Le  tout  appartenait  au  Kourigans  et  à  la  famille 
de  Japhet,  et  chacun  occupait  à  son  tour  le  dessus  ou  le  dessous  ;  mais 
les  hommes,  qui  étaient  déjà  des  maugrebins  (mécréants),  profitèrent 
du  moment  où  ils  demeuraient  au  meilleur  étage  pour  murer  dans  la 
cave  leurs  voisins,  si  bien  que  tous  sont  restés  là  depuis,  sauf  le 
prtit  charbonnier  qui  s'est  enfui  par  la  cheminée,  et  qui  est  devenu  le 
génie  de  malheur  du  pays.  Si  la  Bryère  monte,  c'est  que  les  Kourigans 
la  soulèvent  pour  venir  réclamer  leur  étage,  et  si  les  perches  descendent, 
c'est  qu'ils  attirent  à  eux  tout  ce  qui  s'enfonce  dans  la  terre  '-. 

Comme  les  ruisseaux,  les  eaux  stagnantes  ont  parfois  des 
colorations  temporaires  que  les  riverains  expliquent  aussi  par  des 
légendes.  Chaque  année,  à  la  saison  d'automne,  celles  de  l'étang 
d'Olivette  prennent  une  teinte  laiteuse,  depuis  que  le  diable  trompa 
un  meunier  en  faisant  voler  la  farine  qu'il  moulait  sur  les  eaux  de 
l'étang  ■•'. 

Les  particularités  des  poissons  qui  vivent  dans  les  eaux  dormantes 
sont  l'objet  de  plusieurs  croyances  singulières.  Le  lac  de  Paladru, 
disait  un  voyageur  du  XVll"  siècle,  produit  un  poisson  extraordinaire 
qu'on  nomme  Dorada,  à  cause  de  ses  écailles  dorées  qui  sont  si  écla- 
tantes qu'elles  éblouissent  presque  la  veiie.  L'écume  de  ce  lac  étant 
jettée  dans  des  étangs  ou  dans  des  rivières  y  engendre  toute  sorte  de 
poissons  *. 

Le  lac  de  Bœlchen  en  Alsace  est  peuplé  d'une  foule  de  poissons 
bizarres  et  effrayants,  dont  le  plus  curieux  est  une  énorme  truite  qui 
porte  un  petit  sapin  sur  son  dos,  tout  couvert  de  mousse'.  On  assurait 
jadis  que  l'Etang  Noir  contenait  de  grandes  truites,  douées  de  surpre- 
nantes propriétés  ;  mises  à  frire  dans  une  poêle,  elles  sautaient  et 
s'échappaient  par  la  cheminée;  on  croyait  que  c'étaient  des  démons*^.  Si 

1.  Thomas  de  Saiut-Mars,  in  Mém.  de  l'Acad.  celtique,  t.  V,  p.  93. 

2.  E.  Souvestre.  Les  Derniers  paysans,  p.  73. 

3.  Léo  Desaivre.  Le  Monde  fantastique,  p.  21. 

4.  Jordan.    Voiar/es  historiques. 

5.  Aug.  Slo'ber.  Die  Suf/en  des  Elsasses,  n»  38. 

6.  Horace  Chauvet.  Léçiendes  du.  lioussillon,  p.  32. 


Li;S    POISSONS    MEKVEILLKUX  457 

on  jolie  la  ligne  dans  un  des  Lanhi  iVInferno  de  la  région  niçoise,  au 
lieu  d'un  poisson,  on  ramène  une  grenouille  monstrueuse,  ([ui  peut 
avaler  le  pécheur  ou  l'en  traîner  au  fond  de  l'eau  '. 

D'après  une  ti-adition  rapportée  au  commencement  du  XVII'  siècle, 
la  santé  de  certains  poissons  était  en  relation  avec  celle  ties  possesseurs 
de  l'étang,  dont  ils  étaient  en  quelque  sorte  le  double.  Au  ujonastére 
de  Saint-Maurice  qui  est  silué  aux  confins  et  limites  de  Hourgongne 
près  le  tleuve  du  Rhosne,  il  y  a  un  vivier  auquel  selon  le  nombre  de 
Moines  on  met  autant  de  poissons  :  que  s'il  arrlue  que  quelcun  des 
religieux  tombe  malade  on  verra  aussi  sur  le  fîl  de  l'eau  un  de  ces 
poissons  qui  nagera  comme  estant  demi  mort,  et  si  ce  religieux  doit 
aller  de  vie  à  trépas,  ce  poisson  mourra  deux  ou  trois  iours  devant 
lui^ 

Les  poissons  enchantés,  qui  jouent  unrôle  dans  les  contes  des  marins 
et  des  pêcheurs,  figurent  rarement  dans  les  légendes  des  eaux  dormantes. 
Celle  qui  suit  a  été  recueillie  en  Haute-Bretagne.  Autrefois,  les  filles 
et  les  garçons  allaient  la  nuit  pécher  dans  les  étangs  du  Guébriand 
(Côles-du-Nord),  où  se  trouvait  un  poisson  merveilleux,  et  qui  était  fée; 
il  était  si  brillant  qu'il  éclairait  autour  de  lui  comme  dix  chandelles  de 
résine.  On  n'essayait  pas  de  le  prendre,  mais  ceux  qui  avaient  la  chance 
de  le  voir  étaient  heureux  pendant  une  année  entière,  et  ceux  (|ui  pai*- 
venaientà  mettre  le  doigt  dans  l'eau  éclairée  par  ses  rayons  l'étaient  toute 
leur  vie.  Une  nuit  un  méchant  résolut  de  s'emparer  du  poisson,  croyant 
que  sa  possession  lui  procurerait  des  richesses  infinies.  Il  en  fut  puni, 
car  il  se  noya;  mais  depuis  lors  on  n'a  pas  revu  le  l)eau  poisson  de 
lumière  ;  on  prétend  qu'il  a  entraîné  sous  l'eau  celui  qui  avait  voulu  le 
prendre;  la  preuve  c'est  qu'on  n'a  jamais  retrouvé  son  corps,  et  que 
pendant  des  années,  l'eau  est  restée  noire  à  l'endroit  où  il  avait  dis- 
paru. Sûrement  c'était  la  porte  des  eaux  souterraines  qui  ne  voulait  pas 
se  fermer  et  demandait  d'autres  victimes.  Depuis  le  poisson-fée  ne 
s'est  plus  montré,  mais  dans  le  pays  on  croit  qu'il  reviendra  quand  le 
monde  sera  meilleur  qu'au  jour  d'aujourd'hui  ^ 

On  ne  parle  guère  de  pêcheurs  fantastiques  ;  pourtant  on  dit  qu'un 
homme  de  feu  vient  pécher  dans  le  lac  de  la  Maie,  dans  les  Vosges, 
qui  est  l'objet  de  plusieurs  légendes  merveilleuses*. 

Les  cités  lacustres  ont  laissé  quelques  souvenirs,  la  plupart  du  temps 
assez  vagues;  on  a  déjà  vu  ceux  ([ui  s'attachent  à  celle  ((ue  recouvi-e 
le  lac  Saint-Ând(''()l.  Sur  le  lac  d'Annecy,  à  une  certaine  distance  du 

1.  E.  Ctianal.  Lét/endes  méridionales,  p.  8'. 

2.  F.-N.  Taillepied.  Traité  de  l'apparition  des  esprits.  Brusseiles,  1609,  in-12 
p.  150. 

3.  Lucie  de  V.  II.  in  lievue  des  Trad.  pop.,  t.  XV,  p.  iJ4'J. 

4.  Magasin  piltores<jue,  1853,  p.  251. 


4,58  LES    EAUX    DDKMANTES 

chàleau  de  Duiiigt,  un  prtil  ilôt  qui  émerge  seulement  à  l'époiiue  des 
basses  eaux,  passe  pour  avoir  été  le  séjour  des  fées.  Elles  avaient 
planté  une  double  ligne  de  pilotis  dans  toute  la  largeur  du  détroit  pour 
jeter  un  pont  entre  le  rivage  de  Duingt  et  celui  de  Tallouis  :  leur  travail 
est  resté  inachevé,  parce  que  le  seigneur  de  Duingt  ne  voulut  pss  leur 
donner  le  beurre  et  le  sel  qu'elles  exigeaient  pour  le  prix  de  leurs 
travaux.  Ces  piliers  sont  ceux  d'une  ancienne  cité  lacustre'.  A.  Con- 
quereuil,  on  appelle  ville  de  Coetma  une  immense  excavation  maré- 
cageuse, dans  laquelle  on  trouve  des  pieux  enfoncés  dans  la  vase  à 
une  grande  profondeur  ;  c'est  là  que  la  ville  a  été  engloutie,  et  l'on 
entend  sonner  sous  les  eaux,  aux  grandes  fêtes,  les  cloches  de  son 
église-.  Suivant  une  tradition,  des  soldats  auraient  fait  autrefois  leur 
refuge  dans  les  marais  de  Briouze,  et,  s'y  retranchant  sur  des 
radeaux  formés  de  poutres  équarries  qu'on  y  a  retrouvées,  auraient 
hingtemps  repoussé  les  attaques  de  leurs  ennemis''. 

l^lusieurs  particularités  réelles,  exagéi-ées  ou  fausses  des  eaux  il^r- 
manles  sont  l'objet  d'explications  populaires  ou  de  traditions  qui  sou- 
vent n'ont  été  relevées  qu'une  seule  fois,  et  qu'il  est  assez  malaisé  de 
classer  par  atïinités  de  sujets.  Sur  le  territoire  d'.Xrdon,  un  marchais, 
dit  le  Marchais  Rond,  est  présumé  être  sans  fond:  sur  son  emplace- 
ment était  un  temple  qui  fut  englouti  dans  cet  abime.  ÎJne  seule 
ardoise  a  surnagé  pendant  deux  jours  sur  ses  eaux  encore  brùUmtes. 
Une  colombe  a  eu  le  courage  de  voltiger  sur  leur  surface,  de  prendre 
cette  ardoise  avec  son  bec,  et  de  la  transporter  au  lieu  où  est  actuel- 
lement l'église  d'Ardon.  constrnctiun  (jui  ii  a  été  faite  que  par  l'ordie 
de  la  colombe  ^  L'ne  mare  près  des  l'uines  dune  ancienne  chapelle 
de  Sainte  Marie  l'Egyptienne  n'a  jamais  tai-i  depuis  qu'on  y  a  jeté  la 
cloche  de  la  cbapelle  '.  \In  voyageur  du  Wll"  siècle  disait  (ju'il  y  avait 
en  Franche-Comté  un  lac.  dit  Lac  des  Goullres.  sur  lequel  se  furmail  un 
limon  tellement  épais  que  les  piétons  pouvaient  marcher  dessus  '. 

Ainsi  qu'on  l'a  vu,  les  génies  des  eaux  coui-antes  réclamaient  parfois 
le  sacrifice  d'un  être  humain  :  ceux  des  eaux  dormantes  l'exigeaient 
aussi,  mais  beaucoup  plus  rarement.  L'exemple  le  plus  typique  a  été 
relevé  en  Alsace.  Les  eaux  du  lac  Blanc,  dans  la  vallée  d'Urbis,  étaient 
jadis  d'une  couleur  grise  :  les  fleurs  et  les  arhres  qui  poussaient  sur 
ses  bords  étaient  tlétris  et  desséchés  :  les  poissons  n'y  pouvaient  pas 
vivre.  On  ne  voyait  jamais  d'oiseaux  voler  au-dessus  de  ses  eaux,   ni 

1.  A.   Dessaix.  Léf/endes  de  la  llaule-Savoie.  p.  149. 

2.  Pitre  de  l'isle.  Dicl.  arc/i .  de  l'arrondis,  de  Saint-Sozatre.  p.  29. 
:\.  J.  Lecœur.  Es(^ui.sses  du  Bocof/e  normand,  t.  II.  p.  359. 

4.  Legier.  in  Académie  cellique.  t.   1[,  p.  213. 

3.  Heauchet-Filleau.  l'elerinaues  du  diocèse  de  l'oitiers,  p.  527. 
H.  .Iddocus  biiicerus.  ILinerarium  dallio'.  p.  341. 


léc;endp:s  et  contes  4^«j 

d'animaux  voiiir  sy  abreuver.  Une  épidémie  régnail  dans  tout  le  pays, 
et  l'on  prétendait  que  c'était  une  punition  céleste,  qui  ne  cesserait  que 
quand  on  aurait  noyé  dans  le  lac,  comme  victime  expiatoire,  un  enfant 
innocent.  .Mais  aucune  mère  ne  voulait  donner  le  sien.  Il  arriva  qu'un 
joui-  le  plus  jeune  lils  dun  châtelain  du  voisinage  jouait  sur  la  pelouse 
du  jardin,  surveillé  par  sa  gouvernante.  Celle-ci  perdit  un  instant 
l'enfant  de  vue  ;  un  énorme  bélier  se  précipita  sur  le  bébé  (jnil  enleva 
sur  ses  cornes  et  (|u"il  laissa  tomber,  dans  sa  coui'se,  au  fond  du  lac 
lîlanc.  Aussitôt  le  lieu  cessa  d'éli'c  maudit,  l/eau  du  lac  redevint  claire 
comme  du  cristal,  ses  bords  se  couvrirent  dune  végétation  vigoureuse 
et  les  maladies  disparurent  du  pays  '. 

Des  traditions  du  littoral  parlent  de  bateaux  (|iii  transportent  les 
morts,  ou  qui  soiil  montés  par  des  êtres  malfaisants  ou  fantastiques. 
Voici  le  seul  récit  de  ce  genre  qui  soit  en  relation  avec  les  eaux  dor- 
mantes. Dans  les  mai-ais  du  Poitou,  on  croyait  à  l'apparition  d'une 
barque  mystérieuse  qui  s'apptdait  la  niole  (nacelle)  blanche  ou  la 
niole  d'angoisse.  Elle  passait  dans  les  canaux  qui  divisent  les  marais 
couverte  d'un  drap  i)lanc  posé  comme  un  drap  mortuaire  ;  à  l'arrière 
se  tenait  un  fantôme  appelé  le  tousseux  jaune,  sorte  de  personnification 
de  la  fièvre  des  marais.  Comme  le  conducteur  du  chariot  de  la  mort  le 
tousseux  disait  à  ceux  qu'il  rencontrait  :  «  Tourne  ou  je  te  retourne  ». 
Celui  qui  l'apercevait  était  certain  de  mourir  dans  l'année  -. 

b<'  l'Ole  des  eaux  stagnantes  dans  les  contes  proprement  dits  est 
peu  considérable  :  plusieurs  sont  localisés  sur  leurs  bords,  sans  que 
cette  circonstance  soit  clairement  nu)tivée. 

Dans  la  ])lupart  des  versions  du  conte  très  répandu,  uii  le  cuq,  volé 
par  le  roi  ou  par  un  seigneur,  se  met  en  routc!  pour  se  faire  restituer 
son  argent,  il  rencontre  divers  personnages  aux([uels  il  demande  de 
se  mettre  s(jus  son  aile  ou  d;ins  son  derrière;  un  récit  de  la  (irande 
Lande  substitue  à  la  rivière  une  lagune,  à  laquelle  le  coq,  après 
un  dialogue  avec  elle,  persuade  de  s'enfoncer  dans  son  venire  ;  lorsque 
mis  dans  un  four  il  est  sur  le  point  d'être  brûlé,  elle  sort  de  son 
derrière,  éteint  le  brasier,  puis  s'en  retourne  d'elle-même  au  lieu  où 
elle  a  été  prise '■  :  dans  un  conte  gascon,  rallabulalion  est  la  même  ;  la 
lagune  est  nue  tlaque  deau,  ([ui  cause  aussi  avec  le  coq '\ 

Il  est  quel(|ues  autn^s  récits,  parallèles  à  ceux  qui  s'allaclient  aux 
rivières,  on  se  rein-ontrent  (|uel(|ues  traits  intéressants.  Dans  le  conte 
littéraire  de  l'Orançier  el   rAhcilh,   une  princesse  captive  des    ogrça 

1.  Aug.  .SLd'bor.  Die  Sa</en  des  Elsasues,  u.  'J3. 

-.  E.   S'juvcstrc.  /.*•.<;  Derniers  paysans,  p.  160,   18J. 

■'i.    Félix   AniHudin.  Coules  de  la  (hande  Lande,  p.  83,  8-7. 

4.  J.-l'".  JJIatlé.  Cuiiles  de  Gascogne,  l.  IV,  p.  22..>  et  suiv. 


'460  LES    EAUX    DORMAM'ES 

devient  amoureuse  d'un  prince,  et  se  sauve  avec  lui,  emportant  la 
baguette  magique  de  l'ogre.  Celui-ci  les  poursuivant,  elle  change  en 
étang  le  chameau  sur  lequel  ils  sont  montés,  le  prince  devient  bateau, 
et  elle  une  vieille  batelière  '. 

Parmi  les  tâches  imposées  à  un  garçon  qui  va  chez  le  diable,  tigure 
celle  d'épuiser  toute  l'eau  d'un  grand  étang  sans  se  servir  d'aucun  vase. 
La  tille  de  son  hôte  lui  enseigne  un  singulier  moyen  qui  consiste  à 
mettre  dans  l'étang  une  vessie  de  cochon  ;  toute  l'eau  y  viendra  et  en 
peu  de  temps  il  sera  à  sec  ;  dans  une  variante  menton naise,  le  héros 
qui  n'a  qu'un  panier  à  sa  disposition,  ne  peut  y  parvenir  ;  mais  la  plus 
jeune  des  filles  du  diable  desséche  le  lac  d'un  coup  de  baguette  ;  dans 
un  coule  de  l'Ille-et-Vilaine  l'instrument  remis  par  le  diable  est  un 
crible,  dans  un  récit  des  Côtes-du-i\ord,  un  bassin"-. 

^  l'-I.   PRATIQUES   MÉDICALES    ET    CULTUELLES 

Le  folk-lore  médical  des  eaux  dormantes  de  toutes  natures  est  bien 
petit  en  comparaison  de  celui  des  fontaines  ;  cependant  il  n'est  pas 
négligeable,  et  les  faits  relevés  sont  assoz  nombreux  et  assez  probants 
pour  que  l'on  puisse  en  déduire  que  la  croyance  aux  vertus  curatives 
de  certains  lacs,  et  même  d'humbles  flaques  d'eau,  est  loin  d'être 
tombé  en  désuélude.  Ceux  qui  les  ont  notés  ne  semblent  pas  toujours 
leur  avoir  accordé  l'attention  qu'ils  mérifenl,  ne  serait-ce  qu'en 
raison  de  leur  rareté,  et  ils  se  sont  souvent  bornés  à  l'énoncé  du  fait, 
sans  indi(|uer  les  moyens  employés  par  les  pèlerins  ou  h^s  malades 
pour  obtenir  la  réalisation  de  leurs  désirs.  H  aurait  pourtant  été  inté- 
ressant de  les  connaître,  et  de  savoir  par  exemple  ce  qui  se  passait  sur 
le  bord  des  petits  marais  que  l'on  i-encontre  sur  les  plateaux  île  la 
Montagne  Noire,  et  qui  possédaient  tous  des  propriétés  plus  ou  moins 
merveilleuses  pour  combattre  les  enchantements  et  les  infirmités^. 
Lorsque  le  pèlerinage  à  la  chapelle  de  Saint-Florent,  bâtie  sur  les  bords 
du  lac  de  Longemer  dans  les  Hautes- Vosges,  avait  été  inefficace  pour  la 
guérisondes  coliques  rebelles,  le  malade  se  plongeait  dans  le  lac  à  un 
certain  endroit  voisin  de  l'oratoire,  et  marqué  par  trois  pierres  debout*. 
Cette  circonstance  permet  de  supposer  que  la  pratique  est  pré-chré- 
tienne, et  que  l'érection  de  la  chapelle  a  été  motivée  par  le  désir  de  la 
christianiser. 

Le  bain  dans  les  eaux  stagnantes  était  non  seulement  usilé  dans 
celles  des  lacs,  mais  encore  dans  celles  des  mares,   il  y   en  avait  une 

1.  Madame  d'Aulnoy.  Coules  des  fées. 

2.  Paul  Sébiilot.  Coules  de  la  Hante- BrcUigue.  Paris,  1892,  p.  3G  :  J  -B.  Andrews. 
Conles  ligures,  p.  lo6  ;  Paul  Sébiilot,  in  Hev.  des  Trad.  pop.,  t.   IX,  p.   168,  170. 

3.  A.  de  Chesnel.  Usages  de  la  Monlague  Noire,  p.  368. 

4.  L-K.  Sauve.   Le  l''oll,-Lore  des  Hautes- Vosges,  p.  247-248. 


BAINS    Et    LOtlONS  461 

aux  environs  de  Saint-Saens  (Seine-Inférieure)  dans  laquelle,  vers  le 
commencement  du  XIX^  siècle,  les  femmes  entraient  et  se  débarras- 
saient de  tous  les  maux  '  ;  les  pratiques  accessoires  n'ont  pas  été  décrites, 
non  plus  que  celles  qui,  jusque  vers  1860,  furent  en  usage  dans  les 
mares  haigneresses,  aujourd'hui  comblées,  de  la  Haute-Normandie,  qui 
étaient  placées  sous  le  patronage  de  saint  Onuphre  '-.  L'usage  si 
fréquent  d'immerger  dans  les  fontaines  les  petits  enfants  auxquels  on 
ne  sait  plus  quel  remède  appliquer  est  aussi  employé  tout  au  moins 
dans  les  Ardennes,  où  les  nourrices  font  prendre  un  bain  dans  les  eaux 
saumâtres,  froides  et  malsaines  d'un  petit  marais  situé  près  de  la 
chapelle  de  Notre-Dame  de  Bon  Secours,  aux  bébés  qu'elles  croient 
atteints  du  «  mal  de  tous  les  saints  ^  n. 

Les  eaux  dormantes,  comme  celles  des  fontaines,  ont  surtout  de  l'eUi- 
cacité  à  des  jours  déterminés  et  à  certaines  heures.  Celles  du  lac  deSaint- 
Andéol  (Lozère)  guérissent  de  tous  les  maux  le  deuxième  dimanche  de 
juillet;  il  sutïit  de  s'y  baigner  le  jour  de  la  fêle  de  l'Epine,  après  en  avoir 
fait  le  tour,  le  chapelet  à  la  main,  sans  autre  prière,  pour  être  débarrassé 
des  douleurs  rhumatismales,  ou  des  maladies  de  peau  ;  pour  celles-ci  on 
jette  dans  le  lac  les  chemises  et  les  pantalons  des  dartreux.  Quelquefois 
les  malades,  ayant  déposé  leurs  vèlcuienls  sur  le  rivage  s'avancent, 
aussi  loin  que  les  pieds  Irouvenl  fond,  et  lauceiil  des  monnaies  au  large  ; 
d'autres  y  jetaient  du  fromage,  du  pain,  des  gâteaux  et  des  objets  de 
toutes  sortes'.  Il  semble  que  dans  la  croyance  de  pèlerins,  il  était 
nécessaire  de  faire  un  présent  au  lac. 

Les  bains  dans  l'étang  de  Berre,  à  Vilrollos,  le  jour  de  la  Saint-Jean, 
étaient,  comme  ceux  pris  à  la  même  date  dans  les  eaux  de  la  mer  ou 
des  rivières,  surtout  destinés  à  préserver  les  gens  des  maladies  ou  à 
leur  procurer  la  chance  '. 

L'usage  des  lotions  n'est  pas  très  répandu  :  à  Saint-Maur  dans  le 
pays  de  Liège,  les  vrais  pèlerins  arrivent  dès  quatre  heures  du  matin, 
et,  après  avoir  assisté  à  une  messe^  se  lavent  les  jambes  dans  une 
petite  mare^  Les  femmes  qui  souffraient  d'un  mal  au  sein  venaient  laver 
la  partie  dolente  dans  un  petit  marais  voisin  de  la  chapelle  de  Notre- 
Dame  de  Bon  Secours,  après  avoir  adressé  une  prière  à  la  Vierge  \ 

La  puissance  thérapeutique  des  eaux  stagnantes  tient  parfois, 
comme  celle  des  fontaines,  à  des  circonstances  légendaires.  Les  pèlerins 

1.  Ladoucette.  Mélanrjes,  p.  405. 

2.  Léon  de  Vesly,  in  La  Normandie,  décembre  1900. 

3.  A.  Meyrac.   Traditions  des  Ardennes,  p.  47. 

4.  D""  PruDières.  Mém.  de  la  Soc.  d'Aiithr apologie,  t.   III,  p.   357, 

5.  A.  de  Nore.  Voulûmes,  mythes,  etc.,  p.  20. 

6-  Aiig.  Hock.  Crouances  et  remèdes  du  pa>js  de  Lièr/e,  p.   139, 
7.  A.  Meyrac.  Traditions  des  Ardennes    p.  47. 


LES    EAUX    DORMANTES 

fjévreux  se  rendent  à  une  mare  près  dos  débris  dune  chapelle  de 
Sainte  Marie  FEgyptienne,  à  Paizay-le-Sec,  dans  laquelle  la  tradition 
veut  que  Ton  ait  jeté,  à  une  époque  qu'on  ne  précise  pas,  la  cloche  de 
la  chapelle.  Depuis,  la  mare  n'a  jamais  tari,  et  elle  a  des  propriétés 
guérissantes  :  les  malades  vont  boire  quelques  gouttes  de  son  eau,  en 
Y  mêlant  un  peu  de  poussière  provenant  des  pierres  de  la  ruine  ';  en 
Vendée,  les  malades  buvaient  de  l'eau  croupissante  d'un  réservoir 
voisin  de  la  chapelle  Ilermier,  qui  avait  la  puissance  de  guérir  depuis 
que  la  Vierge  avait  mis  le  pied  dedans -.  L'usage  de  boire  est  parfois 
associé  à  une  lotion  externe  :  A  Saint-Aignan  iLoire-Inférieure  on  fait 
prendre  aux  personnes  malades  de  la  teigne  des  aliments  trempés  dans 
l'eau  du  lac  de  Grandlieu,  et  on  leur  couvre  la  tète  avec  du  linge  qui  y  a 
été  imbibée  Vers  1820  les  fiévreux  venaient  en  pèlerinage  à  une 
mare  entre  Courville  et  Pontgouin,  devant  une  antique  chapelle  de  Saint 
Marc,  qui  passait  pour  ne  tarir  jamais.  Le  malade  devait  se  présenter  au 
moment  de  l'accès  de  fièvre,  et  si  on  ne  pouvait  le  transporter  jusqu'au- 
prqs  de  la  chapelle,  il  devait  quitter  ses  chaussures,  aller  à  pied  de 
la  chapelle  à  la  mare,  revenir  à  la  chapelle,  y  faire  sa  prière  et  son 
otl'rande,  dénouer  en  sortant  la  ceinture  de  ruban  ou  de  toile  dont  il 
s'était  muni,  et  la  suspendre  à  l'un  des  deux  gros  arbres  qui  se  trou- 
vaient à  la  porte  du  temple  *. 

D'après  des  exemples,  peu  nombreux,  il  est  vrai,  le  pouvuir  des  eaux 
stagnantes  s'étend  sur  les  animaux  et  même  sur  les  choses.  En  Bretagne, 
011  beaucoup  de  pèlerinages  pour  les  bètes  chevalines  ont  lieu  â  des 
chapelles  dédiées  à  saint  Eloi,  il  y  a  souvent,  auprès,  des  étangs  où  l'on 
baigne  les  chevaux,  en  les  recommandant  à  l'assistance  du  saint,  qui  a 
vraisemblablement  pris  la  place  d'une  ancienne  divinité  locale  ".  A 
Bethléem,  non  loin  de  Locminé  (Morbihan)  on  mène  les  vaches  et  les 
brebis  dont  le  lait  n'est  pas  assez  abondant  boire  à  la  Mare  au  beurre,  qui 
doit  cette  vertu  à  une  nourrice  qui  y  fut  noyée  pendant  la  Hêvûlulion'. 

.\  Luré  lEure-et-Loir)  la  veille  de  la  Sainl-.Iean^  avant  le  lever  du 
soleil,  on  puise  de  l'eau  à  une  mare,  on  en  asperge  les  tasseries  des 
granges  et  par  ce  moyen  on  les  préserve  des  rats  et  des  souris.  On 
garde  cette  eau  en  bouteille,  pour  en  réitérer  au  besoin  l'emploi  et 
elle  se  conserve  incorruptible  pendant  un  an  ' . 

Les  eaux  stagnantes  reçoivent  des  présents  de  diverses  natures  : 
parmi  eux  figurent  des  objets  comestibles,   ce  qui   suppose   qu'on   les 

1.  Beauchet-Filleau.  Pèlerinages  du  diocèse  de  Poitiers,  p.  o2tj. 

2.  Com.  du  Dt"  .Marcel  Baudouin. 

3.  Ogée.  Dictionnaire  de  Bretagne ,  art.  Saint-Aignan. 

4.  Vaugeois,  in  Soc.  des  Antiq.,  t.   111,  p.  374. 

5.  Ogée,  art.  Plaine  Haute. 

6.  Eugène  Herpin,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  Xll,  p.  3o8-339, 
"î.  A. -S.  .Morin.  Le  Prêtre  et  le  sorcier,  p.    180. 


PRÉSENTS   Et    PROCESSIONS  4|}3 

croit  liabilt'cs  par  des  (Hi'cs  vivants  ;  on  a  vu  que,  pal'ini  los  onVandos 
faites  au  lac  de  Saint-Aiidéol,  figurent  du  pain,  du  fromage  et  des 
gâteaux.  Au  milieu  du  XVIH^  siècle,  Piëfre  Métayer,  cUré  deSaint-Gyi-  i»h 
Talmondois,  dans  son  sermon  contre  les  sorciers,  signalait  l'usage  que 
pratiquaient  ses  ouailles  d'allei-  port(M"  au  bouc  vert  de  l'abreuvoir  de 
Valençon  la  tôle  d'une  poule  blanche  avec  tfois  oignons  de  la  mêhie 
couleur'.  Dans  la  région  des  Pyrénée^î,  on  lance  encore  dans  les  étangs 
et  les  lacs  des  aliments,  des  étoffes,  des  pièces  de  monnaies  -.  I']n 
Limousin  les  pèlerins  jettent  des  etVets  et  des  présents  divers  dans 
l'étang  de  Surjadis  ". 

De  même  que  les  fontaines  et  les  rivières*  les  lacs  étaient  sacrés 
pour  les  Gaulois,  et  des  témoignagnes  ('crits  attestent  le  culte  qui  leur 
était  rendu.  Avant  l'invasion  romaine,  les  Teclosages  allaient  jeter  de 
l'or  et  de  l'argent  dans  un  lac,  situé  près  de  Totilouse  et  dédié  à 
Apollon,  et  au  IV*  siècle  les  peuples  voisins  d'un  lac  près  du  Mont 
Helanus,  au  pays  des  Gabali,  venaient  tous  les  ans  ^'  lancer  les  uns  des 
habits  d'hommes,  du  lin,  des  draps,  des  toisons  entières,  les  autres 
des  fromages,  de  la  cire,  des  pains  et  diverses  choses,  chacun  selon 
ses  forces  et  ses  moyens*.  Des  présents  analogues  sont  encore  faits  an 
lac  Saint-Andéol  dans  la  Lozère,  à  peu  de  distance  dé  Celui  que  signale 
Grégoire  de  Tours,  lors  diiu  pèlerinage  qui  à  lieu  en  été,  le  deuxième 
dimanche  de  juillet  '. 

Lorsque  les  Gaulois  s'adressaient  aux  génies  des  eaux  dormantes, 
ils  espéraient  se  concilier  leur  bienveillance  pour  leurs  personnes  et 
pour  leurs  biens  ;  mais  ils  croyaient  aussi  vi-aisemblement  se  mettre  à 
l'abri  des  calamités  qui  auraient  accablé  les  pays  situés  au-dessous  si 
les  digues  naturelles  qui  retenaient  les  eaux  étaient  venus  à  se  rompre. 
Des  cérémonies  destinées  aussi  à  prévenir  des  malheurs  ont  sans 
doute  remplacé,  après  l'établissement  de  la  nouvelle  religion,  les 
observances  païennes,  auxquelles  les  gens  du  pays  étaient  trop  attachés 
pour  qu'il  fût  possible  de  les  supprimer.  La  coutume  suivante,  cons- 
tatée au  commencement  du  XVII*  siècle  en  Savoie,  remontait  peut  être 
à  des  époques  très  lointaines:  Deux  paroisses  voisines  bénissent  tous 
les  ans  le  lac  Beniot  qui  est  dessus  une  montagne  du  côté  de  Bonne- 
ville,  pour  être  préservés  de  son  inondation  ^  C'était  dans  le  même 
but   que   le  clergé   faisait  une  procession  annuelle  autour  du  petit  lac 

1.  Léo  Desaivre.  Le  monde  fantastique,  p,  l.'î. 

2.  A.  de  Nore.  Coutumes,  mythes,  etc.,  p.   127. 

3.  L.  de  Nussac.  Les  Fontaines  en  Lnnousiii,  p.   10. 

4.  Alfred  Maury.  Croyances  et  léyendes  du  moyen  âye,  p.  3. 

5.  Grégoire  de  Tours.  Gloria  confessorum,  ch.  Il  :  !)>•  PrUtiièrès,  in  Mé)noires  de 
la  Société  d'Anl/iropolof/ie,  t.  III,  p.  So.ï. 

6.  Coulou.  Hivières  Je  France. 


464  LES    EAUX    DORMANTES 

vosgien  de  la  Maix  qui,  d'après  la  tradition,  crèvera  un  jour  et  inondera 
la  vallée  ' .  En  Provence  ces  cérémonies  étaient  destinées  à  empêcher, 
non  pas  l'irruption  de  l'eau,  mais  celle  du  feu,  et  peut-être  était-ce  un 
souvenir  des  volcans  dont  les  lacs  ont  parfois  rempli  les  cratères.  Les 
habitants  de  Bras  avaient  été  avertis  que  si,  le  jour  Saint-Marc,  ils 
oubliaient  jamais  de  processionner  autour  de  l'étang,  des  flammes 
sortiraient  de  l'eau  et  viendraient  les  griller;  un  lac  des  environs  de 
la  Roquebrussanne  aurait  pu  vomir  des  flammes  si  on  avait  négligé 
de  le  bénir  à  une  certaine  époque  de  l'année  -. 

Les  riverains  des  lacs  et  des  étangs  pensent  qu'il  faut  se  garder  d'y 
rien  jeter,,  sous  peine  d'irriter  les  esprits  qui  les  habitent  ou  d'exciter 
des  orages.  Cette  croyance  qui  est  ancienne,  et  se  retrouve  dans  un 
grand  nombre  de  pays,  avait  été  relevée  au  XIII^  siècle  par  Gervaise 
de  Tilbury,  à  propos  d'un  lac  de  Catalogne  qui  passait  pour  être  la 
résidence  de  démons\  et  elle  est  constatée  au  seizième  siècle  par 
Belleforest.  «  En  vn  certain  Lac.  qui  est  entre  noz  monts  Pyrénées,  si 
quelqu'un  iette  une  pierre,  il  ne  faudra  de  veoir  bientost,  après  auoir 
ouy  vn  estrange  bouillonnement  dedans  le  creux  de  cesl  abysme,  des 
vapeurs  et  des  fumées,  et  puis  des  nuages  épais,  et  après  l'espace  de 
quelque  demie-heure  c'est  merveille  des  tonnerres  et  esclairs,  et 
de  la  pluye  qui  s'esmeut  de  ceste  esmotion  faite  en  l'eau  qui  est  cause 
que  le  pauvre  peuple  pense  que  ce  soit  une  gueule  d'enfer*.  »  Si  Ton 
jetait  une  pierre  dans  un  lac  très  profond,  près  de  Besse  en  Auvergne, 
au  sommet  d'une  montagne,  il  en  sortait  des  éclairs,  de  la  pluie  et  de  la 
grêle^.Les  étangs  ou  Gorchs  de  Nohèdes  dans  les  Pyrénées-Orientales  ont 
été  de  tout  temps  redoutés  des  paysans,  et  quelques-uns  n'eu  appro- 
chent avec  la  plus  grande  réserve.  Ils  se  gardent  bien  surtout  d'y  lancer 
des  pierres,  car  ils  sont  persuadés  que  l'orage  en  sortirait  aussitôt  ;  la 
même  croyance  s'attachait  aux  trois  petits  lacs  des  monts  Saint-Bar- 
thélémy, dans  l'Aude,  au  fond  desquels  habitaient  des  démons  ^  Au 
XVlll"  siècle,  l'étang  de  Tabe  devenait  furieux  et  produisait  la  foudre, 
et  maintenant  on  dit  qu'un  génie  terrible  ^demeure  dans  ses  profon- 
deurs. Ceux  qui  parcourent  ses  bords  ne  doivent  prononcer  que  de 
chastes  paroles,  et  surtout  se  garder  de  troubler  les  eaux  en  y  jetant 
des  pierres.  On  a  vu,  quand  des  voyageurs  oubliaient  les  avertissements 
de  leur  guide,  un  orage  aflreux  envelopper  la  montagne,  et  quelquefois 


1.  Magasin  piltoresijue,  1833,  p.  233. 

2.  Bérenger-Féraud.  Réminiscences  populaires  de  la  Provence,  p.  305,  306. 

3.  Otia  irnperialia,  p.  217. 

4.  Les  dix  histoires  prodigieuses,  1581,  p.   iD-12,  p.  336. 

5.  Merula.  Cosmographia,  (1614J,  ch.  X. 

6.  Vidal.  Guide  du  Roussillon,  p.  393;  la  Mosaïque  du  Midi,  1837,  p.  228. 


L'0ltA(;K    ET    l.A     l'Ll  IK  i6f) 

lu  fondre  frapper  riiicr(''(hile.  On  ajoiilo  même  (pie  les  feux  sorleiU  de 
terre,  rentourenl  et  le  consuinent'. 

D'après  les  croyances  encore  vivantes  (cf.  p.  437),  en  plusieurs 
pays,  les  sorciers  pour  exécuter  leurs  malélices  troublent,  non  pas  les 
belles  nappes  d'ean  des  montagnes,  mais  les  étangs  marécageux  ; 
lorsqu'ils  les  ont  battns  en  prononçant  des  formules  de  conjuration, 
un  changement  ne  tarde  pas  à  se  produire  dans  l'atmosphère,  et  des 
orages  éclatent  sur  tout  un  pays  et  y  portent  la  désolation.  Les 
pratiques  destinées  à  sauver  les  récoltes  compromises  par  une  séche- 
resse prolongée  on  des  pluies  diluviennes  s'accomplissent  rarement  sur 
le  bord  des  étangs  ou  des  lacs  ;  quoique  l'immersion  du  bâton  de  la 
croix  processionnelle  dans  les  fontaines,  plus  rarement  dans  les 
rivières,  ait  été  probablement  pratiquée  aussi  sur  les  eaux  stagnantes, 
je  ne  crois  pas  qu'elle  ait  été  relevée  expressément  en  France.  Le  bain 
imposé  en  pareille  occurrence  à  l'elifigie  du  saint  que  l'on  a  fait  sortir 
de  son  sanctuaire,  bien  que  peu  répandu,  a  été  constaté  tout  au  moins 
une  fois  en  Limousin  ;  à  Aix  dans  le  canton  d'Eygurande,  on  plongeait, 
alin  d'obtenir  de  la  pluie,  la  statue  de  saint  Martin  dans  un  étang  qui 
portait  le  nom  de  l'apùtre  des  Gaules'-. 

Les  consultations  faites  par  ceux  qui  veulent  être  renseignés  sur  la 
destinée  des  gens  et,  dont  un  si  grand  nombre  sont  en  rapport  avecles 
fontaines,  ont  été  plus  rarement  pratiquées  sur  les  eaux  dormantes  ;  il 
y  avait  pourtant  an  Minichi,  près  de  Tréguiei-,  un  étang,  que  l'on  allait 
encore  consulter  dans  la  première  moitié  du  XW"  siècle.  Renan  raconte 
ainsi  comment  il  fallait  s'y  prendre  :  J'avais  reçu,  avant  de  naître,  le 
coup  de  quelque  fée.  Gode,  la  vieille  sorcière,  me  le  disait  souvent. 
Je  naquis  si  faible  que,  pendant  deux  mois, -on  crut  que  je  ne  vivrais 
pas.  Gode  vint  dire  à  ma  mère  qu'elle  avait  un  moyen  sûr  de  savoir  mon 
sort.  Elle  prit  une  de  mes  petites  chemises,  alla  un  malin  à  l'étang 
sacré  :  elle  revint  la  face  triomphante.  «  Il  veut  vivre  !  il  veut  vivre  ! 
criait-elle  !  A  peine  jetée  sur  l'eau  la  petite  chemise  s'est  enlevée  ^  !  » 

Les  eaux  stagnantes  ne  paraissent  pas  exercer  beaucoup  d'influence 
sur  les  choses  du  cœur.  On  s'adresse  si  rarement  à  elles  que  je  n'ai 
relevé,  dans  cet  ordre  d'idées,  que  la  singulière  observance  qui  suit, 
dont  on  retrouve  ailleurs,  appliqué  à  des  pierres,  le  parallèle.  Lors  de 
la  fête  champêtre  au  Chêne  de  Saint-Nicolas  (Seine-Inférieure)  les 
jeunes  filles  désireuses  de  se  marier  s'écha[)pent  dans  la  forêt.  Elles 
s'en  vont  par  groupes  à  l'Arbre  de  Saint  Nicolas,  et  là  accroupies  à, 


1.  Karl  (.k's  Monts.  Légendes  des  l'yrénées,  p.  251. 

2.  L.  lie  Nu-sac.  Les  fontaines  en  Limousin,  p.  19. 

3.  E.  Renaa.  Souvenirs  d'enfance.    Cette  consultation  se   fait  plus  ordinairemant 
dans  les  foidaines. 


466  LES    EAUX  OORMAINTES 

l'entour  d'une  petite  mare  appelée  :  «  Trou  de  Saint  Nicolas  •>  elles  ne 
cherchent  ni  à  se  mirer  dans  son  eau  troublée  ni  encore  moins  à  en 
boire,  car  c'est  précisément  au  contraire  quelles  s'efforcent  '. 

Cette  pratique,  qui  est  peut-être  un  reste  Je  grossier  paganisme, 
constitue  une  exception  :  généralement  les  eaux  stagnantes,  de  mèmeque 
les  ronlaines.  ont  horreur  de  la  souillure.  En  l^oitou.  si  l'on  dégraisse 
de  la  laine  dans  une  mare  ou  qu'on  y  lave  les  vêlements  d'un  mort, 
elle  tarira-.  A  Deuil  Seine-et-Oise)  les  femmes  ne  vont  pas  laver  dans 
l'étang  du  Marchais  le  lo  novembre,  parce  que  c'est  le  jour  où  saint 
Kugène,  patron  de  la  localité,  fut  noyé  dans  cette  pièce  d'eau,  et  elles 
sont  persuadées  que  si  elles  bravaient  cette  coutume,  il  leur  arriverait 
les  plus  grands  malheurs  ainsi  qu'à  leur  famille  ■. 

Autrefois  en  Touraine  existait  l'usage  de  porter  les  charbons  ardents 
du  feu  de  l.a  Saint  Jean  dans  les  étangs  et  dans  les  mares,  pour  en 
désinfecter  les  eaux.  Actuellement  on  en  jette  dans  les  fosses  remplies 
d'eau  pour  empêcher  d'y  pousser  la  conetée,  petite  plante  aquatique 
lentiliforme  dont  les  canards  sont  très  friands  \ 

C'est  peut-être  en  raison  du  respect  accordé  aux  eaux  que  l'on  obser- 
vait avant  la  Révolution,  la  singulière  coutume  juridique  qui  suit  :  Le 
lac  de  Grand-lieu  avait  haute,  basse  et  moyenne  justice  :  le  tribunal 
siégeait  dans  un  bateau  à  deux  cents  pas  du  rivage,  et  lorsque  le  juge 
prononçait  sa  sentence,  il  devait,  de  son  pied  droit,  toucher  l'eau  '. 

1.  Léou  de  Vesly,  in  Bull,  de  la  Soc.  d'émulation  de  In  Seine-Inférieuir.  1S92- 
1894,  p.  233. 

2.  B.  Souche.  Croyances,  présages,  etc..  p.  10. 

."!.  Bérenger-Féraud.  Superstitions  et  survivances,  t.  III,  p.  nia. 

à.  Léon  F'ineaii,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,l.  XIX,  p.  478. 

5.  Peuchet  et  Chanlaire.  Description  de  la  Loire-Inférieure   vers  1810),  p.  :>,  4. 


TABLE  ANALYTIQUE 


LIVRE  PREMIER 

LA    MER 

Pourquoi  la  Bretagne  est  la  plus  légendaire  des  provinces  de  France  au 
point  de  vue  maritime.  —  La  Sicile  et  les  pays  celtiques  d'Angleterre  pré- 
sentent la  même  prépondérance.  —  Les  mers  du  ciel  et  du  monde  sou- 
li'j'i'aiii i-'t 

CEIAPITRE   PREMII:R 

LA  SURFACE  ET  LE  FOND  DE  LA  MER 

>5  I.  L'o)i;iinc  de  ht  iiicr.  —  La  mer  'réée  par  Dieu,  par  le  dialdc,  creusée  par 
les  njseaux.  —  Klle  provient  d'un  lonncau  inépuisable,  de  l'urine  des  saints. 
—  La  salaison  :  les  cari'iéri's  de  sel  ;  1»'  iiinuliii  inagi(|ue.  Lr  vase  rempli 
d'un  breuvage  amer ;>-8 

ï;  2.  Les  noms  de  la  mer  et  les  vagues.  —  Noms  animistes  ou  éveillant  des 
comparaisons.  La  mer  et  le  règne  végétal  ;  le  champ  de  liii  et  la  mer 
Ueurie,  —  Animisme.  Les  vagues  assimilées  à  des  animaux.  Les  vagues  et 
les  nombres.  —  Causes  des  tempêtes  :  l'amour  et  les  femmes,  violences 
envers  les  génies.  —  Les  saints  et  les  tempêtes  :  actes  accomplis  à  terre. 
L'écume  com[iaréc'  à  des  opérations  culinaires 9-16 

>5  3.  La  ïï^arée  cl  les  miracles .  —  Ses  causes  :  —  Marées  iniracuhiuses.  — 
Inlluence  de  la  marée  sur  les  êtres  animés  et  sur  les  plantes 17-20 

5;  4.  Les  Personnages  qui  marchent  sur  Veau.  —  Les  voies  lactées  de  la  mer  : 
les  chemins  de  sainte  Hlandie,  de  la  Vierge,  de  saint  (iermain,  îles  saintes 
Maries,  etc.  —  [.utins,  lées,  saints,  revenants,  etc.  qui  marchent  sur  les 
eaux  sans  y  laisser  d'empreintes.  —  Mer  traversée  à  l'aide  d'objets  d'un 
caractère  surnaturel.  —  Chevauchées  sur  les  eaux.  —  Les  eaux  (jui  s'écar- 
tent. —  La  phosphon^scencr'  de  la  mer 20-31 

,ï  .">.  Le  Monde  sous-marin  et  les  ifniies.  —  Demeures  sous-marines  des 
sirènes:  leurs  gestes;  ne  sont  pas  toujours  malveillantes.  —  Sirènes  qui 
suscitent  la  tempête  ou  entraînent  les  vivants  sous  les  eaux  :  les  résidences 
des  sirènes.  —   Cioyance  à  leur  existence  contemporaine.    —   Les  Marie 


468  TABLE    ANALYTIQUE 

Morgan  ;  hMirs  palais  sous-marins.  —  Les  Moi'gans  et  les  Morganes  : 
groupe  de  l"île  d'Ouessant,  femme  enlevée  par  un  Morgan.  —  l.c  diable  sous 
l'eau.  —  Le  pays  el  la  capitale  du  roi  des  Poissons.  —  Les  noms  du  fond 
de  la  mer:  il  n'est  pas  salé.  —  Les  navires  légendaires  sous  les  eaux;  la 
statue  miraculeuse  au  fond  de  la  mer 31-40 


CHAPITRE  II 

LES  ENVAHISSEMENTS  DE  LA  MER 

.\ire  géograplii(jue  des  légendes 41 

§  1.  La  ville  d'Is.  —  Les  origines  des  récits  sur  les  engloutissements  se  lient 
à  quelque  circonstance  réelle.  —  Fs  à  Douarnenez  et  aussi  dans  le  nord  de 
la  Bretagne.  —  Modernité  relative  des  traces  écrites  de  la  ville  d'Is  ; 
Passages  de  l.e  Baud,  d'Argentré.  Moreau,  .\lhert  Le  Grand  ;  .\liès  ou  Daliul 
n'est  citée  qu'au  XVI1«  siècle;  La  version  de  Carabry  (1794):  mention  de 
pièces  de  vers.  —  Version  romanti(iue  de  Souvestre  :  embellissements  pro- 
bables. —  i>es  légendes  fragmentaires  recueillies  de  1844  à  nos  Jours: 
diversité  de  situation  géographique  de  Keris;  elle  est  simplement  recouverte 
par  les  eaux,  et  ses  habitants  continuent  l'occupa  tion  commencée  au  moment 
de  la  catastrophe.  Elle  pourra  ressusciter  si  un  vivant  répond  à  la  messe 
sous-marine  ;  s'il  achète  quelque  chose  à  un  marchand,  ou  s'il  prononce 
certaines  paroles  ;  bourdon  mis  en  branle.  —  Ceux  qui  ont  vu  la  ville  d'Is  ; 
ses  réapparitions  temporaires.  —  La  ville  d'Is  enchantée  comme  le  château 
de  la  Belle  nu  Boii  dormant  serait  une  sorte  de  cité  des  morts.  —  Légendes 
apparentées  et  assez  frustes,  de  Douarnenez  à  l'embouchure  de  la  Loire.  — 
Envahissements  de  divers  pays  en  Bretagne  ;  contrées  ou  villes  menacées 
d'une  submersion 41-59 

§  2.  Les  Envahissements  de  la  Manche.  —  La  mer  y  a  englouti  de  vastes 
étendues  de  terrain  et  principalement  des  forêts.  —  Ruptures  de  digues 
faites  par  les  habitants  dans  un  but  de  défense.  —  La  ville  de  Chausey  ; 
parallèle  d'Aliès  et  de  Keris.  —  Malédictions  provoquant  les  envahissements 
de  la  mer:  thème  connu  sur  cette  côte  dès  le  XIV"  siècle  ;  iirquy  noyée  à 
cause  de  la  séduction  exercée  par  ses  femmes  sur  les  soldats  ;  Le  prêtre 
qui  en  maudissant  les  oiseaux  amène  la  submersion  d'une  chapelle  et  d'un 
village.  Ils  pourraient  revenir  à  leur  état  ancien  moyennant  certaines 
conditions.  —  Rareté  des  villes  englouties  en  raisoQ  seulement  de  leur 
corruption 59-64 

.^  ;L  Autres  groupes  de  l'Océan  et  de  ta  Méditerranée.  —  Quelques  légendes 
de  pays  submergés  à  la  suite  de  malédiction. —  Absence  de  légendes  de 
la  Gironde  à  la  Bidassoa,  et  de  la  Catalogne  aux  environs  de  Marseille.  — 
Villes  englouties  de  la  Provence.  —  Les  cloches  sous  les  eaux  :  cloches  de 
Bretagne,  de  Jersey  el  du  littoral  charentais 65-67 

§  4.  Les  Enchantements  sous  la  Mer.  —  Les  châteaux  que  la  mer  laisse 
une  fois  l'an  à  découvex't  et  où  vivent  des  personnages  enchantés 68-69 


TABLK    ANALYTIQBE  4()9 

CHAPITRE  III 

LES  ILES  ET  LES  ROCHERS  EN  MER 

J;  1.  Orùjinc.  —  Les  traditions  de  la  formation  des  îlos  sont  parfois  des 
épisodes  de  celles  des  submersions  de  villes.  —  Destruction  de  ()onts  les 
reliant  au  continent.  —  Iles  posées  par  (lari^'antua  ;  s'élevant  du  fond  de  la 
mer  pour  secourir  des  personnages  en  péril.  —  Métamorphose  en  rochers 
de  navires,  de  squelettes  de  noyés,  etc.  —  lies  coupées  en  deux  par  un  cata- 
clysme       "0-7i 

§  3.  Particularités  et  hantises.  Origine  d'écueils  qui  aspirent  les  vaisseaux. 
Uochers  qui  viennent  se  placer  sur  le  passage  des  navires:  sacrifice  offerts. 
—  Bancs  de  sable  et  hauts  fonds  produits  miraculeusement  ;  le  lutin  Nicole 
et  les  hauts  fonds.  — Bancs  de  sable  se  formant  en  entonnoir  ;  comment 
conjurés.  —  Les  traditions  des  îles  un  peu  grandes  ressemblent  à  celles  du 
continent  voisin.  —  Légende  des  petites  lies:  les  fées,  les  lutins,  etc.  Le 
plus  habituellement  elles  sont  hantées  par  des  revenants  ou  des  noyés,  ou 
par  des  âmes  de  l'autre  monde  sous  forme  animale.  —  Poissons  qui  incar- 
nent des  trépassés  se  montrant  près  des  rochers.  —  Iles  où  ne  peuvent  vivre 
des  bêtes  dangereuses.  —  Observances  en  rapport  avec  quelques  îles.  — 
Noms  expressifs  ou  à  apparences  traditionnelles  de  certains  rochers.    ~'t-H:\ 

GFIAPITRE  IV 

LA  CEINTURE  DU  RIVAGE 

§  i .  Les  caps  et  les  falaises.  —  (iargantua  et  les  caps.  —  Falaises  assimilées 
à  des  ruines.  La  couleur  des  pierres  et  les  miracles  des  saints.  —  Les 
coupures  et  leur  origine  légendaire.  Le  Trou  du  diable.  —  Sentiers  et 
endroits  dangereux.  —  Gestes  des  fées;  leurs  relations  avec  les  hommes.  — 
Les  danseurs  de  nuit.  Les  lutins  bretons,  le  Nain  rouge.  Les  feux" 
follets.  —  Les  Revenants.  Les  sorciers.  Les  animaux  trompeurs 8'i-9i 

§  2.  Les  Pierres  du  rivage.  —  Légendes  :  Les  pierres  sonnantes.  —  Hochers 
à  trésors.  —  Rochers  anthropomorphes.  Moines  et  évoques.  Le  bon- 
homme Andrillot  :  géants  métamorphosés.  Les  demoiselles.  — Rochers  de 
diverses  formes.  —  Empreintes  légendaires.  Sauts  miraculeux.  —  Pierres 
venant  sur  le  rivage.  —  Bassins  sur  les  rochers.  —  Rocher  fatidique.     01-*.t7 

§  3.  Les  Ports  et  les  baies.  —  Origine  :  (iargantua  et  Hok-Bi'as.  —  Rochers  à 
l'entrée  des  ports  qui  s'ouvrent  ou  se  ferment.  —  Noms  légendaires.  —  Han- 
tises. —  Nicole,  le  gardien  de  la  côte,  poissons  qui  font  le  guet 97-09 

§  4.  Les  Sables  et  les  Dunes.  —  Le  miracle  de  saint  Jacut.  —  Les  pointes 
de  sables  et  les  isthmes  sabloneux.  —  Origine  des  dunes  et  les  fées.  — 
Hantises  :  les  danses  des  fées  ;  les  lutins,  les  feux-follets,  animaux  fantas- 
tiques. Les  revenants  ;  les  Processions  des  moi'ts.  —  Les  étangs  des  dunes. 
Lavandières  et  esprits.  —  Villes  englouties  sous  les  sables.  Belesbat,  la  cité 
corrompue  et  anthropophage  ;  Escoublac  ;  la  ville  des  dunes  de  Saint-Efflani 
et  la  baguette  de  puissance.  Cité  qui  peut  être  ressuscitée 99-105 


470  tahle  analytique 

CHAPITRE  V 

LES  GROTTES  MARINES 

«i  1.  Les  houles  de  la  b'ùe  de  S  linl-Malo.  —  Etal  de  conservation  de  ce 
groupe  vers  1880.  —  Cavernes  habitées  |)ar  des  fées  locales.  Leur  vie  : 
leurs  relations  avec  les  gens  du  voisinage.  Emigration  tempoi'aire  de  ces 
fées.  Cause  de  la  persistance  des  légendes  des  hoiiles.  —  Rareté  des  tradi- 
tions relatives  à  leur  creusement.  —  Fées  accotichées  par  des  femmes  ;  la 
pommade  des  fées. —  La  fée  du  Bec  Diipuy.  —  Naiiis  vivant  avec  les 
fées.  Les  mêmes  cavernes  soiit  parfois  tantôt  le  séjour  des  fées,  tantôt  celui 
des  lutins  seuls  :  Les  Jetins,  l'enfant  cliangé iOd-ll'l 

i;  2.  Grottes  des  îles  ISorinandes  et  du  Colentin.  —  Après  le  groupe  de  la  baie 
de  Saint-Malo,  celui  des  îles  Normandes  qui  lui  est  apparenté  est  le  mieux 
conservé.  —  Existence  quasi  conteiiiporaine  des  fées  :  femmes  appelées  dans 
leurs  grottes  pour  soigner  leurs  enfants.  Les  Arragousets,  conquérants  df 
(iueriiesey,  sortant  d'une  grotte.  Les  enfants  changés.  Les  fées  en  bonnes 
relations  avec  les  hommes.  —  Les  fées  du  Cotentin  toutes  petites,  aux  longues 
mamelles.  Leurs  relations  amicales  avec  les  voisins t  I'i-I20 

si  3.  Les  fjroUes  des  fées  et  des  lutins.  —  Légendes  sporadiques  de  fées  siir 
les  côtes  de  la  Basse-Bretagne.  —  (irotle  de  la  Méditerranée  où  réside  une 
sirène.  —  Nains  habitants  ordinaires  des  grottes  dans  la  Bretagne  du  sud  et 
dans  le  pays  bretonnant.  i>es  Kouricans  ou  Korrigans  de  la  presqu'île  gué- 
randaise.  Gestes  des  Korandons,  leurs  danses  iirès  des  grottes.  —  Lutins 
en  conflit  avec  des  géants.  —  Grotte  du  géant  Philo|ien. 120-125 

.^  4.  Légendes  diverse<t.  —  Saints  habitant  des  grottes.  I^ersonnages 
divers,  monstres.  —  Les  cavernes  et  les  dragons.  —  Aines  en  peine  hantant 
des  cavernes  de  Basse-Bretagne  et  de  la  Provence.  —  Grottes  à  trésors.  — 
.Menues  observances  dans  les  grottes.  —  Les  herbes  des  fées 12.")-IM0 

CHAPITRE    VI 
LE  BORD  DE  L'EAU 

§  1.  Les  êtres  surnaturels  el  les  sorciers .  —  Le  bord  de  l'eau  est  surtout 
fréquenté  le  soir  ou  la  nliil.  Les  danseurs  de  nuits.  Danse  des  sorciers, 
—  Les  Morgarts  et  les  Morganes  :  leurs  présents.  —  Les  mauvaises  fées  et  les 
sauniers.  —  L'homme  velu  :  le  petit  homme  rouge.  —  Les  Groquemitaines 
du  rivagis,  —  L'Ankou  ;  les  feux  follets,  —  Les  Esprits  crieurs  :  les  Braillards; 
le  moiiie  de  Sairë,  —  Les  Bêtes  fantastiques,  les  sorciëfs,  le  Diable.     131-137 

,5  2.  Les  Ames  en  peine.  —  Matins  qui  rëvieniienl  accomplir  un  vœu.  — 
l'rocessions  de  inorts.  —  I>es  tioyés  crieurs 137-140 

.^  3.  Les  Vases  et  la  grève.  —  Origine  de  la  vase  du  pol't  de  Vannes.  Les 
vases  engloutissantes  du  Mont  Saint-Michel  :  les  revenants  des  vases.  —  Les 
fontaines  d'eau  douce  dàtis  la  grève.  —  Actes  de  sot-cellefie  sur  lé  sable. 


TArçLK    ANALYTIQLE  471 

v<  4.  Les  Pilleurs  dcuicr.  —  l^iiôrcs  ol  messes  pniir  implorer  des  naulV;ii.'es. 
Pratiques  pour  les  ])rovo(|ncr.  —  Harelé  des  légendes  de  pilleurs,  ('imju- 
rations  et  i.'esles  de  çeu\  i|iii  (lt''p(iiiillaiciil  les  iiini-ls 1  lo-l  VO 

CHAPlTHi:    VU 

LES  NAVIRES  LÉGENDAIRES 

Les  vaisseaux  géants  cl  les  vaisseaux-l'anliuiies  des  conlc's.  ils  se  monirenl. 
parfois  sur  les  rivages  :   l,a  l'atlc  Luzerne,  le  Piavire  errant.. I47-14H 

p,  1.  Les  bateaux  des  tiiorls.  —  Ancien nelé'  de  la  légcntle  ;  vei-sious  contem- 
poraines. —  l.e  pilote  du  Italeaii  des  morts.  —  Les  vaisseaux-enfers  ou 
paradis.  —  Les  bateaux  ipii  [lassent  les  mûris  de  la  rive  d'un  estuaire  au 
hord  opposé.  —  Le  batelier  du  monde  l'éeriiiue.  —  Les  navires  montés  par 
des  âmes  en  peine  faute  de  prières.  —  l^e  navire  revenant r'fS-ni^i 

§  2.  Les  bateaux  des  cf^prits  et  des  sorciers.  —  lialeaux  des  esprits  et  des 
sorcières. —  Sorcières  changeant  un  (dijel  en  lialeau.  —  [,es  bateaux  trans- 
portés loin  du  port  [lar  nn  pouvoir  magique l.'lii-l.^H 

ciiAinruE   viii 

OBSERVANCES  ET  VESTIGES  DE  CULTE 

.^  I,  Pratiques  en  relation  avec  l'eau  de  mer.  —  Hespect  de  cette  eau.  Lus- 
trali()ns  d'hommes  ou  de  bateaux.  —  IJains  rilutds  à  la  Saint-J<uin  et  à  ({uel- 
qnen  autres  fêtes.  Animaux  baignés.  —  Les  naufragés  se  mouillant  avant  de 
remercier  la  divinité.  —  Les  baiitèmes  à  rembouchure  des  fleuves,  — 
Bénédictions  de  la  mer.  —  La  nier  et  les  processions  |)our  la  |duie.  —  Les 
épiusiles  lancées  dans  Tcau  d»;  mer i:'i9-16:i 

^  2.  (observances  en  vue  des  côtes.  —  (sages  en  rtdation  avec  des  saints 
lo(-anx  piotecteurs.  Salves  et  prières.  —  Unchers  anthropomorphes  révérés. 
—  Prières  et  baptêmes  en  vue  (les  piomonloires I6"i-Jti8 

.^  it.  Coutumes  et  Croyances  dicerses.  —  Haiipuîs  lancées  à  certaines  épo(|ues. 
Les  bateaux  llambés  sur  le  rivage  ;  les  feux  de  la  Saint-Jean  et  de  la  Saint- 
Pierre  et  les  pécheurs.  —  Le  nuuinequin  de  (^arnavid  lancé  à  la  mer.  —  Le 
sang"  et  les  bjvlises.  — r  Lôgemles  sni'  les  sacrifices  humains  faits  à  la  mer. — 
La  guérison  des  brûlures  et  la  mer;  intcrpi'étalion  des  mouvements  des  Ilots 
pc.r  les  sorciers 108-171 


472 


TABLE    ANALYTIQUE 


LIVRE    SECOND 

LES  EAUX  DOUCES 


CHAPITRE  PREMIER 

LES  FONTAINES 

i;  1.  Origines  et  particularités,  —  Produites  par  des  liquides  sécrétés  par 
des  êtres  puissants  ;  par  le  sang  des  martyrs,  par  l'urine  de  fées  ou  de  génies  ; 
par  métamorphoses,  —  Fontaines  créées  par  la  baguette  des  fées;  par  le  bâton 
des  saints,  par  leurs  outils,  par  leurs  doigts  enfoncés.  —  Les  armes  des 
héros.  —  Le  jet  du  marteau,  la  chute  d'objets  sacrés  ou  préhistoriques.  — 
Le  contact  avec  le  sol  des  reliques,  des  animaux  porteurs  de  chasses.  — 
Chevaux  ou  bœufs  frappant  la  terre  du  pied.  —  Source  se  montrant  à  la  suite 
d'une  prière.  —  Fontaines  du  diable.  —  Animaux  indiquant  les  sources  ther- 
males. —  Légendes  des  pierres  qu'on  voit  au  fond  des  fontaines...     175-190 

§  2.  Fontaines  déplacées  ou  taries.  —  Le  cheval  légendaire  et  la  fontaine 
intermittente.  —  Fées  tarissant  les  sources.  —  Fontaines  enlevées  pour  punir 
le  manque  de  charité.  —  Les  sources  transportées  disparaissant  quand  elles 
ont  été  souillées,  —  Les  fontaines  et  le  sang  des  martyrs 190-103 

§3.  Hantises  et  particularités. —  Fontaines  dites  des  fées.  Elles  demeurent 
parfois  au-dessous.  —  Leurs  promenades  aux  environs.  —  Les  bains  des  fées, 
fréquents  au  moyen  âge,  rares  dans  la  tradition  moderne.  Fées  se  peignant 
près  des  sources  ;  y  lavant  ;  punissant  ceux  qui  ont  souillé  les  eaux.  — 
Les  lutins  ne  sont  guère  associés  aux  fontaines.  —  Divers  autres  personna- 
ges malfaisants.  —  Les  revenants;  pénitences  posthumes  près  des  sources. 
Ames  s'y  baignant  sous  forme  d'oiseaux.  —  Les  Loups-garous.  —  Les  serpents, 
les  Vouivres.  —  Les  fontaines  et  leur  communication  avec  le  monde  infer- 
nal. —  Danger  de  s'approcher  la  nuit  et  même  le  jour  des  fontaines.     193-209 

§  4.  Merveilles  et  Croyances  diverses.  —  Présages  tirés  de  la  plus  ou  moins 
grande  abondance  des  eaux.  —  Sources  dangereuses  pour  le  voisinage.  — 
Les  trésors.  —  Eaux  qui  bouillonnent,  qui  se  transforment.  —  Les  «aux 
contaminées  ou  empoisonnées.  —  Moyen  de  reconnaître  la  bonne  qualité  de 
l'eau.  —  Réunions  près  des  fontaines 209-215 

CHAPITRE  n 

LA  PUISSANCE  DES  FONTAINES 

Importance  de  leur  rùle.  —  Efforts  des  apôtres  pour  christianiser  les 
sources  révérées  des  païens. —  Les  fontaines  et  les  chapelles  en  rapports  très 
fréquents.  Edicules  couvrani  les  sources.  Leur  architecture.  —  Essai  de 
répartition   géographique    iU\    cuite   des    fontaines.      Sa    persistance   et   sa 


TAULi;    ANALYTIQUK  473 

vilalili' .  —  llareU'  des  témoignages  antérieurs  au  XIX^  siècle 210-2:>;i 

§  1.  Les  fontaines  et  les  cléments.  —  l.es  fontaines  et  la  pluie.  Curage 
fait  par  une  jeune  fille,  parfois  (lépouilléc  de  ses  vêtements.  Objets  lancés 
dans  la  source.  Eau  jetée  sur  la  margelle  de  la  fontaine  de  Barenton. 
Eau  lancée  sur  la  statue  d'un  sainl.  sur  le  prêtre  otliciaut,  sur  les  pèlerins. 
—  Immersion  de  rtdfigie  du  sainl  on  de  st-s  reliques.  Pied  de  la  croix 
plongé  dans  l'eau.  Autres  oltjcls  :  picrics,  etc.  —  L'eau  battue  parles 
tempestaires  ou  les  sorciers.  —  E.iii  (jui  procure  un  vent  favorable.  223-230 
§  2.  Les  fontaines  et  les  êtres  animés.  —  Inilucnce  sur  l'amour  :  Eau  bue, 
bain  de  pi(Mls  ;  visites  et  oITrandes  ;  la  l'écduilité:  arrosement  desn)ariés: 
eau  bue  par  les  visiteurs;  bains,  lotions,  etc.  Visite  mallliusienne.  —La 
grossesse  et  l'accoucbenient.  Fontaines  laclifères.  —  Sources  qui  procurent 
la  chance  ;  qui  développent  les  forces  corporelles.  Fontaines  ([ui  assurent 
le  retour,  l'oubli.  —  Les  Fontaines  et  la  mort  :  les  agonisants,  le  lavage  des 
corps  avec  certaines  eaux.  —  Bonheur  venant  de  l'eau  puisée  à  certaines 
époques.    —Fontaines  du  rajeunissement,  du  sommeil.  —  Envoûtement  et 

sorcellerie  près  des  sources 230-241 

§  3.  Consultations  et  présages .  —  Fontaines  consultées  à  l'occasion  des  actes 
importants  de  la  vie.  —  Epreuve  [>ar  le  flottement  du  linge  des  enfants  nés 
ou  à  naître  ou  de  simulacre.  Bain  d'épreuve  des  enfants.  —  Pain  ou 
ramille  pour  la  mort;  l'épingle  et  la  mort.  —  Consultation  |>Mr  l'image  l'aitr 
par  les  gens  mordus  parles  chiens.  —  Epreuve  parle  llottemml  i]\\  linge  du 
malade;  actes  accessoires,  objets  lourds.  Moyen  de  connaître  l.i  l'ontiune 
efficace.  —  Consultation  pour  les  agonisants  par  le  son  et  par  la  tiuantité  de 
l'eau.  —  Consultations  pour  le  mariage:  les  épingles.  Morceaux  de  poterie, 
pain,  feuilles;  cieryes  allumés.  Consultation  par  l'image.  —  Epreuve  de 
pureté  ou  de  fidélité:  épingles,  |)ain;  par  immersion.  —  Moyen  de  connaître 
un  voleur:  par  denier  sur    l'eau,   par  pain.  —  Nouvelles  des  absents:  llol- 

tement  de  linge  ou  de  pain,  de  branches;  fontaine  vidée 24l-2.'>tj 

•  §  4.  Les  fontaines  guérissantes.  —  Leur  nombre  :  répartition  géographicjue. 
Spécialités  provenant  de  leur  origine  ou  d'interventions  d(!  saints.  Benouvel- 
lement  du  pouvoir  des  sources.  Fontaines  bouillonnant.  —  Comment  on 
connaît  la  fontaine  à  laquelle  il  faut  s'adresser.  Pratiques  préventives  : 
eau  bue,  lotions,  linges  trempés.  Bâtons  plongés  dans  l'eau  pour  servir  de 
talismans. —  Les  fontaines  et  le  développement  des  enfants:  ablutions, 
bains,  lavages  de  la  partie  malade.  —  Pèlerins  accomplissant  mêmes  actes 
que  leurs  mandants  :  conditions  nécessaires.  —  Enfants  immergés  ([uand 
on  ne  sait  plus  quel  traitement  leur  aiqdiijuer  :  la  chemise  iiiisselante. 
Adoucissement  de  la  coutume  :  séchage  à  l'ombre.  Lustration  et  douches, 
—  Vertu  tenant  à  la  position  de  la  source.  La  nuit  et  le  solstice  d'été;  conju- 
rations eloffrandesavant  l'aurore.  —Actes  irrespectueux  à  l'égard  des  efligies- 
boue  lancée,  immersion.  —  Accessoires  thérapeutiques:  boules,  cailloux,  vase 
etc.  —  Prati(jues  compliquées  ou  bizarres.  Les  nombres  et  les  guérisons.  — 
F,égendes intimidantes.  —  Fontaines  qui  rendent  la  vue.  —  Les  animaux  con- 
duits aux  fontaines.  —  La  punition    des   gens  qui  souiIl»Mit  ou  détruisent  les 

fontaines  sacrées , 256-291 

§  iJ.  Les  offrandes    aux   fontaines.  —    Elles    remontent  ;"i  des    époques   très 


474  TABLE    ANALYTlnlE 

anciennes.  Leur  itt-rsislance.  — Objels  iiiélallniufs  :  (•i>ini,'les  ollcilrs  (uil 
parfois  loiiclu'  li>  ni;il  ;  nalun'  de  roffrande,  (lélcrininrc  ))ar  siinulilude  df 
nom.  —  Epiniçlcs  lancées  par  des  amoureuses,  ou  pour  laiic  Imuillonnei' 
la  source.  —  Clous  de  conjuration.  —  Fréquence  d'oflrande  de  monnaies.  — 
Maladies  transmises  aux  pièces,  —  Comestibles  déposés  près  des  fontaines  : 
les  œufs  et  la  i)asse-cour;  les  fruits.  — lahations  inconnues.  —  Objets  lancés 
dans  les  sources  pour  se  débarrasser  des  verrues.  —  Illuminations  rares 
aujourd'hni,  —  Objets  suspendus  aux  arbres  ;  croix  plantées.  —  Ormnnenis 
mis  aux  fontaines  à  certaines  fêtes  :  Heurs  et  fruits  déposés  au[u-ès  ;  réu- 
nions et  danses :j'.M-:;o:{ 

CHAPITRE  III 

LES  PUITS 

Leur  folk-bire  est  peu  imporlantcdiupaii''  ;'i  celui  des  fontaines .'iUi- 

.^  1.  Origine,  hantises  et  légendes.  \{iirvA(;  dio^  léyentles  d'm'igiiic.  —La 
baguette  divinatoire.  —  Les  fées;  Mélusine.  —  Les  puits  à  la  dame;  les 
âmes  en  peine  ;  puri^atidi'e  dans  les  citernes.  —  Les  lutins,  les  diables,  les 
bêtes  fantasti(}ues.  —  Les  vouivres  et  les  basilics;  les  méciiants  esprits  des 
puits  et  les  enfants.  —  Les  lumières  des  puits.  —  Les  clocbes  et  les  trésors.  — 
Les  puissances  infernales  et  les  puits.  —  Sacrilices  à  certains  jours.  :50o-.314 
ij  2.  Croyances,  singularités  et  survivances .  —  Les  puits  et  la  souillure  : 
constructions  |iour  les  en  préserver.  — •  iîénédiction  des  eaux  ;  rareté  des 
processions  [lour  la  [duie.  —  La.  vertu  des  i^aux  :  l'amour,  la  chance,  le 
vol.  —  Les  puits  i^'uérissants  tles  éi,dises  ;  le  tlotlimient  di-s  liniçes  ;  les 
lotions;  la  rage.  —  Présents  faits  |)ar  les  malades  ;  les  verrues  el    les    pois. 

—  OITrandes   et  usages  [)our  assurer  la  vertu  des  eaux,  pour  se  mai'ier,   etc. 

—  Les  puits    et    la    transmission    de  jiropriélé .     ,i['t-:\2:\ 

§  3.  Les  puits  dans  les  facéties  et  dans  Ics  conles.  Plusieui's  son!  réputés  très 

profonds.  —  Les  chambresetlemondesoutei'rain  aboutissant  aux  puits:  l'iniles. 

—  Puits  où  il  faut  descendre.  —  Le  l'enard,  le  loup  el  les  puits.  .  .    4;!2:!-;>:2(i 

CHAPITRE  IV 

LES  RIVIÈRES 

i;  1.  Origines  cl  particularités.  —  Plusieurs  naissent  de  liquides  seciélés  par 
géants  ou  personnages  fabuleux:  urine,  sueur  et  larmes.  —  liivières  élar- 
gies ou  augmentées  à  la  suite  d'événements  surnaturels.  —  Explications  de 
la  couleur  des  cfiux.  —  Les  rochers  el  les  cascades.  —  Hivières  taries; 
disparaissant  sous  le  sol.  Cours  d'eau  intermittents  pro|diétiques.  —  Les 
inondations  :  fées  et  démons  qui  y  jirésident.  — Processions  e|  immersions 
de  statues.  —  Le  tribut  annuel  à  la  rivière 327-3:59 

§  2.  Habitants  et  hantises.  —  Le  monde  soiis  les  t^aux  :  les  sirènes,  l(>s 
femmes-serpents.  —  Les  dracs  du  moyen  âge.  —  Les  fées  du  l»ord  de  l'eau  : 
les  fenettës  du  Rhône,  les  Martes,  f't<;.  —  Les  lutins;  les  esiu'ils  a|ipe!eurs  ; 


TABLE    ANALYTIQUE  475 

les  feux-follets,  les  enfants  morts  sans  baptême.  —  Les  monstres 
aquatiques  et  les  enfants.  —  Los  lessives  merveilleuses  :  les  fées,  les  lutins, 
le  diable.  —  I>es  laveuses  revenantes.  —  Les  fantômes  au  bord  des  rivières; 
pénitences  de  noyés  ;  les  revenants crieurs.  —  Hantises  animales  :  les  corbeaux 
de  la  cascade  ;  les  serpents.  —  Maisons  [englouties.  —  Les  carillons  sous 
les  eaux .  Les  richesses  de  la  cascade 339-361 

§  3.  La  traversée  des  rivières.  —  Personnages  marchant  sur  les  eaux.  — 
Chemin  qui  s'ouvre.  —  Le  passeur  du  monde  surnaturel.  —  Héro  et  Léan- 
dre.  —  Objets  condés  au  courani  des  rivières.  —  Bateaux  imaginaires.  — 
Les  passeurs  lycantliropes^  ft  les  loups.  Les  bateliers  entreprenants  ;  les 
batelières  rusées.  —  Rivières  difllciles  à  traverser 361-371 

ij  4.  Les  rivières  et  la  sorcellerie.  —  Les  tempestaires  ;  les  sabbats.  —  Actes 
d'ensorcellement  sur  leui's  eaux 372-373 

§  5.  Cultes  et  observaiices .  —  Eaux  changées  en  vin.  —  Leur  vertu  curative 
ou  préventive  au  solstice  d'été.  —  Pi^ocessions  et  bénédictions.  —  Les 
rivières  et  la  chance.  —  Immersion  des  statues;  processions  et  observances 
pour  la  pluie.  —  Eaux  guérissantes:  au  solstice,  avant  le  jour.  —  (Conjurations 
aux  génies  des  eaux.  —  Les  rivières  et  les  chevaux.-  —  Préfents  aux  lieux 
de  passage,  à  la  rivière  elle-même.  —  Epreuves  juridiques  :  personnes 
plongées  dans  l'eau.  —  Consultations  amoureuses  :  par  le  llottement  des 
feuilles,  etc.  —  Moyens  de  retrouver  les  noyés 373-385 

§  6.  Les  rivières  et  les  contes.  —  Moitié  de  Coq  et  les  rivières.  —  Rivières 
produites  par  magie  ;  vidées  par  procédés  surnaturels 385-387 

GHAPIÏRE  V 

LES  EAUX  DORMANTES 

§  1.  Orif/inc  des  lacs.  —  Les  ii'gendes  fort  nombreuses  se  rattachent  à 
deux  idées  principales  don!  on  retrouve  les  parallèles  antiques  —  Refus 
d'hospitalité:  .Jésus  et  les  apùlres  en  voyage;  villes;  châteaux,  couvents, 
etc.,  engloutis. —  Punition  <rinsultes  ou  de  violences.  —  Clicàliment  de  l'im- 
piété :  villes,  couvents  el  églises;  laboureurs  ou  danseurs  violant  le  repos 
dominical.  —  Le  serpent  qui  vomit  des  eaux.  —  L'urine  des  personnages 
puissants;  le  diable,  les  fées,  —  Déluge  partiel.  —  Les  marteaux  lancés 
et  la  foudre .388-405 

§  2.  La  disparition  des  nappes  d'eau.  —  Les  couiiurcs  légendaires  de  chaus- 
sées. —  La  mori  de  la  fée  et  la  disparition  du  hic.  Les  conjurations.  — 
Gargantua  buvant  les  lacs.  —  Les  chaussées  dont  la  rupture  menace  le  voisi- 
nage       405-400 

§  3.  Le  monde  sous  tes  eaux  et  les  fées.  —  Croyances  du  moyen  âge  et  idées 
modernes  :  les  (îroac'hs,  les  sirènes  et  les  fées  ;  la  fée  du  lac  enlevant  une 
jeune  fille;  unions  de  fées  lacustres  avec  des  hommes.  —  Gestes  des  fées 
sur  le  bord  des  eaux.  Les  bains  de  filles-oiseaux.  Fées  étalant  des  trésors  ; 
douant  lés  étangs.  —  Fées  et  dames  espiègles  ou  malfaisantes 409-416 

g  4.  Les  lutins  et  tes  feux-follets.  —  Lutins  bretons;  lutins  sous  forme  animale* 
—  Feux-follets  égarant  ou  noyant  les  voyageurs.    Les  feux-follets, âmes  en 


476  TABLE    ANALYTIQUE 

peine,  enfants  morts  sans  baptême,  etc.  Ces  feux  sont  parfois  des  p^isonnages 

vivants.  —  Lutins  appeleurs.  Apparitions  de  géants 417-423 

§  5.  Les  lessives  merveilleuses.  —  [-essives  des  sorcières  ou  des  fées,  du 
drac,  des  dames  blanches.  —  Lavandières  de  nuit:  leur  chant;  danger 
pour  le  passant  qu'elles  invitent  à  tordre  avec  elles  ;  ce  qu'elles  présagent.  — 

Les  lavandières  de  nuit  en  dehors  de  la  Bretagne 423-431 

§  6.  Autres  âmes  en  peine.  —  Les  dames  qui  glissent  sur  les  eaux:  Les 
ombres  des  coupables.  —  Danseuses  au  bord  de  l'eau.  —Apparitions  diverses. 

Les  esprits  crieurs.  Les  enfants  morts  sans  baptême 431-43r) 

§  7.  Les  démons  et  les  sorciers.  —  Les  étangs  du  diable.  —  Les  assemblées 
de  sorciers  ;  les  possédés  et  les  loups-garous.  —  Les  tempestaires.  Les  fai- 
seurs de  maléfices 436-440 

§  8.  Les  hant'ses  et  les  animaux.  —  Les  chevaux  noyeurs.  —  Les  revenants 
sous  forme  animale.  —  Les  serpents  qui  fabriquent  le  diamant  ;  le  diamant 

enlevé  par  ruse.  —  Les  monstres  crieurs 440-445 

§  9.  Les  personnages  et  les  objets  engloutis.  —  Voitures  englouties  pendant  la 
nuit  de  Noël  ;  carrosse  de  fiancée,  etc.  Réapparition  de  personnages  ou 
d'objets  à  l'anniversaire.  —  Les  fondrières  :  mention  légendaire  au  XVI^ 
siècle  :  légendes  contemporaines  de  ceux  qui  les  ont  traversées. . .  44.)- 449 
§  10.  Les  bruits  sous  l'eau  et  les  trésors.  —  Les  cloches  légendaires.  —  Trésors 
engloutis  au  moment  de  sièges  ou  de  catastrophes.    Ditiiculté   de    les   faire 

sortir  de  Teau.  —  Lacs  réputés  sans  fond 449-435 

§  il.  Traditio7is  diverses.  —  Variations  du  niveau  des  eaux  dormantes.  — 
Particularités  de  poissons  fantastiques  ;  poissons  enchantés.  —  Cités  lacus- 
tres. —  Le  lac  qui  exige  un  tribut.  —  La  barque  mj-stérieuse.  —  Rôle    des 

eaux  stagnantes  dans  les  contes 455-439 

§12.  Pratiques  médicales  et  cultuelles.  —  Usages  médicaux:  les  mares 
baigneresses;  les  bains  à  certains  jours;  eau  bue,  lotions  et  pratiques 
diverses.  —  Les  chevaux  et  les  vaches.  —  Présents  aux  lacs.  —  Vestiges 
d'anciens  cultes.  —  Cérémonies  destinées  à  empêcher  les  lacs  de  faire  des 
ravages.  —  Interdiction  de  troubler  leurs  eaux.  —  Bains  de  statues  pour 
la  pluie.  —  Les  eaux  dormantes,  la  destinée  et  lamour.  —  Le  respect  des 
eaux  dormantes 460-466 


ADDITIONS  ET  CORRECTIONS 


La  première  pa(je  de  la  feuille  11  a  clé  par  erreur  numérotée  267,  alors 
qu'elle  aurait  dû  iHre  chiffrée  237,  comme  étant  la  suite  immédiate  de  la  page 
2o6  qui  termine  la  feuille  16. 

Page  50.  —  Lire  :  Ritalongi  el  non  Pitalongi . 

Page  167,  note  3.  —  Lire  :  Divallit,  et  non  divalli/. 

Page  d70.  —  Cette  année  les  Jeunes  conscrits  de  Morlaix  ont  encore  fêté  le 
mercredi  des  Cendres,  le  sant  Morlarjé  ;  c'est  ce  jour-là  qu'on  noie  le  saint- 
des-Cras  ou  sant-Allard.  Dès  le  matin  les  organisateurs  des  fêtes  s'occupent 
de  confectionner  un  bonhomme  de  paille  ;  ils  louent  un  char,  et  précédés 
des  binious  et  suivis  des  masques,  ils  font  le  tour  de  la  ville.  Puis  dans 
l'après-midi,  tous  se  rendent  à  la  rivière,  au  lieu  dit  le  Petit-Carhaix,  et  là, 
le  bonhomme  de  paille  est  jeté  à  l'eau  après  avoir  été  imbibé  de  pétrole  et 
incendié.  Morlarjé  est  mort!  !  Les  masques  dansent  alors  une  dernière  ronde 
et  précédés  des  binious  qui  jouent  l'air  bien  connu,  Mardi  gras  est  mort,  ils 
rentrent  en  ville.  [Ar  Bobl.  Journal  breton  de  Carhaix,  mars  190").) 

Page  193.  —  Voici  une  anecdote  qu'on  raconte  pour  détourner  les  gens  de 
souiller  l'eau  des  fontaines  :  Une  femme  étant  venue  laver  son  linge  à  la 
fontaine  de  N.-D.  de  Bon  Secours,  dans  le  Morbihan,  la  Vierge  pour  la 
punir  de  cette  profanation,  la  retint  clouée  sur  la  pierre  oii  elle  était  age- 
nouillée. (Yves  SÉBILLOT,  in  Rev.  des  Trad.  pop.,  t.  XL\,  p.  392). 

Page  230.  —  D'après  le  passage  qui  suit,  l'eau  d'une  fontaine  serait  douée 
de  la  même  puissance  que  l'huile  pour  calmer  les  vagues  :  D'autres  fois 
avant  de  guetter  les  malheureux  voués  au  péril  de  la  mei',  il  allait  à  une 
fontaine  de  saint  Kireck,  et  il  en  rapportait  l'eau  de  vertu  jusqu'en  la  baie 
déjà  tourmentée,  comme  les  femmes  des  marins  répnmlrnt  l'huile  sur  les 
flots  pour  les  apaiser.  (i\.  Quellien.  Contes  et  nouvelles  du  pays  de  Tréguier, 
p.  88). 

Page  243.  —  Une  tradition  du  Morbihan  se  rapporte  aux  pratiques  signa- 
lées par  Le  Jean  et  par  Cambry  :  Sous  le  maitre-aulel  de  la  chapelle  de 
Saint  Maudé  en  la  Croix  Helléan,  existait  autrefois  une  fontaine  dans  laquelle 
les  paysans  de  la  contrée  allaient  plonger  leurs  enfants  nouveaux-nés,  en 
répétant  sept  fois  ces  mots  :  «  A  la  vie  !  à  la  mort  !  ».  Il  a  fallu  pour  mettre  fin 
à  cette  coutume  barbare  combler  la  fontaine.  (D""  Fouquet.  Légendes  du 
Morbihan,:^.  62-63). 


Page  276,  —  L'immersion  a  aussi,  quoique  plus  rarement,  été  employée 
pour  guérir  les  adultes.  Autrefois  on  plongeait  à  l'aide  de  cordes,  les  aliénés 
dans  la  fontaine  de  «  messire  saint  Menoux  »  à  Mailly  près  de  Bourbon 
l'Archambault  (Allien  dont  l'eau  miraculeuse  passe  pour  guérir  toutes  sortes 
d'éruptions  ;  mais  ce  traitement  hydrothérapique  n'est  plus  en  usage  depuis 
longtemps.  (Henri  Meige,  in  France  Médicale,  2.5  novembre  1904). 

Page  290.  —  Dans  la  commune  de  Sauclières,  à  deux  kilomètres  environ 
du  village  de  Valjulhe,  est  une  source  dite  la  fontaine  du  Roc  de  la  lune,  à 
cause  de  son  intermittence,  qui  suit,  selon  les  croyances,  les  progressions 
ci'oissantes  ou  décroissantes  des  phases  de  ce  satellite,  dont  les  eaux  ont  la 
propriété  de  guérir  les  troupeaux  de  trois  sortes  de  maladies,  pourvu  que 
Ton  fasse  boire  aux  bêtes  malades  de  l'eau  de  cette  fontaine  puisée  dans  un 
vase  de  terre,  en  marchant  à  reculons  et  en  ayant  soin  de  je'er  ensuite 
derrière  soi,  par  dessus  l'épaule,  contre  le  rocher  d'où  coule  la  source,  le  vase 
d'argile  qui  doit  aller  s'y  briser.  Cette  croyance  esl  si  répandue  dans  le  pays, 
et  même  assez  au  loin,  que  l'on  ramasserait  au  pied  du  rocher  des  tombereaux 
de  tessons  ;  il  est  encore  nécessaire  de  déposer  une  pièce  de  monnaie  sur  le 
rocher  à  côté  de  la  fontaine  et  de  conduire  ensuite,  en  le  faisant  courir,  le 
troupeau  sur  une  commune  voisine  ou  sur  le  champ  d'un  voisin,  si  la 
commune  est  trop  éloignée,  et  de  lui  faire  faire  un  nombre  déterminé  de 
tours,  afin  d'y  laisser  la  maladie  dont  il  est  infesté. 

(Valadier  in  Congrès  archéologique,  1861,  p.  38j. 


Bauoé  (M.-et-L.).  —  Imp.  Dakci» 


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